Francis Dumaurier - X-PAT NY

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Francis Dumaurier - X-PAT NY
EXPAT
NEW YORK
Francis Dumaurier
© 2013
WRITERS GUILD OF AMERICA, EAST
# R30170
NEW YORK
© 2013
SOCIÉTÉ DES AUTEURS ET COMPOSITEURS DRAMATIQUES
# 266464
PARIS
Tous droits réservés pour tous pays
Livre imprimé à compte d’auteur
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“La vie, c'est ce qui nous arrive pendant que nous pensons à autre chose. “
John Lennon
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Pour Marcelle, ma grand-mère maternelle
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Introduction
J’ai fait ma première fugue à l’âge de trois ans. Je m’en rappelle très bien. Tout était tellement
beau.
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Certains grands écrivains de la littérature française influencent nos pensées et le cours de nos vies.
Michel de Montaigne est mon compas depuis que je l’ai découvert dans mes classes de français au
Lycée Condorcet. Les réflexions et études introspectives qu’il décrit dans ses “Essais” résonnent
indubitablement dans ma tête d’adolescent qui les absorbe comme une éponge sèche. Les
observations et recommandations qu’il fonde sur ses expériences de voyage sont la base évidente
de la direction que prendra ma vie.
Il écrit : “Faire des voyages me semble un exercice profitable. L’esprit y a une activité continuelle
pour remarquer les choses inconnues et nouvelles, et je ne connais pas de meilleure école pour
former la vie que de mettre sans cesse devant nos yeux la diversité de tant d’autres vies, opinions et
usages.” Les voyages qu’il décrit sont onéreux, risqués et prennent beaucoup de temps – des
semaines, voire des mois. Ils lui permettent ainsi de “frotter et limer” son cerveau à celui des gens
qu’il rencontre.
Un des grands plaisirs de ma vie d’acteur est de l’avoir interprété en 1996 dans le film éducatif “Que
sçais-je ?”, produit par la société de production Della Robia pour les départements de Français des
universités américaines. Mon ouroboros à moi ...
*
* *
En juin 2010, Charles de Montebello – ingénieur du son et propriétaire du studio qu’il a construit à
Manhattan pour l’enregistrement de narrations et voix diverses – me demande de l’aider à la
production du livre audio d’un auteur célèbre en France. Marc Lévy est l’auteur français le plus
vendu et lu au monde dont le premier roman “Et si c’était vrai ...” a été adapté au cinéma par Steven
Spielberg. Le fait est que – dû à un éloignement de la métropole qui remonte à 38 ans – je n’ai
jamais entendu parler de lui. Je me renseigne auprès de mes amis français immigrés, et personne
ne le connaît non plus à l’exception de Nicole Devilaine, la directrice du bureau de France 2 à New
York, qui vient de produire un reportage sur lui à l’occasion de la sortie de son roman “Le Voleur
d’Ombres”, ce livre que Marc va lire entièrement pour l’enregistrement de son premier livre audio.
Ceci confirme une fois de plus que mes amis français de New York et moi-même avons
complètement perdu de vue l’actualité culturelle de la métropole.
Je rencontre donc Marc au studio. Il lit son livre et je l’écoute attentivement dans mon casque audio
pendant trois sessions consécutives. À l’occasion de quelques moments de repos, nous
échangeons des propos courtois dont il sort deux perles que je n’oublierai jamais. La première est
que “Chaque vie est un roman” ; la seconde est qu’il ne faut surtout pas hésiter d’essayer de
retrouver ceux dont j’ai perdu le contact depuis mon départ de France en septembre 1971. Marc a
vécu à Londres pendant une dizaine d’années et il vit à New York depuis plus de deux ans. Son
opinion d’expat mérite d’être écoutée.
Je me mets à rechercher sur l’internet les contacts de ceux qui m’étaient chers, que j’ai perdus de
vue, et à qui j’écris une lettre de réintroduction. La recommandation de Marc s’avère absolument
fantastique. Sur les 7 personnes à qui j’écris, 5 me répondent en m’envoyant des emails
enthousiastes et – tout comme Marc l’avait prédit – nos conversations reprennent comme si nous
n’avions jamais été séparés. Certains se rappellent plus vivement de détails que d’autres, mais nos
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souvenirs se complètent toujours. J’arrive même à mettre en contact deux de ces amis qui s’étaient
eux aussi perdus de vue bien qu’ils aient été voisins sans le savoir, un évènement très beau à voir
d’ici.
Quatre sont en France et l’un d’eux est un Américain avec qui j’ai travaillé comme guide de safaris
en jungle amazonienne colombienne il y a 40 ans, et qui vit maintenant à Chicago où il est
professeur d’université.
Dans l’émotion de ces retrouvailles, un commentaire semble faire l’unanimité : la vie que je vis
depuis mon départ de France est hors du commun. C’est une vie d’aventure. Je comprends cette
réaction même si je ne me sens pas l’âme d’un aventurier. Mon aventure – ou plutôt mon amalgame
d’aventures – n’a jamais été planifiée. J’ai plus l’impression d’avoir levé l’ancre, détaché l’amarre, et
laissé la coque dériver avec le courant.
Par ailleurs, je suis récemment allé rendre visite à Giorgio Gomelsky qui se remet d’une intervention
chirurgicale importante. Je connais Giorgio depuis plus de 30 ans et, au fil de nos conversations,
nous avons parlé de nos aventures – les siennes étant bien plus spectaculaires puisque son nom
sera toujours lié à la gloire du rock anglais des années 60 – et il m’a demandé pourquoi je ne
consignais pas les souvenirs de mes expériences vécues sur papier, car leur liste est unique pour
un Français né et éduqué en France.
Je me suis rappelé de l’expression de Marc Lévy et, au cas où chaque vie serait vraiment un roman,
j’ai compris que je devais tout écrire afin de mettre ce vécu en perspective – tout d’abord pour moimême – en suivant les détours de ma vie internationale. Au pire des cas, ceci pourra toujours
m’aider à mieux construire mon propre temple spirituel.
J’ai donc commencé à écrire en toute franchise et avec passion, et mes souvenirs se sont mis en
place rapidement car ils avaient hâte de sortir de la boîte où je les avais confinés.
J’espère que ce récit inspirera ceux qui ne veulent pas se retrouver coincés dans la case où nous
sommes placés dès notre jeunesse, et dont il devient de plus en difficile de sortir avec le temps qui
passe car, avec l’âge, les ambitions se flétrissent devant la peur du risque.
Mais s’il est vrai que l’aventure est parsemée d’échecs incessants, la simple pensée de ce que
j’aurais perdu si j’étais resté en France à suivre le chemin qui m’était tracé me confirme que j’ai bien
fait d’accepter le défi.
Je remercie Marc Lévy et Giorgio Gomelsky qui – sans s’en douter – m’ont ouvert les yeux.
Manhattan, le 10 Juin 2011
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Ma mère, Éliane, et moi en Allemagne en août 1949
1947 – 1955
J’arrive dans ce monde le 13 janvier 1947 aux Pavillons-sous-Bois, en banlieue est de Paris, dans
une clinique située au bord de la RN3, la route nationale que les Allemands aiment suivre pour
envahir la France.
La maison du style des pavillons de l’ancienne époque est située au 6, allée Sautereau dans un
quartier en pleine évolution. Les terrains vagues font place aux nouvelles maisons. Nos voisins sont
généralement pauvres ; certains survivent en ramassant la ferraille dans la rue qu’ils revendent
ensuite à des grossistes.
Notre maison appartient à ma grand-mère maternelle, Marcelle Desvignes (née Dumas), dont le
mari, Marcel, est mort des séquelles des gaz bombardés par les Allemands à Verdun où il avait
servi dans l’artillerie durant la Première Guerre Mondiale. Elle a vendu des œufs au marché de
Bondy avant la Deuxième Guerre Mondiale, et ma mère, Éliane, a grandi dans cette même maison.
Mon père, Jean, est monté d’Afrique du Nord avec la 5ème armée américaine durant la très dure
campagne d’Italie. Mes parents se marient assez rapidement et s’installent dans cette maison des
Pavillons-sous-Bois à ma naissance.
Trèves
En 1949, le régiment de mon père est muté à Trèves, la plus vieille ville d’Allemagne située près de
la frontière du Luxembourg. Mes deux sœurs, Myriam et Elisabeth, y naissent à un an d’intervalle.
Myriam est la première, et sa santé est très délicate. Il lui faut beaucoup de lait et les nourrices
allemandes aident à la tâche, mais Myriam restera toujours un peu plus petite qu’Elisabeth et moi.
Par contre, la santé d’Elisabeth est excellente – ce qui prouve que les apparences des bébés sont
trompeuses à long terme ...
Je fais ma première fugue à l’âge de 3 ans en prenant ma trottinette pour aller m’asseoir près d’un
petit lac dans un bois derrière la maison. Je découvre ainsi la beauté de la liberté qui inspire ma
première prise de conscience existentielle dont je me souviens clairement.
Pour ma deuxième fugue, j’essaye de suivre un tramway à pied dans une rue de la ville.
À 4 ans, je vis un très beau moment lors d’un arrêt de repos du bataillon de mon père. Les soldats
sont assis dans un champ, leurs fusils en faisceau, un énorme méchoui au milieu.
J’attrape aussi des vers intestinaux et connais ma première purge.
D’après ma mère, mon allemand est meilleur que mon français, mais ça ne m’aidera pas au lycée
dix ans plus tard.
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Les Pavillons-sous-Bois
De retour aux Pavillons-sous-Bois en 1951, je passe deux ans à l’école maternelle et un an à l’école
primaire. Je développe un certain don avec les jolies filles de l’école maternelle mixte, mais l’école
primaire des garçons me fait oublier cet intérêt précoce.
Un incident aurait pu changer ma vie bêtement : mon père trouve la photo d’un clown dans un
journal. Il la découpe et me dit de la montrer à un autre gamin de l’école en lui disant : “Regarde,
une photo de ton père”. Croyant mon père qui pensait que ça serait drôle, je montre la photo du
clown au gamin qui me sort quelque chose de désagréable. Je lui tire la langue et il me donne un
coup de poing sous le menton. Je mords ma langue très dur et le sang se met à pisser à flot.
Paniqué, je cours à l’infirmerie et on m’emmène au dispensaire où un médecin se rend compte que
la morsure n’a pas complètement traversé ma langue. Il la place dans des compresses et je dois
passer plusieurs jours à boire des jus à la paille. Je me remets bien avec le temps et, grâce à Dieu,
n’en subis pas de séquelles physiques.
À l’école primaire des Pavillons-sous-Bois en 1953
Mon père nous fait un jour la surprise d’apporter un petit poste de télévision noir et blanc encastré
dans un meuble de bois. C’est la première télé du quartier. Il lui faut une éternité pour ajuster
l’antenne mais, miracle, une image apparaît et nous voyons George Brassens chanter sur un banc,
la pipe à la bouche. Nous y voyons aussi le 2 juin 1953 le sacre de la Reine Elizabeth II
d’Angleterre, la première retransmission en Eurovision.
Mon père est envoyé en Indochine pour plusieurs mois jusqu’à la fin de la guerre et en est évacué
de justesse avant la chute de Diên-Biên-Phu. D’après ma mère, il en revient changé à jamais.
Ma grand-mère compte toujours le nombre de cubes de sucre qu’elle peut mettre dans son café
quotidien que j’apprends à moudre à la main. Ma mère s’occupe de mes sœurs à l’étage, et je
passe le plus clair de mon temps avec ma grand-mère dans le sous-sol. Elle gagne un peu d’argent
en cousant à la pièce avec son ancienne machine à coudre à pédale. Elle me garde dans un petit
tonneau de bois vide, et je l’écoute chanter des chansons de sa jeunesse à Aubervilliers et me
raconter des histoires du début du siècle. Maurice Chevalier, le sex-symbole de son époque, est son
chanteur favori.
Durant la Première Guerre Mondiale, son mari artilleur avait plein de temps de libre entre les
bombardements, et il travaillait le cuivre des douilles vides pour en faire des articles en tous genres
qu’il gravait aussi pour les enjoliver. Il me reste encore un crucifix en mélange de laiton décoré avec
un crâne et deux os de tibias croisés sous les pieds du Christ. Marcel fabriquait aussi des briquets et
des porte-cigarettes. À son retour de guerre, il commence une affaire de fabrique de clous faits main
pour les ébénistes, fabricants de divans, lits, fauteuils etc. C’est sa spécialité, mais les séquelles des
gaz de Verdun l’empêchent de continuer son travail manuel et il commence à distribuer des produits
alimentaires sur les marchés avoisinants avec un petit camion qu’il gare dans la resserre du bord de
la rue devant la maison.
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Ma grand-mère refuse de se remarier après sa mort et elle élève ma mère seule avec les moyens
du bord en arrivant à ce que ma mère puisse au moins apprendre le travail de secrétaire – travail
qu’elle devra reprendre à la cinquantaine ! Malgré toutes les difficultés, ma grand-mère reste
optimiste et elle s’exprime dans les chansons de sa jeunesse qu’elle me chante à tu tête. Elle garde
aussi dans l’arrière cour (où se trouvent les toilettes dont elle doit se servir hiver comme été jusqu’à
ce que le tout-à-l’égout soit finalement installé dans son sous-sol lorsqu’elle a 60 ans) un paquet de
partitions musicales du début du siècle. Elle chante ces chansons dont personne ne se souvient
comme si elles étaient le tube de l’année.
Elle aime me raconter les histoires de ses voyages de jeune mariée lorsqu’elle essayait d’aller voir
son mari sur le front et qu’elle était constamment arrêtée aux points de contrôle mobiles. Elle
m’explique que son mari ne serait jamais reparti à la guerre car il avait vécu le pire. Les souvenirs
qu’il a partagés avec elle (et qu’elle me répète souvent) sont froidement horribles dans un style que
je retrouverai dans les livres d’Erich Maria Remarque. Un jour, il s’assoit au bord de la RN3 près de
la maison pour déclarer que, si les “Boches” revenaient, il resterait là à les regarder passer, mais
que personne ne pourrait jamais le contraindre à retourner se battre contre eux. Il meurt peu après
sans savoir que les “Boches” reviendraient sur cette même route quelques années plus tard.
Madame Tartière, la vieille dame de la maison voisine, est un anachronisme. Nos jardins contigus
sont ouverts et je vais souvent lui rendre visite pour jouer aux cartes. Elle m’apprend la belotte dans
sa robe de chambre en satin blanc. Elle se poudre sans arrêt et se parfume à l’ancienne. Elle sort
parfois prendre un poulet dans l’arrière cour et me montre comment lui couper la gorge d’un coup de
couteau sec. Le matin, elle y retourne chercher les œufs et nourrir ses poules et lapins. Elle a aussi
un coq et me donne ma première leçon de reproduction en me montrant comment le coq saute ses
poulettes ... Elle tient aussi une liste secrète : celle de toutes ses voisines et de leurs dates de
naissance. Elle fait ainsi l’étude de qui est la prochaine à mourir si ses statistiques s’avèrent justes.
Sa liste n’inclut que des noms de femmes.
Dijon
Mon père est muté à Dijon et on y emménage en 1954. Je suis baptisé à l’âge de huit ans car mon
père veut que je sois assez grand pour comprendre ce qui se passe. Ma marraine et son mari vivent
dans une grande maison à Cortiambles, près de Givry, où nous allons souvent passer les weekends dans la nouvelle Peugeot 203 que mon père a achetée. J’y passe aussi des semaines l’été et
découvre les “canards”, ces cubes de sucre trempés dans l’alcool.
À gauche : Myriam, Elisabeth, mon père, moi ... et la 203 en Bourgogne en octobre 1953
À droite : École de la Maladière à Dijon en Octobre 1954, je suis le 6ème à gauche dans le rang du milieu
La famille Crapez est pratiquement complètement autonome et vit de ses récoltes de fruits, de
légumes et de blé. Ils ont aussi des vignes et font leur propre vin de table qu’ils vendent à la
coopérative. Je me blesse parfois avec les sécateurs quand je les accompagne aux vendanges.
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J’aime regarder les agriculteurs tirer des cartouches qui explosent dans les nuages pour accélérer
ou retarder la tombée des pluies au moment des vendanges. Les agriculteurs travaillent en rotation
pour le bénéfice commun afin que tous les petits propriétaires puissent finir leurs vendanges
rapidement et en temps voulu.
Un énorme bac en bois se trouve dans le vieux cellier et des gens piétinent la récolte en chantant ;
l’odeur est enivrante et je peux boire le jus qui coule de la rigole du bac. J’apprends à nettoyer les
bouteilles vides, les remplir de vin nouveau, et insérer les bouchons à la main.
Les Crapez ont des lapins, des poules, et ramassent les escargots après la pluie. Je les regarde
tuer un lapin avec “le coup du père François”, le clouer tête en bas sur une porte de la grange, le
vider de son sang en lui crevant un œil, descendre la peau de ses pattes arrière jusqu’à la tête, vider
les entrailles sur lesquelles les poulets se jettent pour les dévorer toutes fraîches, et profiter des
pâtés et autres mets fins de la campagne.
Le soir, je me promène dans les allées d’arbres. Je dois surmonter ma peur quand le vent agite les
branches. Je fais mon premier cauchemar : un vaurien me coupe la gorge, le sang coule doucement
dans ma gorge, tout devient noir, et la situation est tellement réelle que j’ai l’impression de l’avoir
déjà vécue dans une autre vie. Je me réveille calme et sans crainte.
Un jour, on me trouve en train de jouer avec des allumettes sous un fauteuil.
Près de Dijon, l’armée fait des exercices dans un énorme champ abandonné. Il y a des salamandres
dans les grandes mares d’eau. J’y fais une fugue et reviens très tard avec deux salamandres que
j’ai attrapées moi-même. Je suis très fier de moi mais ma mère crie à tous vents et mon père me
donne la punition corporelle de ma jeune vie.
Tous les soirs après le dîner, mon père s’assoit dans son fauteuil et fume une Gauloise de l’armée.
Je le regarde faire ce rituel quotidien et finis par lui en demander une. Je veux faire comme lui. Il me
donne une cigarette à condition que je la fume en entier et que j’aspire la fumée dans mes
poumons.
À la fin de la deuxième bouffée, ma tête se met à tourner violemment et je me lève pour aller aux
toilettes en courant. Je vomis le repas et vais me coucher malade et mort de honte. Je ne serai plus
tenté pour un bon moment.
Je vois ma première éclipse solaire dans la cour de l’église. Comme j’y vais souvent, mon père se
dit que l’école de St. François de Sales, une école privée de Jésuites, me fera du bien et il m’y
inscrit. Mais je m’y sens vraiment mal et, après une semaine, le directeur lui demande de m’en sortir
pour retourner à l’enseignement laïc et je retourne donc à l’École de la Maladière.
Je vais en colonie de vacances en août 1954 à Palavas-Les-Flots près de Montpellier. Ma mère
pleure à la gare car c’est la première fois qu’elle se sépare de son bambin. Je fais mon premier
voyage sans mes parents, découvre les chauve-souris, et bois un peu d’eau de la Méditerranée
pour m’assurer qu’elle est vraiment salée.
Notre berger allemand, Doudou, devient mon meilleur ami. Il va bientôt faire un grand voyage avec
nous.
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Avec Doudou à Port Lyautey (Kenitra) en 1956
1955 – 1956
Le Maroc
Mon père est muté à Port Lyautey pour la guerre d’indépendance du Maroc. Nous partons du
Bourget pour Rabat sur Air Atlas le 12 décembre 1955. C’est la première fois que je prends l’avion :
un vieil appareil à hélices qui vole assez bas. Doudou est dans la soute. On voit clairement ce qui se
passe au sol et mon nez est collé à la fenêtre d’où je peux observer les terres arides du sud de
l’Espagne. Une découverte.
Nous atterrissons à Rabat et je respire ma première bouffée d’air chaud avant même d’être sorti de
l’avion. Je vois un chameau et j’ai l’impression d’être arrivé au pays des mille et une nuits. Nous
allons rapidement en voiture à Port Lyautey, une ancienne ville coloniale de l’armée française qui
redeviendra Kenitra après l’indépendance, et nous habitons dans une maison de la zone militaire
française. La maison est modeste mais confortable, et plus grande que ce que nous avons connu
jusqu’ici. Il y a un grand jardin avec des acacias, des bancs de fleurs ... et des nids de serpents. Il y
a aussi des crapauds sous les pierres, des lézards, et une multitude de papillons, d’oiseaux et
d’insectes que je découvre avec plaisir.
Sous le côté paisible de cet environnement docile se cache la brutalité de la guerre. Nos voisins
sont égorgés durant la nuit, et des bonbons bizarres sont jetés dans notre cour pour empoisonner
Doudou. Le bataillon de mon père se bat dans le rif et ma mère est la seule adulte de la maison. Un
soir, elle doit sortir le révolver de service de mon père pour menacer les rôdeurs qui marchent sur la
terrasse. Elle tremble de peur et est probablement incapable de tirer, mais ils finissent par partir. Les
aboiements du chien ont probablement plus d’effet que les menaces de ma mère. Nous sommes
terrifiés.
À l’école, nos jeux favoris sont les osselets et les billes. Les démunis jouent avec des noyaux
d’abricot ou se chassent les uns les autres en se tirant dessus avec des tiges creuses qui servent de
sarbacane. Les petites graines que l’on tire piquent un peu la peau quand elles atteignent leur cible.
L’école se trouve à une demi-heure à pied et j’y vais en accompagnant mes deux petites sœurs aller
et retour – ce que je fais durant plusieurs mois en observant les cigognes caqueter dans leurs nids
sur les toits des maisons. Finalement, un système de bus scolaire est mis en place au printemps
lorsque la situation est jugée trop dangereuse.
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Des mûriers ont été plantés le long de la route principale et, en plus des fruits pourpres qu’ils offrent
en saison, on y trouve une multitude de vers à soie que nous déposons précieusement dans des
boîtes pour les regarder former leurs cocons.
Doudou mange autant que nous et ma mère doit lui préparer ses soupes en même temps que nos
dîners. Quand on le laisse sortir le soir, il ramène parfois des crapauds ou autres bestioles qu’il tue
durant ses randonnées nocturnes. J’ai peur pour lui à cause des nids de serpents, et nous menons
une grande campagne d’extermination avec les voisins un dimanche après-midi pour détruire leurs
nids et tout ce qui y rampe.
Mon père croit dur comme fer aux propriétés miraculeuses de l’huile de poisson qu’il nous fait boire.
Il force Doudou à en avaler aussi, et le chien lui en veut à chaque fois.
J’emmène souvent promener Doudou dans le quartier et je décide un jour de jeter des petits cailloux
sur les voitures qui passent sur la route. Un chauffeur klaxonne et je rentre chez moi rapidement,
mais il me suit et raconte à mon père ce que j’ai fait. Mon père le remercie, me demande de retirer
mes chaussures et de m’allonger par terre. Il retire sa ceinture et fait une boucle qu’il place autour
de mes chevilles, puis me frappe durement la plante des pieds avec un manche à balais. Je ne sais
pas s’il a appris ça en Indochine ou dans une campagne d’Afrique du Nord, mais je n’oublierai
jamais cette douleur. Je ne jetterai plus jamais de cailloux sur des voitures, et je ne pleurerai jamais
sur le sort de ceux qui se plaignent du martinet.
Deux organisations importantes vont influencer ma vie à long terme : l’église et l’armée américaine.
Tout d’abord, l’église. Je décide de joindre les enfants de cœur de la chapelle militaire française
pour me retrouver avec des garçons de mon âge avec qui je m’entends bien. J’y deviens très actif –
plus attiré par la mise en scène que par la religion. Lorsque l’armée américaine décide de construire
une chapelle sur sa base aérienne, leur prêtre demande au nôtre de lui “prêter” ses enfants de cœur
pour la cérémonie de bénédiction car il n’en a pas. On nous promet l’accès illimité au frigo de Coca
Cola, et je bondis d’enthousiasme car c’est la boisson de récompense que mon père nous achète le
dimanche après-midi au café du centre ville quand nous nous sommes bien conduits durant la
semaine.
Je me retrouve dans un bus américain avec une carte d’identité U.S. autour du cou, et nous arrivons
à la base aérienne où nous sommes accueillis avec les grands sourires des gardes du poste de
sécurité. Nous passons entre les avions de chasse aux ailes repliées, et arrivons à la chapelle où
nous remplissons notre mission en gardant un œil sur le frigo. C’est un jour de gloire comme si nous
faisions partie du monde du spectacle. C’est aussi une superbe introduction à l’Amérique. Mon père
est très fier de moi et me parle de ses jours dans la 5ème armée américaine en Italie.
Malgré l’atmosphère tendue de la guerre, j’aime jouer avec les vendeurs qui viennent vendre leurs
fruits et légumes à dos d’âne, parler au boulanger qui livre son pain à bicyclette sur laquelle il me fait
faire des tours au grand désespoir de ma mère qui a peur qu’il m’enlève, visiter le marché couvert
où les hirondelles volent librement, et aller au cinéma le dimanche voir des films comme “La Belle et
le Clochard”, le dessin animé de Walt Disney.
Les hirondelles et les cigognes retournent en Europe au printemps, et nous allons en faire de même.
Mon père décide de ne pas emprisonner Doudou dans un appartement parisien et le laisse avec
une famille d’agriculteurs chez qui il pourra courir librement. C’est un grand moment de tristesse
lorsque la voiture part et que je croise le regard de mon meilleur ami pour la dernière fois.
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L’Église Notre Dame de Clignancourt et Place Jules Joffrin dans les années 1950
1956 – 1963
Place Jules Joffrin, Paris 18°
Mon père achète un appartement au 30, rue Hermel au coin de la rue Ordener où je vais grandir
dans le confort des petits bourgeois de Montmartre. De ma fenêtre, je vois le Café Nord-Sud où la
jeunesse du coin est en réunion constante, l’église Notre-Dame de Clignancourt à droite, la Mairie
du 18° et le Commissariat de Police à gauche.
À l’école secondaire de la rue Ferdinand Flocon en 1956 assis à gauche à la 2ème table en haut
Je termine l’école primaire de la rue Ferdinand Flocon en un an et me lie d’amitié avec mes
premiers copains du quartier, dont Alain Giovanetti chez qui je vais souvent et dont les parents n’ont
que des gentillesses à mon égard. Je passe le test pour rentrer en 6ème et suis admis au Petit
Lycée Condorcet de la rue d’Amsterdam où je passe 4 ans en toute médiocrité puisque je dois y
redoubler ma quatrième.
Je me lie d’amitié avec des copains de Place Jules Joffrin avec qui je vais développer mes intérêts
musicaux. Nous rentrons à pied ensemble le soir après les classes d’études, et nous nous mettons
à quatre pour acheter un paquet de P4 – les cigarettes les moins chères et les plus horribles, pire
que les Gauloises de l’armée – que nous fumons en marchant sur le pont de la rue Caulaincourt audessus du Cimetière de Montmartre.
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Le plus important est de ne pas être en retard au dîner quotidien que ma mère sert religieusement à
19 heures. Mon père est intransigeant à ce sujet et le repas se passe sans radio, musique ou télé.
Les repas de ma mère sont délicieux et chacun doit parler de sa journée. Ce moment familial est
précieux. Les enfants peuvent mettre un peu de vin rouge dans leur verre d’eau pour lui donner de
la couleur et du goût. Ce ne sont pas ces trois gouttes qui vont nous transformer en alcolos.
À 20 heures, nous nous asseyons dans le salon pour regarder la télé si nos devoirs sont terminés.
Le dimanche matin, avant la messe bourgeoise de 11 heures, je vais acheter des gâteaux à la
pâtisserie de la rue du Poteau que nous mangeons en famille à la fin du déjeuner spécial que ma
mère nous sert lorsque je reviens de la messe.
Nous nous chauffons au charbon et je descends en chercher tous les soirs à la cave. Un soir, je vois
un rat partir en courant. Nos prédécesseurs y ont laissé une grande quantité de bouteilles de vin
vides que je décide de nettoyer pour les rendre au Félix Potin de la rue Ordener en échange de
quelques centimes. Ce rituel du charbon s’arrête lorsque mon père fait des travaux dans
l’appartement et installe un chauffage au mazout.
Je garde toujours un tournevis dans ma poche de manteau pour dévisser les anciennes plaques
métalliques des wagons de métro et des plateformes des vieux bus. Les inscriptions en céramique
disent de “Ne pas se pencher au dehors” etc. J’améliore ma collection en faisant la même chose
dans les trains de la SNCF lorsque nous allons en vacances à Biarritz. Mon père trouve par hasard
le sac plastique rempli de ces plaques que j’avais cachées en haut d’une armoire de ma chambre
d’hôtel. Je nie bien sûr que c’est mon trésor caché, et il m’en fait cadeau.
Les familles d’officiers ont quelques privilèges dont celui de pouvoir faire partie du Cercle Militaire
Saint-Augustin où nous allons déjeuner en famille le dimanche. Nous revenons généralement à pied
jusqu’à Place Jules Joffrin, et ces promenades sont un rare moment de paix et de tranquillité
familiale. Nous assistons aussi à une fête de Noël organisée pour les enfants du Cercle Militaire de
Saint Augustin.
Mon père, mes sœurs Myriam et Elisabeth, et ma mère en promenade du dimanche
Un autre privilège est celui de pouvoir se faire couper les cheveux gratuitement aux Invalides. Cette
coupe militaire me vaut la risée générale quand je reviens au lycée, et je suis donc obligé d’insister
auprès de mon père pour qu’il ne me force plus à y aller, ce qui lui déplait fortement car il va
maintenant lui falloir payer les coiffeurs civils ... Le dispensaire des Invalides me fait aussi
gratuitement des piqûres douloureuses de vaccins dont j’ai toujours un mal fou à me remettre.
Afin de régler mes problèmes disciplinaires, mon père m’envoie passer le concours d’entrée à
L’École de La Flèche, le site du Prytanée national militaire. Je n’ai que 12 ans mais je suis
complètement conscient du danger qui menace mon avenir, et je n’obtiens que des mauvaises
notes à tous les examens. Heureusement que c’est un concours !
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Le Petit Lycée Condorcet, 1958, classe de Sixième : je suis au milieu du 2ème rang d’en haut ;
Bernard Pichelin est le 5ème à droite au 2ème rang
Par dessus le marché, je redouble ma quatrième. Je ne suis pas inquiet et me laisse aller à la dérive
sans aucune ambition personnelle. À la fin de ma deuxième quatrième, mes notes d’anglais sont
encore mauvaises, et il me faut passer un examen pour les améliorer. Si je rate l’examen, je ne
serai pas admis en troisième au Grand Lycée Condorcet de la rue du Havre et ne pourrai plus rester
au Petit Lycée Condorcet.
Pour la première fois de ma vie, je suis vraiment confronté à la réalité. Que vais-je faire de ma vie si
je suis recalé ? Question que mes parents me posent sans arrêt. Durant ma dernière année d’école
primaire à la rue Ferdinand Flocon, j’avais suivi des cours hebdomadaires facultatifs de menuiserie
dans un centre de formation professionnelle du quartier. J’aimais ce genre de travail mais je ne
pouvais pas supporter la présence du contremaître qui venait constamment me souffler dans le cou
pour voir où j’en étais. Le travail en ligne n’est pas pour moi et il faut donc que j’envisage autre
chose. L’horlogerie m’attire car c’est un travail de concentration solitaire ... mais je réussis l’examen
d’anglais qui me permet finalement de me retrouver dans un nouveau bahut.
Au Petit Lycée Condorcet, on me discipline pour avoir
- soufflé de la poudre de craie écrasée dans les yeux d’un pion devant une salle de classe
d’études pleine d’élèves,
- forgé la signature de mon père dans mon carnet de notes pendant plusieurs mois,
- sauté de la fenêtre d’une classe d’études avec trois copains pour aller fumer un paquet de
P4 dans la rue pendant que le pion était aux toilettes et – comme le pion avait fermé la
fenêtre à son retour – avoir été obligé d’essayer de rentrer au lycée en rampant devant la
porte du concierge à l’entrée principale, et fini par me faire prendre à quatre pattes et les
fesses en l’air avec mes trois copains,
- puni un pion (qui se servait de son gros scoubidou pour nous donner des coups sur la tête
au réfectoire) en mettant des cubes de sucre dans le réservoir d’essence de sa Vespa dont
nous avons aussi plié la grande antenne radio sous le pare-chocs de la voiture garée
derrière afin que l’antenne se déplie violemment à son départ en lui donnant un grand coup
sur la tête.
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Le Petit Lycée Condorcet, 1959, classe de Cinquième : je suis le 1er à droite au 3ème rang ;
Michel Tinot est le 1er à droite en haut à droite ; Bernard Pichelin est le 3ème au 2ème rang à gauche
Le Petit Lycée Condorcet en 1960, classe de Quatrième : je suis le 2ème à droite assis au 1er rang ;
Bernard Pichelin est le 1er en haut à droite
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Mon père porte une grosse chevalière en or avec une inscription chinoise. Il l’a achetée en
Indochine et, lorsque je mérite une punition, il me court après autour de la table de la salle à manger
et me balance des coups de main à m’en graver des chinoiseries sur la tête pendant que ma mère
crie en le suppliant d’arrêter. Ma rébellion juvénile s’accentue lorsqu’il est envoyé en Algérie pour ce
qui va devenir la guerre d’indépendance de ce pays.
En son absence, pour me féliciter de mes rares bonnes notes, ma mère m’achète mon premier 45
tours, “Petite Fleur” de Sydney Bechet. Il est suivi d’un 45 tours de musique de gospel américain. Je
développe un intérêt musical très éclectique et commence à acheter des 33 tours de musique
classique que j’écoute durant nos cours de musique au lycée. Josette, l’épouse de mon parrain, est
prof d’anglais dans une école près de la Porte de Versailles. Elle et sa sœur sont les meilleures
amies d’enfance de ma mère, et je lui rends souvent visite. Le voyage en métro est interminable car
je dois me taper pratiquement toute la ligne 12 pour aller chez elle, mais, une fois arrivé, elle
m’assoit sur un divan confortable et me passe des disques de musique classique que je ne connais
pas encore. L’ambiance est paisible et je m’y sens bien.
Il y a aussi parfois des expositions près de chez elle au centre de la Porte de Versailles où je gagne
des lots aux petits concours organisés par les exposants commerciaux. Je gagne des stylos et
autres gadgets, et deviens un spécialiste des puzzles en carton qu’il faut scotcher sur une vitre
verticale sans qu’aucune partie ne tombe. J’arrive en premier à une demi-finale puis à la finale, et je
gagne ainsi le gros lot de la société Scotch : un énorme tube de colle gonflable que je rapporte
fièrement chez moi.
André, mon parrain, est représentant de commerce. Il aime la bonne vie et le whisky – écossais de
préférence. Il en boit beaucoup et sa vie domestique devient insupportable. Sa famille en souffrira
longtemps.
Monique, la sœur de Josette, est une autre amie d’enfance de ma mère. Son mari gère un cinéma à
Livry-Gargan. Nous déjeunons parfois chez eux le dimanche et il m’emmène dans la cabine de
projection après le repas. Il faut monter une échelle au mur. La cabine est bruyante, mal aérée et il y
fait très chaud, mais je peux regarder les films par un trou de projection et découvre ainsi mon
premier sein nu sur un écran de cinéma. J’apprends à organiser les changements de pellicules et à
lancer les grosses machines de projection au bon moment.
Je vais aussi le mercredi après-midi prendre le métro jusqu’à la Porte de Pantin et le bus 147 pour
aller rendre visite à ma grand-mère aux Pavillons-sous-Bois. Je descends à la Fourche des
Pavillons et achète un litre de moules qu’elle mijote à mon arrivée. Nous jouons à la belotte, elle me
parle de mon grand-père, de la Première Guerre Mondiale, et des années folles qui l’ont suivie.
À la surprise générale, je passe facilement mon BEPC (le Brevet d’Études du Premier Cycle) en juin
1962. Le voyage en métro pour aller voir la liste des résultats affichés sur un mur est ma première
expérience de ce genre, mais le plus important est que j’y vais avec Linda, une des jolies filles de
Place Jules Joffrin, qui se confie à moi dans son moment d’inquiétude.
Ma santé n’est pas très bonne. Je suis un peu chétif et j’ai souvent mal au ventre. Une prise de sang
- à la suite de quoi je tombe dans les pommes en me levant trop rapidement dans le cabinet du
médecin - indique que mon taux de sucre est bas. Il me faut donc manger des pastilles de glucose
lorsque j’ai des douleurs.
Je suis aussi souvent malade dans le car qui nous emmène au stade d’une banlieue parisienne le
mercredi. Je finis par avoir la permission de ne plus y aller mais, pour compenser, je nage souvent
et passe le diplôme d’un kilomètre. Je ne suis pas rapide, mais je peux nager longtemps.
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La Communion Solennelle à L’Église Saint Louis d’Antin le jeudi 22 mai 1958 :
je suis le 6ème à droite et Michel Tinot le 6ème à gauche au 3ème rang
Le jeudi 22 mai 1958 à L’Église Saint Louis d’Antin, et à Place Jules Joffrin avec Myriam, ma mère et Elisabeth
Je passe ma Communion Solennelle à l’Église Saint-Louis d’Antin de la rue du Havre à 11 ans, le
jeudi 22 mai 1958, et je la renouvelle l’année suivante, le jeudi 19 mars 1959. Mes parents me font
suivre des cours d’instruction religieuse à l’église Notre Dame de Clignancourt Place Jules Joffrin, et
je participe aux voyages en bus que le patronage organise le week-end (visite de Chartres, etc.).
L’été, je vais en colonie de vacances dans une maison que le curé de l’église Notre Dame de
Clignancourt entretient dans le Cotentin, à Saint Rémy des Landes dans le département de la
Manche. Quand il fait beau, nous allons à une plage où les obus non explosés du débarquement ont
été désamorcés mais sont toujours visibles. Nous marchons beaucoup dans les champs à la
découverte de la nature locale ... et des lapins sauvages que la myxomatose a rendus aveugles, et
qu’il faut donc essayer de tuer pour arrêter leur souffrance et les empêcher d’en infecter d’autres.
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J’aime beaucoup les jeux de piste qui nous mènent dans les prés et le long des routes de
campagne. Nous nous arrêtons dans des fermes où les paysans nous offrent du cidre pour nous
désaltérer ... et c’est durant un de ces jeux de piste que je saute d’un monticule dans un pré sans
voir les fils de fer barbelé qui me font deux gros trous dans le mollet. Je ne sens rien sur le coup
mais, quand je vois mon tibia, je me mets à hurler. Un paysan m’emmène dans sa voiture chez le
médecin local qui est en train de traire ses vaches et qui n’a pas d’anesthésiant. Trois malabars me
tiennent pendant que le docteur me coud avec une grosse aiguille et me met trois agrafes à vif.
Ma période de récupération me force à rester près de la maison et de la chapelle, et je finis par
parler avec le curé de mon expérience d’enfant de cœur au Maroc. Il m’invite à joindre son équipe à
notre retour et c’est ainsi que je deviens membre du groupe d’élite du quartier : les enfants de cœur
de Notre Dame de Clignancourt !
L’un de ces enfants de cœur, René Agnus, est aussi un des copains avec qui je rentre à pied du
lycée après les classes d’études. Il est batteur dans un groupe musical, Les Échos, dont la spécialité
est de jouer des instrumentaux des Shadows, le groupe le plus populaire du moment. Patrick Arpino
est notre Hank Marvin de Place Jules Joffrin. Le groupe passe au Golf Drouot et ouvre pour Hughes
Auffray dans une party privée.
Les Échos au Golf Drouot en février 1964 :
Pierre-Frédéric Loubet (saxophone) ; Patrick (basse) ; René Agnus (batterie) ;
John Kenny (guitare rythmique) ; Patrick Arpino (guitare solo)
Cet amalgame d’activités d’enfants de cœur, patronage, colonies de vacances, lycée, Nord-Sud, et
blousons noirs du Square de Clignancourt, se passe sans aucune supervision parentale puisque
mon père est en Algérie et que ma mère doit s’occuper du foyer ainsi que de mes deux jeunes
sœurs qui vont au Lycée Racine près de la Gare Saint Lazare.
Les lycéens et lycéennes se rencontrent le matin pour prendre le métro et je profite de cette cohue
pour développer la dextérité tactile qui me permet de défaire les soutiens-gorge avec seulement
deux doigts – une technique qui me servira plus tard mais qui ne me fait pas beaucoup d’amies
dans le métro.
Le groupe des amis des Échos est homogène et attire des filles que nous retrouvons en fin de
journée dans les cafés du coin où nous aimons jouer au flipper et au baby-foot. Ces copains et
copines sont tous des fans de la musique des Shadows. Pierre Frédéric Loubet, le saxophoniste des
Échos, a une collection rarissime de disques importés des États-Unis, et c’est ainsi que je découvre
Chuck Berry et Bo Diddley. La mère de l’une de nos amies, Lydia Pezzani, gère une blanchisserie
rue Marx Dormoy qu’elle permet aux Échos d’utiliser comme salle de répétition le dimanche quand
la blanchisserie est fermée. Lydia a aussi des disques que je ne connais pas, et c’est ainsi que je
découvre Gene Vincent et les Blue Caps.
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Lydia Pezzani dans la rue Marx Dormoy en 1962
Je rends souvent visite à Alain Giovanetti chez ses parents au Square de Clignancourt, et nous
jetons des fruits pourris sur les blousons noirs qui traînent dans le square l’après-midi ... jusqu’au
jour où ils attrapent Alain et lui cassent un bras.
Alain me parle des Italiennes qu’il rencontre en vacances quand il rend visite à ses grands-parents
en Italie. Il me fait rêver de jolies filles bronzées à l’accent exotique, et nues dans des draps blancs.
Mes héros de cinéma sont le James Dean de “La Fureur de Vivre” et le Marlon Brando de
“L’Équipée Sauvage”. Je suis trop jeune pour voir ces films au cinéma mais je connais toutes leurs
photos dans les magazines, et cette Amérique rebelle éveille en moi une curiosité débauchée qui
est amplifiée par “Rock Around The Clock” de Bill Haley et ses Comètes, “Great Balls Of Fire” de
Jerry Lee Lewis, et “Tutti Frutti” de Little Richard. Quand je vais chez Alain Giovanetti, nous aimons
jouer le disque de Bill Haley en regardant l’extrait du film “Le Salaire de la Peur” dont il a une petite
pellicule qu’il projette sur le mur de sa chambre avec un projecteur amateur manuel. Yves Montand
en sueur dans son camion en noir et blanc sur le mur avec Bill Haley en bande sonore ... c’est le
paradis !
La sortie des films “Les 7 Mercenaires” et “West Side Story” jouent sur ma sensibilité d’adolescent,
pendant que les blousons noirs s’éclatent en détruisant les sièges du Palais des Sports lorsque
Vince Taylor chante “Shaking All Over”. Johnny Hallyday fait concurrence à Dalida en reprenant
l’inepte “Un bikini rouge et jaune à petits pois” ... Les Chaussettes Noires d’Eddy Mitchell
introduisent Chuck Berry en français avec “Eddie sois bon” ... Dick Rivers se plaint que sa “P’tite
amie est vache” ... Sylvie Vartan et Sheila ont des gros succès commerciaux. Je trace la ligne dans
le sable avec la musique française et je n’écoute pratiquement plus que la musique originale angloaméricaine.
René Agnus et moi sommes copains. Je vais chez lui le voir répéter sur sa batterie, et il m’apprend
3 accords de guitare (la, ré et mi) pour jouer “La Bamba” ainsi que tout un tas de chansons de rock
construites sur ces 3 accords. Je suis mordu et emmène mon père au Printemps où il m’achète la
guitare la moins chère à 99 francs. Les cordes sont trop hautes sur le manche et me font mal aux
doigts, mais j’apprends tout seul comme je peux.
La première chanson que j’arrive à jouer est “Apache”, le tube monumental des Shadows.
J’emprunte des livres de leurs partitions musicales, mais je n’arrive jamais à la cheville de Patrick
des Échos. Il faut que j’attende l’arrivée des Beatles, des Rolling Stones et de Bob Dylan pour
arriver à bien jouer des accords d’accompagnement sans avoir à faire preuve de la virtuosité des
solos de Hank Marvin.
Pour me divertir, je fais le tour de l’église en patins à roulettes à toute vitesse en faisant peur aux
pigeons et aux vieilles dames qui leur donnent à manger. J’aime revoir ces dames à la messe du
dimanche matin quand elles s’agenouillent devant l’autel et tirent la langue pour recevoir l’hostie de
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la communion. Je pousse alors un peu mon plateau d’enfant de cœur sous leurs gorges sans
qu’elles ne puissent se plaindre. Quant aux pigeons, un service de la ville vient régulièrement les
attraper au filet, leur place des bagues colorées sur les pattes qui les leur font reconnaître par la
suite, et les emmène au loin à la campagne. Ces pigeons reviennent généralement en moins d’une
semaine. Je les observe défiler devant leurs copains avec leurs nouvelles bagues colorées toutes
neuves et reluisantes ...
Les enfants de cœur font leurs sottises habituelles avec le vin et les hosties, mais c’est là que je
développe mon sens de la représentation artistique puisque la messe est le plus vieux spectacle en
production continue sur l’ensemble du territoire. Tout est là : les costumes, les décors, les
accessoires, la musique, les paroles, la sono, les répétitions, les préparations et les représentations.
Je deviens thuriféraire et suis donc en charge de l’encens que je dispense aux fidèles du quartier du
haut des marches de l’autel – ce qui fait l’énorme fierté de ma mère à la messe de minuit de Noël !
Les enfants de cœur de Notre Dame de Clignancourt en 1961
René Agnus en bas à gauche, et moi en bas à droite
René hérite de la batterie de Gilbert Bastelica, le second batteur des Chaussettes Noires, qui habite
dans notre quartier – une batterie qui a fait l’Olympia ! Les Échos jouent au patronage, mais à
présent le curé se fait vieux, prend sa retraite, et son remplaçant n’aime pas beaucoup notre groupe
d’enfants de cœur un peu trop indépendants à son goût.
Je me rends compte de ma fenêtre que ce nouveau curé traverse Place Jules Joffrin le dimanche
matin pour aller demander aux flics du Commissariat de Police de venir chasser les mendiants qui
font la manche sur les marches de l’église avant la messe bourgeoise de 11 heures. Ces mendiants
mettent apparemment les fidèles mal à l’aise et doivent probablement détourner quelques
précieuses ressources financières qui auraient pu finir dans la corbeille des donations
hebdomadaires. L’église des pauvres !
L’équipe principale des enfants de cœur décide de faire grève. Un dimanche matin du printemps de
1963, nous venons très tôt pour nous assurer que nous sommes au premier rang des fidèles, le
prêtre sort seul avec sa croix, avance au micro, demande l’aide de volontaires, et trois types
montent l’aider. Nous assistons à la messe en croisant ses regards durs, et ma relation avec l’église
catholique prend fin ce jour-là.
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L’éducation sexuelle n’existe pas durant cette époque catho-gaulliste. On n’en parle pas à la
maison, ce n’est pas la mission des profs du lycée, et ce n’est surtout pas au patronage que ça va
se faire. Mais l’un de nos copains de lycée fait circuler un gros livre médical sur la santé de
reproduction et les illustrations détaillées expliquent tout. Mon tour vient et j’ai deux jours pour le lire,
tout apprendre, et le rendre. Les détails sont là mais je ne comprends pas grand-chose. Ce chemin
sera long et difficile.
L’un des avantages des officiers de l’armée française est de pouvoir passer des vacances dans des
hôtels civils où l’armée retient des chambres à des prix défiant toute concurrence. Nous allons tout
d’abord à Hyères où je rencontre la jolie fille d’un gendarme. Un soir de grand coup de soleil qui me
fait horriblement mal, elle vient dans ma chambre pour me caresser le dos avec du talc sous les
yeux perplexes de mon père qui n’avait pas réussi à calmer ma douleur.
Je guéris le soir même et ma nouvelle amie m’emmène à la plage avec ses parents. Le gendarme
se comporte assez mal avec sa fille car il lui retire le haut de son maillot de bain plus ou moins par
accident. Ses petits seins sont exposés, les premiers que je vois de vrai. Elle rougit, moi aussi, la
mère engueule le père vertement, nous rentrons à l’hôtel, et nous ne nous revoyons plus jamais.
Les années suivantes, nous allons à Biarritz dans un hôtel près du Port Vieux qui accueille les
familles de militaires comme à Hyères, aussi bien pour les vacances de Pâques que pour les
semaines d’été. Les premières années sont assez anodines mais les temps vont changer.
Mon père profite d’un programme gouvernemental qui permet à certains officiers de s’inscrire à
l’ENA pour poursuivre une carrière civile après leur départ de l’armée, et il devient Sous-Préfet à la
fin de 1960. Pour le féliciter, le gouvernement l’envoie pour sa première mission organiser des
élections en Algérie à Tizi Ouzou – ce qui lui vaut par la suite un bureau gouvernemental à Alger où
les indépendantistes essaient plusieurs fois de l’assassiner.
La famille Dumaurier en 1963 : mon père, en Sous-Préfet ; ma mère Eliane ;
moi et mes sœurs Myriam et Elisabeth
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Nous lui rendons visite pendant un mois de vacances d’été en 1961. À la différence de notre voyage
au Maroc, nous volons dans le luxe d’une Caravelle d’Air Algérie – mon premier voyage en jet. Je
rencontre sa mère, ma grand-mère paternelle, avec qui je n’ai aucune attache affective.
Nous passons deux week-ends dans la maison de campagne de l’un de ses frères près de
Cherchell. Sur le chemin, nous nous arrêtons pour visiter les ruines magnifiques du “Tombeau de la
Chrétienne” à Tipasa, et pour admirer les paysages méditerranéens splendides. J’aime aussi le
voyage que nous faisons à Blida où je prends des photos en noir et blanc sur un vieil appareil photo
– une boîte Kodak de forme cubique. Elles sont très réussies et je les fais encadrer dès mon retour
à Paris.
Une de mes photos de Blida en 1961
Les conditions de la guerre sont difficiles à vivre et mon accent parisien ne me fait pas d’amis dans
la piscine d’Alger. La nuit, les explosions se font entendre un peu partout et ma mère n’en peut plus.
Nous apprenons un an plus tard que l’oncle chez qui nous avions passé deux week-ends est
kidnappé. Il disparaît pour toujours et nous ne saurons vraiment jamais ce qui lui est arrivé – ce qui
est très dur à accepter.
De retour à Paris, les choses ne vont pas mieux car des paquets piégés explosent dans les bureaux
des différents partis politiques du quartier. On apprend à la télé que les paras vont débarquer à
Paris pour un coup d’état, et la parano se généralise. De Gaulle revient sur la scène politique et fait
des promesses qu’il ne tiendra pas mais qui calment les esprits inquiets et échauffés du moment.
Mon père revient à Paris en 1962 avec l’indépendance de l’Algérie mais il est encore une fois
mentalement meurtri. De plus, le passage de la vie militaire à la vie civile n’est pas facile, et il finit
même par se brouiller avec ses anciens amis avec qui il avait partagé des idéaux qui ont évolué.
Eux gardent leurs affinités avec le Parti Communiste et lui avec Mendes France – ce qui ne lui fait
pas de bien dans le milieu conservateur de sa carrière de Sous-Préfet. Par dessus le marché, il a un
accrochage avec de Gaulle qui le traite d’emmerdeur, une insulte dont il se vantera toute sa vie ...
mais qui ne l’empêche pas de recevoir la Légion d’Honneur à titre militaire, une distinction dont il est
extrêmement fier.
Son retour à la vie familiale n’est pas simple car ses enfants sont devenus des adolescents qui
connaissent très mal leur père. Sa nouvelle présence autoritaire n’est pas vraiment bienvenue et ne
facilite rien.
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Angoulême
Charlotte, une cousine de ma mère, habite avec son fils Max à Paris et nous nous voyons
régulièrement. Max a une santé délicate et ne peut pas beaucoup sortir, mais c’est un garçon très
gentil. Quand nous leur rendons visite, mes sœurs et moi jouons aux cartes avec lui pendant que
ma mère papote avec Charlotte.
Comme Charlotte a de la famille à Angoulême, nous sommes invités à y aller pour une semaine
d’été. Je découvre la vie de province, calme et tranquille. Quand il fait beau, nous allons au parc de
la ville près des remparts.
Nous passons aussi beaucoup de temps dans l’appartement du centre-ville où nous jouons aux
cartes, faisons un grand puzzle, et essayons d’attraper les chapeaux des passantes avec la canne à
pêche que nous pendons à la fenêtre du 1er étage.
Tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-gentil, mais ce bref séjour me fait comprendre que
cette vie calme et tranquille de la vie de province n’est pas pour moi.
Charlotte et Max quittent Paris pour aller habiter dans l’Est de la France, et je ne les revois plus.
Châtel-Guyon et Vichy
Les campagnes militaires coloniales d’Indochine et d’Afrique du Nord ont affecté la santé de mon
père qui doit suivre des cures estivales, tout d’abord à Châtel-Guyon puis à Vichy. Il est tellement
convaincu que l’eau de source de Châtel-Guyon a des propriétés quasi miraculeuses qu’il me fait
prendre des bains de tête dans l’évier de l’hôtel en me disant d’y garder les yeux ouverts pour que
l’eau puisse corriger ma myopie !
Il a aussi apporté un poste radio à transistors qu’il a construit de ses propres mains et qui marche
très bien. Ceci m’impressionne et je lui demande de m’acheter un kit à notre retour à Paris. Je
construis un petit appareil que je place dans une boîte en carton et qui marche quand j’attache le fil
de l’antenne à un radiateur de l’appartement. La première chanson que j’entends est “Croque,
croque la pomme”, une bêtise pop dont le son dans le petit casque a soudain des qualités
magiques.
Mon père m’achète le tout dernier modèle de petit poste à transistors avec un écouteur minuscule
que l’on peut se mettre dans l’oreille au bout d’un fil. Je m’en sers durant les classes de lycée à mon
retour à Paris en mettant le poste dans une poche interne de mon blazer, et en faisant passer le fil
dans une manche de ma veste. Je coince l’écouteur minuscule entre deux doigts de ma main droite,
et je le place contre mon oreille avec le coude sur la table. Il faut que je fasse très attention à ne pas
débrancher le fil de l’appareil car le haut-parleur se mettrait à hurler. Le temps passe beaucoup plus
vite quand j’écoute des programmes à la radio pendant les classes où je m’ennuie à mourir.
Lorsque les radios pirates anglaises de Radio Caroline et Radio London commencent à diffuser fin
1964, je les écoute sur ce même poste qui arrive à les capter le soir quand je m’allonge sur le lit de
ma chambre et le place contre le mur.
À Châtel-Guyon, il n’y a rien à faire que de se promener le long d’un sentier du parc de la colline qui
surplombe la ville, et d’assister aux “concerts” gratuits que la ville produit l’après-midi pour les
buveurs d’eau. Je suis donc content d’apprendre que cette expérience unique et exceptionnelle ne
se répétera pas lorsque mon père découvre que l’eau de source de Vichy devrait mieux lui réussir.
Nous allons passer un mois à Vichy l’été suivant, et la différence est monumentale. Mon père nous
inscrit au Sporting Club avec piscine en plein air qui se trouve de l’autre côté du pont que nous
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traversons tous les jours à pied. Nous y retournons 3 étés de suite et connaissons de plus en plus
de jeunes qui passent leurs journées au bord de la piscine.
Le club accueille tous les ans des joueurs de tennis pour un grand concours international. On me
demande si je veux être juge de ligne – ce que j’accepte avec d’autant plus de plaisir que ceci me
donne accès au frigo rempli de bouteilles de Coca Cola. J’observe consciencieusement ce qui se
passe sur “ma” ligne de fond quand un copain passe derrière moi et m’interpelle. Je me retourne
précisément au moment où la balle atterrit sur la ligne sans que je puisse voir si elle est bonne ou
non. Le joueur (un Italien) crie que c’est une faute, le juge me demande mon avis rapide et je lui dis
qu’elle est bonne. L’Italien est prêt à me jeter sa raquette à la tête, et je demande à être excusé et
remplacé. Je pars sans même avoir le temps de boire un seul Coca Cola. C’est le début et la fin de
ma carrière de juge de ligne.
Je découvre que les horribles P4 que je fume avec mes copains à la sortie du lycée sont en fait
fabriquées par une société suisse qui distribue aussi des cigarettes de qualité supérieure sous le
nom de “Parisienne” dans des paquets de 20. J’ai l’idée géniale de déchirer le papier de ces
cigarettes pour en fumer le tabac dans une pipe et – comme je n’ai pas de pipe – je décide d’aller en
voler une dans un grand magasin de la ville. J’arrive à en voler une discrètement et sors m’asseoir
sur un banc public pour essayer mon idée, mais je découvre à ma grande déception que cette pipe
n’a pas de filtre interne comme les autres que j’avais vues auparavant.
Je retourne donc dans le magasin pour en voler une autre, vérifie qu’il y a bien un filtre, et m’apprête
à la mettre dans ma poche quand la vendeuse se retourne et me dit que je vais me retrouver en
cabane. Je rougis, la remercie, remets la pipe à sa place, retourne sur mon banc, et mets le tabac
d’une Parisienne de luxe dans la pipe que j’avais volée au départ. Le goût est horrible, et l’absence
de filtre fait que la fumée me brûle la gorge et les poumons. Dégoûté, je vide la pipe par terre et la
jette dans une poubelle du parc. Je ne remercierai jamais assez la dame du magasin qui m’a évité
de me faire prendre, et je n’ai jamais plus rien volé.
La différence de classe sociale entre moi et les autres jeunes du Sporting Club est évidente. Mes
sœurs et moi sommes plus tolérés qu’acceptés sans que ce soit pour autant par malice. Les filles ne
sont intéressées qu’aux garçons de leur rang et – malgré un séjour estival plutôt agréable – je suis
content de rentrer à Paris où je peux me réinsérer dans mes groupes de copains et copines.
En septembre 1965, à la suite de nos dernières vacances estivales à Vichy, je retrouve dans la cour
du lycée un de ces garçons de la piscine qui me prend de haut devant les autres. Ma réponse est
immédiate et acerbe. Nous ne sommes plus dans son nid de jeunesse dorée - son territoire de
prédilection - mais sur le mien où les rapports sont plus réglés par l’esprit des rues de Montmartre. Il
ne répond pas, me tourne le dos, s’éloigne, et nous ne nous parlerons plus jamais. Vichy, c’est fini !
L’initiation anglaise
L’anglais me rebute, et mon manque d’intérêt à l’instruction académique fait que je n’apprends pas
grand-chose au lycée. De plus, l’image de ces hommes coincés avec chapeau melon et parapluie
n’est guère attirante. Mon père a une idée de génie que je rejette immédiatement – à mon grand tort
comme je le reconnais plus tard. Un nouveau programme de vacances studieuses est mis en place
pour envoyer des lycéens dans des familles anglaises au sud de Londres. Ce programme de
l’OVSE – l’Organisation de Vacances Scolaires à l’Étranger – est payant mais abordable, et mon
père est déçu que je ne sois pas content d’y aller. Mais il insiste et m’inscrit en me disant que, si
c’est nécessaire, il me forcera lui-même à prendre le train pour que j’aille y passer les vacances de
Pâques 1963.
Quand la description de ma famille d’accueil arrive, je me mets en colère. La loterie m’a sorti un
prêtre anglican, le Père Mitchell, chez qui je dois aller passer deux semaines. Le sort est vraiment
contre moi. Je me retrouve dans le train pour un long voyage : 6 heures de train de nuit jusqu’à
Calais, passage de la Manche en bateau le matin avec mal de mer garanti, découverte de la
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blanche Albion et du brouillard de Folkestone, immigration et douanes british dans la splendeur de
sa “Gracieuse” majesté, et bus de 2 heures pour arriver à Croydon.
Le pasteur est là avec sa voiture verte et il est plutôt sympa. Je commence même à balbutier
quelques mots d’anglais. Il m’explique que le meilleur moyen de faire des progrès est de me trouver
une petite amie. Je commence à l’apprécier et ses conseils ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd.
Nous arrivons chez lui où je rencontre son épouse ... et ses deux filles. J’en tombe à la renverse. Un
prêtre marié et père de famille ! Je n’avais jamais entendu parler de ça, et je commence à croire que
mon sort est apparemment bien meilleur que je ne l’avais craint. Il me présente ses deux filles de 16
et 18 ans (j’en ai 16) et une jeune Française de 18 ans qui reste aussi chez eux.
L’après-midi de mon arrivée, la famille Mitchell reçoit les fidèles du quartier qui viennent contribuer à
une levée de fonds en faveur d’Oxfam, une organisation caritative anglaise. Les femmes boivent
beaucoup, les couples dansent en changeant de partenaires, la Française m’embrasse derrière un
rideau, la fille de 16 ans me fait découvrir un 45 tours qu’elle vient d’acheter (“Please, please me”
des Beatles), et celle de 18 monte sur le toit d’une voiture à la suite de plusieurs boissons fortes.
Elle commence à danser, glisse, tombe, et se casse une jambe. Je monte me coucher dans ma
grande chambre du presbytère de St. Phillip’s Vicarage à Pollard Hill North, et réalise à quel point je
suis loin de Notre Dame de Clignancourt. Je m’endors comblé et heureux.
Le reste du séjour n’est pas aussi rocambolesque, mais les autres lycéens du groupe ne
comprennent pas pourquoi je rentre toujours directement chez moi après les classes du matin. Je
leur explique que j’ai une blonde de 18 ans qui n’aime pas regarder la télé seule durant la journée
mais qui aime bien me montrer jusqu’où le plâtre monte en dessous de sa jupe, une autre blonde de
16 ans qui aime s’asseoir sur mes genoux pour regarder la télé en famille le soir, et une Française
de 18 ans qui vient me rendre visite dans mon lit la nuit. Personne ne me croit mais tout le monde
est jaloux. Quand nous rentrons à Paris, mon père m’attend à la Gare St. Lazare avec ma mère et
mes sœurs. Ils sont surpris de me voir arriver avec le sourire en demandant d’y retourner dès que
possible. Ce feu sera impossible à éteindre.
La Bavière
Mes notes d’anglais passent de 8 à 15 sur 20 dès mon retour et, comme mes notes d’allemand ne
sont pas bonnes, mon père décide de m’envoyer en Allemagne ce même été 1963. Je me retrouve
à Ravensburg pour le mois de juillet et à Kempten pour le mois d’août, deux bijoux de la Bavière
traditionnelle d’après-guerre. Le jeune couple de Ravensburg est très gentil mais ils habitent en
banlieue où il n’y a strictement rien à faire. Je passe mes soirées avec les autres Français que je
rejoins à pied et nous faisons toutes les imbécilités possibles pendant que les braves gens dorment ;
nous ramassons par exemple tous les poteaux de circulation pour les mettre dans la fontaine du
centre ville... Le meilleur est la fête de la bière. Toutes les villes de la région ont chacune une
semaine dédiée à leur propre fête et le tout culmine avec la fameuse Oktoberfest de Munich. Je
découvre la bière, bonne et bon marché, par pichets d’un litre ... et je pisse avec les hommes
respectables de la ville sur le mur de planches construit à cet effet dans le jardin derrière la tente.
Nous passons souvent l’après-midi au bord d’un lac voisin. Plusieurs garçons décident de me jouer
un tour : ils veulent me prendre de force et me jeter dans le lac. Je décide de les devancer en jouant
au héros et je plonge bêtement dans une eau sans fond. Je ne sens rien, mais je vois les têtes
horrifiées quand je sors de l’eau. Je regarde mon torse et toute la peau est écorchée. Une
ambulance arrive et m’emmène chez un docteur qui prend bien soin de moi. J’ai beaucoup de
chance car les éraflures sont superficielles, mais je vais être obligé de rester au calme dans mon
coin jusqu’à la fin du séjour.
Je prends un train à la fin juillet pour me rendre seul à Kempten où je rejoins le nouveau groupe
d’arrivants. Le voyage dure près de toute la journée et c’est probablement le meilleur moment de
mon séjour de deux mois, en vadrouille sans personne à me dire quoi faire. Mais quand j’arrive à
28
Kempten, je me retrouve dans une famille tristounette. Deux petits vieux sans joie de vivre dans une
maison sombre. Un jour, il va se faire arracher toutes les dents qui lui restent pour les remplacer par
un dentier neuf qu’il me montre fièrement. Pour célébrer, il m’emmène boire une bière avec sa
femme dans une taverne locale.
L’après-midi, les Français vont à une piscine en plein air. Il y a du monde mais nous n’arrivons pas à
nous faire d’amis et restons donc isolés dans notre coin. Je glisse plusieurs fois sur le toboggan
jusqu’à ce qu’on me dise que j’ai fait un énorme trou dans mon maillot de bain. J’ai l’air fin avec les
fesses à l’air et me retrouve encore plus isolé. Le soir, nous sortons en groupe et apprenons à
casser les rétroviseurs et les insignes à l’avant du capot des Mercedes. Nous en faisons tous une
jolie collection.
La visite en bus au château de Neuschwanstein est le clou du séjour. C’est vraiment spectaculaire
et inoubliable. Par contre, mes copains et moi-même sommes bannis par le prof du groupe, et le
voyage baigne dans la négativité - ceci jusqu’à notre retour en France. Je reverrai plusieurs fois un
de ces copains après notre retour à Paris pour écouter de la musique des Shadows chez lui, et pour
essayer de rencontrer sans succès des filles de sa banlieue.
Un mot d’allemand que j’apprends dans les toilettes des cafés est “pariserstrumpfhose” – le bas
parisien, ou préservatif. Des distributeurs automatiques en ont dans toutes les toilettes d’hommes, et
nous en achetons pour les gonfler comme des ballons que nous lâchons par les fenêtres du train au
départ de la gare de Kempten.
Mon père, ma mère et mes sœurs sont surpris de mes commentaires négatifs à la suite de ce séjour
de deux mois. Mes notes d’allemand s’améliorent un peu mais la cassure est faite. L’Allemagne,
c’est fini. Vive l’Angleterre !
Le Grand Lycée Condorcet, 1962, classe de Troisième ; je suis le 4ème à gauche au 3ème rang ;
Michel Tinot est le 2ème à gauche au 2ème rang
29
Le Grand Lycée Condorcet, 1963, classe de Seconde : je suis le 2ème à droite au 2ème rang ;
Michel Tinot est le 3ème à gauche au 2ème rang ; Loïc Fonlupt est le 4ème à droite assis au 1er rang
Lycée Condorcet, 1964, Classe de Première : je suis le 4ème à gauche au 3ème rang ;
Bernard Pichelin, 4ème rang en haut à droite ;
ème
Michel Tinot, 5
à gauche au 2ème rang ; Jacques Picarle, 1er à droite au 2ème rang
30
1963 - 1966
Le Grand Lycée Condorcet
Je suis un élève moyen et mon manque de discipline me marginalise, mais je fais le minimum
nécessaire pour ne pas être viré.
En plus de Montaigne, il me reste de cette époque quatre beautés littéraires dont
- Alphonse de Lamartine : “Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et
la force d’aimer ?”
- Arthur Rimbaud pour ses fugues, la Commune, Les Pauvres à l’Église, les voyages aux pays des
mille et une nuits, Le Dormeur du Val, et le Sonnet du Trou du Cul.
- La lettre de Madame de Sévigné décrivant sa nuit de noces à sa fille en détails surprenants.
- “Mignonne, allons voir si la Rose” de Pierre de Ronsard.
Je redouble ma première après avoir échoué à la première partie du bac la dernière année où cette
première partie existe encore. Elle est supprimée l’année suivante. Coquin de sort !
Afin d’éliminer les surprises, je me porte volontaire pour tenir le carnet de notes officiel de la classe.
À chaque fois qu’un prof donne une note à un élève, je la consigne dans le carnet – ce qui me
permet d’estimer les chances que j’ai d’être appelé à présenter un devoir puisque je regarde la
même liste que le prof qui doit donner à tout le monde les mêmes chances d’être entendu.
Quand un poinçonneur de métro est absent de sa cage, ou s’il y a une grève du personnel, je pique
les carnets de la RATP qui traînent avec les noms des stations que les poinçonneurs donnent aux
passagers lorsque les métros ont du retard afin que les gens puissent se justifier à leur bureau. Je
peux donc être en retard quand je le veux avec une preuve d’excuse valable à présenter au bureau
de M. Binet, le SurGé (Surveillant Général), qui m’envoie passer le reste de l’heure dans une salle
d’études puisque nous ne sommes pas autorisés à entrer en classe lorsque les cours ont
commencé. Quand j’ai besoin d’être en retard, je traîne dans le magasin de trains électriques du
Passage de la rue du Havre avant d’aller au lycée. Je distribue ces billets d’excuse de la RATP à
mes copains quand ils en ont besoin, et ceci me rend assez populaire.
Mon père me donne toutes les semaines l’argent nécessaire à l’achat des billets de métro aller et
retours mais, comme je reviens à pied, je peux ainsi faire quelques petites économies pour les
paquets de P4 et des cafés express au Nord-Sud.
Je réussis à piquer des clés de salles de classe et apprends à ouvrir l’armoire de notre bibliothèque
avec une lime à ongles, ce qui me permet ainsi de m’isoler où et quand je le veux, et de contrôler le
contenu de l’armoire.
À la suite du repas de midi, M. Binet me laisse sortir du lycée pour aller rejoindre mes copines
vendeuses du Printemps qui vont déjeuner dans un petit café de l’autre côté de la rue du Havre.
Bernard Pichelin – avec qui je suis en classe depuis plusieurs années – m’y rejoint souvent.
31
À la suite d’un voyage éclair en Angleterre, un autre copain, Jacques Picarle, me rapporte le 33
tours de “Cream”, le nouveau groupe d’Eric Clapton. Je vais parfois chez Jacques écouter des
disques américains comme le concert de Joey Dee au Peppermint Lounge.
Mon père a une autre idée de génie pour que mes sœurs et moi fassions des progrès en allemand.
Il fait venir une adolescente au pair. J’attends de voir de quoi la teutonne a l’air et c’est bien entendu
une paysanne joufflue avec deux jolies petites nattes blondes. Elle est très gentille mais nous
n’avons rien en commun. Elle couche dans la chambre de bonne au 6ème étage, et j’apprendrai par
la suite qu’elle se déshabille le soir avec la lumière allumée sans fermer les rideaux au grand plaisir
des assidus du Nord-Sud.
Trois mois plus tard, mon père la place chez l’un de nos voisins. Mes notes d’allemand ne changent
pas.
Je développe mon propre style vestimentaire : chemise ouverte Levi’s, jeans Levi’s en velours noir,
et tennis blanches, que j’achète dans un magasin de surplus de l’armée américaine près de la Gare
de l’Est ou au Marché aux Puces de St. Ouen. Je varie aussi avec des chemises très british au col à
barrette et des gilets de laine à manches longues que j’achète au Marks & Spencer de Londres.
Pendant que la jeunesse dorée rivalise avec ses briquets Dupont plaqués or, j’ai mon Zippo que je
sais ouvrir avec seulement trois doigts.
L’armée française a un programme de préparation militaire - le “Groupe Kléber” - qui nous est
présenté dans les classes de seconde. René Agnus en est tellement enthousiaste que plusieurs
d’entre nous décident de le suivre pour faire du sport le dimanche matin. Nous nous rencontrons tôt
pour prendre le métro jusqu’au Château de Vincennes où nous faisons le parcours du combattant et
apprenons à tirer au fusil avec des vraies balles.
René admire au passage les paras qui s’entraînent à sauter en parachute dans les douves du fort et
il déclare vouloir les joindre, mais il est très déçu d’apprendre qu’il n’a pas la taille requise et qu’il lui
faudra rester fantassin. Têtu comme il est, il finit par s’enrôler dans l’armée de l’air et devenir pilote
... jusqu’au jour où son avion s’écrase dans la Méditerranée pendant un vol d’exercice. Son corps ne
sera jamais retrouvé. Sa mère en informe la mienne sur la place de l’église plusieurs années plus
tard alors que je suis en Amérique Latine.
Classe de Première en 1965 au Lycée Condorcet : à gauche, je suis en haut de la pyramide sur le bureau du
prof devant les affiches que j’ai punaisées aux murs ... et à droite, je suis à l’extrême droite en classe d’histoire
et géographie du Professeur Brière (surnommé le “Nain Bleu”) qui est derrière moi en haut à droite
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Quand je redouble ma première, je décide de décorer la salle avec des affiches de voyage de pays
lointains que je punaise aux murs avec plusieurs copains. C’est une grande surprise pour les profs
et les élèves, mais personne ne dit rien. Nous pouvons tous rêver de grands voyages quand les
cours nous ennuient.
Lycée Condorcet, 1965, Classe de Première : je suis en haut à droite ;
Michel Tinot est le 1er à gauche au 4ème rang ; Jacques Picarle est le 3ème à gauche au 3ème rang ;
Loïc Fonlupt est le 4ème à droite assis au 1er rang à côté de Monsieur Camé, professeur de français
En philo, les cheveux commencent à pousser malgré la réprobation évidente du SurGé, du Censeur
et du Proviseur. Un groupe musical de Place Jules Joffrin fait parler de lui. Ce sont Les Problèmes,
et ma mère me parle d’eux chaque fois qu’elle en rencontre un dans la rue car ils ont tous les
cheveux très longs, ce qui fait couler de l’encre dans les journaux. Je les vois parfois répéter dans
un café de la rue Ordener en jouant leurs guitares électriques sans ampli pendant que le batteur
tient le rythme en battant ses jambes à mains nues.
Les Problèmes explosent brusquement quand ils enregistrent avec Antoine et changent de nom
pour s’appeler Les Charlots. Ils font une belle carrière sous ce nom par la suite. Pendant qu’Antoine
chante ses élucubrations en chemise à fleurs avec Les Problèmes, Johnny Hallyday se moque de
ceux qui s’écoutent pousser les cheveux ... Mon choix musical est clair et le fossé ne fait que
s’agrandir.
J’arrive à obtenir la permission du SurGé pour que Les Échos puissent répéter dans la salle de gym
le samedi après-midi – deux guitares et une basse sur le même ampli ...
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Le Printemps
Le magasin du Printemps se trouve juste à côté du Grand Lycée Condorcet de la rue du Havre, et le
rayon de disques est au deuxième étage. Les disques sont dans des pochettes ouvertes et on peut
les jouer avant de les acheter sur des tourne-disques avec petits haut-parleurs. Le rayon commence
à mettre en vente des disques de rock anglais, et c’est ainsi que je découvre les Rolling Stones
suivis de tous les grands groupes qui nous viennent d’Angleterre à la suite des Beatles ... et j’y
découvre aussi Bob Dylan.
De temps en temps, le rayon de disques a des promotions – par exemple des perruques du style de
la coupe de cheveux des Beatles. Un de mes copains de seconde y va souvent et m’y emmène. J’y
rencontre Josiane Fermigier qui est en charge de la charrette de promotion. Elle aime se faire
appeler Carol en hommage à la chanson de Chuck Berry qui est le premier tube des Rolling Stones
en France.
Josiane Fermigier
Josiane me fait découvrir le premier 45 tours des Rolling Stones avec “Bye Bye Johnny”. Dès que
j’entends cette chanson, mes goûts musicaux basculent immédiatement. J’achète ce disque et
rentre rapidement chez moi. Le tourne-disque est dans le salon. Je monte le volume à fond et danse
comme un fou sur ce titre que je rejoue au moins dix fois jusqu’à ce que l’épouse du Dr. Papon, le
dentiste dont le cabinet est en dessous de chez nous, monte voir quelle est la cause de ce raffut. Il
paraît que le chandelier du salon d’attente sous ma piste de danse se balance au-dessus de la tête
des patients en attente ... Tout ce que je sais est que la page vient d’être tournée et que je suis
devenu un fan à vie.
Josiane et moi devenons amis à long terme et je passe le plus clair de mon temps à écouter les
nouveaux disques sur les tourne-disques de son rayon. Elle dirige vers moi les jeunes touristes
anglaises, et je les recrute pour écrire les paroles des chansons que j’essaie de recopier tant bien
que mal en écoutant les disques – mais que je n’arrive pas toujours à comprendre. C’est ainsi que
Frances entre dans ma vie ... une vie dont le centre se déplace de Place Jules Joffrin à rue du
Havre et au magasin du Printemps.
Frances me copie les paroles de “Promised Land” de Chuck Berry dont elle a parfois du mal à
comprendre les américanismes. Nous sortons du magasin et allons nous promener aux Tuileries et
Place de la Concorde. Elle est en vacances pour quelques jours et reste avec une famille française
qui habite en banlieue. Nous décidons de nous retrouver le lendemain pour aller voir un film dans un
cinéma des grands boulevards. Je lui prends la main pendant que nous faisons la queue, entrons
dans le cinéma, nous asseyons contre le mur de droite et nous embrassons pendant la durée
intégrale du film. C’est encore la belle époque des porte-jarretelles. Je me demande comment les
gens assis derrière accepte notre remue-ménage, mais tant qu’ils ne disent rien ... À la fin du film,
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Frances me demande de lui expliquer comment décrire le film à sa famille d’accueil puisque nous ne
l’avons pas regardé, et nous décidons qu’il vaut mieux qu’elle leur dise qu’elle n’y a rien compris.
Nous sommes d’accord pour nous revoir en Angleterre à mon prochain séjour d’été et de nous
écrire en attendant.
Les gardiens de la sécurité antivol du Printemps – des flics retraités en civil – m’observent mais,
comme je ne vole jamais rien, ils apprennent à tolérer ma présence continue. J’observe aussi leurs
techniques quand ils surveillent les voleurs et les appréhendent.
Les autres vendeuses de ce rayon de disques, comme Michèle Delcamp, sont très gentilles à mon
égard et acceptent ma présence sans rechigner. Elles ont toujours le sourire, et je leur en suis
éternellement reconnaissant.
Je deviens très ami avec Bernard Lebeau qui vient souvent au Printemps avec moi. Il joue un peu
de la clarinette qu’il pratique parfois entre les ascenseurs dans les zones où les gens peuvent fumer
– ce que nous faisons en lisant le journal. C’est ainsi que je lis les détails de l’assassinat de
Kennedy dans l’International Herald Tribune. J’avais vu ce président américain en juin 1961 à la
sortie d’un cinéma près de Place de l’Étoile où ma mère m’avait emmené voir “Un Taxi Pour
Tobrouk”, et John Kennedy était passé en voiture décapotable avec le Général de Gaulle à ce
moment précis.
Un jeune vendeur sympa vend des guitares électriques et des amplificateurs dans un espace monté
à côté du rayon de disques. Il a joué dans un groupe instrumental, et il m’apprend le style
d’accompagnement de rock qui restera ma pierre de voûte musicale pour le restant de ma vie : celui
de Chuck Berry ! De là au blues, il n’y a qu’un pas que je franchis en apprenant rapidement à jouer
de l’harmonica de blues en m’accompagnant à la guitare, ce qui me conduit évidemment à apprécier
la musique de Bob Dylan lorsqu’il passe au style électrique au grand désarroi des “puristes”.
Lydia Pezzani vient parfois avec moi au magasin du Printemps pour voir ce que j’y fabrique. Notre
amitié est toujours aussi platonique – elle m’appelle son petit frère car elle est née deux jours avant
moi – mais nos conversations se portent maintenant plus sur nos intérêts romantiques lorsque je
l’accompagne au bureau où elle travaille comme secrétaire, société où elle sera employée durant
toute sa vie professionnelle. Sa mère l’aide à louer un appartement proche de Place Jules Joffrin.
Un jour d’été 1965 – nous avons 18 ans – je lui dis que je veux vendre ma copie mono du premier
33 tours des Rolling Stones dont je viens d’acheter la version stéréo en Angleterre. Elle est
intéressée, je monte le chercher, et nous allons à son nouvel appartement. Elle veut se changer
pendant que nous passons le disque et me dit : “Ça ne devrait pas poser de problème, tu as déjà vu
des filles en petite tenue.” En fait, ceci n’est pas tout à fait vrai car – que ce soit à Paris, Biarritz, ou
en Angleterre – les filles que j’ai connues étaient toujours plus ou moins habillées et nous faisions ce
que nous pouvions sans se retrouver complètement nus ou en petite tenue. Son appartement est en
longueur et sans portes, et je vois Lydia en soutien-gorge, porte-jarretelles, culotte et bas blancs.
Elle finit de se changer et nous retournons au Nord-Sud comme si de rien n’était.
Je ne lui en ai jamais fait part, mais cette vision angélique restera inoubliable.
Les Beach Boys
Le magasin du Printemps fait souvent des promotions avec des chanteurs célèbres – tous Français
à la Pierre Perret – mais un jour surprenant de novembre 1964, les Beach Boys viennent y signer
des autographes pour la promotion de leur concert du soir même à l’Olympia. La directrice du rayon
de disques – Mme Baron, à qui je dois beaucoup pour sa patience à mon égard – me demande si
j’accepterais de servir d’interprète car personne ne parle anglais à l’étage. J’accepte avec plaisir
puisque je connais déjà leur musique que j’ai découverte quelques mois plus tôt en Angleterre avec
leur tube “Get Around”.
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Je me retrouve donc avec le groupe original de Brian, Carl et Dennis Wilson, plus Al Jardine et Mike
Love, dont je conserve les autographes. C’est leur dernière tournée de ce genre car Brian décide de
ne plus voyager et de rester à Los Angeles pour se concentrer sur la création et la production de ses
chansons en studio. Dennis est agité et ne peut pas rester en place ; il disparaît rapidement. Brian
me demande de l’accompagner au rayon des parfums afin de l’aider à acheter quelque chose de
spécial pour sa future épouse. Ma journée est paradisiaque.
En guise de remerciement, Mme Baron m’offre deux billets pour le concert du 18 novembre au soir à
l’Olympia par l’intermédiaire de Josiane. J’appelle mon père qui comprend l’importance de cette
opportunité et me donne la permission exceptionnelle de sortir le soir. C’est mon premier concert et
nos places sont royales. Des filles crient avec l’accent anglais, d’autres se précipitent vers la scène,
et ce pandémonium me surprend, m’étonne, et me réjouit.
Couverture autographiée par Brian Wilson, Mike Love, Al Jardine, Carl Wilson et Dennis Wilson
au Magasin du Printemps le 18 novembre 1964
En gentleman, je raccompagne Josiane chez elle à Nanterre après le concert, et sa mère me
remercie. Je retourne à la gare à pied et découvre que j’ai raté le dernier train. Je reviens chez
Josiane, et sa mère – que je réveille encore une fois – me prête gentiment de l’argent pour prendre
un taxi que je trouve après vingt minutes de marche dans le désert sombre d’une banlieue que je ne
connais pas. J’arrive chez moi très tard et ouvre la porte doucement. Personne ne vient
m’engueuler. Soulagé, je me rends vers ma chambre dans le noir et me cogne la tête contre le coin
d’un mur du couloir ...
19 ans plus tard, le 3 août 1983, je rencontre Al Jardine accompagné de Bruce Johnston et de
l’acteur Esai Morales dans un bar de la 57ème rue et 6ème avenue à New York. Je parle à Al de
mon expérience avec eux au Printemps - journée dont il se rappelle à ma grande surprise. Il
m’étonne par la précision de ses souvenirs de cette tournée et de ce passage à Paris. Le groupe a
d’ailleurs enregistré ses commentaires sur ce concert de novembre 1964 à Paris dans le titre “Big
Session With The Big Daddy” qui clôt l’album américain “The Beach Boys Today” ; parmi plusieurs
commentaires élogieux sur l’hospitalité et la nourriture françaises, l’un des musiciens reconnaît que
ce concert parisien avait été le meilleur de la tournée.
Je retrouve Bruce Johnston en 1986 dans un Salad Bar situé précisément de l’autre côté de la
57ème rue où je l’avais rencontré avec Al Jardine trois ans plus tôt, et je m’assois à côté de lui dans
le seul siège libre au bar à jus. Bruce me parle de la continuation du groupe qui tourne toujours et
qui a plusieurs projets en vue, indiquant que l’entreprise se porte très bien malgré les tracas
juridiques qui divisent le groupe.
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L’Olympia
L’expérience des Beach Boys me transforme. Je n’avais jamais entendu ce genre de musique en
public auparavant, et je n’avais jamais vu tant de filles crier et pleurer pour un “je ne sais quoi” qui
les emporte magiquement. Le fait est qu’il me faut trouver le moyen d’y retourner rapidement.
Je traîne dans le quartier de l’Olympia le dimanche après-midi 7 février 1965 et je vais faire un tour à
l’entrée des artistes. Les invités d’honneur qui viennent d’assister au premier concert de Chuck
Berry en France sortent du théâtre et l’un de ces VIPs me regarde, me dis “Tiens, profites-en”, et me
donne son laissez-passer. Je comprends immédiatement que je peux ainsi m’immiscer par l’entrée
des artistes pour le second concert.
Je tremble à la pensée de ce qui peut m’arriver si je me fais prendre, mais j’entre bravement et
arrive derrière les coulisses alors que Ronnie Bird sort de scène en sueur.
Laissez-Passer de l’Olympia pour le premier concert de Chuck Berry en France
Je ne peux deviner à ce moment-là que Ronnie et moi développeront 15 ans plus tard une amitié de
plus de trente ans à New York. Son groupe reste sur scène pour accompagner Chuck et je me
glisse à l’arrière-scène. Personne ne m’arrête. Je n’en reviens pas. Chuck sort de scène et le public
est excité. Je suis Chuck vers sa loge et tombe sur Eddy Mitchell avec qui j’échange quelques mots
très gentils.
Je sors de l’Olympia et une partie du public se retrouve au milieu du Boulevard des Capucines à
gueuler “Chuck Berry pour président, Chuck Berry pour président”. Je rentre chez moi et me fais
engueuler vertement pour n’avoir prévenu personne de mon retard. Je vais me coucher et m’endors
fatigué mais heureux.
Je retourne souvent à la sortie des artistes des premiers spectacles, supplie les VIPs qui sortent
jusqu’à ce que l’un deux me donne son laissez-passer, et je vois ainsi les Kinks, Them, Roy
Orbison, les Animals, les Walker Brothers, le Nice, James Brown, Bo Diddley, les Rolling Stones en
1965 et 1966, Eddy Mitchell, Barry McGuire, et je ne sais combien d’autres.
La différence par rapport à mon premier concert de Chuck Berry est que j’apprends à passer des
coulisses à la salle pour me diriger vers l’arrière de l’orchestre ou du balcon là où il reste
généralement des places invendues. Je peux ensuite me rapprocher des meilleures places
d’orchestre après l’entracte lorsque les gens plus âgés rentrent se coucher tôt. Mon père se résigne
et ne dit plus rien.
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Les Rolling Stones
Les deux concerts des Rolling Stones de mai 1965 et juin 1966 sont différents de ceux des autres
groupes. Tout d’abord, il n’y a pratiquement que des hommes dans le public que l’on entend très
bien quand ils réclament “Carol! Carol!” sur l’enregistrement d’Europe N°1, en contraste évident
avec les enregistrements anglais et scandinaves de 1964 où on n’entend que des filles hurler.
Je parle d’ailleurs de ce point dans une interview enregistrée à New York en juillet 2002 chez mon
ami Giorgio Gomelsky (leur premier manager), et qui se trouve sur le premier DVD de la série
intitulée “The Rolling Stones : Just For The Record” produite à l’occasion du 40ème anniversaire du
groupe. Ma prestation se trouve entre Ronnie Bird (qui a ouvert pour les Stones durant leur tournée
française de 1965) et Anita Pallenberg. En 1965, je n’aurais jamais pu espérer que ceci m’arriverait
un jour ...
La deuxième différence est que leurs concerts sont suivis d’émeutes et de conflits avec la
maréchaussée. Ce que j’avais vu la première fois avec Chuck Berry était plus anodin, mais là on
sent clairement une tendance à l’émeute. J’apprends rapidement les tactiques d’évasion qui me
deviendront extrêmement utiles en mai 68 – comment par exemple s’enfuir à contre courant dans
une rue à sens unique pour que les voitures et fourgonnettes de la police ne puissent pas me suivre
et me rattraper.
Leurs autographes deviennent monnaie courante. Evelyne suit le groupe fidèlement et en fait
collection – exactement comme Chuck Berry le décrit dans sa chanson “Sweet Little Sixteen” – et
elle en a rempli un carnet de notes. Un jour de joie, elle me fait cadeau d’un autographe de Brian
Jones.
Les Beatles
Mon père me surprend avec deux billets gratuits pour le concert des Beatles au Palais des Sports
l’après-midi du 20 juin 1965. Une de ses amies travaille à Europe N°1 et lui obtient ces billets pour
moi. Mon problème immédiat est de décider qui je vais inviter car je sais que mes autres ami(e)s
m’en voudront à tout jamais. Cependant, je prends ma décision facilement.
J’invite Josiane avec qui j’étais allé voir les Beach Boys. C’est non seulement normal, mais ça ne
peut pas faire de jaloux puisque je lui retourne une faveur. Le public est déchaîné et on n’entend pas
grand-chose, mais nous sommes placés au milieu du premier rang d’orchestre ... les meilleures
places ! Les Beatles sont bien, mais je préfère Les Yardbirds (avec Jeff Beck) qui ouvrent et sont le
meilleur groupe du concert.
J’avais découvert les Yardbirds avec Eric Clapton en Angleterre, et j’ai leur album en concert “Five
Live Yardbirds” produit par Giorgio Gomelsky dont le nom devient mon sigle de qualité sur les
pochettes de disques. C’est ainsi que j’achète le disque en public de Sonny Boy Williamson
accompagné par les Animals ainsi que celui de Sonny Boy accompagné par les Yardbirds d’Eric
Clapton.
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Giorgio est dans les coulisses au Palais des Sports et c’est grâce à son amitié avec Brian Epstein qu’il a
obtenu que les Yardbirds ouvrent la tournée européenne des Beatles au printemps 1965.
Giorgio avait introduit Paul et John aux Rolling Stones quand il était leur manager, et “I Wanna Be
Your Man” avait été fini à ce moment-là en cadeau des Beatles aux Stones. Les Stones ont donc
sorti cette chanson avant la version de Ringo dans un style plus bluesy avec un grand solo de slide
de Brian Jones. L’amitié entre Brian Epstein et Giorgio durera jusqu’à la mort de Brian.
Je ne peux deviner ce jour-là que Giorgio et moi aurons une amitié de plus de trente ans à New
York 15 ans plus tard. Nous échangerons en 1987 nos souvenirs de ce concert des Beatles – lui
dans les coulisses, et moi au premier rang devant.
Europe N°1
Je demande à mon père de remercier son amie d’Europe N°1 pour moi et il me répond que je peux
le faire en personne si je veux aller la rencontrer à son bureau. Lorsque j’y vais, elle me propose
d’aller au studio où Daniel Filipacchi transmet en direct “Salut Les Copains”, l’unique programme de
musique jeune sur une radio française après les classes de fin d’après-midi.
Le studio est minuscule et on me place avec l’ingénieur du son qui me montre comment entrer les
informations de ce qui passe à l’antenne sur le registre officiel pour les droits d’auteur. Johnny
Halliday fait une visite surprise de quelques minutes. J’ai probablement loupé ce jour-là l’occasion
de leur demander de les aider régulièrement ...
Je sors de là éberlué et me retrouve en plein soleil dans la rue François 1er. Je vais aux Champs
Élysées et tombe sur l’équipe d’informations d’une télé américaine qui me demande si je parle
anglais et si j’accepterais de leur donner mes impressions sur un vol Gemini que la NASA vient
d’envoyer dans l’espace dans sa course aérospatiale contre les Soviets – ce que je fais avec plaisir
en me réjouissant du fait que ma tête va passer à la télé en Amérique.
Je sens que quelque chose se prépare ... mais je ne sais pas quoi.
La Locomotive
Je commence à fréquenter La Locomotive, un club pour jeunes situé dans le sous-sol du Moulin
Rouge. J’y vais le dimanche après-midi car des groupes anglais (et parfois américains) y jouent
l’après-midi – les Pretty Things, Tom Jones, les Zombies, Gene Vincent, etc.
Il y a aussi beaucoup de filles. Josiane y va souvent accompagnée d’autres vendeuses du
Printemps. J’aime caresser leurs jambes sous les nappes des tables le long des porte-jarretelles
entre le bas et la culotte, sans me douter que ce genre de plaisir disparaîtra avec l’arrivée des
collants.
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Je commets aussi l’erreur d’inviter à danser un type aux cheveux longs que j’ai pris pour une fille.
Les temps changent et ceci me rendra plus prudent et observateur par la suite – j’apprends à me fier
à la teneur des soutiens-gorge plutôt qu’à la longueur des cheveux.
La beauté de ces dimanches après-midi est que je peux être de retour chez moi à l’heure pour le
dîner familial après avoir passé une excellente journée sans être la cause de mauvaises réactions
paternelles à mon retour. Ma mère ne comprend pas pourquoi je refuse toujours de me laver les
mains avant de passer à table.
Biarritz
Nos vacances de Pâques et d’été se passent toujours dans le même hôtel sympa près du Port
Vieux mais la musique est passée de “Et j’entends siffler le train” de Richard Anthony à “Can I Get a
Witness” des Rolling Stones et “Can’t Buy Me Love” des Beatles.
Je me lie d’amitié avec deux types sympas ; un pur basque local et un mi-basque mi-anglais. Nous
cherchons à rencontrer les Anglaises de passage, jouons au bowling dans le centre de la Grande
Plage, patrouillons le Pont de la Vierge, le Port des Pêcheurs et le phare ... mais les jeunes
Anglaises se font de plus en plus rares car leurs autobus ont désormais tendance à les emmener en
Espagne. Elles ne s’arrêtent plus à Biarritz que pour passer une courte soirée et la nuit dans un
pensionnat où nous allons jeter des petits cailloux à leurs fenêtres et leur demander de descendre
nous voir – ce qu’elles ne font jamais, mais qui nous vaut les engueulades des matrones.
Mes deux copains basques, Minnie et moi sur la Grande Plage de Biarritz en avril 1965
Finalement, durant les vacances de Pâques de 1965, je rencontre Minnie, une jolie fille que je
prends pour une Anglaise et qui s’avère être danoise. Nous parlons anglais et je l’invite à venir faire
un tour avec moi. Elle me répond qu’il faut d’abord que j’obtienne la permission de son père qui est
sur la plage avec sa mère et sa petite sœur.
Le père me donne la permission avec une telle gentillesse que j’en tombe à la renverse, et nous
allons jusqu’au phare dans les petites grottes vides. Je la ramène à sa famille en temps voulu et son
père me propose de la rencontrer après le dîner si je le désire.
Mon introduction scandinave commence à ce moment précis avec la découverte d’un univers ouvert
et simple qui me séduit instantanément. Le soir, nous allons nous asseoir sur un banc qui surplombe
les grandes vagues de la Côte des Basques ... et je tombe amoureux. Nous promettons de nous
revoir à Copenhague et à Paris.
40
Les Anglaises, Oxfam, et “Ready Steady Go !”
Je retourne pour juillet-août 1964 et 1965 dans des familles situées à Sanderstead, une grande
banlieue londonienne entre Croydon et Purley. Les Teddy Boys sont démodés et se transforment en
Mods et Rockers (Ringo des Beatles se déclare Mocker - moqueur - dans le film “A Hard Day’s
Night”), et la seule chose que tous ces déchaînés semblent avoir en commun est leur haine pour les
Français de passage qui séduisent leurs petites amies.
La prudence est donc de rigueur, mais les gangs vont souvent à Brighton pour résoudre leurs
différends dans des bagarres de rues et sur les plages de galets, ce qui nous laisse le champ libre
en leur absence.
Je vais voir “A Hard Day’s Night” dans un cinéma de Croydon. Les filles n’arrêtent pas de crier et de
s’exciter sur leurs sièges. Je crois pouvoir en profiter en mettant mon bras autour du cou de ma
voisine de gauche ... sans avoir compris que la dame à sa gauche est sa mère qui me balance un
grand coup sur la main. Je me concentre sur le film.
La Beatlemania est encore plus déchaînée lorsque je vais voir “Help” dans le même cinéma de
quartier l’été 1965. Comme le disent les Anglais : “Ça devait être un bon film. Tous les sièges sont
mouillés.”
Les Anglaises que nous connaissons n’ont peur de rien. Elles nous rencontrent le soir dans le grand
parc d’herbe près de la gare de Sanderstead et se mettent en ligne pour que nous puissions les
embrasser à tour de rôle. Ceux qui les embrassent le mieux sont invités à les revoir le lendemain.
J’en retrouve une qui m’emmène chez elle un après-midi en pensant que ses parents sont absents
pour le reste de la journée. Nous sommes allongés sur le sofa du salon près de la porte d’entrée
lorsque les parents arrivent. Ils ont apparemment oublié quelque chose, et nous bondissons de
panique au bruit de la clé dans la serrure. Les parents entrent, s’excusent de leur intrusion, prennent
ce qu’ils sont venus chercher, repartent en souriant, et nous reprenons nos embrassades. Ah, le
flegme anglais!
Une autre fille m’amène chez elle sans m’avoir dit qu’elle a un petit ami “rocker” supposé être à
Brighton avec sa bande de copains. Mais le “rocker” sonne à la porte et je suis obligé de me cacher
sous le lit de la chambre à coucher. Elle descend lui ouvrir la porte, ils viennent dans la chambre,
elle s’assoit sur son lit au-dessus de moi pendant qu’il marche en rond sur le parquet qui n’arrête
pas de craquer. Ses bottes noires pointues sont littéralement à une quarantaine de centimètres de
mon nez !
Il est d’une humeur exécrable car il s’est brouillé avec le chef de sa bande. Elle lui recommande
d’aller au pub du coin voir ses autres copains qui pourront lui donner de meilleurs conseils qu’elle, et
de revenir la voir quand il se sera calmé. Il s’en va, elle me sort de dessous le lit, et s’excuse du
contretemps en faisant preuve d’un sens de l’hospitalité remarquable. Ah, le flegme anglais ...
L’Orchid Ballroom de Purley est un club très populaire. Les soirs de fins de semaine, un groupe
interprète les tubes du moment sur une énorme scène centrale, et la piste de danse peut accueillir
des centaines de couples. La fille qui s’occupe des manteaux me laisse me cacher sous son
comptoir pour que je puisse jouer avec son porte-jarretelles.
Des groupes célèbres y jouent parfois et j’y vois les Who, les Animals et les Troggs en juillet 1966.
Pete Townsend des Who me “fend le cœur” quand il défonce son ampli avec sa guitare, et que les
boutons de réglage de l’ampli volent dans toutes les directions. Eric Burdon des Animals me
surprend par sa petite taille car il a une voix de géant. Les Troggs sont un peu trop “pop” pour moi
mais ils ont des titres extrêmement populaires – comme le tube monstre de “Wild Thing” qui sera
repris par Jimi Hendrix à Monterey l’année suivante.
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Affiche de soutien pour le disque 45 tours de deux chansons des Rolling Stones
interprétées par les Who (“Under My Thumb” & “The Last Time”)
pour la défense légale des Rolling Stones emprisonnés pour possession de cannabis.
Je rencontre Margaret à l’Orchid Ballroom. Nous dansons des slows très serrés et nous nous
retrouvons dans un parc le lendemain. Elle me propose de m’apprendre tous les mots anglais que
j’aimerais vraiment connaître mais qu’on n’apprend pas en classe. Elle habite à Croydon devant le
cimetière d’une église à deux pâtés de maisons de Brighton Road. J’y vais le soir et l’attends sur un
banc du cimetière qui devient notre lit douillet jusqu’à l’heure du dernier bus que je ne dois pas
manquer car je vis à 10 kilomètres de là.
Bien sûr, je rate ce dernier bus un soir et dois faire du stop sur Brighton Road. J’ai la trouille de me
faire coincer par des Mods ou des Rockers mais la chance veut qu’un motocycliste s’arrête et
m’emmène rapidement jusque chez les Meager à Sanderstead. Un grand merci à lui que je
n’oublierai jamais. De retour à Paris, je reste en contact postal avec Margaret jusqu’au jour où elle
m’envoie une photo d’elle et de sa mère. Ça me fait peur et j’arrête de lui écrire.
La famille principale chez qui je reste le plus souvent en 1964, 1965 et 1966 est absolument
merveilleuse. Richard et Anne Meager ont environ 30 ans. Ils viennent d’avoir un bébé et me traitent
en adulte. Ils me laissent sortir le soir sans poser de questions indiscrètes et, quand je rentre, une
assiette de biscuits et un verre de lait m’attendent toujours près de la porte. Mon amour du rock
anglais les fascine et les amuse.
Richard et Anne Meager, deux de leurs amis, et moi sur la plage de Brighton en août 1965
42
Anne et Richard Meager avec leur bébé en août 1965
Richard me rend visite Place Jules Joffrin en juin 1965 quelques jours avant que j’aille au concert
des Beatles du Palais des Sports. Il est jaloux. Mais il est aussi déçu de ne pas pouvoir faire la
rencontre de mon père qui est en Russie pour préparer le voyage officiel du Général de Gaulle –
mon père a suivi des cours de russe et ceci lui vaut le grand honneur d’aller remplir cette mission.
Richard travaille dans le bureau de marketing de la société Nestlé à Fleet Street qui me sponsorise
l’été 1966 dans la longue marche organisée annuellement par Oxfam de Croydon à Brighton. Nestlé
me promet une livre sterling par kilomètre parcouru. Le départ commence à minuit et nous sommes
des milliers à marcher le long de Brighton Road.
Nous passons l’aéroport de Gatwick au lever du soleil qui baigne de couleur vive la rosée du matin
sur les champs avoisinants. Le tout sur “Sloop John B”, le tube du moment des Beach Boys, chanté
par des centaines de personnes à la fois. Inoubliable. Lorsque j’arrive à Brighton, je n’ai pas dormi
depuis 2 jours, je ne sens plus mes pieds, mais je suis content car Oxfam pourra recevoir une belle
somme pour les kilomètres que j’ai parcourus. Un couple sympathique me ramène en voiture chez
les Meager et je m’endors dans la baignoire.
Une de mes familles hôtes est de classe ouvrière et habite relativement loin des sentiers battus près
du vieil aéroport de Croydon. Ils sont super sympathiques. Le mari travaille dans une usine et il
passe son temps libre à réparer sa moto. Je déjeune à la maison après les cours du matin avant
d’aller passer l’après-midi avec les autres élèves.
Lors d’un déjeuner à la maison où nous sommes tous les deux seuls, sa jeune épouse me donne un
livre qu’elle me demande d’ouvrir à n’importe quelle page et de la questionner si je ne comprends
pas certains mots. C’est un livre d’aventures érotiques très détaillées. Je rougis bêtement. Elle me
sourit. Elle porte une robe légère, et probablement pas grand-chose d’autre. Je sors de la maison
rapidement avec l’excuse d’être en retard à un rendez-vous, et nous n’en reparlons plus jamais.
Une famille de style classique anglais est la famille Green de Sanderstead. Les parents sont très
âgés avec une fille de 14 ans qu’ils ont adoptée. Elle et moi écoutons souvent de la musique sur son
petit tourne-disque portable. Elle aime les Loving Spoonful et Les Mamas and Papas. Par contre,
ses parents ne se supportent plus. Lui, un ancien militaire retraité à moustache retroussée
traditionnelle british, a horreur de passer le reste de sa vie avec cette vieille, et elle ne peut
supporter le fait qu’il se vante d’avoir une jeune maîtresse. Le meilleur moment est le week-end où
nous allons en voiture visiter les plages du sud ensemble.
43
À Londres en juillet 1965 ; et avec Mr. et Mrs. Green à Victoria Station
En juillet 1965, je retrouve Frances que j’avais rencontrée au Printemps quelques mois plus tôt, et
avec qui j’étais allé au cinéma voir un film que nos ébats amoureux nous avaient empêchés de
regarder. Frances habite à deux heures de bus, mais les deux vieux acceptent de me laisser partir
pour deux jours lorsque je leur donne les détails que Frances confirme au téléphone. Je prends un
bus vert qui m’emmène le long de très belles routes de campagne, la retrouve, et partons en voiture
avec ses amis pour rejoindre une “party” d’adolescents réunis dans une maison isolée.
Ce sont des fans des Pretty Things et la musique est frénétique. Frances me prend par la main et
m’emmène dans un champ de blé. Nous ne sommes pas les seuls car il est facile de voir les
chemins tracés dans les gerbes, mais nous sommes séparés les uns des autres, et la tombée de la
nuit est absolument magnifique. Nous passons la nuit dans des lits de camp amenés pour
l’occasion, et je retourne chez “moi” le lendemain ... heureux dans mon bus vert. À chaque fois que
j’entends “Magic Bus” des Who, je repense à cet aller et retour en bus vert. Je n’ai jamais pu revoir
Frances pour qui ceci n’avait été qu’une aventure sans suite.
Je me lie aussi d’amitié avec Carol, la fille d’une famille d’immigrants de l’Inde. Nous restons en
contact pendant trois ans et je leur rends visite assez souvent. Je les aide même à repeindre leur
maison et à coller du papier aux murs. Carol prend très au sérieux sa mission qui consiste à m’aider
à améliorer mon anglais. Elle garde toutes mes lettres et quand je suis de passage elle me montre
mes erreurs. Notre amitié est purement platonique. Nous allons au bowling de Croydon avec ses
amis qui m’emmènent un jour en moto visiter des grottes interdites au public. Je suis plutôt parano à
l’intérieur, mais je joue au brave et ne laisse rien paraître, et je suis très content de revenir à l’air
libre.
Carol organise une “party” quand ses parents partent passer le week-end à Brighton. La fête me
surprend car ces jeunes conservateurs et très “proper” se laissent aller à une débauche généralisée
où les filles en mini-jupes et sans culottes glissent sur la barre de l’escalier. Je bois trop et rentre
chez moi dans un piteux état.
Un programme musical hebdomadaire, “Ready Steady Go !”, est enregistré dans un studio de
Rediffusion Television à Kingsway avec la participation d’un public. Il est très difficile d’y avoir des
places et il faut réserver ses billets gratuits plus de 3 mois à l’avance, mais un copain de Carol
m’apprend qu’il est ami avec la script-girl du programme dont il me donne le numéro de téléphone.
Cette fille très sympa comprend que je ne peux pas attendre 3 mois et elle me place sur la liste des
VIPs. Le voyage de Croydon au studio prend 3 quarts d’heure de train et près d’une heure de métro,
mais ceci en vaut la peine. Le studio respire l’excitation que l’hôtesse célèbre, Cathy McGowan,
entretient à merveille. Grâce à l’aide téléphonique de la charmante script-girl que je ne rencontre
jamais, j’assiste à ce programme plusieurs samedis d’été en 1965 et 1966, et y vois les Byrds, Barry
McGuire, et ... Napoléon !
44
L’ancien aéroport de Croydon était une grande piste d’herbe avant la guerre, et il a été fermé quand
il est devenu trop petit. Un aéroport plus grand et plus moderne a été construit plus loin, mais une
piscine publique a été ouverte au bout de l’ancienne piste d’herbe. Nous nous y rendons souvent et
rencontrons des filles très sympathiques chez qui nous allons parfois et dont les parents ont un
grand sens de l’hospitalité.
Le père de Linda est dentiste, et je découvre que le nouveau système de la santé nationale anglaise
me permet de me faire traiter gratuitement avec des appareils modernes et des anesthésiants – ce
qui me change de l’arracheur de dents de l’étage en dessous de chez nous Place Jules Joffrin dont
j’ai mordu les doigts plus d’une fois pour me creuser les dents sans anesthésiant avec des vieilles
vrilles lentes. Je me fais donc refaire toutes mes cavités, ce qui arrange aussi mon nouveau dentiste
british car, plus il en fait, plus le gouvernement le paie.
Je batifole avec Linda la nuit sur l’herbe du jardin sous les fenêtres de sa maison. J’espère que ses
parents ne nous regardent pas de leur fenêtre. Nous allons parfois chez elle l’après-midi avec une
de ses copines et un de mes copains, Yves Laurat de Savoie. Nous batifolons et faisons des
échanges. Quand la copine de Linda n’est pas libre, elle appelle la fille au pair. Je rencontre aussi
chez elle une jeune Allemande très jolie et très sympathique, Heike Sommerfeldt, que je reverrai à
Lübeck en 1967. Je suis de plus en plus loin de Place Jules Joffrin.
La Terminale et le Bac Philo
Bien qu’il ne soit pas dans ma classe, je suis toujours ami avec Bernard Lebeau – mon clarinettiste
préféré – et je vais même le voir chez lui à Nanterre. J’aime bien sa sœur Danièle que je trouve
mignonne mais qui m’annonce qu’elle veut se faire bonne sœur ... oh, well !
Bernard m’initie aux deux activités qui revêtiront une importance monumentale pour le reste de ma
vie : la photo et l’auto-stop. Je suis un passionné de photographie depuis les photos que j’ai prises
en Algérie avec un simple cube Kodak, et que j’ai encadrées et suspendues aux murs de ma
chambre. Bernard prend des cours de développement dans le labo du lycée où il m’emmène, et j’y
apprends beaucoup.
Il me parle aussi d’un de ses amis qui est allé en stop au nord de la Norvège pour voir le soleil de
minuit en passant par les lacs de la Finlande. Ces récits féériques me font rêver. Bernard et moi
décidons de découvrir l’aventure en allant faire du stop dans le Bois de Boulogne. Bien sûr,
personne ne s’arrête mais ça nous est complètement égal. Ce qui compte est l’ivresse causée par la
marche au bord de la route, le bruit des voitures qui passent, et la majesté des bois qui nous
entourent. Il faudra que j’attende un an pour arriver à passer de cet essai à la véritable aventure.
En novembre 1965, mon père m’offre de payer les cours pour passer mon permis de conduire. Mon
prof est une dame très gentille qui me donne ma première leçon dans une vieille Dauphine en pleine
heure de pointe Place de Clichy. J’apprends assez rapidement mais me fais recaler à l’examen de
conduite pour avoir eu des difficultés à me garer dans un petit espace – problème qui ne m’arrive
normalement pas durant les leçons. Mon père rechigne mais finit par me payer les leçons
supplémentaires, et je réussis au deuxième tour. Je peux désormais conduire la nouvelle Peugeot
403 pour les sorties familiales du dimanche.
Je découvre celui qui deviendra mon meilleur ami pour le reste de ma vie, Loïc Fonlupt, fils de noble
aisé mais strict – dont la mère est décédée quand il avait 9 ans. Nous étions dans la même classe
de première, mais Loïc est d’une classe sociale radicalement différente de la mienne et nous ne
nous étions jamais adressé la parole. De plus, il fait partie du groupe des élèves qui suivent des
cours supplémentaires à Fénelon, un établissement catholique d’enseignement sous contrat
d’association avec l’État. Pas mon genre. Je ne comprends d’ailleurs pas si ce cours privé est fait
pour les cancres en rattrapage ou pour la formation des futurs génies riches.
45
Un incident nous rapproche à ma grande surprise. J’ai un 33 tours des Beatles, “Rubber Soul”, dont
le titre le plus en vogue, “Michelle”, est rayé. Je veux le vendre à un prix ridiculement bas et un élève
m’accuse d’exploiter les imbéciles. Loïc vient à ma défense et lui dit d’aller se faire voir. Je remercie
Loïc et “c’est le début d’une belle amitié”, comme Rick le déclare à Louis à la fin de “Casablanca”.
Nous avons deux grands points en commun : l’amour du rock’n’roll et des jolies filles. Ces deux
points s’avèrent plus importants que nos différences sociales.
Le problème est que son père ne le laisse jamais sortir et, bien que nos rapports se consolident
grâce aux intérêts musicaux que nous avons en commun, nous ne pouvons être vraiment ensemble
que pendant les quelques moments de récréation avant qu’il ne soit obligé de rejoindre son groupe
à Fénelon.
Nous trouvons donc un stratagème qui nous rapproche un jour de printemps. Je connais des filles,
mais je n’ai pas d’endroit où les amener. Il propose qu’on aille chez lui dans la journée quand nous
n’avons pas de cours si j’en amène une pour lui. Je présente donc cette proposition aux deux filles
du métro Place Jules Joffrin qui ne se sont pas vexées de mes exercices tactiles avec leurs
soutiens-gorge, et elles acceptent. Nous arrivons chez lui en début d’après-midi. Il garde sa
chambre avec le tourne-disque et me propose celle de son père où il a mis le magnétophone avec
des bandes des Rolling Stones. Il me demande de faire attention aux deux fauteuils Louis XVI, et je
me retrouve dans un lit aux draps de soie dorée.
Nous batifolons pendant deux heures et, à la sortie, nous croisons Irène – la dame en charge de
l’intendance domestique – qui me jette un regard inoubliable car il va lui falloir refaire le lit de
“Monsieur”. Lorsque je reviens chez Loïc quelques jours plus tard, Irène me passe un savon
monumental, m’accusant de débaucher “son” Loïc, me disant qu’il vaut mieux que je garde mes
distances avec sa sœur Suzanne, et que de toute façon elle va appeler mon père pour lui demander
de garder un œil sur son vaurien de fils – chose qu’elle ne fera pas, qui aurait probablement amusé
mon père ... et l’aurait peut-être même rendu fier de sa progéniture.
Nous évitons donc de retourner chez Loïc pour ne plus me faire courir le risque du passage à tabac
d’Irène. Mais ceci ne va pas durer ...
Didier Bouillon est dans une autre classe de philo au même étage à Condorcet. Mon vêtement favori
est un vieux blouson militaire dont mon père m’a fait cadeau et que je porte avec mes autres
vêtements civils. Je porte aussi des “desert boots” très à la mode fabriquées par Clarks et que
j’achète en Angleterre. Avec mes cheveux qui commencent à être longs, je commence à avoir l’air
d’un “beatnick” – sans vraiment m’en rendre compte, ni même savoir qui ils sont .
J’ai l’occasion de prendre des cours supplémentaires de conversation anglaise avec un jeune
Américain, Michael, offerts gracieusement par le Lycée Condorcet. Didier et moi y allons ensemble
et nous n’arrêtons pas d’enquiquiner ce brave Michael pour qu’il nous explique le sens des paroles
de Bob Dylan que mon prof d’anglais ne comprend pas toujours malgré le dictionnaire d’américain
qu’il a été obligé d’acheter à cause de mes relances continues.
Je découvre le nouveau style électrique de Bob Dylan en 1965 au rayon de disques du Printemps.
“Subterranean Homesick Blues” et “Like A Rolling Stone” me transforment en fan et me font acheter
en Angleterre les albums “Bringing It All Back Home” et “Highway 61 Revisited” que j’écoute aussi
religieusement que mes albums des Stones. Je découvre que Didier joue de la guitare et nous
avons brusquement beaucoup de choses en commun. Nos goûts musicaux se complètent. Il est
plus folk et joue en “finger-picking style” sur une Martin acoustique alors que je joue du rock sur la
Stratocaster que j’ai achetée à Patrick Arpino et que je branche sur un vieux poste radio au risque
de m’électrocuter. Lorsque Dylan passe de l’acoustique à l’électrique, Didier et moi avons chacun
notre Dylan à nous que nous jouons à tour de rôle.
Note : la Martin de Didier et ma Strat des années 60 valent chacune plus de dix mille dollars en
2011 si elles ont été maintenues en bonne condition ...
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Mon père me paie des cours de maths et de physique avec un lycéen plus âgé qui est déjà en
“cagne” – la classe préparatoire au concours d’entrée à Normale Sup – avec l’espoir que je ne me
ferai pas recaler au bac à cause de ça. Le type est sympa mais je n’y comprends pas grand-chose
et je préfère passer mon temps à parler anglais avec Michael.
Pour les vacances de Pâques, mon père organise un séjour dans Les Arcs, une nouvelle station de
ski où nous allons avec mes deux sœurs et leur amie Nicole. Je suis dans une chambre avec les 3
filles sur deux lits superposés, et mes parents dorment dans une chambre séparée. Je n’ai jamais
fait de ski et nous prenons une classe d’instruction avant de nous lancer sur la piste pour débutants.
La descente se passe bien et je prends confiance en moi. Je prends donc le remonte-pente de la
piste un petit peu plus difficile que je descends facilement, et je remonte immédiatement pour la
redescendre. Je prends de la vitesse et suis tout excité quand, près de l’arrivée, je vois une petite
bosse arriver rapidement et que je ne peux éviter. Ma chute est tellement spectaculaire que les gens
s’empressent de venir m’aider à me relever. À ma grande surprise, et au soulagement collectif, les
skis se sont immédiatement défaits de mes chaussures et je n’ai rien de cassé. Même pas une
foulure. Je comprends instantanément que ce signe divin m’indique que ceci n’est pas pour moi, et
qu’il vaut mieux que je m’arrête avant que quelque chose de vraiment grave ne m’arrive rapidement.
Je prends les deux skis sur mon épaule, les rends au concessionnaire, monte me coucher dans ma
chambre, et ne retourne plus jamais sur une piste. Ceci ne m’empêche pas d’apprécier la beauté
spectaculaire des montagnes et des pistes dont je garde un excellent souvenir, mais je remercie ma
bonne étoile pour m’avoir évité un véritable désastre.
Nous rentrons à Paris et la session d’examens du bac de juin 1966 arrive finalement. Je me
débrouille tant bien que mal mais ne suis pas complètement accepté. Lorsque je vais voir l’affichage
des résultats, j’y retrouve Loïc. Il faut que je passe des examens de rattrapage en septembre. Oh
well ... À la sortie, le groupe d’élèves se forme spontanément en “monôme” que nous suivons
allégrement. Je commence à parler à deux filles dans la cohue qui sont très ouvertes à l’idée de ce
que nous pouvons faire ensemble après cette mini-manif.
Loïc propose spontanément qu’on aille chez lui. Je suis surpris et plutôt sceptique à l’idée de
retrouver Irène au détour d’un couloir, mais Loïc m’explique que l’autre appartement sur son palier
est libre. Son père en est le propriétaire et l’a mis en vente. Quelques meubles y sont encore – dont
un lit et un sofa – et Loïc sait où sont les clés.
Nous y allons. Il prend la chambre à coucher (avec le lit) et j’ai droit au salon (avec le sofa). Tout se
passe au mieux quand j’entends un bruit de clé dans la serrure. La porte s’ouvre, la tête d’Irène fait
une apparition diabolique, et elle voit mes fesses en l’air. Nous ne le savions pas mais elle a son
propre jeu de clés et elle vient faire visiter l’appartement à des acheteurs éventuels. Elle referme vite
la porte et donne une raison quelconque aux deux péquins. La fille et moi nous rhabillons en vitesse
pendant que j’appelle Loïc en catastrophe. Nous nous échappons de justesse avant le retour d’Irène
qui trouverait probablement le moyen de me faire subir une mort lente, et je m’abstiens de retourner
chez lui pendant un bon moment.
Je vais passer le mois de juillet en Angleterre et reviens avec la ferme intention de passer ce fichu
bac une bonne fois pour toute. Pour la première fois, l’ORTF programme durant la journée des cours
de rattrapage qui m’aident à comprendre tout ce à quoi je n’avais pas prêté attention durant l’année,
et j’étudie comme un maniaque.
Je vais quand même voir Les Pretty Things avec Loïc au Mimi Pinson, un club des Champs Élysées
– ce qui vient après des concerts des Animals, des Who, et des Troggs auxquels j’avais assisté à
l’Orchid Ballroom de Purley le mois précédent.
Ma série de rattrapage d’examens écrits se passe bien et il ne me reste plus que l’oral à passer. J’ai
confiance en moi mais, avant d’y aller, j’écoute la version intégrale du disque “Pet Sounds” des
Beach Boys pour me donner la force mentale nécessaire. Je ne sais pas si c’est vraiment grâce à
ça, mais je réussis, et je peux finalement devenir étudiant en fac.
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Mon père me propose deux choses. Tout d’abord, j’ai finalement obtenu le droit de sortir comme je
veux sans permission de sa part. Ensuite, il veut que j’aille à la fac de droit rue d’Assas pour passer
plus tard le concours d’entrée de l’École Polytechnique. Je ne suis pas fou de la deuxième
proposition, mais si je veux profiter de la première ... Et puis Loïc doit faire la même chose pour son
père, sauf qu’il n’a toujours pas obtenu la permission de sortir librement.
Les amis de Loïc font partie de cette jeunesse dorée qui se réunit dans les bars à huîtres et au
Wimpy (restaurant de hamburgers à la mode) situés de Place de Clichy à la Gare St. Lazare. Ces
jeunes me rappellent ceux que j’ai connus durant mes vacances à la piscine du Sporting Club de
Vichy, et je n’en suis pas fou. Ils ne semblent pas s’intéresser à grand-chose et aiment se distinguer
en faisant les pitres dans les cafés en allumant des cigarettes avec des billets de cent francs ou en
mettant du ketchup sur des huîtres qu’ils ne consomment pas parce qu’elles ont maintenant
mauvais goût. Pour moi, les huîtres sont un luxe que l’on mange en famille durant la période des
fêtes et je ne comprends pas ces imbécilités.
Une fois notre bac passé, Loïc obtient la permission de son père d’aller voir un concert du Spencer
Davis Group et des Walker Brothers le 24 septembre à l’Alhambra. Steve Winwood, un adolescent
plus jeune que nous, chante avec une voix profonde de rock et de blues – le seul chanteur anglais
de petite taille comparable est Steve Marriott des Small Faces. Nous allons donc à ce concert et
sommes surpris de voir Steve Winwood passer de la guitare électrique, dont il s’accompagne pour
les tubes du groupe, au piano pour commencer “Georgia”, la chanson célèbre de Ray Charles. Le
silence remplace les cris des hystériques et règne sur la salle. Ceci frise le sacrilège, mais le jeune
chanteur surprend son public qui se lève à la fin de la chanson pour lui donner une ovation
spectaculaire.
Comme les amis de Loïc ont organisé un dîner où nous sommes tous deux invités, nous partons
rapidement les rejoindre à la fin du concert et nous nous asseyons à la table d’un dîner copieux déjà
bien entamé. Histoire de les rattraper, nous descendons rapidement deux verres de vin sur nos
estomacs vides et continuons de boire avec le repas.
Avant l’arrivée des desserts, je me rends compte que je suis dans un état d’ébriété avancée. Je
demande à être excusé et me réfugie dans la salle de bains où je reste tellement longtemps que l’un
des hôtes vient m’y retrouver et, voyant mon état, m’aide à me déshabiller pour prendre une douche
qui va soi-disant me faire du bien. Je rejoins la table pour le café et rentre chez moi. La marche à
pied est longue et pénible, mais j’espère qu’elle va me rétablir. Devant chez moi, je vomis dans le
caniveau pendant que des voisins m’observent avant de rentrer dans l’immeuble. Des clients du
Nord-Sud rigolent à leurs tables et j’ai l’impression d’être le pitre de Place Jules Joffrin.
Ma première cuite ne passe pas inaperçue.
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À la Butte Montmartre en mai 1967
1966 – 1967
La Butte Montmartre
À la fin du mois de septembre 1966, je commence mes cours à la fac de droit de la rue d’Assas où
je me sens très isolé. J’y rencontre quelques étudiant(e)s sympathiques – dont la fille d’un juge avec
qui je me lie d’amitié – mais c’est encore une fois un milieu de jeunesse dorée. Loïc n’est pas dans
mes classes et il doit suivre ses cours à Fénelon. Comme il ne peut toujours pas sortir librement le
soir et les week-ends, nous nous voyons rarement.
Le milieu ambiant de la fac de droit penche sérieusement à droite. La plupart des étudiants sont soit
des gaullistes purs et durs, soit des militants d’extrême droite. Une période électorale se prépare et
plusieurs étudiants que je connais se rencontrent la nuit pour coller des affiches dans la rue au
risque de rencontrer des équipes rivales avec qui ils vont se bagarrer.
Je suis invité à une réunion politique où le Ministre de la Culture André Malraux doit faire un
discours en faveur de la réélection des gaullistes au pouvoir. Son discours au meeting de l’UNR
insiste sur le fait que la 5ème République est bien plus que la 4ème République augmentée de la
présence du Général de Gaulle, et il incite donc les présents à assurer leur victoire aux élections
législatives de mars 1967 en allant voter en conséquence. Je ne suis pas intéressé par le contenu
politique, mais je suis heureux de voir et d’écouter cette grande figure de l’histoire et de la littérature
françaises modernes – même si ses pillages d’art khmer durant les années 20 sont encore
fortement critiqués par les intellectuels parisiens. La salle est pleine, la prestance et la voix de
Malraux sont majestueuses, les applaudissements chauds et fréquents. Je rentre chez moi
rapidement en évitant de me faire recruter à la sortie de ce meeting.
Après les cours de droit à la fac de la rue d’Assas, je me rends régulièrement à Place du Tertre où je
retrouve Didier Bouillon et sa bande de copains et copines. Nous nous asseyons aux tables de
l’arrière-cour de La Crémaillère et passons des heures à refaire le monde ou à parler de musique
autour d’un café.
Nous jouons souvent de la guitare sur les bancs sous le grand arbre de Place du Calvaire, ce qui
irrite les voisins qui appellent la maréchaussée de temps en temps. Nous côtoyons des gens de tous
bords : étudiants, demi-clochards, artistes peintres, poètes – dont l’un vend sa poésie au centimètre
sur papier toilette, et un autre a accroché sa bicyclette à un corbillard mobile dans lequel il dort où
bon lui semble – délinquants juvéniles organisés en bandes dangereuses, adolescents de banlieue
qui dorment dans les buissons, touristes, et musiciens de rue.
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Les filles de la Butte sont différentes. J’emmène Dolly chez Loïc pour qu’elle puisse repasser la
petite lessive qu’elle a réussi à faire dans les toilettes de La Crémaillère. Irène ne voit pas ça d’un
bon œil mais elle prend la lessive qu’elle insiste à repasser elle-même pendant que nous écoutons
de la musique dans la chambre de Loïc. Personne ne peut faire le travail d’Irène dans cette famille !
Evelyne vient de Clichy-sous-Bois. Comme elle n’a pas 18 ans, ses parents la font rechercher par la
police et elle passe son temps à écouter leurs fréquences radio sur un transistor pour savoir si son
nom y est mentionné. Quant à Denise, elle garde un chausse-pied dans son grand sac à main.
Comme il n’y a pas de toilettes publiques pour femmes dans la rue, elle se sert des vespasiennes
où elle remonte sa jupe, se colle le bout large du chausse-pied là où il faut, et pisse debout comme
un homme pendant que l’un de nous monte la garde à l’entrée.
Les marches du Sacré Cœur attirent un monde éclectique où la liberté de pensée anticonformiste
est écrasée par le monument massif de la basilique. Le nouvel ordre moral a fait construire ce
monument pour remercier Dieu de l’échec de la révolution montmartroise et de la Commune de
Paris de 1871. Ceci ne nous empêche pas de nous asseoir sur ces marches la nuit – avec nos
bouteilles de vin de table bon marché – et de jouer de la guitare avec les groupes de “beatnicks”
itinérants. C’est là d’ailleurs que Michel Polnareff avait composé un an plus tôt les rudiments de “La
poupée qui fait non” lorsqu’il dormait soi-disant à l’entrée du métro Lamarck-Caulaincourt. Cette
chanson est devenue un énorme tube qui l’a propulsé sur la scène internationale et des fans
passent là pour voir ce qui s’y passe.
Nos nuits sont donc très actives car des filles du monde entier viennent rencontrer le milieu
“artistique” de la butte. La langue internationale est l’anglais que peu de copains savent parler. Ceci
me donne le privilège de servir d’interprète à ceux qui rencontrent des filles avec qui ils ne peuvent
pas vraiment communiquer malgré l’attraction évidente qui les fait rester ensemble. Cette situation
tourne particulièrement à mon avantage lorsqu’il y a plus de filles que de garçons, et je bénie mes
voyages en Angleterre.
Il n’y a rien de plus beau que le lever du soleil sur Paris lorsqu’on a passé la nuit à boire du vin sur
les marches du Sacré-Cœur en compagnie de jeunes touristes belles et sympathiques. L’altitude
nous donne aussi un avantage stratégique et un sentiment de supériorité vis-à-vis de ceux qui
habitent les quartiers à nos pieds ... un sentiment que les communards ont probablement ressenti
en 1871.
L’hiver, lorsqu’il fait trop froid pour rester sur les marches, on se retrouve chez la Mère Venet, un
café bon marché où les nuitards se réfugient du froid et de la neige autour d’un bon bol de café
chaud ou d’un verre de rouge qui tache. Ça me prend toujours des minutes avant de pouvoir voir
quoi que soit quand j’y rentre, car la différence du froid de la rue et de la chaleur ambiante embue
immédiatement mes lunettes. Par contre, l’odeur y est unique et je sais où je suis dès que j’y rentre.
La Butte Montmartre est incomparable. Des toiles de peintres célèbres du début du siècle y ornent
les cafés-restaurants où ces peintres payaient parfois en œuvres d’art les dettes qu’ils devaient pour
leurs repas et consommations. Certains cafés, bars et restaurants ont une réputation internationale
– depuis Le Lapin Agile de Max Jacob, Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso, Aristide Bruant etc. ...
à La Bohême immortalisée par la chanson de Charles Aznavour ... à Chez Patachou où George
Brassens a été découvert. Grandir dans ce milieu est un privilège.
Minnie à Paris
Je continue ma correspondance avec Minnie que j’avais rencontrée à Biarritz un an et demi plus tôt.
Mon intention est d’aller la voir au Danemark en août 1966, mais les examens de rattrapage du bac
me forcent à rester étudier à Paris après mon séjour d’un mois en Angleterre. Minnie prend alors la
décision de venir me voir à Paris mais, comme elle n’a que 17 ans, il lui faut d’abord obtenir la
permission de ses parents. Son père accepte à condition que le mien s’y engage. Après un échange
courtois de lettres entre nos deux pères, elle arrive pour une dizaine de jours à la mi-décembre.
50
Elle couche dans la chambre du 6ème. Cette séparation de l’appartement du 3ème s’avère des plus
pratiques. Mon père a installé un système de communications par fil entre le 3ème et le 6ème – ce
qui est bien utile en temps normal, mais que je débranche afin que personne ne puisse nous écouter
discrètement de la cuisine d’en bas.
J’emmène Minnie visiter à pied tout ce que je connais de Paris. Je ne me suis jamais senti aussi
proche d’une fille auparavant, et je hais à l’avance le jour de son départ qui arrive trop rapidement.
La chanson des Beatles “Here, there and everywhere” de l’album “Revolver” sorti l’été passé est
notre grande chanson romantique.
Je suis fou de cette fille. Elle m’ouvre la porte d’un univers différent. Aucun de mes proches n’arrive
à comprendre ce que ceci représente pour moi, mais je sais qu’une porte vient de s’ouvrir dans ma
vie et je me promets d’aller la voir au Danemark dès que possible.
Les Copains
Notre groupe de copains de Condorcet se consolide. Didier Bouillon m’invite chez lui pour passer le
samedi soir avec ses copains. L’appartement de ses parents – ou plutôt de sa mère puisque ses
parents viennent de se séparer – devient notre lieu de rendez-vous hebdomadaire les week-ends.
J’y retrouve Serge Frenaison avec qui j’avais passé un an en quatrième au Petit Lycée Condorcet et
avec qui je deviens aussi très ami. Il habite avec son père Raoul près de la station LamarckCaulaincourt. Raoul est le père le plus sympathique de notre groupe et il nous accueille toujours les
bras ouverts, le sourire heureux, et un merveilleux sens de l’humour qui lui est complètement
unique.
La voisine du dessus est une vieille dame qui ne peut littéralement pas se passer de sa dose
quotidienne de vin rouge. Elle reçoit régulièrement des livraisons de la maison de vins Nicolas et elle
n’arrête pas de gueuler quand le livreur est en retard : “Mon Nicolas, mon Nicolas, où est mon
Nicolas !!!”
La musique favorite de Serge est celle des Beatles – groupe que nous aimons tous – et Serge
ressemble d’ailleurs un peu à Paul McCartney. Après plusieurs verres de vin à Place du Tertre, nous
rentrons chez nous à pied la nuit en braillant des chansons des Beatles dans la rue. Serge poursuit
des études de kinésithérapeute. Il y a aussi l’Iroquois. Son surnom vient de sa coupe de cheveux. Il
est super sympa et grand fan de Bob Dylan dont il a l’intention de traduire les paroles en français.
Nous allons parfois chez lui écouter des disques américains.
Et, puis Michael, notre jeune prof américain de Condorcet, nous rejoint un samedi soir pour
commencer à faire partie de nos réunions hebdomadaires. Il me surnomme Beethoven à cause de
ma coupe de cheveux. Michael devient un membre régulier de notre petite bande et il découvre le
Pastis, boisson dangereuse à boire avec modération s’il en est. Il en boit toujours trop mais il ne
veut jamais rester dormir là et insiste pour rentrer chez lui, jusqu’au jour où il sort plus ivre que
d’habitude, traverse la rue, et accroche ses doigts au grillage de protection qui empêche les gens de
tomber sur la voie de métro en plein air de l’autre côté de la rue. Nous descendons pour l’aider mais
il est pratiquement inconscient et ses doigts ne veulent pas lâcher le grillage. Nous y arrivons
finalement en nous y mettant à plusieurs et le remontons tant bien que mal chez Didier. Lorsqu’il se
réveille au petit matin et me trouve dans son lit, il fait un grand bon en se demandant ce qui a bien
pu se passer pour qu’il finisse sa nuit dans le lit de Beethoven ...
La mère de Didier est avec un homme très sympathique et, lorsqu’ils sortent ensemble le samedi
soir ou le dimanche, nous avons l’appartement pour nous – une aubaine monumentale qui nous
permet d’inviter nos copines favorites. Je rencontre Michèle à la Crémaillère et elle nous rejoint
plusieurs fois le dimanche après-midi chez Didier à condition que j’aille la chercher et la ramener
chez elle. Sa mère est une jeune divorcée jolie et sympathique qui fabrique des bijoux à la maison,
et qui me fait confiance ... une confiance que j’honore malgré mes désirs prononcés.
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Le nouvel homme dans la vie de la mère de Didier a une maison de campagne en Normandie où ils
vont régulièrement le week-end. Le printemps arrivé, il invite plusieurs d’entre nous à rester dans la
petite maison de service séparée et vide. Il a aussi une voiture qu’il met à notre disposition et,
comme je suis le seul à avoir passé le permis de conduire, je deviens le chauffeur officiel du groupe.
Mais, comme nous sommes plus de 5, il me faut faire deux allers-retours le vendredi et le dimanche.
Ceci ne me dérange pas car j’aime faire la route seul entre Paris et la Normandie.
Nous mangeons en famille, faisons des promenades dans les champs et les bois avoisinants, et
dormons dans des sacs de couchage sur la terre battue dans la pièce unique. Une vieille cruche à
lait métallique pleine d’eau se trouve au milieu de l’unique pièce et nous y trempons nos verres de
Pastis pour les remplir. Les matins sont délicats, les journées lentes, et les soirées paradisiaques.
À la Butte Montmartre, Didier nous introduit à Jake, un Anglais de notre âge qui vient souvent à
Paris. Jake apprend le français en parlant avec nos amis de la Butte. C’est donc un argot coloré des
rues de Paris qui nous amuse énormément avec son accent anglais. Jake et moi avons des goûts
musicaux similaires. Il adore les harmonies des Beach Boys tout autant que la musique des Who et
de Jimi Hendrix dont il me fait découvrir “Purple Haze”. Ce mélange paraît éclectique aux autres,
mais il nous est complètement naturel.
J’invite Jake à dîner chez mes parents avec Didier, Serge et Loïc. Ma mère arrive à caser tout le
monde autour de la table de la salle à manger avec mon père et mes sœurs. Le sous-préfet essaie
de mettre tout le monde à l’aise en racontant une blague. Jake fait un commentaire en argot coloré
et le silence règne. Quand Jake dit “Faut pas chier dans la colle”, j’entends ma mère souffler, mes
sœurs ricaner, et mon père continuer dans la foulée comme si de rien n’était. Mon père devient un
héros pour mes amis qui le trouvent super cool.
Simon Green est un autre Anglais de la Butte que je rencontre avec Loïc au détour d’une rue. Il
vend des “Herald Tribune” avec une jolie compatriote. Je m’arrête pour parler avec la fille mais elle
n’a pas grand-chose à dire alors que Simon parle mille mots la minute. Ses yeux se promènent dans
tous les sens sans arrêt, son rire est irrésistible et contagieux. Il parle très bien le français avec une
maîtrise spectaculaire de l’argot qu’il a appris – à l’inverse de Jake – à distinguer de la langue parlée
normale. Il me dit être poète. La fille disparaît, Loïc rentre chez lui, et je me retrouve seul avec
Simon. Nous achetons des frites à Place du Tertre et allons boire un verre de vin chez la Mère
Venet. Simon m’explique qu’un médecin anglais lui a dit qu’il est en très mauvaise santé, qu’il a des
problèmes cardiaques, et qu’il ne lui reste probablement qu’un an à vivre. Comme il ne sait pas où
coucher, je l’invite à passer la nuit au 6ème étage de Place Jules Joffrin en lui expliquant que cette
solution ne pourra être répétée. Il part au petit matin et nous nous revoyons au hasard de la vie
quand je m’y attends le moins.
Serge connaît une fille du Lycée Jules Ferry qui habite dans un hôtel particulier de la rue de Clichy.
Son père est Siné, un célèbre dessinateur humoristique et politique. Serge m’invite à la rencontrer et
nous allons la voir. Maud est très belle, très fine et très gentille. De plus elle est entourée de jolies
copines sympathiques. Serge et moi restons là assez longtemps pour que je découvre la collection
de disques de son père qui a un deal avec le Lido Musique et qui s’est fait la plus belle collection de
disques de jazz que j’ai jamais vue hors des magasins.
Il a aussi des disques de blues et quelques disques plus rock dont “Hard Road” de John Mayall avec
Peter Green qui vient de remplacer Eric Clapton à la guitare. Je me couche par terre entre les deux
haut-parleurs que je rapproche de ma tête et – comme je n’ai pas à me préoccuper des voisins – je
joue ce disque à un niveau sonore assez élevé ... jusqu’à ce que je sente quelque chose d’étrange
sur ma jambe droite. J’ouvre les yeux et découvre deux scènes spectaculaires. Tout d’abord à
l’horizontale, un chien roux se frotte sur ma jambe comme si j’étais sa chienne favorite. Ensuite à la
verticale, deux jambes fines en collant argenté montent en faisceau au-dessus de moi, partant de
chaque côté de mon corps pour se rejoindre sous une mini-jupe extra courte. La vie est belle et je
souris. J’entends “Bonjour, je suis Annick, la mère de Maud”. Je me lève et réponds “Bonjour, je
m’appelle Francis et je suis son père.” Serge rougit et me dit “Non, non, c’est vraiment sa mère”. Je
rougis à mon tour et me confonds en excuses. Annick trouve ça très drôle.
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Dès lors, Maud et moi devenons amis proches (encore une relation platonique) et ses parents me
traitent avec une gentillesse exceptionnelle. Annick me demande de lui donner des cours de guitare
– ce que je fais pendant un moment jusqu’à ce que son nouveau travail de production télévisée à
l’ORTF ne lui laisse plus assez de temps de libre.
Les soirées dans la cuisine sont exceptionnelles. La guerre des 7 jours entre l’Égypte et Israël
provoque des conversations animées entre les parents, Maud et ses amis. La stimulation
intellectuelle est effervescente et nous rapproche les uns des autres.
Mes études de droit rue d’Assas vont franchement mal. Je vais de moins en moins aux cours et sais
que je n’ai aucune chance de réussir aux examens. En me promenant dans le quartier à me
demander ce que je vais faire de ma vie, je vois une petite foule le long d’une rue. Je demande ce
qui se passe et on me répond que Leonid Brezhnev et Alexeï Kossyguine vont passer en voiture –
ce qu’ils font quelques minutes plus tard en grande limousine décapotable.
Je suis à moins de 5 mètres d’eux et suis surpris de ce manque dangereux de sécurité qui aurait pu
coûter la vie des deux dirigeants de l’Union Soviétique ce jour-là. Je m’éloigne et vais m’asseoir sur
le banc d’un parc en pensant au jour où j’avais vu Kennedy et De Gaulle de la même manière – en
voiture et par hasard. Je réfléchis à ce qui m’attire dans la vie et à ce qui semble me réussir.
L’internationalité, les voyages, les croisées de chemin inattendues et surprenantes, et les rencontres
fortuites de ce genre m’amènent à comprendre que ma vie se passera dans un monde international
hétéroclite où la communication de base se fait en anglais. Il va donc me falloir développer mes
connaissances de la langue, des institutions, de l’histoire et de la culture du monde anglophone. Au
revoir Assas, bonjour Nanterre.
Le 4 mars 1967, le Bal du Droit de la fac de la rue d’Assas est animé par les Pretty Things et Jimi
Hendrix. Je n’y vais pas.
Au mois de juin, Loïc et moi comparons nos deux échecs parallèles de la rue d’Assas et décidons
d’arrêter de faire les études qui plaisent à nos parents et d’ouvrir la porte de nos avenirs respectifs.
Nous allons donc nous inscrire à la nouvelle fac de Nanterre, moi en anglais et lui en histoire de l’art.
Notre voyage en train de banlieue de la Gare St. Lazare est encore un peu expérimental car le
campus universitaire est toujours en construction. La gare locale n’est pas des plus pratiques et
nous marchons dans la boue, mais nos inscriptions se font sans problème et, au retour, nous
parlons d’aller en stop à Amsterdam.
Amsterdam
Ce projet n’est pas simple. Loïc n’a toujours pas vraiment le droit de sortir librement le soir et le
week-end, et il sait que son père ne lui permettra jamais une telle aventure. Nous devons donc faire
nos préparatifs discrètement. Didier décide de se joindre à nous, et le grand jour arrive.
Loïc vient dormir chez moi la veille de notre départ. Nous nous levons tôt, rencontrons Didier, et
nous mettons à l’entrée du nouvel échangeur autoroutier de la Porte de la Chapelle qui vient d’être
présenté par la France dans un programme de l’Eurovision comme le symbole de notre nouvelle
fierté nationale. En comparaison, l’Angleterre a présenté la diffusion en direct de l’enregistrement de
“All you need is love” des Beatles ...
Nous y passons plusieurs heures sans que personne ne s’arrête. Certains ralentissent pour nous
jeter des “Allez vous faire couper les cheveux” et autres incongruités, et nous commençons à nous
faire des soucis pour Loïc au cas où son père aurait placé un mandat de recherche. Un camion
s’arrête finalement mais le chauffeur ne veut pas de nous dans sa cabine. Il ouvre la porte de son
fourgon et nous y fait monter. Une petite ampoule est allumée au plafond, et nous voici partis dans
le noir à nous faire balancer au gré des virages, démarrages et arrêts brusques.
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Le chauffeur nous fait descendre à un poste d’essence où il doit faire le plein et nous dit qu’il ne va
plus dans notre direction. Une dame fait le plein à la pompe suivante. Sa voiture a une plaque
d’immatriculation belge et je lui demande si elle pourrait avoir la gentillesse de nous amener à
Bruxelles – ce qu’elle accepte à ma grande surprise. Grâce à sa plaque belge, nous ne sommes
même pas arrêtés à la frontière que nous passons au ralenti en plein milieu de la nuit sans savoir
que la tête de Loïc est affichée dans le bureau de l’immigration française sur le mandat d’arrêt que
son père a fait placer aux frontières ...
Nous arrivons à Bruxelles en fin de nuit. Tout est pratiquement fermé et nous allons voir la statue du
tout petit Maneken-Pis. Des jeunes ivres nous regardent d’un air menaçant et nous décidons de
quitter la ville aussi rapidement que possible. Un bus nous emmène en banlieue et nous nous
retrouvons sur la route qui mène à Amsterdam. Personne ne s’arrête et nous devons marcher
jusqu’à une station d’essence pour essayer le stratagème qui venait de nous réussir en France. Un
couple de Hollandais accepte de nous amener jusqu’à Amsterdam – ou presque, car ils s’arrêtent en
banlieue et nous déposent à la gare où nous prenons un train rapide.
Amsterdam est une grande découverte. C’est le monde des vélos que les gens empruntent et
laissent gratuitement n’importe où, des canaux, d’une vitesse radicalement plus lente que la frénésie
parisienne, et des provos qui se réunissent sur Place du Spui autour de Lieverdje, une statue de
bronze d’un “poulbot” d’Amsterdam. On y parle de Bakounine et nous y sommes comme chez nous.
Le soir, nous cherchons un parc pour dormir sur l’herbe mais avons du mal à en trouver un. Nous
demandons à un passant, et il nous recommande de ne pas faire ça car la police et les voyous font
des rafles la nuit contre les “campeurs sauvages”. Après quelques minutes, il nous propose de
passer la nuit sur le sol de son salon en comprenant que nous devrons trouver une solution
différente le lendemain. Nous acceptons avec plaisir et sommes surpris du risque énorme que ce
passant prend en nous hébergeant de la sorte. Au matin, nous pouvons prendre une douche et
partir avec lui lorsqu’il se rend à son bureau.
Les jours suivants, nous mangeons une fois par jour dans un restaurant chinois bon marché où nous
nous gavons de riz et de pâtes. Nous marchons beaucoup et dormons sur la terrasse d’un café que
les garçons débarrassent à minuit. Une fille sympathique nous accompagne un soir à “notre”
terrasse dortoir où elle passe un peu de temps avec nous avant d’appeler son père de la cabine
téléphonique. Quand il vient la prendre en voiture, son père nous souhaite une bonne nuit. Ces
Hollandais sont vraiment cools.
Enfin, il nous faut rentrer à Paris où Loïc va devoir s’expliquer sérieusement avec son père. Nos
techniques d’auto-stop ont dû s’améliorer car nous avons moins de difficultés à nous faire prendre
qu’à l’aller. Près de Eindhoven, la fesse droite de mon Levis noir se déchire et il me faut continuer ce
voyage assis sur une épingle. Nous traversons une bonne partie de Bruxelles à pied la nuit, et je
m’endors debout dans la guérite vide d’un garde devant un monument.
Nous sommes très paranos pour Loïc durant la traversée de la frontière française qui se passe sans
problème au petit matin. Après une dizaine de minutes de marche, un gendarme nous interpelle car
nous n’avons pas le droit de faire du stop sur l’autoroute A1 toute neuve. Au même moment, une
Land Rover verte apparaît et s’arrête à notre hauteur. Le chauffeur en descend pour aller aux
toilettes et nous lui demandons s’il peut nous emmener à Paris. Il est d’accord si nous arrivons à
nous faire accepter par son chien, un gros berger allemand avec qui il faudra partager l’arrière. Le
chien sort les crocs et se met à aboyer. Le chauffeur, Peter, nous présente au chien qui se calme.
Nous nous entassons à l’arrière. Le chien est calme mais nous garde à l’œil.
Peter est un Américain qui fait du stop aux États-Unis. Il comprend donc bien les difficultés et les
frustrations, et il est content de nous avoir pris pour rendre ainsi un peu de ce qu’il a emprunté à sa
bonne étoile. Il a construit sa Land Rover de ses propres mains. C’est moins cher. Il suffit de
commander toutes les pièces à l’usine anglaise qui les envoie avec un manuel de montage, et il n’a
pas eu un seul problème en 6 mois ...
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Peter s’excite en nous parlant du dernier disque des Beatles qui vient de sortir à Londres. Ces
vedettes ont finalement baissé leur masque de petits garçons gentils de Liverpool (qu’ils n’étaient
pas) et jouent du rock, de la musique indienne, une valse, etc. Ils produisent des sons que personne
n’a jamais enregistrés auparavant et parlent de leurs rêves embrumés. “Sergent Pepper’s” est le
disque du siècle.
Il s’arrête à l’Hôtel Stella, rue Monsieur le Prince, et nous demande de l’aider à monter des bagages
dans sa chambre. Il y a déjà deux autres personnes dans la chambre avec deux gosses de 4 et 5
ans qui sautent sur le lit. Il nous dit au revoir et nous rentrons chez nous. Je me rends compte que
j’ai oublié mes papiers dans sa voiture, je retourne à l’hôtel et le trouve sur le trottoir en promenade
avec son chien. Ouf !
La première chose à faire est d’acheter “Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, ce dernier
album des Beatles dont Peter était tellement enthousiaste. Je suis séduit comme tout le monde et
passe deux jours à l’écouter sans cesse pour en saisir les nuances musicales et essayer de
comprendre la signification cachée des paroles imprimées sur la pochette.
Loïc ne donne pas de nouvelles pendant une semaine ...
Ce retour d’Amsterdam m’a fait pousser des ailes. Mon premier voyage en stop est un vrai succès et
j’ai hâte de remettre ça.
I Was Lord Kitchener’s Valet
J’attends avec impatience le départ de mon prochain voyage avec l’OVSE. La différence est que,
cette fois-ci, je vais passer un mois en tant qu’accompagnateur ... et serai donc rémunéré plutôt que
d’avoir à payer.
Je vais tous les jours Place du Tertre où je rencontre David Coleman et Mark Seigel, deux Newyorkais en vacances. Ces deux cousins sont à Paris pour quelques jours et veulent juste visiter
l’Europe. David ressemble à Zal Yanovski, le guitariste des Loving Spoonful. Il est très amusant,
parle sans arrêt, et bouge tout le temps. Comme je dois partir en Angleterre le lendemain, nous
échangeons nos adresses, et promettons de rester en contact et de nous revoir.
J’accompagne mon groupe de lycéens de l’OVSE et reste à Purley dans une famille jeune et
sympathique. L’Orchid Ballroom est proche, mon dentiste et sa fille Linda sont toujours là ainsi que
Carol et ses amis. Je me sens chez moi. Un ami de Carol me parle de “I was Lord Kitchener’s Valet”
– une boutique de Portobello Road à Notting Hill, et je prends un train pour Victoria Station afin
d’aller la visiter. Ce magasin est spécialisé en anciens uniformes militaires rendus populaires par
Jimi Hendrix. Je rencontre Jimmy Connors, le propriétaire de la boutique, qui me propose d’y
travailler le samedi car il n’a personne pour s’occuper des touristes francophones. Il m’offre une
guinée par jour et une commission sur mes ventes. J’accepte avec plaisir et me retrouve au travail
deux jours plus tard. Les clients ont l’air de bien m’aimer, et le total de mes commissions est assez
bon pour que Jimmy me donne un petit bonus.
Je reviens chez moi à Purley et explique ma journée à ma famille hôte qui est contente pour moi. Le
samedi suivant, je retourne travailler à la boutique et, à ma grande surprise, David (sans Mark)
descend les escaliers pour voir les fameux articles de la mode londonienne. Nous tombons dans les
bras l’un de l’autre et il promet de m’attendre à la fin de ma journée de travail.
Mark est rentré à New York, mais David veut rester en Europe pour un autre mois. Il n’a pas
d’endroit où rester et très peu d’argent en poche. J’appelle ma famille hôte qui ne veut pas héberger
un inconnu car ils ont un jeune bébé, mais Richard et Anne de Sanderstead (chez qui j’étais resté
en 1964, 1965 et 1966) veulent bien le laisser dormir dans leur voiture pour une nuit. Nous prenons
donc le train pour Sanderstead et commençons à jouer au frisbee dans le grand parc couvert
d’herbe où j’avais connu tant d’Anglaises les années précédentes. Les jeunes Anglais du parc n’ont
jamais vu de frisbee. David les invite à jouer et devient instantanément une vedette.
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Le lendemain de sa nuit inconfortable dans la voiture, je retourne avec lui à Londres et nous nous
asseyons sur les marches de Piccadily Circus où je lui écris une lettre de recommandation à mes
parents en leur demandant de lui donner l’hospitalité de ma chambre jusqu’à mon retour.
Lorsque je reviens chez moi à Paris, je trouve David superbement installé. Il est arrivé, a sonné à la
porte et montré ma lettre à ma mère qui ne parle pas anglais mais qui lui a donné ma chambre. Je
reprends possession de mes pénates et le mets dans la chambre du 6ème.
Le Danemark en stop
Je décide d’aller en stop au Danemark pour rendre visite à Minnie que j’ai hâte de revoir. Comme
Loïc a fait sa paix paternelle et obtenu la permission de faire ce voyage, nous décidons de partir
ensemble – ce qui est d’autant plus naturel qu’il a déjà rencontré Minnie à Montmartre durant son
séjour chez moi en décembre. Les parents de Minnie m’ont donné leur accord pour que je les
rejoigne dans leur maison estivale à Liseleje, une ville de bord de mer au nord du Danemark.
David décide de nous joindre dans cette nouvelle aventure et nous voici partis tôt le matin pour faire
du stop sur la RN3. Une camionnette nous emmène jusqu’à Château-Thierry où nous passons 6
heures sur un pont près de la gare. Nous finissons par prendre le train pour sortir de ce trou et
arrivons à Metz. Nous traversons une partie de cette ville à pied la nuit venue jusqu’à ce qu’un
camion nous sorte de là et nous dépose près d’un champ où nous dormons par terre.
Au réveil, une voiture s’arrête mais ne peut prendre que l’un de nous. Loïc et moi laissons David la
prendre en nous promettant de nous retrouver chez Heike à Lübeck. David part et nous avons le
sentiment que nous ne le reverrons jamais. Une voiture s’arrête et nous emmène près de Francfort
à un carrefour où nous prenons un bus local. Le bus s’arrête et le chauffeur nous fait signe de suivre
un chemin qui mène à une bretelle de l’autoroute pour Hambourg. Nous suivons ce chemin à travers
champs et bois, traversons dangereusement des lignes ferroviaires, sortons d’un bois entre deux
jardins de banlieusards aux yeux écarquillés, et nous mettons en place pour faire du stop.
Comme personne ne s’arrête et que nous sommes fatigués, nous nous couchons sur l’herbe dans
nos sacs de couchage. Nous nous réveillons trempés par une petite pluie matinale. Une
camionnette s’arrête et nous emmène à une cinquantaine de kilomètres à la sortie d’une petite ville
de campagne. Il est trop tard pour comprendre l’erreur que nous venons de commettre : nous nous
sommes laissés emmener dans un trou sans circulation. Je remarque une inscription découpée au
couteau sur un poteau : “Je suis ici depuis 24 heures et je crois que je vais mourir.”
Notre décision est immédiate. Nous prenons nos sacs et nous dirigeons vers la petite ville desservie
par le train. Nous achetons deux billets pour Hambourg et de là prenons un autre train pour Lübeck.
Nous arrivons chez Heike en fin de journée mais personne ne répond. Nous nous asseyons sur le
perron et attendons patiemment. Le père d’Heike est boulanger et travaille la nuit. Il se couche donc
très tôt et rien ne peut le sortir de son lit avant 10 heures du soir. Le frère d’Heike conduit un taxi en
fin de journée et elle arrive finalement avec lui et Linda – la fille du dentiste anglais chez qui je
l’avais rencontrée un mois plus tôt – et nous pouvons dormir par terre dans le salon.
Heike Sommerfeldt à Lübeck en août 1967
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Le matin, le frère nous emmène visiter Lübeck dans son taxi avant de se mettre au travail l’aprèsmidi. Lorsque nous arrivons chez Heike, David est assis sur le perron. Cris de joie, émotions fortes,
bonheur partagé ... Nous passons la soirée ensemble et dormons par terre une fois de plus.
Le frère d’Heike nous emmène au ferry pour le Danemark le lendemain matin. Après des adieux
touchants, le bateau quitte le quai et nous partons à la découverte de la Scandinavie. Nous prenons
immédiatement le train pour Copenhague et de là pour Liseleje où la famille de Minnie est en
vacances.
Je suis le bienvenu, mais le cadeau surprise d’arriver avec Loïc et David tombe mal. Minnie me
montre ma chambre et ses parents annoncent que David et Loïc doivent coucher sur la plage. Ils
sont cependant invités à dîner s’ils acceptent de débarrasser la table et de faire la vaisselle. Le dîner
se passe merveilleusement bien, et le frère (7 ans) et la sœur (11 ans) de Minnie – ainsi que ses
parents – tombent sous le charme et l’humour du jeune Américain.
Nous faisons tellement bien la vaisselle que les parents invitent Loïc et David à dormir par terre
dans le salon. Le lendemain, le père de Minnie nous assigne deux travaux. Il a besoin de faire
peindre la barrière de bois qui entoure sa maison, et il voudrait qu’on lui fasse un panneau pour
annoncer que sa voiture est à vendre. David propose ses talents d’artiste pour peindre le panneau,
et Loïc et moi allons barbouiller la barrière. Tout ceci dans la bonne humeur et avec plusieurs verres
de bière danoise.
David Coleman peint le panneau, Minnie pend la lessive ...
et Loïc barbouille la barrière à Liseleje en août 1967
Le panneau de David terminé, nous le suspendons au-dessus de notre barrière reluisante et, chose
incroyable, une voiture s’arrête une heure plus tard. Le chauffeur a été attiré par le panneau de
David, aime la voiture, trouve le prix intéressant, et l’achète. Les parents de Minnie nous adorent.
Des jeunes voisins organisent une fête dans une maison isolée et nous y allons avec Minnie le soir.
C’est notre première fête danoise. Tout le monde danse, l’alcool coule à flot, les bois sont pris
d’assaut par les amoureux ... jusqu’à ce que le propriétaire de la maison descende en slip. Il hurle
des insultes que nous ne comprenons pas, fait des grand gestes et chasse tout le monde de chez
lui. L’explication est qu’il devient souvent violent quand il boit et qu’il ne faut surtout pas s’inquiéter.
Le lendemain, un couple de jeunes voisins nous invite à faire un tour en voiture. Le chauffeur
conduit un peu trop vite et dérape sur le gravier d’un virage relevé. L’arrière droit de la voiture heurte
un gros rocher à la hauteur de la porte où David est assis. La porte tombe et, comme il n’a pas mis
sa ceinture de sécurité, David tombe sur la porte tout en ayant son bras gauche coincé dans la
ceinture de sécurité. Il glisse donc sur la porte jusqu’à ce que la voiture s’arrête. David a très mal
mais il est impossible de savoir s’il s’est cassé quelque chose.
57
Lorsqu’une ambulance arrive, David murmure à mon oreille qu’il a mal à sa main droite – la main
dont il se sert pour dessiner. Il a peur de ne plus pouvoir s’en servir. Les rayons X montrent que rien
n’est cassé mais que certains ligaments doivent rester immobiles dans un plâtre pour se remettre du
traumatisme. Nous sommes tous soulagés.
David doit repartir à Paris pour prendre son avion de retour pour New York. Loïc va coucher chez
Niels (un ami de Minnie) à Copenhague pendant que je reste avec la famille de Minnie qui me fait un
lit dans la chambre du sous-sol de la maison de Birkerod. La semaine est très agréable. Durant la
journée, nous rendons visite à ses amis de Copenhague où je découvre la bière que l’on peut
acheter au mètre dans les bars – les bouteilles sont mises debout les unes à côté des autres jusqu’à
ce qu’elles fassent un mètre de long.
Niels vit seul. Il travaille de jour à la brasserie Carlsberg, et les couples se relaient pour faire l’amour
chez lui avec une limite d’une heure chacun. Ceci nous est fort pratique car la maison de Minnie est
toujours occupée. Il en sortira cependant une surprise désagréable ...
Loïc et moi prenons le train et le ferry pour Hambourg d’où nous faisons du stop jusqu’à Paris. Nous
faisons moins d’erreurs qu’à l’aller mais il nous faut quand même 48 heures pour arriver chez nous.
En traversant la Belgique, un jeune prêtre un peu ivre nous prend près de Liège. Il traverse la ville à
toute vitesse et nous laisse au bord de la route qui longe la Meuse. Troublés par sa conduite, nous
nous couchons entre deux gros arbres pour nous protéger de tout dérapage possible. Au matin, la
brume flotte sur la rivière et deux grosses vaches nous regardent derrière les fils de fer barbelé. Loïc
entre dans un champ de pommiers et revient avec un petit déjeuner naturel tout frais.
Le Danemark fait désormais partie de mes plans à long terme.
Minnie à Copenhague en août 1967
58
À Château-Thierry en mai 1968
1967- 1969
Le Living Theater à Nanterre
La rentrée se passe bien malgré les travaux constants du nouvel immeuble qui doit abriter la fac de
droit. Loïc et moi sommes dans les ailes séparées du même immeuble et nos horaires sont
différents. Nous nous voyons donc plus souvent à Montmartre qu’à Nanterre. Je suis plus dans mon
élément dans cette nouvelle fac que je ne l’ai jamais été dans le milieu coincé de la rue d’Assas.
Charles Auraix est un ami que Loïc s’est fait dans ses cours privés. Il est originaire de Vichy où son
père est pharmacien, et nous allons lui rendre visite chez lui dans le 14ème un samedi soir. Il se
trouve que Charles est un fan des Beach Boys comme moi et nous écoutons le nouvel album
“Smiley Smile” qui avait été annoncé comme un chef d’œuvre durant son enregistrement. Deux
chansons ont un énorme succès : “Good Vibrations” et “Heroes and Villains”, mais l’album en tant
que tel est plutôt décevant pour les fans qui en attendent une révélation musicale du style de
“Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band” des Beatles sorti quelques mois plus tôt. Nous voyons
Charles chez lui de plus en plus souvent le week-end.
En décembre, le Living Theater donne une représentation de “Mysteries and smaller pieces”. Ils sont
en tournée et traversent la France en camionnette pour interpréter cette pièce en anglais. Le décor
est minimaliste ou non-existant, mais leur présence est monumentale. Je suis sidéré de voir ce qui
se passe sur scène et dans la salle. Les acteurs sont partout et attaquent ma psyché de petitbourgeois. Je sors bouleversé et libéré.
Je me rends compte qu’il existe un monde intellectuel que notre culture de conservateurs cathogaullistes a réussi à garder sous son chapeau. Mon univers est remis en question. Je prends le train
pour la Gare St. Lazare avec Loïc, Maud et plusieurs autres amis. Nous nous rendons dans la
cuisine de Maud où nous essayons d’exprimer les nouvelles sensations de la soirée – ce qui est très
difficile car nous n’avons pas tous ressenti nécessairement la même chose. Il en ressort cependant
qu’aucun de nous n’est resté indifférent et que cette soirée est inoubliable.
Cette nouvelle prise de conscience instillée par Julian Beck, Judith Malina, et les acteurs du Living
Theater est le point de départ de ce qui aboutira logiquement à “mon” mai 1968. La contestation est
entrée dans ma vie en passant de Montmartre à Nanterre sans que je puisse vraiment m’en rendre
compte.
59
C’est dans cette ambiance que je prépare mon deuxième voyage au Danemark, mais des nouvelles
surprenantes m’arrivent par courrier. Minnie est tombée enceinte à la suite de l’une de nos
rencontres chez Niels, et elle vient d’avoir un avortement. Je suis mis devant le fait accompli et elle
me dit que ses parents l’ont aidée, confortée, et soignée. Je ne suis pas le bienvenu chez eux, mais
je suis quand même invité au dîner d’anniversaire de ses 18 ans ... si j’ai le courage d’y venir.
Les allers et retours au Danemark
Durant l’automne 1967, je rencontre Dominique à Nanterre, une Française exceptionnelle avec qui
je passe plusieurs nuits au 6ème étage Place Jules Joffrin. Elle est intelligente, raffinée, gentille, et
délicate, et j’ai peut-être finalement trouvé la Française exceptionnelle.
Je rencontre aussi un étudiant qui doit se rendre à Hambourg dans sa 2 chevaux pour les fêtes de
fin d’année, et qui accepte de m’y emmener avec Loïc si nous partageons les frais d’essence et de
péage. Nous partons sans avoir prévu que le temps serait un peu trop froid et enneigé pour la petite
Citroën. Nous convenons de prendre une petite route peu fréquentée pour traverser la forêt des
Ardennes, mais la route n’a pas été nettoyée et la neige est épaisse. Nous sortons donc de la
voiture pour mettre les chaînes que notre ami avait heureusement apportées avec lui dans son
coffre ... lorsque des loups se mettent à hurler au loin pour annoncer la tombée de la nuit. Un
camion descend la colline à grande vitesse en glissant de travers et nous avons tout juste le temps
de nous réfugier sur le côté de la route en nous enfonçant dans la neige. Nous faisons demi-tour et
retournons à la route principale que nous suivons jusqu’à Hambourg en nous relayant au volant.
Loïc et moi prenons le train / ferry / train jusqu’à Copenhague.
Niels était prévenu et nous allons coucher chez lui. Son appartement au 4ème étage est petit, il n’y
a pas d’eau chaude, et les toilettes sont dehors au rez-de-chaussée ... mais nous sommes contents
d’être à nouveau ensemble. Nous cuisinons des pâtes que nous mangeons avec du jambon car
nous ne pouvons pas nous permettre d’acheter mieux avec nos francs qui ne valent pas la moitié
des krones, les couronnes danoises en circulation.
Le point important de mon agenda, bien sûr, est de me rendre au dîner d’anniversaire familial de
Minnie. Je ne suis pas à l’aise mais je fais de mon mieux pour n’en laisser rien paraître,
particulièrement quand son père me demande de porter un toast au moment du gâteau. Je félicite
Minnie pour son entrée dans le monde adulte, et son père me remercie de mes propos.
Après le repas, son père m’amène dans la cuisine pour me parler brièvement. Ce monsieur importe
des aliments en boîtes de conserves qu’il fait venir d’Amérique Latine où il se rend souvent. La mère
de Minnie est divorcée et remariée avec lui. Ils ont deux très beaux enfants, et Minnie est donc sa
belle-fille qu’il a toujours traitée et aimée comme sa propre fille. Cet homme rationnel comprend très
bien ce qui s’est passé et ne m’en veut pas. Il me demande de comprendre aussi que je ne peux
plus rester chez lui, même s’il sait ne pas pouvoir empêcher Minnie de me revoir si et quand elle le
désire. Je suis très touché par la franchise et la beauté des propos de cet homme qui a toujours été
extraordinairement gentil avec moi.
Je revois Minnie de temps en temps, mais son amour pour moi est mort avec l’avortement – ce
qu’elle m’explique au son de “John Wesley Harding”, le nouvel album sobre de Bob Dylan. Je
comprends et j’accepte, même si mon cœur en souffre profondément. Nous marchons longuement
dans le paysage enneigé qui longe le lac gelé, mais il m’est impossible de réparer l’irréparable.
Nous continuerons de nous écrire mais nous ne nous reverrons plus.
Pour me réconforter, Niels et Loïc me sortent en ville et nous buvons beaucoup de bière. Niels me
présente une de ses amies, Lisbet, avec qui je m’entends bien et qui m’invite à venir chez elle à
mon prochain passage. Loïc et moi rentrons à Paris en train.
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Je retrouve Dominique à Nanterre et apprends que son père est décédé entre Noël et le jour de l’an.
Elle vient me voir chez moi pour que je la console mais je ne sais pas m’y prendre et ne suis pas à
la hauteur. Je ne me pardonnerai jamais mon insensibilité que je regretterai pour le reste de ma vie.
Mon erreur avec Dominique me déprime et je décide de retourner au Danemark pour les vacances
scolaires de février. Loïc décide de me joindre, et Maud me demande si elle peut venir avec nous.
Je peux rester chez Lisbet et Loïc chez Niels, mais il va falloir trouver un endroit pour Maud – ce qui
ne devrait pas être un problème. Annick nous accompagne à la gare et me demande doucement à
l’oreille de lui promettre de prendre soin de sa fille. Je lui en fais la promesse, et le train part pour ce
long voyage de 20 heures.
À Copenhague, Loïc se rend chez Niels et Lisbet nous emmène chez sa mère pour que Maud
puisse y passer la nuit. Maud est très fatiguée et a mal au ventre. La mère de Lisbet lui sert un verre
de schnaps qu’elle doit boire cul sec. Maud s’écroule rapidement et s’endort pour douze heures.
Lisbet et moi allons chez elle à Holte, une ville de banlieue. Sa chambre se trouve au 1er étage d’un
entrepôt de bière Tuborg dont son frère est le gérant, et je dors littéralement au-dessus de milliers
de caisses de bière !
Au matin, Lisbet et Niels trouvent une solution pour Loïc et Maud. L’appartement d’un très joli
mannequin danois est libre pour plusieurs jours, et ils pourront ensuite coucher dans une
communauté d’étudiants.
Je ne vois pas beaucoup Loïc et Maud durant ce séjour car je passe le plus clair de mon temps à
batifoler avec Lisbet au-dessus de la réserve de bière. Bien que la vente de bière soit interdite après
minuit, les amis viennent parfois frapper discrètement à la porte en plein milieu de la nuit pour
supplier le frère de Lisbet de leur passer une ou deux caisses à charge de revanche.
Le temps de rentrer à Paris arrive et je retrouve Loïc et Maud à la gare pour notre retour en train. La
traversée de jour de l’Allemagne nous paraît particulièrement longue. Annick est à la gare, soulagée
et heureuse de voir sa fille revenir saine et sauve.
Londres
Loïc et moi décidons de passer les vacances de Pâques 1968 à Londres et d’y aller en stop. Je le
retrouve chez lui tôt le matin. La radio joue “Lady Madonna” des Beatles. Nous prenons un train de
banlieue à la Gare du Nord jusqu’au dernier arrêt. Nous nous mettons en bord de route. J’ai envie
de pisser mais c’est toute une histoire pour ouvrir la braguette de mon Levi’s neuf. Ce jeans me
serre un peu trop les fesses. Je viens de l’acheter au Marché aux Puces de Saint Ouen et lui ai fait
subir un régime d’eau de javelle et de sel pour délaver la couleur neuve – mais il a rétréci. C’est bien
évidemment au moment où je me soulage dans la nature qu’une voiture s’arrête pour Loïc.
Notre chauffeur, un Noir africain, se rend à Beauvais pour affaires et veut bien nous laisser sur la
route du nord à la sortie de la ville. Un jeune s’arrête en deux chevaux et nous dépose à la gare d’un
bled perdu où une Micheline peut nous emmener à Calais. Il pleut, il fait froid, et c’est un vrai bide.
Nous arrivons à Calais à 11:30 heures du soir. Le chef de gare nous explique que les bateaux pour
l’Angleterre ne partent pas de la ville mais de Calais-Maritime, qu’il n’y a plus de train avant le matin,
et que de toute façon il n’y a pas de bateau avant demain midi. Il nous montre la porte car il va
fermer la gare. Merde de merde.
Calais, c’est pas drôle. Mais de nuit quand il gèle et qu’on n’a pas d’endroit où dormir, c’est
déprimant. Les hôtels, restaurants et magasins sont fermés, et nous errons comme des chiens
perdus. Nous nous trouvons devant un commissariat de police où nous entrons pour demander s’il
nous serait possible de passer la nuit assis sur des chaises près du radiateur. Visages stupéfaits ...
rires stupides ... mise à la porte immédiate.
61
En marchant au hasard des rues, nous rencontrons un Anglais ivre qui répète : “La France c’est une
salope, les Français sont des cons. La France c’est une salope, les Français sont des cons ...”. Il
nous offre une cigarette et une rasade de whisky pour nous réchauffer, et nous avoue avoir battu
une prostituée à Paris et que la police lui a donné 24 heures pour quitter le territoire. Il a fait les
hôtels, et ils sont tous pleins. Son idée de génie est de trouver une maison vide, casser une fenêtre,
et s’installer pour la nuit. Nous lui disons au revoir et faisons demi-tour.
Dans une rue déserte, nous décidons de coucher par terre entre deux arbres. Nous sortons nos
sacs de couchage et nous allongeons ... et il se met à neiger. Merde de merde de merde. Une
voiture de police passe. La 4L s’arrête et les flics nous observent à la lumière de leurs phares
jaunes. Ils doivent être probablement pliés de rire au chaud dans leur voiture, et s’en vont après
quelques minutes.
Nous ne pouvons pas rester là dans la neige et voyons le garage privé d’une entreprise. Nous
sautons la barrière et allons nous coucher sur le ciment d’une place de parking vide abritée. Le sol
est gelé. Nous doublons nos sacs de couchage et dormons dans les bras l’un de l’autre.
Un café ouvre et le bruit nous réveille à 5 heures. Nous sommes les premiers clients: café, cognac,
tartines beurrées, et un jeu de 421 jusqu’à 9 heures. À la gare, nous attendons le fichu train pour
Calais-Maritime dans la chaleur de la salle d’attente. Steve Hanna, un Américain de San Francisco,
vient nous parler. Il est grand, mince, aux cheveux longs, au sourire charmeur, et va voir une amie
anglaise à Londres.
Le train pour Calais-Maritime et la traversée en bateau sont calmes, et il fait même relativement
beau jusqu’à Douvres.
Nous mangeons dans un café, quand il se met à neiger sur Douvres. Steve se précipite à la fenêtre
et se met à dire – comme s’il délirait – “Que c’est beau, c’est magnifique ...” À voir nos têtes, il nous
explique : “Vous ne pouvez pas comprendre. Il ne neige jamais à San Francisco, et c’est la première
fois que je vois la neige tomber sur une ville. C’est comme un rêve d’enfant ...” Je dis à Loïc : “Il
aurait dû coucher avec nous hier soir !”
Nous regardons la route de la fenêtre et il n’y a pratiquement pas de circulation. Nous achetons
deux billets de train et partons pour Londres avec lui.
Steve nous emmène chez son amie avec qui nous faisons un tour dans Hyde Park. Catherine Scott,
originaire de Newcastle-upon-Tyne, accepte de nous héberger pour la nuit. Steve s’écroule de rire
chaque fois qu’elle dit quelque chose en anglais très “proper” qui a en fait un sens complètement
différent en argot américain, généralement avec sous-entendus sexuels.
Avec Loïc, un ami, Steve Hanna ...
et Catherine Scott à Hyde Park en avril 1968
62
Le lendemain, nous appelons Jake et ses parents acceptent de nous héberger un jour ou deux.
Nous partons de chez Catherine, et Steve nous accompagne à l’entrée de la station de métro où il
pousse un “Oh, no !!!” surprenant en voyant la une des journaux. Le Dr. Martin Luther King vient
d’être assassiné. J’avoue n’avoir aucune idée de qui il est, mais la réaction de Steve est tellement
forte que je comprends que ce Dr. King doit être un personnage important de la scène politique
américaine.
Nous nous promettons de nous revoir à Paris où sa sœur Kathy habite. Elle est mariée et a un
enfant en bas âge. Nous ne le savons pas encore mais Steve et Kathy prendront une place
importante dans nos vies.
Les parents de Jake nous reçoivent très gentiment. Ils ont une chambre prête pour nous dans leur
maison de banlieue “semi-detached” typique à Eastcote Ruislip. Jake nous emmène rencontrer ses
amis dans un pub voisin, et nous allons ensuite dans une “party” privée de jeunes du coin. Me voici
donc finalement entouré de mods comme je me les suis toujours imaginés dans le style des Small
Faces avec musique forte, bière à volonté, mode de Carnaby Street, filles belles et distantes à la
fois.
Le père de Jake accepte de lui prêter sa Triumph pour qu’il puisse nous emmener faire un tour à
Londres. Comme il conduit à droite, je suis assis à gauche, position qui m’est naturelle pour passer
les vitesses. Je lui propose donc de le faire quand il embraie. La vie est belle, le soleil brille même
s’il ne fait pas chaud, et les Beatles chantent “Baby, you’re a rich man too” à la radio. Une fois, je
passe une vitesse un peu trop tôt en anticipant son embrayage, et la boîte de vitesse grince à faire
peur. Nous arrêtons cette plaisanterie immédiatement en remerciant la bonté divine de n’avoir rien
cassé.
Après le second petit déjeuner british – œufs frits, haricots blancs à la sauce tomate, sardines, et thé
– Loïc et moi reprenons le train de banlieue pour Londres avec les adresses utiles que Jake nous a
données. Deux de ces adresses s’avèrent particulièrement importantes. L’une est celle d’un club
ouvert jusqu’au petit matin, et l’autre celle d’un centre où les indigents peuvent dormir gratuitement.
Nous allons au club le premier soir. Tim Buckley et Ainsley Dunbar y jouent toute la nuit. Tim est
dans sa période transitoire du folk au blues, et Ainsley Dunbar est avec son groupe, Retaliation, qu’il
a fondé à la suite de sa participation musicale avec John Mayall et Peter Green. Le club est plein
mais nous trouvons un espace entre deux haut-parleurs de la sono. Nous nous couchons et
dormons en musique pendant plusieurs heures. Au réveil, un film de Mae West est projeté sur un
mur.
Nous sortons du club et passons notre journée à visiter les parcs de la ville. Le soir arrivé, nous
allons dans le centre pour indigents. Pas de questions auxquelles répondre ni de formulaires à
remplir. Nous prenons deux nattes de plastique tressé que nous mettons par terre. La nuit se passe
bien mais l’odeur est insupportable. Nous décidons donc d’essayer de trouver le lendemain un “bed
and breakfast” bon marché dans les rues de Earl’s Court où il y en a soi-disant beaucoup. Nous en
visitons plusieurs, mais ils sont tous pleins. Finalement, une vieille dame nous dit avoir une chambre
à 4 lits dont l’un est déjà occupé. Je lui pose la question la plus stupide à laquelle je puisse penser
et lui demande si nous pouvons faire confiance au monsieur qui est déjà là. Elle me répond du tac
au tac, et avec juste raison : “Et lui, il peut vous faire confiance ?”
Nous payons donc la nuit d’avance et montons dans la chambre. Ce brave homme est plutôt gentil
et surpris de voir deux Français entrer. C’est loin d’être le luxe mais nous ne sommes plus dehors.
Le chauffage est réglé par un appareil à shillings qu’il faut alimenter assez souvent. Comme cet
homme n’a pas d’argent, nous acceptons de payer le chauffage. En contrepartie, il nous offre une
rasade de whisky.
Nous pouvons prendre un bain dans la salle de bain commune mais il faut aussi mettre des shillings
dans la boîte à eau chaude. C’est encore l’époque des 20 shillings par livre, des 12 pence par
shilling, et de la livre plus un shilling pour faire une guinée. Toute cette monnaie pèse très lourd et il
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faut en trimbaler une tonne pour se tenir au chaud. Nous payons un bain à notre nouvel ami avec
l’espoir que l’odeur va s’améliorer dans la chambre et, au réveil, il nous offre une autre rasade de
whisky pour se nettoyer la bouche et avoir meilleure haleine. Nous descendons prendre le médiocre
petit-déjeuner avec nos voisins de palier, et partons nous promener. Ce rituel se répète plusieurs
jours.
Nous traînons à Trafalgar Square et Piccadily Circus où des grands rassemblements de jeunes se
font sous l’œil vigilant des bobbies non armés de la police londonienne. Les pacifistes se réunissent
pour faire la promotion de la paix mondiale sous la bannière d’Oxfam, les étudiants révolutionnaires
demandent la fin de la royauté, les maoistes brandissent leur petit livre rouge, et chaque jour est
l’occasion de faire parler de soi dans une ambiance calme, organisée, et très british.
Le soir nous allons au Marquee Club voir les groupes du jour. Le vétéran John Mayall joue avec
Mick Taylor qui est en train de finir deux années de tournées avec les Bluesbreakers sans se douter
qu’il est sur le point de remplacer Brian Jones dans les Rolling Stones. Le bassiste original du
groupe, John Mc Vie vient de quitter les Bluesbreakers pour former Fleetwood Mac avec Mick
Fleetwood, Jeremy Spencer et Peter Green, mais il fait une visite surprise au Marquee et prend la
basse pour jouer la deuxième partie du concert au grand plaisir du public. Et le batteur, Keef Hartley,
ne sait pas qu’il est sur le point d’être viré des Bluesbreakers mais qu’il jouera avec son nouveau
groupe au festival de Woodstock un an plus tard.
Nous voyons aussi au Marquee un concert du Jeff Beck Group. Le public est venu écouter la guitare
de Jeff et est surpris de découvrir un nouveau chanteur extraordinaire : Rod Stewart. Le bassiste est
un autre inconnu, Ron Wood, qui fera une carrière monumentale avec les Faces, Rod Stewart, et les
Rolling Stones.
Finalement, un homme de scène spectaculaire, Arthur Brown, “enflamme” l’esprit du public du
Marquee avec son spectacle hallucinant et incendiaire du “Crazy World Of Arthur Brown” durant
lequel je crains que la coupe de feu qui brûle sur sa tête ne mette le feu à la banderole du Marquee
au-dessus de la scène.
Lorsque Loïc décide de rentrer à Paris en train avec Steve, j’appelle Linda, la fille du dentiste, qui
accepte de m’héberger. Ses parents sont partis explorer l’Australie où ils ont l’intention de
s’expatrier – ce qui n’est ni du goût de Linda ni de sa sœur Gina. C’est la première fois que je vois
Linda depuis Lübeck et elle me dit qu’Heike et sa famille se portent tous à merveille et qu’ils ont
gardé un excellent souvenir de notre passage.
Je me rends à Portobello Road pour voir si je peux travailler au magasin de vêtements à la mode,
mais “I Was Lord Kitchener’s Valet” a fermé pour être remplacé par “In Junc Dog”, un magasin
similaire. La gérante belge m’offre un salaire quotidien de 10 shillings plus 1 shilling de commission
sur chaque livre vendue. À la fin de la journée, je touche 3 livres et rentre chez Linda.
Gina, la sœur de Linda habite dans le quartier et nous allons lui rendre visite après le dîner. J’ai
toujours eu l’impression que Gina ne m’aime pas et je suis surpris de cette invitation soudaine. Linda
m’explique que Gina a un sens de l’humour spécial que je ne comprends peut-être pas. Après
plusieurs boissons, Gina m’invite à dormir chez elle. Je ne comprends pas ce qui se passe, la
remercie, et pars avec Linda qui me demande pourquoi je ne veux pas passer la nuit avec sa sœur.
Je lui explique que c’est avec elle que je veux être. Linda me répond que, comme elle n’est pas en
condition de faire l’amour avec moi ce soir-là, elle s’était donc arrangée avec Gina pour que je passe
la nuit avec elle, et que maintenant – à cause de mon manque d’intuition – tout le monde est
perdant !
Autant rentrer à Paris.
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Mai 68 à Nanterre
Loïc et moi allons voir Steve chez sa sœur Kathy qui est mariée et a un enfant. Laurent Kaltenbach
est un architecte spécialisé en énormes structures gonflables. Ils nous invitent à dîner chez eux et
nous introduisent à la contre-culture de San Francisco où Kathy et Steve ont grandi. Ils jouent des
disques du Grateful Dead et du Jefferson Airplane, et un magnifique portrait photo du Grateful Dead
est accroché dans la cuisine. Pig Pen m’impressionne.
Grâce à Kathy et Laurent, je me rends compte que la contestation grandit partout. Ils me parlent des
problèmes à l’Université de Berkeley près de San Francisco, et de ceux de l’Université de Columbia
à New York. Je leur parle de Nanterre, des manifestations à Londres, et des Provos d’Amsterdam.
La révolte gronde, mais autant les étudiants américains se sont ralliés contre la Guerre du Vietnam,
autant il est difficile de discerner un focus de contestation chez les étudiants français.
La fin de l’hiver se passe sans problème, mais le printemps devient brusquement agité lorsque, le
22 mars, un groupe de 142 étudiants menés par Daniel Cohn-Bendit prend la salle du conseil des
professeurs de la fac d’assaut, et démarre ainsi un processus de contestation qui passe de la parole
à l’action. Le groupe adopte le nom de “Mouvement du 22 mars”, et le doyen Pierre Grapin laisse
des flics en civil s’installer dans le sous-sol de la fac pour surveiller les contestataires de l’intérieur.
La parano s’installe. Les graffitis sur les murs annoncent “Sous les pavés la plage”, “Les murs ont la
parole”, “Quand on est con on est con, mais quand on est militaire on est encore plus con”, et “La
vérité saute aux yeux comme un pavé à la gueule d’un flic”. Les classes sont déstabilisées et les
rumeurs courent. On nous annonce qu’un groupe de fachos arrive en camions pour venir casser du
gauchiste. Les bulldozers de l’immeuble en construction sont placés en V à l’entrée du campus pour
les écraser au passage, et une grue est chargée d’objets lourds à faire tomber sur les camions
arrêtés par les bulldozers. L’anxiété règne mais les fachos ne viennent pas. Un vrai roman ...
Pour se préparer aux attaques éventuelles des flics du sous-sol, les barres de fer forgé qui
protègent les carreaux des portes sont dévissées aux trois quarts afin de pouvoir rapidement trouver
des armes de défense en cas d’attaque sournoise. Le café principal du bidonville voisin sert de lieu
de réunion pour nos discussions animées sous la bénédiction des résidents qui ne sont ni pour la
police ni pour l’extrême droite à cause des séquelles de la guerre d’Algérie.
La cafétéria et plusieurs salles de classe sont utilisées par des “comités révolutionnaires”. Danny
Cohn-Bendit s’est mis à une table dans le hall de grand passage afin de pouvoir donner les
dernières informations sur les réunions en cours et à venir.
Je vais à une de ces réunions dans la Salle 52. Il n’y a plus de serrure à la porte qui a été défoncée
tellement de fois que le bureau du doyen ne se donne même plus la peine de la réparer. La fumée
des cigarettes plane comme une auréole au-dessus des têtes. À leurs vêtements, on peut
reconnaître ceux qui ont déjà plongé et ceux qui n’ont pas encore osé sortir du cocon familial – ce
qui n’empêche pas les “politiques” de me considérer comme un marginal puisque je leur ai déjà dit
que je ne tenais pas à être endoctriné ni à faire partie de quelque mouvement politique que ce soit.
La liberté individuelle est tout ce qui m’intéresse, et je constate que ces mouvements
“révolutionnaires” adoptent de plus en plus une attitude paramilitaire.
Une étudiante propose que les étudiants qui se disent “du mouvement” laissent tomber leurs plans
de vacances pour aller travailler en usine afin de développer une vraie relation avec “nos camarades
ouvriers”, et pour créer une confiance mutuelle à long terme.
Danny Cohn Bendit l’engueule pour vouloir faire du Simone Weil ... cette question est complètement
absurde puisque nous ne sommes pas et ne serons jamais des ouvriers ... nos “camarades
ouvriers” ne sont pas et ne seront jamais des étudiants ... les “camarades ouvriers” prennent eux
aussi des vacances ... etc. Par contre, il est évident que, si tout le monde disparaît dans son coin
pendant 3 mois, la récupération du gouvernement et de la police sera totale et qu’il ne restera rien
du Mouvement du 22 mars – sans parler de ceux qui seront en prison ou appelés à faire leur service
militaire. C’est pour ça qu’il faut agir maintenant !
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Un “camarade étudiant” entre dans la salle précipitamment et annonce que les “camarades de la
Sorbonne” viennent de prévenir par téléphone qu’une manif va commencer sous peu et que les
“camarades de Nanterre” sont priés de s’y joindre immédiatement. La cinquantaine de présents
sortent de la salle pour se rendre à la Sorbonne aussi rapidement que possible.
La Salle 52 est vide. Il ne reste que les graffitis politiques et pornos aux murs. La fumée s’éclaircit et
le silence est revenu. Il y a eu beaucoup de bruit mais rien n’a vraiment été dit. C’était juste une
prise de conscience.
L’agitation grandit à une vitesse incontrôlable. Lorsque le doyen Pierre Grapin décide de fermer
Nanterre, nous joignons les manifs des rues du Quartier Latin à temps complet. Il n’y a rien d’autre à
faire puisque la fac est fermée. Des étudiants se rendent dans des usines pour essayer d’organiser
des grèves, mais les syndicats s’y opposent en essayant de contenir la situation. Des grévistes
sauvages commencent à saboter des chaînes de production, les patrons appellent la police, le tout
dégénère, et il y a maintenant des ouvriers dans la rue.
Les manifs s’agrandissent tous les jours, la violence augmente, et les pavés des rues servent à
construire des barricades. Des commissariats de police sont attaqués aux cocktails molotov, et les
tactiques d’évasion que j’ai apprises durant les manifestations spontanées qui suivaient les concerts
de rock à la sortie de l’Olympia me sont bien utiles. Il faut cependant s’adapter aux nouvelles
circonstances : les résidents jettent de l’eau de leurs fenêtres sur la fumée des gaz lacrymogènes en
croyant les dissiper – à tort ou à raison – et les trottoirs deviennent très glissants pour les semelles
de mes “desert boots” Clarks. Il faut donc que je change de chaussures.
La Ville de Paris commence aussi à goudronner les rues pavées pour empêcher que les barricades
ne montent trop vite. Il suffit cependant de couper le goudron et de le tirer à plusieurs pour que les
pavés attachés se lèvent en rubans. L’ingéniosité est la mère de l’invention déclare Frank Zappa.
Je rencontre mon père à la sortie d’un métro du Quartier Latin. Le gaz lacrymogène est dans l’air,
les gens toussent, les barricades montent, et les cailloux volent. Je suis surpris de le voir en blue
jeans, le pantalon qu’il m’a interdit de porter pendant toute mon adolescence pour être l’uniforme
des voyous et des blousons noirs. Est-ce que mai 68 le dévergonde lui aussi ? Qu’est-ce qu’il va
s’inventer d’autre ? Se mettre une boucle d’oreille ? Je lui demande ce qu’il est venu faire ici, il me
répond simplement : “Je suis venu voir ce qui passe ... comme toi”. Nous n’en reparlerons pas.
La Butte Montmartre se déstabilise aussi. En descendant les marches de la rue du Mont Cenis pour
rentrer chez moi avec Loïc, je sens un grand coup dans le dos. Loïc comprend ce qui se passe et
part en courant dans une rue latérale. Surpris par ce coup soudain, je me retourne et vois une
bande de voyous – dont certains me sont connus Place du Tertre. J’essaie en vain de m’expliquer.
Je n’ai pas le temps de finir ma première phrase que l’un d’eux m’attrape par les cheveux, me traîne
vers une voiture pour me cogner la tête dessus jusqu’à ce que je perde connaissance. Quand je
reprends mes sens, je suis assis sur le trottoir contre le mur d’un immeuble, entouré de passants qui
m’ont tiré là alors que la bande de voyous part en courant. Je rentre chez moi, le visage égratigné,
et fais de mon mieux pour avoir l’air cool sans parler de ce qui s’est passé.
Le lendemain, je vais à Nanterre et – à voir ma tête – les autres pensent que j’ai gagné mes galons
sur une barricade. J’ai beau essayé de dire la vérité, personne ne me laisse parler et tout le monde
m’invite à boire un verre. Je laisse faire, car c’est plus facile, et je me laisse bercer par les
compliments.
Je monte à Place du Tertre deux jours plus tard et rencontre le “chef” de la bande de voyous à La
Crémaillère. Je lui demande des explications et nous sortons de La Crémaillère pour marcher autour
de Place du Tertre pendant que sa cohorte reste à l’intérieur. Il m’explique que c’était une erreur. Un
de leurs jeunes frères s’étant fait maltraité par un “cheveux longs”, la bande s’est réunie, est partie à
la chasse, nous a trouvés et vengé l’un des leurs.
66
Alors que nous sommes en train de marcher autour des chevalets des peintres, nous tombons nez à
nez sur mon père en promenade anodine. Je les présente l’un à l’autre, et le “chef” en est très
agréablement surpris. Mon père s’éloigne, le “chef” et moi retournons à La Crémaillère et, à la
grande surprise de ses “soldats” qui attendent l’ordre de me sauter dessus, il m’invite à boire un
verre qu’il paie de sa poche. Ceci règle ma sécurité dans le quartier pour un bon moment.
Un jour de casse généralisée près du Pont St. Michel, je reconnais des membres de cette bande en
train de lancer des cailloux sur un groupe de CRS. Je sais que nous allons encore déguster à cause
d’eux mais je ne dis rien et m’éloigne sagement. Il est évident que le mouvement d’étudiants de mai
1968 n’a aucun contrôle de qui fait quoi au compte de qui.
Le père de Loïc lui déclare directement qu’il lui interdit “d’aller souiller notre nom sur des barricades”.
Mais une photo dans Paris Match montre Loïc en double page en train de courir dans la rue avec
des CRS derrière lui, et une autre du même genre sur la première page de France-Soir. Son père
annonce qu’un conseil de famille va se réunir spécifiquement pour le déshériter, mais il n’en résulte
qu’un avertissement sérieux. Loïc continue d’être Loïc et la famille s’y fait.
Les poubelles s’entassent dans la rue, de Gaulle va faire une visite surprise en Allemagne, et les
chars militaires se dirigent sur Paris. Je décide d’aller à Château-Thierry voir Andrée Arluison, une
étudiante de ma classe d’anglais. Lorsque j’arrive au café de la place centrale où elle m’a donné
rendez-vous, des jeunes du coin font circuler la rumeur qu’un Jimi Hendrix blanc est arrivé en ville.
Andrée arrive, me présente à tout le monde et il me faut répondre à toutes les questions sur ce qui
se passe à Nanterre et à Paris.
L’un de ces jeunes me propose de coucher dans sa grange. J’accepte avec plaisir et y passe
plusieurs nuits agréables. Ils organisent un méchoui dans un bois voisin le samedi, et nous passons
une nuit exceptionnelle autour d’un énorme feu. Je joue des chansons de rock anglais et américain
sur une de leurs guitares sèches, et fais aussi la connaissance du Para, un jeune qui a fait son
service militaire en tant que parachutiste mais qui se proclame maintenant non-violent. Il veut aller
visiter la Turquie en voiture et nous convenons d’y aller à 4 en août avec Jean, un type de la région,
et Loïc qui bondit sur l’occasion au téléphone.
Lorsqu’il me faut rentrer à Paris, je profite du fait que l’un deux s’y rend en voiture pour
l’accompagner. J’ai besoin de prendre mon sac à l’étage de la grange, mais mon copain est en train
d’y faire l’amour et je ne veux pas le déranger. Le chauffeur de la voiture me dit qu’il ne peut pas
attendre. Je prends mon courage à deux mains, monte l’escalier, essaye de ne pas regarder les
jambes en l’air de la très jolie jeune fille, saisis mon sac, et m’esquive aussi discrètement que
possible.
À Paris, la situation se détend un peu à la fin mai, et les examens de fin d’année sont plus
folkloriques que sérieux. Tout le monde passe et l’année scolaire est considérée comme une année
d’exception.
Des amis danois que j’ai rencontrés avec Lisbet et Niels à Copenhague décident de venir visiter la
France. Ole est celui que je connais le mieux. Il est venu avec Inge et Annette que j’avais souvent
vues à Copenhague avec Lisbet. Ole adore le vin rouge et ne sort jamais sans une bouteille de vin
dans sa musette. Je l’avais rencontré chez lui dans une fête que son père avait organisée pour
l’anniversaire de sa 3ème épouse qu’il m’avait présentée en me disant : “Ma première femme avait
23 ans quand je l’ai mariée, ma deuxième femme avait 23 ans quand je l’ai mariée, celle-ci avait 23
ans quand je l’ai mariée, et ma quatrième ...” Cette charmante jeune dame avait apparemment
l’habitude de ce genre d’introduction car elle n’y avait prêté aucune attention et m’avait simplement
demandé ce que je voulais boire avec le sourire, comme si elle n’avait rien entendu.
Après une semaine dans un petit hôtel bon marché de Montmartre, Ole me demande si je connais
quelqu’un qui pourrait l’accueillir avec son petit groupe. Alain, un de mes anciens copains de lycée,
est parti à Chécy près d’Orléans où il habite avec ses parents dans une grande maison de
campagne. Il étudie l’informatique, et Serge et moi lui avons déjà rendu visite deux fois. Je l’appelle
67
et lui explique la situation en lui garantissant que ces Danois(e)s sont des gens bien élevés et
respectueux. Son père accepte de les recevoir sur la bonne foi de ma caution.
Avec Inge et Lisbet à Paris en juillet 1968
Je les accompagne en train et m’assure que tout se passe bien pour la famille d’Alain et pour mes
amis danois. Tout le monde a l’air de bien s’entendre, il fait beau, le chien de garde observe ce
remue-ménage d’un œil qui en dit long, et je rentre à Paris pour me préparer à voyager en Grèce et
en Turquie avec le Para, Loïc, et Jean.
La Grèce et la Turquie
Nous n’avons pas d’itinéraire ni d’agenda précis. Loïc et moi allons en train à Château-Thierry et –
après la fête populaire du 14 juillet au centre culturel local – nous rencontrons Jean et le Para dont
la voiture (une vieille Simca Chambord) va devenir le centre de notre vie commune pour les 3
prochaines semaines. Loïc et Jean sont assis derrière, et je joue au copilote.
Nous partons vers l’Allemagne, traversons la Bavière et suivons une très belle route de montagne
autrichienne qui nous emmène en Yougoslavie. Nous dormons dans la voiture avant de traverser la
frontière. Nous avions pensé passer par la Bulgarie pour nous rendre à Istanbul mais nous
apprenons à la frontière yougoslave que le Congrès International de la Jeunesse Communiste doit
bientôt se réunir à Sofia. Nous ne sommes donc pas bienvenus pour visiter ce pays en même temps
... surtout avec nos cheveux longs et nos vêtements de contestataires.
Les Yougoslaves nous donnent un visa pour traverser leur pays rapidement. Il nous faut acheter des
timbres d’essence à la frontière car il ne nous sera pas possible d’en acheter sur la route. Nous
devons aussi rester sur l’autoroute qui n’a aucune bretelle de sortie en province. Cette route à deux
voies est celle des camions qui conduisent à toute vitesse en se moquant éperdument de la sécurité
routière, et les bords de route sont jonchés de camions accidentés tristement allongés sur leurs
côtés.
Skopje est le seul arrêt possible, ville qui a énormément souffert d’un tremblement de terre
dévastateur en 1963 et qui se remet petit à petit de cette catastrophe dans le contexte pseudocommuniste de Tito. Des jeunes nous suivent dans la rue et essaient de nous parler, mais ils sont
eux-mêmes suivis par deux militaires en uniforme vert olive. Le contact ne peut se faire et ces
jeunes s’en vont en nous adressant un sourire désabusé.
Nous reprenons la voiture et cherchons l’autoroute, mais nous nous trompons de sortie et arrivons
sur une route de campagne que nous décidons de suivre pour explorer les alentours en toute liberté.
Après quelques kilomètres, nous remarquons des gens assis sur l’herbe, et nous décidons de faire
une petite pause. Ces gens nous font signe de venir les rejoindre, et nous offrent gentiment du pain
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et du saucisson que nous acceptons avec plaisir. Nous ne pouvons pas vraiment communiquer avec
eux mais, avec le sourire et la bonne volonté, nous passons un moment très agréable.
Nous retournons à Skopje et retrouvons l’autoroute pour la Grèce. En descendant la montagne
après la frontière, l’air a une odeur agréable et douce de campagne méditerranéenne chaude. La
grisaille et la tristesse de cette pauvre Yougoslavie sont déjà bien loin derrière nous.
Nous nous arrêtons à Thessalonique où nous dînons dans un café local, partons chercher une plage
pour passer la nuit, et pouvons finalement nous allonger. Le soleil chaud du matin nous réveille tôt
et nous partons vers la Turquie.
Un ami de Place du Tertre avait déjà fait ce voyage, et il m’avait décrit ses impressions d’arrivée à
Istanbul. Ma curiosité est donc vive et la traversée des murs de la ville est encore plus spectaculaire
que je l’avais imaginée. L’animation, le bruit, les couleurs, et les odeurs me captivent. Je suis
content d’être finalement arrivé à ce lieu mythique.
Le Para a l’adresse d’un hôtel bon marché où beaucoup de jeunes européens viennent dormir, mais
l’hôtel est plein. Il ne reste de la place que sur le toit où nous pouvons dormir dans nos sacs de
couchage. Il n’y a ni eau courante ni toilettes, mais nous pouvons partager les toilettes communes
de n’importe quel étage – et la vue est imprenable. Le toit est presque plein, les guitaristes et
joueurs d’harmonica rendent hommage à la musique des Doors, de Cream, et des Rolling Stones.
Au coucher du soleil sur la baie, les muezzins chantent leurs appels à la prière du haut des minarets
qui nous entourent.
À la suite d’une nuit agréable en plein air, nous descendons manger au Pudim Café où le seul
disque de rock du juke-box est le 45 tours des Rolling Stones “Jumping Jack Flash” et “Child Of The
Moon” que les touristes étrangers n’arrêtent pas de jouer. Nous visitons la Mosquée Bleue proche
de notre hôtel. Situé majestueusement dans un joli parc, ce monument à sept minarets inspire le
respect et l’admiration. Nous découvrons – à une heure où l’eau est coupée dans notre hôtel – que
l’eau coule à la porte d’entrée pour que les fidèles puissent se laver les pieds. Autant se laver les
pieds ... Trois “hippies” sont allongés par terre à admirer la multitude de vitraux et décorations qui
ornent les coupoles et le dôme. Nous retournons à notre hôtel en décidant de visiter Sainte Sophie
et Topkapi le lendemain.
Mais le Para change d’avis et décide d’aller d’abord à la poste plus bas dans la rue. Au retour, nous
prenons une des entrées du Grand Bazar où nous découvrons l’atmosphère incroyable de ce
marché couvert. Le mélange des cultures installées dans les boutiques de ces 58 rues intérieures
défie l’imagination et les sens. Nous sommes constamment invités à nous asseoir et prendre le thé
pour parler de tapis, vêtements, bijoux, meubles, et articles de toutes sortes que les vendeurs offrent
à des prix qui baissent chaque fois que nous repassons. Le seul problème est que nous nous
perdons et que, lorsque nous arrivons finalement à trouver une porte de sortie, nous ne savons pas
du tout où nous sommes. Le retour à l’hôtel est une aventure et nous sommes contents de retrouver
la paix relative de notre petit toit.
Nous partons le lendemain pour l’Orient. Il faut prendre le ferry, seul moyen de transport pour la
traversée du Bosphore. Cette traversée est un microcosme avec les vendeurs de poissons frits et
une agitation permanente. Nous voici finalement en Asie et en route pour Ankara que nous visitons
rapidement avant de descendre sur Konya. La route est très belle et la traversée des villages de
montagne toujours surprenante. À un détour inattendu, les villageois laissent leurs chiens courir
après notre voiture en aboyant furieusement, le croc menaçant, et l’œil démoniaque. Nous voulons
nous arrêter pour manger dans le village suivant mais l’expérience des chiens nous a rendus
méfiants et nous attendons un bon moment dans la voiture pour voir ce qui va se passer.
À notre grande surprise, un monsieur d’une trentaine d’années vient nous accueillir ... en costume
cravate ! Il sourit, parle couramment français, et nous invite à boire le thé avec les anciens du
village. Un groupe d’hommes est réuni à l’ombre des arbres autour de tables en bois. Ils boivent du
thé, fument le narghilé, et nous invitent à nous asseoir. Notre hôte nous explique qu’il passe l’année
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à travailler dans une mine belge où il a donc pu apprendre le français, et qu’il revient passer un mois
de vacances chez lui chaque été pour y retrouver sa femme et ses enfants.
Le narghilé passe vers nous et nous y goûtons poliment. J’ai l’impression que mes poumons vont
éclater et je tousse à en crever. Nous mangeons quelques plats locaux, simples mais succulents, et
notre hôte nous invite à prendre le thé chez lui. Son épouse est habillée de couleurs vives et il nous
explique que, pendant qu’il travaille en Belgique, elle porte des habits noirs, couche seule dans une
chambre chez son père, et n’a pas le droit d’adresser la parole aux hommes du village. Quand elle
fait les courses, elle montre du doigt ce qu’elle veut acheter et paie sans rien dire. C’est la coutume,
et tout le monde comprend.
Mais aujourd’hui, c’est différent. Elle resplendit dans sa robe colorée, sourit, nous accueille
chaleureusement, et nous nous asseyons sur le sol de terre battue du salon où elle nous apporte le
thé. Elle est attirée par une bague que Loïc a achetée lors de notre bref passage à Thessalonique.
Loïc est prêt à retirer sa bague pour lui en faire cadeau, et je suis mortifié. Je connais la rivalité qui
existe entre les Grecs et les Turcs et j’ai peur de voir une erreur diplomatique exploser
soudainement. Le mari demande à Loïc de ne rien faire car il ne serait pas acceptable qu’elle puisse
recevoir un cadeau d’un autre homme. Je me sens soulagé, libéré, et content.
Ce jeune couple a 7 enfants – le nombre d’années de travail en Belgique et de brefs retours chez
lui. Comme il ne dépense rien en Belgique où il vit frugalement, tout son argent est rapatrié et il est
devenu l’homme le plus riche de son village natal. Il s’est fait construire cette maison en haut d’une
colline et possède un troupeau de chèvres et de moutons. C’est pourquoi il continue de s’habiller en
costume cravate car, bien qu’il ne soit ni un ancien ni l’autorité légale du village, il veut constamment
rappeler son importance à tout le monde.
Nous les quittons pour nous rendre à Konya et visiter la région des lacs Pisidiens. La région est
magnifique ... et nous pouvons dormir tranquillement dans les champs. Au matin, nous nous
baignons nus dans un lac. Des femmes se sont cachées derrière les buissons pour nous observer,
et elles rient de tout cœur quand nous sortons à poil de l’eau. La journée au soleil est lente et calme.
Le Para sort un carnet de notes dans un champ et nous lit des passages de sa poésie à l’ombre
d’un arbre...
Notre prochaine destination est Aphrodisias. La région offre plusieurs bains chauds naturels et nous
nous arrêtons pour en profiter. Il nous faut louer une camionnette équipée de pneus spéciaux pour
aller visiter les ruines d’Aphrodisias car les rochers pointus de la route crèveraient ceux de la Simca.
Ces conditions difficiles d’accès limitent le nombre de touristes, et nous sommes pratiquement seuls
dans l’ancien théâtre de dix mille places et le stade spectaculaire.
Encore une nuit champêtre, et direction Izmir où nous sommes contents de retrouver une route
bitumée pour notre retour à Istanbul. Nous retournons sur le toit de notre hôtel et décidons de faire
un tour en voiture le soir, mais une voiture nous suit constamment et nous ne savons pas ce que les
occupants nous veulent. Le Para s’arrête, l’autre voiture s’arrête aussi. Il sort une clé à molette du
coffre et se dirige vers eux, l’outil visible à la main. Les autres partent rapidement. Cet acte de
défense affirmé, mais dépourvu d’agressivité, de notre chauffeur “Para Pacifiste” nous surprend et
nous soulage en même temps.
Nous sommes invités à aller rencontrer des Anglais de l’hôtel voisin où nous découvrons que les
étrangers qui s’y arrêtent ne sont pas des touristes comme nous, mais plutôt des drogués accros qui
font des allers et retours en Inde et au Népal. Jean nous surprend en annonçant qu’il veut se rendre
en Inde lui aussi, et qu’il va nous quitter pour y aller en prenant un bus londonien utilisé par des
hippies anglais et en instance de départ pour Delhi en traversant l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan.
Le prix est ridiculement bas et le bus reviendra sans tarder. Jean saisit cette occasion et nous dit au
revoir. Je suis tenté d’en faire autant mais notre voyage à la dure et la claustrophobie de la voiture
m’ont donné envie de rentrer à Paris.
70
Une Anglaise et son copain, Alice et Harold, entendent notre conversation. Alice nous approche et
nous explique qu’ils essaient de rentrer à Londres et qu’ils peuvent payer leur quote-part. Le Para
accepte et nous nous retrouvons le lendemain au Pudim Café pour un dernier petit-déjeuner au son
de “Jumping Jack Flash”.
Nous partons d’Istanbul dans l’après-midi, suivons la route vers l’ouest, et arrivons près du pont
frontalier dans la soirée. Le Para nous fait part d’une rumeur qu’il a entendue à l’hôtel avant notre
départ d’Istanbul. Apparemment, un jeune officier de la police suisse des stupéfiants a suivi la route
des hippies de Delhi à Genève le mois précédent et appris ce que les trafiquants de drogue font et
par où ils passent, et les postes des frontières que nous devons traverser ont donc tous été
prévenus.
Les deux Anglais deviennent livides et avouent qu’Harold a un demi-kilo de hasch sur lui et qu’Alice
a en sa possession 7 passeports volés qu’elle a l’intention de revendre à Londres. Nous leur
expliquons qu’il est hors de question que nous passions la frontière avec eux. Ils font la proposition
suivante : nous nous arrêtons à 1 kilomètre avant le pont qui sépare la Turquie de la Grèce, Alice
enterre les passeports volés dans un champ, et Harold marche pour traverser le pont et la frontière
sans nous. S’il se fait arrêter, nous ne sommes pas avec lui, sinon il fait du stop après la frontière et
nous le prenons là.
Le Para accepte et, une fois que le fameux pont est en vue, il s’arrête et éteint les phares. Alice sort
enterrer ses passeports et Harold commence sa longue marche solitaire. C’est fou ce que le temps
passe lentement dans de tels moments, et nous sous-estimons le temps qu’il lui faut pour traverser
le pont et la frontière. Le Para démarre et nous passons Harold sur le pont après le passage de
frontière rapide pour sortir de Turquie.
À l’arrivée au poste grec, je présente mon passeport à l’immigration et le douanier sort pour me
demander froidement en anglais où nous avons caché la drogue. Il est sûr que nous en avons et il
va la trouver. Il nous dit de vider la voiture de son contenu, et il est même prêt à vider les pneus s’il
le faut. Nous commençons à retirer nos bagages et à les mettre par terre quand Harold arrive pour
se présenter à l’immigration en nous ignorant comme convenu. Nous sommes tous très nerveux.
Alice va voir le douanier, baisse son chemisier, le regarde en flirtant et lui demande combien de
temps ça va prendre avant qu’on la fouille elle aussi. La confusion règne, le passeport d’Harold est
rapidement tamponné sans qu’on lui pose de questions, et il part à pied vers la route où il va
s’installer pour faire du stop.
Le douanier vient vers Alice et veut l’emmener pour la fouiller dans son bureau. Alice se révolte et
exige qu’une femme le fasse car il est hors de question qu’elle soit seule avec lui dans ce bureau.
Mais il n’y a pas de femme pour faire ce travail la nuit. Le douanier se vexe, se fâche, prend nos
passeports qu’il tamponne violemment et nous chasse en disant de ne plus revenir. Ouf !
Harold est debout dans la pénombre à une centaine de mètres et plusieurs chiens rôdent autour de
lui. Nous le prenons, allons à Thessalonique, et laissons nos deux Anglais à un petit hôtel. Nous
partons coucher dehors sur une colline près de la ville.
Le soleil chaud nous réveille tôt le matin et le Para décide d’aller vendre son sang à une clinique de
la ville. Loïc et moi décidons d’en faire autant et, dès notre arrivée, une infirmière nous demande
une carte d’identité indiquant notre groupe sanguin. Comme nous n’en avons pas, elle prend une
goutte de sang au bout d’un doigt qu’elle pique avec une petite aiguille, et revient une demi-heure
plus tard avec un document indiquant notre groupe sanguin. Des petites femmes vêtues de noir
viennent immédiatement voir nos nouveaux documents. Elles nous prennent par le bras quand elles
trouvent le groupe sanguin qu’elles recherchent. Lorsque c’est mon tour, je me retrouve allongé sur
une civière avec une aiguille dans le bras devant ma “cliente” qui regarde – tel un vampire – mon
sang couler dans une bouteille de verre. À la fin de la saignée, elle prend la bouteille qu’elle entoure
de papier journal et sort de la clinique pour aller Dieu sait où en ville.
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Je me relève, l’infirmière me donne mon argent, et je rejoins mes deux autres “donneurs de sang”.
Nous calculons ce que cet argent représente : une semaine à Istanbul sur le toit de notre hôtel à
manger au Café Pudim ... et c’est pourquoi beaucoup de hippies font l’aller et retour entre Istanbul et
Thessalonique toutes les semaines.
Nous décidons d’explorer la côte sud de Thessalonique et descendons sur un petit village de
pêcheurs à une cinquantaine de kilomètres. Notre exubérance nous conduit à faire les fous. Je
m’assois sur le toit de la Simca et le Para conduit en zigzags au bord de la mer en essayant de m’en
faire tomber. La chute est dure mais sans trop de douleur ni rien de cassé.
Nous trouvons un petit cabanon de bord de plage où nous mangeons des assiettes de tomates et de
poisson, et buvons de l’ouzo. Nous allons rapidement découvrir que cette boisson anisée à base
d’alcool neutre est une boisson dangereuse. Au fil de l’après-midi, de plus en plus de pêcheurs
viennent au cabanon et nous offrent à tour de rôle une assiette de tomates et de poisson ainsi qu’un
verre d’ouzo que nous ne pouvons pas refuser. Nous devenons de plus en plus ivres et ils nous
invitent à danser au son du juke-box. Je n’ai jamais dansé avec un homme et je commence à
m’inquiéter de ce que l’avenir nous réserve.
Mais, avec le temps et l’effet de l’ouzo, ces pêcheurs grecs deviennent de moins en moins
menaçants. Le Para décide de faire un tour sur la plage et conduit la voiture sur un rocher qu’il ne
voit pas mais qui crève une boîte du moteur ... et une longue trainée d’huile suit son parcours sur la
plage. Ne pouvant rien y faire, tout le monde finit par s’écrouler sur la plage pour dormir. Je vomis
douloureusement dans le sable, m’allonge sur le dos, admire le magnifique ciel étoilé, et m’endors
paisiblement.
Au réveil, la tête dans le coton, nous mesurons la gravité de l’accident. Le moteur démarre mais la
transmission fait un bruit d’enfer. Il va falloir faire des réparations importantes et nous n’avons
pratiquement plus d’argent. Les pêcheurs se réveillent un par un, certains sur la plage, d’autres
dans des barques. Un mécanicien vient inspecter les dégâts et nous annonce la facture. Le positif
est que la réparation peut être faite le jour même, le négatif est que nous ne pouvons pas le payer.
Après plusieurs échanges que nous ne comprenons pas complètement, les pêcheurs nous offrent
de débarquer la cargaison de pastèques d’un bateau pour payer la réparation de la voiture.
Nous acceptons et allons vers le bateau amarré au petit quai. Je sais à le regarder que je ne vais
pas pouvoir faire ce qu’on attend de moi car le bateau n’arrête pas de monter et descendre
rapidement sur les vagues. J’ai le mal de mer rien qu’à le regarder et suis prêt à vomir. Loïc et le
Para acceptent de faire le travail sans moi et je les en remercie.
La voiture est prête le soir même et nous reprenons la route ... cette fois-ci en direction de l’Italie car
nous avons envie de voir Venise. Nous laissons la voiture dans un grand parking et prenons un ferry
pour Place Saint-Marc. Nous n’y restons qu’une journée mais profitons d’un temps magnifique pour
voir tout ce que nous pouvons. Nous passons rapidement par Vérone et Milan, prenons le tunnel du
Mont-Blanc, et arrivons brusquement dans notre terre natale.
À Château-Thierry, Loïc et moi faisons nos adieux au Para et prenons le train pour Paris où la
concierge de mon immeuble me donne les clés de la chambre du 6ème étage. Ma famille est partie
en vacances en Yougoslavie sans que mon père ne lui laisse les clés de l’appartement principal.
J’emprunte des bougies et deux porte-bougies en plastique à une voisine, et j’appelle Serge et
Didier pour dîner avec eux car je veux leur faire part des détails de ce merveilleux voyage.
Loïc nous rejoint et nous achetons une bouteille de Grand Marnier que je bois comme si c’était de
l’eau. Je deviens sérieusement ivre et Loïc me raccompagne à la porte de mon immeuble. Je monte
au 6ème et, dans mon délire éthylique, décide d’allumer les bougies. Je m’allonge et m’endors
rapidement. Lorsque je me réveille, tout paraît très sombre bien qu’il fasse jour dehors. Je me rends
compte que toute la chambre est recouverte d’une fine pellicule noire. Lorsque les bougies ont fini
de brûler durant la nuit, les porte-bougies en plastique ont brûlé eux aussi, et la fumée dégagée par
ce plastique brûlant a absolument tout recouvert de poussière noire. Je me rends compte que ce qui
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n’a pas brûlé a fondu et coulé sur la bonbonne de gaz propane dont nous nous servons pour
alimenter le chauffage l’hiver. Le risque d’incendie, voire d’explosion, m’affole et je suis sidéré par
mon imbécilité d’ivrogne.
Je me regarde dans le miroir et ne peux rien y voir car la glace est noire. Je la balaie d’un coup de
main et me vois dans un état alarmant. Mon visage est noir avec deux trainées encore plus noires
sous le nez. Je me précipite à la toilette de l’étage et me nettoie tant bien que mal. Je descends
ensuite acheter de quoi faire un nettoyage complet. J’ai trois jours avant que Lisbet n’arrive de
Copenhague pour passer une semaine avec moi, et dix jours avant que la famille ne rentre de ses
vacances en Yougoslavie.
Non seulement cette saleté noire recouvre tout, mais elle est très difficile à nettoyer. Je suis aussi
très inquiet de tout ce que j’ai respiré durant la nuit. Quand Lisbet arrive, c’est plus ou moins propre.
Je lui explique ce qui s’est passé et elle m’aide à ce que tout reluise pour l’arrivée du sous-préfet. Je
la remercie comme je peux en lui offrant la meilleure hospitalité possible.
Après le retour de Lisbet à Copenhague, Loïc et moi montons voir un coucher de soleil sur les
marches du Sacré Cœur. Je lui dis à froid : “L’an prochain, l’Amérique”. Il réfléchit et me sort un
“OK” hésitant. Nous ne connaissons personne qui soit déjà allé aux États-Unis et le projet de cette
aventure nous intimide.
Deux semaines plus tard, bien après que la vie est redevenue normale Place Jules Joffrin, je reçois
un appel téléphonique de Jean qui avait pris le bus anglais d’Istanbul à Delhi. Il a fait un voyage
exceptionnel et est bien rentré. Je le félicite, mais mon cœur n’y est pas car ma tête est déjà en
Amérique.
Le DUEL à Nanterre
Comme la rentrée a été reculée de quelques semaines pour des raisons techniques
d’administration, j’ai le temps de faire ce que je veux. À mon retour de Turquie – et avant que je ne
mette le feu aux porte-bougies – je trouve dans la chambre du 6ème une note de Myriam qui
m’annonce que Transcar a besoin d’assistants. Cette société de tourisme organise des groupes de
voyage extrêmement nombreux vers l’Angleterre et l’Allemagne pour les organisations de vacances
studieuses du genre de l’OVSE que j’avais connue de 1963 à 1967.
J’appelle Simon Dayan, le directeur du département des opérations de la société, et je me rends à
son bureau pour un rendez-vous initial. Simon me dit avoir besoin de beaucoup d’assistants dans
les gares parisiennes pour les retours de la fin août, et il m’inscrit dans son registre.
À la Gare du Nord, plusieurs trains remplis de jeunes reviennent de leurs séjours d’un mois en
Angleterre. Les parents attendent fiévreusement de revoir leur progéniture et commencent à
pousser le cordon du quai du premier train. Pour des raisons évidentes de sécurité, j’ai l’ordre de ne
laisser entrer personne sur le quai avant l’arrêt complet de la locomotive mais, dès que les parents
voient le train approcher, ils se précipitent en troupeau sauvage et me bousculent au passage. Je
tombe sur des caisses, et l’antenne du talkie-walkie de la société se casse contre le mur.
J’explique ce qui s’est passé à Simon et il me remercie pour avoir gardé mon calme. Ceci est le
début de 4 années d’assistanat pour Transcar dans les gares, les trains, les aéroports, les ferries,
les autobus etc. durant l’été et les vacances de Pâques. Avec l’expérience, Simon me délègue plus
de responsabilités et je peux même engager des ami(e)s à la journée.
Lorsque je retourne à Nanterre pour commencer l’année qui doit se terminer par le DUEL (Diplôme
Universitaire d’Études Littéraires), l’atmosphère a complètement changé. On entend dire qu’une
compagnie de gendarmes mobiles campe près de la fac pour réagir rapidement en cas de
problème. Histoire de voir combien de temps ça leur prend, un groupe se forme pour jeter des
pierres à la fenêtre du bureau du doyen et, en effet, la maréchaussée arrive en moins de vingt
73
minutes pour fermer les locaux. Ceci a le mérite d’arrêter le fonctionnement normal de la fac à
volonté dans une ambiance folklo car, à chaque fois que les uniformes arrivent, un étudiant joue des
hymnes militaires d’appel au réveil, à la soupe, etc... sur une sono puissante qu’il a montée dans sa
chambre de la Cité Universitaire en mettant ses haut-parleurs à la fenêtre.
On commence à voir traîner des gens qui n’ont rien à faire sur le campus universitaire. J’y vois
Simon Green, l’Anglais aux yeux fous, que j’avais connu sur la Butte et qui avait passé une nuit chez
moi au 6ème étage. Lui n’est pas dangereux et plutôt sympa, mais certains sont patibulaires.
Comme les oiseaux migrateurs, ils vont disparaître avec l’arrivée du froid.
Je me retrouve dans une classe de têtes nouvelles où il n’y a pratiquement que des filles. Ceci n’est
pas pour me déplaire mais je suis désolé d’avoir perdu Florence en cours de route. Florence est une
fille très jolie et séduisante qui venait souvent chez moi avant les cours du mercredi après-midi pour
que nous puissions préparer nos classes ensemble. Nous prenions ensuite sa voiture pour aller à la
fac. Le frissonnement de ses bas m’excitait lorsqu’elle embrayait pour changer de vitesse. Nous
arrivions parfois en retard – ce qui faisait jazzer – mais, à mon grand regret, rien ne s’est passé
entre nous.
Cette nouvelle classe est pleine de jolies filles, et mes antennes se dressent donc naturellement.
Cependant, je ne comprends pas pourquoi j’ai été transféré d’une classe à l’autre et je me rends au
secrétariat pour poser la question. En y entrant, je vois qu’une nouvelle machine vient d’être
installée. Un gros cylindre tourne très vite au milieu d’une grande boîte en plastique en faisant un
boucan infernal. Ce cylindre est recouvert d’une feuille de papier sur laquelle une aiguille ancrée
imprime des points. La secrétaire m’explique que cette machine révolutionnaire permet de transférer
une image par fil téléphonique de n’importe où au monde à ce bureau. Il ne faut qu’une demi-heure
pour reproduire une photo de la taille d’une feuille de papier. La reproduction n’est pas précisément
de la même qualité que l’original, mais il nous est en effet possible de commencer à voir la photo
d’un visage. Je regarde l’arrivée de mon premier fax. On n’arrête pas le progrès !
Après cette démonstration spectaculaire, je pose ma question à la secrétaire qui me regarde avec
un sourire amusé. Le fait est que certaines filles s’étaient plaintes qu’il n’y avait pas assez de
garçons dans leur classe, qu’elles avaient donc analysé ce qui se passait dans les autres, et avaient
demandé à ce que certains noms de garçons soient transférés dans la leur afin qu’il y ait une
meilleure balance. Rassuré et ravi, je remercie la secrétaire et me demande quelles peuvent bien
être celles qui avaient ressenti un manque d’hommes dans leurs vies ...
Comme il n’y a strictement rien à faire dans cette banlieue perdue, on ne peut passer son temps
qu’à l’un des deux cafés du bidonville où les filles n’aiment pas beaucoup aller, manger au
restaurant universitaire, ou papoter dans la cafétéria. Un groupe d’étudiants décide d’y organiser
une fête pour que les résidents de la cité universitaire puissent se rencontrer. Je décide d’y aller et
j’y rencontre Anne Pargoud, une étudiante du département d’anglais inscrite dans une autre classe.
Anne habite à Boulogne, une ville de banlieue ouest, et est l’aînée de 3 sœurs et 2 frères. Ses
parents sont des catholiques super conservateurs, mais ils sont toujours très aimables avec moi,
même s’ils n’aiment pas beaucoup les changements sociaux qui se passent autour d’eux. Anne est
assez rebelle et se prête volontiers à la découverte d’idées nouvelles. Elle et moi passons de plus
en plus de temps ensemble à Nanterre et en ville.
Laurent et Kathy nous invitent à passer une semaine chez eux pour qu’Anne et moi puissions mieux
nous connaître. C’est un moment idyllique. Laurent et Kathy sont des hôtes exceptionnels.
Une grosse production de film vient s’installer sur le campus universitaire vers la fin octobre. Ce film
décrit une histoire d’amour entre un garçon rescapé du “Printemps de Prague” et une fille de mai 68
à Nanterre ... donc l’exploitation commerciale d’une situation qui nous touche à cœur. Les rapports
entre les comités d’étudiants et les producteurs sont tendus dès le départ, mais un consensus se fait
sur les détails de rémunération des figurants et autres points de la logistique du tournage. Le bureau
du doyen est absent de ces négociations.
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Je me porte volontaire comme figurant et découvre avec plusieurs autres étudiants le moyen de me
faire payer double : il faut faire la queue le matin pour s’inscrire avec son numéro de sécurité
sociale, passer la journée à travailler, et refaire la queue le soir pour se faire payer sur la base du
numéro de sécu. Donc, si on vient assez tôt le matin pour faire partie des premiers à s’inscrire, il
suffit de retourner à la fin de la queue et s’inscrire de nouveau avec un nouveau nom et un nouveau
numéro de sécu. Pour être payé deux fois le soir, il suffit de faire la queue deux fois. Le tout est de
se rappeler le nom et le numéro de sécu d’emprunt que j’écris sagement sur un pense-bête.
À sa sortie, le film est considéré comme un navet par les critiques, et il est très rapidement retiré de
l’affiche du seul cinéma où il passe. Une de mes amies me dit avoir vu ma tête et celle de Loïc sur
une photo publicitaire affichée à l’entrée du cinéma, mais je ne me donne même pas la peine d’aller
la voir. Par contre, la double paye me permet d’aller à Copenhague durant les vacances de fin
d’année.
Le dernier stop au Danemark
Je trouve des vols pour étudiants très bon marché – bien moins chers que le train – sur la
compagnie aérienne danoise Sterling, et je me rends chez Lisbet en avion pour Noël.
J’emmène Lisbet le matin à sa gare de banlieue de Holte. Elle travaille à Copenhague. Je passe la
journée à écouter les Doors, Cream et Bob Dylan, et à lire ce qu’il y a en anglais car il n’y a rien à
lire en français. Je finis par trouver ces journées longues, et Niels m’obtient un emploi dans une
fabrique de rideaux à Copenhague. Comme je n’ai pas de permis de travail, il me faut donc arriver
très tôt le matin et partir tard le soir afin de n’être vu par personne. Je suis au sous-sol toute la
journée et les commandes m’arrivent d’en haut par un tuyau. Je coupe les tringles à la longueur
requise et installe les poulies et câbles qui permettront d’ouvrir et fermer les rideaux à volonté.
Ma carte de transport d’ouvrier banlieusard de Holte à Copenhague en décembre 1968
Trois jours plus tard, j’en ai plus qu’assez. Il est évident que ce n’est pas pour ça que je suis venu à
Copenhague. Je décide donc d’aller au bureau d’immigration pour y faire une demande d’asile
politique, ce qui provoque le fou rire général. Un Français demande le droit d’asile ! Quelle en est la
cause ? Qui me persécute pour quoi ? Je leur parle du service militaire obligatoire que je ne veux
pas faire, et ils me raccompagnent sans cérémonie à la porte de sortie avec demande courtoise de
ne plus revenir leur casser les pieds.
Je reprends mon avion pour Paris en faisant escale à l’aéroport de Gatwick. Il neige sur la piste et je
pense à ce matin magnifique où le soleil s’était levé sur la rosée matinale des champs avoisinants
alors que je marchais de Croydon à Brighton en chantant “Sloop John B.” avec des centaines
d’Anglais pour une levée de fonds d’Oxfam ...
De retour à Paris, je retrouve Anne et passe beaucoup de temps à Nanterre avec elle, Térésa (une
étudiante d’origine italienne), Simon (l’Anglais aux yeux fous), Loïc ... et Detlef, un ami allemand de
Berlin que j’avais connu en Angleterre durant mes séjours de vacances studieuses avec l’OVSE.
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Nous décidons d’aller visiter le Château de Compiègne et embarquons à 6 dans la voiture de Detlef.
Une fois arrivés, nous allons directement au wagon de la signature de l’armistice de la Première
Guerre Mondiale en 1918. Notre petit groupe représente la France, l’Angleterre, l’Italie et
l’Allemagne, et nous sommes conscients de ce que nous représentons dans l’histoire récente de
nos pays, et la chance que nous avons de vivre dans une époque de paix.
Une dalle sombre attire notre attention. C’est la Dalle Centrale sur laquelle est inscrit le texte suivant
très humiliant pour l’Allemagne : “Ici, le 11 novembre 1918 succomba le criminel orgueil de l’empire
allemand vaincu par les peuples libres qu’il prétendait asservir”. Sur le côté de la dalle, se trouve
une note expliquant la fracture que l’on peut observer si on y prête attention. Hitler fait signer
l’armistice de 1940 dans le wagon de l’armistice de 1918 qu’il emporte ensuite à Berlin avec la dalle.
En 1945, avec l’arrivée des alliés, Hitler fait brûler le wagon et la dalle est endommagée. Un autre
wagon de la même série remplace donc maintenant l’original brûlé, et la dalle centrale a retrouvé sa
juste place avec une note d’explication condamnant le manque de respect d’Hitler pour cette dalle
historique.
Cette note négative n’est pas ce dont l’Europe a besoin au moment où nos gouvernements
respectifs organisent l’Union Européenne, et nous partons de là en haussant les épaules. Autant
rentrer faire l’amour à Nanterre ...
Dans la voiture, Detlef me dit qu’il va rentrer à Berlin dans quelques jours et que je suis le bienvenu
pour l’accompagner. Après notre retour à Nanterre, Anne me dit qu’elle aimerait venir avec moi. Je
n’ai pas l’intention d’aller à Berlin mais j’aimerais bien en profiter pour retourner à Copenhague. J’y
connais un groupe d’étudiants qui habitent dans une maison de banlieue près de la capitale – dont
certains étaient venus quelques mois auparavant et étaient restés chez les parents de mon ami
Alain près d’Orléans – et je n’ai aucun doute que nous y serons très bien reçus. Anne accepte et
Detlef décide de partir le surlendemain.
Nous nous séparons de Detlef à Francfort. Il va vers le nord-est en traversant le “rideau de fer” alors
que nous devons aller au nord. Detlef me fait un grand cadeau : son livre de cartes routières
européennes avec toutes les bretelles d’autoroutes. Ceci me permet de ne pas répéter les erreurs
commises avec Loïc auparavant – principalement dans cette région de Francfort.
Une voiture s’arrête en temps record. L’homme seul conduit rapidement sans bagages en se tenant
la jambe droite qui semble lui faire mal. Anne ne parle pas un mot d’allemand et je balbutie quelques
mots. Il m’explique qu’il doit se rendre à Stockholm aussi vite que possible et que nous sommes les
bienvenus si nous voulons l’accompagner. Je crois comprendre qu’il est hongrois, qu’un chien a
mordu sa jambe, qu’il prend des médicaments pour rester éveillé et calmer la douleur. Je dis à Anne
que je ne comprends pas ce qu’il dit car je ne veux pas l’inquiéter, mais elle remarque qu’il enfonce
l’accélérateur et que son regard est constamment collé au rétroviseur.
Nous arrivons rapidement à Hambourg – ville que nous traversons sans hésiter – et allons au port
de Lübeck pour le ferry qui nous emmène au Danemark. Notre chauffeur paie même nos billets de
bateau. Il semble soulagé, comme s’il avait quitté un territoire dangereux. Notre présence semble lui
faire beaucoup de bien et il nous remercie de lui tenir compagnie.
À Copenhague, il nous dépose à la gare en renouvelant son offre de nous emmener à Stockholm.
Je suis tenté car je n’y suis jamais allé - les Danoises m’ayant toujours fait jeter l’ancre à
Copenhague - mais Anne et moi prenons le train de banlieue pour Glostrup où se trouve la maison
de nos amis.
La maison est loin d’être discrète dans ce paysage bien bourgeois : un énorme drapeau noir et
rouge flotte sur le toit, et la musique des Rolling Stones se fait entendre de loin. Nous sommes très
bien reçus et je suis content de retrouver mes anciens amis. Anne et moi pouvons dormir dans un
coin du rez-de-chaussée où nous nous installons paisiblement.
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J’ai apporté un livre – Tom Jones – qu’il me faut absolument terminer pour les examens de
printemps qui arrivent rapidement, et Anne s’ennuie un peu. Personne ne veut croire que je sois
devenu si sérieux du jour au lendemain mais je m’acharne à finir ce fichu bouquin ... ce qui ne nous
empêche pas de sortir avec nos amis, ni de profiter des loisirs.
Notre retour se passe extrêmement bien, et nous décidons de rentrer comme nous sommes venus –
en stop. Grâce au livre de cartes routières que Detlef m’a donné, nous pouvons nous tenir là où il
faut. Anne est, bien sûr notre plus gros atout. Qui peut lui résister ? Nous sortons de la maison pour
nous rendre à pied au bout de la rue où se trouve l’autoroute E20 qui mène directement vers
l’Allemagne. Anne lève le pouce et une Mercedes s’arrête pour nous emmener directement à
Hambourg !
Le voyage de retour à Paris prend 18 heures – deux heures de moins que le train ! – en 4 Mercedes
et 2 camions. À l’arrivée, j’appelle immédiatement nos amis de Kastrup qui n’en reviennent pas. Ils
avaient fait le voyage en 24 heures et nous venons de battre leur record. Le mieux que Loïc et moi
avions fait était 48 heures. Morale de l’histoire que tout le monde connait déjà mais que je vérifie
dans la pratique : il vaut mieux faire du stop avec une jolie fille qu’avec un type aux cheveux longs ...
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Sur la plage de San Francisco en décembre 1969
1969 –1970
La préparation pour l’Amérique
Le printemps 1969 me sert à deux choses : tout d’abord à passer le DUEL (Diplôme Universitaires
d’Études Littéraires), et ensuite à préparer mon départ aux États-Unis avec Loïc.
Le DUEL se passe facilement dans l’atmosphère d’après mai 68, et je peux donc me consacrer à
gagner l’argent nécessaire pour le transport et les frais de séjour aux États-Unis. Par l’intermédiaire
du Secrétariat du département d’anglais de Nanterre, je rencontre un “photographe” qui essaie de
gagner sa vie en prenant les photos des mariages du coin pour en faire des albums qu’il revend aux
familles des jeunes couples. Malheureusement, les affaires ne sont pas brillantes et il distribue des
prospectus dans les boîtes à lettres pour le théâtre régional du coin.
Il a besoin d’aide pour en distribuer plus tout en gagnant de l’argent sur mon dos au passage, et je
commence à arpenter les rues de Nanterre. Il me paie au jour le jour mais dépense plus qu’il ne
gagne et n’arrive plus à me payer. Ses promesses bidon s’avèrent de plus en plus décevantes et il
disparaît. Comme j’ai son adresse personnelle, je vais chez lui. Il habite au fin fond de la zone des
HLM près d’un champ cultivé. Je monte chez lui et le surprends. Je veux mon argent mais il se met
à pleurer. Il n’a plus rien, n’arrive pas à payer son loyer, et est obligé d’aller voler des laitues dans
un champ voisin pour survivre.
Je rentre chez moi les mains vides et l’âme en peine, mais on ne m’y reprendra plus. Heureusement
que la saison Transcar arrive. Simon Dayan a besoin d’aide au bureau et Catherine, une des sœurs
d’Anne, est contente d’y trouver du travail.
J’en fais autant que possible, d’abord au bureau pour aider Simon à préparer les voyages des
groupes, puis dans les trains et les gares, sur les quais et les aéroports, ainsi que sur les bateaux.
Mais les activités sont principalement limitées aux débuts et fins de mois lorsque les groupes partent
en vacances studieuses. Il me faut donc trouver autre chose pour combler les trous et, grâce au
Secrétariat du département d’anglais de Nanterre, je trouve un emploi à mi-temps dans une librairie.
La Pochade se trouve à côté de La Brasserie Lipp sur le Boulevard St. Germain, et beaucoup de
livres y sont constamment volés. Les propriétaires cherchent donc quelqu’un qui n’a pas l’air d’un flic
pour empêcher les voleurs de ronger leurs bénéfices. L’observation du travail de la brigade antivol
au rayon de disques du magasin du Printemps trois ans plus tôt me devient très utile, et je me
promène dans le magasin à observer discrètement les clients.
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Un soir, les propriétaires viennent me parler de mes horaires, et je remarque brusquement qu’un
homme qui avait une demi-douzaine de livres dans les bras est sorti du magasin sans payer.
J’interromps les patrons, sors en courant, et retrouve le voleur qui s’est arrêté devant la Brasserie
Lipp pour faire le compte de son butin. Je l’approche et lui demande de retourner au magasin avec
moi. Nous rentrons tous les deux, je l’amène à la caisse, et il paie. Ma cote d’estime avec les
patrons monte en flèche, et ils me donnent plus d’heures et de responsabilités de travail. Ceci reste
malgré tout du mi-temps que je continue de cumuler avec Transcar.
La rue du Dragon se trouve à deux pas de La Pochade, et le Centre Culturel Américain est au
numéro 3 juste au coin. Je m’y rends souvent pour écouter des disques de jazz, lire les journaux, et
feuilleter les magazines. Je suis une éponge ...
Une tante d’Anne lui prête son appartement près de Place de l’Étoile. Nous passons beaucoup de
temps ensemble, Anne apprend à faire la cuisine, organise une petite fête où l’un des caissiers de
La Pochade vient avec sa copine américaine (Julia de San Jose en Californie que je reverrai chez
ses parents deux mois plus tard), et ma mère est contente que j’aie finalement trouvé une Française
avec laquelle, espère-t-elle, je me marierai.
Mon père est Sous-Préfet en mission dans un ministère et il obtient des places de tribune pour le
défilé du 14 juillet. La famille s’habille bourgeoisement, mon père resplendit dans son uniforme dont
la poitrine est recouverte de brillantes décorations militaires, et nous sommes assis en modèle
familial. Du coin de mon œil droit, je vois deux jambes magnifiques se croiser à côté de ma chaise.
Mon regard suit ces jambes aussi discrètement que possible et je me retourne pour voir le visage
resplendissant de ... Marlene Dietrich ! Elle me sourit, je rougis, et me retourne pour me concentrer
sur la gloire de l’armée française qui défile sur les Champs Élysées.
Afin d’aller à la rencontre d’un groupe à Douvres, je prends le train pour Dunkerque puis un ferry de
nuit. Ce n’est pas le chemin le plus rapide, mais ça me permet de dormir un peu dans une cabine du
bateau. Arrivé très tôt à Douvres, je me promène sur les quais au bruit des boutiques qui ouvrent,
dont un bouquiniste. Je regarde les livres d’occasion et en achète deux en version originale
anglaise : “Desolation Angels” (“Les Anges de la Désolation”) de Jack Kerouac, et “Naked Lunch”
(“Le Festin Nu”) de William Burroughs.
J’avais lu “On The Road” (“Sur la Route”) de Jack Kerouac qui m’avait séduit instantanément. La
relation de Jack et Neal Cassidy – alias Dean Moriarty – et leurs aventures décrites dans ce livre ont
contribué à mon rêve de découverte de l’Amérique. Mais c’est la lecture de “Desolation Angels” qui
me possède, d’autant plus qu’elle décrit le processus de création de “Naked Lunch” lorsque Kerouac
tape des pages entières de ce livre lors de son passage chez Burroughs à Tanger. Kerouac s’arrête
de taper quand la prose de Burroughs commence à lui donner des cauchemars, et Allen Ginsberg
prend la relève à la machine à écrire dès son arrivée.
Entre ces deux livres et ceux d’Erich Maria Remarque – “À l’Ouest rien de nouveau”, “L’Arc de
Triomphe” et “L’Obélisque Noir”, que je lis coup sur coup entre les trains et les bateaux de Transcar
en pensant à l’enfer de mon grand-père maternel à Verdun - j’ai hâte de partir aux States.
Loïc et moi achetons deux billets sur un vol charter qui nous emmènera à New York le 9 août et
nous en ramènera deux mois plus tard en octobre. Le bureau de vente de ces vols charters est
d’une organisation loufoque. Les clients doivent payer en espèces et il y a donc une pile de billets
amoncelés sur une table dans la pièce derrière le comptoir. Des jeunes en font le compte et les
empilent. Dans cette ambiance de foutoir organisé, notre vendeur de billets nous donne le conseil
fantastique de l’année qui nous permettra de visiter les États-Unis à un prix défiant toute
concurrence.
La compagnie de bus Greyhound – celle qui emmène le Johnny Be Goode de Chuck Berry à
Hollywood – offre un plan spécial que l’on ne peut acheter qu’en Europe. Pour 99 dollars, on reçoit
un livret de billets vierges dont on peut se servir 24 heures sur 24 pendant trois mois pour se rendre
n’importe où aux États-Unis. Après cette période de 3 mois, on peut acheter des extensions à 33
dollars par mois pour une durée maximale de 3 mois de plus.
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Deux films sortent en juin que nous nous devons d’aller voir : “Monterey Pop”, le premier concert de
ce genre filmé deux ans plus tôt en juin 1967, et “Easy Rider” de Peter Fonda et Dennis Hopper
avec Jack Nicholson. Alors que le concert nous met l’eau à la bouche, Easy Rider et sa fin tragique
nous mettent mal à l’aise car nous avons prévu de traverser le pays de New York à San Francisco.
La musique de ces deux films devient rapidement le point de repère de notre monde culturel.
Le 5 juillet, les Rolling Stones donnent un concert gratuit à Hyde Park à Londres. C’est le premier
concert avec leur nouveau guitariste, Mick Taylor, et leur nouveau tube, “Honky Tonk Women”, est
le premier 45 tours qu’ils sortent ensemble. Mais Brian Jones, le guitariste fondateur du groupe dont
il vient d’être expulsé, meurt soudainement dans sa piscine quelques jours auparavant et ce concert
se transforme en mémorial imprévu. Loïc et moi décidons d’y aller, mais je suis coincé par mon
travail avec Transcar et ne peux y aller avec lui. C’est une énorme déception.
Le 20 juillet, Armstrong et Aldrin vont être les premiers hommes à marcher sur la Lune. Je regarde
cet évènement à la télé en noir et blanc chez les parents d’Anne Pargoud. Au dernier moment, une
difficulté technique retarde l’évènement et nous devons attendre jusqu’à près de 3 heures du matin
pour voir le premier pas. Tout le monde est parti se coucher sauf Catherine et moi qui arrivons
difficilement à garder les yeux ouverts pour vivre cette première mondiale en direct.
Monterey Pop, Easy Rider, Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg, le Grateful Dead, le
Jefferson Airplane, le premier homme sur la lune, le Centre Culturel Américain ... l’Amérique est au
goût du jour et je n’en peux plus d’attendre d’aller la découvrir.
Notre vol part de Bruxelles où nous nous rendons en bus. Comme beaucoup d’autres vols charters,
notre vol est en retard. Très en retard ... 12 heures !!! Nous nous allongeons sur un banc de la salle
d’attente et attendons avec impatience. Finalement, nous attachons nos ceintures de sécurité, “and
here we go”.
Woodstock
Nous sommes excités et avons du mal à y croire, mais nous approchons finalement l’Amérique du
Nord. Nous atterrissons d’abord au Canada pour faire le plein de carburant, et devons attendre dans
une salle de transit. Un jeune homme me demande si je vais aller à Woodstock. Comme je ne sais
pas de quoi il parle, il m’explique que le plus grand concert de rock est en train d’être organisé et
que nous devons tout faire pour y aller.
Notre ami Mark Seigel – que nous avions rencontré à Montmartre deux ans plus tôt – nous prend à
Kennedy Airport et nous emmène en voiture chez ses parents à Bayside dans le Queens. La
première chanson que nous entendons à la radio en sortant de l’aéroport est “Honky Tonk Women”
des Rolling Stones. Nous sommes accueillis avec un petit déjeuner copieux d’œufs frits au bacon, et
les parents de Mark me remercient pour m’être occupé de leur neveu David durant son séjour à
Londres, Paris, Lübeck, et Copenhague en 1967.
Les jets des aéroports de Kennedy et La Guardia font un bruit infernal quand ils passent à basse
altitude au-dessus de nos têtes, mais personne ne semble y prêter attention. Au sous-sol, le père de
Mark a construit un modèle réduit d’un lanceur Saturne V qui se tient sur sa table de billard en
hommage au premier homme sur la lune. Mark sent qu’il est temps d’aller à Manhattan chez son
cousin David Coleman.
David habite avec sa copine dans un petit appartement de l’Upper West Side, à la 81ème rue et
Amsterdam Avenue. Nous pouvons dormir par terre dans le hall d’entrée où nous posons nos
affaires. Nous sommes sincèrement contents de nous revoir deux ans après l’accident de voiture au
Danemark. Sa main s’est très bien remise et l’accident n’est plus qu’un mauvais souvenir.
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Il fait très chaud et humide ... temps tropical typique de la mi-août à New York. Je regarde par la
fenêtre et vois une vieille voiture peinte de fleurs aux couleurs vives stationnée dans la rue.
J’absorbe New York.
David nous emmène faire un tour à Central Park à 5 minutes de chez lui. Nous traversons le parc
jusqu’à la Fontaine de Bethesda et entendons une musique connue. Jefferson Airplane est en train
de jouer sur l’herbe ! Le groupe est entre deux concerts. Ils viennent de jouer à Atlantic City dans un
grand concert avec Canned Heat, Santana, et Creedence Clearwater Revival, et ils attendent de
remettre ça à Woodstock. Tout le monde parle de Woodstock, et je me rappelle du type qui m’en
avait parlé durant notre escale au Canada. Il faut qu’on y aille ...
David s’engage à nous trouver des billets, venir avec nous, et même trouver une voiture par le biais
de WNEW-FM, une station de radio rock qui rassemble ceux qui ont de la place dans leur voiture
avec ceux qui en cherchent.
Chez David, nous écoutons les disques récents : “Big Pink” (The Band), “20/20” (The Beach Boys)
et bien sûr “Tommy” (The Who) – les mêmes disques que ses amis jouent quand nous leur rendons
visite.
Durant deux jours, Loïc et moi découvrons Manhattan à pied. Il nous faut un moment pour
comprendre que les gouttes d’eau qui nous tombent parfois sur la tête viennent de climatiseurs et
non d’oiseaux en vol. Nous n’avons jamais connu ça en France ... Nous descendons Broadway de
la 81ème rue au bas de la ville, revenons en métro, et allons avec David et Mark manger notre
premier vrai hamburger américain. Un burger avec frites et coca coûte un dollar, et nous apprenons
vite à faire attention à nos dépenses car nous n’allons jamais survivre deux mois à des prix pareils.
Nos billets pour Woodstock sont pour le samedi et le dimanche et nous coûtent 7 dollars par jour. Le
concert commence le vendredi mais c’est la partie folk qui nous intéresse moins. Nous pouvons
nous y rendre gratuitement grâce à la voiture que David nous a trouvée par WNEW-FM, une
Mustang décapotable blanche. Nous nous entassons comme des sardines à 6 dans la voiture. Je
suis assis à droite sur le siège avant, ce qui me permet de m’abriter derrière le pare-brise car une
pluie fine commence à tomber dès notre départ dans la nuit de vendredi à samedi.
Les premiers kilomètres sur l’autoroute du New York State Thruway avancent bien, mais nous nous
trouvons soudainement coincés au milieu de l’autoroute derrière des centaines d’autres voitures. On
ne peut plus avancer. Loïc, David et moi décidons de sortir de la voiture, remercions nos hôtes,
suivons d’autres personnes à travers champs, arrivons à une route de campagne, et trouvons une
voiture qui accepte de nous prendre dans une circulation à vitesse d’escargot.
La pluie commence à tomber fort quand le jour se lève. La radio informe que le bureau du
gouverneur a annoncé que le site du concert a été déclaré “zone d’urgence” et que le concert est
annulé. On demande à ceux qui s’y rendent de faire demi-tour et de rentrer chez eux. La pluie
s’arrête, nous descendons de la voiture, et traversons la route. Nous nous apprêtons à prendre une
voiture en sens inverse lorsqu’un trou laisse percer le soleil au travers des nuages. Je dis à Loïc et
David que je ne veux pas rentrer à New York. Nous sommes trop prêts du site pour rentrer sans le
voir. Je veux donc suivre ceux qui s’y rendent à pied et toucher la scène, même si rien ne s’y passe.
Loïc décide de venir avec moi et David choisit de retourner à New York. Nous le regardons partir et
prenons le chemin de Bethel. La pluie s’est arrêtée. Les résidents se tiennent sur le porche de leurs
maisons, nous saluent au passage avec le sourire, et nous demandent de ne pas faire les fous.
Certains nous offrent même de l’eau et des petits fours. J’adore l’Amérique !
Nous arrivons à l’entrée sur la route qui longe l’arrière-scène, montrons nos billets et entrons dans
l’arène. C’est une scène hallucinante. Des milliers de gens assis sur l’herbe attendent patiemment
que la musique commence le programme du samedi. Pour mon premier jour en Amérique, j’ai vu le
Jefferson Airplane jouer gratuitement sur l’herbe de Central Park. Pour mon premier week-end en
Amérique, je joins des âmes sœurs sur une nouvelle planète ... et je sens immédiatement que je
suis finalement arrivé chez moi.
82
Mes moments favoris : l’attaque sonore de Mountain, le boogie de Canned Heat la nuit pendant que
des feux de camp brûlent sur la colline, la voix inimitable de Janis Joplin, la version intégrale de
Tommy par les Who, Grace Slick qui réveille tout le monde au lever du soleil avec un “Good morning
people” retentissant, le faux départ d’Alvin Lee et sa reprise infernale de “Goin’ Home”, le rythme
latin de Santana, les mélodies de Crosby-Stills-Nash-&-Young, la voix de rêve de John Sébastien, la
puissance de Joe Cocker pendant que l’orage approche, mon réveil du lundi matin au son du Paul
Butterfield Blues Band, la musique fabuleuse de Jimi Hendrix qui joue pour une foule réduite
pendant qu’une fille perchée sur un tas d’ordures crie derrière moi “Voodoo Chile, je veux Voodoo
Chile!” jusqu’à ce qu’il s’exécute ... Magique !
La première nuit, nous dormons où nous avons passé la journée. Le décalage horaire et le manque
de sommeil de la nuit précédente nous transforment en zombies. Nous mangeons les sandwichs
que nous avons apportés et avons du mal à trouver de l’eau. Nos “voisins” partagent la leur
gentiment. Le dimanche matin, nous faisons la queue pour l’aide alimentaire d’urgence qui nous est
donnée par le Hog Farm – ces volontaires hippies chargés de la “sécurité”, de la distribution de
nourriture végétarienne, et des soins pour ceux qui font un mauvais trip de LSD. Les hélicoptères
militaires vont et viennent avec des médecins, des médicaments, et du matériel d’urgence. C’est
comme si nous étions dans un camp de réfugiés.
Le dimanche après-midi, quand les gros nuages arrivent et Joe Cocker chante sur scène, nous
montons sur la colline où nous avons repéré une tente de plastique. On nous laisse nous abriter et
restons debout avec d’autres, serrés comme des sardines pendant le déluge – mais au sec. Nous
allons par la suite près de l’entrée où nous sommes arrivés et où l’herbe n’a pas été arrachée par
ceux qui se glissent dans la boue. Nous y passons notre deuxième nuit.
Le lundi matin, le Paul Butterfield Blues Band nous réveille, suivi de l’exubérance de Sha-Na-Na,
avant que Jimi Hendrix ne monte sur scène pour clore le festival avec un concert inoubliable
immortalisé par le documentaire qui sortira un an plus tard. Il nous faut finalement partir. À la sortie,
un gendarme de l’État de New York nous demande où nous allons. Il arrête une voiture et demande
au chauffeur de nous emmener à la gare routière de Monticello. Nous sommes stupéfaits. Les flics
de Calais avaient refusé de nous abriter une nuit frigide et enneigée ... les CRS et gendarmes
mobiles de Nanterre et Paris sont les derniers à qui nous aurions jamais demandé de l’aide pour
quoi que ce soit ... et ce gendarme américain nous aide avec le sourire. Bien évidemment, il fait son
travail pour vider les lieux, mais il le fait si gentiment que notre monde est à l’envers. Paris est
vraiment loin ce lundi matin à Bethel.
Mon programme et mes tickets d’aide alimentaire de secours offerte par le Hog Farm ...
et mes billets pour le festival des 16 et 17 août 1969
Le bus de Monticello nous amène à Port Authority où nous prenons la ligne C de la 42ème à la
81ème rue pour revenir chez David. Les gens dans le métro rentrent du travail. Ils sont assis à lire le
Daily News qui titre 3 jours de musique, sexe et drogue. Nous avons encore de la boue sur nos
vêtements et les gens nous regardent furtivement par dessus les pages de leur journal. Je sens des
ailes me pousser dans le dos. Je suis ici depuis tout juste une semaine et je passe déjà pour une
vedette de ma génération.
83
Nous n’avons pas fait l’amour et nous n’avons pas pris de drogue, mais nous y étions et je me
rappelle de tout. Je le sens à fleur de peau ! Quand Loïc et moi y étions, le Festival de Woodstock
n’était pas un évènement. C’était juste un concert de rock ... de trois jours ... super grand ... mais
pas l’évènement culturel du siècle. Il le devient rapidement parce que les médias le gonflent.
Quand nous arrivons en haut des marches de son escalier, la tête de David est indescriptible.
Comment a-t-il pu faire une si grande erreur ? Il comprend maintenant ce que l’ORTF de mai 68
nous avait appris : il ne faut pas croire tout ce qu’on entend à la radio !
San Francisco et Big Sur
Mark nous propose de visiter Philadelphie où il habite durant l’année scolaire. Il étudie
l’informatique. Nous prenons donc notre premier bus Greyhound pour une heure et demie. Nous
couchons chez Mark dans la maison qu’il partage avec d’autres étudiants. Le disque du moment est
la musique d’Easy Rider. Tout le monde a vu ce film, en parle avec conviction, et nous donne un
millier de conseils sur ce que nous devons faire pour éviter tout problème avec les arriérés mentaux
qui peuplent ce pays dès qu’on s’éloigne de la Côte Est.
De retour à New York, je demande à David quand a lieu le prochain grand concert du genre
Woodstock. Il me balance un regard incrédule et m’explique que Woodstock était le premier, le seul,
et possiblement le dernier concert de ce genre. Comment peut-on recréer un évènement dont la
spontanéité était le vrai moteur ?
Il n’est donc pas question de changer notre plan et Loïc et moi décidons de partir pour San
Francisco comme prévu. Nous prenons le métro pour Port Authority et allons directement au
comptoir de Greyhound pour obtenir nos deux billets pour San Francisco. L’employé essaie de nous
faire comprendre que ce programme a été conçu pour nous aider à visiter le pays et que nous
devrions en profiter pour faire des arrêts le long de la route. Nous voulons aller directement à San
Francisco et ne sommes pas prêts de changer d’avis.
Le parcours se fait en trois tronçons : New York – Chicago, Chicago – Salt Lake City, et Salt Lake
City – San Francisco. Nous devons donc changer de bus à Chicago et Salt Lake City. Nous partons
de nuit, passons par Philadelphie et prenons la route pour Chicago. Ce voyage dure 19 heures.
Nous arrivons de nuit et changeons de bus pour Salt Lake City. Chicago, ça sera pour une autre
fois.
La traversée du Midwest est monotone. C’est plat et agricole. Mais, petit à petit, après notre
seconde journée complète de route, des montagnes commencent à se dessiner au loin. L’attente
pour le bus de San Francisco dure 3 heures, ce qui nous permet de jeter un œil sur le quartier de la
gare routière de Salt Lake City. Tout a changé : les couleurs, le style des maisons, l’air de la
montagne, et la façon dont les gens s’habillent. Les bottes et chapeaux de cowboys remplacent les
costumes cravates.
Dès la sortie de Salt Lake City, le bus se lance sur une ligne droite infinie qui s’étend jusqu’au pied
d’une montagne lointaine. Le lac salé a des cycles différents suivant les siècles et nous le
traversons à une époque sèche. Les bords de la route sont blancs de sel à perte de vue. C’est là
que les records de vitesse tombent. Une bande de motards nous dépasse dans un vacarme
tonitruant et nous pensons à Easy Rider. Il fait extrêmement chaud et l’air semble brûler en
tremblant. Vive l’air conditionné !
Nous arrivons finalement au pied de la montagne et le rythme du moteur change brusquement. La
montée en virages nous permet d’admirer ce grand lac salé qui s’étend à perte de vue, diminue
dans la brume au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude, et disparaît dès que nous
commençons notre descente sur Sacramento. Tout change brusquement encore une fois. Nous
sommes finalement arrivés sur le côté Pacifique de ce massif des Montagnes Rocheuses, et le
moteur du bus chante une autre chanson.
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L’arrêt à Sacramento – la capitale de la Californie – est court, et notre cœur commence à palpiter à
l’idée que nous sommes presque arrivés à San Francisco. Juste un arrêt bref à Oakland, la
traversée du Bay Bridge, et nous y voilà finalement. Nous prenons un taxi à la gare routière et
arrivons en quelques minutes chez les parents de Steve et Kathy Hanna qui habitent dans une
ancienne maison de bois à Filbert Street entre Washington Square et Grant Avenue, à quatre blocs
de City Lights Bookstore – la libraire de Lawrence Ferlinghetti au 261 Columbus Avenue – et près
de Coit Tower sur Telegraph Hill. Nous sommes au cœur du quartier beat !
Les parents de Steve partent en vacances pour un mois et nous pouvons rester chez eux avec lui
jusqu’à leur retour. Nous nous promenons à Fisherman’s Wharf, dînons à China Town, découvrons
les disques de Tower Records, et nous nous allongeons sur l’herbe de Washington Square.
Le quartier dévergondé se trouve à proximité, et nous allons à notre premier concert dans un club
de strip-tease aménagé en club de musique pour le “Ike and Tina Turner Revue”. Nous sommes
pratiquement les seuls blancs et la petite salle chauffe. Les danseuses et Tina sont époustouflantes,
et le groupe musical d’Ike maintient un rythme effréné. Le public danse entre les tables, applaudit en
rythme, siffle, chante et hurle, et nous sommes aux anges.
Lors de l’un de nos dîners à trois, la radio de la cuisine passe des extraits du prochain album des
Beatles, “Abbey Road”. Les Rolling Stones se préparent à conquérir l’Amérique avec leur nouveau
guitariste, Mick Taylor, et un nouvel album grandement attendu, “Let It Bleed” – leur réponse au “Let
It Be” des Beatles. Les magasins et cafés hippies de Grant Street jouent du rock que l’on entend
dans la rue. Les gens flânent, le sourire béat, les types sont sympas, les filles sont belles, les
soutiens-gorge inexistants, et l’insouciance est dans l’air.
Nous achetons le dernier numéro du magazine Rolling Stone qui a la taille et l’apparence d’un
journal, et que je lis sur un banc de Washington Square. J’y trouve un article sur le premier disque
pirate, un double 33 tours blanc avec le titre de “Great White Wonder” timbré en violet, qui offre une
série de chansons inédites de Bob Dylan et de Bob Dylan en répétitions à Woodstock avec The
Band. Los Angeles est le centre de production de ce disque pirate, et j’appelle David à New York
pour lui demander s’il serait intéressé d’en acheter 100 qu’il pourrait revendre sur place. Si je les
trouve, ils coûtent deux dollars pièce que je peux lui revendre à 4 dollars.
David est intéressé. Loïc ne veut pas faire partie du deal mais il accepte de me prêter 200 dollars.
Je pars seul à la découverte de Los Angeles dans un bus de nuit. Après une demi-douzaine de
visites dans des magasins où personne n’a l’air de savoir de quoi je parle, je tombe sur un jeune
gérant qui me fait entrer dans son bureau privé et me dit savoir où je peux trouver ces fameux
disques.
En Amérique, ce qui n’est pas illégal est légal, et ces disques ne sont pas encore illégaux. Après
tout, personne n’est même vraiment certain que Bob Dylan soit l’artiste en question. Je suis les
instructions, rencontre le vendeur dans un autre magasin, prends les deux boîtes en carton et un
taxi pour l’aéroport d’où j’expédie ces cent disques à New York pour David.
De retour à San Francisco, David me fait parvenir 400 dollars par Western Union, je rends à Loïc les
deux cents dollars empruntés et, après mes dépenses, me retrouve avec un profit de 175 dollars.
David revend ses disques à New York à 5 dollars, et tout le monde est gagnant ... mais il n’est pas à
l’aise et préfère ne pas le refaire.
Je suis prêt à réinvestir mon bénéfice, mais personne ne veut s’associer avec moi dans cette affaire
que je ne sais pas encore bien développer. J’appelle une ligne aérienne locale pour essayer de
trouver des meilleurs prix de transport, et commence une longue conversation avec une charmante
réceptionniste qui m’invite à dîner chez elle avec Loïc et sa voisine de palier. Un peu embarrassée,
elle me dit être noire et veut s’assurer que ceci n’est pas un problème pour nous. Elles habitent de
l’autre côté du tunnel que nous traversons en taxi, et passons une soirée splendide dans une
nouvelle atmosphère “américaine” que nous découvrons avec plaisir.
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Nous rentrons chez Steve à pied et avons une longue conversation sur ce que nous allons faire.
Notre but était de venir à San Francisco et nous y sommes, mais il faut déjà penser retourner à New
York pour rentrer en France. Nous reprenons cette conversation le lendemain au bord de la plage
et, les pieds dans le Pacifique et le regard vers l’Ouest, je lui dis ne pas vouloir rentrer tout de suite.
Loïc préfère rentrer avec le charter d’origine et nous allons devoir nous séparer pour la première fois
en plusieurs années d’amitié continue.
Avant son départ, nous sommes invités à une party à Sausalito, une ville magnifique et très
sympathique de l’autre côté de la baie. Loïc est assis sur un lit à papoter avec une jolie jeune
femme. L’album de Blind Faith passe sur la stéréo et Steve Winwood chante “I can’t find my way
home”. Je parle avec une autre jolie jeune femme à l’entrée du salon, mon bras appuyé sur le mur
de la porte, quand je sens brusquement mon bras se plier et se déplier tout seul. Je crois avoir trop
bu, mais les gens commencent à crier et sortir rapidement dans la rue. Nous les suivons et le bitume
de la rue se déchire en deux sous une voiture à l’arrêt. Mon premier tremblement de terre !
Une fois l’agitation terminée, nous retournons dans la maison et j’explique à cette jeune femme que
mon ami va bientôt rentrer en France, que les parents de Steve vont revenir chez eux sous peu, que
je ne pourrai plus y rester, et que j’ai besoin de trouver quelqu’un pour m’héberger. Elle me donne
son numéro de téléphone et me demande de l’appeler quelques jours plus tard.
Je retrouve le numéro de téléphone de Julia que j’avais rencontrée à Paris lorsqu’elle était venue
chez Anne avec son ami caissier de La Pochade. Elle habite à San Jose et, même si je n’ai pas
l’intention d’aller m’y installer, je l’appelle de toute façon. Elle m’invite à venir la voir chez ses
parents.
Je fais mes adieux touchants à Loïc, laisse mon sac chez Steve, et prends un Greyhound pour San
Jose. Julia m’attend à la gare routière et m’emmène dîner chez ses parents. Son père revient du
jardin avec un pot de confiture dans lequel il vient d’attraper une tarentule qui se promenait seule sur
l’herbe au coucher du soleil. Une amie de Julia nous rend visite et elles s’assoient toutes deux sur le
sofa du salon en mini-jupes extra courtes et la culotte en évidence. Les parents ne disent rien mais
leurs yeux en disent long. Je fais semblant de regarder ailleurs pendant que Julia leur parle de la
gentillesse de mon amie Anne Pargoud à Paris.
Je dors seul dans ma chambre et Julia me reconduit à la gare routière le lendemain matin. Elle me
demande au volant si ça me dérange que ses jambes ne soient pas rasées et, sans me laisser le
temps de répondre, change de sujet pour me parler du Big Sur Folk Festival. Ce concert
spectaculaire est organisé à l’Institut d’Esalen les 13 et 14 septembre, pratiquement un mois après
Woodstock, avec des artistes qui s’y étaient produits.
Je retourne chez Steve pour la nuit. Loïc est parti et les parents de Steve doivent rentrer le
lendemain. Je décide d’aller à Big Sur et prends un bus Greyhound tôt le matin pour Monterey où
j’arrive en fin de journée. Je marche vers Highway 1, fais du stop, et une camionnette de hippies me
prend pour Big Sur. Nous dormons sur la plage et allons au site du concert le matin.
J’achète mon billet de 4 dollars à l’entrée et m’assois près de la piscine. La vue est incroyable. La
montagne est derrière moi de l’autre côté de la route, la piscine et l’Océan Pacifique sont devant
moi. Les “anciens” de Woodstock au programme sont Joan Baez, CSN&Y et John Sebastian. Mais il
y aussi des nouveaux – nouveaux pour moi – comme les Flying Burritos Brothers, véritables
pionniers du country-rock avec Gram Parsons et Chris Hillman.
Je ne suis pas un fan de Joan Baez mais sa voix resplendit dans la nature et nous est magiquement
retournée par l’écho de la montagne. Crosby, Stills, Nash & Young sont rejoints par Dave Mason de
Traffic, John Sebastian charme le public, mais le moment appartient à Dorothy Combs Morrison et
les Combs Sisters qui interprètent “Oh, Happy Day”, le tube gospel de l’été dont elle avait fait un
succès mondial avec les Edwin Hawkins Singers.
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Big Sur Folk Festival le samedi 13 septembre 1969
Une fois le concert terminé, la foule se disperse calmement. Certains retrouvent leur voiture pour
reprendre la route et d’autres – comme moi – descendent les marches vers la plage. Le soleil se
couche majestueusement sur l’eau calme, les feux de camp s’allument sur la plage, et l’Océan
Pacifique s’étend à nos pieds. Je peux voir des gens avancer dans la pénombre, marcher dans les
vaguelettes, et en ressortir avec du plancton phosphorescent sur les doigts. Je les rejoins et, en
effet, tout ce qu’il suffit de faire est de se baisser et d’en toucher pour qu’il se colle sur la peau en
brillant dans le noir. Certains dansent dans l’eau et balancent leurs mains phosphorescentes dans
l’air.
John Sebastian se promène sur la plage, des chiens s’amusent, des musiciens jouent de la guitare
et des bongos autour de feux dont les flammes semblent danser dans la nuit, je m’allonge sur le
sable, et je m’endors heureux.
Je reviens en stop jusqu’à San Francisco le long d’Highway 1 avec un groupe d’étudiants de
Berkeley en minibus Volkswagen. La route merveilleuse longe l’océan à notre gauche et nous
avançons lentement dans cette grande caravane de retour.
Arrivés à San Francisco, mes hôtes doivent aller à Twin Peaks et me laissent à Market et Castro où
j’attends un tramway. La réalité me réveille brusquement. Je dois prendre mon sac chez les parents
de Steve qui sont revenus et je ne sais pas où je vais passer la nuit. Je suis perdu dans mes
pensées lugubres lorsqu’une belle jeune femme vient se placer à côté de moi pour attendre le
tramway. Je la regarde, elle sourit, me dit bonjour, je souris de même et nous entamons une
conversation anodine.
Lorsque le tramway arrive, je la laisse poliment monter avant moi. Elle s’assoit sur un banc à deux
sièges, et je m’assois à côté d’elle. Cathy m’explique qu’elle va à North Beach pour voir des guitares
dans un magasin d’instruments de musique. Je lui dis que je vais aussi à North Beach chercher mon
sac, que rien ne presse, et que je peux aller avec elle pour l’aider à faire son choix. Nous essayons
plusieurs guitares mais elle hésite à cause des prix et nous sortons du magasin. Elle comprend que
je ne sais pas où je vais dormir, et m’invite à dormir sur le sofa du salon de l’appartement qu’elle
partage à Castro et 22nd Street avec son amie Pat – à condition que je me conduise comme un
gentleman. J’accepte ce bienfait tombé du ciel, la remercie, et prends ses coordonnées.
Steve n’est pas là. Son père est accueillant, mais je sens que sa mère est heureuse et soulagée de
me voir partir. Je prends un taxi et vais chez Cathy au deuxième étage du 3913a 22nd Street. Pat
m’inspecte de la tête aux pieds et me donne une liste de choses à ne pas faire. La maison est située
en haut de la colline et le quartier est habité par beaucoup d’hippies venus du pays entier.
La 22ème rue sépare les quartiers de Castro et de la Noe Valley et, même si c’est moins folklorique
qu’à Haight-Ashbury où trop de touristes viennent voir les maisons du Grateful Dead et de Jefferson
Airplane, le quartier est sympa et la maison se trouve entre le fameux cinéma Castro près de Market
et un supermarché de l’autre côté de la colline.
L’appartement est en longueur. Un couloir s’étend du salon à la cuisine en longeant la chambre de
Cathy, la salle de bains, et la chambre de Pat. Sur le mur du couloir, un ami a collé des feuilles de
papier fin japonais qui frissonnent quand l’air est déplacé par ceux qui passent en imitant le bruit de
la pluie. Des gouttes d’eau sont peintes sur les feuilles de papier ...
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Après avoir fait des courses ensemble au supermarché, nous dînons dans la cuisine. Cathy et Pat
apprennent à mieux me connaître. Pat se décontracte après que nous avons bu la bouteille de vin
que j’ai achetée en faisant les courses, et je vais me coucher dans le salon côté rue.
Lorsque je me réveille, Pat est déjà partie au travail et Cathy est assise dans la cuisine avec une
tasse de café. Je lui demande la permission d’appeler la jeune femme que j’avais rencontrée lors du
tremblement de terre à Sausalito pour savoir si elle a pu me trouver un endroit où dormir. La femme
est contente de m’entendre. Un de ses amis vit dans une grande maison située sur Onondaga
Avenue, près du croisement d’Ocean et Mission dans le quartier de Mission Terrace, avec une
demi-douzaine d’étudiants – dont deux anciens combattants de la guerre du Vietnam – et ils sont
d’accord pour que je dorme sur le sofa du salon. J’appelle Jeff et je peux venir m’installer le
lendemain.
Avec Cathy à San Francisco en octobre 1969
Je me retourne vers Cathy. Elle a compris. Cathy est une très belle femme. Elle a grandi à Lake
Charles en Louisiane de parents de descendance principalement germanique avec un peu de sang
indien. Ses cheveux longs sont noirs et lisses, ses yeux légèrement bridés, sa peau blanche est
douce, et son sourire séduisant. Elle ne parle pas beaucoup mais sa présence est intense et calme.
Elle se lève, me prend par la main et m’emmène faire l’amour dans sa chambre.
Lorsque Pat revient du travail, je lui explique que je n’ai plus à envahir son espace car je peux aller
dans la maison de ce groupe d’étudiants. Je crois déceler une petite déception dans son regard. Elle
regarde Cathy et son intuition féminine comprend que Cathy et moi sommes devenus intimes. Pat
me dit que je suis le bienvenu chez elles. Un chat entre du jardin par la fenêtre ouverte et vient
s’allonger sur mes genoux. Je me sens incroyablement bien.
Nous dînons dans la cuisine et je passe la nuit dans le lit de Cathy. Au matin, je prends un taxi pour
la maison du 142 Onondaga, au coin de Wanda Street. Je monte les petites marches du perron,
pousse la porte d’entrée entrouverte, et suis accueilli par Moses qui pose mon sac sur le sofa et me
présente aux autres dans la cuisine.
Ils étudient tous à l’université publique avec des horaires différents, et la maison est comme un hall
de gare. Ils sont super sympas et 2 d’entre eux étudient grâce aux avantages du “G.I. Bill” qu’ils ont
obtenu du gouvernement en servant 4 ans dans la marine entre le Vietnam et l’île de Guam. Ils n’ont
donc jamais connu le combat, mais ont servi deux fois plus de temps que les autres. L’un d’eux a
même été disc-jockey dans une base militaire pendant plusieurs mois.
Au sous-sol de la maison, ils ont des guitares électriques, des amplificateurs et une batterie. Nous
descendons jouer une improvisation matinale de rock. La vie est belle.
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De l’autre côté de la rue, il y a une école publique, la Balboa High School. La nuit, des écoliers
sautent la barrière de l’école et y mettent le feu que les pompiers éteignent rapidement. Le
lendemain matin, un écolier est tué à coups de couteaux dans la cour de l’école. La vie est moins
belle.
Nous sommes dans un quartier de latinos, et cette école publique a des problèmes disciplinaires
importants. Je suis assis sur le perron à l’heure du déjeuner quand deux hommes en costume
cravate me montrent leur insigne de police et me posent des questions sur ce que j’ai pu voir ou
entendre. Ils savent que certains écoliers viennent s’asseoir sur le perron de cette maison à l’heure
du déjeuner avec la permission des étudiants. Les maisons voisines ne les laissent pas s’asseoir sur
leur perron parce que les écoliers laissent toujours des papiers sales et autres ordures quand ils
s’en vont. Mais ils ont la permission de s’asseoir sur “notre” perron à condition de faire le ménage
avant de retourner en classe.
Mon premier contact avec la maréchaussée américaine m’inquiète un peu car mon environnement
ne m’est as encore familier. Je leur explique que je suis un touriste de passage, que je viens
d’arriver, et que je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé. Ils me remercient et s’en vont. Ouf !
De septembre 1969 à avril 1970, je passe mon temps entre Onondaga et Castro. Je suis bien dans
les deux maisons pour des raisons complètement différentes, mais le fait de passer de l’une à l’autre
me permet de ne jamais abuser de la patience et de l’hospitalité des deux.
Un personnage captivant fait son entrée à Onondaga, Cecil - un copain d’armée de Jeff. Il est
originaire du Texas mais vit maintenant avec son épouse Sue près de San Jose. Il vient tous les
samedis soirs en voiture et nous emmène au Fillmore West, au Winterland, ou au Family Dog
suivant le programme musical de la soirée.
Le Fillmore West est l’endroit que nous fréquentons le plus car nous y allons tous les week-ends.
Pour un prix de 3 dollars et demi, deux ou trois groupes fameux s’y produisent. Les concerts
commencent vers 8 heures du soir et se terminent quand les musiciens arrêtent de jouer. Le premier
groupe est généralement un groupe de San Francisco qui ouvre pour les vedettes internationales.
J’y vois Johnny Winter, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Albert King, The Kinks, Delaney and
Bonnie avec Eric Clapton et Dave Mason, Fleetwood Mac, Sha-Na-Na, Santana, Country Joe and
The Fish, The Byrds, Steve Miller, Quicksilver Messenger Services, entre autres.
Exemples de posters offerts gracieusement au public par Bill Graham
pour annoncer les concerts à venir au Fillmore West
Le Fillmore West est le bébé de Bill Graham, promoteur extraordinaire, qui a aussi ouvert le Fillmore
East à New York. Bill avait joué un rôle important à Woodstock où il avait amené ses groupes de
San Francisco. Il salue souvent dans la rue ceux qui font la queue pour entrer.
Bill a immigré tout jeune à New York à la suite de la Deuxième Guerre Mondiale durant laquelle
beaucoup de membres de sa famille ont péri dans les camps. Il vient à San Francisco et devient
petit à petit le plus grand promoteur de rock de la ville grâce au succès du Fillmore West. Son
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organisation et sa créativité sont sans limites. Les concerts présentent toujours les meilleurs
groupes, la sono est excellente, les projections de lumière sur le mur de l’arrière-scène sont
spectaculaires, l’ambiance est super relaxe, et tout le monde reçoit à la sortie un poster et une carte
postale d’annonce du prochain week-end. Ces posters et cartes postales sont des œuvres d’art
moderne dont je fais précieusement collection pour l’avenir.
Le Fillmore West peut accommoder des centaines de personnes mais, quand il faut en accueillir
jusqu’à 5.500, Bill se sert du Winterland où je vois Led Zeppelin et The Doors. Lorsque le Grateful
Dead est emprisonné à la Nouvelle Orléans pour possession de drogues, un concert s’organise
spontanément au Winterland avec des groupes locaux. Le but est de faire payer 3 dollars par
personne pour payer la caution des quinze mille dollars que le Dead doit déposer pour sortir de
prison, et tous les concernés offrent leurs services gratuitement. La station de radio KSAN fait
plusieurs annonces et, le soir même, je vois It’s A Beautiful Day, Quicksilver Messenger Services
avec Nicky Hopkins, Santana, et Jefferson Airplane. Le lendemain après-midi, les musiciens du
Grateful Dead sortent de prison.
Le Family Dog est le club de Chet Helms sur le Great Highway. C’est lui qui a amené Janis Joplin à
San Francisco car il la connaissait du Texas. Son club est tout aussi réputé que le Fillmore West,
même s’il est plus petit et moins fréquenté. J’y vois Grateful Dead et Jefferson Airplane partager
l’affiche. Le concert se termine par les membres des deux groupes improvisant ensemble sur scène
pour ne s’arrêter que lorsque quelqu’un coupe l’électricité au lever du soleil.
Bien que j’aille principalement à ces concerts avec Cecil, Moses et Jeff, je vais aussi au Fillmore
West avec Cathy qui aime les artistes comme John Hammond Jr. qu’elle trouve très sexy.
Cathy m’emmène camper deux jours sur une plage entre Monterey et Big Sur. Cette plage – connue
des hippies comme “Chinese Picnic Beach” – fait près d’un kilomètre de long et est située entre la
descente abrupte de la montagne et l’océan. Faire du stop avec Cathy est facile. Les gens la voient
et s’arrêtent. Elle demande à notre chauffeur de nous laisser à un endroit qu’elle reconnaît dans un
virage de Highway 1, et nous descendons le chemin escarpé qui mène à la plage déserte.
Cathy dirige les travaux. Je suis l’apprenti. Nous nous installons près des rochers au coin sud de la
plage de manière à éviter toute surprise si la marée monte plus haut que la normale en cette fin de
période d’équinoxe d’automne. Nous cherchons du bois sec pour faire du feu et nous nous installons
en fin de journée. Le soleil se couche, la mer est lisse comme un lac, nous mangeons nos
sandwichs et buvons du café chaud avant de nous endormir dans nos sacs de couchage.
Le réveil est magique. Le soleil se lève derrière les montagnes et ça prend donc du temps avant que
ses rayons ne nous tombent dessus. Les mouettes volent au-dessus de la plage et leurs ventres
blancs reflètent la lumière rose pâle du soleil levant que nous ne voyons pas encore. De plus, c’est
la saison de la migration sauvage des millions de papillons Monarque qui viennent du Canada au
Mexique pour se poser sur des arbres durant leur cycle annuel de reproduction. Lorsqu’ils volent, on
ne voit que la couleur blanchâtre du dessous de leurs ailes mais, une fois posés, leur couleur
orange les identifie. Lorsqu’ils arrivent à leur destination finale, ils transforment les arbres verts en
monuments oranges. Leur vol hésitant les fait passer pour des insectes fragiles alors qu’en fait ils
sont assez robustes pour avoir traversé les fleuves et déserts du long chemin qui les mène du
Canada au Mexique. Personne ne sait vraiment comment ils savent reconnaître la route à suivre.
Assis sur la plage avec Cathy, je bois mon café chaud et absorbe la beauté environnante. Le temps
s’arrête. Nous n’avons rien à faire qu’entretenir le feu et apprécier notre jardin d’Eden. Cathy veut
faire l’amour sur la plage en plein jour et ne se soucie pas des voitures qui passent sur Highway 1.
J’apprends rapidement à laisser tomber ma parano ... mais les grains de sable mal placés sont
agaçants.
Après deux jours, nous décidons de rester deux jours de plus. Comme nous n’avons plus d’eau ni
de vivres, elle monte sur la route pour aller en stop au supermarché de Monterey et me demande de
ramasser du bois pour le feu. Le temps passe vite, et elle revient au moment où je finis ma besogne.
90
De retour à San Francisco, j’écris à Anne pour partager mon expérience de camping. Anne me
répond dans son style inimitable en m’envoyant des pages blanches dans une enveloppe avec une
note me disant de m’en servir pour faire mon feu sur la plage.
Cathy et moi retournons à “Chinese Picnic Beach” deux semaines plus tard – avec les feuilles
qu’Anne m’a envoyées pour commencer le feu en son honneur – et deux surprises militaires vont
nous arriver coup sur coup ... une bonne, et une terrifiante.
La plage n’est pas privée mais le terrain d’accès l’est, et le propriétaire n’aime pas les hippies qui
polluent “sa” plage. Fort Ord est un fort de triage pour les GIs qui partent au Vietnam – dont certains
rempilent pour la 3ème ou 4ème fois. Alors que nous sommes assis à manger tranquillement au
coucher du soleil, quatre types en civil et coupe de cheveux militaire viennent nous voir, font
semblant d’être sympas tout en étant vulgairement sarcastiques, et bougent les affaires que nous
avions disposées avec soin. Ils nous disent au revoir et nous souhaitent une bonne nuit.
Cathy pense qu’ils vont revenir dans la nuit mais nous sommes coincés. Nous nous couchons et
attendons. Rien ne se passe et, au moment de s’endormir, les quatre zouaves sautent autour de
nous en hurlant comme des fous. Nous sommes complètement paniqués. Je prends le couteau près
de mon sac et le tiens dans ma main au cas où l’un d’eux se jetterait sur moi. Ils s’arrêtent de crier,
se regardent, et s’en vont en courant.
Nous n’avons aucune idée de ce qui les a fait fuir. Une demi-douzaine de gens arrivent dans notre
direction pour dormir sur la plage, et leur arrivée a fait fuir les déglingués. Les nouveaux venus nous
expliquent que le propriétaire du terrain d’accès embauche parfois des soldats pour nettoyer sa
plage des hippies. Ceci n’est pas nouveau et, comme ils le savent, ils viennent toujours en petits
groupes car l’union fait la force. Nous pouvons souffler et nous recoucher.
Au lever du soleil, je marche au bord de l’eau pendant que Cathy fait du café et que nos voisins
émergent de leurs tentes. Je vois une boîte de bois flotter dans les vaguelettes et je la tire sur la
rive. Elle est lourde. J’appelle les autres et il se trouve que j’ai trouvé une grosse boîte de rations
alimentaires de l’armée qui vient de s’échouer. Nous l’ouvrons avec difficulté et y trouvons assez de
nourriture en sachets individuels – la plupart sont des sachets de nourriture sèche qu’il faut
mélanger avec de l’eau et cuire sur des feux de camp – pour en profiter pendant une semaine.
Après notre scène d’horreur de soldats déchaînés, un cadeau de l’armée ...
L’Amérique du Nord des déserts aux Rocheuses
Je décide de profiter de mes billets de bus Greyhound pour aller visiter le Grand Canyon. Ceci me
permet de donner un peu de répit à Onondaga et Castro. Je prends un bus pour Los Angeles, et
suis ensuite la fameuse ancienne Route 66 en passant par San Bernardino, Barstow, Kingsman et
Flagstaff où je prends un bus local presque vide pour traverser la forêt et monter la montagne. Une
fois arrivé au Grand Canyon, j’ai deux heures avant que le bus ne retourne à Flagstaff. Je me
promène, m’assois au bord de la montagne avec cette merveille de la nature à mes pieds, et
partage un bout de pain avec une demi-douzaine d’écureuils.
De retour sur la route de Flagstaff, je me demande si je vais retourner tout de suite en Californie ou
si je devrais en profiter pour aller encore plus loin. Le premier bus au départ de Flagstaff se rend à
El Paso au Texas près de la frontière mexicaine. Je descends donc sur Phoenix et Tucson en
Arizona, puis Las Cruces au Nouveau Mexique, et El Paso au Texas.
Assis à un café, je regarde le plus long train de ma vie traverser l’horizon du désert montagneux
avec plus de 120 wagons tirés par trois locomotives. Le train avance lentement et j’ai l’impression de
vivre dans un film de Sergio Leone. Je traverse la frontière et vais me promener dans Juarez qui est
encore plus pauvre qu’El Paso.
91
Je reprends un bus pour Las Cruces en direction d’Albuquerque. Nous sommes 4 passagers. Je
suis assis à l’avant du bus près de la porte d’entrée. Le bus gravit d’abord la montagne mais, quand
il la redescend en direction de Las Cruces, je peux voir le désert s’étaler à vue d’œil. Les virages
incessants m’enivrent un peu, et je suis au paradis.
Le chauffeur s’arrête pour sa pause dans un petit café en plein milieu du désert. Une demi-douzaine
de motos et 3 voitures sont garées devant l’entrée. Le chauffeur marche lentement, ouvre la porte,
et disparaît dans la pénombre. Les autres passagers décident de rester à bord mais ma curiosité me
pousse à aller jeter un œil. J’ouvre la porte d’entrée et le bruit des conversations s’arrête
instantanément. Je comprends que mon look hippie ne va me faire d’amis ici et je retourne
m’asseoir dans le bus.
D’Albuquerque, je continue vers le nord à Santa Fe, Pueblo, Denver, Cheyenne, puis vers l’est
jusqu’à Omaha dans le Nebraska où je décide d’aller faire un tour au Canada. Il me faut attendre la
nuit entière dans la gare routière qui est située, comme d’habitude, dans un quartier mal famé de la
ville. Je m’assois dans un siège de plastique bleu inconfortable et attends patiemment. Je
commence à somnoler quand un agent de police me donne un petit coup de bâton sur l’épaule pour
me réveiller et dire que je ne peux pas dormir là. Il vérifie mes papiers et mon billet d’embarquement
et me dit qu’il m’arrêtera si je me rendors. Il me recommande un hôtel proche, je le remercie de son
offre, et attends mon bus. Je suis content de partir d’Omaha.
À Fargo, dans le North Dakota, je traverse le pont de la Rivière Rouge et sens que le vent du nord
souffle un air différent de l’air chaud du désert du Nouveau Mexique et de l’air frais des Rocheuses
du Colorado. L’automne est arrivé et je le sens d’autant plus quand j’arrive à Winnipeg au Canada.
De Winnipeg, je prends la route de l’ouest pour Regina, Saskatoon, Edmonton et Calgary dans les
Rocheuses. Dans les gares routières, les gens parlent un français que je comprends mal, et je suis
surpris d’apprendre qu’une grande colonie de Canadiens français s’est installée ici et vit
principalement de l’agriculture.
De Calgary, je décide de redescendre sur les États-Unis et une longue route de montagne traverse
des pays de rêve au moment du changement des couleurs des feuilles des arbres qui passent du
vert au rouge ou au jaune vif à cette époque de l’année. Un passager m’explique que la route est
relativement nouvelle et qu’elle a été construite sur les décombres d’un énorme éboulement qui a
enseveli une ville entière que personne ne pourra jamais déblayer.
Le passage de la frontière me réserve une mauvaise surprise. J’avais acheté un journal à El Paso
dans lequel je gardais différents souvenirs, et le douanier américain ne comprend pas ce que je
peux faire avec un journal texan vieux d’une semaine en arrivant du Canada. Le Président Nixon
venait juste de lancer à la fin septembre sa grande “Operation Intercept” pour saisir les drogues aux
frontières et, apparemment, les trafiquants transportent leur cargo en avions privés du Mexique au
Canada d’où ils peuvent facilement entrer aux États-Unis.
Le douanier fait descendre tous les passagers du bus, me fouille de la tête aux pieds, et me pose
des questions sans arrêt. Il croit avoir trouvé le trafiquant du siècle. Il annonce au chauffeur que tous
les bagages doivent être sortis de la soute et qu’il veut vider les sièges autour du mien. Le temps
passe et les passagers commencent à se plaindre, mais le chauffeur prend ma défense en leur
expliquant qu’il est autant responsable de moi que d’eux, et que nous sommes tous à la merci du
douanier. Deux heures plus tard, le douanier frustré nous permet de reprendre la route. Tout le
monde m’ignore jusqu’à Cœur d’Alene.
Ce retour à la réalité me fait réfléchir. Qu’est-ce que je vais faire une fois rentré à San Francisco ?
Je mange des fruits car je n’ai plus d’argent pour m’offrir des sandwichs, et les maigres économies
qui sont restées chez Cathy à San Francisco ne vont pas durer longtemps. Je décide sur la route
entre Cœur d’Alene et Spokane qu’il va me falloir trouver le moyen de gagner de l’argent avec les
disques pirates si je veux rester plus longtemps en Californie.
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À la gare routière de Spokane, je rencontre une jeune Américaine sympa qui va comme moi à
Seattle dans l’État de Washington pour descendre ensuite sur Eugene dans l’Oregon. Je suis en
tête de la ligne d’attente, et elle est juste derrière moi. Cette multitude de voyages en bus m’a appris
une tactique. Je veux être sur la banquette arrière car c’est la seule à avoir 3 sièges. L’inconvénient
est que ces sièges sont fixes et proches des toilettes. L’avantage est que je peux mieux m’allonger
pour dormir. Je suis donc généralement le premier à monter dans le bus et à m’installer sur le siège
de la banquette arrière près des toilettes. Vu mon look, les braves passagers ne viennent
généralement pas s’asseoir à côté de moi et, si quelqu’un insiste, je me glisse près de la fenêtre
laissant le pire siège à cette personne qui finit par retourner au milieu du bus.
Un autre avantage de cette banquette arrière est son intimité. Ma nouvelle amie monte derrière moi,
me suit sur la banquette arrière, et nous faisons l’amour de Spokane à Seattle. C’est une première
pour moi aussi bien que pour elle, et je remercie le ciel pour nous avoir réunis dans la queue à
Spokane.
À Seattle, nous faisons la queue pour le bus de Portland. Il nous faut attendre deux heures et, peu
de temps avant le départ du bus, j’ai une envie monumentale d’aller aux toilettes. C’est la première
fois que ça me prend depuis plusieurs jours et ça ne peut pas attendre. Je prends mon sac, vais aux
toilettes où je passe un temps fou. Lorsque j’en sors le bus est parti avec elle.
Ma bonne étoile a repris ce qu’elle m’avait donné ... et je n’ai même pas son téléphone. Le bus
suivant prend la route pittoresque qui longe la côte sur la route 101. À cette très belle époque de
l’année, les phoques et otaries s’allongent sur les rochers, et les couchers de soleil sur l’Océan
Pacifique sont incroyables. Le trajet prend beaucoup plus de temps sur la 101 que sur l’autoroute
qui traverse Portand et Eugene, mais je ne regrette pas d’avoir loupé le bus express.
De retour chez Cathy, je récupère les 300 dollars que j’avais laissés sous son matelas avec sa
permission, et j’appelle mon contact des disques pirates à Los Angeles. Il m’explique deux choses
importantes. Tout d’abord, il y a des nouveaux disques : un de Bob Dylan, “Stealin”, un des Beatles
(le “Let It Be” qu’ils ont reculé pour sortir d’abord “Abbey Road”), et un des Rolling Stones (leur
concert de New York qui sortira un an plus tard sous le titre de “Get Yer Ya-Yas Out”). Celui des
Beatles (sous la marque ironique de Lemon Records) et celui des Stones ont des titres qui ne
sortiront pas sur la version officielle comme “The Walk” et “Teddy Boy” des Beatles, et “I’m Free”
des Rolling Stones - et ces trois titres continueront de sortir sur différents pirates pendant des
années.
Le deuxième point important est qu’il préfère que je passe par un de ses amis à San Francisco, ce
qui nous facilitera tous la vie. J’appelle donc Olen qui a trois numéros : un pour son magasin à la
5ème rue, un chez lui en famille, et un pour sa garçonnière ... ce que tout gentilhomme respectable
devrait avoir. Je le rencontre à son magasin, et nous sommes en affaires.
Comme le premier disque pirate de Bob Dylan, “Great White Wonder”, se trouve maintenant partout
sur la côte est, je décide d’explorer la côte ouest que je viens de découvrir dans les états de
Washington et de l’Oregon. Je choisis au hasard dans les pages jaunes des magasins de disques
de Seattle, Portland et Eugene et appelle les gérants pour leur demander s’ils sont intéressés. Je
prends les quelques commandes que je peux me permettre d’acheter avec le petit pécule qui me
reste, donne l’argent à Olen qui passe la commande à Los Angeles d’où les disques me sont
expédiés par bus Greyhound aux gares routières de ces 3 villes.
Je reprends le bus pour Eugene par la route express qui gravit une montagne enneigée, prends les
disques qui m’attendent à la gare routière, et les livre au magasin. Le gérant me paie en liquide sans
problème, et je vais à Portland où tout se passe aussi merveilleusement bien. Par contre au
deuxième magasin de Seattle, j’ai un petit problème. Je demande au caissier où est son patron, et il
m’indique discrètement qu’un représentant de la marque de disques CBS est dans le magasin et
qu’il aimerait bien me mettre la main dessus. Je sors et vais m’asseoir dans un café de l’autre côté
de la rue.
93
L’avantage est que je sais qui il est mais que lui ne sait pas qui je suis. Je peux le voir par la fenêtre
du magasin et j’attends. Il se fatigue et s’en va. Je rentre rapidement dans le magasin et me rends
directement dans le bureau du gérant à qui j’explique que je sais ce qui se passe et que j’aimerais
être payé immédiatement pour pouvoir m’en aller aussi rapidement que possible. Mais il fait le
difficile et me demande ce que je vais faire s’il ne me paie pas. Je lui rappelle que ces disques sont
fabriqués à Los Angeles, que les Hell’s Angels sont impliqués, et qu’il vaudrait mieux pour lui que
leur chapitre local ne soit pas obligé de venir le voir. Mon bluff marche. Le type se ressaisit et me
paie. Je retourne rapidement à la gare routière où j’arrête un bus qui partait déjà pour Portland. Ouf !
À Portland, il me reste une petite quantité d’invendus que j’avais laissés dans une consigne
automatique. Je les prends et me rends directement au département de français à l’Université de
l’État où je présente ma carte internationale d’étudiant et demande s’ils peuvent m’héberger. Dans la
conversation, l’étudiant en charge me demande ce que j’ai dans ma boîte et je lui montre une copie
de “Stealin” de Bob Dylan que les magasins ont commencé à vendre à 10 dollars. Il est tout excité et
je lui en donne une copie en contrepartie d’un lit et accès aux douches.
“Liver Than You’ll Ever Be” des Rolling Stones, et “Get Back” des Beatles
4 de Bob Dylan dont “Great White Wonder”, le tout premier pirate
Il m’emmène à la cafétéria, prend le micro et annonce que j’ai une dizaine de copies de ce disque à
vendre. Des étudiants se précipitent vers moi et regarde ce disque ... où il n’y a rien qu’un titre
tamponné. Le disque même n’a aucun titre sur les étiquettes blanches. Un étudiant demande si il y a
vraiment des enregistrements à écouter. Tout ceci sent tellement la fraude ... Je lui propose d’en
prendre un, d’aller l’écouter dans sa chambre, et de revenir nous faire un rapport. Dix minutes plus
tard, il apparaît souriant à la porte et annonce que c’est vraiment le disque dont ils avaient tant
entendu parler. Tous mes disques partent en peu de temps à un excellent profit puisque je gagne 8
dollars par disque.
J’appelle Olen et lui demande de me faire envoyer plus de disques à Eugene, Portland et Seattle
que je vends dans les universités. C’est plus sympa, moins risqué, moins fatiguant, et plus lucratif
que de les vendre en gros dans les magasins. De plus, je suis l’invité d’honneur de chaque “French
House”, le département de français, et de toutes les fêtes d’étudiants sur les campus universitaires.
San Francisco et Altamont
De retour à San Francisco, je me rends à Onondaga et achète un magazine Rolling Stone. La photo
de Jack Kerouac est en couverture. Il vient de mourir le 21 octobre d’une hémorragie interne causée
par la cirrhose. Je descends au sous-sol et improvise un blues en sa mémoire. Je décide ce soir-là
de spécialiser mes études sur Jack Kerouac et la Beat Generation quand je rentrerai à Nanterre.
94
Le 9 novembre, je vais au concert des Rolling Stones à Cow Palace. B.B. King ouvre et des
problèmes électriques coupent le jus de son ampli. Calmement, B.B. lève Lucille (sa guitare Gibson
noire) au niveau du micro, et la joue en acoustique. Le public délire. Il est suivi du “Ike and Tina
Turner Revue” que j’avais vu avec Loïc dans une petite boîte près du City Lights Bookstore peu de
temps après notre arrivée à San Francisco. Le public se lève et répond aux appels de Tina
lorsqu’elle caresse érotiquement le micro en chantant des paroles suggestives. Les Rolling Stones
relèvent le défi et le public est déchaîné. Leur 33 tours “Let It Bleed” est sur le point de sortir et le
public adore.
Avec l’argent que je viens de gagner, je me rends dans un magasin d’instruments de musique et
achète une Gibson acoustique J-160E d’occasion – le même modèle dont John Lennon se sert dans
“Help”. Comme il y a un micro entre la rosace et le manche, je peux aussi la brancher sur un ampli à
Onondaga. Lorsque je rentre, tout le monde est en train d’écouter le nouveau disque des Kinks,
“Arthur” qui documente la tombée de l’empire colonial anglais et dont le tube “Victoria” passe
constamment à l’antenne.
“Happy Trails”, le dernier enregistrement en public du groupe local Quicksilver Messenger Services
que nous avons tous vu plusieurs fois, est aussi un disque que nous écoutons beaucoup.
Jeff et Moses m’annoncent qu’ils ont invité des gens pour une fête impromptue et que nous allons
jouer au sous-sol. Je sors donc ma Gibson et vais me brancher sur l’ampli Fender à tubes pour
l’essayer. J’en avais rêvé toute ma vie et finalement je peux en jouer ... à San Francisco ! Une
cinquantaine de personnes viennent et nous jouons.
La maison est pleine de gens, les portes sont ouvertes, et quelqu’un se rend compte que les
guitares ont été volées. Nous nous précipitons au sous-sol et elles ont en effet disparu ... toutes sauf
la mienne que les ignares avaient délaissée à cause de son look acoustique. Ma chance.
Au matin, j’apporte ma Gibson chez Cathy pour lui montrer. Je joue une chanson que je viens
d’apprendre de Crosby Stills & Nash, “Judie Blue Eyes”, que la voisine de palier entend. Lynn vient
nous voir, nous parlons de choses et d’autres dans la cuisine, et elle me dit avoir des amis à
Chicago qui me donneront l’hospitalité à mon prochain passage si je veux y retourner. J’ai justement
en tête d’aller sur la côte est pour voir David et Mark à New York, et je pourrai donc m’y arrêter.
J’arrive à Chicago pour Thanksgiving, la fête familiale américaine la plus importante de l’année. Les
amis de Lynn me reçoivent chez eux et l’un d’eux m’invite chez ses parents pour le fameux dîner qui
se passe dans leur grande maison à une soixantaine de kilomètres de la ville. C’est mon premier
dîner traditionnel américain. La famille me reçoit extrêmement bien.
Dans le jardin, ils s’entraînent au tir à l’arc, une arme sophistiquée qu’ils viennent d’acheter pour
l’entraînement de leur fille. Je tire sans gant de protection et j’ai l’impression que la peau de mon
index et de mon majeur est partie avec la flèche. En fait, je suis simplement très irrité par la friction
et emprunte un gant. Mon tir s’améliore considérablement, mais il faut beaucoup d’entraînement
pour atteindre un niveau respectable et constant.
Le repas est merveilleux et j’apprends la signification historique de cette tradition. Je bénéficie une
fois de plus de cette hospitalité américaine que j’apprécie depuis mon arrivée et qui me touche
profondément.
De Chicago, je vais à Detroit dans le Michigan puis passe par le Canada (sans journal d’El Paso)
pour rentrer aux États-Unis par les chutes spectaculaires du Niagara.
Je retourne chez David et rencontre Mark accompagné de son ami Chris Smith, un guitariste avec
qui je commencerai deux groupes 12 ans plus tard. David a trouvé un travail à Los Angeles où il doit
déménager sous peu avec sa copine. Un exécutif de la maison de disques Capitol a vu son travail
d’artiste dans un magazine et lui a offert de venir créer des pochettes de disques en Californie.
David est content du changement, et les paroles de “California Dreamin” des Papas and Mamas
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n’ont jamais fait plus de sens que ce jour frigorifié de fin novembre à New York. David m’annonce
aussi que les Rolling Stones vont donner un concert gratuit le 6 décembre à côté de San Francisco.
Je décide donc d’y retourner aussi rapidement que possible.
Je reprends un Greyhound pour refaire le même trajet intercontinental que j’avais fait avec Loïc, et
arrive à San Francisco où je me précipite chez Cathy qui veut aller voir les Stones à Altamont avec
moi. Ce concert gratuit avait été annoncé depuis leur passage au Cow Palace du 9 novembre, mais
une suite d’incidents techniques avait compliqué sa production. Ils devaient d’abord jouer dans le
parc de Golden Gate mais le permis leur a été refusé. Après différents essais, Rock Scully (manager
du Grateful Dead) et Michael Lang (producteur de Woodstock) s’arrangent avec le propriétaire du
Altamont Speedway – une piste pour courses de voitures – où le concert se fait le 4 décembre.
Comme d’habitude, faire du stop avec Cathy est la voie de la facilité et, après une longue marche
dans les collines qui me rappelle l’exode de Woodstock, nous arrivons près de la scène. D’ailleurs,
sans le chercher, le mouvement de foule nous a placé à une centaine de mètres devant la scène.
Ce concert est la réponse californienne au Festival de Woodstock et s’est attribué le surnom de
“Woodstock West”. Des milliers de personnes campent sur les collines depuis plusieurs jours et une
ambiance festive plane sur la foule.
Cependant, les Hell’s Angels sont en charge de la sécurité. Ceci avait réussi à Hyde Park lorsque
les Rolling Stones avaient donné leur mémorial à Brian Jones et introduit Mick Taylor six mois plus
tôt, mais les Hell’s Angels anglais sont des enfants de cœur comparés à ceux-ci qui ne craignent
pas de se servir de la violence pour régler des problèmes de circulation.
Le concert commence relativement bien avec Santana mais, lorsqu’un gros type se retrouve à poil
avec Jefferson Airplane sur scène, les Hell’s Angels le vident violemment et le chanteur Marty Balin
se prend des coups au passage. Le calme a l’air de revenir pendant le concert des Flying Burritos
Brothers mais quelqu’un frappe Mick Jagger, le chanteur des Rolling Stones, devant sa roulotte.
Les Hell’s Angels sont payés 500 dollars en bière qu’ils consomment rapidement, et un grand
nombre de spectateurs marchent au LSD et aux amphétamines. Les Hell’s Angels décident de
diviser la foule qu’ils traversent en moto et s’arrêtent à une cinquantaine de mètres devant nous. Je
suggère à Cathy que nous prenions du recul, mais la densité de la foule nous en empêche. Au
contraire, nous sommes poussés toujours plus près de la scène et des Hell’s Angels.
Quelqu’un finit par renverser une des motos des Hell’s Angels et la violence commence. Ils sortent
des chaînes et des queues de billard, et l’anarchie devient incontrôlable. Les Rolling Stones font leur
entrée et lors de leur troisième chanson, “Sympathy For The Devil”, une bagarre épouvantable
commence devant nous. La voix de Mick Jagger demande s’il y a un médecin et nous voyons un
corps passer au-dessus de la foule pour disparaître derrière la scène. Nous apprendrons le
lendemain qu’un homme a été tué à coups de couteaux par un membre des Hell’s Angel, et on verra
par la suite que la victime avait sorti un revolver de sa veste et qu’il s’apprêtait à tirer sur les
musiciens. Le concert se finit tant bien que mal, et nous revenons à San Francisco en stop.
En quatre mois, j’aurais vu l’évènement du siècle à Woodstock, sa petite continuation au Big Sur
Folk Festival, et la fin du rêve à Altamont. Je me rends compte que je suis l’une des très rares
personnes à avoir assisté aux trois – américain ou non.
Ce qui est le plus surprenant est que, sur la base de leurs réputations, la violence aurait dû se
passer à New York, et le calme éthéré en Californie, mais Woodstock et Altamont ont démontré
exactement le contraire. Tout ce qui manque, c’est la séparation des Beatles et la déclaration de
John Lennon que “le rêve est fini”.
J’arrête mes longs parcours de par le pays et me concentre sur ma vie à San Francisco. Je sais
comment gagner de l’argent quand j’en ai besoin avec les disques pirates, j’ai deux maisons où je
peux rester avec des gens qui deviennent des amis, et une femme qui m’enseigne l’importance de
la balance dans une relation. La course de fond peut attendre un moment.
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Les étudiants d’Onondaga ont un projet créatif important à présenter à l’université, celui de créer et
fabriquer un cerf-volant qui démontrera leur maîtrise du défi technique ainsi que leur créativité
artistique. Ils décident de construire un énorme insecte en polystyrène extrudé dont les ailes
devraient être suffisamment grandes pour en supporter le poids dans l’air. Tout le monde s’y met
dans la maison et nous allons finalement le tester sur la plage. Il y a beaucoup de vent mais pas
suffisamment pour faire décoller la bête. La théorie du poids n’avait pas assez pris en compte que,
avant de rester stationnaire dans les alizés, il faut d’abord décoller. Le projet est le dernier de la
classe en sciences pures, mais le premier en créativité et le premier en présentation artistique. Oh,
well ... on ne peut pas tout avoir !
Moses se spécialise aussi en photographie noir et blanc, un de mes dadas favoris. Il monte un
laboratoire de développement dans un recoin du sous-sol et je m’intéresse à ses progrès. Je suis
tellement intéressé qu’il me prête sa caméra. J’appelle Cathy qui vient à Onondaga et nous prenons
plein de portraits de nous deux dans le jardin de la maison et sur la plage, que nous développons
dans le labo de Moses. Cathy en profite pour changer mon look avec des nouvelles lunettes. Au
revoir la monture noire et épaisse du style Buddy Holly, et bonjour la monture fine et dorée des
hippies ! Ceci nous rapproche d’autant plus.
À San Francisco en décembre 1969
Pour Noël et le Jour de l’An, Cathy et Pat organisent deux dîners intimes à Castro pour nous trois.
Cathy m’offre un gilet de cuir qu’elle a fabriqué et d’où une pierre creuse qu’elle avait ramassée sur
“Chinese Picnic Beach” pend artistiquement. Pat n’a pas d’homme fixe et nous frôlons le ménage à
trois, mais j’ai trop peur des complications qui pourraient facilement en découler, et je préfère garder
une amitié simple et pure. Par ailleurs, mes sentiments pour Cathy prennent une envergure que je
n’avais pas imaginée au départ.
Les manifestations contre la guerre du Vietnam remplacent les concerts hippies, et mes amis
étudiants – y compris les anciens combattants de la Marine – en font partie. Brusquement, mai 68
est dans l’air sans violence, avec musique et un cri de ralliement. “Tricky Dick” (surnom du Président
Nixon) est le démon du jour, et la guerre du Vietnam la cause ennemie. Les cartes de conscription
sont brûlées en public durant des manifestations organisées dans les parcs où les groupes de rock
se produisent gratuitement. Des femmes y brûlent aussi leurs soutiens-gorge ... Les Flying Burritos
Brothers de Gram Parsons et Chris Hillman sont l’un des groupes favoris de ces réunions
populaires.
Durant un voyage de vente de disques pirates à Seattle, je célèbre seul mon 23ème anniversaire
dans la gare routière avec un beignet, une petite bougie, et un café. Dans les toilettes, un type me
demande quelle est ma pointure de chaussure. Ma réponse le déçoit. Il avait espéré une taille plus
grande pour m’assommer et me les voler. Heureusement que mes pieds sont trop petits pour lui !
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Pour la Chandeleur, tout le monde se met à faire des crêpes dans la maison d’Onondaga. Je les
aide et me mets à faire sauter les crêpes dans la poêle. Il nous faut rapidement plus d’œufs et de
farine que nous achetons à la bodega voisine. Le bruit commence à courir que nous sommes en
plein délire de crêpes, et nos voisins viennent dans la rue sous la fenêtre de la cuisine qui donne sur
Wanda Street pour nous demander d’y goûter. Nous en faisons tellement qu’il y a une petite queue
dans la rue. Nous acceptons d’en faire encore plus s’ils nous apportent des œufs et de la farine.
C’est le meilleur geste de relations publiques que nous puissions faire avec nos voisins latinos qui
me saluent toujours avec le sourire quand je les croise dans la rue par la suite.
Lorsque David Coleman emménage avec sa copine à Los Angeles pour créer des pochettes de
disques chez Capitol, il m’appelle chez Cathy et vient nous rendre visite un week-end. Cathy et Pat
s’entendent bien avec eux, et lorsque David nous invite à descendre chez lui à Los Angeles, Cathy
et moi acceptons avec plaisir. David a une petite voiture de sport Fiat dans laquelle nous nous
entassons et partons tôt le matin. Nous prenons la Highway One pittoresque plutôt que l’autoroute et
faisons un arrêt symbolique à “Chinese Picnic Beach”.
David vit dans le luxe de son nouveau salaire d’exécutif artistique, et sa maison de type mexicain est
séduisante et confortable. Cathy et moi revenons à San Francisco en stop trois jours plus tard, mais
décidons d’y retourner le mois suivant. Au hasard d’une voiture qui nous laisse à une bretelle de
l’autoroute en plein milieu de la nuit, nous levons le pouce et attendons.
Cathy voit une voiture en sens inverse dont les passagers nous regardent un peu trop en détail. Ils
ralentissent, repartent et sortent de l’autoroute pour faire un demi-tour sur la bretelle et revenir vers
nous. Cathy me prend par la main et nous courons pour traverser l’autoroute vide. Nous escaladons
rapidement le monticule et nous cachons à plat ventre dans un fourré. Quelques minutes plus tard,
la même voiture réapparaît lentement et les passagers observent soigneusement le côté de
l’autoroute à notre recherche. Ils s’en vont finalement et nous soufflons un grand coup. L’intuition de
Cathy nous a sauvés !
Autant rester dormir là. Nous sortons notre couverture et nous allongeons dessus. Nous ne sommes
qu’à moitié endormis lorsque nous entendons des pas dans les feuilles mortes. Cathy murmure de
ne pas bouger. Un sconse passe, sent quelque chose, s’arrête, lève sa queue noire et blanche, et
nous regarde. S’il nous asperge, nous sommes foutus. Personne ne nous prendra en stop avec
cette odeur horrible. Nous restons immobiles dans la pénombre en retenant notre respiration. Il se
retourne et s’en va. Ouf !
Au retour de Los Angeles, il me faut renouveler mon visa de touriste. Je l’avais déjà fait pour une
durée de trois mois en novembre, mais cette nouvelle extension de février ne se présente pas bien.
J’explique à l’immigration que mon séjour est un séjour d’études de la littérature et de la société
contemporaines américaines pour mon retour à Nanterre, mais je ne peux pas obtenir un visa
d’étudiant si je ne suis pas inscrit dans une université américaine. Par contre, si je m’enrôle pour
devenir un mercenaire étranger et aller au Vietnam, le gouvernement peut m’offrir un programme qui
me donnera droit aux avantages du “G.I. Bill” et à une citoyenneté accélérée lorsque je rentrerai du
Vietnam. Je regarde froidement le fonctionnaire dans les yeux et lui demande s’il peut me garantir
que je reviendrai vivant de cette guerre où il me faudrait servir entre la première ligne des G.I.s et la
première ligne ennemie, sachant que mon père avait été évacué de Dien Bien Phu 15 ans plus tôt.
Pas de réponse à ce sujet, mais j’obtiens une extension de deux mois non renouvelable. C’est
toujours ça de pris !
Par ailleurs, mon passeport français est près d’expirer. Je me rends donc au Consulat de France
pour le renouveler, mais me fais dire que – puisque je suis en âge de conscription et si éloigné de la
métropole – je ne pourrai en obtenir un que si je rentre d’abord en France.
Il faut que je pose désormais les jalons de mon retour. Je décide de rentrer en France le dernier jour
de mon nouveau visa de deux mois pendant lesquels je lis avidement tous les livres de Kerouac que
je peux trouver chez Ferlinghetti à City Lights Bookstore.
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Mes dernières nuits avec Cathy ne sont pas drôles. J’aimerais rester mais je ne peux pas
légalement, et je ne veux pas m’embarquer dans une galère d’immigrant illégal. J’en fais même des
cauchemars : une bande de voyous me court après pour me tabasser dans les rues de Montmartre.
Comme Moses n’a pas 21 ans, il me propose d’acheter mon billet d’avion pour New York à son tarif
réduit. J’accepte avec plaisir, le remercie, fais mes adieux touchants, prends le taxi pour l’aéroport,
présente mon billet ... et l’employé du comptoir me demande mes papiers d’identité pour prouver
mon âge. Je suis obligé de payer la différence pour ne pas louper l’avion.
Je ne dors pas une seule minute durant ce vol de nuit et arrive à Kennedy dans un état lamentable.
J’ai choisi de prendre un vol d’Icelandic Airlines car, même s’il faut faire escale à Reykjavik,
descendre à Bruxelles, et prendre un bus jusqu’à Paris, la différence de prix en vaut la peine.
Au comptoir d’Icelandic Airlines, l’employée m’annonce que tous les vols du jour pour Bruxelles sont
pleins et qu’il en est de même pour tous les vols européens des autres compagnies. Une grève
imminente des contrôleurs du ciel a forcé les voyageurs à avancer leurs vols, et tout est plein. Je lui
explique qu’il me faut absolument partir le jour même au risque de me retrouver dans l’illégalité
technique de la date d’expiration de mon visa américain.
La dame me dit qu’il existe une solution. Je peux prendre le vol qui ne va que jusqu’à Reykjavik où
je pourrai rester pour une durée maximale de trois mois jusqu’à ce qu’une place devienne disponible
sur un vol pour Bruxelles. Au revoir l’Amérique, vive l’Islande !
L’Islande
L’aéroport de Reykjavik se trouve à une soixantaine de kilomètres de la capitale et je prends la
navette pour le centre-ville. En fait, la ville est très petite. Bien que la superficie de ce pays soit un
peu plus petite que celle de l’Angleterre, la population ne s’élève qu’à 300 000 habitants dont
l’énorme majorité vit à Reykjavik. Il n’y a pratiquement pas d’arbres, la neige recouvre tout, et je me
retrouve brusquement très loin de la Californie.
J’admire les toits verts des maisons de la ville où j’arrive au moment des vacances scolaires de
Pâques. Je prends mon sac et ma guitare et me dirige vers l’université. Je ne fais pas partie du
décor avec mes cheveux longs, mes jeans et mes bottes de motard, mon sac militaire vert de
surplus de l’armée américaine, et ma guitare. Le bureau d’accueil est occupé par un type sympa qui
regarde ma carte internationale d’étudiants et me dit que l’immeuble est pratiquement vide pour les
deux prochaines semaines. Je peux donc rester sans problème dans une chambre à un demi-dollar
la nuit, et manger à la cafétéria qui n’offre que des repas froids pour un quart de dollar. Au moins, je
suis au chaud. Il me suffit d’attendre patiemment et d’appeler Icelandic Airlines tous les jours.
Je me promène dans l’immeuble désert et entends du bruit à l’étage. J’entre dans une salle où une
cinquantaine d’étudiants sont en plein fou rire à regarder un vieux film porno noir et blanc projeté sur
un mur. Ils m’accueillent bruyamment, m’offrent à boire, et se mettent à danser devant les images
du porno au son d’une musique locale qui m’est totalement inconnue. C’est leur soirée de fin de
trimestre et les étudiants en médecine se sont réunis pour cette fête improvisée. Je suis surpris
d’apprendre que ce petit groupe représente tous les étudiants en médecine de ce pays, mais tout
est condensé et réduit dans cette grande île à population réduite.
Leur fête continue dans un club en ville et je suis invité à m’y rendre avec eux. Sur le chemin, ils me
donnent leurs noms (dont je suis incapable de me rappeler) pour que je les appelle au cas où des
pêcheurs voudraient me chercher des noises à cause de mon look. Tout se passe bien jusqu’au
moment où je vais aux toilettes. Quand j’en sors, des grands gaillards commencent à me chahuter.
Je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais je saisis ce qui se passe. Je ne vois pas comment je
vais m’en sortir quand une jolie blonde m’interpelle très fort en anglais, vient me prendre par la main
en leur expliquant que je suis un ami.
99
Je ne sais pas qui elle est, mais un ange m’a été envoyé une fois de plus par la bonté divine. Helga
est hôtesse de l’air à Icelandic Airlines et son anglais est excellent. Sa route est l’aller et retour
Reykjavik – New York. Lorsqu’elle m’a vu piégé, elle a compris la situation et volé immédiatement à
mon secours. Nous sortons du club et je lui demande de me montrer le chemin pour l’université où
ma chambre se trouve, mais elle m’invite boire un verre chez elle.
Au réveil dans son lit, une petite main me secoue gentiment et une petite fille magnifique aux
cheveux blancs et sourire d’ange dépose un plateau de petit déjeuner sur la table de chevet. Je suis
surpris et gêné, et ne sais quoi dire. Je la remercie en anglais quand sa mère entre et s’assoit au
bord du lit pour me présenter sa fille. Helga m’explique ensuite que le manque de population et une
croissance insuffisante ont poussé le gouvernement à encourager les femmes à avoir des enfants
avant même d’être mariées, et qu’il est donc normal pour un homme de demander à une femme
combien d’enfants elle a quand il la rencontre.
Je prends un bain dans l’eau chaude qui vient gratuitement des geysers. L’eau a cette petite odeur
naturelle d’œufs pourris générée par sa légère teneur en souffre, mais on s’y fait rapidement et il est
difficile de se plaindre quand le chauffage et l’eau chaude sont gratuits. Helga m’emmène faire une
promenade avec sa fille, et on se croirait en famille !
La pollution de l’air est négligeable car cette petite population a peu de voitures. L’étendue d’eau du
parc central est gelée mais on ne peut pas y faire de patin à glace car des minuscules sources d’eau
chaude montent à la surface et créent des trous dans la glace. Apparemment, les ivrognes ne s’en
rappellent pas toujours et tombent parfois dans l’eau frigide la nuit quand ils veulent prendre un
raccourci plutôt que de faire le tour du bassin.
Il y a peu d’arbres et le vent continu du Groenland semble empêcher toute croissance végétale. Par
contre, l’effet du Gulf Stream semble protéger la capitale du froid extrême ressenti dans les
montagnes de l’intérieur. Une seule route fait le tour de l’île pour joindre les petites villes côtières,
mais les chemins de campagne sont impraticables 9 mois de l’année.
Helga me fait aussi visiter le musée national qui est hébergé dans une maison et pratiquement aussi
petit que la Chambre des Députés. Nous entrons dans la bibliothèque nationale où je reconnais un
des étudiants en médecine de la veille au soir. Il fait du travail bénévole à la réception où il garde un
livre vide qui contient une petite bouteille de whisky. Il sort trois verres et nous buvons à notre santé.
Il m’explique que j’ai loupé une sacrée bagarre à la sortie du club la veille au soir quand son groupe
d’étudiants et un groupe de pêcheurs se sont tapés dessus. Comme ils sont tous taillés comme des
bœufs, je suis content qu’Helga m’ait sorti de là en temps voulu. Faites l’amour, pas la guerre !
La grève prend fin à Kennedy et je trouve de la place pour Bruxelles. Ces deux semaines à
Reykjavik s’avèrent être une étape imprévue mais nécessaire à mon retour en France, un peu
comme le plongeur sous-marin fait attention à ne pas faire de surpression pulmonaire s’il remonte
trop rapidement.
Helga m’invite à venir passer l’été avec elle. Elle m’offre de me servir de sa voiture quand elle volera
pour la compagnie aérienne, et sa mère s’occupera de sa fille en son absence. Je l’embrasse de
tout cœur et lui promets de revenir.
L’avion arrive à Bruxelles dans la nuit et le bus m’amène à Paris au petit matin. Je rentre Place
Jules Joffrin, monte chez mes parents, dépose mes bagages dans ma chambre où rien n’a changé
depuis mon départ, et vais à la cuisine sans faire de bruit. Ma mère se réveille en premier et pousse
un cri à la porte de la cuisine où elle trouve un étranger. Elle ne m’a pas reconnu ! Je suis conscient
que des changements mentaux se sont passés en moi ces neuf derniers mois, mais je ne
m’attendais pas à ce que ma mère ne reconnaisse même plus l’apparence physique de son fils ...
Ça commence bien !
100
De retour à Place Jules Joffrin en mai 1970
1970 – 1971
La dernière année à Paris
J’appelle Loïc, Didier, Serge, et Anne ... qui ne semblent pas particulièrement excités d’apprendre
que je suis rentré, ni intéressés d’entendre les histoires que j’aimerais partager ou les découvertes
que j’ai faites. J’entends au son de leurs voix que je peux bien attendre un peu si ça m’a pris si
longtemps pour revenir.
Maud m’invite à venir la voir le soir même, ce que je fais avec d’autant plus de plaisir qu’elle me
présente une de ses très jolies copines. Kathy et Laurent m’invitent à dîner en fin de semaine.
J’ai aussi mon premier dîner familial en un an. Je passe à table mais mon père est absent. Ma mère
m’invite à prendre sa place. Je refuse et prends la mienne. Elle éclate en sanglots et m’explique
qu’ils sont en instance de divorce et qu’il ne reviendra plus. Myriam et Elisabeth ne disent pas un
mot. Ma mère explique qu’ils sont allés en vacances familiales à Dubrovnik en Yougoslavie pendant
que j’étais à Woodstock et qu’ils y ont rencontrées deux jeunes Françaises en vacances. Ma mère
pense maintenant que mon père les connaissait déjà et que cette rencontre était loin d’être fortuite.
Le reste de leur séjour s’est passé pratiquement constamment en leur compagnie et, à leur retour à
Paris, les deux jeunes femmes sont retournées chez elles dans le Jura. Un soir, Claudine, étant de
“passage” à Paris, est venue dîner à la maison. Ma mère et mes sœurs sont allées se coucher à
une heure tardive, et mon père et Claudine sont allés boire un digestif au salon. Ne voyant pas son
mari revenir, ma mère est allée au salon et les a trouvés dans une position compromettante.
La famille est donc désormais désunie et les deux parents essaient de convaincre leurs trois enfants
qu’il va falloir témoigner en leur faveur. Heureusement que j’étais trop loin pour avoir vu quoi que ce
soit. Mais mes sœurs sont prises à partie, et leur vie se complique énormément.
Je me couche tôt, fatigué du long voyage de la veille. En plein milieu de la nuit, je me réveille avec
des démangeaisons sur les épaules, le torse, et les bras. C’est ennuyeux et je sais qu’il faut que
j’évite de me gratter. Je finis par me rendormir. Au réveil, le problème a disparu.
Je vais au Secrétariat du département d’anglais de Nanterre et me présente à la directrice qui n’en
croit pas ses oreilles. Je lui explique que, puisque les règles administratives ont été remises en
question en 1969 mais qu’elles n’ont pas encore été implantées en 1970, je n’ai donc pas violé les
stipulations de règles qui ne sont pas encore en vigueur et que, par ailleurs, j’ai fait un voyage
d’études monumental et incomparable, et qu’il serait malheureux que ce voyage ait été fait en vain à
cause de détails administratifs non stipulés.
101
La directrice me dit qu’elle va en parler aux autres professeurs du département et qu’elle me
donnera sa réponse après le week-end. Je rentre chez moi heureux, et continue de mettre de l’ordre
dans mes affaires.
Je me réveille encore une fois en plein milieu de la nuit avec exactement le même problème de
démangeaisons qui semble s’aggraver. Ceci me perturbe et je ne sais quoi faire. Je finis par me
rendormir et le problème a encore disparu au réveil.
Je vais voir Josiane au Printemps et découvre qu’elle ne travaille plus au rayon de disques. Elle est
maintenant au Discobole, un magasin de disques situé dans la Gare St. Lazare à 2 minutes à pied
du Printemps. Je m’y rends et la trouve en effet là. Elle me présente à son patron et, dans la
discussion, je lui parle des disques pirates. Il en a entendu parler mais personne n’en a encore vu
en France. Je lui propose d’en importer et passe ma commande de 100 “Great White Wonder” de
Bob Dylan à Olen à San Francisco.
Je me réveille encore en plein milieu de la nuit avec des démangeaisons horribles. Le problème
semble empirer chaque nuit. Au matin, je vais voir Serge Frenaison. Il étudie la kinésithérapie et est
loin d’être médecin, mais son avis ne peut pas me faire de mal. En parlant de ce qui m’est arrivé
récemment, il devient évident que ces démangeaisons commencent à l’heure où j’ai traversé la
frontière française en arrivant de Bruxelles et qu’elles s’arrêtent à l’heure où je suis arrivé Place
Jules Joffrin. Mon problème est en effet psychosomatique car, une fois que je le comprends, les
démangeaisons disparaissent. Merci Serge.
Je déjeune avec mon père le samedi. Il me confirme que tout s’est passé comme ma mère me l’a
raconté. Il ne nie rien et n’a pas d’excuses. Il veut un divorce simple qui ne ruinera personne afin
que la vie puisse continuer aussi normalement que possible pour nous tous. Je ne sais pas qu’en
penser et le quitte perplexe. Ma vie était plus simple à San Francisco !
Je vais dîner chez Laurent et Kathy avec Loïc, et nous passons une excellente soirée. Je remercie
Kathy pour l’hospitalité de ses parents et décris mes aventures en détail. Je vois à sa tête que Loïc
se demande si je n’en rajoute pas un peu, mais j’ai tellement de détails précis et de preuves écrites
qu’il lui faut bien accepter que je dis probablement la vérité. Il lui est cependant difficile de me voir
tenir le crachoir pendant qu’il n’a rien à dire puisque c’est lui qui est rentré en refusant de prendre le
risque de rester avec moi pour vivre l’aventure américaine.
Je retourne au Secrétariat du département d’anglais le lundi pour écouter le verdict et la directrice
me dit que, même si mes arguments n’ont pas convaincu tout le monde, ses collègues se sont mis
d’accord pour me donner le bénéfice du doute. Si je passe les examens de la Licence, je suis admis
en classe de Maîtrise comme les autres. Si j’échoue, je redouble.
Je suis tellement content de cette décision que j’invite la secrétaire du bureau à dîner chez moi avec
ma mère et mes sœurs, et la monte au 6ème pour faire l’amour avec elle ... ce que nous faisons
pendant plusieurs semaines. Elle habite à Colombes et vient me rendre visite sur son Vélosolex.
C’est une amante fabuleuse. Ainsi, je n’ai pas à faire des pieds et des mains pour reconquérir les
faveurs de mes anciennes maîtresses dont la tendance est de me tenir à distance.
Je retrouve Anne à Nanterre. Elle s’est fait de nouveaux amis que je n’aime pas beaucoup. Peutêtre suis-je jaloux de son nouvel amant, mais je suis déçu de la voir tomber dans les mains
d’individus avec qui elle a l’air de se plaire mais que je trouve assez retardés – principalement après
la vie que j’ai menée ces derniers mois.
Je suis invité à dîner à la cafétéria par plusieurs étudiants, et boire des verres dans leurs chambres
de la Cité Universitaire pour parler de mes aventures. Je me rends compte rapidement que ma
manière de voir les choses a évolué alors qu’eux n’ont absolument pas changé depuis mai 68. Un
fossé s’est creusé que je ne peux pas combler, et je comprends qu’il vaut mieux que je m’occupe
sérieusement de mes études plutôt que de gâcher mon temps à refaire le monde avec eux pour
rien. Ceci ne me fait pas de nouveaux amis, et je perds rapidement la plupart des anciens.
102
J’apporte ma Gibson chez Didier en pensant qu’il serait intéressant de l’entendre en duo avec sa
Martin. Didier habite maintenant près de chez moi. Je monte les escaliers et entends des voix
depuis le palier – dont celles de Didier et de Loïc qui me sont familières. Je frappe à la porte. Les
voix se taisent. J’entends des murmures. Je m’annonce en leur demandant de m’ouvrir mais le
silence règne. Je frappe et m’annonce encore, mais je ne suis apparemment pas le bienvenu. Je
rentre chez moi surpris et déçu, mais aussi content qu’on m’ait montré la couleur.
Dans ma chambre Place Jules Joffrin en mai 1970 : devant un poster du Fillmore West de Bill Graham ;
et devant un poster anti-CRS imprimé à Nanterre en mai 1968
Lorsque le documentaire “Woodstock” sort, je reçois des appels de gens qui veulent m’en parler.
Loïc et moi sommes invités plus souvent ensemble pour partager notre expérience. Je suis
personnellement déçu que le documentaire – excellent du point de vue musical – ne présente que
les aspects déjantés de la foule car on a l’impression que tout le monde a nagé nu dans le lac, pris
de la drogue, fait l’amour, et glissé dans la boue. Ce qui est loin d’être le cas. Même si de nombreux
participants se sont livrés à certaines de ces activités ou à toutes, les prises de vues isolées ne sont
finalement pas révélatrices et peuvent engendrer certains préjugés.
Loïc sait pertinemment que j’ai raison mais il ne veut pas crever la baudruche du mythe que nos
amis se sont mis en tête. J’essaie d’expliquer que la spontanéité a créé un univers spirituel de
magie pure, mais mon point de vue doit être trop éthéré car personne ne veut vraiment entendre
parler de ça. Quand j’essaie d’expliquer aussi qu’Altamont a été la mort de Woodstock, personne ne
me comprend. Il m’est tout aussi difficile d’expliquer Altamont – dont le documentaire “Gimme
Shelter” ne sortira qu’un an plus tard – qu’il m’avait été d’expliquer Woodstock avant la sortie du film.
Finalement, j’essaie d’expliquer que – même si les résultats sont diamétralement opposés à cause
de la violence de Paris et la fraternité de Woodstock – Mai 68 et Woodstock ont en commun la
spontanéité dont les foules ont fait preuve lorsque ceux qui avaient tenté de les manipuler en ont
perdu le contrôle. Je me fais pratiquement hué et jeté. Ce n’est pas grave. Je sais ce que je sais, je
sais ce que j’ai vécu, et mes conclusions n’ont pas besoin d’être validées par des critiques de films.
J’abandonne et les laisse rêver.
Comme il me faut trouver du travail pour me reconstruire un petit pécule, j’appelle Simon à Transcar
qui semble content d’entendre ma voix. Il s’engage à me donner autant de travail que possible, et
ceci me rassure. Par contre, La Pochade a transformé la librairie en galerie d’art et mes services n’y
sont plus nécessaires.
Un douanier m’appelle pour me dire que mes boîtes de disques pirates sont arrivées mais qu’il faut
que je vienne les chercher en personne à son bureau. Ceci m’inquiète un peu mais je suis bien
obligé d’y aller. Il connaît la nature de ces disques mais veut en savoir plus car c’est le premier envoi
à arriver en France. Sa conclusion est que tant que je ne dis pas qui sont les artistes, et tant que les
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disques n’y font pas référence, ils ne sont pas des articles de contrebande. Il me les donne et je les
apporte directement au Discobole.
Le patron et les employés sont impressionnés. Ils m’avouent avoir pensé que je leur avais raconté
des salades. Ils mettent mes disques bien en évidence dans le magasin mais, le lendemain, Josiane
m’appelle pour me dire qu’il y a un gros problème. Le représentant de la maison Columbia est passé
le jour même au magasin, a vu les disques, et donné l’ordre au patron de les retirer immédiatement
au risque de ne plus jamais recevoir des produits du catalogue de sa maison. Le patron est donc en
train de les distribuer gratuitement à ses clients favoris, et accepte une perte sèche et brute. Il ne
m’en veut pas mais ne pourra pas renouveler la commande. Début et fin de ma carrière française
d’entrepreneur !
Lynn, la voisine de palier de Castro et de la 22ème rue vient à Paris pour une visite de quelques
jours. Je lui offre la chambre du 6ème et lui souhaite la bienvenue qu’elle mérite à Paris. Je la
présente à mes “amis”, et Lynn leur confirme absolument tout ce que je leur ai raconté. Ceci ferme
les clapets des St. Thomas du quartier ... d’autant plus que la belle Lynn n’est pas du genre timide.
Je passe mes examens de Licence assez facilement et rencontre le Professeur Cyril Arnavon avec
qui je veux passer ma Maîtrise d’anglais avec une spécialité en Études américaines. M. Arnavon est
très conservateur et se rappelle que j’ai contribué aux troubles qui ont paralysé plusieurs de ses
classes en 68 et 69, mais il ne m’en veut pas pour autant. Il accepte de me prendre dans sa classe
car, me dit-il, il a été le premier à traduire du Kerouac en français lorsqu’il l’a introduit dans un essai
académique avant même que “On The Road” ne soit traduit “Sur La Route”. Je suis donc très
heureux de ce développement qui me permettra de faire l’année scolaire que je voulais vraiment.
L’été se passe principalement en voyages en Angleterre à superviser les allers et retours des
groupes de Transcar, à aller voir quelques concerts comme Simon et Garfunkel, John Mayall, et les
Pretty Things, et à me faire des nouvelles amies américaines que Laurent et Kathy me présentent.
J’invite Josiane à dîner mais Simon m’appelle en catastrophe pour me demander d’aller chercher un
jeune élève expulsé d’Angleterre pour avoir soi-disant “violé” l’hôtesse de la maison. Je pense
immédiatement au jour où mon hôtesse m’avait fait lire un porno en me proposant de m’expliquer
tous les mots que je ne comprendrais pas. Josiane et moi allons chercher le “violeur” à la gare et
l’amenons à sa destination parisienne. Il n’a pas l’air dangereux, mais on ne sait jamais. Simon nous
rencontre après avoir pris soin du groupe dont il avait la charge, et nous allons tous chez moi au
6ème (où Elisabeth a désormais pris résidence) pour boire un verre et parler de cet incident et de
ses ramifications.
Valerie Collins et Julia Smith viennent visiter Paris. Je les avais connues dans les environs de
Croydon quand elles étaient gamines. Leurs parents avaient toujours été très gentils et je les ai donc
invitées à rester chez moi. Myriam est avec Jean-Paul, Élisabeth couche au 6ème. Je mets donc
Julia dans le sofa du salon et donne la chambre de Myriam à Valerie. Ma mère les trouve
sympathiques et leur fait à manger. Mais les gamines ne sont plus des gamines. Elles sont
devenues de très jolies jeunes femmes. L’envie est là, mais je me conduis comme un gentleman.
Loïc s’est lié sérieusement avec Sophie. Lorsque Loïc part en Inde pour l’été, Sophie vient souvent
passer la nuit sur le sofa du salon. À son retour, il m’offre une très belle pipe en marbre qu’il a
ramenée de Bénarès pour me remercier de m’être aussi bien conduit avec Sophie. Il savait pouvoir
compter sur moi à ce sujet alors qu’il n’était pas trop sûr de pouvoir compter sur les autres. Pour me
remercier, Sophie fait une petite fête à quatre chez elle en me présentant une de ses copines.
Les parents de Maud se sont séparés. Son père habite maintenant près de chez Patachou Place du
Tertre. Malheureusement, le père de Siné meurt et nous nous retrouvons chez lui à écouter du jazz
que nous accompagnons en prenant des objets du salon pour jouer de la percussion.
J’achète un minibus Volkswagen à un prix ridiculement bas. Le propriétaire m’explique qu’il marche
bien, qu’il revient d’un long voyage en Inde où il n’a eu aucun problème et que, si la carlingue est
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vieille, le moteur n’a qu’un an et qu’il tourne très bien. J’ai maintenant l’indépendance que je voulais
pour aller n’importe où comme je le désire, et je vais immédiatement rendre visite à Alain près
d’Orléans.
Au Secrétariat du département d’anglais de Nanterre, la Secrétaire me donne une information
précieuse : les Galeries Lafayette ont un programme de formation pour les apprenties vendeuses, et
ils ont besoin d’un prof d’anglais. Je bondis sur l’occasion et prends immédiatement rendez-vous
avec Madame Kelner, la directrice du département.
J’apprends aussi que ma présence en fac est limitée à un jour par semaine cette année, le jeudi, car
je suis supposé passer le reste de mon temps à écrire mon mémoire de Maîtrise que je décide
d’appeler “Portait de Jack Kerouac d’Après Desolation Angels”.
La rentrée d’automne est donc bien en place.
Je revois Anne qui a pris une chambre à la Cité Universitaire. J’espère que ceci nous permettra de
rétablir notre intimité, mais comme je ne viens à la fac qu’une fois par semaine, elle me dit
froidement que ça ne lui suffit pas. Je la comprends mais je ne veux pas changer l’approche
sérieuse de mon agenda. Pour la première fois de ma vie, je prends le taureau par les cornes et
m’attelle à suivre exactement le chemin que je me suis tracé pour que ma Maîtrise soit acceptée à la
session de juin ... et préparer mon prochain grand voyage ... peut-être même ce tour du monde que
je n’ai pas réussi à compléter l’année précédente.
À la rentrée, la fac offre un cours d’introduction au cinéma présenté par Henri Langlois, grande
figure de la culture française contemporaine. Ce passionné du cinéma est célèbre pour la
conservation et restauration de vieux films, ainsi que pour la fondation de La Cinémathèque. Son
cours est très attirant mais j’ai peur de perdre de vue mes priorités et de me disperser. J’ai au moins
le plaisir de le rencontrer et de l’entendre parler de cet art magique.
Je commence à donner mes cours d’anglais aux Galeries Lafayette. Madame Kelner me conseille
de ne pas en attendre trop. Mes élèves ont été virées de toutes les écoles possibles, certaines ont
un casier judiciaire juvénile, et elles n’ont rien à perdre dans ma classe facultative d’un cours par
semaine, car celles qui passeront seront récompensées et les autres ne seront pas punies.
Je fais mon entrée, leur explique qui je suis, écris mon nom au tableau, et lorsque je me retourne
pour leur faire face, l’une d’elle a les jambes grandes ouvertes pour me montrer qu’elle ne porte pas
de culotte. Une autre sort son rouge à lèvres et un miroir de poche. Je l’envoie immédiatement aux
toilettes en lui disant de ne pas revenir en classe tant qu’elle ne sera pas complètement prête à faire
sérieusement attention à ce que j’ai à leur présenter. Quant à celle qui ne porte pas de culotte, je
fais de mon mieux pour ignorer le spectacle.
Mon but est de les motiver à progresser en anglais de la manière qui m’a le mieux aidé en dehors
des confidences sur l’oreiller : les chansons des Beatles. Je leur en présente une simple,
“Yesterday”, que tout le monde connaît. J’écris les paroles au tableau en les faisant chanter les
phrases une par une. Ce jeu les amuse et nous traduisons les paroles en même temps.
Pour ma seconde classe, l’exhibitionniste me montre qu’elle porte maintenant une culotte, sa copine
a déjà mis son rouge à lèvres, et elles veulent toutes savoir quelle va être la chanson du jour. Je
suis content de moi et je sais qu’elles vont finir par faire des progrès. Madame Kelner m’appelle
dans son bureau à la fin du mois pour me dire qu’elle est étonnée d’entendre des très bonnes
rumeurs à mon sujet. Elle m’avoue avoir douté de mes chances de succès à cause de mon jeune
âge et parce que je suis le seul enseignant masculin de ce département. Est-ce que j’accepterais de
donner des cours aux adultes qui pourraient ainsi augmenter leur chiffre de ventes avec les touristes
qui ne parlent pas français ? Les Beatles viennent de m’aider à doubler mes revenus !
Je relis deux fois “Desolation Angels” – ce livre n’est pas encore traduit en français – qui devient
mon livre de chevet. Je passe trois jours à réfléchir comment je vais finaliser mon approche pour
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écrire mon Mémoire. Je me rends compte que ceci est devenu un exorcisme par lequel je vais jeter
sur papier tout ce qui me travaille intérieurement au sujet de ce livre, des démons de Jack et de ses
amis, des voyages aux États-Unis et à l’étranger, et de la recherche de soi.
Cette étude devient donc extrêmement intime et mon but inavoué est d’en profiter pour me remettre
en question, ce qui me permettra de mieux comprendre qui je suis et ce que je veux faire de ma vie.
Les montagnes de l’État de Washington près de Seattle, le parcours en bus de Seattle à San
Francisco, la mosaïque musicale que représentent les petits clubs de San Francisco, la traversée
intercontinentale, le Maroc, la France et l’Angleterre, tout cela m’est déjà familier. Je sais que je
comprends de l’intérieur ce livre absolument phénoménal. Nous suivons les hallucinations dérivées
de sa solitude dans les Rocheuses et de son travail à la machine à écrire pour Burroughs, ses
amitiés déjantées, ses voyages solitaires, et ses crises existentielles.
Je me rends aussi compte
sa femme, sa mère et un
donne comme mission de
universitaire près de chez
hebdomadaire à Nanterre.
que je ne veux surtout pas finir comme lui – un alcoolo vivant seul avec
chat. Une fois établie cette vision de mon travail de recherche, je me
l’écrire sans me retourner. Je ne sors que pour manger au restaurant
moi, donner mes classes aux Galeries Lafayette, et suivre mon cours
Quand ma mère entre dans ma chambre, elle a du mal à me voir. J’ai remplacé les Gauloises par la
pipe, et la fumée plane constamment en produisant une odeur douceâtre qu’elle aime bien. Je ne
vois pratiquement plus personne. Au bout d’un mois de ce régime, je commence à avoir besoin de
prendre l’air. Je sors dans les clubs à la mode à la recherche de femmes faciles.
Je vois mon père qui m’explique qu’un arrêt de la cour le force à donner tous les mois de l’argent à
son épouse et à ses enfants jusqu’à ce que le divorce soit prononcé. Il me donne donc une
enveloppe pour laquelle il faut que je lui signe un reçu. Ma mère est très triste de perdre les amies
qu’elle s’était faites avec les épouses des amis de mon père qui ne peuvent désormais plus la voir.
Elle décide de faire appel de toutes les décisions de justice qui lui sont défavorables financièrement
afin de rester aussi longtemps que possible Place Jules Joffrin, et pour enquiquiner son vaurien de
mari.
Mon père a un problème médical. Il se fait opérer suite à des séquelles de guerre coloniale et je vais
lui rendre visite à l’hôpital. Une jeune femme est à son chevet. Il me présente Claudine ... qui a
pratiquement mon âge.
Il m’obtient aussi de sa propre initiative un rendez-vous avec un directeur de France Inter. Les
stations FM sont sous-exploitées en France et la direction s’apprête à lancer une station de rock
pour passer de la musique contemporaine américaine et anglaise. Je pense à mes priorités et laisse
passer cette belle occasion qui changerait ma vie. De toute façon, mes expériences françaises
récentes au sujet de Woodstock ont démontré que je ne suis pas sur la même longueur d’onde que
les goûts du jour.
J’ai un autre problème à régler, celui du service militaire. Il faut servir 1 an dans l’armée mais ceux
qui ont une certaine éducation peuvent s’en sortir en faisant 2 ans dans la coopération civile
internationale. Ma Maîtrise ne suffirait probablement pas mais un certificat de professorat à l’Alliance
Française en complément aiderait sûrement.
Je m’inscris donc aux cours de formation au centre du Boulevard Raspail. Les cours ne sont pas
réservés qu’aux Français. Il y a beaucoup d’étrangers qui veulent retourner enseigner le français
dans leur pays d’origine, et ce certificat les aidera à y réussir. Irene Ochrim, une jeune étudiante
américaine, est dans ma classe. Elle est née en France de parents ukrainiens qui ont émigré aux
États-Unis quand elle avait 14 ans, et qui résident maintenant à Hartford dans le Connecticut. Elle
étudie à Paris et ce cours l’aide dans son curriculum. Nous passons ce certificat ensemble avec une
certaine facilité.
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J’ai rendez-vous chez moi avec une amie de Nanterre mais je m’y rends avec Irene et demande à
l’autre de nous laisser seuls. Irene et moi entamons un très long voyage ensemble. Elle poursuit ses
études de son côté durant la journée, j’en fais de même, et nous dormons ensemble dans son petit
appartement. Je ne vois pratiquement plus personne d’autre, sauf ses amies qui lui rendent visite et
passent parfois la nuit avec nous – à trois dans un lit minuscule. Ah, la jeunesse !
Avec Irene Ochrim au Square de Clignancourt en mai 1971
L’hiver et le printemps passent rapidement. Je travaille pour Transcar durant les vacances de
Pâques, continue mes cours aux Galeries Lafayette, et j’achève mon Mémoire fin avril. J’embauche
Myriam et Elisabeth pour taper un original de mes notes à la machine à écrire. Nous en avons donc
trois sur la table de la salle à manger. Un reportage passe à la radio sur la chasse aux Nazis en
Amérique Latine, et je commence à rêver de nouvelles aventures.
Une fois que cet original est complet et présentable, mon père me propose d’en faire taper plusieurs
exemplaires par sa secrétaire au ministère. J’apporte le manuscrit et me présente à la réception. Un
gendarme mobile me montre le chemin du sous-sol. Je sais que mon père est à l’étage et je
m’efforce de lui expliquer qu’il doit y avoir une erreur. Mon père apparaît et j’ai la permission de
monter. Il se trouve qu’au sous-sol de ce ministère situé près de Place de l’Étoile, le gouvernement
a ouvert un bureau pour les drogués qui veulent se désintoxiquer avec l’aide du gouvernement et
que, bien sûr, vu mon look ...
Une fois les copies tapées, mon père les fait relier au Ministère des Armées et me voici dans le
bureau de M. Arnavon qui est fort surpris de me voir en avance sur la date limite. Il en est très
content, me promet de le lire immédiatement au cas où de grosses révisions seraient nécessaires,
et je pars libéré d’un poids monumental.
Couverture du Mémoire de Maîtrise produit au Ministère des Armées
107
Kathy et Laurent déménagent. Ils ont acheté une maison qu’il a refaite grâce à ses talents
d’architecte moderne. Je les aide à déménager des affaires légères avec mon minibus, et leur rends
visite de temps en temps. J’emmène Irene au zoo de Vincennes, et le week-end nous faisons des
virées dans la Loire. La vie est belle.
Espérant que j’obtiendrai mon diplôme de Maîtrise à la session de juin, je m’engage à travailler pour
Simon durant l’été afin de continuer de faire des économies pour mon ... tour du monde. La décision
est prise et c’est ce que je veux faire.
Je défends mon Mémoire de Maîtrise en public, comme la tradition l’exige, et réponds à des
questions sur William Faulkner dont le livre “The Sound And The Fury” (ou “Le Bruit Et La Fureur”)
fait partie de mon curriculum. Je suis reçu avec mention et souffle un grand coup. J’explique au
Professeur Arnavon mon intention de prendre un an pour faire le tour du monde et passer mon
Doctorat avec lui à mon retour. Il trouve que c’est une excellente idée, m’encourage à le faire, et me
souhaite un bon voyage.
Je vais directement chez Laurent et Kathy où je retrouve Irene et Loïc. Kathy organise maintenant
des salons littéraires chez elle, et ce jour-là est dédié à Gertrude Stein (“A rose is a rose is a rose”).
Nous restons entre amis après le départ des invités pour célébrer ensemble ce grand jour de ma
vie. J’ai accompli ce que je m’étais fixé et je peux maintenant organiser le voyage de ma vie ...
Fin juin, Irene et moi partons faire le tour du Portugal et de l’Espagne dans mon minibus. Nous
couchons dans la camionnette sur le matelas en mousse que j’ai installé sur mesure, et nous
achetons du pain et des sardines en boîte pour faire des sandwichs. Ces vacances sont bon marché
et très agréables : Orléans, Biarritz, Saint Sébastien, Bilbao, Valladolid, Porto, Lisbonne, Séville,
Cadiz, le rocher de Gibraltar, Marbella, Malaga, l’Alhambra de Grenade, Cordoba, Madrid, et
Barcelone.
À Madrid, nous rencontrons des étudiants américains que nous prenons sous notre aile et que nous
emmenons avec nous. Nous couchons dans les champs et allons à Barcelone où ils louent une
chambre d’hôtel pour quatre afin de nous remercier. Nous pouvons finalement prendre une douche
et dormir dans un lit après deux semaines dans le minibus.
Avec les deux Américains, Irene, et le minibus Volkswagen en début juillet 1971
108
Au matin, le minibus a disparu. Je n’avais pas vu l’heure limite du stationnement et la police l’a
emmené à la fourrière. De plus, c’est le jour d’une fête religieuse et un détachement des jeunesses
franquistes défile avec le contingent de l’Église. Nous avions vu une énorme statue de Franco sur
une montagne et l’ambiance n’est pas à notre goût, mais nous avons intérêt à faire attention à notre
matricule car les agents de la répression franquiste ne sont pas connus pour leur tendresse. J’ai
gagné une nuit d’hôtel, perdu une journée à la fourrière, et connu la parano du fascisme en action.
Olé !
Je récupère le minibus, retourne à l’hôtel pour prendre Irene, les bagages, et les deux Américains et
nous arrivons à Paris le soir même. J’ai conduit d’une traite de Barcelone à Paris et le minibus s’est
porté à merveille.
Grâce au minibus, nous allons au mariage de Catherine, la jeune sœur d’Anne avec qui j’étais resté
éveillé jusqu’à 3 heures du matin pour voir le premier homme marcher sur la lune, ainsi qu’au
mariage de ma sœur Myriam à Nantes avec Jean-Paul que je connais depuis des années.
La réception familiale pour les fiançailles de Myriam et Jean-Paul Léonard
au Club des Officiers de Place Saint Augustin en juin 1971 : avec ma grand-mère à gauche ;
mes sœurs Elisabeth et Myriam et moi avec notre grand-mère Marcelle Desvignes
Je reçois la surprise d’un cadeau gouvernemental inattendu. L’armée m’envoie une carte
m’informant que si je ne me présente pas au bureau de conscription tel jour à telle heure, je serai
automatiquement exempté de service militaire. J’arrête donc les démarches entreprises avec le
service de la coopération civile qui allait m’envoyer enseigner le français à des petits autochtones
des Andes argentines, et me retrouve libéré de ce fardeau.
Avec Irene Ochrim en week-end près d’Orléans en juillet 1971
109
Irene doit rentrer dans le Connecticut à la mi-juillet et nous devons prendre une décision sur notre
avenir. Elle sait que je veux faire le tour du monde et elle me demande si elle peut venir avec moi.
C’est un choix sérieux car je suis maintenant habitué à voyager seul, mais je ne veux pas la perdre.
J’accepte. Elle rentre chez ses parents à Hartford où je la rejoindrai en septembre pour préparer
notre départ.
Durant l’été, je fais plusieurs journées de travail pour Transcar où je reçois la proposition de donner
des cours d’anglais au personnel. Le département du personnel du magasin du Printemps accepte
aussi de considérer une proposition de ma part à ce sujet. Si je reste à Paris, je peux donc travailler
en tant que prof intérimaire aux Galeries Lafayette, au Printemps, et à Transcar, passer mon
Doctorat avec M. Arnavon, et vivre gratuitement Place Jules Joffrin tant que le divorce de mes
parents n’est pas prononcé. Mon avenir est tracé : carrière d’enseignant universitaire, cours privés
en complément, et une vie de coq en pâte.
Mais ma décision est prise. Je suis trop jeune pour m’enterrer. Je veux retourner vivre l’aventure de
la route. Je peux me prendre un an pour moi, revenir en France, et voir ce que je veux faire de ma
vie après mon retour.
Un des agents de Transcar a un groupe d’avocats français et algériens prêts à partir en charter pour
visiter l’Amérique pendant deux semaines et assister à un congrès international à Washington.
Simon m’arrange un rendez-vous avec le directeur du groupe, et je suis engagé pour les
accompagner durant leur voyage. Ceci me permet d’aller gratuitement aux États-Unis. Le client
accepte qu’Anne vienne avec moi jusqu’à New York pour profiter d’une place libre.
Je vends mon minibus, mets ma Gibson et mes disques dans l’armoire de ma chambre, place les
autres affaires que je ne vais pas pouvoir prendre avec moi dans le sous-sol de l’appartement de
Loïc, fais mon sac et prends un taxi pour l’aéroport. Au départ de Place Jules Joffrin, en descendant
la rue Hermel vers Porte de La Chapelle, je me retourne pour saluer ma mère par la fenêtre arrière.
Elle me sourit du balcon et m’embrasse. Je grave cette image dans mon esprit car je sais que je ne
vais pas revenir de si tôt.
Photo d’adieu à ma mère à la fenêtre du 30, rue Hermel (Place Jules Joffrin) en septembre 1971
110
Avec un anaconda à Leticia en 1972
1971 – 1972
L’Amérique du Nord par le nord
Je rencontre le directeur du groupe au Bourget, et le représentant de la compagnie aérienne nous
fait part d’une mauvaise nouvelle : le vol charter est en retard de 12 heures. De plus, j’apprends que
le groupe d’avocats n’est pas homogène car il y a une centaine de personnes de la métropole et une
cinquantaine de personnes venues d’Algérie. Je suis obligé de traiter chaque personne au même
titre, mais je sais qu’il va falloir éviter tout ce qui pourrait donner l’impression d’être du favoritisme en
cas de problème. Je dois donc tout décider avec deux directeurs de groupes au lieu d’un.
La compagnie aérienne offre des sandwichs et des sodas. Les Français veulent du vin ; la plupart
des Algériens ne boivent pas d’alcool. Au début, tout le monde essaie d’être patient mais, après
quatre heures d’attente, des gens dorment par terre, certains tournent en rond, et d’autres n’arrêtent
pas de poser des questions.
L’avion arrive en fin de journée et nous allons donc faire un vol de nuit. Ceci change déjà l’itinéraire
d’arrivée en ville, et le tour prévu devra être modifié. Anne et moi prenons les deux banquettes à
l’arrière de l’avion pour dormir, mais je n’arrive pas à m’endormir et je lui demande de venir faire
l’amour avec moi dans les toilettes. Elle refuse. Ce voyage est un aller simple vers la fin de notre
relation.
Notre guide accompagnateur en Amérique est un Français expatrié qui vit à New York depuis une
douzaine d’années. Il est grand, mince, et très nerveux. Les bus attendent au parking depuis une
éternité et tout ceci va coûter de l’argent supplémentaire. Qui va payer ? Je n’en sais rien et lui
explique calmement que ce n’est ni mon problème ni le sien.
Notre hôtel est très bien placé sur l’Avenue Lexington près de la gare ferroviaire de Grand Central.
Les directeurs des deux groupes décident de reporter le tour de visite de la ville au lendemain et de
donner la journée libre à tout le monde afin que ceux qui veulent dormir dans leur lit puissent le faire.
J’offre à Anne la possibilité d’en faire autant dans ma chambre à deux lits.
Nous nous réveillons, j’accompagne Anne dans la rue et nous nous séparons. Je ne sais pas où elle
va mais je la regarde partir jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la foule.
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Notre prochaine étape est Los Angeles. Mon bus a un problème technique sur la route de Kennedy
et le moteur cale. Il faut appeler – un dimanche matin – un autre bus de la compagnie, et faire le
transfert des passagers et des bagages sur le côté de l’autoroute pendant que le guide retarde le vol
d’American Airlines à l’aéroport. Comme notre groupe représente une grande majorité du vol, la
compagnie accepte et tout le monde attend. Lorsque nous arrivons à l’aéroport, nous nous
précipitons pour embarquer. Le personnel d’American Airlines nous impressionne par son efficacité
et sa courtoisie. Ils offrent du champagne gratuit à bord pour calmer les esprits.
Nous sommes au Roosevelt Hotel à Los Angeles. Le guide et moi partageons la gigantesque suite
présidentielle qui a accès au toit où se trouve le célèbre signe en néon rouge. Je n’ai jamais marché
sur un tapis aussi épais et moelleux.
Le programme a prévu une visite à Tijuana. Tout se présente bien et les bus partent à l’heure. Au
moment de traverser la frontière, les ressortissants français peuvent entrer mais les Algériens
auraient dû avoir un visa. L’entrée du Mexique ne leur est pas permise. Le directeur du groupe des
Algériens essaie de s’en prendre à moi – en tant que représentant de la société – pour ne pas s’être
assuré que tous les visas étaient en ordre avant de partir, mais notre guide lui explique que chaque
passager est personnellement responsable de ses visas.
Nous devons donc faire en sorte que les Français soient regroupés dans deux bus, et que les
Algériens soient dans le troisième qui va rentrer à Los Angeles. Ce que j’avais craint au Bourget
s’est réalisé : nous avons deux groupes distincts et égaux, sauf que l’un est un peu moins égal que
l’autre.
Pour faire amende honorable, le guide invite le groupe entier à un bar ouvert dans notre suite le soir
même à ses frais. Je me demande pourquoi il veut prendre en charge le coût, mais je suis sur le
point d’apprendre une grande leçon.
Les 150 personnes des deux groupes sont dans notre gigantesque suite et sur le toit à boire et
manger des petits fours. Notre guide parle aux gens en leur passant des brochures qu’il a préparées
à l’avance. Il organise un tour à Disneyland et plus de 80 personnes sont intéressées.
Une fois seuls, il m’explique le B.A.-ba du métier : il va louer deux bus de la compagnie au prix de
gros, et commander les billets de groupe pour entrer à Disneyland à prix réduit. Les intéressés lui
achèteront en argent liquide le tour qui leur coûterait plus cher s’ils l’achetaient individuellement, et
nous partagerons les profits en deux. Et le bar ouvert ? C’est une faveur que l’hôtel accorde à tous
les groupes pour leur souhaiter la bienvenue. Je tombe des nues !
Le voyage se passe bien de Los Angeles à Las Vegas. Nous sommes à l’hôtel Stardust, un
classique des années 50. Notre guide organise des visites en hélicoptère qui nous rapportent des
commissions, et je gagne 50 dollars à une machine à sous avec une mise de 10 cents. Nos deux
factions ont fait la paix et tout est revenu dans l’ordre.
J’appelle Cathy à San Francisco et Pat me répond que celle-ci est de passage chez ses parents à
Lake Charles en Louisiane. Cathy me dit qu’elle va se rendre chez son frère, Walter, à Rockville
dans le Maryland dans deux semaines et que nous pouvons nous y retrouver. Je suis content de
savoir que je vais la revoir sous peu.
Tout va bien de Las Vegas à Washington DC avec escale à Chicago. Nous visitons la résidence de
George Washington à Mount Vernon où nous sommes reçus avec cocktails dans le jardin. Mon
arrangement avec le groupe se termine car la convention internationale d’avocats va durer une
semaine. Notre guide et moi touchons nos derniers pourboires et partons chacun de son côté.
J’appelle Walter, et Cathy doit arriver dans 3 jours. Je suis invité à l’attendre chez lui et à coucher au
sous-sol. Walter et Amy sont très aimables. Cathy arrive royalement dans ce petit microcosme. Elle
et moi sommes contents de nous retrouver ensemble au sous-sol. Elle m’explique qu’elle a toutes
ses affaires dans sa petite Volkswagen et qu’elle retourne à San Francisco. Elle voudrait faire un
voyage en Amérique Centrale ... peut-être ensemble ?
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Je lui parle d’Irene qui m’attend à Hartford et avec laquelle j’ai déjà fait des projets de voyage. Cathy
ne le prend pas très bien, mais elle accepte de me conduire à Hartford et nous verrons tous les trois
ensemble ce qu’il en découlera.
Sur le chemin d’Hartford, mes genoux commencent à me faire mal. Très mal. Nous nous arrêtons
sur le bas de la route et j’ai du mal à marcher. Nous reprenons la route et la douleur s’en va.
Nous rejoignons Irene chez des amis qui donnent une fête dans leur maison près de Hartford, et
Irene y accueille Cathy qui ne sait pas quoi penser. Irene et moi descendons faire l’amour au soussol et, lorsque nous revenons dans le salon, Cathy comprend immédiatement ce qui s’est passé et
décide de partir sur le champ. J’en suis triste mais ne peux rien y faire.
Le lendemain, Irene m’amène chez ses parents à Hartford où nous allons rester jusqu’à notre départ
vers l’ouest. Ses parents sont extrêmement gentils mais inquiets. Où allons-nous ? Qu’allons-nous y
faire ? Comment allons-nous survivre ? Autant de questions sans réponses que mes envies
d’aventure ne semblent pas résoudre.
Mes douleurs aux genoux reviennent, accompagnées de douleurs aux coudes et aux doigts. Des
petites cloques apparaissent sur mes doigts et je me rends à l’hôpital où je passe deux nuits sans
que les médecins puissent trouver quoi que ce soit. Est-ce encore une autre attaque
psychosomatique ? Le fait de me poser la question résout le problème et les douleurs disparaissent
rapidement. Cette période charnière de ma vie me travaille probablement parce que je suis sur le
point de faire le plus grand saut de ma vie sans parachute.
Je sors de l’hôpital et retourne chez les parents d’Irene. Nous commençons nos préparatifs et
cherchons un “drive-away car”, la voiture d’une société à ramener d’une ville à une autre. Ceci
permet de voyager gratuitement sous certaines conditions. J’appelle les sociétés listées dans les
pages jaunes et en trouve une qui a une voiture à ramener à Spokane dans l’État de Washington.
Ce n’est pas exactement la Californie, mais ça nous permet au moins de traverser le continent. La
société me donne une semaine pour faire le voyage de 3 jours et 3 nuits, je peux choisir ma route
mais dois m’engager à la suivre pour des raisons d’assurance, et je reçois assez d’argent liquide
pour payer les péages et l’essence.
Je passe un examen médical et vais chercher l’engin, une grosse Buick 1970. Je m’entraîne un peu
dessus pour m’habituer aux freins assistés, la largeur, la longueur, l’accélération, etc. La réponse de
ce paquebot n’est pas comparable à mon vieux minibus, mais je m’y fais rapidement.
La maison des parents d’Irene est en lisière du campus de Trinity College et le cinéma y passe
“Gimme Shelter”, le documentaire sur le concert des Rolling Stones à Altamont. Ce film relate
l’évènement fidèlement et j’espère que mes anciens “amis” de Montmartre vont finalement pouvoir
comprendre de quoi je parlais. Mais je suis maintenant trop loin pour que ça fasse une différence. Il
me faut penser à l’aventure qui nous attend plutôt qu’à la négativité de ce que j’ai laissé derrière
moi.
Irene et moi partons tôt le matin. La famille d’Irene se tient sur le perron. Nous traversons le
Connecticut, New York, la Pennsylvanie, nous nous garons dans le parking d’une université en Ohio
pour passer la nuit dans la voiture, et partons vers le nord pour rendre visite à une amie d’Irene qui
habite à Ann Arbor dans le Michigan.
D’Ann Arbor, nous traversons l’Indiana, l’Illinois, l’Iowa, rejoignons au nord le South Dakota où la
ligne droite qui franchit les collines des Black Hills est fantasmagorique (le soleil a du mal à percer la
grisaille qui recouvre tout sur une centaine de kilomètres), puis le Wyoming, le Montana où je fais un
petit détour pour visiter une réserve indienne et ses troupeaux de bisons. Une tempête de neige
nous attend dans les montagnes de l’Idaho. D’un État à l’autre, le groupe Ten Years After chante à
la radio : “I want to change the world, but I don’t know what to do, so I’ll leave it up to you”. (“Je veux
changer le monde mais je ne sais pas comment m’y prendre et je te laisse donc le soin de t’en
occuper.”)
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Nous arrivons à Spokane et sortons d’une voiture méconnaissable. La saleté de la neige fondue de
la route recouvrent la voiture dont on ne peut même plus voir la couleur vert clair d’origine. Les
clients sont impressionnés, me remercient, et nous emmènent à la gare routière pour le bus de
Seattle où nous passons la journée.
Dans un magasin de surplus militaire, nous achetons un sac à dos moderne, deux sacs de
couchage légers, deux hamacs en nylon qui tiennent chacun dans la paume d’une main une fois
roulés, une petite chaîne avec cadenas, et deux ponchos en plastique. Comme je veux prendre un
bus de nuit pour San Francisco, nous tuons le temps en voyant la trilogie de “La Planète des
Singes” pour le prix d’un film, dînons dans un petit restaurant bon marché, et quittons Seattle pour la
Californie.
J’appelle Jeff qui est chez des amis à Berkeley pour un dîner de Thanksgiving auquel nous sommes
conviés. Nous jouons au frisbee dans la rue au coucher du soleil. Moses nous invite à rester chez lui
avec son épouse Linda. Nous écoutons “Who’s Next”, partageons nos attentes sur l’avenir, et
prenons le bus pour Los Angeles et San Diego.
Tôt le matin dans la gare routière de San Diego, je décide de me faire raser la tête – geste
symbolique pour ma nouvelle naissance. Le coiffeur surpris me demande de lui confirmer que je
suis absolument certain de ce que je veux faire. Irene, assise, laisse couler une petite larme.
Tête rasée à San Diego à la fin novembre 1971
Le dernier bus américain nous laisse près de la frontière de Tijuana que nous traversons à pied. Le
soleil tape fort et j’achète un grand chapeau de cuir pour protéger la peau fragile de ma nouvelle tête
dénudée. À la sortie des États-Unis, l’agent de l’immigration me fait un compliment sur ma nouvelle
coupe et nous souhaite un bon voyage.
L’Amérique Centrale
Le bus de Tijuana à Mexico suit la route de Mexicali, Hermosillo, Los Mochis, Mazatlan, Guadalajara
et Salamanca. Nous ne sommes plus dans le confort américain. Les deux chauffeurs se relaient
toutes les 8 heures et dorment dans la soute à bagages. Le paysage est soudain rempli d’énormes
cactus dont les branches s’élèvent haut vers le ciel. Les toilettes deviennent immondes, et les
poulets partagent le bus avec les passagers.
À Mexico, nous prenons le métro et un bus pour nous rendre à Colonia Vertiz chez Paul, l’ami d’une
amie de Château-Thierry qui m’avait donné ses coordonnées en le recommandant chaudement.
Nous arrivons dans son immeuble, montons à la porte de son appartement et sonnons. Pas de
réponse. Nous nous asseyons dans l’escalier et attendons ... une heure ... deux heures ... Est-il en
voyage ?
Nous entendons du bruit à l’intérieur et frappons à la porte une fois de plus. Finalement, après une
longue hésitation, Paul ouvre et nous laisse entrer. Il est très gêné. Il nous avait vus arriver de la
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fenêtre et a eu peur d’une visite de hippies comme celle qui lui avait récemment causé des
problèmes avec la police mexicaine. Il s’est donc fait discret en espérant que nous partirions, et est
désolé de ne pas avoir accueilli les deux voyageurs recommandés par ses très chers amis d’antan.
Il mijotait une pieuvre depuis 24 heures qu’il nous offre avec une délicieuse bouteille de vin. Le
lendemain, il nous accompagne à un hôtel près de chez lui. C’est exotique, sympathique et bon
marché. Nous visitons la ville, les ruines aztèques des pyramides imposantes du soleil et de la lune
à Teotihuacán, le parc de l’Alameda Central, le merveilleux musée national d’anthropologie dans le
bois de Chapultepec, et nous nous faisons vacciner contre la malaria.
Le bus de Mexico nous amène à la frontière du Guatemala en passant par Puebla, Oaxaca,
Tehuantepec, pour s’arrêter à Tapachula. Nous changeons de bus et, à la frontière, les douaniers
trouvent une raison farfelue pour ne pas nous laisser entrer. Un passager me fait signe discrètement
que c’est une question de bakchich. Je suis assez furieux mais comprends que si je ne le fais pas
immédiatement, nous allons perdre notre bus, passer la nuit dehors, et finir par payer sous la table
comme tout le monde de toute façon. Je demande au passager le montant de la somme que je
laisse dans mon passeport et donne au flic. Bienvenue au Guatemala !
Dès que nous avons quitté la frontière, des militaires armés montent à bord pour inspecter tout le
monde. Ma tête rasée ne leur plait pas et ils nous donnent un permis de 24 heures pour traverser le
pays et en sortir. Nous passons une nuit courte dans un hôtel proche de la gare routière, et quittons
la capitale pour le Salvador où l’atmosphère change immédiatement pour le meilleur. Les gens
sourient et l’accueil est sympathique. Notre court séjour à San Salvador est très agréable.
Par contre, les autochtones sont déçus que nous allions ensuite au Honduras. Une guerre récente
s’est déroulée entre ces deux pays et une certaine animosité règne encore. Mais nous sommes
fatigués de ces bus d’Amérique Centrale et voulons partir dans les Caraïbes aussi rapidement que
possible.
Une camionnette nous emmène à Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Notre hôtel est situé près
de la place centrale de la ville, notre chambre avec balcon est grande, et le ventilateur du plafond
rafraîchit l’air chaud et moite. Au milieu de la nuit, j’entends du bruit sur le balcon et vois des ombres
à la fenêtre. Je place une chaise contre la serrure de la porte, mais elles disparaissent comme elles
sont venues.
Le lendemain, nous prenons un avion pour San Andres, une île colombienne des Caraïbes, après
avoir été obligés de nous délester d’un autre bakchich. Au revoir l’Amérique Centrale !
La Colombie
L’avantage des petits avions à hélices est qu’ils volent bas et que nous pouvons admirer la couleur
émeraude des Caraïbes sans qu’elle ne soit diluée par l’altitude. L’approche et l’atterrissage sont
spectaculaires. L’île est minuscule, les palmiers longent les plages, et un petit atoll en quart de lune
fait face à la plage principale. C’est notre première véritable destination tropicale.
En attendant l’arrivée de nos bagages à l’aéroport nous parlons avec Simon et Marjie de Vancouver
et décidons de chercher un hôtel ensemble. Nous finissons par partager une grande chambre et
dînons dans un petit restaurant près de l’hôtel. Nous allons aussi à la plage ensemble et apprécions
de pouvoir rester assis dans l’eau chaude azurée. Le petit atoll protège la plage des poissons, des
requins, et des grosses vagues. On se croirait dans une grande baignoire quelques jours avant
Noël. La France est loin ...
Simon et Marjie décident de rester plus longtemps que nous à San Andres. Irene et moi prenons
l’avion pour Carthagène et nous nous promettons de nous retrouver à Bogota en se laissant des
messages au bureau d’American Express. Dans l’avion, nous rencontrons Diego et Daniela – un
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frère et une sœur de Bogota venus se relaxer à San Andres, et qui rentrent passer les fêtes de Noël
avec leurs parents. Ils nous invitent au repas familial et nous donnent leurs coordonnées pour les
appeler et leur confirmer notre venue une fois que nous serons installés à Bogota.
Nous atterrissons à Carthagène que nous visitons avant de prendre un bus de nuit pour
Barranquilla. Un autre bus nous emmène de Barranquilla à Bogota en 24 heures ... avec le même
chauffeur ... sur des routes de montagne non pavées. Le confort vaut celui du Mexique. Les trois
dernières heures de route m’inquiètent car le chauffeur n’a pas dormi depuis le départ de
Barranquilla et ses virages dans la poussière des montagnes deviennent de plus en plus serrés,
surtout dans les derniers moments de descente effrénée vers la capitale.
Nous trouvons un petit hôtel de bonnes sœurs au centre-ville historique, et prenons une chambre au
dernier étage. Vu la réputation dangereuse de Bogota, j’attache nos sacs au pied du lit avec la
chaîne et le cadenas achetés à Seattle. Nous descendons manger un “pollo con arroz” (poulet au
riz), le plat national copieux et bon marché, et appelons Diego et Daniela qui viennent nous
rencontrer à l’hôtel.
Nous prenons un taxi pour l’Hôtel Hilton derrière lequel se trouvent plusieurs cafés où ils aiment
rencontrer leurs amis. Ils nous présentent, entre autres, Miguel que tout le monde surnomme “El
Padre” à cause de la bible dont il ne se sépare jamais. Daniela demande à El Padre de nous
montrer sa bible qu’il ouvre discrètement. Je m’attends à ce qu’elle soit creuse, mais c’est une bible
normale ... sauf qu’il manque les 32 premières pages. El Padre m’explique qu’il se sert du papier
bible comme papier à rouler et qu’il a l’intention de fumer toute sa bible – à 3 joints par page. Il n’en
est qu’à la Genèse, mais il est jeune et a le temps devant lui.
Nous allons chez leurs parents dont la splendide maison se situe dans un quartier élégant loin du
centre-ville. La famille nous accueille chaleureusement, nous présente leurs invités, et nous passons
à une table magnifiquement décorée où 24 personnes s’assoient pour partager un délicieux dîner de
Noël.
Le lendemain, Irene et moi prenons le téléférique qui mène en haut de la montagne Monserrate. Le
voyage ne dure que quelques minutes mais la vue de la ville et des Andes est incroyable.
Nous visitons le Musée de l’Or. L’entrée est un énorme coffre-fort de banque que l’on traverse dans
la pénombre. Une fois le groupe complet, le garde ferme la porte du coffre-fort et allume les lumières
qui se reflètent sur la plus grande collection d’or précolombien au monde – dont le fameux radeau
muisca et plus de trente mille autres objets en or qui vont des masques mortuaires aux boucles
d’oreilles, et aux ... hameçons !
Comme il n’y a toujours pas de message au bureau d’American Express, nous concluons que
Simon et Marjie ont changé de plan. Nous allons à Avianca acheter deux allers simples pour Leticia,
le port colombien sur l’Amazone. Nos amis colombiens de Bogota, ainsi que leurs parents, ne
comprennent pas pourquoi nous voulons nous rendre dans un endroit où il n’y a que des Indiens et
des moustiques.
Nous arrivons à l’aéroport tôt le matin et traversons la piste à pied pour monter à bord d’un DC3. La
piste de l’aéroport de Leticia est trop courte pour accueillir les jets, et le DC3 légendaire est le seul
avion qui puisse décoller pour s’élever assez rapidement au-dessus des cimes qui entourent
Bogota, avoir assez de carburant pour aller si loin, et atterrir sur cette piste. Le départ se fait tôt le
matin car l’avion doit être de retour avant le coucher du soleil, sans risque ainsi de s’écraser sur les
montagnes des Andes qui entourent Bogota.
Ce vol de deux mille kilomètres au-dessus des Andes et de la jungle est spectaculaire. Les arbres
s’étendent à perte de vue et les rivières brunes et noires serpentent dans cette étendue verte en
reflétant la lumière crue du soleil. Notre but est de visiter Leticia et d’y chercher soit un bateau, soit
un hydravion pour remonter l’Amazone de Ramon Castilla jusqu’à Iquitos au Pérou ... ou la
descendre de Leticia, Marcos ou Tabatinga jusqu’à Manaus au Brésil.
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Leticia
Vue aérienne de Leticia en 1972
L’arrivée à Leticia est folklorique. Ceux qui n’ont rien à faire en ville viennent accueillir le seul vol de
passagers de Bogota qui dessert Leticia deux fois par semaine. Les autres vols sont réservés aux
marchandises. Un Français de passage, Albert, nous accueille. Il s’ennuyait en ville, est venu à
l’aéroport, et est content d’y rencontrer des nouveaux venus. Dans le taxi, il nous recommande
l’hôtel où il séjourne et nous prenons une chambre. La chambre est une ancienne cellule de prison
sans climatisation : le vieux pénitencier a en effet été reconverti en hôtel lorsque la nouvelle prison –
plus grande – a ouvert ses portes à 200 mètres de là.
Albert nous présente d’autres “gringos” de passage et nous accompagne pour faire le tour de la ville
... qui est bouclé en 10 minutes. On y trouve curieusement quelques immeubles modernes : la
Mairie et le Palais du Gouverneur bâtis autour de la place centrale où se trouvent aussi, bien sûr,
l’église et l’école qu’elle contrôle.
La place de la nouvelle mairie de Leticia en 1972
Il y a quelques restaurant minables, des petits hôtels, des boutiques minuscules aux murs de bois,
un grand immeuble abandonné - l’ancien hôtel Victoria Regia - et deux rues principales. La première
descend sur le port qui concentre toutes les activités commerciales quotidiennes ; à ses côtés, un
nouveau parc est en construction avec une fontaine qui sera illuminée quand le tout sera fini. La
seconde longe la rivière à une hauteur respectable au-dessus du niveau des inondations annuelles
lorsque l’Amazone monte de 5 mètres au printemps.
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Un nouvel hôtel en construction, l’Anaconda, est érigé au bord de cette deuxième rue face au
nouveau parc, surplombant l’Amazone et les couchers de soleil spectaculaires sur la jungle. Il y a
très peu de circulation et l’air est incroyablement pur bien que nous soyons à basse altitude.
Leticia en 1972 de haut en bas et de gauche droite : l’Hôtel Anaconda à gauche ; la Place Centrale en
construction face à l’Amazone ; la rue du port ; inondation annuelle du bas de la ville
Mike Tsalickis est le “Tarzan” américain du coin. Il est venu de Floride où il a acquis une excellente
expérience avec les serpents et animaux tropicaux quand il était jeune. Son associée, Trudy Jerkins,
et lui ont monté une affaire à Tarpon Springs en Floride où ils ont ouvert un zoo qui sert aussi de
centre de triage pour les animaux tropicaux que Mike rassemble dans son centre animalier de
Leticia et qu’il expédie à Trudy par avion.
Mike est venu à Leticia quand il n’y avait pratiquement que des Indiens Ticunas et Yaguas. Il a
monté son affaire, servi temporairement comme Vice-Consul des États-Unis, bâti un hôpital qu’il a
équipé grâce à son propre don de lits importés des États-Unis, fait venir un camion de pompier, et
développé son hôtel – le Parador Ticuna – avec piscine en forme de cœur. Il est donc impossible
pour un étranger d’essayer de faire quoi que ce soit à Leticia sans passer par Jungle Mike.
Plusieurs expatriés – dont Albert – pensent que Mike est un agent de la CIA, ainsi que George
Bergin et Raymond Johnson que l’on voit toujours en mobylette. Ray est tellement gros que tout le
monde se demande comment son engin a réussi à ne pas se casser en deux sur les routes de la
ville et leurs nids de poules. George et Ray ont un entrepôt de poissons tropicaux de l’autre côté de
la ville, et ils sont eux aussi supposés faire partie de ce groupe d’agents de la CIA contrôlés par
Mike ... sans oublier George, le frère de Mike, pilote et propriétaire du seul Cessna monomoteur et
hydravion de Leticia.
Mike dirige la plus grande organisation de safaris de la région. Ses bagarres avec des anacondas
dans l’eau ont été documentées par National Geographic dont le documentaire à la télévision
américaine – et les articles dans la presse nationale qui en ont découlé – lui ont fait une énorme
campagne gratuite de relations publiques. Le nombre de touristes a tellement augmenté que Mike a
agrandi ses bureaux et son hôtel Parador Ticuna qu’il a construits en ciment, un luxe en pleine
jungle que seuls les militaires et riches explorateurs ont pu s’offrir ici.
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Mike Tsalickis en Tarzan des temps modernes pour touristes
Je vais attendre que les fêtes du Nouvel An se passent et je me promets d’aller voir Mike pour lui
demander du travail comme guide.
Nous changeons d’hôtel car nous en avons trouvé un près du port qui doit fermer dans trois
semaines lorsque le niveau de l’Amazone commencera à monter, après quoi tout le bas de la ville
restera submergé pendant cinq mois. Les clients réguliers de cet hôtel commencent donc à partir
avant que toutes les chambres des hôtels de la ville haute ne soient prises, et les prix y sont
extrêmement bas durant ces trois semaines qui restent avant que le niveau de l’eau ne le force à
fermer ses portes.
Albert sait où les fêtes ont lieu en ville. Il n’y a que sept mille habitants – Indiens des environs
immédiats compris – mais les Hispaniques aiment bien faire la fête, et ils en font beaucoup à cette
époque de fin d’année.
J’y retrouve le chef de la douane qui me demande invariablement quand ma drogue va arriver. Il
m’offre constamment des verres de pisco, une boisson péruvienne infecte, mais je ne change pas
de rengaine. Je ne peux pas lui dire ce que je ne sais pas. Ceci m’amuse, je bois gratuitement, et lui
pense qu’il m’aura à la longue.
Irene parle avec un jeune du coin, sympa, qui me demande s’il peut l’emmener faire un tour en
mobylette. Le douanier me dit que c’est OK, et j’accepte. À son retour, Irene m’explique qu’il l’a
emmenée visiter son bordel qui dessert les Brésiliens du village de Marcos de l’autre côté de la
frontière ouverte à dix minutes à pied. Il lui a offert un travail de pute de luxe qu’elle a poliment
refusé. Welcome to the jungle !
Les expats se réunissent dans le bar central où il y a un billard. On peut jouer de la guitare, chanter,
et boire de la bière locale en fumant des Pielrojas (peaux rouges), les Gauloises locales. Quand il y
en a, nous buvons du thé concocté avec une écorce d’arbre rouge que les Indiens vendent pour ses
qualités aphrodisiaques que personne ne ressent. Brusquement, l’instinct nous amène à brailler
“Les Feuilles Mortes” en français et en anglais en même temps, puis à aller faire un tour du côté de
la prison où nous souhaitons le nouvel an aux prisonniers qui répondent à l’unisson “Feliz año
nuevo”.
Le jour J arrive et je me rends au bureau de Mike qui me reçoit sur le champ. Je lui parle de mon
expérience internationale du tourisme, et il me dit que je tombe bien car il a plusieurs groupes
francophones en vue et que personne ne parle français à Leticia. Il m’offre de me mettre en
apprentissage sur tous ses tours afin que je me familiarise avec son organisation, la faune, et la
flore. Je pars donc gratuitement tous les jours avec des petits groupes de touristes sur les tours
qu’ils ont achetés – et que je n’aurais jamais pu me permettre.
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Mike Tsalickis dans son bureau du Parador Ticuna en 1972
L’organisation est simple. Mike a des grandes barques à moteur qui peuvent transporter jusqu’à 20
personnes. Un abri de feuilles de paille recouvre le milieu du bateau en cas de pluie. Il y a un
chauffeur, un guide local parlant anglais, et un chasseur pour les tours de chasse. La plupart sont de
simples tours de 8 à 10 heures. Il faut apporter sur le bateau les sandwichs que Donna Helena
prépare à la cuisine, assez de sodas pour la journée, de la glace pour les tenir au frais, des
cigarettes et des bonbons à offrir aux Indiens quand on visite des villages autochtones, et des
moustiquaires si on s’absente pour la nuit.
Ainsi, durant une semaine, je visite les lacs proches de Leticia, l’Île aux Singes où Mike a placé des
centaines de singes-écureuils pour un projet d’export spécial (et où il a construit une maison en bois
avec une vingtaine de lits et assez de place pour une vingtaine de hamacs), le village Ticuna
d’Indiens pêcheurs dont les familles vivent en maisons de bois isolées, le village Yagua d’Indiens
chasseurs dont les familles vivent en groupe sous un même toit dans la forêt, et le soir je vais à la
chasse aux alligators.
Mike est satisfait de ce qu’on dit de moi et m’offre ce qu’il offre à ses guides américains qu’il fait
venir de diverses universités pour des stages de 3 mois : une chambre dans une maison en ciment
où Irene peut rester avec moi, trois repas par jour gratuits pour moi à son restaurant où Irene doit
payer un prix minime, plus 20 dollars de salaire par semaine – le plus haut salaire du département
de l’Amazonas en Colombie. J’accepte immédiatement et le remercie.
Les expats commencent à prendre leurs distances. Peut-être suis-je moi aussi un agent de la CIA
qui rapporte à Mike tout ce qu’ils m’ont dit ? Mais ils vont tous partir de Leticia petit à petit de toute
façon car personne ne reste bien longtemps dans la jungle quand il n’y a rien à faire.
Je commence donc à travailler officiellement pour Mike quelques jours avant mon 25ème
anniversaire. Entre nous, ce n’est pas une histoire d’amour car Mike n’est pas francophile. Il n’arrête
pas de me rabâcher les oreilles au sujet de la France qui ne rembourse toujours pas ses dettes de
guerre à l’Amérique, etc. Mais il a besoin de mes services, et je veux faire ce travail.
J’écris à ma mère pour lui expliquer où je suis, mais elle ne trouve pas Leticia – Leticia est un trou
au milieu de nulle part qui n’apparaît pas sur sa carte du monde. Elle me répond en m’envoyant des
PVs que j’ai accumulés avec le minibus avant mon départ, et m’explique que ce n’est pas grave car
elle est allée au commissariat avec ma lettre en leur expliquant où je résidais. Ce problème devrait
être réglé avec la prochaine amnistie.
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J’écris aussi au Professeur Arnavon de Nanterre qui me répond de ne pas m’en faire, d’apprécier
ma découverte de la nature, et de me préparer mentalement à mon retour pour mes études de
doctorat que je pourrai faire avec lui plus tard.
Tout est donc parfait et je peux me concentrer sur mon travail de guide de safaris en jungle
amazonienne.
Mon premier groupe de Français arrive. Comme la liste qui m’a été donnée comprend 16
“mademoiselle” et 3 messieurs, le contingent d’amateurs de jolies Françaises est à l’aéroport pour
les accueillir. Un fou rire général éclate dans la salle d’attente quand on se rend compte que les
“mademoiselle” ont toutes plus de 60 ans ... et les don juans potentiels rentrent chez eux pour retirer
leurs habits du dimanche.
Ce groupe d’horticulteurs et pépiniéristes visite tous les ans des destinations nouvelles où la flore
est différente. Ils arrivent de Manaus où un avion spécial a été affrété pour eux, et ils ont donc déjà
été en contact avec la jungle amazonienne. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que la jungle des environs
de Manaus est survisitée et qu’elle n’est pas comparable à celle au milieu de laquelle nous vivons.
Ils arrivent donc en pseudo experts qui croient tout savoir en nous prenant de haut.
Dès qu’ils ont défait leurs bagages, ils se rassemblent en maillots de bain autour de la piscine et
s’amusent comme des gosses à glisser sur le tobogan ... jusqu’à ce qu’un jeune homme de 78 ans
glisse et tombe à la renverse sur le ciment. Sa tête résonne bruyamment et il se relève abasourdi.
Ça commence bien !
Nous allons en barques dans les lacs environnants pour leur montrer des Victoria Regias l’aprèsmidi. Ils en ont vu beaucoup à côté de Manaus et ne s’attendent pas à grand chose de nouveau,
mais ceux-ci sont deux fois plus grands.
Ces nénuphars géants font jusqu’à trois mètres de large. Ils sont verts sur le dessus, et le dessous
rouge est recouvert de grosses épines qui refoulent les poissons. Il en est de même pour la tige
gigantesque de plusieurs mètres de long qui descend au fond du lac. Ces nénuphars sont assez
solides pour qu’un petit caïman puisse s’y dorer au soleil et on voit souvent des oiseaux se
promener dessus pour dévorer les insectes. La fleur blanche ou rose avec des teintes jaune pâle est
magnifique. Lorsque ces fleurs et feuilles meurent et pourrissent sur place, d’autres poussent du
fond de l’eau pour les remplacer.
Victoria Regias dans un lac près de Leticia
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Nous avançons doucement à la rame dans le lac d’eau noire en admirant ces merveilles de la
nature quand une rame perfore une feuille. J’entends des cris de scandale. On a blessé une plante
au plein milieu du lac. Ils sont scandalisés et commencent à prendre de haut nos pauvres employés
qui ne comprennent pas ce qui se passe, et à qui je ne peux donner d’explication avec mon
espagnol et portugais de débutant. Le reste du séjour ne s’améliore pas, et personne n’est désolé
de les voir regagner leurs pépinières de la campagne française.
Avant que le fleuve n’ait complètement inondé le bas de la ville, je vais me présenter à un ami
anglais de Mike, John, qui exporte des animaux tropicaux en Europe. Je monte les marches de sa
maison de bois et vois un ocelot en laisse sur le palier, ainsi qu’un perroquet arpentant
nerveusement sa barre. Il n’est pas en cage mais ne peut pas voler car ses plumes ont été coupées
en dessous des ailes, et il regarde l’ocelot en parlant une langue incompréhensible. L’ocelot l’ignore
et se lèche les pattes. Alors que je parle avec John dans son bureau, nous entendons un bruit
bizarre sur le palier. Le temps qu’on sorte, il y a des plumes par terre et l’ocelot se lèche les pattes.
Mike nous a promis une chambre dans la maison de ses jeunes “gringos” mais elles sont toutes
occupées. Il nous installe dans la cabine du capitaine d’un de ces gros bateaux en bois que l’on voit
parcourir l’Amazone pour le transport de passagers. Le confort est réduit, mais nous y sommes bien
... jusqu’au matin où le port se réveille tôt dans un vacarme étonnant. De plus, les autres bateaux
font des vagues à leur passage et le balancement me donne le mal de mer. Je découvre aussi une
grosse araignée au dos recouvert par sa progéniture. J’essaie de la chasser de la cabine mais elle
ne veut pas en partir. J’en parle à Mike et, puisque nous avons nos deux hamacs de nylon, il nous
envoie les pendre dans le salon de la maison.
Nous emménageons donc, et rencontrons les autres pensionnaires. Ils sont tous américains. Bob
Bailey, Catherine, et Wendi Greene vont rester, mais les deux autres sont sur le départ. Catherine et
Wendi font du travail de bureau, et Bob sert de guide. Cependant Bob est à la fin de son cycle de
travail de guide, et il est en pourparler avec Mike pour vivre sur l’Île aux Singes et observer ces
animaux qu’il veut étudier pour sa thèse de doctorat.
Irene et moi emménageons finalement dans notre propre chambre où nous allons passer 10 mois ...
Notre vie quotidienne s’organise. Nous devons nous lever assez tôt pour prendre notre petit
déjeuner au restaurant de Mike et être prêts à travailler à 8 heures et demie. Nous avons deux
salles de bain, une dans la maison, et une dehors. Mon uniforme de guide est un t-shirt blanc du
Tarpon Zoo avec un chimpanzé assis sur le dos d’un crocodile (deux animaux inconnus à Leticia),
blue-jeans, et bottes mi-jambe en caoutchouc noir.
Le premier défi est de passer le square central où les musiciens de l’armée jouent l’hymne national
colombien à 8 heures précises avec la levée du drapeau. Dès qu’ils commencent à jouer, il faut
s’arrêter de marcher jusqu’à la fin de l’hymne. Il vaut donc mieux les avoir dépassés avant le début
de la musique afin d’arriver au restaurant pour manger tranquillement – particulièrement s’il y a
beaucoup de touristes.
L’avion qui vient de Floride toutes les six semaines pour rapporter les animaux au zoo de Tarpon
nous apporte aussi les denrées alimentaires et matériaux nécessaires à l’entreprise. Je découvre
ainsi les pancakes (crêpes épaisses) au sirop d’érable que je dévore tous les matins. L’une des
assistantes de Mike me donne ensuite la liste du groupe que je vais accompagner et le tour que je
dois suivre. Nous partons dès que tout est prêt aux environs de 9 heures.
Le circuit le plus simple est le tour de la ville qui est généralement organisé en début d’après-midi
lorsque les touristes se sont installés dans leurs chambres et ont déjeuné au restaurant. Ce tour
rapide se termine au zoo de Mike où nous montrons le centre animalier, particulièrement les cages à
serpents et les deux puits en ciment pour alligators, tortues et iguanes.
Il y a aussi la grande cage de Rebecca. Cette vieille femelle jaguar a passé le plus clair de sa vie
dans un zoo de New York où une riche rombière l’a achetée pour lui rendre sa liberté au lieu de la
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laisser mourir dans la cage d’un zoo, puis l’a expédiée à Leticia où Mike s’est rendu compte que
Rebecca ne savait pas chasser et qu’elle mourrait probablement de faim dans la forêt. Rebecca est
aussi asthmatique, a des problèmes de vue et de dents, et son état de santé est celui d’une vieille
sédentaire plutôt que de la reine de la jungle.
Rebecca dans sa cage en 1972
Mike a accepté de construire une grande cage où Rebecca apprend à tuer ce qu’elle va manger.
L’idée est de lui construire un énorme enclos en jungle pour qu’elle se familiarise avec son
environnement d’origine, mais elle meurt dans sa cage. Mike avait promis que, si elle mourrait,
personne ne vendrait sa peau au marché noir. Rebecca est donc enterrée en jungle dans un drap
blanc, et nous prenons des photos pour que la New-yorkaise soit rassurée sur son sort.
Le tour le plus populaire d’une demi-journée consiste à amener les gens en bateau sur les lacs
proches de Leticia. L’entrée est aisée mais la sortie n’est pas toujours simple car les herbes
flottantes et les jacinthes d’eau bougent avec le vent et bouchent les sorties au sein des arbres.
Lorsqu’elles sont ainsi cachées, ces sorties sont très difficiles à trouver. L’eau des lacs est noire
mais, si on en remplit une bouteille, elle est parfaitement claire et limpide. Le fond est ce qui lui
donne l’apparence noire lorsqu’on la regarde du dessus. Une fois filtrée, cette eau est parfaitement
buvable mais les amibes peuvent devenir un problème durant les cycles d’inondation quand l’eau
s’étend dans les sous-bois et devient stagnante.
Les dauphins roses sont les vedettes du tour. Quand on arrête le moteur du bateau, il suffit de
frapper la surface du lac avec le plat d’une rame et les dauphins viennent jouer. On peut voir les
bulles d’air avancer en ligne droite, passer sous le bateau, et tourner ensuite jusqu’à ce qu’ils
fassent leur apparition. Ces dauphins d’eau douce sont venus de l’Océan Atlantique, ont remonté
les trois mille kilomètres, et se sont tellement bien acclimatés aux conditions ambiantes que l’eau
salée leur serait désormais néfaste. La peau du dos est grise, mais leur ventre est rose.
Ces “botos” ont la réputation de charmer les femmes et de les engrosser, et les Indiens les laissent
tranquilles. Mais les pêcheurs ne les aiment pas et cette espèce unique sera déclarée en voie de
disparition au 21ème siècle.
Au bord de l’un de ces lacs, Mike a construit d’énormes bacs pour garder les anguilles électriques.
Ces poissons sont attrapés dans les filets de pêche et leur seule valeur est le prix restreint auquel
Mike les achète. La décharge de 600 volts pour un courant de 2 ampères peut tuer un être humain.
Deux nerfs parallèles forment une batterie dans le corps du poisson. L’un contient le positif, l’autre le
négatif. Un petit muscle derrière la tête se resserre, les met en contact, et la décharge passe sous le
corps du poisson pour tuer sa proie.
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Mike a fait un arrangement avec les Laboratoires Sandoz en Suisse (les créateurs du LSD) qui ont
une certaine expérience des traitements de choc pour malades mentaux – dont le choc électrique. Il
faut donc affamer dans les bacs ces poissons qui, une fois leur graisse perdue, seront tués à la
machette. Le petit muscle en question est rapidement extrait du corps et placé dans un liquide de
préservation, puis expédié à Sandoz. Les bouchers portent des gants en caoutchouc qui remontent
à l’épaule pour les protéger des décharges.
Du débarcadère de cette installation, les touristes peuvent se baigner ... puis pêcher des piranhas.
Ces petits poissons ne sont en effet dangereux qu’à la saison sèche quand le niveau de l’eau est
bas, que leur concentration s’agrandit, et que leur source de nourriture diminue. De plus, cette
dangerosité ne concerne que certaines espèces que l’on trouve plus en rivière que dans les lacs
lorsqu’une source de sang ou de chair fraîche les excite irrémédiablement. On peut aussi voir des
serpents passer parfois en nageant. Le soir, quand nous chassons les alligators, nous revenons
parfois au même endroit pour montrer à nos touristes qu’ils ont nagé avec des piranhas, des
serpents, et des alligators.
J’arrête personnellement de me baigner dans ces lacs lorsque j’apprends l’existence d’un animal
beaucoup plus insidieux et dangereux. Lorsque la femelle d’un tout petit poisson est prête à avoir
des petits, elle cherche à s’insérer dans un orifice anal, vaginal ou pénien d’où elle ne peut être
délogée car ses arrêtes dorsales sortent et se coincent dans la chair de l’hôte. Le femelle meurt et
ses petits mangent son corps putride ainsi que les parois de l’orifice où ils se trouvent. Les
conséquences sont donc souvent mortelles pour l’animal ou la personne hôte.
Ces lacs paisibles peuvent être traîtres et dangereux. Un couple de touristes fauchés (comme nous
l’étions à notre arrivée) pense pouvoir se passer de guide, loue un canoë, et entre dans ces lacs
dont ils n’arrivent plus à trouver la sortie lorsque les herbes flottantes et jacinthes d’eau la bloquent
et la cachent. Désespérés, ces deux jeunes accostent le rivage au coucher du soleil et – craignant
de s’allonger par terre avec tout ce qui y rampe – montent à un arbre petit mais assez solide pour
qu’ils puissent enfourcher une branche et y passer la nuit ... ce qui fait le bonheur de milliers
d’insectes qui les piquent toute la nuit. Au matin, un pêcheur les trouve et les ramène à l’hôpital de
Leticia. Leurs corps ont tellement enflé qu’il faut couper leurs vêtements pour les retirer pendant
qu’ils délirent en criant.
Le tour de l’Île aux Singes dure toute la journée car il faut 2 heures de bateau pour y arriver. Ce tour
est donc souvent combiné avec d’autres dans la même région et on y dort le soir dans la loge en
bois que Mike a construite. Le tour de l’île se fait à pied, sauf pour la traversée du lac intérieur qu’il
faut traverser en barque. Il faut donc s’assurer de savoir où la barque se trouve avant de
commencer le tour afin de ne pas se retrouver du mauvais côté du lac. Il y a des arbres à pain, des
arbres à cacao, et beaucoup de singes écureuils que Mike a lâchés dans l’île pour deux raisons
commerciales : la première est qu’il a un arrangement avec Merck Sharp and Dhome, une société
de produits pharmaceutiques qui cherche à trouver un vaccin contre le type d’hépatite dont ces
singes sont porteurs sans pour autant en être atteints – et qui a donc besoin d’animaux en bonne
santé pour leurs tests de laboratoire ; la seconde est d’attirer autant de touristes que possible dans
une réserve où ils sont faciles à trouver.
La traversée en barque du petit lac peut produire des surprises. Un nid de fourmis s’est installé dans
le trou d’un porte-rame. Lorsqu’un touriste voit des fourmis en sortir, il met de l’eau dans le trou en
pensant les noyer. Le résultat immédiat est la sortie de milliers de petites fourmis rouges qui courent
dans tous les sens et couvrent le dos d’Antonio, notre guide colombien métis. Antonio reste calme et
continue de ramer vers la rive. Il aide tout le monde à descendre de la barque, puis se jette à l’eau
pour se libérer de ces fourmis qui le piquent. Heureusement, les morsures ne sont pas
empoisonnées, mais la douleur est insupportable et il faut des heures avant que ses anticorps ne
reprennent le dessus et qu’Antonio se sente bien. Le touriste coupable ne dit plus un mot pendant le
reste de son séjour.
La nuit, je prends toujours le hamac le plus éloigné de la porte d’entrée afin de donner aux
moustiques le choix d’une dizaine de touristes avant d’arriver à moi. Le sang nouveau semble les
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attirer de toute façon pour des raisons de régime alimentaire, mais autant y mettre la distance. Ces
moustiques sont robustes et on peut les voir se glisser sous un hamac dont ils agrippent les mailles
épaisses et, après une dizaine de secondes, on entend les vociférations plaintives de la personne
piquée.
Au matin, j’aime me lever avec le soleil pour aller au milieu du lac et laisser la barque dériver
silencieusement pendant que les singes se réveillent sur les branches, et les oiseaux commencent
leurs randonnées sur les larges feuilles des Victoria Regias. Sur mon chemin de retour à la loge, je
remplis une grande casserole d’eau de la rivière que je suspends sur le feu. J’y ajoute rapidement
du café en poudre afin que les touristes ne voient pas la couleur trouble de l’eau, et laisse l’eau
bouillir pour qu’elle soit buvable. Les compliments sur le café que je fais en jungle me font toujours
plaisir.
Un groupe de Scandinaves est très facile à gérer. Ils font ce qu’on leur demande, sont toujours prêts
à l’heure, et semblent toujours être de bonne humeur. Le seul détail troublant est qu’ils se
promènent en slip dans la maison et sur le bateau, et que l’abondante touffe blonde calfeutrée dans
un slip transparent d’une jeune et jolie finlandaise fait loucher les Indiens tout autant que nos
accompagnateurs métis colombiens et brésiliens.
Ces touristes ont apporté un disque qu’ils jouent sur un tourne-disque portable : “Jesus Christ
Superstar”, que je découvre assis autour de la table à manger sous l’ampoule alimentée par le
générateur électrique à essence qui tourne sans arrêt près des toilettes.
Les trois tours que l’on peut faire de l’Île aux Singes, ou prendre séparément de Leticia, sont la visite
du village Ticuna, la visite de la maison des Yaguas, et la chasse de nuit à l’alligator.
Les Ticunas sont des Indiens de rivière. Ils sont en contact constant avec les Hispaniques depuis
plusieurs générations et parlent donc espagnol couramment. Certains parlent même un peu de
portugais qu’ils apprennent de nos chasseurs et des commerçants brésiliens de passage. Ils sont
habillés comme nous en t-shirts et jeans, et chaque famille vit dans sa propre maison au sein du
village. La pêche et la culture du manioc sont l’activité principale des hommes, et les femmes sont
responsables de la cuisine et du ramassage du bois à brûler.
Lorsque nous arrivons au village, le bruit du bateau attire la tribu que le chef répartit sur trois
rangées : les hommes, les femmes et les enfants. Je donne au chef la provision de paquets de
cigarettes Pielrojas et de bonbons que j’ai apportés pour qu’il les distribue lui-même. Les cigarettes
sont pour les hommes, les bonbons pour les femmes et les enfants. Ceux d’entre eux qui ont des
objets artisanaux à vendre les présentent alors aux touristes qui sont finalement autorisés à prendre
en photos les Indiens dans le village maintenant que le rituel d’arrivée est terminé.
Àprès plusieurs semaines, et avec la permission de leurs maris ou de leurs pères qui m’ont accepté,
les femmes me parlent quand je viens au village. Lorsqu’elles viennent en ville faire des achats – ce
qui est rare – je suis aussi une des rares personnes à qui elles disent bonjour. Elles me demandent
parfois de les aider à trouver des nouveaux articles dont elles ont entendu parler ou qu’elles ont vus
sur des visiteurs comme des chaussures ou des vêtements.
Un pêcheur me demande de lui prêter un dollar pour acheter un rouleau de fil de nylon dont il va
faire un filet. Sa théorie est que si je lui prête le dollar, il peut acheter le rouleau, fabriquer un filet de
pêche qu’il va mettre en travers d’une rivière, attraper du poisson qu’il vendra au marché, et me
rendre mon dollar. Le nombre de dollars que je perds ainsi ... !
Les cérémonies de puberté sont fascinantes. Les filles sont placées pendant 3 semaines dans une
hutte couverte de “ianchamas”, une fibre déroulée de l’écorce de petits palmiers et séchée au soleil
pour en faire des canevas de peinture et des habits pour les cérémonies. Ces ianchamas sont
peintes avec les couleurs naturelles de graines broyées dans de l’eau au sein de noix de coco, et
cousues aux tailles requises. La nourriture est apportée à la hutte par les femmes du village et
glissée dans une petite ouverture.
125
Le jour de la cérémonie, les filles sortent de la hutte en courant. Les hommes et les femmes agitent
des gerbes sèches enflammées sous leurs pieds à leur passage en chantant des chansons
traditionnelles. Elles se font ensuite maquillées par les femmes qui les acceptent parmi elles.
Quant aux garçons, ils doivent passer des épreuves qui détermineront s’ils sont assez braves pour
être des pêcheurs, des agriculteurs, ou des hommes à tout faire au village. Ces épreuves incluent
des coupures au couteau sur le corps, des boîtes de fourmis affamées déposées sur leur poitrine,
ou autres souffrances physiques déterminées par les anciens du village.
Lorsque ces cérémonies sont complètes, les habitants du village s’assoient par terre pour un dîner
communal accompagné d’une boisson horrible et enivrante faite de canne à sucre écrasée et
macérée à l’air libre pendant des semaines.
Il faudra six mois de visites quasi quotidiennes pour que je sois invité à une de ces cérémonies à
condition de venir seul. Mike m’en donne la permission et ce privilège me touche sincèrement.
Les Yaguas sont différents. Ce sont des chasseurs qui vivent dans la forêt. La nouvelle tendance est
de s’habiller en jeans et chemise ouverte et de chasser avec un fusil pour les hommes, mais les
femmes continuent généralement de porter une mini jupe rouge – et rien d’autre. Cependant,
lorsque j’arrive au village avec des touristes, les hommes portent leur costume traditionnel : une jupe
et un collier de paille. Ils m’apprennent à me servir d’une sarbacane et des flèches empoisonnées
au curare.
Les Yaguas sont des cousins des Jivaros qui vivent en Équateur et dont la réputation a été accrue
par leur technique de réduction des têtes qu’ils décapitent de leurs ennemis vaincus, rapetissent et
conservent en trophée. Les Yaguas n’en sont jamais arrivés là, mais ce sont d’excellents chasseurs
qui traquent leurs proies – y compris le jaguar – pendant des jours. Lorsqu’ils en sont assez
proches, ils tirent leurs flèches au curare qui diminue considérablement la force de l’animal et ralentit
sa course. Ils le rattrapent et l’achèvent à la machette.
Le curare est un poison que les Yaguas collectent de lianes qu’ils savent préparer et réduire pour
que leurs flèches puissent en être imprégnées. L’effet du curare paralyse les muscles et les
poumons, et - en quantité suffisante - peut entraîner la mort. Son avantage est que la viande reste
comestible sans produire aucun effet néfaste sur le consommateur.
Le curare est aussi pratique pour chasser dans les arbres les singes, les oiseaux, et les paresseux à
deux ou trois griffes. Une fois la cible atteinte, il suffit d’attendre que l’animal tombe pour le
ramasser, le ramener et le préparer pour le dîner.
Cesar et sa famille Yagua
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Plusieurs familles peuvent habiter sous un même toit. Des piloris sont plantés, un plancher est
construit à un mètre de haut pour éviter les dommages liés à l’eau et la boue quand il pleut, et un toit
de feuilles recouvre le tout. Les membres de la famille dorment à même le plancher, et la maison n’a
pas de mur – ce qui nous est bien pratique quand nous avons besoin d’y passer la nuit et qu’ils nous
laissent attacher nos hamacs aux piloris de leurs maisons.
Lorsque nous voyons que l’un d’eux est blessé, nous apportons des antibiotiques et autres
fournitures médicales appropriées lors de notre prochain passage. Mais nous retrouvons
généralement les médicaments dans la décharge à déchets les jours suivants.
J’aime faire des concours de tir à la sarbacane avec eux. J’arrive à tirer relativement bien à une
trentaine de mètres à l’horizontale. Mais quand il s’agit de tirer à la verticale, je ne vaux absolument
rien alors qu’ils peuvent atteindre un petit oiseau perché sur une branche à une trentaine de mètres
de haut.
La sarbacane est faite d’une branche d’arbre coupée en deux et vidée de sa partie intérieure. Les
deux parties dures sont alors remises ensemble et attachées par des lianes ouvertes, et le tout est
durci dans une position rigide parfaitement droite. Un embout est placé à une des extrémités dans
laquelle la flèche est placée. Les flèches sont faites de petites tiges de feuilles de palmier durcies au
feu et aiguisées. Du coton naturel ramassé sur les arbres de la forêt entoure un bout de la flèche,
l’autre est enduit de curare. Ces flèches sont minutieusement gardées dans un sac végétal porté en
bandoulière et, lorsqu’il le faut, la flèche est insérée dans la sarbacane et le coton enduit de salive.
Comme le coton est plus gros que la taille du trou interne de la sarbacane, il faut gonfler ses
poumons et souffler de toutes ses forces. Lorsque la pression du souffle dépasse le seuil de
résistance du coton, la flèche sort à grande vitesse et se dirige droit dans la direction visée.
Les Yaguas sont très méticuleux avec l’utilisation de cette arme, mais j’en ai vu un tirer une flèche
au curare sur un Brésilien qui manquait de respect à une femme de la tribu – ce qui m’a obligé
d’emmener le blessé dans l’un de nos bateaux à l’hôpital de Leticia aussi rapidement que possible.
Lorsque notre bateau arrive sur la rivière, le bruit du moteur attire les enfants qui se précipitent dans
leurs petits canoës pour que je leur donne à sucer les cubes de glace dans lesquels je garde les
sodas. Le rituel d’arrivée se fait une fois de plus avec les cigarettes et les bonbons.
Enfants Yagua dans une pirogue, et un autre dans un hamac sous le toit communautaire
Nous allons parfois en forêt avec des Yaguas. Ils se déplacent pieds nus au travers de la forêt sans
faire de bruit, alors que notre remue-ménage alerte tous les animaux de notre arrivée. Les animaux
haut perchés crient fort, et ceux du bas nous évitent. Les Yaguas m’apprennent quoi faire si je
rencontre un jaguar – ce qui serait surprenant puisque cet animal élusif prend toujours ses distances
lorsqu’il nous entend arriver. Il ne faut surtout pas se retourner et perdre l’animal de vue. Il faut lui
faire face, se baisser lentement, prendre ce que l’on trouve par terre et lui jeter dessus en criant
aussi fort que possible. Ceci le fait partir dans la plupart des cas.
127
Il faut aussi faire attention aux serpents durant nos promenades en forêt. Quand il fait beau, ils
s’allongent au soleil sur des troncs d’arbres morts ou à même la terre. Quand il pleut, ils sortent des
terrains bas où l’eau va s’accumuler rapidement et montent sur les collines comme nous. Les
serpents ne sont généralement pas dangereux car ils ne sont pas tous venimeux, mais il faut se
méfier des plus petits – comme le corail noir rouge et blanc dont les morsures sont mortelles.
Lorsqu’il pleut, nous coupons de grandes feuilles qui nous servent de parapluies. Nous nous
accroupissons dessous au sommet d’une colline et attendons que ça passe. Les trombes d’eau
peuvent être massives et un chemin peut se transformer en rivière en quelques minutes. Le
spectacle des animaux qui fuient ce déferlement aquatique me fascine.
Les animaux ne cherchent généralement pas à nous attaquer à l’exception des petits insectes
comme le moustique. Ceux qui peuvent nous tuer le font généralement lorsqu’ils sont surpris et se
sentent menacés. Leur mécanisme de défense les transforme alors en agresseur. Je dois donc
toujours faire attention que mes touristes restent bien en ligne et que nous ne surprenions par
mégarde aucun animal dangereux.
Ceci est bien sûr plus facile à dire qu’à faire. Un groupe d’Allemands indisciplinés s’amusent avec
les lianes qui pendent des arbres pour se balancer à la Tarzan. Bien évidemment, une liane casse
et le type tombe dans un fourré couvert d’une énorme toile d’araignées qui vivent ensemble en
groupes gigantesques. Il en ressort en hurlant et couvert de petites araignées noires que nous
balayons de son corps et écrasons aussi rapidement que possible.
Un groupe d’Italiens arrive au moment de la crue de l’Amazone. Il faut marcher pendant une
centaine de mètres sur des planches qui mènent à notre bateau, l’Amazon Queen. Romeo Quinzi, le
chef du groupe et représentant de la société Geometra, leur demande de me suivre et je les
accompagne un par un. L’un d’entre eux décide qu’il n’a pas besoin d’aide, marche seul et se
retourne à mi-chemin pour montrer aux autres que ce n’est pas si difficile que ça. Ses copains
applaudissent, il se retourne, perd l’équilibre, et tombe dans le fleuve. Son petit chapeau flotte,
emporté par le courant. Il ne remonte pas tout de suite, probablement à cause de l’embarras dans
lequel il se trouve, et sa femme crie des Ave Marias sans fin. Il refait finalement surface et
commence à partir à la dérive. Un de nos bateaux rapides le rattrape et le repêche. Du vrai Fellini !
Je rencontre un groupe de Français au restaurant où je vois une tête connue. Je regarde la liste des
passagers et trouve en effet le nom de P. B. avec qui j’ai passé plusieurs années au Lycée
Condorcet. Je vais le voir, lui serre la main, et lui souhaite la bienvenue. Il me demande ce que je
fais là, et je lui explique que je suis le guide de son groupe durant son séjour à Leticia. Il me dit avoir
raté son baccalauréat, rejoint une grosse banque où il travaille dans un bureau depuis deux ans, et
acheté ce billet de voyage en groupe pour ses vacances annuelles.
Cela me fait réfléchir à ce que je deviens. L’échec ou la réussite au baccalauréat n’ont rien à voir
avec le choix que j’ai fait lorsque j’ai consciemment pris la décision de devenir guide de safaris. Mais
si je ne m’étais pas lancé sur la route qui m’a amené ici, je n’aurais jamais pu vivre cette
extraordinaire aventure en jungle amazonienne. Tout le monde peut se permettre de prendre un an
d’absence pour revenir ressourcé après avoir décidé mûrement de son avenir durant le voyage,
plutôt que de se précipiter dans une situation rigide sans porte de sortie. Par contre, la fable de la
cigale et de la fourmi me revient en tête, et je me dis qu’alea jacta est ... le sort en est jeté. L’avenir
en décidera !
En revenant du village des Ticunas, l’Amazon Queen descend au milieu du fleuve. Les points de
repère des rives me sont familiers. Le soleil se couche et le ciel s’embrase. Les chauves-souris
sortent de leurs tanières et volent bas pour chasser les insectes à la surface de l’eau plate. Je suis
assis à la proue, l’étrave entre les jambes, et je sais que j’ai fait le bon choix. Il suffit de m’y tenir et
de ne laisser personne m’en dissuader.
128
Coucher de soleil sur l’Amazone en 1972
P. B. et moi n’avons jamais été proches, mais c’est un brave type, très gentil, et toujours souriant. Je
suis content de le voir mais je me demande ce qu’il peut vraiment bien penser de notre rencontre et
ce qu’il en dit aux autres membres de son groupe.
Les parties de chasse sont vraiment excitantes. Nous nous rendons au Brésil où nous suivons
lentement une rivière sinueuse qui regorge de tant de poissons qu’il suffit de taper du pied dans la
coque pour qu’ils sautent de l’eau et retombent dans le bateau. Le dîner arrive tout seul. Cette
rivière regorge aussi de papillons magnifiques de couleurs brillantes et variées. Ce tour n’attire
généralement que des couples ou des petits groupes car le but est d’aller à la chasse.
La chasse au jaguar peut prendre une semaine ou plus une fois qu’on a trouvé des traces fraîches.
Je n’en ai jamais vu dans la forêt, mais la faune est riche en variétés d’espèces. Les perroquets ont
une chair dure que nos petits barbecues improvisés n’arrivent pas à attendrir. Les sangliers
sauvages sont excellents mais dangereux à tuer. Ils sont toujours en groupes et il est difficile de les
approcher sans faire de bruit pour avoir une vue assez claire avant de tirer. Et puis, avant toute
chose, il faut repérer quels sont les petits arbres résistants auxquels il faudra peut-être grimper en
catastrophe lorsque le vacarme du tir enverra les sangliers courir dans tous les sens.
Il y a aussi des daims, des gros rongeurs comme le caïpibara, les serpents, les grosses tortues
d’eau, les caïmans, les paresseux, et les singes. En fait, tout est comestible quand on a faim, mais il
faut d’abord arriver à tuer la bête et la transporter au camp. On ne tue jamais plus que nécessaire
car ça ne sert à rien, et toute surcharge superflue est pesante dans cette forêt où l’humidité avoisine
constamment les 100%.
Les tortues sont difficiles à tuer. Il faut d’abord casser la carapace, les vider (en saison, les œufs des
femelles font d’excellentes omelettes), couper la tête et les pattes. C’est vraiment horrible à voir et
ces bêtes refusent de mourir rapidement. Même lorsque le cou est coupé et séparé du corps, la
bouche mord encore une lame de couteau si on la place sous son nez. La tête n’est vraiment plus
vivante que lorsque l’on a tiré le nerf central blanc du milieu du cou. De plus, il n’y a pas beaucoup à
manger – seulement les pattes et le cou – et tout le reste rejoint la rivière.
Lorsque les singes sont assez grands – comme c’est le cas avec le singe hurleur – on a l’impression
de manger un enfant. Mon chasseur me sert un bras avec une main, et je cale. Un Indien mange ma
part, et je me gave de légumes en conserves. Les boîtes de conserve sont recyclables et les
autochtones les gardent pour en faire des petits bocaux. Cet objet de luxe est un cadeau utile et
apprécié.
Les serpents sont faciles à tuer et ont bon goût. Mais le nec plus ultra est la queue d’alligator grillée
sur un barbecue de fortune. Nous faisons des sorties nocturnes presque tous les soirs à Leticia, et
les tours durant lesquels on couche en forêt incluent généralement une partie de chasse à l’alligator.
129
Le chasseur porte un casque avec une lampe qui permet d’identifier les animaux de nuit dont les
yeux phosphorescents reflètent une lumière brillante rouge dans la pénombre.
On arrête le moteur du bateau et dérive en direction de l’alligator que l’on attrape, pour notre centre
animalier, par le cou lorsqu’il mesure jusqu’à un mètre vingt, ou que l’on tire au fusil lorsqu’il est plus
grand. La viande de la queue fait un excellent petit déjeuner, déjeuner ou dîner. Les locaux n’y
touchent pas car une légende prétend que la consommation de viande d’alligator cause des
dysfonctionnements sexuels – la même légende que l’on peut entendre dans certaines régions
d’Afrique – mais nous espérons que ce n’est qu’une légende. De toute façon, personne ne parle de
cette légende aux touristes.
Le muscle de la queue est la seule partie comestible de l’animal. Il suffit de couper la queue près du
corps, découper la peau le long de la queue et l’ouvrir pour la séparer du muscle, puis trancher en
longueur dans le muscle et l’ouvrir pour séparer la viande des os ... et voilà, un filet magnifique qu’il
suffit de déposer sur le grill improvisé.
Lorsque l’animal fait moins d’un mètre vingt, il faut l’attraper par le cou rapidement – comme tout
autre reptile – et le hisser à bord pour lier sa bouche immédiatement avec une ficelle ou des bandes
adhésives, le mettre à plat ventre dans la coque et lui attacher les pattes dans le dos. Il reste ainsi
jusqu’à ce qu’il soit placé dans l’un des puits du centre animalier avec les autres. L’effet de surprise
est très important car lorsque le caïman s’agite, ses grands coups de queue peuvent faire lâcher
prise et on risque de perdre des doigts au passage. Il flotte donc sur l’eau, une lumière crue dans
l’œil ; comme il ne voit pas bien ce qui se passe, il est brusquement saisi par le cou et sorti de l’eau.
Tout ceci en quelques secondes.
Lorsqu’il dépasse le mètre vingt, il est pratiquement impossible de l’attraper vivant, principalement
avec des touristes à bord, et il faut lui tirer une balle dans la tête. La détonation du coup de feu est
assourdissante. Elle surprend la nature et le silence se fait immédiatement dans la forêt. Le son du
coup de feu se répète en échos de plus en plus faibles, un insecte reprend sa chanson, puis dix
autres ... jusqu’à ce que le vacarme de tous ces insectes de nuit reprenne son rythme naturel.
La nuit en jungle offre un spectacle incomparable. La pureté de l’air – l’Amazonie étant l’un des
principaux poumons de notre planète – permet de voir les étoiles plus clairement que jamais. Les
constellations sont faciles à identifier, la voie lactée est magnifique et, pour la première fois, je peux
voir la Croix du Sud à l’horizon lorsque nous descendons le fleuve.
Quand la lune est pleine, elle se lève presque rouge, devient rapidement orange, et monte au
firmament si blanche et brillante qu’on peut lire le journal.
Les touristes et les chasseurs ne sont pas les seuls à venir visiter Leticia. Il y a aussi les groupes
spécialisés.
À mon arrivée à Leticia, je rencontre deux ingénieurs agronomes français venus explorer la
possibilité d’exploitation forestière. Leur société a beaucoup de succès à Bornéo où elle sait extraire
le bois de qualité industrielle à un coût abordable, et ils sont en voyage d’étude pour déterminer la
viabilité d’une opération similaire dans cette région de l’Amazone. Après deux mois d’exploration, ils
concluent que l’opération ne serait pas profitable car les bons arbres sont entourés de trop d’arbres
de qualité négligeable – ce qui les obligerait à en couper trop pour extraire ceux qui leur
conviennent, et à dépenser ainsi beaucoup d’argent en transport compliqué et onéreux. Je ne suis
pas mécontent de les voir partir avec des recommandations négatives à l’attention de leurs
supérieurs.
Le groupe de chercheurs d’animaux nocturnes d’une université canadienne est plus intéressant. Ils
s’installent au bout de la route pour nulle part qui s’arrête en lisière de la forêt à une dizaine de
kilomètres de l’aéroport. Ils pendent des draps blancs et des filets entre les arbres, et allument
plusieurs types de lumières durant la nuit pour attirer les insectes et les chauves-souris.
130
Des milliers d’espèces sont déjà connues, identifiées et répertoriées, mais un nombre inconnu
d’espèces et de sous-espèces ne l’est pas encore. Comme ces chercheurs sont isolés, nous leur
apportons des vivres régulièrement. J’accompagne le chauffeur quand je suis libre car j’aime bien
rester debout à l’arrière de notre camion Ford qui saute au passage des nids de poules de la route
en terre battue – ce qui m’oblige à m’accrocher à la barrière en admirant la pampa sauvage que
nous quittons pour pénétrer la forêt.
Ce que ces chercheurs trouvent et répertorient est agencé dans un ordre précis. Les insectes sont
épinglés dans des boîtes numérotées que nous rapportons à Leticia pour les expédier à l’université
avec les notes adéquates. Les chauves-souris sont conservées vivantes dans des boîtes grillagées,
et les chercheurs les ramèneront avec eux au Canada à la fin de leur séjour d’un mois pour les
identifier dans leurs laboratoires.
Le gouvernement du Brésil est constamment à la recherche de pétrole et l’organisation
gouvernementale Petrobras vient dans la région pour prospecter l’est de la rivière Javari – la rivière
frontalière qui sépare le Brésil du Pérou. Les Péruviens exploitent l’ouest du Javari avec beaucoup
de succès et Petrobras veut donc voir si le bassin s’étend aussi de leur côté du Javari. Un groupe
d’ingénieurs français est engagé par Petrobras pour superviser cette prospection et ils établissent
leur quartier général à Leticia d’où ils envoient les bateaux de vivres et de matériel de construction
au centre opérationnel de prospection. Ils vivent dans notre hôtel ainsi que les pilotes des deux
hélicoptères garés près de la piscine.
Comme nous sommes en basse saison touristique, Mike me laisse partir avec Hugo. C’est mon
premier voyage en hélicoptère et Hugo décide de m’offrir un baptême de l’air spécial. Il monte assez
haut et se laisse tomber comme une pierre pour se ressaisir au dernier moment, lécher l’Amazone,
et remonter aussi vite que possible. Mon estomac me monte à la gorge et je n’ose plus regarder
mes pieds qui reposent sur le plexiglas transparent.
Son autre plaisir est de voler bas en suivant le cours sinueux des rivières. Les arbres sont très
proches des deux côtés et il n’y a pas de place pour l’erreur. Ce spectacle me remplit de sensations
nouvelles, et je suis conscient d’avoir la chance d’être tombé sur un excellent pilote qui adore son
travail sans se prendre trop au sérieux.
L’organisation de Petrobras a installé des centres de kérosène pour ravitailler les hélicoptères le
long du Javari. Nous continuons plein sud pour finalement arriver à la base de prospection. Nous
nous posons sur une minuscule piste d’atterrissage en bois, et entrons dans le bureau du chef de
mission. Je pars en bateau avec Hugo pour visiter le poste militaire péruvien le plus proche.
Ces jeunes soldats ne voient jamais personne en dehors des Indiens de la région qui viennent
régulièrement voler leurs vêtements. Ils sont heureux de nous voir et nous reçoivent courtoisement
en organisant un repas d’omelettes d’œufs de tortues. Lorsqu’ils trouvent des tortues, ils font un trou
dans la carapace au-dessus de la queue, attachent une ficelle, et les remettent dans l’eau. Quand ils
ont faim, ils tirent les ficelles, récupèrent les tortues, et les tuent.
Pour nous faire plaisir, ils ouvrent une boîte de paquets de Kool-aid qu’ils diluent dans de l’eau. Tout
se passe très bien jusqu’à mon retour à Leticia où je découvre que j’ai attrapé des amibes.
L’infirmière de l’hôpital me donne du Flagyl, un médicament français, qui m’en débarrasse
rapidement, mais elle me prévient que des amibes peuvent avoir survécu discrètement dans un
recoin de mon intestin et se réveiller plus tard. Je garde toujours du Flagyl avec moi ...
Michel Lavieuville est l’ingénieur français chargé de superviser cette opération de Petrobras, et Irene
et moi dînons de plus en plus souvent avec lui en ville. Ce monsieur est très aimable, cultivé, fin, et
son travail l’a amené dans tellement d’endroits du monde qu’il en a développé une connaissance
extraordinaire. Lors d’une conversation, il déclare en toute simplicité qu’il ne faut jamais sousestimer la capacité des États-Unis à se remettre de toute situation difficile car l’histoire a montré
qu’ils ont une résilience et une endurance à toute épreuve. Mike Tsalickis aurait aimé entendre un
Français dire ça ...
131
M. Lavieuville nous donne ses coordonnées à Rio où sa famille vit, et nous dit de ne pas hésiter à
l’appeler si nous y passons.
Ces quelques dîners font très plaisir à Irene qui s’ennuie à mourir. Je pars tous les jours en forêt
avec les touristes mais elle n’a pas grand-chose à faire durant ces longues journées tropicales. Elle
décide donc d’offrir des cours d’anglais aux gens du coin pour un demi-dollar de l’heure par
personne.
Notre statut officiel est celui de touristes. Notre visa est valable trois mois. Mike garde nos
passeports dans son coffre-fort avec son arme à feu personnelle, et je vais à Tabatinga tous les trois
mois pour faire tamponner nos passeports d’entrée et de sortie du Brésil afin de les refaire
tamponner par les Colombiens pour trois autres mois quand je reviens à Leticia. Je n’ai
théoriquement pas le droit de travailler mais les officiers de l’immigration colombienne ferment les
yeux pour Mike.
Irene n’a donc pas le droit d’entreprendre une activité mais les officiers colombiens lui disent qu’ils
fermeront les yeux si elle les accepte gratuitement dans sa classe. L’évêque accepte de lui laisser
donner ses cours à l’école à condition que les bonnes sœurs soient acceptées gratuitement dans sa
classe. Irene ne gagne pas beaucoup d’argent, mais ça l’occupe.
Deux des rares élèves qui payent sont Cecilia, l’épouse colombienne de Mike et mère de son jeune
fils, et la fille du Consul brésilien à Leticia. Ces deux élèves se lient d’amitié avec Irene, et ceci
change nos vies à court et long terme. À court terme parce que, lorsque la saison touristique prend
fin, Mike n’a plus besoin de moi et veut me renvoyer ... mais Cecilia veut continuer d’apprendre
l’anglais avec Irene et persuade Mike de me garder. À long terme, le consul du Brésil va changer
nos vies.
Nous allons boire le café le soir sur la terrasse de la maison du Consul qui habite avec son épouse
et sa fille. Nous parlons de choses et d’autres et un sujet revient souvent sur le tapis. Rio de Janeiro
est en train de devenir une capitale moderne attirant un flux de tourisme international, et le Brésil a
besoin de gens comme nous. Je finis par lui dire que notre prochaine destination sera Rio s’il nous
donne un visa de séjour permanent ... et il accepte sur le champ.
Il lui faut deux mois pour l’obtention de nos visas. Nous commençons à rêver ... Rio ... le rêve
brésilien ... un visa permanent ... une nouvelle aventure en perspective !
Ces deux derniers mois passent vite. Tout d’abord, Irene décide d’aller passer un mois au
Connecticut pour gagner un peu d’argent dans un restaurant où elle a déjà travaillé. Je la mets dans
l’avion en espérant qu’elle reviendra. Son vol de départ est l’un des derniers vols de DC3 car
l’aéroport a décidé d’agrandir la piste pour accommoder les vols moyen-courriers par jets
commerciaux. Avianca est la première gagnante car les pilotes de DC3 trouvent trop souvent une
raison technique pour demander une réparation de moteur à leur arrivée – ce qui les empêche de
retourner à Bogota en temps voulu avant le coucher du soleil, et leur permet de passer la nuit à faire
la bamboula à Leticia. Irene revient en jet ...
Quand il n’y a pas de touristes, je joue aux cartes au bar de la piscine avec les guides désœuvrés.
Les quelques touristes viennent généralement en couple pour un voyage spécial. Glenn et Betsy
sont d’Anchorage en Alaska où Glenn vient d’apprendre que son cancer incurable ne lui laisse plus
beaucoup de temps à vivre. Betsy l’a amené pour le divertir. Je les emmène dans les lacs et
glissons sur l’eau noire, admirant la faune et la flore, quand Glenn me demande le nom d’un petit
oiseau qu’il voit sur une branche. Comme je n’ai aucune idée du nom de cet oiseau, je lui réponds
que c’est ... un tout petit oiseau. Il éclate de rire tellement fort que j’ai peur que notre petite barque
chavire. Betsy me remercie chaleureusement à notre retour car Glenn a pu oublier ses soucis
pendant un moment.
Simon et Marjie, avec qui nous avions partagé une chambre à San Andres et que nous avions
vainement attendus à Bogota, arrivent. Ils ont passé un mois complet de vacances à San Andres, et
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8 mois à Bogota à donner des cours d’anglais. Nous sommes contents de les revoir et passons le
plus clair de notre temps avec eux avant qu’ils ne continuent vers Iquitos.
Une petite troupe ambulante arrive et s’installe pour une dizaine de jours. Ils louent une maison près
de chez nous, et le lanceur de couteaux nous parle souvent. Je vais le voir s’entraîner et remarque
les cicatrices sur les bras et jambes de son épouse. Il place son jeune fils devant un arbre et lance
ses couteaux autour de lui.
Nous allons voir leur spectacle à l’école. Sa femme est attachée à une plaque de bois tournante, il
se fait bander les yeux, et lance ses couteaux à l’aveuglette. Il ne la blesse pas ... cette fois-ci. Il
demande un volontaire et personne ne lève la main. Il m’appelle par mon nom et tout le monde
applaudit joyeusement en chantant “Francisco ... Francisco ...”. Je n’y échappe pas et me retrouve
debout devant la plaque de bois face à son épouse. Nous sommes très proches l’un de l’autre. Les
couteaux se plantent derrière nous à tour de rôle de haut en bas avec un espace suffisant pour que
nous puissions nous reculer. Il y a maintenant une vingtaine de centimètres entre nos deux corps.
Le bruit et la vibration de la lame qui s’enfonce brusquement dans le bois m’impressionnent et
m’intimident. Il nous dit de ne plus bouger et un couteau se plante entre nos jambes, puis entre nos
parties intimes, nos poitrines, et nos bouches. Je suis blême et soulagé. J’essaie de faire bonne
contenance avec un sourire figé. Tout le monde applaudit, je retourne à ma place et me promets de
ne jamais accepter une telle invitation à l’avenir ... mais je suis quand même content d’avoir connu
ça et d’y avoir survécu.
Notre maison est située entre celle de l’évêque à notre gauche et celle des Zambranos à notre
droite. Victor et Janet Zambrano sont un jeune couple de Colombiens avec un enfant en bas âge.
Victor est l’architecte qui a construit tous les bâtiments modernes de la ville, dont la place centrale,
l’Hôtel Anaconda, la Mairie et le Palais du Gouverneur.
Le soir, les gringos se retrouvent dans la maison que Mike a mise à notre disposition. Nous jouons
de la guitare, chantons, et faisons brûler dans une tasse le pisco imbuvable dont on nous a fait
cadeau. Il n’est vraiment pas bon, mais il produit de jolies flammes bleues. Une ampoule électrique
est allumée en permanence sur le mur extérieur de la maison pour attirer les insectes qui sont alors
trop occupés avec elle pour venir nous enquiquiner à l’intérieur. Il n’y a pas de fenêtre, juste des
moustiquaires, mais chaque chambre a un petit ventilateur.
L’espace sous la porte d’entrée métallique est assez haut pour laisser certains animaux entrer et
sortir. Des grenouilles géantes se sont installées sous le sofa du salon et dévorent les insectes qui
rampent la nuit. Nous leur avons construit un petit bassin d’eau en creusant un trou à côté de la
porte où elles peuvent se baigner et se rafraîchir à volonté. Une chauve-souris entre un soir, nous
regarde jouer aux cartes, et ressort.
Nous nous rendons compte que des chauves-souris se sont installées entre le toit de la maison et
notre plafond. Elles ne dérangent personne mais leurs excréments vont finir par endommager le
plafond et couler le long des murs. Nous les voyons entrer et sortir par un trou à l’arrière de la
maison – le côté sans lumière. Nous “empruntons” un boa constrictor dans une cage du zoo de
Mike, montons à l’échelle, et le faisons entrer par le trou en fin d’après-midi. En peu de temps, les
chauves-souris s’enfuient en criant. Elles ne reviendront pas d’ici peu. Le boa a dû s’en prendre une
ou deux au passage et reste à digérer là haut. Le problème est qu’il ne veut plus sortir et que nous
ne pouvons pas l’attraper. Nous espérons que Mike acceptera sa perte avec bonne grâce ...
Un gros lézard fait une entrée spectaculaire en plein milieu de la journée. Je le chasse dans la salle
de bains et le coince sous une serviette. Je demande à Irene de prendre une ficelle et d’en faire un
nœud pour que nous puissions le garder en laisse, mais il lui mord le doigt et s’échappe en courant
dans le jardin. La morsure guérit rapidement mais c’est une expérience dont Irene n’avait pas
besoin.
133
Il faut faire le ménage de temps en temps. Irene n’avait jamais tué quoi que ce soit de sa vie avant
de venir à Leticia, mais elle n’a plus peur de retourner le lit pour écraser tout insecte ou araignée qui
s’y serait installé. Nous laissons intactes les toiles que les petites araignées tissent dans les coins
de mur car elles nous débarrassent des moustiques.
L’entreprise de Mike l’a obligé à construire une menuiserie pour fabriquer les cages nécessaires au
transport des animaux au zoo de Tarpon ainsi que pour les singes-écureuils de Merck Sharpe and
Dohme. Comme tout pourrit en jungle, nos effets personnels moisissent à vue d’œil. Je demande au
menuisier de nous construire une armoire avec une ampoule électrique que je laisse allumée à
l’intérieur 24 heures sur 24. Ceci aide à réduire la moisissure.
Merck a donné de l’argent et des bateaux rapides à Mike, et cette affaire prend de plus en plus
d’envergure. La condition sine qua non est que ces singes doivent leur être livrés dans un état de
santé excellent car les tests ne peuvent être conduits sur des animaux blessés ou malades. On ne
peut donc pas les gazer dans les arbres car ils peuvent se fracturer un os en tombant, et les pièges
habituels cassent leurs queues en se refermant trop rapidement. Mike fait donc construire des
pièges métalliques spéciaux avec un espace libre pour la queue, donne aux animaux un régime
alimentaire de qualité à base de vitamines, et les traite délicatement pour qu’ils ne puissent pas être
refusés par le laboratoire.
Lorsque les Indiens en trouvent, ils les amènent à Mike qui les fait mettre en cage ou les relâche sur
l’Île aux Singes. Mike pense avoir des milliers de singes-écureuils sur l’île, mais Bob Bailey – qui y
vit depuis plusieurs mois pour les étudier – n’en compte que plusieurs centaines. Mike ne comprend
pas et emmène tout son personnel dans l’île, divisée en plusieurs zones, pour effectuer un
recensement précis. Mike doit se rendre à l’évidence : Bob a raison. Où sont passés les autres ?
Mystère et boule de gomme ...
Le souvenir que je veux emporter de Leticia – mais qui est pratiquement impossible à trouver – est
une dent de jaguar. Grâce aux contacts qu’elle s’est faits avec ses classes d’anglais, Irene apprend
de la maîtresse du chef de l’immigration que celui-ci garde une canine de jaguar dans son tiroir de
bureau. Comme sa maîtresse est en colère contre lui – il n’a toujours pas quitté sa femme ! - elle
prend la dent dans le tiroir et la donne à Irene qui me l’apporte. Quand il le faut, la femme est la
meilleure amie de l’homme !
Nos visas pour le Brésil arrivent assez rapidement et nous faisons nos sacs après un séjour de dix
mois en jungle. Nous prenons un avion militaire brésilien de l’autre côté de la frontière et partons à
Manaus.
Trafic fluvial sur l’Amazone près de Leticia en 1972
134
Dans l’État du Minais Gerais en juillet 1972
1972 – 1977
Manaus
L’arrivée à Manaus est spectaculaire. L’avion survole cette partie de l’Amazone où l’eau marron du
fleuve se mélange à l’eau noire du Rio Negro. Les tourbillons s’étendent à perte de vue. Nous
trouvons un petit hôtel proche du fameux opéra, vestige de l’époque glorieuse des barons du
caoutchouc de la fin du 19ème siècle.
La circulation, le bruit, et les odeurs me donnent le vertige ainsi qu’un petit aperçu de ce que les
Ticunas ressentent lorsqu’ils se rendent à Leticia. Irene me tire par la manche de ma veste quand je
marche dans la rue sans faire attention à la circulation. Le retour à la civilisation est un peu plus
rude que je ne l’avais pensé, mais il faut que je m’y fasse vite.
Au petit matin, Irene et moi allons au bureau de l’immigration où je présente l’enveloppe du Consul
avec tous les documents nécessaires à l’obtention de nos visas permanents. J’explique que nous
devons partir à Rio le lendemain soir sur un vol que le Consul nous a réservé, et qu’il nous faut donc
obtenir ces visas immédiatement. Sourires, oui oui oui, pas de problème ...
Nous venons donc le lendemain matin en pensant que ces visas sont prêts, mais rien n’a été fait. Il
s’agit probablement d’une histoire de bakchich et j’insiste à voir le chef du bureau, lui explique que le
consul nous a personnellement recommandés dans une lettre qu’il regarde sans lire, qu’il nous faut
prendre le vol du soir, et que je voudrais appeler mon ami le consul pour lui expliquer que ce bureau
refuse de respecter son désir. Il ne me répond pas. Je lui explique que si ses officiers sont trop
occupés pour taper les documents à la machine, je veux bien le faire moi-même. Il m’installe à une
petite table, je tape les documents, il les signe, et nous sortons de son bureau soulagés. Le bluff a
marché mais il s’en est fallu de peu que nous soyons obligés de rester à Manaus plus longtemps
que prévu en y gaspillant nos maigres économies. Bienvenue au Brésil !
Nous appelons Mme Lavieuville à Rio. Son mari Michel n’est pas là, mais il lui a en effet parlé de
nous et nous sommes conviés à dormir chez elle dans son appartement de l’avenue Pasteur à
Flamengo, un quartier résidentiel situé au bord de la plage de la Baie de Guanabara à proximité du
Pain de Sucre.
L’avion du soir nous emmène à Rio à l’heure et en tout confort.
135
Rio de Janeiro
Mme Lavieuville nous attend et nous donne son lit car elle dort souvent dans la chambre de son
jeune enfant. Nous faisons le tour du centre-ville le lendemain, et retournons chez elle pour partager
le délicieux repas qu’elle a cuisiné en notre honneur.
Nous appelons Hugo, le pilote d’hélicoptères qui travaillait pour Petrobras à Leticia. Il doit partir en
mission et nous propose de passer un mois dans son studio de Copacabana au coin de l’avenue
Princesa Isabel et de l’avenue Atlantica, juste de l’autre côté du tunnel qui sépare Flamengo de
Copacabana. Nous allons chez lui le lendemain ... et nous avons même vue sur la mer !
Hugo m’emmène au bureau de sa société où je retrouve d’autres pilotes qui étaient passés à Leticia
et restés à l’Hôtel Parador Ticuna de Mike. Le directeur de la société me fait une offre qui me
surprend. Il a besoin de pilotes et il peut me donner gratuitement la formation pour devenir pilote
d’hélicoptère si je signe un contrat de cinq ans avec sa société. J’accepte sans hésiter et il appelle
l’avocat de la société qui lui explique que, malheureusement, personne ne peut devenir pilote
professionnel au Brésil s’il n’a pas la nationalité brésilienne ... ce qui prend un minimum de cinq ans.
Je les remercie tous et rentre à la maison avec Hugo. En fait, ce détail administratif m’a
probablement sauvé la vie, car je découvre 3 ans plus tard que la plupart des pilotes que j’avais
connus à Leticia sont morts dans des accidents du travail. Leurs missions sont toujours
dangereuses, et ils volent dans des conditions sauvages sans protection en décollant et atterrissant
dans des zones industrielles.
Pour me faire oublier ma frustration, Hugo nous emmène au “Beco da Fome”, un petit restaurant
populaire situé à deux minutes de chez lui au milieu d’une arcade de magasins où nous retournons
souvent après son départ.
Il nous faut trouver du travail et finaliser nos papiers avec l’immigration. Le visa de Manaus était un
visa d’entrée et il nous faut maintenant la carte d’identité. Grâce aux recommandations de Mme
Lavieuville, Irene trouve un emploi de secrétaire bilingue anglais-français dans un bureau
d’ingénieurs français situé au centre-ville, à la Praça Maua en haut de l’avenue Rio Branco.
Carte d’identité de résident permanent au Brésil obtenue le 27 février 1973
Ce petit succès nous réconforte. Nous avons un appartement gratuit pour un mois et Irene a du
travail. Je passe un temps fou à faire des queues sans fin à l’immigration, et mon obstination à ne
pas laisser de bakchich dans nos passeports n’arrange rien. Je me fais expliquer que le “jetinho” - le
backchish brésilien - est un mode de vie et qu’il faut tout simplement que je m’y fasse. En effet, ma
vie s’améliore dans ces couloirs sans climatisation lorsque je commence à prendre le pli du jetinho.
Irene m’achète un pantalon et une chemise pour que j’aie meilleure mine dans mes démarches de
recherche de travail. Je me rends aux agences d’emploi où je n’ai aucune chance de succès car je
ne parle pas portugais. Je vais au Consulat de France où je rencontre Max, un Français arrivé
depuis plusieurs mois mais qui n’arrive pas à trouver de travail parce qu’il n’a qu’un visa de touriste.
Je rencontre Max à ce bureau plusieurs fois et nous devenons amis. Nous nous voyons le soir. Irene
et lui s’entendent bien. Max nous présente à d’autres Français en situation plus ou moins régulière,
ainsi qu’à quelques Brésiliens qu’il a rencontrés sur la plage.
136
J’ai l’inspiration saugrenue, mais bien inspirée, d’aller au bureau de l’ORTF pour tenter ma chance.
Je suis reçu par un grossier personnage qui me traite très mal devant son assistant. Je suis
vraiment vexé et y retourne le lendemain pour l’affronter, mais il n’est pas là. Il est parti en mission
et son assistant me reçoit gentiment. Bernard Benyamin me demande de ne pas en vouloir à son
chef qui a un caractère de chien.
Bernard fait son service dans la coopération et se retrouve au bureau de l’ORTF de Rio. Il est venu
avec son épouse Minou et ils habitent près de chez Hugo. Nous les voyons chez eux assez souvent.
Bernard et moi jouons de la guitare ensemble et chantons des chansons des Beatles. “Ticket To
Ride” est un de nos titres favoris.
Bernard et Minou nous emmènent le vendredi soir à notre première école de Samba, Portela, où
nous apprenons rapidement à danser la samba et à fredonner la chanson phare de l’année. Portela
est une des écoles historiques de Rio, lauréates de plusieurs titres, dont les couleurs sont le bleu et
le blanc, et le symbole est un aigle.
Je vais à Snelling & Snelling, une agence d’emploi internationale, qui m’obtient un rendez-vous avec
une société de tourisme dont les exécutifs sont des immigrants. Le bureau de Brazil Safaris & Tours
se trouve sur l’avenue Rio Branco et j’y rencontre Byron Sideratos. Il m’explique qu’il est le gérant
de la société fondée par son Président Charles Cabell III, Charlie pour les intimes, et que je
travaillerais pour Byron Stylianoudis, le Vice Président, en vacances en Afrique du Sud. Les deux
Byron ont des surnoms différents pour les distinguer : lui est Byrinho (le petit) et l’autre Byrão (le
grand).
Ces deux Byron sont des Grecs polyglottes originaires d’Alexandrie, immigrés depuis plusieurs
années, qui dirigent les opérations d’accueil en ville de la société. Randy Snapp, un Américain
engagé par Charlie, trouve les clients américains de son bureau de New York. Ruth (américaine) est
la secrétaire de Charlie, Aparecida (brésilienne) la secrétaire des opérations, Humberto (brésilien) le
coordinateur, et d’autres personnes sont en train d’être engagées pour préparer le gros de la saison
qui commence dans 6 semaines.
Avant de m’engager, Byrinho veut me mettre sur des tours avec ses guides favoris pour qu’ils lui
disent comment je me débrouille. Je rencontre Roberto (brésilien), Saïd (égyptien), Ricardo
(brésilien), Joan (allemande) et Ivo (brésilien) – le chauffeur de la “linguinça” (saucisse), un checker
américain allongé en limousine.
Mon premier tour se fait avec Roberto, une personnalité remarquable qui sait tenir les passagers de
son bus en haleine tout en les amusant. Nous montons la montagne du Corcovado où se trouve la
fameuse Statue du Christ Rédempteur, puis traversons la forêt de Tijuca, nous nous arrêtons à la
chute d’eau qui alimente soi-disant l’usine de bière Brahma, et revenons au Copacabana Palace
Hotel. Roberto m’appelle “meu filho” (mon fils) – un surnom qu’il donne pratiquement à tout le
monde – et me promet un rapport favorable à Byrinho.
Le lendemain, je vais au bureau. Byrinho me présente à Charlie comme le nouvel assistant de
Byrão, et je suis engagé immédiatement ... à un salaire de débutant mais avec la promesse de
partager les commissions de la maison H. Stern – une grande bijouterie brésilienne en affaires avec
toutes les compagnies touristiques de Rio.
137
Tous les tours de la ville se finissent dans l’immeuble d’H. Stern avec une visite d’un atelier de
gemmologie situé au-dessus de la salle de ventes par laquelle il faut passer avant de trouver la
sortie. Les compagnies de tourisme et leurs guides touchent des commissions sur les ventes faites
aux touristes dans ces conditions suivant un barème très précis et un système hautement contrôlé.
Je vais chercher Irene au travail sur l’avenue Rio Branco et lui annonce la bonne nouvelle. En deux
semaines, nous avons réussi à obtenir nos visas permanents, du travail rémunéré pour nous deux,
un appartement gratuit pour encore deux semaines, et nous nous sommes déjà fait des amis. Il
nous faut maintenant trouver un appartement où nous pourrons rester après le retour d’Hugo.
Je regarde les petites annonces et trouve un appartement meublé pour 3 mois à un prix raisonnable
à l’autre bout de Copacabana, mais il nous faut attendre une dizaine de jours avant de pouvoir y
emménager. Alors que nous parlons de notre problème avec Bernard et Minou, un tremblement de
terre dévastateur sévit à Managua au Nicaragua le 23 décembre 1972 et, comme le chef du bureau
de l’ORTF est en France pour les fêtes de fin d’année, Bernard doit se rendre immédiatement au
Nicaragua et nous propose de rester chez lui avec Minou.
Cela nous arrange énormément. Irene a moins de travail durant cette période car la plupart des
ingénieurs de son bureau sont allés en France pour célébrer les fêtes en famille. Par contre, les
groupes commencent à arriver. Je dîne le soir au Yacht Club et escorte des tours de la ville durant
le jour. J’aime bien aller au Pain de Sucre pour la traversée en téléphérique. Les vieilles cabines
rouges et jaunes ne peuvent prendre qu’une vingtaine de passagers à la fois, et elles se balancent
précairement au gré des vents de la péninsule durant les allers et retours sur les câbles anciens. Ce
téléphérique est entièrement refait en 1973 avec des cabines modernes de 75 passagers importées
de Suisse.
Byrão revient de son périple en Afrique du Sud où il a pris des safaris à 100 dollars la journée.
Charlie est furieux mais est obligé d’avaler la pilule, d’autant plus que Brazil Safaris & Tours est le
représentant officiel au Brésil d’American Express à qui Byrão fait supporter tous ses frais. Cet
arrangement avec American Express est un coup de génie parce qu’AmEx a une réputation de
qualité partout dans le monde, et que ses clients en voyage au Brésil nous sont automatiquement
référés. La très grande quantité de billets de groupes en vols charters vendus par Randy Snapp aux
États-Unis nous donne aussi le titre de plus grand opérateur de tours Amex en Amérique Latine – un
argument de vente que Randy exploite à merveille.
Brazil Safaris & Tours en 1973 : Byrão, Vera, moi, Byrinho (debout) avec Donald Whyte et une amie
Notre nouvel appartement se trouve au Posto 6 de Copacabana. Cette plage est divisée en 6 zones
de Leme à Ipanema, et le Posto 6 se trouve à proximité d’Ipanema. Des groupes de pêcheurs à
l’ancienne y sont encore amarrés et partent pêcher la nuit pour revenir tôt le matin avec leurs prises
qu’ils vendent aux restaurants de la plage.
138
Cet appartement est confortable et nous nous y plaisons. Une jeune touriste suisse se retrouve à la
rue et Irene lui propose de dormir par terre dans le salon pendant une semaine. Je lui achète sa
petite caméra car elle a besoin d’argent, mais elle se sert du téléphone pour appeler la Suisse sans
nous le dire – détail que nous découvrirons en lisant la facture après son départ.
Les trois mois passent vite et nous trouvons un appartement pour six mois de l’autre côté de la rue.
Le déménagement est facile et nos vies s’embourgeoisent un peu. Notre ami Max disparaît pendant
plusieurs semaines. Quand nous le revoyons, nous apprenons qu’il a eu une crise cardiaque, s’est
retrouvé à l’hôpital, et a subi un double pontage coronaire. La cicatrice est gigantesque, il se remet
lentement, et est complètement fauché. Nous l’hébergeons pendant un moment jusqu’à ce qu’il
décide de rentrer en France.
J’achète une bague avec une jolie pierre aigue-marine que j’offre à Irene lors d’un excellent repas
qu’elle a préparé à la maison, et je lui demande de m’épouser. Elle accepte et nous décidons de
nous marier un an plus tard chez ses parents à Hartford dans le Connecticut.
Au bureau, nous rencontrons un problème particulier avec un groupe. Le charter n’a pas encore été
payé pour le vol de retour, et le pilote refuse de décoller s’il n’a pas l’argent liquide nécessaire pour
faire le plein de carburant au Venezuela. Le client promet un chèque à Randy mais il faut que ce
chèque soit d’abord encaissé avant que nous puissions donner cet argent au pilote. Nous mettons
donc les billets de banque dans un sac en papier brun (principalement en monnaies brésilienne et
vénézuélienne – merci American Express). Charlie me demande d’apporter le sac et de le mettre
dans un coffre à l’Hôtel Gloria près de Flamengo. Le risque que je sois attaqué existe mais, puisque
personne ne me connaît encore - sans parler de mon look ordinaire et de ce sac en papier brun - il
est extrêmement faible.
Byrão et Byrinho me conduisent près de l’hôtel et me regardent y entrer – après tout cet argent me
suffirait pour compléter mon tour du monde avec Irene. Je dépose l’argent dans un coffre et retourne
à la voiture. Au matin, je reviens à l’hôtel, rencontre le pilote qui compte l’argent, l’accepte, et me
signe un reçu. Dans ma nervosité, j’oublie de lui donner dix billets de 100 dollars que j’avais gardés
dans une poche de ma veste.
Je vais à mon bureau, appelle le gérant de la compagnie de camions qui transportent les bagages
du groupe, et lui explique la situation afin qu’il dise à son chauffeur de ne pas se rendre à l’aéroport
avant que je ne lui en donne la permission expresse. Les bus emmènent le groupe de l’hôtel à
l’aéroport du Galeão, les passagers passent par l’immigration et poireautent dans la salle d’attente.
À New York, Randy attend l’ouverture de la banque, voit immédiatement le directeur, et lui explique
l’urgence. Le directeur appelle au téléphone son collègue à la banque émettrice qui confirme la
validité du chèque. Randy appelle immédiatement Charlie qui me donne le feu vert, et je donne
l’ordre d’amener les bagages. L’avion décolle avec deux heures de retard mais tout le monde est
couvert. Ouf !
Charles Cabell III, PDG de Brazil Safaris & Tours en septembre 1973
139
Je découvre les dix billets de cent dollars dans ma poche et je vais immédiatement les rendre à
Charlie. Il me regarde, sourit, me serre la main pour me remercier et me donne un pourboire de cent
dollars. Un billet de cent dollars américains en 1973 à Rio de Janeiro est un pourboire monumental.
Je sais que mon avenir dans cette société est assuré et que ma loyauté est reconnue.
J’accompagne de plus en plus souvent les exécutifs des grandes sociétés de voyages organisés qui
visitent Rio pour choisir un tour-opérateur. L’un d’eux nous demande de lui obtenir avant son arrivée
l’enregistrement d’un passage sonore de “Night and Day”, le spectacle renommé d’un grand club du
centre-ville. Irene et moi y allons avec un magnétophone à bobines portatif que nous cachons dans
son sac. Nous arrivons à enregistrer une dizaine de minutes que nous envoyons au client. Nos
concurrents de la société Kontik n’arrivent pas à en faire autant et nous récupérons le client.
Je montre la vie nocturne de Rio aux clients de passage. Ivo conduit la limousine et je les emmène
dans les meilleures boîtes de strip-tease où je m’assure que les transactions sont honnêtes entre les
filles, leurs maquereaux, et mes clients. Les proxénètes m’offrent gratuitement ce que je veux avec
qui je veux, mais je n’accepte jamais. Irene me demande de venir dans le club principal un soir, et
elle est étonnée car tout le monde m’ignore. Ils sont discrets, c’est tout.
Lorsque le club de lesbiennes “Alt Berlin” ouvre à Copacabana, j’y emmène mes plus fidèles clients.
Ces Américains croient avoir tout vu, mais quand une fille nue met son pied sur leur table et qu’une
autre commence à la lécher, leurs yeux exorbités trahissent leur désir.
La sexualité carioca frôle souvent l’ambiguïté. La chirurgie plastique est une industrie de pointe. Il
est même possible de se faire refaire une virginité. Lorsqu’une femme veut se marier, elle promet
d’être vierge et se réserve pour sa nuit de noces. En attendant, elle se fait coudre un hymen artificiel
qui saigne un peu quand il le faut ... et le tour est joué.
Le soir, j’aime aussi emmener les groupes aux shows de samba. Les travestis et transsexuels sont
une spécialité brésilienne, et il est souvent facile de s’y tromper. Quand j’ai un touriste dans le
collimateur, je le recommande à un de mes transsexuels favoris – une vraie beauté de classe
internationale – qui, à la fin de son show, invite ma “victime” à venir s’asseoir sur ses genoux sur
scène, et l’embrasse chaudement devant tout le monde. Quand l’autre finit par comprendre qu’il a
embrassé un homme devant ses amis, une bonne dose d’humilité le calme pour le reste de la
soirée.
Les groupes vont et viennent, la saison touristique ralentit avec le printemps (l’automne dans
l’hémisphère sud), et le nouvel Hôtel Sheraton est presque fini après avoir connu beaucoup de
complications techniques. Cet hôtel est situé entre Leblon et São Conrado où se trouvent l’Hôtel
Nacional (une grosse tour ronde sur la plage) et l’Hôtel Intercontinental en construction. L’arrivée de
ces nouveaux hôtels sur le marché augmente beaucoup le nombre de chambres que nous pouvons
remplir avec les groupes américains de Randy.
Le département de ventes du Sheraton a besoin d’une assistante administrative. Charlie me le fait
savoir et Irene postule, avant d’être immédiatement engagée. Son salaire est plus élevé qu’au
bureau des ingénieurs et elle peut apprendre un métier avec les exécutifs de l’hôtellerie de luxe.
Byrão est en charge du développement des opérations d’accueil pour ces grands groupes et je suis
son bras droit. J’organise la coordination entre les hôtels, les restaurants, les bus et les guides pour
plus d’un millier de touristes par semaine. Le système que Byrão met en place pour les transferts
d’aéroport et le chassé croisé des départs et arrivées est simple dans sa complexité.
Un vol de 500 passagers serrés comme des sardines arrive le matin au Galeão. Les 500 passagers
qui quittent l’hôtel arrivent dans le même temps en bus à l’aéroport, suivis de leurs bagages en
camion. Bus et camions sont déchargés. Nous prenons les passeports et carnets de santé des
arrivants qui passent par une sortie spéciale. Les passeports sont tamponnés à vitesse grand V, les
livrets examinés en vrac, les passagers passent par l’immigration et la douane sans s’en rendre
compte, montent dans les bus et partent à l’hôtel – généralement le Nacional et le Sheraton –
pendant que les bagages les suivent en camion.
140
Ce passage express de frontière coûte de l’argent et dix caisses d’alcool (whisky, gin et vodka).
L’argent et les 5 premières caisses d’alcool sont pour le chef de l’immigration, et nous gardons les 5
autres caisses pour nos propres besoins – ce qui nous permet de donner des fêtes où l’alcool coule
à flot.
Une fois arrivés à l’hôtel, les touristes sont assis près de la piscine. On leur donne des caipirinhas
de bienvenue - de la cachaça aux jus de fruits, une boisson forte - et des explications sur
l’organisation de leur séjour à Rio. Nous leur demandons d’être prudents car cet alcool monte
rapidement à la tête, mais il y a toujours les irréductibles qui prennent ça pour du simple jus de fruit
(la cachaça est un alcool de canne à sucre) et il faut invariablement en repêcher un ou deux dans la
piscine.
L’hôtel a ainsi le temps de défaire et refaire les chambres, et nos passagers y sont admis sans avoir
eu à “attendre”. Ils sont ensuite emmenés en bus pour visiter la ville et finir à H. Stern où leurs
achats vont améliorer notre niveau de vie.
C’est l’âge d’or des groupes “incentifs” – ces groupes de professionnels récompensés pour leur
travail par des voyages gratuits offerts par leurs employeurs. Une grosse société américaine
(comme par exemple un fabriquant de climatiseurs) offre un voyage gratuit d’une semaine à Rio aux
vendeurs qui dépassent leur quota. Les gagnants peuvent aussi amener leurs épouses
gratuitement. Les ventes des sociétés augmentent et nous remplissons avions, hôtels, bus, et
restaurants. Cela nous donne un statut respectable dans les établissements de la ville que nous
remplissons pendant 4 mois de l’année.
Je m’acquitte extrêmement bien de ma tâche de coordinateur. Mes patrons sont contents, les clients
aussi, et j’aime ce que je fais. Un client me surnomme “Cardinal Richelieu” car tout revient toujours à
mes oreilles pendant que je dirige les opérations discrètement et sans être vu.
Irene s’est liée d’amitié avec un ingénieur français de son ancien bureau. Tariel Djigaouri nous invite
à passer un week-end avec lui dans une maison qu’il loue sur une petite île d’Angra dos Reis (la
Baie des Rois) à deux heures de Rio. La route est pavée sur la moitié du chemin, et le reste est en
terre battue. À l’arrivée, nous garons la voiture et prenons son bateau jusqu’à la petite île de sa
maison.
Nous faisons une virée dans la baie pour pêcher au coucher du soleil et j’attrape miraculeusement
un énorme poisson que nous cuisinons le soir même. Le lendemain, nous visitons d’autres petites
îles et nous nous promenons sur les plages.
La pêche miraculeuse dans la Baie de Sepetiba en juillet 1973
141
Le week-end se déroule tellement bien que nous décidons d’en passer un autre ensemble. Nous
choisissons d’aller visiter Ouro Preto (Or Noir), une ville de l’État du Minas Gerais (les Mines
Générales). Nous y passons une nuit et sortons des sentiers battus pour rendre visite à un petit
fabricant artisanal d’objets en pierre à savon (stéatite), une pierre molle facile à sculpter. Je lui
achète des petits verres à caipirinha et des grands verres à eau ... en pierre à savon.
Tariel Djigaouri sur la route d’Ouro Preto en juillet 1973
Nous nous lions d’amitié avec un couple de jeunes Anglais, Chris et Michele, qui vivent dans la
favela de Rocinha. Une favela est un quartier pauvre construit illégalement près de conduits
insalubres. Chris et Michele s’y plaisent, le loyer est extrêmement avantageux, et je suis surpris de
les y voir installés avec un enfant en bas âge, mais ils m’assurent qu’ils sont en toute sécurité.
Un de leurs voisins, Ken, est un Écossais chez qui je vais souvent pour enregistrer ses disques –
comme “Planet Waves” de Bob Dylan and The Band, “Quadrophenia” des Who, et un concert pirate
de Jimi Hendrix à Berkeley avec une version de “Johnny B. Goode” qui lève les morts.
Chris, Michele et John nous invitent à passer le week-end à Saquarema, une ville au nord de Rio.
Nous visitons l’ancienne église de Nossa Senhora de Nazareth et passons une journée agréable au
bord de l’eau. Le soir, nous nous amusons comme des gosses dans une fête foraine.
Chris, Michele, et leur enfant sur la plage de Saquarema en juillet 1973
Donald Whyte est un guide américano-brésilien de Brazil Safaris & Tours. Son père est venu du
Texas et s’est installé à Rio où il a fort bien réussi. Donald et sa sœur viennent nous rendre visite et
sont intrigués par notre expérience de la jungle amazonienne où ils aimeraient monter une affaire de
prospection de diamants dans la boue des rivières.
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Leurs parents ont une villa à Petrópolis, une ville perchée sur les montagnes proches de Rio où
l’empereur avait sa résidence d’été. Le climat y est plus frais qu’à Rio et les cariocas y vont souvent
pour fuir la canicule. Donald nous invite à passer le week-end avec d’autres guides et employés de
Brazil Safaris & Tours, dont Helcia – la très jolie assistante de Byrão qui aime se moquer de mes
cravates larges dont elle dit qu’elle pourrait en faire des maillots de bain brésiliens. La maison est
située au bord d’une rivière asséchée dont le lit est parcouru d’énormes blocs de pierre sur lesquels
nous nous couchons pour bronzer.
Les six mois du contrat de location du deuxième appartement arrivent à terme et nous trouvons un
appartement sur le rocher du Leme. L’appartement comprend deux étages. Les propriétaires
habitent l’étage supérieur, et nous sommes à l’étage du dessous. Cette solution est excellente sauf
que l’étage où nous sommes est extrêmement humide à cause de l’eau qui ruissèle constamment
sur la roche. Au bout d’une semaine, Irene commence à être malade et nous devons partir.
Byrão me dit qu’il souhaiterait quitter son appartement et louer une maison de style colonial sur une
colline mais qu’il ne peut pas se permettre de le faire seul. Irene, lui et moi visitons plusieurs
maisons dans sa Karmman-Ghia – le modèle sport décapotable que Volkswagen fabrique au Brésil
– et nous passons le week-end à visiter une maison après l’autre. Les vues sont magnifiques, les
piscines en plein air attirantes, et dans la voiture Mick Jagger chante “Angie” à la radio.
Il devient rapidement évident que la location de ces maisons n’implique pas seulement le loyer mais
aussi une troupe d’employés pour s’occuper de l’intendance. De plus, il va falloir que j’achète une
voiture car ces quartiers en hauteur sont très mal desservis par les transports en commun. Le
concept nous plait mais nous ne pouvons pas nous le permettre.
Byrão décide alors d’emménager à l’Hôtel Nacional pour la saison touristique et nous encourage à
louer la deuxième chambre jusqu’à son départ après quoi nous pourrons reprendre l’appartement
qui se trouve à 200 mètres de celui que nous voulons quitter. Il n’y a pas de contrat, le loyer doit être
payé en argent liquide, et sans durée déterminée. L’appartement a une terrasse, deux chambres,
une salle de bain, une cuisine, une entrée principale et une entrée de service.
Byrão a engagé une domestique, ce qui est normal au Brésil puisque tous les appartements sont
construits avec une chambre de bonne pour que celle-ci puisse vivre sur place gratuitement. Mais
notre appartement qui n’en a pas offre juste un petit espace dans la cuisine près du réfrigérateur.
Nous emménageons et rencontrons Maria, une dame d’une cinquantaine d’années et de forte
corpulence. Byrão met à sa disposition un divan pourri qui est plus grand que le petit espace
couvert, et sa tête dépasse quand elle est allongée. Comme il n’y a pas d’air conditionné, elle laisse
la porte du frigo ouverte près de sa tête la nuit.
Maria et Byrão ne sont pas en bons termes. Il a déjà menacé de la renvoyer plusieurs fois. Un jour
que nous la voyons passer l’aspirateur, elle tire brusquement la prise qui se casse au niveau du fil
électrique. Avant que je n’aie le temps de dire quoi que ce soit, elle visse les deux fils qu’elle place
dans les trous de la prise du mur. Un éclair jaillit et elle bondit en hurlant sans être électrocutée.
L’aspirateur est foutu, Byrão gueule comme un putois à son retour, et Maria est renvoyée.
Le lendemain, nous prenons l’escalier de service pour descendre à la plage et voyons sur une
marche de l’escalier une bougie allumée, une petite gerbe d’herbe sèche, un verre rempli d’une
concoction bizarre, et une petite feuille de papier avec des signes illisibles.
Une semaine plus tard, Byrão détruit sa voiture. Il s’en sort indemne mais la Karmann-Ghia est
irrécupérable. Sa maîtresse arrête de le voir, et il commence à sentir des palpitations cardiaques qui
le surprennent car il a toujours été en bonne santé. Il était champion de natation en Égypte durant
son adolescence, et il n’a jamais eu de problème de ce genre auparavant. Il prend rendez-vous avec
un “Pai dos Santos” (Père des Saints), un prêtre vaudou qui va conjurer le mauvais sort.
La propriétaire de l’appartement suggère de remplacer Maria par Luisa, une dame sans dents de
l’âge de Maria qui parle toute seule à longueur de journée. “Dona Luisa” travaille d’une façon bizarre
143
car elle ne termine jamais ce qu’elle commence mais, à la fin de la journée, tout est en ordre
lorsqu’elle rentre chez elle dans une favela du centre ville.
Dona Luisa n’aime pas Byrão. Elle fait preuve de patience à son égard quand je lui explique qu’il ne
va pas rester et qu’Irene et moi serons ses patrons à long terme. Je suis un peu gêné au départ car
j’ai du mal à lui donner des ordres sans avoir l’air d’un patron colonial. Au bout de deux jours, elle
explique à Irene que si nous ne lui disons pas ce qu’il faut faire, ce ne sera pas fait. Il ne faut pas
être timide.
Elle fait le ménage, la lessive, les courses et la cuisine. Il nous faut du temps pour comprendre
pourquoi elle ne fait ses achats chez le boucher qu’une fois que le magasin est fermé. L’employé
vole de la viande à son patron qu’il lui revend bon marché, et nous faisons des économies. Luisa est
une bonne cuisinière, l’appartement est propre, les lits sont faits, la lessive sent bon ... que demande
le peuple ?
Sur la terrasse de la rue Gustavo Sampaio en 1974
Et lorsqu’elle tombe malade, elle vient quand même travailler. Je l’emmène alors à la pharmacie, lui
achète des médicaments, la renvoie chez elle avec l’ordre de ne pas revenir tant qu’elle ne sera pas
complètement guérie, et de ne pas s’inquiéter car je la paierai de toute façon. Elle prend mes mains
dans les siennes et me bénit de l’un de ses saints vaudou.
Lorsque Byrão est prêt à emménager au Nacional, nous devons trouver quelqu’un pour louer la
deuxième chambre à coucher et partager le loyer élevé.
Tariel est justement en train de chercher un appartement et l’idée lui plait. Il vient visiter les lieux, est
séduit mais refuse finalement car la salle de bain unique est une source possible de conflits
personnels. Il veut aussi un contrat écrit pour être certain de ce qu’il a.
Byrão nous dit qu’un guide suédois va bientôt arriver et qu’il aura besoin de se loger. Nous prenons
donc la responsabilité de la location de l’appartement, Byrão emménage au Nacional, et le Suédois
prend notre ancienne chambre pendant que nous emménageons dans la chambre à coucher
principale.
Byrão laisse dans l’appartement des meubles de valeur dont il ne sait que faire et il voudrait donc
que je les lui achète au prix “raisonnable” de mille dollars. Je n’ai pas envie de dépenser cette
somme pour des meubles qui ne sont pas vraiment à mon goût et décline son offre.
Le vendredi après-midi, je quitte mon bureau au Nacional et me dirige vers la réception pour y
laisser les clés quand les deux Byron arrivent sur les marches de l’hôtel et m’interpellent. Ils ont
retiré les meubles mais me préviennent que l’appartement a changé. Je leur réponds que c’est OK
mais Byrão me balance une insulte au passage. Je lui fais un bras d’honneur et il me donne un coup
de poing dans le plexus. Je me tords de douleur, reprends ma respiration lentement, et quitte l’hôtel
aussi dignement que possible. Nos principaux clients et le personnel de l’hôtel voient ce qui se
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passe et me demandent si j’ai besoin d’aide. Je les remercie et prends la navette pour le Sheraton.
J’explique à Irene ce qui s’est passé et nous rentrons chez nous.
Lorsque nous entrons dans l’appartement, nous découvrons que Byrão a retiré toutes ses affaires –
non seulement les meubles mais aussi la moquette qu’il a arrachée en laissant des clous dans le
parquet au risque de nous écorcher les pieds.
Histoire de s’amuser, il a laissé dans la chambre principale le vieux divan pourri de Maria avec un
abat-jour cassé.
Je descends chercher les propriétaires et leur montre l’appartement pour qu’ils ne pensent pas que
je suis responsable de cette destruction. Ils sont fort étonnés car ils avaient une relation amicale
avec Byrão. Ils me prêtent des outils et nous arrachons les clous. Lorsque le suédois arrive, il est
surpris et se pose pas mal de questions.
Irene avait invité un exécutif du Sheraton pour lui montrer notre nouvel appartement. Il arrive avec
un bouquet de fleurs et une bouteille de vin. Nous nous asseyons à la terrasse et buvons à nos
santés.
Le Suédois passe la nuit sur le divan pourri, et nous dormons dans notre chambre que Byrão n’a
pas détruite car les meubles et le tapis sont ceux des propriétaires.
Le lendemain matin, nous sortons acheter un grand matelas en mousse pour passer la nuit –
comme je l’avais fait dans mon minibus pour notre périple au Portugal et en Espagne – et
demandons au gardien de l’immeuble de nous recommander un menuisier qui arrive une demiheure plus tard. Il prend les mesures du matelas et revient avec du bois et deux assistants. Ils
construisent en peu de temps un cadre simple pour le lit, une autre pour un sofa dans le salon, et un
bar pour le recoin du salon près de la terrasse. Ils polissent le plancher et, en deux jours, notre
appartement est redevenu vivable. Le Suédois est content ...
Comme les témoins racontent à Charlie ce qu’ils ont vu, il m’appelle pendant le week-end car les
clients ont peur que je refuse de retourner au travail – ce qui serait problématique puisque je suis le
seul à connaître tous les détails confidentiels des opérations du Nacional. Irene répond au téléphone
pour lui dire que je ne suis pas là. J’ai besoin de réfléchir et je les laisse mijoter un peu.
Le lundi matin, je prends la navette du Nacional près du Copacabana Palace Hotel et arrive à
l’heure au Nacional où je me dirige pour prendre mon petit-déjeuner dans le restaurant de l’hôtel
comme à l’accoutumée. Charlie est à table avec les deux Byron et le client principal. Charlie se lève,
vient à ma table, s’assoit et me demande ce que j’ai l’intention de faire. Je lui réponds que je veux
simplement terminer la saison. Il me dit que le client craint que je sabote l’opération de l’intérieur. Je
le rassure et lui demande un service. Que peut-il faire pour moi ? Dire à Byrão de ne plus
m’adresser la parole. Charlie retourne à sa table, parle aux deux Byron, le client se lève et vient me
serrer la main pour me remercier.
À la fin de la saison, je quitte la société. Sidi, le patron du Bateau Mouche, m’offre un poste ainsi
que Peter Schwabe de Kontik, le concurrent de Brazil Safaris & Tours. Mais j’ai besoin d’essayer
autre chose et de diversifier mon expérience.
Un des guides américains, Axel de Tristan, et son épouse brésilienne Marlene me proposent de
monter une affaire avec eux, une entreprise de vente en gros de poissons et crevettes aux grands
hôtels et restaurants de Rio. Comme je connais beaucoup d’exécutifs, il semble naturel de penser
que je pourrai facilement obtenir des commandes conséquentes.
145
Nous allons voir un avocat, ouvrons la société “Pesca Mar Azul” (Pêche de la Mer d’Azur), et Axel et
moi obtenons les permis nécessaires des quais de la ville où les pêcheurs débarquent leurs prises
du jour. Il faut y aller vers deux heures du matin et conclure ses achats vers 4 heures pour avoir le
temps de les sortir et les emporter. Nous rentrons chez nous en puant la poiscaille et il faut plusieurs
douches pour s’en débarrasser. Nous dormons le jour et travaillons la nuit.
Les propriétaires des restaurants où nos groupes dînent effectuent quelques petits achats pour
commencer, et le directeur des services alimentaires du Sheraton me promet une grosse
commande de crevettes pour le début de la saison des groupes.
Nous ne sommes ni prêts ni équipés pour cette entreprise. L’idée est de transporter la marchandise
dans la Peugeot 504 qu’Axel a importée des États-Unis, l’amener chez les parents de Marlene, la
trier dans la baignoire, et la livrer aux restaurants.
Nous sommes aidés par “21”, l’homme à tout faire des parents de Marlene. “21” doit son surnom au
fait qu’il est né avec six doigts aux mains et six doigts aux pieds. Un chirurgien devait lui retirer le
doigt de trop sur chaque pied et sur chaque main, mais il en a oublié un à un pied ... d’où le surnom
de “21”.
Nous mettons notre première commande dans le coffre de la 504 et allons au restaurant. Mais le
coffre refuse de s’ouvrir à l’arrivée. Nous tournons en rond, et jurons comme des charretiers. Les
mouches sont attirées par l’odeur nauséabonde des poissons qui se réchauffent à l’intérieur, et la
serrure finit par rendre l’âme quand Axel la force avec un outil qui endommage la porte du coffre.
Nous faisons notre livraison aux employés du restaurant qui ont regardé ce spectacle pathétique, et
nous nous rendons à l’évidence : nous ne sommes pas des marchands de poissons. Nous livrons
rapidement les autres commandes du jour, expliquons que nous sommes obligés de fermer et qu’il
n’y aura pas de facture.
Pour terminer en beauté, nous décidons de passer – Axel, Marlene, Irene et moi – un week-end à
Parati, une petite ville près d’Angra dos Reis. Parati est située à mi-chemin entre Rio et São Paulo,
et la circulation y est interdite. Nous avons réservé deux chambres dans un merveilleux petit hôtel.
Au matin, j’entends un voisin mettre une musique magnifique que je ne connais pas. Je lui demande
ce qu’il écoute, et il me montre la pochette du disque “Dark Side Of The Moon” de Pink Floyd.
Une assistante de Mike Tsalickis – pour qui j’avais travaillé comme guide de safaris à Leticia –
passe à Rio et nous rend visite. Wendi Greene était la fille la plus sympa du bureau et nous sommes
contents de la revoir. Elle n’est en ville que pour quelques jours et nous ne pouvons la revoir qu’une
fois, mais sa visite nous fait plaisir.
À l’inverse, deux courriers me dépriment. Le premier est un paquet d’une demi-douzaine de lettres
que j’avais envoyées à Cathy chez sa mère à Lake Charles en Louisiane. Cathy était partie
soudainement d’Hartford pour des raisons compréhensibles, mais je ne voulais pas nécessairement
croire qu’il nous fallait définitivement couper les ponts. Ne sachant pas où elle atterrirait à San
Francisco, je lui avais écris de l’Amazone et de Rio en demandant à sa mère de lui faire suivre mes
lettres. Celles-ci restent sans réponse jusqu’au jour où sa mère me les renvoie avec un petit mot
d’explication. Cathy est retournée chez son mari et sa mère ne veut donc pas les lui faire suivre.
La seconde est la réponse de Minnie à une lettre que je lui avais envoyée de Rio pour lui parler de
mes voyages récents. Elle m’explique que sa jeune sœur est morte dans un accident de moto avec
son fiancé : une voiture les a percutés de plein fouet. La famille est en deuil et ils sont tous
profondément déprimés. Elle me répond simplement pour me souhaiter une bonne vie, et pour me
dire que nous n’avons plus rien à nous dire.
Lisbet m’écrit dans la foulée que Minnie a collé mes lettres d’amour sur les murs de son sous-sol
afin que tout le monde puisse les lire.
146
Le couteau dans le cœur, je dois accepter que ces deux pages sont définitivement tournées et que
je peux oublier le passé pour me concentrer sur l’engagement que j’ai pris avec Irene.
Notre mariage va avoir lieu dans un mois et nous avons nos billets d’avion. Je demande à Irene de
me laisser faire un tour au nord-est du Brésil en attendant notre départ, et je prends un bus pour
Belo Horizonte.
Le Brésil
La route de nuit se passe bien et je change de bus à Belo Horizonte pour Salvador da Bahia de
Todos os Santos, la ville mythique du nord-est du Brésil. Je rencontre à Salvador une chanteuse
anglaise que je connais de Rio où elle vit avec son mari, un steward de la compagnie aérienne
brésilienne VASP. Elle est en vacances avec une amie brésilienne, et nous visitons des musées
ainsi que la ville haute.
De Salvador, je prends un bus pour Recife. J’ai les coordonnées des amis d’une amie de Rio qui fait
partie d’un groupe de jolies Brésiliennes qui travaillent avec Irene au Sheraton. Ces gens me
donnent une chambre et m’emmènent visiter la ville culturelle d’Olinda où beaucoup d’artistes
demeurent. Ils me montrent aussi une collection de “votos” dans une église près de la plage.
Les votos sont des représentations de parties malades du corps faites de bois ou de cire, et placées
en offrande pour demander à Dieu de les guérir. Lorsque ces objets ont fait leur temps dans l’église,
ils en sont retirés et détruits. Ceux qui sont recyclés dans le commerce sont appelés des “ex-votos”.
Ex-votos près de Recife en juillet 1974
Je pars ensuite en bus pour João Pessoa, Natal, et Fortaleza, une forteresse coloniale portugaise.
Je redescends sur Picos et Salvador, puis voyage vers l’ouest sur une route de terre battue au
milieu de la zone semi-aride du sertão pour traverser le fleuve São Francisco.
Le bus est mis sur des pirogues pour traverser le fleuve São Francisco en juillet 1974
147
Cette traversée se fait en mettant le bus sur plusieurs pirogues attachées ensemble. Les passagers
restent avec le bus, la traversée est magnifique, mais la petitesse des pirogues est plutôt
inquiétante.
La vie est différente de l’autre côté du fleuve. Les gens s’habillent différemment, le sertão est aride,
la musique a son style particulier, et le devin aux yeux bandés assis sur une chaise dans la boue a
le respect de la foule attentive.
Près du fleuve, le barrage de la centrale hydro-électrique produit des chutes d’eau impressionnantes
que l’on peut visiter facilement.
J’achète une petite reproduction en bois d’une “carranca” que je vois dans un restaurant où nous
nous arrêtons pour dîner. Les carrancas sont de gigantesques statues sculptées dans des troncs
d’arbre et placées à la proue des bateaux. Leurs visages menaçants sont supposés faire peur aux
mauvais esprits des rivières et des lacs afin que rien ne vienne entraver le bon déroulement des
voyages sur l’eau.
Carranca achetée dans un restaurant de bord de route en juillet 1974
Une légende locale dit que les mauvais esprits sortent des lacs la nuit pour enlever les enfants, et
des carrancas sont placées près de l’eau pour leur faire peur. Un sculpteur contemporain brésilien,
Paixão, en sculpte des très belles en bois fin. Elles font près d’un mètre trente de haut. Il peint les
yeux, la bouche et les cheveux, et les signe en sculptant le bois. Ces carrancas artistiques sont très
lourdes et impressionnantes.
Mon ami Luis Leite en importe plusieurs à New York en 1984, et il m’en vend une que je garde à
l’entrée de mon appartement pour me protéger des mauvais esprits et des visiteurs malintentionnés.
Luis me vend aussi un ex-voto, et une amie brésilienne m’apporte une autre petite carranca de Rio.
Quand je joue en public avec Luis, je place sur mon amplificateur la petite carranca que j’ai achetée
durant ce voyage – et qui est probablement la première carranca à être venue aux États-Unis.
J’arrive à Brasilia en fin de semaine. Il fait très beau mais il n’a pas plu depuis longtemps. L’herbe
est brune et les immeubles modernes s’élèvent dans des champs désertiques de couleur martienne.
Les doigts du toit de l’église moderne s’élèvent majestueusement dans cette ville fantôme.
Je reviens à Rio juste à temps pour prendre notre avion pour New York, et me marier en famille
dans le style ukrainien.
148
Hartford et Caracas
Les Ochrim nous reçoivent à bras ouverts. Je ne les ai pas vus depuis bientôt trois ans durant
lesquels notre vie a beaucoup évolué. Ma mère et ma sœur Elisabeth viennent de Paris et restent
avec nous. Mon ami Mark Seigel vient de New York avec son épouse Renée pour la cérémonie et la
réception. Tous les autres invités sont des proches de la famille Ochrim.
Nous n’avons que peu de temps pour les préparatifs. Je vais me faire couper les cheveux, acheter
un costume cravate, louer un smoking, et acheter une montre – tout ceci gentiment offert par les
parents d’Irene. Il faut aussi assister à la répétition de la cérémonie religieuse qui va se dérouler
dans l’église catholique orthodoxe ukrainienne. Afin de pouvoir recevoir la communion devant
l’assemblée, je dois me confesser.
Lorsque le prêtre me demande à quand remonte ma dernière confession, je lui réponds 11 ans.
J’entends un bruit de gorge, et sa voix est un peu coincée lorsqu’il me demande la liste des pêchés
commis depuis lors. Je ne sais pas par où commencer et je trouve plus simple de lui donner un
modeste raccourci qu’il accepte en baissant les yeux. Il me donne une pénitence symbolique et je
suis en règle avec l’institution.
La traditionnelle fête du célibataire est remplacée par une fête générale organisée dans la rue de
Jeannine (la sœur cadette d’Irene) et son mari Steve Dunphy. Stefan, le jeune frère d’Irene s’assure
que mon verre est toujours plein et me présente aux voisins qui sortent de chez eux pour participer
à la beuverie. Je finis dans un état pitoyable.
Le matin est très difficile. Je ne peux pas voir Irene dans sa robe de mariée et suis tenu à l’écart par
toutes les femmes de la maison. Stefan m’amène à l’église et me place dans la sacristie avec les
autres participants. Quand je m’approche de l’autel, je me rends compte de l’excellence du travail de
préparation et de la beauté naturelle de l’endroit ... les fleurs ... la musique ... la lumière du soleil au
travers des vitraux.
Le prêtre rejoint l’autel, l’orgue entame l’hymne traditionnel, et Irene fait son entrée au bras de son
père. Elle resplendit dans sa robe magnifique. Nous sommes le 24 août 1974 et Mme Ochrim,
assise, pleure discrètement. Qui aurait cru 3 ans plus tôt que nous en arriverions là ?
Stefan me soutient car je me sens un peu faible. Ma tête n’est pas claire mais tout est beau. Le
prêtre parle en ukrainien et je ne comprends rien, mais il me pose les questions pertinentes en
anglais. Nous faisons une sortie classique, le photographe prend les photos pour l’album, et la
limousine nous emmène au Centre Culturel Ukrainien où la réception est organisée pour 200 invités.
Irene et moi dansons la première danse, une valse que nous avons répétée mais que j’ai toujours du
mal à danser avec élégance. Je serre les mains des inconnus, Irene accepte leurs cadeaux et leurs
souhaits de bonheur, ma mère est aux anges avec les Ochrim, et nous rentrons nous changer pour
aller boire un dernier verre chez les Dunphy où Mark et Renée passent la nuit avec nous.
La première valse avec Irene le 24 août 1974 à Hartford
149
Le lendemain, Mark et Renée nous emmènent à Mystic dans leur Mercury Cougar, la Ford Mustang
des gens moins riches. Mystic est une ancienne ville coloniale sur la côte atlantique à un peu plus
d’une heure de voiture d’Hartford. La journée est agréable et nous apprécions l’absence de pression
de ces derniers jours.
Il ne nous reste plus qu’à régulariser notre statut avec la mairie pour légaliser notre mariage civil.
Cela se passe sans problème et dans la bonne humeur avec des fonctionnaires souriants.
Nous partons à Kennedy prendre l’avion pour Caracas où nous allons passer quelques jours de lune
de miel à l’Hôtel Sheraton. La société a offert un séjour entièrement gratuit à Irene, et nous sommes
prêts pour quelques jours de vacances totales. L’Hôtel Macuto est situé sur une très belle plage à
une heure de la ville. Ce 5 étoiles se trouve dans un site privilégié, et le directeur général de l’hôtel
met toutes ses ressources à notre disposition.
Nous sommes plus chargés qu’à l’aller, car ma sœur Elisabeth m’a apporté ma Gibson et une valise
remplie de 33 tours que j’emporte à Rio. Il semble que notre vie va se faire à Rio où nous amassons
de plus en plus de choses. Ceci contraste avec notre arrivée deux ans plus tôt quand nous n’avions
que deux sacs et beaucoup d’espoir.
Je profite de notre belle lune de miel pour réfléchir à ce que je vais faire pour gagner ma vie à Rio.
Brazil Safaris & Tours
Des yeux ronds et bouches bées m’accueillent au bureau de Brazil Safaris & Tours dans la rue du
Cosme Velho. La maison où nous avions emménagé les bureaux un an plus tôt est maintenant
complètement refaite. J’ai rendez-vous avec Charlie mais les employés ne sont apparemment pas
au courant. J’entends des murmures traverser le rez-de-chaussée.
Charlie vient me chercher en personne. Son sourire est chaleureux et il m’invite à le joindre avec les
deux Byron sur la terrasse de son bureau au premier étage. Je leur serre la main sans conviction,
nous nous asseyons, Charlie demande à sa nouvelle assistante d’apporter des bières, et il me faut
maintenant leur expliquer ce que j’ai en tête.
Ce qui s’est passé ne peut être refait. Nous ne sommes peut-être pas des amis, mais nous ne
sommes certainement pas des ennemis. Peter Schwabe de Kontik m’a fait une offre, mais je n’aime
pas beaucoup cette entreprise concurrente. Je préfère revenir et organiser les opérations du
département d’accueil des grands groupes pendant que Byrinho continue de travailler sur le terrain
avec les touristes. Byrão peut ainsi mieux s’occuper personnellement des clients à qui il faut
toujours accorder une attention spéciale, nous pouvons tous travailler dans des bureaux différents
sans avoir à nous voir ou nous parler, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Et le salaire ? Je veux être payé le double pour la saison 1974-1975 que ce que j’ai gagné en 73-74.
Comment ? Le même salaire de Brazil Safaris & Tours plus l’autre moitié en commissions de H.
Stern. Charlie me demande d’attendre en bas pendant qu’ils en débattent.
Lorsque leur décision est prise, Charlie redescend me chercher et nous remontons sur la terrasse.
Ils sont d’accord à une condition. Nous ne pouvons pas fonctionner sans communications entre
Byrão et moi. Helcia peut devenir mon assistante principale. Ils savent qu’Helcia et moi avons
toujours eu une relation amicale et qu’Irene et elle s’entendent bien en dehors du bureau. Par
ailleurs, les officiers de la corporation lui font confiance. C’est parfait. On commence quand ?
Demain matin.
La saison promet d’être meilleure que jamais. Afin d’être plus efficace et de me retrouver dans une
ambiance plus tranquille, je décide de travailler le samedi et le dimanche et de prendre les lundi et
mardi comme jours de repos. Irene peut en faire autant au Sheraton.
150
Les Byron décident que les guides doivent porter un uniforme en toile légère bleue. Ils donnent
l’exemple et sont les premiers à se faire mesurer par le tailleur. Je refuse purement et simplement et
porte mes propres vêtements durant toute la saison.
Un couple de Français couchent dans leur minibus près de la plage. Ils sont venus des États-Unis
sur la Panaméricaine – Mexico, San Salvador, Panama, Cali, Quito, Lima, Antofagasta, Valparaiso,
Buenos Aires – et essaient de vendre leur minibus pour acheter leurs billets d’avion de retour pour
Paris. Je ne peux pas les aider avec le minibus, mais je leur propose de prendre une douche chez
moi.
Patrice a un petit ouistiti amical. Il est amusant mais je m’en méfie car il a déjà mordu sa main, et je
me rappelle qu’à Leticia nous ne touchions ces singes qu’en portant des gants longs et épais.
Ils restent dîner et je propose à Christine de travailler le week-end à Brazil Safaris & Tours. Charlie
m’avait demandé de trouver quelqu’un pour répondre au téléphone le week-end, et elle tombe bien.
Elle n’a pas grand-chose à faire au bureau et le salaire est symbolique, mais cela les arrange bien
car ils peuvent au moins acheter de quoi manger jusqu’à ce qu’ils trouvent un acheteur pour leur
minibus.
Une fois leur minibus vendu, ils décident de rester plus longtemps à Rio et se louent un
appartement. Patrice trouve du travail dans un hôtel et Christine continue de travailler avec moi le
week-end pour la saison ... si on peut appeler ça du travail, car elle s’installe sur la terrasse du
bureau de Charlie, tire le fil du téléphone qu’elle pose par terre, et passe sa journée tranquillement
au soleil pendant que je prépare les documents de la saison au rez-de-chaussée.
Lorsque la saison arrive, un guide se rend compte que je reçois une petite partie des commissions
de H. Stern et demande des explications. Byrão organise une réunion au Nacional et leur explique
que lorsque leurs commissions sont divisées, le calcul ne tombe jamais rond et que le petit excédent
reste en surplus. Ce surplus m’est donc attribué sans retirer quoi que ce soit du montant des guides.
J’admire le savoir-faire et la diplomatie de Byrão car la révolution est tuée dans l’œuf. Il me donne la
parole et je rappelle simplement au “révolutionnaire” que je suis en charge d’assigner les guides
pour chaque série de groupes et lui demande s’il aimerait continuer de rester avec le sien. Le
silence règne, la réunion est terminée, et Byrão m’invite à boire un verre à la piscine de l’hôtel. Nous
faisons la paix et, sans redevenir amis, enterrons la hache.
Un an après le coup de poing au plexus, j’achète une rose pendant que Byrão déjeune avec des
clients. Je mets la rose dans un verre d’eau sur son bureau avec une note où j’ai simplement écrit
les paroles de la chanson “Think” de l’album “Aftermath” des Rolling Stones : “Te souviens-tu de l’an
passé ? Je ne saurai jamais comment nous avons fait pour survivre. Nous escroquions les gens
pour très peu d’argent, mais voici ce que je pense maintenant ... Réfléchis, réfléchis bien, et dis moi
qui a vraiment eu tort.” Lorsque Byron revient de son déjeuner et entre dans son bureau, tout le
monde l’entend s’exclamer de joie en pensant qu’une femme lui a laissé une rose en son absence,
mais après un moment de silence surprenant, il vient à mon bureau et me jette en français par
dessus la tête d’Helcia : “Salaud !” Il sourit malgré tout et s’en va.
Cette année, le Suédois est remplacé par Henrik le Danois. Tout se passe bien jusqu’à ce que je
reçoive la note de téléphone après son retour au Danemark. Il m’a laissé des centaines de dollars
d’appels impayés qu’il a faits en catimini à sa famille durant son dernier mois. Cela me rappelle la
Suissesse qui m’avait fait le même coup, et je ne sais pas trop quelles conclusions en tirer.
Afin de régulariser notre mariage au Brésil, il me faut retourner à Hartford pour obtenir le document
qui manque. Un de nos clients me donne un aller-retour gratuit Rio-Philadelphie et Hartford-Rio, et
j’arrive à Philadelphie en plein milieu de la nuit. Je vais à la gare routière et attends un Greyhound
pour New York. Nous sommes en février, il fait très froid, et je n’ai pas de manteau.
151
Le bureau de Randy Snapp n’ouvre qu’à 9 heures mais l’église presbytérienne de la 5ème avenue à
la 55ème rue ouvre à 8. Je m’y réfugie pour passer le temps au chaud. Les clochards et les fidèles
me jettent un œil curieux – un fou sans manteau !
Randy est toujours aussi jovial. Je lui remets le document que Charlie m’a confié pour lui, et je vois
que son assistante est Maryann. Cette accompagnatrice de groupes était souvent venue à Rio et
Irene l’avait même invitée à dîner. Je tombe de sommeil et Maryann me donne les clés de son
appartement près de l’immeuble des Nations Unies où je passe la journée à dormir.
Lorsque Maryann rentre chez elle en fin d’après-midi, elle commande un dîner chinois que nous
partageons avec une bouteille de vin rouge. Nous parlons de choses et d’autres, et la conversation
s’engage sur la nouvelle mode américaine. Elle s’est fait raser la touffe en forme de cœur par un
coiffeur spécialisé, et me montre l’œuvre d’art. C’est mignon ... la Saint Valentin quotidienne !
Mon séjour à Hartford est rapide et efficace et je reprends l’avion pour Rio, mission accomplie.
Au Sheraton, Irene se lie d’amitié avec Roland qui travaille dans la supervision des restaurants.
Roland connaît d’autres Français que je ne connais pas – dont Claude Guinard, un coiffeur arrivé
récemment d’un Club Med des Caraïbes. Roland a passé du temps à Dakar, une plaque tournante
des expats français qui s’y arrêtent avant de continuer vers d’autres pays d’Afrique ou de traverser
l’océan pour venir en Amérique du Sud. L’assistante suisse d’Irene au Sheraton est elle aussi venue
d’Afrique avec son mari belge après un séjour prolongé à Johannesburg.
Roland chante des chansons françaises en s’accompagnant à la guitare. Il chantait sur les terrasses
des restaurants de Copacabana en passant le chapeau quand le directeur des services
d’alimentation du Sheraton l’a vu et invité à travailler pour lui. Le talent de Roland lui a permis de
gravir rapidement les échelons et il a maintenant un poste à responsabilités.
Claude veut monter son salon mais il n’en a pas encore les moyens. Il coupe donc les cheveux des
Brésiliennes sur le toit de son immeuble. Elles sont assises sur des chaises en plein air, mais le prix
bon marché et son talent exceptionnel en valent tellement la peine qu’elles ne se plaignent pas du
manque de confort.
Je commence donc à avoir un nouveau groupe d’amis français car Claude et Roland en connaissent
d’autres – dont Daniel qui travaillait aussi au Sheraton et qui vient d’ouvrir un restaurant à Buzios,
une petite ville de pêcheurs que Brigitte Bardot a popularisé au début des années 60 et qui est en
train de se transformer en petit Saint-Tropez. Cependant, la route d’accès n’est pas encore pavée,
et les touristes se font encore attendre.
Le restaurant de Daniel est situé sur la place centrale. Nous passons nos soirées sur la plage ou sur
les rochers à admirer le paysage entre amis, puis allons chez Daniel quand ses derniers clients sont
partis et qu’il ferme officiellement son restaurant. Il nous fait des omelettes norvégiennes, Roland et
moi jouons de la guitare, tout le monde chante et boit copieusement.
Grâce à nos contacts professionnels, Irene et moi connaissons beaucoup de personnel de bord de
Pan American, Varig, Air France et Lufthansa. Les stewards ont toujours d’autres projets, mais les
hôtesses de l’air savent nous trouver. Les grands vols internationaux ne vont et viennent que deux
ou trois fois par semaine et leurs escales sont donc assez longues. Elles prennent tout ce qu’elles
peuvent des restes de la cabine de première classe et viennent chez nous avec du fromage, du
champagne, du bon vin, et autres marchandises de luxe.
Par ailleurs, Irene s’est liée d’amitié avec Betty, une standardiste du Sheraton qui partage un
appartement avec plusieurs autres beautés brésiliennes. Je me retrouve ainsi souvent le week-end
sur la plage de Leme avec un groupe de jolies Brésiliennes, Américaines et Européennes qui
montent chez nous pour se doucher, faire la sieste, se reposer après le bronzage, et profiter
ensemble de ce que nous avons hérité des compagnies aériennes. La vie est belle quand on est
entouré de jolies jeunes femmes en maillots de bain minuscules !
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La période du carnaval dure longtemps. Elle commence en novembre quand les écoles de samba
ouvrent leurs portes le week-end pour répéter leurs nouvelles chansons et préparer les thèmes de
l’année. Les musiciens tapent sur leurs tambours dans les favelas et nous pouvons entendre le
groupe du Leme, Boca Seca (Bouche Sèche). Ils descendent la colline et font le tour du quartier le
soir en chantant des classiques de la samba de carnaval, et nous les suivons dans la rue avec nos
voisins pour danser en portant fièrement nos t-shirts Boca Seca.
Préparation en t-shirt de Boca Seca et chapeau de Portela pour le Carnaval de mars 1974
Le Carnaval dure une semaine. Il commence avec les bals des clubs du mercredi au lundi soir. Ces
clubs sont payants pour les hommes mais chaque homme peut y amener deux femmes
gratuitement. La folie se répand. Certains couples mariés se séparent le mercredi soir et se
retrouvent une semaine plus tard sans se poser de questions indiscrètes. Les clubs sont bondés, les
gens dansent sur les tables, certains font l’amour sans se préoccuper de qui les regarde, et la
musique effrénée ne cesse de monter le ton.
Le mardi soir, les grandes écoles de samba défilent sur l’avenue Rio Branco. Ce défilé est un
concours qui détermine et récompense l’école de l’année. Des gens pauvres économisent toute
l’année pour se faire un costume qui fera honneur à leur école. Chaque école peut avoir jusqu’à cinq
mille participants. La batterie peut en compter 500 et, lorsqu’elle passe et joue à l’unisson, le bruit
sourd résonne fort, pénètre le corps, et vibre dans l’estomac.
Le dernier kilomètre est réservé aux spectateurs avec billets pour les estrades. Pour mon premier
défilé de 1973, j’accompagne un groupe de touristes américains venus en croisière. J’ai deux billets
gratuits, un pour moi et un pour Irene. Le défilé commence à 9 heures le mardi soir et se termine le
mercredi matin. Nous sommes placés près de l’arrivée où les danseurs s’arrêtent et font des
prouesses pour les juges. Mes touristes pensent que c’est en leur honneur car ils ne comprennent
pas la complexité des détails qui régissent le concours. Au bout de trois écoles, ils en ont assez car
tout ceci se répète, et ils veulent rentrer se coucher.
Je les raccompagne à leur navire et reviens pour rester avec Irene jusqu’à ce que les derniers
danseurs défilent au petit matin. Il est impossible de trouver un taxi ou un bus, et nous marchons
aussi loin que possible en espérant trouver un taxi vers Botafogo ou Flamengo. Des corps en
costumes multicolores jonchent les parcs, et beaucoup de chauffeurs retrouvent leurs voitures
couvertes d’amendes de l’administration des parcs pour s’être garés illégalement. L’un d’eux attire
mon attention car il verse du coca-cola sur un autocollant. Ces semonces sont extrêmement
adhésives et difficiles à décoller. Le chauffeur m’explique que l’un des meilleurs moyens de les
retirer est de couler du coca-cola dessus car les propriétés acides de cette boisson les décapent. Le
souvenir romantique du coca-cola de mon enfance part en eau de boudin.
153
La ville dort le mercredi des cendres, et le reste de la semaine se passe au ralenti. Le week-end
remet les choses en place et on se refait à l’idée de retourner au travail ... sauf pour nous qui
travaillons tous les jours avec nos touristes.
Irene, le Suédois et Helcia en pirates pour le Carnaval de mars 1974
Pour le Carnaval de 1974, Helcia passe chez nous et nous sommes déguisés en pirates avec Irene
et le Suédois. Nous accompagnons un groupe de touristes de l’Hôtel Nacional qui restent plus
longtemps au défilé que ceux du bateau de l’année précédente.
En 1975, Irene et moi retournons voir le défilé avec des billets d’accompagnateurs mais on ne m’a
pas assigné de groupe, ce qui nous permet d’apprécier le plus grand spectacle au monde sans avoir
à nous soucier des touristes et de leur sécurité.
Lorsque la saison se termine, j’annonce à Brazil Safaris & Tours que je veux prendre trois mois de
congé mais que je ne suis pas certain de revenir travailler avec eux.
Irene a la visite surprise au Sheraton du représentant de la maison de disques des Rolling Stones.
Ce groupe de réputation mondiale prépare une tournée d’été aux États-Unis et envisage d’étendre
cette tournée en Amérique Latine à Caracas, Rio, Buenos Aires et peut-être même au Chili. Mick
Jagger et Keith Richards connaissent déjà bien Rio où ils sont venus plusieurs fois, et Mick y aurait
même une maison. Ils aimeraient donc s’y produire en public.
Comme ils n’ont vraiment personne en charge de la coordination logistique des opérations qui soit
familier avec l’Amérique Latine, Irene lui suggère de me contacter puisque j’ai l’expérience de ce
travail avec des dizaines de milliers de touristes. Je connais aussi personnellement les exécutifs des
grandes chaînes hôtelières internationales, je parle les langues, et je suis un fan. Elle et lui
organisent donc une réunion à l’entrée de la piscine du Copacabana Palace.
Nous passons tous les problèmes potentiels en revue ... les hôtels, les avions, les transferts, le
matériel, la sécurité, etc. et j’essaie de ne pas laisser mon enthousiasme prendre le dessus. Je vais
passer 2 semaines avec les Rolling Stones !
Pendant que nous sommes en train d’élaborer ce projet, une petit groupe s’assoit à quelques mètres
de nous. Personne ne reconnaît le grand monsieur en costume beige, longue barbe et longs
cheveux blancs, mais c’est Leon Russell – un véritable monument de la musique américaine
contemporaine. Je quitte la table en m’excusant, vais me présenter à Leon, lui explique ce que nous
sommes en train de faire, et lui donne ma carte qu’il passe à son manager. Ils sont ici en vacances
et n’ont pas besoin de mes services pour le moment, mais on ne sait jamais.
La réunion se termine et j’attends impatiemment – mais la mauvaise nouvelle arrive. Les Rolling
Stones ne viendront pas en Amérique Latine cette année. La version officielle : le coût de cette
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tournée serait trop onéreux à cause du transport du matériel sur des vastes distances sans la
possibilité d’en louer sur place en remplacement. La rumeur : Keith Richards est trop accro à
l’héroïne, et il a peur d’en manquer et de se retrouver dans une situation dangereuse pour lui et son
entourage.
Quelle que ce soit la raison, je suis très déçu et j’ai besoin de changer d’air. Je dis à Irene que je
voudrais profiter de cette occasion pour aller voir Inti Raimi, la fête du soleil des Incas à Cuzco, à la
fin du mois de juin. Elle accepte à condition de pouvoir rendre visite à un client qui l’a invitée en
Hollande.
L’Amérique du Sud
La Bolivie
Irene m’invite à La Fiorentina, un restaurant italien où nous aimons manger sur la plage de Leme. Je
commande mon plat habituel de lasagnes vertes. Tôt le matin, je prends un bus pour São Paulo où
j’achète mon billet de train pour Corumba, la ville brésilienne sur la frontière bolivienne.
Je remarque un autre gringo dans le train et vais lui parler. Cameron Gray, un Canadien de
Vancouver, suit un parcours assez similaire au mien et nous décidons de faire la route ensemble. Le
train traverse la région sauvage du Pantanal brésilien, des pampas, et le pont Rio Branco de deux
kilomètres de long au-dessus du Rio Paraguay. Nous prenons un taxi – une poussette tirée par un
âne – et passons la nuit dans un hôtel bon marché.
Il faut un visa pour entrer en Bolivie que nous obtenons au consulat local, et allons prendre le train
pour Cochabamba. Nous découvrons que le train ne peut nous emmener que de l’autre côté de la
frontière à Puerto Suárez où nous pouvons alors prendre le train bolivien pour Cochabamba. Nous
pouvons aussi aller à Puerto Suárez en “taxi” ou à cheval pour bien moins cher, mais nous optons
pour le train.
Cameron Gray avec une amie en Uruguay ... et un taxi à Corumba en juin 1975
Deux trains partent de Puerto Suárez pour Cochamba : l’express – une micheline de deux voitures
(une première classe et une seconde classe), et le “train de la mort” – ainsi nommé parce qu’il est
tellement lent et qu’il y fait tellement chaud que des passagers montent sur le toit pour prendre l’air.
Mais certains finissent par somnoler au soleil et tombent du train qui ne s’arrête jamais. D’où le
surnom de train de la mort. Le train de la mort est aussi connu pour être un train de trafiquants – non
pas de drogue, mais de parfums, savon, et autres articles de “luxe” pour les gens du coin.
Nous prenons la micheline et voyageons dans le wagon de première classe. Le terrain est assez
plat, recouvert de petits arbres, et on n’y voit personne dans cette chaleur torride. Il y a très peu
d’arrêts mais nous en faisons un, imprévu, entre San Jose de Chiquitos et Santa Cruz de la Sierra.
Deux groupes sont sur le petit quai d’une gare abandonnée : un groupe de soldats accompagne un
homme en civil les menottes aux mains. Le plus petit groupe est composé d’officiers en uniformes
colorés accompagnant une jeune femme bien habillée.
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Le prisonnier monte dans la voiture de deuxième classe. Deux soldats ordonnent aux passagers de
la banquette arrière d’aller se mettre ailleurs, y installent le prisonnier qu’ils enchaînent au portebagages, et s’assoient avec lui. La jolie jeune femme embrasse l’officier supérieur et s’assoit
derrière nous. Cameron et moi regardons tout ceci en silence. Nous savons qu’il vaut mieux faire
preuve de discrétion.
La micheline part. Après l’arrêt à la gare de Santa Cruz, je me lève pour aller aux toilettes. J’entends
le prisonnier expliquer en pleurant aux passagers de deuxième classe qu’il fait partie de la
résistance révolutionnaire, qu’il a déjà été arrêté et torturé deux fois, et que ceci est son dernier
voyage car on l’emmène à la prison de La Paz d’où les gens de son espèce ne reviennent jamais.
Les passagers n’en pipent pas une, les soldats laissent faire en rigolant bêtement, et je retourne
rapidement à mon siège pour expliquer à Cameron de quoi il retourne.
Au passage, la jeune femme m’arrête et me demande si elle peut me parler discrètement. Je suis
sur le qui vive mais ne peux refuser. Elle m’explique qu’elle est la fille du colonel de la police militaire
antirévolutionnaire de la région - nous sommes proches de l’endroit où le Che a été tué, et de celui
où Régis Debray a été arrêté - qu’elle va être obligée de trouver un hôtel à Cochabamba d’où elle
prendra un avion pour La Paz le lendemain, et qu’elle apprécierait si nous pouvions l’accompagner à
notre arrivée jusqu’à ce qu’elle soit en toute sécurité dans un hôtel pour la nuit. Je ne peux
décemment pas refuser et lui dis de ne pas s’en faire.
Je rejoins Cameron et lui fais un compte rendu à voix basse. Il comprend et accepte. Nous nous
levons, et allons lui dire de ne pas s’en faire. Zoraida rougit, sourit, et nous remercie. Les autres
passagers font semblant de n’avoir rien vu.
À Cochabamba, nous attendons le débarquement de nos sacs de la soute à bagages, et partons
dans la nuit avec Zoraida à la recherche d’un hôtel. Le premier est complet, nous descendons la rue
pour le deuxième. Un groupe d’hommes nous suit. Le deuxième également complet, nous en
cherchons un troisième. Le groupe d’hommes qui nous suit s’est agrandi. Le troisième est tout aussi
complet et nous commençons à nous inquiéter car le groupe d’hommes est maintenant devenu une
petite foule. Le quatrième hôtel a une chambre avec quatre lits et rien d’autre. C’est un problème
pour Zoraida que de partager une chambre avec deux hommes, mais les conditions ne lui
permettent pas de faire autrement.
Nous nous enregistrons, et le réceptionniste demande la “lettre” à Zoraida. Elle lui montre, nous
montons à la chambre et lui donnons le plus grand lit. Pendant qu’elle est à la salle de bains, je
regarde par la fenêtre. Quelques hommes sont encore dans la rue mais ils sont bien moins
nombreux.
Zoraida se couche toute habillée et tire le drap jusqu’à son nez. Je lui dis qu’elle n’a rien à craindre,
mais ça ne change rien. Je lui demande pourquoi on lui a demandé une lettre, et elle m’explique que
les boliviennes n’ont pas le droit de voyager sans la permission écrite de leur père ou de leur mari –
sauf les divorcées qui doivent quand même avoir un permis de voyage signé par un juge. C’est
pourquoi de plus en plus de jeunes femmes comme elle se marient et divorcent pratiquement le
même jour pour obtenir leur liberté de mouvement. Zoraida est donc libre de voyager ... mais elle est
toujours aussi coincée quand elle a deux hommes dans sa chambre !
Au matin, elle me donne son numéro de téléphone à La Paz, nous remercie mille fois pour l’avoir
sauvée du désastre qui l’attendait, et prend un taxi pour l’aéroport.
Cameron et moi restons à Cochabamba pour 24 heures de plus et prenons un bus pour La Paz tôt
le matin. La route est magnifique. Nous prenons de l’altitude et traversons un long altiplano en ligne
droite. Lorsque nous nous arrêtons brièvement, l’air est pur et les couleurs vives.
L’arrivée à La Paz est spectaculaire. La ville est construite dans une vallée entourée de montagnes
et il faut donc descendre de l’altiplano pour y accéder. Je suis content d’être venu par la route car
j’ai eu le temps de m’accoutumer au changement d’air à cette altitude de plus de 3,600 mètres.
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Nous trouvons un hôtel et marchons dans les rues. La différence de température entre le côté
ensoleillé et le côté à l’ombre n’est pas négligeable. Nous sommes au début du mois de juin. C’est
l’hiver et il fait froid. Nous nous asseyons pour boire une bière dans un café et l’alcool semble nous
monter plus rapidement à la tête avec l’altitude.
Je prends des photos de scènes de rue. Des femmes vendent des légumes dans un marché et se
protègent la tête du soleil avec des feuilles de choux en guise de chapeaux. D’autres vendent des
feuilles de coca. Un étalage vend des fœtus de lama séchés qui chassent les mauvais esprits ...
mais il faut que je me dépêche de prendre ma photo car le vendeur a peur que ma caméra n’aille
voler les bons esprits qui résident dans ses fœtus magiques. Un homme porte sur son dos un
cercueil de bois peint en noir et décoré de peinture argentée. Des Indiens de petite taille portent des
sacs plus gros qu’eux en montant la rue en pente raide d’un marché ...
Transport de cercueil, et vente de fœtus de lamas séchés à La Paz en juin 1975
J’appelle Zoraida qui m’invite à la rejoindre à la sortie de son travail pour que nous puissions dîner
ensemble. Je suis content de ce dîner intime ... sans intimité, la raccompagne chez elle, lui donne
un baiser chaste qui la fait rougir, et prends un taxi pour l’hôtel où je retrouve Cameron.
Zoraida à La Paz en juin 1975
Afin de quitter la Bolivie, il nous faut un visa de sortie que nous obtenons avant d’acheter nos billets
de bus pour Arequipa où j’ai les coordonnées d’un ami qu’une hôtesse de l’air de Varig m’avait
données à Rio.
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Le bus s’arrête pour un déjeuner de 2 heures à Tiahuanaco où se trouvent les ruines de la Cité du
Soleil et la fameuse Porte du Soleil. Pour autant que la Cité n’existe plus, la Porte est dans un état
remarquable ainsi que les deux statues monolithes qui semblent monter la garde.
Le Pérou
La frontière se trouve au bord du Lac Titicaca et le bus doit traverser un petit pont qui sépare la
Bolivie du Pérou. De là nous devons prendre un bus péruvien pour Arequipa où nous arrivons tôt le
matin à 2,500 mètres d’altitude. Le voyage de nuit est glacial. La buée sur les fenêtres est gelée ... à
l’intérieur du bus ! Nous passons par le Misti, un volcan inactif couvert de neige et de glace.
La ville d’Arequipa a été hispanisée à l’extrême. Il y a des églises à tous les coins de rue. On y voit
aussi de grands crucifix dédiés à des professions différentes et décorés des outils de la corporation.
Pedro nous accueille avec le sourire. Notre amie de Rio l’a prévenu de mon arrivée et il nous
emmène chez lui où Cameron est aussi le bienvenu. Nous y dînons en famille et passons deux nuits
dans la chambre d’amis.
Le couvent de Santa Catalina est le plus grand couvent au monde. Ma guide est une gamine de 14
ans en uniforme de l’école du coin qui connaît tous les détails de ce couvent dont les couleurs ocres
se détachent du ciel bleu limpide en laissant entrevoir au loin les cimes blanches des Andes.
Le Couvent de Santa Catalina à Arequipa en juin 1975
D’Arequipa, nous prenons le train pour Puno au bord du Lac Titicaca, et de Puno un train pour
Cuzco. Ce train est très folklorique. Tout d’abord on se croirait dans un train du 19ème siècle
comme ceux que l’on voit dans les westerns, ensuite il y a beaucoup d’Indiens Quechua qui se
rendent à Cuzco pour la célébration de l’Inti Raimi, la fête annuelle du soleil. Une Indienne en
chapeau traditionnel est assise sur la banquette devant moi. Elle porte une étoile du Che. Je lui
demande si je peux la prendre en photo. Elle sourit et accepte.
Quechua péruvienne avec l’étoile du Che dans le train de Cuzco en juin 1975
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Je m’assois sur une marche de la porte du train et m’accroche à la barre pour prendre des photos
de l’Urubamba – la rivière de la Vallée Sacrée – qui se déverse dans l’Ucayali puis dans l’Amazone.
Photo de l’Urubamba prise de la marche du train de Cuzco en juin 1975
Nous arrivons finalement à Cuzco. J’attends ce moment depuis des années, non seulement pour
visiter cette ancienne cité royale inca, mais aussi pour y voir le festival d’Inti Raimi.
Nous trouvons deux très jolies chambres dans un hôtel qui vient d’ouvrir. On sent une atmosphère
de fête car les Indiens des villes avoisinantes sont venus en costumes traditionnels et chantent des
chansons à tous les coins de rue. Les Espagnols ont construit leurs maisons sur des vieux murs
incas, et on voit partout cet intéressant mélange d’architectures.
Les murs incas n’ont pas de ciment mais les pierres sont parfaitement ajustées malgré leurs tailles
et leurs angles différents. Une pierre célèbre de douze angles se trouve merveilleusement imbriquée
dans un mur de la rue Hatun Rumiyoc et, alors que les constructions hispaniques ont tendance à
s’écrouler lors des tremblements de terre, les constructions incas sont toujours en place.
Nous achetons des billets d’entrée et suivons, le 24 juin, la foule qui fait les deux kilomètres à pied
pour arriver à la forteresse de Sacsayhuamán. C’est le Woodstock des Incas. Des milliers de gens
se suivent dans la bonne humeur. Nous arrivons à la forteresse, et la vue est impressionnante.
Forteresse de Sacsayhuamán et le Festival d’Inti Raimi le 24 juin 1975
Une extraordinaire pelouse est entourée de murs de roches géantes emboîtées les unes dans les
autres. La plus grande fait 9 mètres de haut, 5 de large, et 4 d’épaisseur. On pense qu’elle doit
peser 350 tonnes. Personne ne sait comment ces roches ont pu être transportées et mises en place.
La tradition dit que vingt mille hommes y ont travaillé pendant 50 ans à 3.700 mètres d’altitude. Mais
ce mystère est d’autant plus grand que les Incas ne connaissaient pas la roue !
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Au milieu du terrain gigantesque, une scène a été élevée où le “sacrifice” du lama doit avoir lieu. Le
roi et la reine sont portés sur leurs trônes. Le roi a une fausse barbe, un vestige du temps où les
Incas imberbes refusaient de paraître inférieurs aux conquistadors. Leur cortège est suivi des
groupes folkloriques de la région qui dansent en chantant. Chaque groupe a un style vestimentaire
différent et l’un d’eux rend hommage à la nature : un homme est habillé en arbre, suivi d’autres
habillés en oiseaux.
Sur le trône du roi des Incas à Cuzco en juin 1975
Puis on amène un lama blanc que l’on monte sur scène. Ses pattes sont liées et on le couche de
côté. Son ventre est soi-disant ouvert pour que ses entrailles soient retirées et présentées au soleil
afin de voir si les récoltes seront bonnes. Ce pauvre lama est sain et sauf quand on quitte les lieux.
Nous allons visiter Pisac en louant un taxi. Le village de moins de dix mille habitants se trouve à une
trentaine de kilomètres de Cuzco à près de trois mille mètres d’altitude. Les ruines y sont
remarquables et c’est l’un des sites archéologiques les plus importants de la Vallée Sacrée. Du haut
des ruines, on peut admirer la vallée sinueuse de l’Urubamba au pied des massifs de la Cordillère,
et une série de terrasses agricoles descend jusqu’au village.
Le clou de la région est Machu Picchu. Cette cité inca a été construite au 15ème siècle mais elle est
devenue une ville fantôme lorsque les Incas ont mystérieusement disparu après l’arrivée des
conquistadors. Cependant, elle est restée inconnue des Espagnols pour n’être finalement
découverte qu’en 1911 par Hiram Bingham, un archéologue américain. Les légendes abondent sur
la nature des tunnels souterrains qui relient soi-disant Machu Picchu à Cuzco, d’autant plus que
ceux qui ont voulu les explorer n’en sont pas sortis vivants. Ces tunnels sont maintenant bloqués.
À Machu Picchu en juin 1975
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Le train pour Machu Picchu part tôt le matin de la gare de Cuzco. Les wagons sont bondés et nous
avons du mal à trouver de la place. Un touriste crie de faire attention aux pickpockets, et on peut
voir que des poches de vestes ont en effet été coupées à la lame de rasoir. Quelques secondes
avant le départ du train, les pickpockets descendent en masse et maintenant plusieurs places
assises sont disponibles.
Le trajet commence en montant en zigzags avant de descendre sur l’Urubamba. Le voyage dure
trois heures et le train s’arrête au pied de la montagne du site à visiter. On traverse l’Urubamba sur
un petit pont et le choix est simple : faire la queue pour prendre les navettes, ou monter à pied le
pan escarpé de la montagne. Nous montons à pied et arrivons avant ceux avec qui nous aurions dû
faire la queue.
C’est encore plus spectaculaire que les meilleures photos que j’ai vues, et nous nous promenons
librement partout. Il y a de la place dans l’hôtel en haut des ruines, mais nous décidons de retourner
à Cuzco le jour même. Il existe aussi un chemin de retour qui traverse les Andes sur une
soixantaine de kilomètres ... Nous redescendons la montagne à pied en fin d’après-midi pour
prendre le train de retour. Nous sommes fatigués et dormons jusqu’à Cuzco.
Les bus de Cuzco à Ayacucho sont pleins pour plusieurs jours, et nous y allons donc en avion. Nous
restons dans un hôtel colonial de la place centrale et prenons le bus pour Huancayo. Le marché
local offre des vêtements faits en laine d’alpaca. Je m’achète une veste, une écharpe, et un poncho
pour Irene. Nous achetons aussi des feuilles de coca que nous mâchons avec du bicarbonate de
soude. Le goût est horrible et il faut en manger beaucoup avant de sentir un effet quelconque qui ne
fait que couper la fin et anesthésier un peu la bouche. Ceci permet de marcher plus longtemps en
altitude sans avoir faim, ni plus ni moins.
Le train d’Huancayo à Lima est le train le plus haut du monde. Un infirmier fait le voyage avec des
bouteilles d’oxygène pour ceux qui ont tendance à s’évanouir lorsque nous passons des cimes
élevées à 4,800 mètres d’altitude. Le voyage dure douze heures, traverse 68 ponts et 71 tunnels.
À Lima, nous trouvons un hôtel dans le centre-ville, l’Hôtel Savoy au 225, rue Jirón Cailloma. Un
petit restaurant français, Chez Gisele, est tenu en bas par une Française très gentille venue jeune
avec une troupe de danseurs et qui a préféré rester que de rentrer en France.
Nous visitons le musée de l’Inquisition avec ses reproductions réalistes de tortures, le musée de l’or
qui est bien moins impressionnant que celui de Bogota, et le musée de l’art érotique en céramique
de la civilisation mochica. Ces gens avaient le sens de l’humour ...
Nous prenons l’avion pour Cerra de Pasco, et descendons en bus sur Huánuco et Tingo Maria où
nous passons la nuit avant de prendre un camion pour Pucallpa au petit matin. La cabine est pleine
mais il y a de la place à l’arrière. Nous sommes assis sur deux bidons de kérosène et adorons le
voyage en plein air qui descend en altitude en traversant des rivières dont le niveau dépasse nos
roues. Sur le chemin, des moutons et des gens montent à bord.
Assis sur un bidon de kérosène à l’arrière d’un camion de Tingo Maria à Puccalpa en juin 1975
161
Pucallpa est la fin de ce long périple avec Cameron. Nous avons voyagé ensemble pendant un mois
en bus, train et avion, fait des milliers de kilomètres, et avons vu une multitude d’endroits
mémorables. Au moment de prendre un taxi pour l’aéroport ... comme cadeau d’adieu ... un gosse
lui vole son passeport qu’il passe à d’autres gosses. Cameron part quand même, et j’espère qu’il
arrivera à se débrouiller d’une manière ou d’une autre.
Le bateau de Pucallpa à Iquitos sur l’Ucayali en juin 1975
Je trouve un bateau qui prend des passagers dans ses 4 cabines pour descendre l’Ucayali jusqu’à
Iquitos en 5 jours. Une Américaine d’une quarantaine d’années est ma voisine de cabine. Elle avait
fait le même voyage dix ans plus tôt mais avait été renversée par un camion lors d’une escale et
avait perdu une jambe. Elle veut revenir sur le lieu de l’accident pour trouver un sens final à ce
drame. Je l’y accompagne et la soutiens quand elle a un choc compréhensible à l’endroit précis de
l’accident. Je l’invite à boire une bière avant de remonter sur notre bateau, et elle se sent soulagée.
Le bateau s’amarre à Iquitos précisément à côté de ... l’Amazon Queen, le bateau sur lequel j’avais
emmené beaucoup de touristes pour Mike Tsalickis à Leticia. Le capitaine est le même. Il
m’accueille à bras ouverts et me propose de m’emmener gratuitement à Leticia si je peux attendre
une semaine que les documents d’autorisation de l’armée péruvienne lui donnent la permission de
naviguer. Il transporte un moteur d’hélicoptère de l’armée américaine - j’ignore à qui et pour le
compte de qui - inscrit mon nom sur le manifeste du bateau, et je deviens marin.
Durant cette semaine d’attente, le capitaine boit comme un trou tous les jours. Le temps passe
tellement lentement que j’ai même le loisir d’observer des pattes pousser sur des têtards de
grenouilles dans une flaque d’eau.
Finalement, le moteur est lancé, nous quittons Iquitos, et je descends une fois de plus l’Amazone
sur l’Amazon Queen. Nous nous arrêtons à tous les petits postes péruviens pour faire tamponner
nos documents par les militaires, et notre capitaine en profite pour boire avec eux à chaque arrêt.
Cela nous ralentit constamment, mais le temps ne compte pas ici.
En marin sur l’Amazon Queen d’Iquitos à Leticia en juin-juillet 1975
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La Colombie
Mike me donne une chambre dans la seconde maison qu’il loue pour ses guides étrangers à Leticia
à condition que je sois guide le lendemain. Les affaires marchent bien, autant pour lui que pour moi.
Mike Tsalickis avec un jeune guide américain à Leticia en juillet 1975
Je pose mon sac dans une chambre vide quand une jolie blonde entre dans la maison. Elle travaille
pour Mike et vient prendre une douche d’où elle sort vêtue d’une grande serviette de bain. Elle
s’accroupit et je constate que c’est une vraie blonde. Je commence à apprécier l’opportunité mais
George entre dans la maison.
George Tsalickis est le frère cadet de Mike. Il a un Cessna qu’il pilote à la commande, est assez
beau gosse, et toutes les filles qui travaillent pour Mike l’adorent. Le playboy de Leticia ! La blonde
est sa maîtresse, et il se sont donnés rendez-vous à la maison – d’où la douche, je suppose – mais
ma présence les force à changer de plans. Ils partent ailleurs.
Le groupe que j’accompagne le lendemain visite la maison des Yaguas. Le chef Cesar perd la vue,
les gosses grandissent vite, et les anciennes gamines ont déjà des enfants. C’est fou de voir la
vitesse à laquelle les choses changent dans cet environnement. Histoire d’épater les touristes et les
nouveaux accompagnateurs de Mike, je prends une sarbacane et fais un concours de tir à
l’horizontale avec un adolescent que j’avais connu gamin. Je suis toujours aussi médiocre mais les
touristes sont impressionnés, et le jeune Yagua est content que je me sois souvenu de lui et relevé
son défi.
Yaguas près de Leticia en juillet 1975 : une mère et son enfant ; mon partenaire à la sarbacane
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Victor et Janet Zambrano, mes anciens voisins, sont devenus des personnes très importantes car
Victor est devenu le Gouverneur de la région. Je vais donc le voir dans son bureau. Le garde tente
de m’arrêter mais Victor entend le bruit, sort pour voir ce qui se passe, et me prend dans ses bras.
Je suis tellement content pour lui. Il m’invite à dîner chez lui avec Janet. Leur bébé grandit vite lui
aussi.
Les propriétaires de l’Hôtel Anaconda sont des Colombiens qui ont fait fortune dans l’import-export.
Non seulement ils ont cet hôtel, mais ils possèdent aussi presque tous les terrains défrichés qui
servent de pâturages aux vaches maigres de la région. Je vais leur dire bonjour et ils me proposent
de travailler pour eux comme directeur des ventes de l’hôtel – ce qui leur permettrait de faire une
meilleure concurrence à Mike. Je décline poliment en leur expliquant qu’Irene m’attend à Rio. “Oh,
elle est la bienvenue aussi à Leticia ... nous lui trouverons du travail.” Mais j’ai déjà fait l’expérience
de la jungle avec Mike 3 ans plus tôt, et je n’ai pas envie de me séparer du reste du monde une fois
de plus.
Lorsque je sors de l’hôtel, je vois une scène désolante. Une vache est débarquée d’un bateau et
emmenée à l’abattoir. Les gosses crient, les chiens lui courent après en lui mordant les pattes, la
bête mugit, et la jeep de son propriétaire klaxonne d’allégresse.
Victor me donne l’adresse de son frère Frederico à Bogota qu’il appelle pour lui demander de
m’héberger. Je prends un vieux DC3 reconverti en avion cargo, et me couche sur des sacs de noix.
Je m’y accroche dur pour ne pas tomber dans la carlingue au décollage.
Frederico et sa femme Germaine sont un couple formidable. Ils me recommandent de faire très
attention en ville car la sécurité s’est dégradée. Les gosses arrachent les lunettes du nez des gens,
les voleurs harassent les touristes à Monserrate, et les brigands coupent les mains gauches des
chauffeurs qui les laissent pendre à la porte de leur voiture lorsqu’ils sont arrêtés à un feu rouge. Un
coup de machette brusque, la main tombe, les bagues et la montre avec.
Nous allons aux montagnes russes et dînons à la maison. Frederico a commencé un projet de
peinture. Il a suspendu sur une porte une toile sur laquelle il projette une diapositive. Il reproduit la
diapositive en peignant l’image sur la toile. La créativité n’a pas de bornes.
Je prends un bus de Bogota à Neiva, puis un autre pour San Agustin où je veux visiter le fameux
parc archéologique. De Neiva, nous arrivons le soir à Pitalito et le chauffeur déclare qu’il n’ira à San
Agustin que le lendemain. Des travaux sur la route montagneuse empêchent les bus de passer la
nuit. Il recommande de rester à l’hôtel où il va se coucher. Je lui demande si je peux rester dormir
dans le bus et il répond que c’est OK mais que ni lui ni sa compagnie ne peuvent garantir ma
sécurité.
Les passagers sortent du bus et le chauffeur les suit. J’ai à peine le temps de m’installer qu’un
groupe de gosses patibulaires montent à bord et s’avancent vers moi. Je suis fait comme un rat
quand un taxi s’arrête à notre hauteur. Trois passagers ont décidé d’aller à San Agustin en taxi. Leur
chauffeur leur a expliqué que, bien que les bus ne puissent la prendre la nuit, la route est ouverte
aux voitures et qu’il peut les emmener à San Agustin sans problème. Lorsqu’ils me voient encerclé
par ces voyous dans le bus, ils demandent à leur chauffeur de s’arrêter et me font signe de prendre
mes affaires pour les rejoindre immédiatement. Les gosses hésitent, je prends mon sac, les
bouscule brusquement, et me retrouve dans le taxi. Ils m’ont sauvé de justesse et j’ai vraiment eu
chaud.
Durant le trajet à San Agustin, nous convenons de nous rencontrer tôt le matin pour louer des
chevaux avec un guide et aller visiter les ruines. J’hérite d’une vieille jument plutôt calme. On ne
peut se rendre à ces ruines qu’à cheval car le chemin est très étroit, descend dangereusement le
flan de la montagne, traverse la Magdalena sur un petit pont de bois, remonte de l’autre côté sous
une chute d’eau spectaculaire, et finit sur une petite plaine pour arriver au parc archéologique.
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Approche du Parc de San Agustin et un exemple de statue mégalithique en juillet 1975
La jument connaît le chemin. C’est la première fois que je fais du cheval, et je ne suis pas sûr des
ordres que je lui donne. Elle s’arrête pour brouter dans la descente. Je m’accroche à ma selle car la
chute de 200 mètres me fait peur. Elle ne veut rien savoir avant d’avoir fini de manger, et reprend
docilement le chemin. Je rejoins les autres qui attendent sur le pont. Une fois sur la plaine, notre
guide pousse un cri et tous les chevaux se mettent à galoper. Nous rions bêtement et laissons faire.
J’ai tellement mal aux jambes et aux fesses que j’ai du mal à descendre de ma monture à l’arrivée.
Le site est spectaculaire et bien conservé. Près de 300 statues mégalithiques gardent des chambres
funéraires ou sont érigées le long d’un chemin de forêt. Ces statues font jusqu’à 5 mètres de haut et
pèsent plusieurs tonnes.
Certaines statues sont étranges. Deux singes sont debout dos à dos comme deux frères siamois.
Alors que toutes les autres statues regardent devant elles, une souris debout sur ses pattes arrière a
le visage et les yeux levés vers le ciel. Un caïman couvre une tombe alors que cet animal est
introuvable à cette altitude. Et des coquillages dans le sol prouvent que certains de ces
montagnards connaissaient le bord de mer.
J’ai du mal à m’asseoir dans le bus qui m’emmène à Popayán. Mes fesses sont meurtries et chaque
rebond me réveille douloureusement. Nous allons de Popayán à Pasto puis au poste frontalier
d’Ipiales.
L’Équateur et les Îles Galapagos
La route de montagnes verdoyantes dans les nuages bas est magnifique. À Quito, je reste dans un
hôtel mais apprends qu’une révolte gronde. Les militaires préparent un coup d’État et veulent
prendre la capitale d’assaut avec leurs tanks. Je ne sais pas si c’est vrai mais je n’ai aucune envie
de rester pour le savoir, et je prends immédiatement un bus pour Guayaquil.
À moins d’avoir son propre yacht, le seul moyen de visiter les Îles Galapagos est de prendre le
bateau cargo qui s’y rend une fois par mois. J’apprends au bureau de ventes qu’il me faut attendre
deux semaines, qu’une cabine de première classe coûte 300 dollars (tous repas inclus), et que le
voyage dure deux semaines. Il y a de la place pour une cinquantaine de passagers et un groupe
d’écoliers en vacances les a presque toutes réservées.
Je me dépêche donc de réserver ma cabine de première classe et me demande ce que je vais bien
pouvoir faire pour passer le temps. Je rencontre des touristes qui ne restent généralement pas
longtemps, vais voir des films américains au cinéma du centre-ville – “La Tour Infernale” avec Paul
Newman est un gros succès – et passe le plus clair de mon temps dans les cafés et dans ma
chambre d’hôtel.
165
Une ville de bord de mer est prisée des gens du coin, et j’y vais en bus. Las Playas semble être
figée dans le temps. Le photographe de la plage a une antiquité sur trépied que je n’avais jamais
vue en action. Cette grosse boîte en bois a un objectif dont il retire le couvercle pour exposer le film.
Tout ceci est protégé par du tissu noir dans lequel il plonge ses mains pour insérer le film dans un
cadre métallique.
Retour d’un bateau ; photographe de plage à Las Playas au nord de Guayaquil en août 1975.
Les pêcheurs poussent leurs barques à voile sur des rondins pour les laisser sur le sable.
Mon souci est que les trois cents dollars du voyage en bateau font un trou substantiel dans mes
réserves. Il me reste encore beaucoup de chemin à faire avant de retourner à Rio ... et j’aimerais
bien en profiter pour visiter l’Île de Pâques, l’Antarctique et les Îles Malouines. J’écris donc à Irene
pour lui demander de m’envoyer mille dollars au bureau American Express de Santiago do Chili où
je devrais arriver dans 3 ou 4 semaines.
L’heure du départ arrive. Mon sac est dans la cabine, et je regarde les opérations de chargement de
denrées fraîches que notre bateau apporte aux îles. Un guide officiel gouvernemental est à bord : un
jeune blond d’origine belge dont les parents ont immigré en Équateur. Il parle couramment
l’espagnol, l’anglais, le néerlandais, l’allemand et le français. Il nous présente au capitaine qui nous
dit que les ordres du guide sont ses ordres et qu’il ne faut jamais dévier des consignes données.
Yes sir !
Nous quittons Guayaquil au coucher du soleil et je descends au restaurant de première classe
lorsque la terre disparaît derrière nous. Une bière avec un couple d’Équatoriens âgés en seconde
lune de miel, et je vais me coucher dans mon lit douillet.
Au réveil, tout tangue horriblement. Le courant froid de l’Humboldt monte du sud et rencontre le
courant chaud d’El Niño à la hauteur de Guayaquil dont la rivière Guayas se déverse dans l’océan.
Les remous sont énormes, et notre bateau monte et descend vertigineusement. Le restaurant est
vide. Tout le monde est malade et certains vomissent à l’arrière du bateau sous l’œil curieux des
mouettes qui attendent que les marins jettent les restes des repas à l’eau. Le guide m’explique qu’il
y en a encore pour 24 heures avant que ça ne se calme. Je retourne me coucher dans ma cabine et
reste allongé aussi longtemps que possible.
Le lendemain matin, le tangage a diminué mais pas encore assez pour aller manger au restaurant.
Je reste allongé toute la journée et vais faire un essai discret pour dîner au restaurant. Quelques
autres passagers de première classe y sont aussi, tous blancs comme des linceuls.
Le guide nous explique que cette rencontre de la rivière Guayas avec ces courants forts est
probablement responsable de la venue dans les îles de reptiles et d’oiseaux sur des arbres flottants.
Il nous briefe sur ce que nous allons voir et ce que nous avons le droit de faire sur ces îles
volcaniques relativement jeunes.
166
Nous visitons une demi-douzaine d’îles en dix jours. Chaque île est différente. L’élévation et la
composition du terrain déterminent le type de végétation – ce qui a forcé les animaux à s’adapter
pour survivre. Le Centre Darwin explique bien sûr tout ceci en détail. Les œufs de tortues trouvés
sur les plages sont amenés à ce centre où ils sont placés dans des aires construites à l’image de
leur terrain de naissance pour que les petites tortues soient déjà acclimatées lorsqu’elles sont mises
en liberté.
Les phoques, otaries, et petits pingouins nagent en exhibitionnistes en sautant par dessus les
vagues. L’eau est trop froide pour moi mais certains font de la plongée. Nous passons devant des
caves assez grandes pour abriter les bateaux des pirates, et trouvons la poste des anciens
baleiniers sur une plage – une barrique en bois dans laquelle chacun d’entre nous peut déposer son
courrier avec un timbre fantaisiste des îles. La tradition demande que l’on prenne avec soi le courrier
adressé à une ville où on se rend et qu’on le livre en personne à l’adresse indiquée. J’y dépose une
carte postale que je m’envoie à Rio. Elle me sera livrée trois mois plus tard.
La vieille poste des baleiniers aux Îles Galapagos en août 1975
Les îles regorgent d’oiseaux. Les fous à pieds bleus ne craignent personne. Je m’assois sur un
rocher avec l’un d’eux pendant que quelqu’un me prend en photo. Les albatros s’embrassent devant
leurs nids. Les frégates planent pendant des heures, et les mâles gonflent leurs gorges rouges pour
attirer les femelles sur les arbres. Les flamands roses avancent lentement, la tête dans l’eau pour
chercher leur nourriture dans la vase, et les pinsons sont hyper actifs. Les pélicans, hérons et autres
oiseaux plus communs n’attirent même plus notre attention dans ce cadre étonnant.
Avec un fou aux pieds bleus ; un iguane terrestre m’escalade pour essayer de me prendre
l’orange “interdite” aux Îles Galapagos en août 1975
167
Un iguane terrestre me marche sur le ventre pour essayer de prendre l’orange que je tiens à la main
et qu’il m’est interdit de lui donner. Les iguanes marins s’accrochent aux rochers et crachent sans
cesse. Les groupes de phoques sont partout, couchés sur les roches, ou allongés sur la plage à
l’ombre des petits arbres. La bouche grande ouverte, les tortues géantes ont toujours l’air de vouloir
se battre les unes contre les autres.
Un iguane terrestre
Un fou aux pieds bleus avec un oisillon
Des phoques au repos
Un phoque fait une pirouette au-dessus de l’eau
Notre guide avec une tortue géante
Deux albatros se font la cour
Les Îles Galapagos en août 1975
168
La population humaine est limitée et contrôlée. Les anciennes maisons en bois des pionniers du
19ème siècle – abandonnées depuis longtemps – témoignent des conditions difficiles que ces gens
ont dû endurer pour rester. Dans l’église, la statue de la Vierge tient un grand crucifix dans sa main
droite et une tête de mort dans sa main gauche.
Les Îles Galapagos en août 1975 : la Vierge à la tête de mort ; et coucher de soleil
Il n’y a pratiquement pas de commerce dans ces îles. Le tourisme est une exception, mais il est
extrêmement contrôlé par le gouvernement et notre bateau est le seul de ce genre en 1975. Les
touristes riches viennent dans leurs propres yachts, mais il y a très peu d’appontements car la
plupart des îles sont complètement inhabitées et les plages sont rares.
Les Îles Galapagos en août 1975 : cratère submergé ; désert volcanique
Il a existé une industrie d’éradication des chèvres sauvages qui dévoraient la nourriture des tortues
et qui ont été systématiquement décimées pour être traitées dans un abattoir afin d’en exporter la
viande. Mais l’abattoir a fermé ses portes et la population de ces chèvres semble retrouver sa
dynamique.
Une petite industrie locale fabrique du vin d’orange. J’en achète une bouteille et le vin est aussi doux
qu’on peut se l’imaginer, presque nauséabond. J’en décolle facilement l’étiquette que je fais
tamponner par la poste. Le premier timbre est en anglais ... et le deuxième en espagnol annonce
fièrement “La poste la plus ancienne en Équateur, fondée en 1793” !
169
Les Îles Galapagos en août 1975 : l’étiquette de vin d’orange timbrée ; l’arbre aux fleurs enivrantes
Nous visitons deux petites communautés. Un grand arbre couvert de jolies fleurs blanches domine
une maison ; sa propriétaire nous invite à les cueillir ; elle nous précise néanmoins que nous devons
nous en méfier car elles sont la cause de cauchemars quand on les garde dans les cabines. Nous
en prenons quand même une chacun.
Notre retour à Guayaquil est moins houleux qu’à l’aller, mais je m’abstiens quand même de manger.
Après être revenu sur la terre ferme, il me faut plusieurs heures avant que le tangage qui fait valser
ma tête et mon corps arrête de me perturber quand je suis debout.
Le bus m’amène à Cuenca où le marché ouvert offre des piles d’habits colorés et des objets issus
de l’artisanat local. J’achète une très belle chemise cousue main et prends le bus pour Huaquillas, la
ville équatorienne frontalière avec le Pérou.
Le Pérou
J’entre au Pérou à Tumbes, je décide de suivre la Panaméricaine jusqu’à Lima, mais je m’arrête à
Trujillo pour visiter les ruines pré-Incas de Chan Chan. Ce site monumental de la civilisation Moche
couvre près de 20 kilomètres carrés et est entièrement construit en argile et terre battue.
C’est aussi le jour de mon premier anniversaire de mariage. J’espère qu’Irene ne m’en voudra pas.
Je retourne à mon ancien hôtel de Lima et y récupère le sac que j’avais laissé chez le concierge six
semaines plus tôt. J’ai besoin d’une valise pour porter tous les souvenirs que j’accumule. Je
demande à Gisèle – l’ancienne danseuse française du restaurant d’en bas – si elle a une vieille
valise en trop. Elle a exactement ce qu’il me faut ... une valise à rallonges, légère mais robuste.
170
Le bus suit la Panaméricaine jusqu’à la ville frontalière péruvienne de Tacna. Les terres que nous
traversons deviennent de plus en plus arides. Le sud du Pérou et le nord du Chili sont l’une des
régions les plus arides au monde. Il n’y pleut jamais et personne ne semble se rappeler un seul jour
de pluie. Il n’y a aucune végétation le long de cette route. Le règne minéral parfait.
À Tacna, j’apprends que je suis parti à temps de Lima où un coup d’État vient de se passer. Les
militaires ont pris le contrôle. Décidément ...
Le Chili
Je prends un petit bus local pour traverser la frontière jusqu’à Arica au Chili. Je suis le seul gringo
de la quinzaine de passagers qui comprend 2 hommes et une douzaine de femmes. Tout le monde
me regarde et parle de moi en une langue totalement incompréhensible. Je suis assis au fond du
bus et nous prenons la route. Après 2 ou 3 minutes, les hommes font un signe aux femmes qui se
lèvent, remontent leurs larges jupes jusqu’au menton, retirent de leurs culottes démesurées des
paquets de savon, de sel, de sucre, et autres articles. Elles se les échangent, se mettent les
nouveaux paquets dans leurs culottes de taille pachydermique, et se rassoient calmement.
Nous devons tous sortir au poste frontière. Le bâtiment en bois n’a pas de toit – il ne pleut jamais –
et nous devons mettre nos sacs sur les tables. Les douaniers me regardent bizarrement mais me
laissent passer facilement. Je suppose qu’ils ne voient pas souvent de gringos à ce poste. Une
douanière caresse les fesses d’une grosse Indienne et lui dit d’aller dans une salle pour un examen
privé.
Une demi-heure plus tard, nous sommes tous assis dans le bus et reprenons la route. Tout le
monde éclate de rire, les femmes se lèvent et se refilent leurs paquets respectifs. Elles sont
contentes.
Comme je les regarde sans rien dire mais que mes yeux en disent long, une femme m’explique en
espagnol que chacune est spécialisée dans un type de produit. Elles en achètent autant que
possible mais, à la frontière, elles ne peuvent en passer qu’une quantité minime. Elles se partagent
donc leurs achats en petites quantités. La douanière en choisit généralement une qu’elle va fouiller
scrupuleusement. Comme la femme n’a pas plus que les quantités permises, elle est relâchée,
oublie un peu d’argent sur la table, et revient au bus. Une fois la frontière passée, elles reprennent
chacune possession de leurs achats de départ, et le tour est joué.
Mais pourquoi les mettre dans les culottes plutôt que dans des gros sacs ? C’est la tradition des
petites trafiquantes de frontière, et les douaniers y sont habitués. Tout changement pourrait paraître
suspect. Et puis c’est amusant ... On peut tout faire en travail d’équipe !
À Arica, je peux reprendre un bus normal sur la Panaméricaine et je traverse le paysage désertique
jusqu’à Antofagasta. Je dois changer de bus et passe la journée dans cette ville agréable. Plus je
descends vers le sud, plus il fait froid. Je m’offre une bière dans un café où j’entends “Don’t let the
sun go down on me”, une de mes chansons favorites d’Elton John, et je décide d’y rester dîner.
Je pars tard le soir dans un bus de nuit pour Santiago qui s’arrête brièvement à Viña del Mar et
Valparaiso où j’ai envie de rester. Mais le coup d’État qui a mis Pinochet au pouvoir et tué Allende a
eu lieu il y a seulement deux ans. Ce coup d’État aurait soi-disant été fomenté à Valparaiso et j’ai
entendu dire que la police d’extrême droite y est très active. Je reste donc dans mon bus et continue
jusqu’à Santiago.
Je prends une chambre dans un petit hôtel où le chauffage ne marche pas bien. Je déballe ce que
j’ai dans mon sac et ma valise, et place le tout sur mon lit pour me tenir chaud. Au matin, je vais au
bureau d’American Express où Irene m’a heureusement envoyé les mille dollars malgré mon
absence à notre premier anniversaire de mariage. J’y achète immédiatement mon billet d’avion pour
l’Île de Pâques sur le vol du lendemain.
171
Je me promène dans le parc Cerro Santa Lucia du château Castille Hidalgo, prends de jolies photos
des vues panoramiques de la ville, et vais voir le film “2001 – L’Odyssée de l’espace” qui vient
finalement de sortir au Chili, 3 ans après sa sortie en Europe. Je rentre à l’hôtel, annonce à la
réception que je partirai le lendemain matin et me dirige vers les toilettes ... en oubliant ma caméra
sur le comptoir. Je m’en rends compte trop tard et elle disparaît sans que personne ne voie rien. Le
pire n’est pas la perte de la caméra mais plutôt celle des photos des ruines de Chan Chan, de
quelques photos de Lima, et de mes photos du jour à Santiago. Et je n’aurai donc pas de caméra
pour l’Île de Pâques !
Je me lève tôt le matin pour arriver à l’aéroport en temps voulu mais les taxis sont pleins. Pas
moyen d’en trouver un à cette heure où les gens vont au travail. Il me faut une heure pour trouver un
bus qui m’emmène à l’aéroport à la vitesse d’un escargot. Je suis sûr d’avoir loupé mon avion, ne
suis pas certain de pouvoir me faire rembourser mon billet ni de le faire transférer sur le prochain
vol.
J’arrive à l’aéroport avec une heure de retard, mais mon vol est retardé de 3 heures et
l’enregistrement des passagers n’a pas encore commencé. Ouf !
Une fois enregistré, j’entends parler français. Un groupe de Français est sur mon vol et leur
impatience commence à gronder. Je me présente à l’accompagnateur, lui parle de mon expérience
du métier et de ma connaissance de l’espagnol. Il me dit que je tombe bien car les services d’accueil
sont limités à l’arrivée sur l’île où les touristes sont séparés en petits groupes dans des Land Rover.
Il y a aussi peu de guides qui parlent français sur place et je pourrai donc leur être utile.
Cette aubaine tombe bien car elle va me permettre de visiter l’île gratuitement.
L’Île de Pâques
Le vol est long ... six heures pour couvrir les 3,700 kilomètres. L’Île de Pâques se trouve à michemin entre Tahiti et le Chili. Le vol hebdomadaire apporte aussi en soute des denrées et objets de
consommation courante, car le seul navire qui dessert l’île vient de Valparaiso une fois tous les 3
mois.
À l’arrivée, toutes les Land Rover de l’île attendent le groupe de Français qui se rendent au seul
hôtel moderne de la ville, et les taxis sont pris par les gens du coin. Un homme en mobylette me
demande si j’ai besoin d’une chambre et me propose de rester avec la famille d’un pêcheur pour 50
dollars par jour, repas inclus. C’est très cher pour mon petit budget, mais je n’ai pas le choix et
j’accepte. Il me prend sur sa mobylette et m’emmène chez la dame qui me confirme le prix et
m’installe dans ma chambre.
Je vais immédiatement à l’hôtel des Français pour rencontrer l’accompagnateur. Il me confirme sa
proposition de l’aider avec les circuits, et me demande de venir le lendemain matin pour un grand
tour de l’île qui doit durer toute la journée. En sortant, je m’arrête à la réception pour voir s’il reste
des chambres, mais l’hôtel est complet.
Mon dîner avec la famille de pêcheurs est très agréable. Le père de famille est absent pour trois
mois car il est parti pêcher dans les environs de Tahiti avec un grand nombre d’autres pêcheurs de
l’île. Je suis à table avec la mère et ses 5 filles qui ont entre 7 et 18 ans. La bonne humeur règne et
le repas est délicieux. La dame n’arrête pas de se plaindre que la France n’aurait jamais dû laisser
le Chili s’emparer de l’île en 1888 alors que les Français en particulier y avaient développé
l’agriculture et le commerce. De plus, le Chili ne fait rien pour eux alors qu’en comparaison, les
Tahitiens ...
Je suis au rendez-vous avec le groupe de Français. L’accompagnateur m’assigne une Land Rover.
Je m’assois à la droite du chauffeur et une demi-douzaine de touristes sont assis sur les banquettes
172
arrière. Je traduis ce que le guide explique en espagnol. Nous allons partout et visitons chaque
recoin.
Un mur typiquement inca se dresse en plein milieu de nulle part. Je lui demande ce qu’il en est et le
mur est en effet inca. Il date de l’époque où Tupac Yuipanqui aurait soi-disant fait une vaste
exploration maritime de l’Océan Pacifique – ce qui prouverait que ces Indiens des Andes seraient
venus en bateau de très loin sans pour autant avoir été un peuple de marins.
L’île est d’origine volcanique, comme les Îles Galapagos. Elle était peuplée de deux tribus – les
oreilles longues et les oreilles courtes – qui ont fini pas devenir ennemies mortelles. À la fin du
17ème siècle, les oreilles courtes massacrent leurs ennemis. On parle même de cannibalisme.
En haut du volcan Rano Kau près du village d’Orongo, alors que nous admirons les pétroglyphes et
le lac bleu du cratère, mon chauffeur m’explique la légende de l’homme oiseau. Une compétition
annuelle entre le dernier champion et son rival de l’année – chacun représentant un des deux clans
rivaux de l’île – envoyait les deux concurrents descendre du haut du volcan sur les rochers battus
par les vagues, nager dans le courant dangereux pour escalader la paroi du petit îlot d’en face, y
prendre un œuf d’oiseau dans son nid, et le rapporter sur sa tête en haut du volcan. Le premier
arrivé sans casser l’œuf donnait la victoire à sa tribu et devenait roi pour un an.
Les moais sont l’attraction principale. Ces statues géantes monolithes ont été principalement
sculptées dans la carrière du volcan Rano Raraku. Leur taille varie de 2 mètres et demi à 9 mètres,
et leur poids de 14 à 80 tonnes. Mon chauffeur jure qu’il en a vu danser la nuit ...
De retour chez mon hôtesse pour le dîner, elle me demande si je peux lui rendre un grand service.
Une fête dansante a lieu dans un bar local et elle voudrait y amener ses deux filles de 16 et 18 ans
... mais elles ne peuvent s’y rendre sans être accompagnées. Je suis content de leur rendre ce
service. Les gens me regardent un peu bizarrement au début mais ils finissent par s’habituer à ma
présence. Les hommes invitent les deux filles à danser mais personne n’invite la mère. Je l’invite
donc, et elle me remercie avec un grand sourire de femme heureuse.
La mère et ses deux filles aînées m’accompagnent à l’aéroport, et chacune me met un collier de
coquillages autour du cou en me faisant ses adieux. Les Français du groupe me demandent dans
l’avion d’où je connais ces femmes, qu’est-ce que j’ai fait pour qu’elles me traitent ainsi, etc. Je leur
dis la vérité, m’assois dans mon siège, et remercie le ciel d’être pauvre, libre, indépendant, et
débrouillard.
De retour à Santiago, mes économies ne sont plus suffisantes pour prendre la route des lacs du
Sud, le bateau de Puerto Montt pour la Terre de Feu, et les Îles Malouines. Je ne veux pas trop tirer
sur la corde et demander à Irene de m’envoyer plus d’argent. Je décide donc de rentrer à Rio et de
repousser cette partie du voyage à une autre fois.
L’Argentine
Le bus de Santiago à Mendoza monte lentement la route de montagne. Les cimes sont enneigées
au Col de la Cumbre à 3,800 mètres d’altitude, et je passe en Argentine pour me rendre à Mendoza
où je partage une chambre avec 5 Argentins fauchés mais sympas. Mendoza est une grande région
vinicole et tous les restaurants ont des belles cartes de vin.
Le train relie rapidement Mendoza à Buenos Aires en suivant une ligne droite sans fin, et je me
retrouve à Buenos Aires dans un hôtel proche de la Maison Rose où réside le Chef de l’État.
Buenos Aires est la ville la plus européenne de l’Amérique Latine, et certains veulent la comparer à
Paris. Les gens sont sympas, la cuisine délicieuse, et la musique (avec ou sans tango) romantique.
173
Le Paraguay
La route en bus pour Asunción, la capitale du Paraguay, est très rapide. Asunción est très proche de
la frontière mais je me sens déjà dans un autre univers. Le climat redevient tropical, et je regarde ce
fleuve Paraguay que j’ai traversé trois mois plus tôt sur un pont de deux kilomètres lors de mon
arrivée à Corumba à la frontière du Brésil et de la Bolivie.
Le régime dictatorial d’Alfredo Stroessner est de connivence avec les vieux nazis de passage
comme le Dr. Mengele et Martin Borman. Une rumeur prétend qu’une douzaine de familles
allemandes dirigent l’économie du pays, et rien ne m’encourage à rester.
Iguaçu
Ce que je veux vraiment, c’est voir les Chutes d’Iguaçu à la triple frontière du Brésil, de l’Argentine
et du Paraguay. Je prends un bus de nuit pour arriver le matin et suis encore plus impressionné que
par ce que j’avais vu en photo. Winston Churchill aurait dit en les voyant que les chutes du Niagara
et de Victoria n’étaient que des “chutes de baignoire” en comparaison.
Elles se déversent dans un gouffre de près de 4 kilomètres avec une hauteur moyenne de 60 à 70
mètres. On peut s’en approcher relativement facilement en se promenant sur des chemins de
planches, et la chute principale s’appelle la Gorge du Diable. Je passe au côté brésilien et vois des
hélicoptères garés près d’une grande bâtisse rouge. Je m’y rends par curiosité et trouve Hugo qui
m’avait donné mon premier tour en hélicoptère à Leticia et prêté son appartement à Copacabana
pour un mois.
Hugo a quelques minutes avant l’arrivée de son premier groupe de touristes, et il m’invite à faire un
tour rapide. Comme il l’avait déjà fait sur l’Amazone, il monte assez haut devant la Gorge du Diable,
se laisse tomber comme une pierre et remonte en léchant la chute. L’estomac me monte à la gorge,
la transparence du plexiglas sous mes pieds me déstabilise, et je le remercie pour cette expérience
totale et inoubliable.
Mon retour à Rio en bus par São Paulo est banal car tout ce qui compte maintenant est de rentrer
chez moi, remettre les pieds sur terre à la suite de ce voyage de plus de trois mois, et essayer de
trouver un but dans ma nouvelle vie.
Je rentre chez moi et place sur le lit tous les souvenirs et cadeaux que j’ai ramenés pour Irene mais,
lorsqu’elle rentre, je sens un profond malaise. Son frère Stefan l’a appelée du Connecticut pour lui
souhaiter un bon premier anniversaire de mariage le 24 août, et sa famille s’est offusquée que je
sois absent et que je voyage pour le plaisir. Le retour à la réalité est brutal !
Le Rio Othon Palace Hotel
D’un point de vue professionnel, je ne sais pas quoi faire. Je ne veux plus travailler à Brazil Safaris
& Tours, mais je ne suis pas vraiment qualifié pour faire quoi que ce soit en dehors du professorat.
Le nouvel album de Bob Dylan, “Blood on the Tracks”, est mon refuge spirituel. Je sens qu’il a écrit
cet album le cœur sur la main. Les paroles sont intimes, la musique sublime, et j’apprends toutes les
chansons sur ma Gibson dès que j’arrive à trouver un livre de partitions de cet album.
L’Hôtel Le Méridien s’apprête à ouvrir ses portes à 300 mètres de chez nous, et je prends rendezvous avec la directrice du département de Relations Publiques qui m’invite à la rencontrer pour le
petit-déjeuner. Son attitude me dégoûte et j’en repars écœuré. En passant devant le Leme Palace
Hotel de la chaîne brésilienne Othon – un hôtel situé entre Le Méridien et notre appartement – je
vois Diamantino Jeronimo, le Vice Président de la chaîne, qui se grille une cigarette sur le trottoir. Je
174
l’avais rencontré plusieurs fois au hasard de nos obligations professionnelles avec ou sans nos
épouses, et l’invite à boire un verre chez moi. Il éclate de rire ... un verre à 10 heures du matin ? OK.
En parlant de choses et d’autres, je lui explique mon dilemme et il me dit qu’il peut m’engager
comme l’un des 4 assistants du Directeur Général du Rio Othon Palace Hotel, le nouveau bijou de
700 chambres de luxe que la chaîne s’apprête à ouvrir après bon nombre d’années de construction
difficile. J’accepte immédiatement. La condition est qu’il faut que je me fasse couper les cheveux,
acheter deux costumes sombres, des cravates, et des chemises blanches. Je suis prêt pour ce
renouveau et me transforme en hôtelier.
Le lundi suivant, je me présente à l’hôtel et rencontre le Directeur Général et mes 3 collègues. La
journée est divisée en trois parties de 8 heures et nous travaillons 6 jours par semaine. Comme je
dois remplacer ceux qui sont en congé, je travaille indifféremment sur les trois horaires. Diamantino
l’a fait exprès pour que j’apprenne rapidement ce qu’est la vie de l’hôtel 24 heures sur 24.
Il me demande de former mes collègues dans les réceptions de groupes et d’assister la Directrice
des Ventes lorsque des agents de voyage viennent visiter l’hôtel puisque je suis connu pour ces
spécialités depuis des années. Je suis très content d’avoir un but dans ma vie. L’hôtellerie est une
industrie sérieuse, et j’ai finalement la chance d’apprendre une vraie profession.
En même temps, l’Hôtel Intercontinental – situé à proximité du Nacional à São Conrado – fait une
offre à Irene qu’elle accepte immédiatement puisqu’elle est promue cadre supérieur du Département
de Ventes. Irene devient la première femme à recevoir une promotion à l’intérieur même de cette
industrie essentiellement dominée par des hommes au Brésil.
L’ouverture d’un hôtel n’est jamais une opération facile, et la durée des travaux ne facilite en rien le
processus de transition. Les ouvriers qui ont vécu des années au Rio Othon Palace Hotel
n’apprécient pas d’être déplacés ni d’être chassés au fur et à mesure que les étages sont aménagés
et meublés de haut en bas. Ils connaissent la Directrice des Ventes de vue et, quand ils la voient
avec des clients dans la rue, ils jettent des rats vivants autour d’eux. Les constructions de ce genre
sont toujours pleines de rats. Ils les piègent, les gardent dans des boîtes qu’ils placent dans des
chambres en construction, et les jettent par dessus le balcon quand ils en ont envie.
Je dois faire un tour complet de l’hôtel à chaque fois que je commence mon horaire et je sais où les
groupes de rats sont les plus nombreux dans les étages en construction – principalement s’il y a des
bacs d’eau où ils se noient souvent. J’aime les surprendre et taper des mains pour les voir s’enfuir
rapidement. D’autres employés sont moins romantiques. Aux entrées de service, les gardes
aspergent les rats d’eau bouillante.
La directrice des ventes, une Danoise, a besoin d’un assistant et, de concert avec le Directeur
Général, elle m’offre ce poste car mes contacts avec les agents de voyage et opérateurs de tours
américains lui seraient très utiles. Mais Diamantino me demande de laisser passer cette opportunité
afin que j’apprenne en profondeur tout ce que je peux des services hôteliers, car il pense que ça me
sera plus utile à long terme. Je suis son conseil en pensant que c’est peut-être une erreur, mais je
ne veux pas décevoir mon parrain en me vendant au premier venu.
La famille d’Irene est toujours aussi inquiète et envoie Stefan en “vacances” chez nous pour un
mois. Je sais qu’il vient en émissaire mais ça ne me dérange pas. Nous nous entendons bien et je
suis certain qu’il se rendra compte qu’il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiéter.
Nous lui faisons visiter la ville entière et il est aux anges. Dona Luisa l’aime bien, la plage du Leme
lui plait, nos amis sont sympas, et la vie à Rio n’est pas si mal que ça. Le plus grand moment est
quand nous l’emmenons au stade du Maracanã voir Pelé jouer avec l’équipe de Santos contre le
club carioca de Botafogo. Stefan est l’un de ces rares Américains qui jouent au foot depuis des
années, et voir Pelé marquer un but sur ce terrain devant cent mille fans est un rêve de gosse.
175
Comme sa spécialité est de retaper des maisons dans le Connecticut, il nous propose de repeindre
l’appartement. Les travaux sont rapides et efficaces au son de “Red Octopus”, le nouvel album de
Jefferson Starship qu’il nous a apporté, et nous chantons le tube “Miracles” à l’unisson avec Grace
Slick et Marty Balin. C’est un pas dans la bonne direction ...
Quand Stefan retourne aux États-Unis, Irene a le cafard. Nous sommes en Amérique Latine depuis
plus de quatre ans et elle commence à en avoir assez. Je sens qu’elle veut rentrer aux États-Unis,
et c’est un problème qu’il va falloir affronter tôt ou tard. Nous nous sommes arrêtés à Leticia pour
une semaine et y sommes restés dix mois. Nous sommes venus à Rio pour un an en pensant y
gagner l’argent nécessaire pour notre tour du monde, et nous y sommes depuis plus de trois ans.
Nous vivons bien mais nous savons que nous ne serons jamais que des citoyens de deuxième
classe car je ne suis ni fils de gouverneur ni fils de colonel et – même si nous faisons partie des 2%
de la population aisée – nous ne serons jamais acceptés comme leur égal.
De plus, Irene doit travailler tous les jours avec un ancien agent de la police militaire. Le Brésil est
toujours une dictature militaire. Notre courrier nous arrive parfois ouvert, des bruits et clics bizarres
se font entendre sur notre ligne de téléphone et, bien que nous n’ayons jamais de problème, nous
sommes toujours conscients de la surveillance continue dont tous les gringos font l’objet.
Les films que nous voyons sont censurés. Nous allons voir “Z” de Costa Gravas avec un groupe
d’amis. Non seulement on ne peut le voir qu’aux séances de minuit, mais le nouveau montage de la
censure brésilienne trouve le moyen de donner une image positive de la dictature militaire. Quant à
la musique populaire, le fait même d’aller à un concert de Gilberto Gil, Maria Bethânia, ou son frère
Caetano Veloso, semble être un acte contestataire.
Le gouvernement place des anciens militaires en civil dans toutes les sociétés internationales. Leur
travail est de regarder, écouter, et rapporter ce qui se dit et se fait. Celui de l’Intercontinental ne se
cache pas d’avoir aussi le triste mérite de faire partie des “Escadrons de la Mort”, ces groupes
paramilitaires d’extrême droite dont la mission est d’éliminer les ennemis du régime.
Nous avions appris à notre arrivée que l’île au pied du Pain de Sucre à l’entrée de la Baie de
Guanabara est une prison politique et un centre de torture. Nous savons aussi que le 5ème étage
du Ministère de la Marine au centre-ville est un autre centre de torture. Mais Irene apprend de cet
agent quelles sont les nouvelles tactiques de nettoyage. Il n’est pas rare de trouver au petit matin
des rangées de corps d’hommes assassinés par une balle dans la tête, allongés soigneusement les
uns à côté des autres, et marqués du signe de l’Escadron de la Mort sur le front. Pour montrer qu’il
en fait partie, celui de son hôtel conserve des photos d’opérations de nettoyage dans le tiroir de son
bureau et il est content de les lui montrer.
Un Français que nous connaissons commet une erreur grave. Il se met à vendre de la marijuana sur
un trottoir près d’un hôtel de luxe où il fait concurrence à un policier. Il est arrêté et est condamné à
un an ferme. À sa sortie, il n’est plus le même. Il a le regard hagard et refuse de parler de ce qu’il a
enduré en prison.
La réalité est ce qu’elle est. On ne peut pas éternellement ignorer son existence ni l’effet qu’elle peut
jouer sur notre subconscient, et le spectacle continu des pauvres qui descendent des favelas pour
faire les poubelles des hôtels de luxe en plein jour est toujours aussi désolant.
Avant de partir pour mon périple de trois mois, une amie nous avait proposé de nous donner un ou
deux chatons siamois pur sang. Je m’y étais opposé parce que je ne voulais pas m’occuper
d’animaux domestiques tous les jours. Lorsque j’ouvre la porte à mon retour de voyage, la première
chose que je vois sont deux petites queues qui partent en courant. Irene les a appelées Mélusine et
Cléopâtre.
Comme je l’avais prévu dès le départ, je me retrouve de service pour leur donner à manger, les
promener sur la plage du Leme, et vider leur boîte de sable que je dois monter de la plage. Bien
évidemment, je m’attache moi aussi à ces deux chattes adorables qui grandissent rapidement.
176
Un matin avant de partir travailler à l’hôtel, je les cherche comme d’habitude pour fermer les portes
de la terrasse et les garder à l’intérieur. Mais elles ont pris l’habitude de se cacher dans des tiroirs
ou autres endroits difficiles à trouver et, comme je suis en retard, je ferme la porte et les fenêtres de
la terrasse pour partir rapidement. Je sais que Cléopâtre est à l’intérieur de l’appartement mais je ne
sais pas où Mélusine s’est cachée.
Quand je reviens en fin de journée, je me fais engueuler vertement par le gardien de l’immeuble car
Mélusine a failli lui tomber sur la tête. Elle s’est écrasée sur le trottoir à ses pieds en tombant de la
terrasse. Elle avait dû s’allonger au frais dans des plantes et je ne l’avais pas vue. Comme elle était
habituée à la terrasse, elle a probablement bondi sur le rebord et flashé sur un oiseau ou un insecte
de passage, perdu l’équilibre, et est tombée.
Je demande au gardien ce qu’il a fait de son corps, et il me dit que quelqu’un a tout de suite emporté
la chatte morte à la favela pour en faire le plat principal de son dîner familial.
Cette accumulation d’incidents déprimants pousse Irene à accepter un emploi de directrice des
ventes de la société Kontik qui ouvre un bureau à New York. Il nous faut prendre rapidement des
décisions importantes. Elle sait qu’elle ne s’y plaira peut-être pas et que son nouveau poste ne sera
peut-être pas le changement dont elle a besoin, mais il est tout à fait possible que tout s’y passe
bien et qu’elle y reste en permanence.
Je dois donc moi aussi faire un choix. Je suis presque arrivé à la période où je peux demander la
citoyenneté brésilienne, mais, puisque nous sommes mariés depuis assez longtemps aux ÉtatsUnis, je peux aussi faire la demande de visa de résidence permanente – la fameuse carte verte.
Nous en parlons beaucoup et décidons qu’elle peut partir faire un essai à New York et que nous
prendrons notre décision finale à la suite de cet essai.
Irene s’est liée d’amitié avec l’assistante administrative du Directeur Général de l’hôtel Nacional
voisin, Marlene Schwartz. Je connais Marlene depuis des années mais je n’avais aucune idée
qu’elle avait elle aussi envie de quitter Rio pour découvrir New York. Irene s’est donc maintenant
trouvée une alliée avec qui préparer son départ.
Nous n’avions pas eu récemment besoin de trouver un colocataire, mais il me faut maintenant en
trouver un jusqu’à ce que j’aille à New York avec Irene ou qu’elle revienne à Rio. C’est ainsi que
Serge Guitton apparaît dans ma vie. Il est cameraman de métier et travaille à son compte avec
plusieurs sociétés de production. Il emménage et ma vie est partagée entre mon travail au Rio
Othon Palace Hotel et mes amis français : Claude, Roland, et Serge.
Pendant qu’Irene tâte le terrain à New York, j’espère avoir une chance d’être promu à l’hôtel, mais
un concours de circonstance – et de favoritisme entre Portugais – fait que le plus jeune de notre
promotion est promu en premier. J’essaie de faire bonne contenance mais j’encaisse mal.
Deux incidents me font réfléchir sur ce que je suis en train de devenir à la suite de cette déception
professionnelle. En faisant ma tournée habituelle de l’hôtel, je trouve un employé de la réception
assis entre deux ascenseurs. Il a retiré ses chaussures et se repose. Je lui demande ce qu’il fait là.
Il est monté apporter quelque chose à une chambre mais ses chaussures lui font mal. Et pourquoi
ne s’est-il pas assis dans un couloir de service ? Parce que le tapis est plus confortable que le
ciment.
Je lui demande d’aller voir son chef à la réception et de lui dire que je l’ai envoyé pour lui expliquer
ce qu’il a fait. Pendant qu’il s’y rend, j’appelle la réception sur un téléphone de service, explique à
son chef ce qui s’est passé, et lui demande de donner trois jours de mise à pied à cet employé afin
que ceci ne se reproduise pas avec d’autres. L’employé apprend la sanction et, quand j’arrive, il me
remercie avec son sourire brésilien le plus désarmant car il va pouvoir ainsi profiter tranquillement
de trois jours à la plage pour se reposer. Il n’est pas habitué à porter des chaussures et il faut qu’il
s’y habitue petit à petit. La plage lui fera du bien.
177
Il quitte l’hôtel dans un état d’esprit plus serein que le mien, et ce travail est en train de me
transformer en l’homme que je n’ai jamais voulu être. Quand je le revois à son poste quelques jours
plus tard, il me sourit, me montre ses chaussures qui n’ont pas l’air de le gêner, et tout est bien qui
finit bien.
L’autre incident se passe avec une prostituée du quartier. Comme c’est le cas de tous les autres
hôtels de la ville, les professionnelles traînent sur le trottoir et accostent les clients. L’un d’eux vient
se plaindre qu’une de ces femmes l’a presque agressé et que l’hôtel ne devrait pas tolérer ce
racolage constant et embarrassant. Je sors avec lui, il me montre qui c’est, je vais lui parler, son
jules arrive, et il y a de l’eau dans le gaz.
Je retourne à l’hôtel avant que ça n’empire et, quand je veux rentrer chez moi en fin de journée, je
me fais huer dans la rue par un groupe de prostituées qui me traitent de tous les noms devant tout le
monde ... employés et clients ... et ceci me gêne profondément.
Peu de temps après, une très jolie Allemande m’invite à déjeuner car elle a besoin de me parler.
C’est une pute de luxe qui veut monter une affaire dans l’hôtel. Elle a besoin d’être protégée de
l’intérieur et me demande de l’aider contre d’importantes commissions. Je ne veux pas devenir
maquereau, et j’ai l’impression que mon navire est en train de couler.
Quelle image suis-je en train de donner de moi-même quand je me fais remercier par un employé
que j’ai licencié temporairement, que je me fais hué dans la rue par les putes du coin, et qu’une pute
de luxe m’offre un job d’associé-maquereau ?
L’arrivée de mon 30ème anniversaire remet aussi en question mon avenir à Rio. Je prends la
décision de tourner cette page tropicale et d’aller tenter ma chance à New York. J’aime cette ville.
Elle m’a toujours attiré, et il est temps que je relève le défi. Irene vient à Rio, nous allons au
Consulat américain et remplissons les formulaires.
Tout se passe bien et rapidement car ma demande est acceptée en trois mois. Je vends mes
disques, ma stéréo, ma Gibson, et l’ampli que mon ami Mark Seigel m’avait apporté de New York
durant une visite de deux semaines. Je fais aussi construire une grande boîte en bois dans laquelle
je mets tout ce que je ne pourrai pas emporter avec moi dans l’avion, et qui pourra m’être expédiée
par bateau lorsque j’aurai trouvé une adresse stable à New York.
Mes amis de Brazil Safaris & Tours me trouvent un groupe de touristes américains qui ont besoin
d’un accompagnateur. Le client accepte que je commence mon travail à Rio où le groupe de
touristes va venir pour le carnaval, puis nous irons à Buenos Aires, Lima, et Miami. J’ai six semaines
avant qu’ils n’arrivent, et je décide de faire un dernier voyage seul au Brésil. Claude prend ma
chambre, mais je peux laisser mes affaires dans l’appartement jusqu’à mon départ.
La Transamazonienne
Comme je ne suis pas allé aussi loin au nord durant l’été 1974, je choisis Belém comme destination
et décide d’improviser par la suite. Trois jours de route me font traverser les états de Minas Gerais
(Belo Horizonte), Bahia (Salvador), Piauí (Teresina), et Maranhão. Nous devons traverser la large
rivière du Tocantins et, pendant que le chauffeur avance le bus sur un groupe de petits bateaux à
moteur, je vois un autre bus qui se rend à Humaitá. Je connais ce nom en Amazonie mais je me
demande comment un bus au sud de Belém peut s’y rendre. Y a-t-il une autre Humaitá que je ne
connais pas ?
Je tape à la porte que le chauffeur ouvre. Il n’y a pas de passager, juste deux employés de la
compagnie et du matériel dans le couloir. Le chauffeur m’explique que lui et son collègue sont le
premier bus commercial qui va faire la Transamazonienne. Cette nouvelle route traverse le Brésil
d’est en ouest sur cinq mille kilomètres. Elle vient finalement d’être ouverte et c’est le premier bus à
la prendre pour s’assurer qu’elle est vraiment praticable pour le transport de passagers. Si je veux,
je peux venir avec eux mais ils ne peuvent pas me garantir d’arriver à destination.
178
Encore une aubaine que je ne peux pas laisser passer. Je dis à mon autre chauffeur que je change
de route, qu’il peut garder le reste de mon billet dont je ne peux plus me servir et le revendre à qui
bon lui semble, et pars à l’aventure sur la Transamazonienne. Je suis le seul passager sur le
premier bus qui va traverser le Brésil d’est en ouest !
La traversée des états du Tocantins et du Para jusqu’à l’énorme fleuve Xingú se passe sans aucun
problème. Nous passons du sertão aride à la forêt tropicale. Les petits ponts en bois commencent à
devenir problématiques. Par mesure de sécurité, je dois descendre du bus car ces ponts en bois
neufs semblent pourrir rapidement en jungle. Il faut choisir d’attendre soit de l’autre côté du pont soit
du côté du départ au cas où le pont s’écroule, mais tout se passe bien.
À la suite de la traversée du fleuve Tapajos au sud de Santarém – un grand port de l’Amazone entre
Manaus et Belém – nous entendons un bruit horrible et la boîte de vitesse rend l’âme. Bienvenue
dans l’État de l’Amazonas !
Je suis coincé au milieu de nulle part. La route est déserte et personne ne nous a dépassé en
direction d’Humaitá depuis deux jours. Les deux chauffeurs-mécaniciens s’affairent sur le moteur,
mais il faut changer la boîte de vitesse et ça risque de prendre plus d’une semaine avant que ce
problème ne puisse être réglé.
Un camion apparaît finalement venant de l’ouest. Ce n’est pas la bonne direction, mais c’est mon
billet de sortie. Mes chauffeurs lui font signe de s’arrêter et lui explique la situation. Il va à Santarém
et peut m’emmener ... sur l’arrière de son camion de transport de vaches car sa cabine est pleine.
Je passe 24 heures calé au-dessus des vaches à l’arrière de la cabine qui me protège du vent, de la
pluie, et des insectes ... et, tant que nous avançons vite, je n’ai pas à renifler l’odeur de la bouse
fraîche que les passagères laissent tomber à leurs pieds.
Je descends près de Santarém et prends un taxi pour un hôtel du port. La pluie tombe à flots, et les
rues ruissellent d’eau en descendant les collines vers l’Amazone.
Je trouve facilement une cabine sur un bateau qui m’amène à Manaus. J’ai l’impression qu’une
éternité s’est passée depuis le jour où j’y ai moi-même tapé mes propres documents sur une
machine à écrire du bureau de l’immigration.
Tôt le matin, je traverse l’Amazone et cherche un moyen de transport pour descendre sur Porto
Velho, la capitale de l’État de Rondônia après l’Amazonas. Je trouve un camion qui me prend à
l’arrière encore une fois. Nous roulons rapidement car cette route est la seule pavée de toute la
région – et cette nouvelle technologie doit faire ses preuves en jungle avant de voir si elle mérite
d’être étendue.
Je m’endors au soleil et mon visage cuit pendant 3 heures. Je suis rouge au réveil mais je n’ai pas
mal. Nous arrivons à Humaitá – où j’aurais dû être depuis une semaine si la boîte de vitesse du bus
n’avait pas cassé – et prends un bus pour Porto Velho où je dors pendant 24 heures de suite. Je
suis réveillé par le haut-parleur de la place du centre-ville, et me trouve dans une chambre d’hôtel
où je ne me rappelle même pas être entré.
Je prends une douche et sens que la peau de mon visage est prête à tomber comme un masque.
J’ai peur de m’écorcher vif et n’y touche pas. Je prends mon sac et vais à la gare routière pour
prendre un bus en direction de Cuiabá dans l’État du Mato Grosso. Les enfants rigolent quand ils
voient ma tête.
La route n’est plus pavée. Au sec, nous roulons dans la poussière, mais nous patinons dans la boue
quand il pleut. Plus nous avançons, pire c’est. Il nous faut souvent sortir du bus et le pousser pour
monter les petites collines quand il vient de pleuvoir. Si la boue est trop glissante, il faut attendre que
la boue sèche au soleil – ce qui peut prendre des heures.
179
Dans le Mato Grosso, la situation devient franchement horrible. Des kilomètres de route sont
devenus des crevasses pleines de boue. Des dizaines de camions y sont coincés. On ne voit même
plus leurs roues et ils ont l’air d’être pliés dans des formes grotesques. Le seul moyen de sortir de
ces crevasses est de payer pour se faire tirer par les tracteurs du bord de la route – ce que
beaucoup de chauffeurs ne veulent plus faire si la situation doit se répéter après quelques
kilomètres. Il y a même un camion de la poste, et je plains les gens qui attendent leur courrier.
Nous sommes tirés de ces bourbiers par des tracteurs à trois occasions, et je commence à craindre
de ne pas être de retour à Rio à temps pour rencontrer mon groupe de touristes. Mais la situation
s’améliore lorsque nous arrivons près de Cuiabá, et je souffle un grand coup.
Je reviens à Rio deux jours avant le carnaval, vais à deux fêtes de clubs privés, rencontre mes
touristes, les emmène au défilé du mardi soir sur l’avenue Rio Branco (mon 5ème et dernier
carnaval d’affilée) et fais mes adieux à l’appartement où j’ai vécu deux ans et demi ainsi qu’aux amis
que je ne reverrai peut-être plus jamais.
Lorsque nous atterrissons à Buenos Aires, un de mes touristes s’avère être citoyen d’un pays du
Moyen Orient et immigré aux États-Unis où il est titulaire d’une carte verte de résidence
permanente. Mais il lui faut un visa d’entrée qu’il n’a pas pour l’Argentine – et vraisemblablement
aussi pour le Pérou. Ceci me rappelle mon groupe d’avocats algériens en Californie qui n’avaient pu
entrer au Mexique avec leurs collègues français en septembre 1971. Il lui faut retourner à Rio, se
procurer tous les visas nécessaires pour le reste du voyage, et rejoindre le groupe par la suite – où
que nous soyons.
J’appelle Byrinho, lui explique la situation, et mets le brave homme dans un avion pour Rio. La visite
de Buenos Aires se passe bien et nous dînons dans un restaurant avec spectacle de tango après le
dessert. J’apprécie la différence entre mes voyages seul sans argent, et ces randonnées de luxe où
tout est organisé sans que l’on ait besoin de se préoccuper de quoi que ce soit. Mais même si ce
confort est agréable, rien ne peut me faire regretter mes aventures que l’argent ne peut pas acheter.
Le touriste sans visa nous rejoint à la fin de notre séjour à Buenos Aires. Je vais le chercher à
l’aéroport. Il ne blâme personne et semble s’être bien diverti durant ses deux nuits seul à Rio.
Buenos Aires sera pour une autre fois !
À Lima, l’agence locale offre un tour d’une journée à Cuzco en avion. Le prix est bon marché et tout
le monde l’achète. Il faudrait que je paie pour y aller avec eux, et je décide de rester seul au calme.
Je vais voir l’hôtel où j’étais resté durant l’été 1975 ainsi que le restaurant de Gisele. L’hôtel n’a pas
changé, mais Gisele n’est plus là. Le concierge pense qu’elle est morte. Ceci me rend triste. Giselle
m’avait aidé, et je lui souhaite une tranquillité éternelle.
De Lima, l’avion fait étape à Guayaquil pour faire le plein, et nous arrivons à Miami tôt le matin. Je
présente mon enveloppe scellée par le Consulat américain de Rio à l’agent de l’immigration, et suis
emmené dans un bureau spécial où j’attends patiemment que le processus suive son cours. J’en
sors relativement rapidement avec ma carte verte, achète un billet pour New York, et appelle Irene
pour lui confirmer que tout s’est bien passé et que je devrais arriver en début d’après-midi.
Le taxi de La Guardia à Manhattan suit la bretelle du Triborough Bridge. Manhattan est à gauche, de
l’autre côté de l’East River. New York, la grosse pomme, ma nouvelle résidence, et ma nouvelle
vie ...
Je suis en train de tourner une page importante. La neige commence à tomber.
Je m’arrête devant l’immeuble d’Irene à Lincoln Center, au coin de la 66ème rue et de Columbus
Avenue. J’ai trois valises, quatre sacs, mille dollars, et ma carte verte. Tout ce qu’il faut pour
réussir !
180
1977 – 1978
L’arrivée à New York
Irene habite dans le même immeuble que Marlene Schwartz que je n’ai pas vue depuis l’époque de
Brazil Safaris & Tours lorsqu’elle travaillait au Nacional. Nous nous rencontrons le soir car Irene et
elle se parlent souvent. Marlene et moi sommes donc deux immigrants de nationalités différentes
venus du Brésil à la même époque, et nos conversations nous réconfortent – nous avons plein
d’incertitudes au sujet de nos nouvelles vies.
Irene travaille tous les jours à son bureau de Kontik situé dans un immeuble moderne de la 57ème
rue et Park avenue. Nous sommes au début du mois de mars et il fait encore froid. Cet hiver est
exceptionnellement rude, et les journaux brésiliens le mettent même à la une en montrant des
photos de tuyaux d’eau gelés et éclatés à l’intérieur d’appartements new-yorkais.
Je vais voir le défilé annuel des Irlandais pour la St. Patrick le 17 mars, et il fait vraiment froid. Je
verrai même de la neige en mai ...
Irene en a assez de ce temps frileux et enneigé. Elle ne s’y attendait pas en venant de Rio, et le
temps clément lui manque. Elle a eu la crève durant des semaines et elle commence à déprimer.
Janice travaille au bureau des ventes de la compagnie hôtelière Intercontinental et je la rencontre
pour parler d’une affaire qu’elle met sur pied avec son mari. Ils ont acheté une Rolls Royce qu’ils
louent avec chauffeur aux exécutifs en voyage d’affaires. Elle me propose de travailler avec eux car
ils ont toujours besoin de chauffeurs, mais je ne suis pas vraiment intéressé.
Nous avançons en parlant le long de Central Park South et admirons les nouvelles feuilles qui
commencent à pousser sur les branches. Le printemps montre finalement le bout de son nez. Un
clochard essaie de couper les pousses avec une paire de ciseaux minuscules. Il est très en colère
car il n’arrive pas à enrayer la croissance de la nature. J’espère que ce n’est pas ce qui m’attend à
la longue !
Anne Pargoud a passé plusieurs années à New York en travaillant aux Nations Unies. Elle s’est
mariée, mais son mariage bat de l’aile. Je l’appelle et elle me dit qu’elle est prête à rentrer à Paris
dans les jours qui viennent sans même en parler à son mari. Nous allons voir la nouvelle version du
film “Le Salaire de la Peur” avec Roy Scheider qui me rappelle la jungle amazonienne et l’Amérique
Latine que j’aie connues, ainsi que mon ami Alain Giovanetti qui projetait un extrait d’une pellicule
du film original sur le mur de sa chambre au Square de Clignancourt tout en jouant “Rock Around
The Clock” de Bill Haley sur un tourne-disque minuscule.
181
Anne retourne en France et disparaît de ma vie une fois de plus. Avant de partir, elle me donne les
coordonnées de Rosanne, une de ses collègues à l’ONU que je rencontre en espérant qu’elle
pourra m’aider à y trouver du travail. J’obtiens un rendez-vous au bureau du personnel, mais ma
candidature est refusée parce que les quotas éliminent les Français pour faire place aux candidats
du tiers monde.
J’ai brusquement mal à une dent et Janice me recommande un dentiste. Lorsque je m’assois dans
son fauteuil, il regarde ma bouche et son expression tourne à la surprise. Il me demande d’attendre
un moment et va chercher tous les collègues de son cabinet pour leur montrer ce qu’il a trouvé.
Lorsque j’étais à Rio, ma dentiste, Dra. Claudyr, avait remplacé toutes mes couronnes avec de l’or.
Le prix était raisonnable et c’était mieux que de garder les vieux amalgames dentaires au mercure
soi-disant toxiques. Ces dentistes américains n’en reviennent pas de voir autant d’or dans une
bouche alors qu’ils ne se servent plus du tout de métaux.
Puisque je pars de zéro, je me dis que c’est une excellente opportunité pour essayer de m’insérer
dans l’industrie de la musique qui m’a toujours attiré. Mais je ne sais pas vraiment où commencer.
Je vais à SIR Records sur la recommandation d’un ami, mais ils n’ont rien pour un novice comme
moi. Je n’ai aucune expérience dans ce milieu et je n’ai donc rien à leur offrir.
Marlene travaille à Exprinter, une ancienne agence de voyages pour les ventes en gros. Leur
spécialité est la vente de croisières, mais ils essaient de se diversifier dans les voyages de groupes
en Amérique Latine. Comme Marlene vient de trouver un autre emploi mieux rémunéré, elle m’invite
à la remplacer. Son ancien patron est content de trouver un remplaçant immédiatement disponible
sans avoir à chercher ailleurs, et il m’engage sur le champ.
J’apprends à démarcher les agences de voyages de Manhattan et des grandes banlieues proches.
Je demande à Pierre Meslin – le manager new-yorkais de la compagnie aérienne brésilienne VASP
qu’Irene m’avait présenté au Rio Othon Palace Hotel – de m’aider à faire des suggestions de
marketing à mon patron. Dans la foulée, Pierre et moi commençons à nous voir plus souvent.
Pierre habite à Long Island où il vit le “rêve américain” traditionnel. Il a acheté une maison à Dix Hills
avec Jane, son épouse anglaise, et ses deux enfants. Je lui rends visite le week-end et nous allons
pêcher sur son bateau à Long Island Sound. Pierre est un grand amateur de pêche, mais il aime
aussi se rendre tôt sur la plage durant l’hiver pour ramasser des huîtres, moules, et palourdes qu’il
garde au froid dans des seaux sur son perron. Entre ces fruits de mer et ce que nous pêchons, il y a
toujours de quoi préparer des repas succulents.
Il s’est lancé dans la recherche de métaux précieux avec son détecteur, et trouve beaucoup de
bijoux en or, pièces anciennes, et vieux souvenirs. Pierre est aussi un grand amateur de la musique
de Pink Floyd, et nous écoutons ensemble leur dernier album, “The Wall”.
Irene décide de quitter Kontik et de prendre quelques semaines sabbatiques en Floride avec son
amie Palmyre qui s’occupe des Relations Publiques du Club de Régine à New York. Mon travail à
Exprinter ne me plait pas et je quitte cette société. Au lieu d’aller en vacances en Floride, je préfère
faire un voyage en Californie et voir ce que San Francisco, Los Angeles et San Diego ont à offrir.
Ceci nous permettra de comparer nos impressions et de prendre une décision finale.
Irene ne renouvelle pas le contrat du loyer de son appartement à Lincoln Center, et il me faut
maintenant en trouver un. Une amie de Serge Guitton, qu’il m’avait présentée avant mon départ de
Rio, m’avait donné ses coordonnées. Carina a loué un appartement dans le même quartier sur
Riverside Drive et la 84ème rue qu’elle quitte alors qu’il reste un mois de loyer payé qu’elle ne va
pas utiliser. Je suis donc le bienvenu pour y habiter gratuitement jusqu’à l’expiration de son contrat.
Encore une aubaine qui me donne un mois de réflexion tranquille. Carina a une entreprise de
véhicules qu’elle loue aux photographes et maisons de productions professionnelles qui s’en servent
pour leurs mannequins et leurs bureaux itinérants. Ses chauffeurs sont syndiqués avec les
Teamsters – le syndicat le plus puissant de la profession – et Carina œuvre dans la sphère
182
supérieure de sa profession. Je ne peux lui être utile en aucune façon, et n’ai pas particulièrement
envie de devenir chauffeur professionnel.
Le mois chez Carina passe vite. Les couchers de soleil sur le New Jersey de l’autre côté de
l’Hudson sont spectaculaires. Le seul petit inconvénient est que cet appartement est au rez-dechaussée, et que j’entends les gens passer dans la rue comme s’ils traversaient mon salon en
personne. Mais je m’y fais rapidement.
Je n’arrive pas à trouver un appartement bon marché et je prends une chambre à la semaine au
Latham, un hôtel de la 28ème rue et 5ème avenue. En triant mes papiers, je retrouve le numéro de
téléphone de l’amie d’une amie de Serge Guitton qui était passée le voir à Rio en même temps que
Carina. Je l’appelle, vais la voir chez elle, l’emmène dîner, et elle m’apprend qu’une de ses amies a
un appartement dont le contrat de location va expirer dans 6 mois, qu’elle veut partir, et qu’elle
pourrait être intéressée de me le laisser si je la paie tous les mois.
Je vais voir l’appartement à la 77ème rue et 2ème avenue. Jill y habite depuis plusieurs années
mais elle veut partager un appartement plus grand du côté ouest de Manhattan avec une amie qui
s’occupe de productions théâtrales.
Jill vient d’une famille nombreuse d’une petite ville de campagne en Virginie-Occidentale où son
père – originaire du Bronx à New York – est Vice Président de la compagnie du gaz. Il est venu
travailler comme ingénieur, s’est marié, et est resté. Elle a 5 frères et sœurs qui vivent dans
différents États, et ses parents vivent toujours dans la grande maison traditionnelle du sud digne de
films comme “Autant en emporte le vent”.
Elle travaille dans la commercialisation du coton, une industrie en déclin. La traditionnelle récolte du
coton est fondamentale dans les États du sud, mais les textiles sont fabriqués à meilleur prix en Asie
avec un mélange de coton et de produits synthétiques. Beaucoup de villes du sud voient leurs
usines fermer, et les champs de coton sont reconvertis en d’autres cultures, comme le tabac ... une
autre industrie en déclin. L’emploi de Jill est constamment menacé par les réductions d’effectifs.
Je peux attendre à l’hôtel qu’elle emménage avec son amie à la fin du mois, mais elle me propose
de venir partager son appartement jusqu’à son départ. Ceci me fait faire des économies et me
stabilise mais, à la fin du mois, son amie change d’avis et décide de rester seule chez elle – ce qui
force Jill à rester également chez elle.
Ce qui devait arriver arrive, et nous décidons de rester ensemble. Je ne peux savoir à ce moment
que ceci est le début d’une relation de 9 ans.
Avec Jill Boekell dans l’appartement de la 77ème rue ;
photo prise en haut du World Trade Center pour notre carte de vœux de 1977
183
Loïc m’appelle de San Francisco où il essaie de refaire sa vie et me dit que Luc, un de ses amis de
Paris, va passer avec son épouse Brigitte et leur jeune fille. Il me demande de les rencontrer et de
les aider. Luc est agent de voyages, et Jill accepte de les héberger quelques jours. Je les emmène
chez nous en métro, et leurs têtes en disent long quand ils voient les wagons entièrement couverts
de graffitis ... aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.
J’emmène Jill voir le concert de Pink Floyd au Madison Square Garden le 3 juillet. C’est la veille de
la fête nationale et des spectateurs ont apporté des pétards. L’album “Animals” est le disque de
l’année et les concerts en font la promotion. Un énorme cochon gonflable suspendu à un câble
traverse l’arène au-dessus de la tête des spectateurs dont certains jettent des pétards en l’air pour
essayer de le détruire. Heureusement, le cochon est trop haut et personne n’y arrive.
L’Amérique du Nord par le sud
J’achète un billet d’avion et me retrouve à l’aéroport de San Francisco où Kathy Kaltenbach et Loïc
m’attendent. Je ne les ai pas vus depuis mon départ de Paris six ans plus tôt et nous avons
tellement de choses à partager sur l’évolution de nos vies.
Kathy et Laurent ont divorcé et elle est partie de Paris pour retourner dans la ville de sa jeunesse.
Loïc a beaucoup voyagé en Inde, au Népal et en Thaïlande, mais il est venu à San Francisco pour
essayer de refaire sa vie. Comme il n’a pas de visa de résident permanent, il fait des crêpes pour un
restaurateur français qui lui a promis de le sponsoriser pour sa carte verte si Loïc lui développe son
business de crêpes.
Le problème que Loïc va malheureusement rencontrer est que certains Français installés en
Amérique – principalement dans la restauration et la vente des vins – ont tendance à exploiter leurs
concitoyens en leur faisant des promesses qu’ils n’ont aucune intention de tenir. Plusieurs milliers
de crêpes plus tard, Loïc se rend compte qu’il est en train de se faire avoir, qu’il travaille illégalement
pour un breton qui l’exploite sans remords, et qu’il n’aura jamais sa carte verte de cette façon.
Loïc devient amer et perd toutes ses illusions. Il ne s’en remettra jamais complètement. Le fait que
j’ai obtenu ma carte verte n’arrange rien, car il se sent désavantagé : mes choix semblent me réussir
alors que les siens l’entraînent dans une vraie galère. Personnellement, et surtout après mon
expérience californienne de 1969-1970, j’ai toujours évité ce genre de galère pour être en règle visà-vis des visas.
La double comparaison de nos visas et de nos emplois déstabilise notre ancienne amitié déjà
fragile. Nous ne nous étions pas vus depuis 6 ans et, au lieu de continuer de vivre en routard, je me
suis inséré dans la société à laquelle j’étais confronté – que ce soit en jungle amazonienne, à Rio,
ou maintenant aux États-Unis – car, même si je suis actuellement à la recherche d’un emploi et
d’une direction stable, je le fais sans me retrouver à poil vis à vis de l’immigration.
Kathy est très curieuse de mon expérience en Amérique Latine. J’ai pris un chemin radicalement
différent de celui de nos amis qui sont allés vers l’est, l’ouest ou en Afrique puisque personne
d’autre de notre groupe n’est allé en Amérique Latine. Je leur explique qu’il existe une communauté
française d’expats dans chaque grande ville mais que ceux qui ont choisi cette voie ne sont en effet
pas très nombreux. Je suis donc le seul de notre groupe à y avoir vécu sans pour autant que ce soit
le résultat d’un choix délibéré. C’est ce qui m’est arrivé sans que je l’aie consciemment cherché ou
planifié.
Kathy nous emmène à un concert de Hot Tuna au Theatre 1839 le 5 août 1977. Ceci me rappelle
les bons jours de Jefferson Airplane au Fillmore West de 1969 et 1970. Le concert est enregistré et
sort sur l’album “Double Dose” quelques mois plus tard. Après le concert, nous allons rendre visite à
une de ses amies artistes peintres chez qui elle me laisse pour la nuit. Je suis content de revoir San
Francisco.
184
Dans le bus pour Los Angeles, je suis assis à côté d’une jeune Danoise qui me rappelle un peu
Minnie. Elle a 19 ans, vit à San Francisco avec ses parents, et veut découvrir Disneyland – le
premier parc Disney ouvert à Anaheim près de Los Angeles en 1955. Nous arrivons à la gare
routière de Los Angeles, et je lui propose de partager une chambre d’hôtel en lui garantissant une
conduite respectueuse de ma part.
Les hôtels de cette partie de la ville sont pourris mais nous n’avons pas le choix. Deux petits lits sont
installés au milieu de la chambre désolée où est allumée une lumière fluorescente d’une couleur
blanc hôpital. Sur le mur, deux colonnes de cafards montent et descendent comme des fourmis. Je
tire les lits au milieu de la chambre et nous nous endormons avec la lumière allumée.
Au matin, nous n’osons même pas entrer dans la salle de bain et prenons le bus pour Anaheim. À
Disneyland, nous faisons un brin de toilette dans les WC grandioses et propres. Je suis content
d’être de retour dans ce parc sans groupe de touristes. Je peux finalement m’amuser à mon gré.
Nous adorons le petit train de visite à la caverne des pirates, et les montagnes russes de Space
Mountain. En fait, nous refaisons la queue de 45 minutes à Space Mountain immédiatement après
notre premier voyage pour être certains d’être assis aux deux premiers rangs afin de prendre les
sensations de plein fouet.
À notre retour à Los Angeles en fin de journée, la Danoise prend son bus de retour pour San
Francisco et je rencontre Wendy Hart pour boire un verre. J’avais connu Wendy à Rio lorsqu’elle
était guide pour Brazil Safaris & Tours et qu’Irene et moi lui avions offert l’hospitalité pendant un
mois alors qu’elle s’était retrouvée à la rue. Je ne sens plus du tout en elle ce qui nous avait
rapprochés à Rio, et je lui souhaite une bonne continuation. C’est fou ce que les gens changent
quand ils rentrent chez eux !
À San Diego, je me rends au bureau de Brazil Safaris & Tours où Randy Snapp a maintenant
installé le bureau de ventes de la société. Le business a changé et les groupes incentifs ne sont plus
aussi populaires. Il lui faut donc réinventer la roue et alimenter la machine qui fait vivre ses associés
à Rio. Il me surprend en me proposant un emploi où je peux commencer immédiatement. J’avoue
être intéressé car ceci pourrait peut-être aussi intéresser Irene. Je lui promets une réponse dès mon
retour à New York.
Son assistante m’emmène prendre une douche chez elle. Je suis très tenté de lui proposer
d’économiser de l’eau en prenant une douche ensemble, mais je sais que ça produira des résultats
néfastes si je reviens avec Irene travailler au bureau de Randy. Je prends donc une très longue
douche seul.
Je reviens à New York en bus Greyhound en prenant la route du sud. Je me rappelle très bien la
première partie que j’avais faite de ce parcours durant l’automne 1969, et me demande comment
ces 8 années ont pu passer si vite. Le Texas est long et plat et il faut près de 24 heures pour le
traverser. La nourriture change de condiments au fur et à mesure que l’ouest disparaît dans le
rétroviseur.
Lorsque le bus arrive à la gare routière de Memphis dans l’État du Tennessee, le chauffeur annonce
qu’Elvis Presley vient de mourir et que Greyhound honorera les billets de ceux qui veulent s’arrêter
pour ses funérailles. Je préfère éviter le cirque populaire et continue mon voyage, mais je ne peux
m’empêcher de réfléchir à cette coïncidence qui m’a placé à Memphis ce jour-là.
Je vais du Tennessee à la Virginie, puis à Washington DC, et je rentre à New York. J’appelle Irene
pour lui parler de San Diego, mais elle a déjà trouvé du travail à Miami où elle se plait et où je suis le
bienvenu pour la rejoindre. J’ai besoin de changement après 6 ans d’Amérique Latine, et la Floride
et la Californie me rappellent l’atmosphère de Rio sans la poésie carioca. Par contre, je suis très
attiré par New York qui me séduit de plus en plus.
185
Worldways / Hawaiian Holidays
Je décide donc de rester à New York et donne ma réponse à Irene en lui disant que nous pourrons
refaire le point plus tard et comparer nos impressions. J’appelle Randy et le remercie de son offre à
San Diego.
Susan Hastings, l’agent de voyages qu’Irene et moi avions bien connue à Rio, m’invite à travailler
pour son département de groupes à Worldways / Hawaiian Holidays car elle en a plusieurs
importants qui vont bientôt arriver d’Europe pour visiter les États-Unis. Elle me donne un bureau
dans son département, et j’ai trois mois devant moi.
Lorsque ces trois mois se terminent, la société m’offre de passer au département de réservations de
Hawaiian Holidays. J’apprends à répondre au téléphone aux questions des agents de voyages du
pays entier sur les détails des destinations de leurs clients qui achètent des vacances en groupe à
Hawaii. Ma patronne, Andrea Goldstein, est une femme belle, aimable et ... stricte. Elle conduit son
département à la baguette, et tout le monde travaille dur pour produire des rendements profitables.
Mon premier achat est une guitare électrique Fender Stratocaster de 1974, et un ampli
Rickenbacker. Je retrouve mon ami Mark Seigel et nous louons un studio pour jouer ensemble.
Mark joue de la basse et il amène son ami Chris Smith que j’avais rencontré lors d’un passage
rapide à New York en décembre 1969. Rien de bien ne sort de cet essai musical, mais Chris et moi
nous entendons musicalement et je lui rends visite dans son appartement sur la 81ème rue et
Columbus Avenue où nous aimons jouer ensemble des morceaux des Rolling Stones. Nous avons
une entente musicale à la Keith Richards (moi) et Mick Taylor (lui), et j’aime son jeu de guitare
“slide” qu’il pratique en glissant une éprouvette en verre sur les cordes de sa Les Paul. Nous aimons
jouer du blues et du rock pour le plaisir.
Je suis surpris de voir combien de gens passent par New York en peu de temps. Tom Marohn est le
vice-président d’une société en charge de la construction d’hôtels de luxe pour des chaînes
américaines dans le monde entier. Irene et moi sortions souvent avec lui à Rio. Nous nous parlons
souvent au téléphone depuis qu’il est revenu à son bureau de Phoenix en Arizona, et il passe me
voir chez moi lorsqu’il est en voyage d’affaires à New York.
Marco Aurelio est le directeur des ventes du Rio Othon Palace Hotel où je l’ai bien connu. Il
m’invitait chez lui et à différentes fêtes brésiliennes où je jouais des chansons de Bob Dylan, des
Beatles et des Rolling Stones à des gens qui étaient plus habitués à entendre de la samba, et pour
qui j’étais donc une curiosité. Marco est en voyage d’affaires à New York et je lui rends visite dans
sa chambre d’hôtel. Nous parlons du nouvel album des Rolling Stones, “Some Girls”, dont j’aime
beaucoup l’énergie, mais lui pense que les Rolling Stones sont finis et que cet album en est la
preuve. Tellement de gens m’ont dit la même chose depuis 1964 que je ne prête pas attention à ses
propos.
Donald Whyte, l’ancien guide de Brazil Safaris & Tours qui voulait aller en Amazonie avec sa sœur
pour chercher des diamants dans la boue des rivières, et qui m’avait invité avec Irene chez ses
parents à Petrópolis, a fait d’énormes progrès commerciaux. Après avoir quitté BS&T, il a acheté
une goélette pour commencer le premier service régulier de tours en bateaux dans la Baie d’Angra
dos Reis. La cachaça y coulait à flot puisqu’il avait un bar de caipinrinhas ouvert à bord, et Gérard
Debellemanière, un ancien guide français de BS&T, l’avait rejoint dans cette aventure. Donald est
devenu l’un des exécutifs d’American Express, et je vais le voir dans sa grande suite à l’Hôtel Plaza
durant l’un de ses voyages d’affaires.
Je rencontre Betty par hasard devant le Plaza Hôtel. Betty s’était liée d’amitié avec Irene lorsqu’elle
travaillait comme standardiste au Rio Sheraton. Par la suite, elle avait loué notre deuxième chambre
à coucher pendant trois mois. Elle est maintenant mariée et est en ville avec son mari pour essayer
de développer un concept d’affaires à New York. Nous dînons ensemble et il essaie de m’intéresser
à son entreprise, mais je ne peux pas me permettre de travailler pendant des mois sans salaire à
développer une affaire qui n’a aucune garantie de succès sur un marché que je ne connais pas.
186
Jeff, l’ancien soldat de la marine chez qui j’étais resté dans le quartier de Mission et Ocean à San
Francisco en 1969-1970, m’appelle du George Washington Bridge. Il vient de traverser le continent
en stop et passe me voir brièvement.
Barbarella, une sœur cadette de Jill, arrive aussi en stop de l’ouest des États-Unis. Elle a traversé le
pays avec son chien Ajax, un grand chien blanc de la taille d’un berger allemand. Elle et Ajax
passent une semaine avec nous, et rentrent en stop.
J’avais rencontré Patrick Euvrard à Rio par l’intermédiaire de Serge Guitton dont la sœur est
hôtesse de l’air sur des longs courriers d’Air France. Patrick est chef de cabine de première classe
et représentant syndical. Il m’appelle quand il vient à New York et descend dans l’hôtel où la société
loge le personnel au centre-ville.
Je retrouve la trace d’Axel et Marlene de Tristan qui sont revenus de Rio et retournés à Washington
DC où elle a repris son ancien emploi à la Banque Mondiale, et où il commence une carrière
administrative pour le gouvernement américain. Jill et moi allons les voir un week-end. Ils habitent
dans une très jolie petite maison historique au bord d’un parc de Georgetown.
Marlene et Axel de Tristan à Washington, DC en juillet 1978
Mon père vient à New York avec Marie-Jeanne, la fille de son mariage avec Claudine. Marie-Jeanne
a 7 ans et s’amuse comme une folle quand le conducteur lui laisse tirer la corde de la sirène du train
d’une visite guidée dans des vieilles rames de métro qui nous emmènent jusqu’à Far Rockaway.
Nous allons rendre visite à la famille Ochrim à Hartford. Mon père s’est toujours bien entendu avec
eux, et les parents d’Irene l’adorent. Durant l’après-midi, un orage catastrophique passe sur New
York et vient dans notre direction. Il fait nuit en plein jour. Des éclairs répétés s’abattent sur les
centrales électriques et coupent le courant de la ville de New York et de ses banlieues. Les lignes
prioritaires remises en marche permettent aux trains d’avancer au ralenti, et le voyage de 4 heures
en prend 15 pour revenir à New York au petit matin.
Je rentre de Penn Station à pied. Nous avons de l’électricité parce que nous sommes sur la même
ligne que l’Hôpital de Lennox Hill, mais nos voisins d’en face n’en ont pas pendant 24 heures. Des
gens sont bloqués dans les ascenseurs, il n’y a plus d’eau courante dans les toilettes et les cuisines
car les pompes ne peuvent pas monter l’eau jusqu’aux réservoirs des toits, les feux rouges sont
éteints, il n’y a pas de métro, la climatisation ne marche pas durant ce temps chaud et moite, le
pillage est général dans le nord de la ville, etc.
Comme nous avons de l’électricité, j’écoute la radio et entends une publicité pour apprendre
comment devenir animateur de radio. Je note le numéro de téléphone et appelle la société pour
m’inscrire quelques jours plus tard aux cours de formation. J’apprends ainsi à devenir animateur de
programmes radiophoniques tout en étant mon propre ingénieur du son.
187
Je produis pendant six mois mes programmes hebdomadaires d’une demi-heure qui doivent tous
avoir un pourcentage précis de thèmes musicaux, d’informations générales, et de commentaires
personnels. J’enregistre sur magnétophone à bobines avec deux tourne-disques, un micro, et
plusieurs lecteurs de bandes. Il me faut contrôler les sources d’enregistrement en direct tout en
parlant au micro. La société insère ensuite mon programme avec ceux de mes collègues, et le
montage passe sur diverses stations radio des États-Unis dans une série connue sous le nom de
“Kaleidoscope”.
Ce programme de formation est excellent d’un point de vue technique mais, comme il n’offre ni
placement ni formation d’affaires, personne ne trouve de travail à la fin du stage, et mes collègues
sont frustrés. J’en ressors avec d’excellentes bandes démo dont je ne sais quoi faire et que je garde
dans une boîte chez moi.
Andrea Goldstein m’amène à Pittsburgh dans l’État de l’Ohio pour une convention professionnelle,
et elle m’envoie régulièrement rendre visite aux agents de voyage de la région. Nous allons aussi à
une autre convention à Hartford dans le Connecticut. Comme je semble répondre à ses demandes,
je suis transféré dans l’agence de voyages de la société Worldways pour établir un pont entre le
département de ventes en gros et le département de ventes au détail. Buddy Gladstone, mon
nouveau patron, est très sympa et il s’entend bien avec Susan Hastings qui m’avait introduit à sa
compagnie 6 mois plus tôt.
Le hasard veut que Marlene Schwartz travaille pour une société située au même étage que l’agence
de Worldways. Nous nous voyons devant l’ascenseur et elle me dit combien il lui semble étrange
qu’Irene nous ait amenés ici tous les deux de Rio et que, maintenant qu’elle et moi y sommes
installés, Irene soit partie vivre en Floride.
Jill m’invite à aller chez ses parents en Virginie-Occidentale pour le long week-end du Labor Day qui
marque la fin officielle des vacances d’été début septembre. La famille est presque au complet et
nous campons près d’une rivière dans un énorme véhicule de récréation. Je fais du “tubing” pour la
première fois. Nous descendons la rivière, assis dans d’énormes chambres à air de pneus de
camions, et dérivons dans la forêt au gré du courant. C’est bien quand il y a assez d’eau, mais
quand le niveau est au ras des rochers, il faut faire gare à ses fesses.
La petite ville de Weston souffre énormément de la crise économique qui sévit de façon générale
dans cette région montagneuse de la Virginie-Occidentale, la Virginie et le Kentucky. La rue
principale ne s’étend que sur 4 pâtés de maison avec quelques magasins et deux bars. Un panneau
à l’entrée du premier bar indique clairement que l’entrée est strictement, positivement, et
absolument interdite aux femmes.
J’entre. Les six trous de la table de billard sont bouchés avec des paquets de cigarettes pour que
personne n’ait à remettre de l’argent dans la boîte à sous. Mais le plus beau, c’est le vieux flipper
Gottlieb – “It’s more fun to compete” – à gauche du bar enfumé où sont assis trois types qui
m’observent avec beaucoup de curiosité. Je commande une bière et leur dis bonjour. Ils m’ignorent.
Je mets la pièce dans le flipper et pense aux vieilles machines d’antan au café Nord-Sud, Place
Jules Joffrin. Cette machine originale du début des années 60 marche à merveille et est très bien
entretenue.
Nous allons dans les montagnes du Kentucky pour acheter du “moonshine” dans des pots de verre.
Le moonshine est un alcool illégal avec une très forte teneur en alcool distillé de pommes de terre,
de blé, de riz, et autres fruits et légumes. C’est l’alcool produit dans les films sur la Prohibition où,
quand il était mal fabriqué, il tuait les gens ou les rendait aveugles. La qualité est excellente ici, mais
il est toujours vendu sous le manteau ou dans des petits magasins discrets. Le pot n’a pas
d’étiquette, le liquide est transparent, et il a très bon goût.
Nous retournons à Weston pour Noël, et j’assiste à une vraie réunion familiale traditionnelle du sud.
La mère de Jill est d’origine germanique et hollandaise, et ses ancêtres sont venus à la fin du
18ème siècle. Cette sudiste est fière de l’être, et elle me raconte des histoires que sa grand-mère lui
188
racontait quand elle était petite au sujet de la guerre de sécession du temps où ces fichus yankees
coupaient les tétines des vaches pour que les sudistes n’aient pas de lait.
Les parents de Jill Boekell, elle, et moi
en camping dans les montagnes de Virginie-Occidentale en septembre 1977
Elle me fait penser aux histoires que ma grand-mère me racontait sur la Première Guerre Mondiale
quand j’étais enfant. C’est la dernière fois que je vois cette dame. Elle meurt quelques mois plus
tard, est incinérée, et la famille disperse ses cendres dans les montagnes locales au sein de la
nature qu’elle aimait tant.
De retour à New York, je prends une liste des cours offerts à la Learning Annex, une école privée où
des cours uniques sont offerts à bas prix pour apprendre la danse du ventre, la fabrique de signes
au néon ... et la production de programmes pour la télévision par câble. Je suis intéressé et
m’inscris immédiatement. Mon ami Mark Seigel suit ces cours avec moi.
Classe de production de télévision par câble à Hunter College durant l’automne 1978.
Je suis à l’extrême gauche derrière Sybil O’Connor, Lynda Bush est la 4ème à droite au 2ème rang,
et Mark Seigel est à moitié caché derrière Helene Zimmerman qui est elle en blanc derrière le bureau.
189
En l’espace de trois mois, nous produisons notre propre programme en direct d’un studio proche
des bureaux de Manhattan Cable Television. Notre instructrice est Helene Zimmerman, une avocate
pionnière de cette industrie. Elle a déjà produit plusieurs programmes en direct sur des thèmes qui
varient avec la nature des pubs qu’elle vend. Son assistante Lynda Bush, une étudiante Sybil
O’Connor, Mark et moi faisons de vagues projets pour d’éventuelles productions. L’idée commence
à germer, et il va falloir que je trouve ma place dans cette industrie naissante.
Buddy Gladstone, mon chef d’agence à Worldways, m’envoie au bureau des Hôtels Méridien situé
au-dessus du magasin Cartier au coin de la 5ème avenue et de la 52ème rue pour apporter un
document à leur directeur de vente. Des gens sont assis à l’entrée pour passer un entretien
d’embauche avec le directeur général de l’Hôtel Méridien de la Guadeloupe pour le poste de gérant
de ventes en Amérique du Nord de son hôtel ainsi que de celui de son collègue à la Martinique.
La personne qui me reçoit me dit que, si je suis intéressé par ce poste, elle peut m’obtenir une
entrevue immédiate. Je coupe donc la queue et improvise cette entrevue. Je n’ai pas apporté de CV
mais nous parlons de mon expérience au Rio Othon Palace Hotel, Brazil Safaris & Tours, Exprinter,
et Worldways / Hawaiian Holidays. Je remercie le directeur des ventes pour m’avoir accordé cet
entretien improvisé, et retourne à mon bureau.
Les Hôtels Méridien
Une semaine plus tard, Kathleen Leuba – la dame qui m’avait aidé le jour de l’entrevue improvisée –
m’appelle pour me dire que j’ai été retenu pour le poste et que je peux commencer dans deux
semaines. Une fois de plus, je fais mes adieux à l’industrie du tourisme et passe à l’industrie
hôtelière. Kathleen est ma nouvelle patronne. Elle me présente mon contrat et me décrit mes tâches
et responsabilités.
Mon premier devoir est d’aller sur place, en Martinique et en Guadeloupe, découvrir les deux hôtels
et visiter ces deux sites de fond en comble afin de pouvoir les vendre en connaissance de cause.
Vues de mes chambres à la Martinique et en Guadeloupe
Je retrouve Patrick Euvrard au bord de la piscine de l’hôtel de la Martinique. Nous nous sommes
connus à Rio, revus à New York, et nous nous rencontrons à la Martinique par le plus grand des
hasards. Il me présente au personnel de bord qui l’accompagne et, comme Air France est la société
mère des hôtels Méridien, nous travaillons pratiquement pour les mêmes intérêts généraux à Paris.
Mon travail m’envoie dans le pays et au Canada pour attirer l’attention des agents de voyage sur
ces destinations des Caraïbes. Un long voyage m’amène à Houston durant une vague de chaleur
incroyable. Les gens restent à l’intérieur des hôtels mais je prends des taxis pour voir malgré tout les
clients potentiels. Je me rends aussi chez un tour-opérateur qui n’était pas sur ma liste de départ,
mais chez qui mon instinct me conduit.
190
De Houston, je vais à Dallas où il fait encore plus chaud. Des centaines de femmes assistent à une
convention d’institutrices du Texas et, comme la vague de chaleur les tient prisonnières dans l’hôtel,
elles sont ivres du matin au soir en transformant l’hôtel en colonie de vacances à la texane.
J’appelle mon ami Cecil qui est retourné à El Paso avec son épouse Sue et ses deux fils. Cecil
m’avait emmené en voiture à de nombreux concerts du Fillmore West à San Francisco en 1969 et
1970. Je change mes billets de retour à New York, paie le supplément, et fais le détour par El Paso.
Le vol de Dallas à El Paso est spectaculaire. Nous passons au-dessus des déserts où sont garés
les squelettes d’avions trop vieux pour voler, et qui ont été remplacés par les nouveaux appareils de
l’armée ou des compagnies aériennes.
Cecil Lee et ses deux fils, Nathan et Noah, à El Paso en août 1978
Je passe le week-end chez Cecil et Sue. Samedi soir, nous regardons “Saturday Night Live” sur
NBC, le nouveau programme populaire pour notre tranche d’âge, et ils m’emmènent le dimanche
après-midi voir une réunion de dizaines de montgolfières qui décollent petit à petit dans le désert
avec un ciel bleu limpide en toile de fond. L’air du désert est sec et clair, ce qui met en valeur la
variété des couleurs des ballons.
Le bureau des Hôtels Méridien a emménagé dans l’immeuble des bureaux d’Air France au coin de
la 6ème avenue et de la 55ème rue pendant mon voyage au Texas. Nous sommes ainsi plus
proches de l’Hôtel Parker Méridien qui doit ouvrir sous peu, tout en restant sous la coupole de notre
maison mère.
J’entre dans mon nouveau bureau et suis accueilli sans un mot. Un télex est arrivé de Houston et
Kathleen l’a mis sur mon bureau. Je le lis, et le tour-opérateur chez qui mon instinct m’avait poussé
fait une demande de prix pour une série de vols de groupes qu’il souhaiterait emmener dans l’un
des deux hôtels. Ma cote est apparemment montée en flèche avec ma patronne et les directeurs
des deux hôtels.
Je me suis lié d’amitié avec David Sosner (le fils du patron de Worldways / Hawaiian Holidays) et
Stan Enden quand nous travaillions tous les trois pour Andrea Goldstein. Jill et moi dînons parfois
avec David et Stan ainsi que leurs épouses Jasmin et Loïs. Nous allons ensemble au Giant Stadium
d’East Rutherford dans le New Jersey pour voir un concert des Beach Boys. Le Steve Miller Band
fait la première partie, tout le monde danse au soleil, les jets d’eau aspergent les spectateurs, et je
prends un bain de foule monumental dans la bonne humeur de la musique des Beach Boys. Cela
fait déjà treize ans que j’ai passé un après-midi avec eux au magasin du Printemps et assisté à mon
premier concert à l’Olympia !
La musique change et je la vois se transformer dans les clubs de New York, principalement au
Village Gate de Bleecker Street où Mark m’emmène voir Blondie, et au CBGB où je vois les
Ramones, les Talking Heads, Iggy Pop, Patti Smith, Television, Mink DeVille, Moonbeam, etc. Deux
autres clubs populaires que j’aime bien sont Max’s Kansas City et Trax.
191
Je suis toujours attiré par le concept des productions indépendantes pour le câble. Je propose à ma
chef Kathleen de produire un programme sur les hôtels Méridien, et elle accepte de financer les 600
dollars nécessaires pour la location du studio et du matériel. Ma première production indépendante !
Ce succès devient rapidement une pente savonneuse car Kathleen se rend compte que mes
priorités ont changé. La fin de l’année approche. Air France organise sa fête annuelle au
Copacabana, un club célèbre situé sur la 60ème rue et la 5ème avenue, et les employés des
bureaux des hôtels Méridien sont invités. Je sens un malaise avec les femmes de mon bureau.
Avant de partir avec Jill en Virginie-Occidentale pour les fêtes de Noël, Kathleen m’appelle dans son
bureau et m’avertit qu’elle ne pourra pas me garder si je ne redonne pas ma priorité à la société.
Le retour de la Virginie-Occidentale est horrible. Au lieu de prendre la route plus longue qui passe
par Washington DC, nous décidons de couper par l’autoroute de montagne sans savoir qu’une
tempête de neige vient de s’abattre en altitude et que la route est enneigée. Je perds le contrôle, la
voiture glisse entre les deux routes et s’enlise dans la neige. Nous ne sommes pas blessés et la
voiture ne souffre d’aucun dégât, mais nous ne pouvons pas sortir sans aide.
Un camion s’arrête. Le chauffeur descend vers nous avec un câble, et nous remonte sur la route
avec son treuil. Je conduis extrêmement prudemment pour sortir de la montagne sur une autoroute
glacée de parts et d’autres. Nous arrivons à New York au petit matin avec douze heures de retard
sur l’horaire du trajet habituel.
Nous rendons la voiture, rentrons chez nous, prenons une douche et nous habillons pour aller
travailler sans avoir pu dormir. J’arrive au bureau et Kathleen m’appelle. Elle est très déçue que je
ne lui ai pas fait les promesses qu’elle espérait lors de notre dernière réunion, et n’arrive pas à croire
que je revienne au travail dans un état aussi pitoyable. Je peux donc prendre mes affaires et rentrer
chez moi. Je suis renvoyé !
Je la regarde incrédule. Je n’ai ni la force ni l’envie de lui expliquer ce par quoi je viens de passer.
Une petite voix me dit aussi que c’est peut-être un signe du destin qui me permet de tourner le dos
une bonne fois pour toute au monde de l’entreprise et de tenter ma chance dans le monde créatif.
Je vais toucher six mois de chômage et je dois me concentrer sur le positif.
Je me lève, la remercie, et sors de son bureau pour prendre mes affaires. En partant, les autres
femmes du bureau évitent de me regarder quand j’essaie de leur dire au revoir, mais je sens leurs
regards peser lourd sur mes épaules.
Mai 1977 à New York : le coin de la 77ème rue et 2ème avenue ; Central Park à la hauteur de la 77ème rue Est
192
1979 –1980
CUNY et Traveltime
J’appelle Helene Zimmerman qui me dit que le centre de CUNY (City University of New York) – où
les cours de Learning Annex sont donnés – est à la recherche d’un producteur de télévision
indépendant pour le studio situé au sous-sol de leur immeuble à la 42ème rue et 5ème avenue.
Je prends rendez-vous avec le doyen Richard Huber. Il ne peut pas me payer, mais il peut me
donner un téléphone et un bureau où je peux faire ce que je veux tant que je produis son
programme hebdomadaire d’une heure. J’accepte et me rends à mon nouveau bureau. CUNY a une
chaîne de télévision sur le système câblé de Manhattan Cable Television – un arrangement politique
entre la ville et MCTV – et les programmes présentent à longueur de journée ce que les institutions
enseignantes de CUNY font, et quels sont les cours offerts. Tout ce que j’ai à faire est de trouver
des profs que Richard Huber interviewe sur la nature des cours qu’ils donnent. Pam McPartland,
une spécialiste de linguistique en charge de l’enseignement de l’anglais comme deuxième langue,
est fréquemment invitée car elle passe très bien à la télé.
Le studio a trois caméras qu’un ingénieur contrôle par commande à distance. Il n’y a donc que le
doyen et son invité(e), et tout se passe facilement puisqu’il n’y a rien à prouver ni à vendre.
Ceci me met en contact avec Dr. Robert Beck qui a sa propre société de production, The TV Store.
Il veut produire une série de programmes, Traveltime, pour une diffusion par câble. Le programme
est tourné avec la coopération d’Automation House – connue aussi sous le nom de Center for NonBroadcast Television – et Dr. Beck m’offre 20% des recettes publicitaires pour lui produire ses
programmes.
Il nous faut tourner un programme pilote et je demande à Norman Sosner, le Président de
Worldways / Hawaiian Holidays, d’accepter d’être notre premier invité. Il accepte et nous tournons
ses entretiens à Automation House et dans son bureau. Mes anciens collègues de Worldways me
demandent comment j’ai fait pour en arriver là, et je lis dans leurs yeux que je suis sur la bonne voie.
La partie technique est assurée par deux frères que Dr. Beck connaît d’Automation House, Bud et
Craig Mikhitarian, et le programme pilote est excellent. Malheureusement, Dr. Beck n’arrive pas à
commercialiser le projet et il me faut continuer sans lui.
Loïc et Sophie passent à New York en se rendant à Paris où ils ont l’intention de rentrer tôt ou tard
après un long séjour infructueux à San Francisco. Nous allons en haut du World Trade Center, à
Washington Square, et autres endroits célèbres de New York. Ils adorent leur séjour et m’expriment
leur joie d’être venus.
193
La France
Ma relation avec Jill s’éteint à petits feux, et j’ai besoin d’argent pour louer un appartement, devenir
totalement indépendant, et survivre pendant que je développe ma carrière dans les productions
indépendantes pour le câble. J’ai quelques idées en tête, mais il me faut d’abord tourner
définitivement cette page.
J’annonce à Jill que je vais aller voir mon père en France car il a accepté de me prêter un peu
d’argent. Je prends un aller pour Londres et un retour de Paris. C’est mon premier voyage en
Europe en 8 ans et j’ai envie d’arriver en France par le ferry sur la Manche pour revivre de vieux
souvenirs.
Je prends un bus de Heathrow à Victoria Station et m’installe sur la première banquette à l’étage. Le
fait d’être en hauteur et de rouler à gauche me donne le vertige. Je m’amuse comme un fou. Le train
avance lentement de Victoria Station à Douvres et je traîne dans le wagon vide de la soute à
bagage qui me rappelle des scènes de “A Hard Day’s Night”, le premier film des Beatles. Une fille
apparaît et me sourit. Nous sommes seuls dans ce wagon vide. Je la prends par la main et
l’emmène aux toilettes. La fin du voyage jusqu’à Douvres est soudainement moins monotone, et le
temps passe beaucoup plus vite.
Sur le ferry, j’achète des cigarettes Dunhill et du Johnny Walker noir – les cigarettes et whisky
favoris de mon père. Le train de Calais prend encore plus de temps que je ne le pensais, mais
j’arrive finalement à Paris.
Mon père habite avec Claudine et Marie-Jeanne près du Château de Vincennes, et je suis le
bienvenu de passer la nuit chez eux. Je prends une douche, sors mon rasoir électrique américain
que je branche dans la prise. Le moteur tourne plus vite que d’habitude et rend l’âme rapidement.
J’ai oublié que le 110 volts est passé à 220 en France il y a belle lurette.
Je lui offre le whisky et les cigarettes qu’il ouvre immédiatement. Nous buvons un verre ensemble, il
ouvre un paquet de cigarettes, et me le passe. J’ai arrêté de fumer depuis 7 ans, mais je n’ai pas le
cœur de refuser. C’est comme fumer un calumet de la paix avec mon père après 8 ans d’absence.
Cette première cigarette me redonne envie de fumer – ce que je vais faire en quémandant d’abord
des cigarettes, puis en achetant un paquet. Ça va me prendre cinq ans avant d’arriver à arrêter de
fumer une bonne fois pour toutes.
Il me fait deux cadeaux. Tout d’abord l’équivalent de quatre mille dollars, et ensuite la chevalière en
or dont il se servait pour me balancer des beignes sur la tête quand j’étais au Petit Lycée Condorcet
et qu’il lui fallait courir autour de la table de la salle à manger pour m’attraper. Je mets
immédiatement la chevalière que je suis content de porter.
Je rends visite à ma mère Place Jules Joffrin où elle vit encore en faisant appel de toutes les
décisions de justice prises contre elle dans son divorce. Je ne lui dis pas que je reste chez mon
père, mais elle voit la chevalière à mon doigt et se fixe sur le fait que je suis allé le voir en premier. 8
ans d’absence et rien n’a changé !
En fait, si, quelque chose a changé. Ma chambre me paraît minuscule, l’appartement semble petit,
et tout a l’air d’avoir rétréci. Les rues, les voitures, Place du Tertre ... tout est petit. Je me demande
si c’est l’impression que ressent un prisonnier lorsqu’il rentre chez lui après huit ans de cabane.
Place du Tertre est devenue un vrai piège à touristes. Les néons des restaurants sont crus et tout a
pris une allure vulgaire. Peut-être que je ne vois plus les choses de la même manière car les rues ne
m’avaient jamais semblées si petites. Je ne sais pas quoi penser, mais je ne suis plus chez moi.
J’essaie de rentrer dans l’église Notre Dame de Clignancourt pour voir ce qu’elle est devenue mais
les portes sont fermées. Il faut que je sonne à l’entrée sur le côté. Le bedeau vient ouvrir et je lui
explique la raison de ma visite. Il me laisse entrer en s’assurant que personne ne nous suit. Il
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m’explique que les temps ont changé, que les gens du quartier n’ont plus de respect pour l’Église et
qu’il faut être méfiant.
Je me rends à la sacristie et reconnais instantanément le mélange des vieilles odeurs de cire et
d’encens. Je demande à monter les marches du clocher pour aller voir si le graffiti de mon nom
sculpté dans le plâtre 14 ans plus tôt y est encore, mais c’est impossible. Les marches sont
devenues dangereuses et l’église n’a pas les fonds nécessaires pour les réparer. Je trouve tout ceci
un peu triste, le remercie, et me rends rue des Abbesses pour rester chez Loïc.
Je rencontre Patrick Euvrard chez lui. Nous nous sommes connus à Rio, il m’a rendu visite à New
York, nous nous sommes croisés en Martinique, et maintenant nous buvons un verre à Paris. Les
distances disparaissent et nous sommes conscients d’être la première génération à voyager autant
en temps de paix. Nous descendons à son café favori et jouons au babyfoot avec ses copains de
quartier. Nous gagnons la partie, mais j’ai perdu l’habileté de mes années d’adolescence Place
Jules Joffrin. On ne peut pas tout avoir !
Je rencontre Anne Pargoud dans un café Place du Châtelet. L’échec de son mariage l’a
profondément blessée et a ruiné son expérience new-yorkaise. Je lui demande des nouvelles de ses
parents et elle m’invite à aller les voir. Ils sont très impressionnés par mon changement. Ils ne m’ont
pas vu depuis les années folles de Nanterre, et je leur parle maintenant de mes essais
commerciaux. J’ai un comptable, un avocat, un projet de monter une affaire avec des associés
potentiels dans une industrie en développement ... et ils sont agréablement surpris.
Je vais chez Suzanne, la sœur de Loïc. Les affaires que j’ai laissées au sous-sol huit ans plus tôt y
sont toujours mais il y a eu une petite inondation. Les livres au fond des boîtes sont endommagés,
mais le reste est OK. Je récupère mes billets de Woodstock, les affiches et cartes postales du
Fillmore West, et mes diplômes universitaires qui ont bien survécu à l’inondation. Mais je suis
malheureusement obligé de laisser les objets lourds comme un clou de passage clouté – un
souvenir de barricade de mai 68 que j’ai gardé comme presse-papier – et une lanterne à huile rouge
utilisée pour indiquer les travaux de nuit sur les routes anglaises. Oh well !
Suzanne m’aide à monter au grenier les boîtes de ce que je ne peux pas prendre. Je lui donne
quelques voitures miniatures et un petit microscope pour Benjamin, son jeune fils, et nous allons
boire un café dans la cuisine. Irene, la dame qui s’occupe de l’intendance familiale depuis que Loïc
et Suzanne sont enfants, entre et me reconnaît immédiatement. Les jours sont loin où elle me
menaçait d’appeler mon père pour lui rapporter ma mauvaise conduite. Avant de partir, Irene me
regarde et me dit sérieusement qu’elle regrette que Loïc n’ait pas suivi mon exemple. Suzanne et
moi en tombons à la renverse, et je sors de là plus étonné que jamais.
Je rends visite à Bernard et Minou Benyamin avec qui j’étais resté en contact depuis leur retour de
Rio à Paris. Il travaille à Antenne 2, une des chaînes formées à la suite du démantèlement de
l’ORTF en 1974. Je suis content pour eux car ils vivent bien et ont l’air heureux.
Ma sœur Elisabeth vit dans un grand appartement mansardé dans le Marais. Je vais la voir en fin de
journée et nous mangeons ensemble. Elle enseigne à Nanterre à des étudiants de doctorat de 3ème
cycle, fait des recherches au CNRS, s’est séparée de son compagnon avec qui elle a vécu plusieurs
années, et vit seule.
Une pluie battante se met à tomber et je suis coincé chez elle. Elle m’offre son lit et insiste pour
dormir par terre. Je refuse mais elle n’en démord pas.
Je vais à la Gare St. Lazare pour acheter un billet de train pour Nantes où Myriam habite. Je
découvre un peu tard que les trains pour Nantes partent maintenant de la Gare Montparnasse où je
me rends en métro.
J’achète mon billet, monte à bord, et m’assieds avec trois dames sur deux banquettes. Le train part,
nous passons près de Chartres, et le contrôleur vient vérifier les billets. Je sors mon billet que j’avais
195
mis dans une liasse de papiers américains. Il me demande pourquoi je n’ai pas composté mon billet.
Je ne comprends pas la signification du verbe “composter” et lui demande de m’expliquer ce que ça
veut dire. Il remarque mes papiers américains, m’explique le pourquoi, invalide le billet, et me donne
un avertissement.
Les dames ne disent rien jusqu’à ce que le contrôleur passe au wagon suivant. La femme devant
moi me dit : “Alors vous, vous êtes fort !”. Je lui explique ma situation et à quel point les choses ont
changé depuis mon départ, mais tout le monde me regarde sans vraiment me croire. Je n’en reviens
pas non plus.
À Nantes, Myriam habite avec son mari Jean-Paul, et sa fille Valérie que je rencontre pour la
première fois puisqu’elle est née quand je vivais à Rio. Le deuxième prénom de Valérie est Laeticia
en hommage à mon séjour en jungle amazonienne dans la petite ville du même nom. Ils
m’emmènent faire un tour à Noirmoutier où ils passent beaucoup de temps de loisirs. Ils vivent très
confortablement dans un bel appartement cossu que Jean-Paul a très bien décoré avec des
antiquités – sa spécialité professionnelle.
J’atterris à Kennedy où j’arrive “chez moi” pour la première fois. Je ne fais plus la queue des
touristes, et j’entre avec ma carte verte. L’officier d’immigration me sourit et me dit “Welcome
Home”. C’est la première fois que je l’entends, et ça me fait plaisir.
Steve, le frère aîné de Jill, se marie en Floride et nous retrouvons sa famille chez les parents de la
mariée. Leur hospitalité est extraordinaire et nous buvons tous bien plus que nous ne le devrions,
mais c’est le moment de faire la fête et personne n’a l’intention de ralentir. La maison au bord du
canal est superbe, confortable, et accueillante.
Après le mariage, nous traversons le parc des Everglades en voiture et passons une nuit sur l’île de
Sanibel située dans le Golfe du Mexique à l’ouest de Fort Myers. Cette région est parfois sujette à
des ouragans catastrophiques, et des séquelles sont encore visibles. Mais le temps est superbe, la
mariée est contente, et nous sommes dans un coin de paradis.
Ce voyage avec Jill en Floride est très agréable, mais il ne change rien au fait que je pense que
notre relation n’a aucune chance de survie à long terme. De retour à New York, je lui dis qu’il est
temps que j’aille vivre ailleurs et que mon père m’a prêté assez d’argent pour pouvoir le faire. Elle
me demande d’attendre un peu, de reconsidérer la situation, et de nous donner une autre chance.
J’accepte sans trop y croire.
Le Newport Jazz Festival est organisé à New York cette année. J’achète deux billets pour Jill et moi,
et nous allons le vendredi 29 juin à minuit voir un concert consacré à Muddy Waters à Radio City
Hall – une des meilleures salles de concert située dans le Rockefeller Center. B.B. King y joue avec
James Cotton, et Johnny Winter vient sur scène pour accompagner Muddy dont il a produit les
derniers disques. Quelle soirée incroyable pour un fan de blues moderne !
Muddy Waters au Radio City Hall le vendredi 29 juin ...
et les Who au Madison Square Garden le jeudi 13 septembre 1979
Le jeudi 13 septembre, Jill et moi allons voir les Who au Madison Square Garden. Ils donnent une
représentation intégrale de leur rock-opera “Quadrophenia” avec des reprises de Tommy en cadeau
pour conclure le concert.
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Irene vient de Floride me rendre visite et me dit qu’elle veut divorcer. Nous allons voir un avocat et
faisons la demande à l’amiable. Il faut cependant – pour satisfaire les exigences de l’État de New
York – que l’un de nous ait tort. Je lui offre de payer les frais si elle accepte d’avoir tort. Comme il n’y
a ni opposition ni séparation de biens, nous n’avons même pas à nous présenter au tribunal.
Je reçois un courrier de la mairie me disant que des copies officielles sont disponibles à leur bureau,
et nous sommes officiellement divorcés le 20 novembre 1979. Ceci ne nous empêche pas de rester
amis.
Get It On TV
Je vois une annonce dans l’hebdomadaire professionnel “Backstage” et je contacte Michael
Bergman, le réalisateur-producteur-auteur du court métrage “Darkness At Night”. Il me donne
rendez-vous immédiatement. Son père est un riche psychiatre de l’Upper East Side, et Michael n’a
pas besoin de travailler pour vivre. Il écrit des scénarios, a produit et réalisé un autre court métrage,
et il a les fonds nécessaires pour financer ce nouveau projet plus ambitieux.
Ce film est tourné en super 16 millimètres, et je le présente à Bud et Craig Mikhitarian qui acceptent
de se joindre au projet à condition de terminer à une date fixe car ils doivent aller tourner un projet
lucratif en Alaska.
Nous sommes tous en début de carrière et faisons de notre mieux pour que le film ait une chance de
nous lancer. Un ours noir est aussi de la partie, et il faut le faire sortir d’un taxi pour entrer dans le
foyer d’un immeuble moderne. C’est comme ça que j’apprends qu’il faut toujours éviter de travailler
avec les animaux (et les enfants).
Nous tournons la plupart des scènes dans l’appartement des parents de Michael qui sont en
vacances. Bud et Craig montent le matériel et installent des ponts de soutien au plafond d’où
l’éclairage peut être suspendu. La note d’électricité va coûter une fortune mais ce n’est pas notre
problème. Nous passons une semaine à tourner jour et nuit et le dernier jour, alors que nous
sommes sur le plateau, le pont de soutien lâche prise du plafond et le tout s’écroule dans un
vacarme effrayant. Nous nous regardons et, miraculeusement, aucun de nous n’est blessé. Tout est
tombé autour de nous. Un projecteur de 5 kilos sur la tête peut tuer. Un vrai miracle.
Il faut tout remonter. Bud et Craig annoncent qu’ils doivent faire leurs sacs pour l’Alaska et qu’ils ne
peuvent pas finir la scène. Michael est désespéré. Je leur explique que le film ne sera jamais
terminé si on ne tourne pas cette scène maintenant. Nous avons eu la chance inouïe de ne pas
avoir de victimes sur le plateau, et nous devons interpréter ce signe du destin comme un
encouragement à terminer le film.
Bud et Craig acceptent à contre cœur et nous finissons le tournage aussi rapidement que possible.
Michael me remercie sincèrement et me promet de me renvoyer l’ascenseur si l’occasion se
présente. Malheureusement, son film ne trouve pas de distributeur et – une fois de plus – mes
efforts ne sont pas récompensés financièrement.
L’idée me vient de commencer mes propres programmes télévisés, et je mets sur pied le concept
d’un programme quotidien d’annonces créées avec un générateur de caractères pour titres afin de
vendre des pubs à un dollar la minute. Il me faut trouver des fonds. Jill parle à son comptable, Dror
Schnayer, qui est intéressé. Il en parle à plusieurs de ses clients et leur propose d’investir dans
“notre” nouvelle maison de production. Si l’affaire décolle, tout le monde gagne. Sinon, cette perte
est déductible de leurs impôts.
Dror avance l’argent pour produire un programme pilote. Il pense que l’idée d’un programme créé
entièrement par générateur de caractères n’attirera personne et que nous devons l’augmenter de
présentations personnelles tournées et montées. Je fais ce qu’il demande à Automation House.
197
Quatorze investisseurs potentiels sont assis autour d’une grande table dans la salle de conférence
d’Automation House. Nous passons la vidéo, et Dror conduit les questions et réponses. Je fais de
mon mieux, mais il reste encore beaucoup de questions sans réponses car l’industrie de la
télévision par câble est une industrie naissante qui n’a pas encore fait ses preuves.
J’attends Dror dans un café proche où il vient me donner le résultat : 13 sur 14 se sont engagés, ce
qui fait 14 avec lui. Il va donc préparer les documents pour la formation de la société dont je suis le
Président et lui le Secrétaire. Je l’appelle “Get It On TV, Ltd.”, un jeu de mot un peu coquin que tout
le monde semble aimer.
Nous cherchons un endroit pour notre studio et Dror trouve deux frères, Ed et Phil Gleason, qui ont
monté une société de production vidéo située sur la 24ème rue près des bureaux de Manhattan
Cable Television. Ed et Phil ont beaucoup plus d’espace que ce dont ils ont besoin, et ils nous souslouent un immense espace pour mon bureau, le studio de tournage, et un bureau de montage.
Dror demande à son amie Jenni Lipa de s’occuper de nos relations publiques, et à Anna Windland
de devenir mon assistante. Je sais que je suis ainsi très encadré par des amies de Dror qui suivent
tous mes faits et gestes, mais je n’ai pas le choix et les choses avancent.
Puisque “Darkness At Night” n’a abouti à rien, Michael Bergman est libre et il accepte de devenir
notre réalisateur et monteur. Il fournit sa caméra, ses micros et son éclairage, et touche une petite
subvention. Anna et moi en touchons une aussi, mais ce ne sont vraiment que des cacahuètes. Le
gros de nos dépenses mensuelles part dans le loyer, et la plus grosse somme dépensée concerne
un système de montage professionnel JVC en trois quarts de pouce. Il nous faut aussi installer une
nouvelle porte en fer pour compliquer la vie des voleurs potentiels.
Avec Michael Bergman et Anna Windland dans le studio de “Get It On TV” en novembre 1979
Nous projetons de commencer début novembre, et le bureau de programmation de Manhattan
Cable Television me donne une demi-heure 5 soirs par semaine à 22 heures sur la chaîne J. Mon
programme devient le premier programme de télévision par câble aux États-Unis – et donc dans le
monde – à être programmé 5 soirs par semaine à la même heure en “prime time”, l’horaire de
grande écoute.
MCTV offre 3 chaînes de télévision par câble à New York. La C et la D sont gratuites, mais on ne
peut pas passer de publicités. La J coûte 50 dollars la demi-heure, mais la publicité y est permise.
Les programmes de la J qui marchent le mieux sont le “Grube Tube” de Steve Gruberg, “Midnight
Blue” avec une petite dose de fesses, “Ugly George” qui demande à des femmes qu’il rencontre
dans la rue de se déshabiller dans des couloirs d’immeubles, le “Robyn Byrd Show” (un show de
strip-tease professionnel), et “If I Cannot Dance You Can Keep Your Revolution” (“Si je ne peux pas
danser, vous pouvez vous garder votre révolution”). Plusieurs de ces programmes invitent les
téléspectateurs à les contacter par téléphone en direct.
Je mets une annonce dans le magazine “Backstage” pour trouver un animateur ou une animatrice.
Une cinquantaine de personnes viennent auditionner mais personne n’est vraiment à la hauteur, et
Dror me demande de le faire – ce qui est d’autant plus facile que je dois passer du temps avec
chaque invité pour préparer l’entretien de toute façon.
198
J’essaie de concentrer nos efforts de présentation sur des thèmes différents chaque jour de la
semaine : la cuisine, les vins, la décoration intérieure, le voyage, et le spectacle. Nous invitons tous
les gens que nous connaissons à venir se faire enregistrer gratuitement de manière à avoir quelque
chose d’original à montrer.
J’envoie des articles à la presse spécialisée et on parle un peu de nous, et MCTV fait imprimer ses
horaires de programmation dans des petits magazines locaux.
La veille de notre premier programme, Michael et moi nous asseyons ensemble pour monter le
premier programme. Il m’avoue ne pas être encore sûr de ce que nous allons faire. Je lui explique
que nous allons simplement mettre différentes séquences bout à bout, et qu’il n’y a pas d’ordre
précis. Il appelle ça le “grand amalgame”. J’apporte la bande à MCTV et elle passe à l’heure
précise. J’y suis arrivé !
Nous répétons nos efforts tous les jours pendant deux mois, mais les ventes – même à un dollar la
minute – sont ridicules. Il nous faut un vendeur. Dror voudrait que je démarche les détaillants durant
la journée. Mais je ne peux pas produire les programmes tous les jours et être dans la rue en même
temps. De plus, il faut que je produise aussi les publicités pour le petit nombre de clients intéressés.
Anna fait le tour de la ville en bicyclette pour trouver des artistes de rue qu’elle invite au studio. Nous
produisons ainsi les premières “music videos” de New York en dehors des compagnies de disques
qui commencent à s’intéresser au medium.
Le New York Times se penche sur le nouveau phénomène de la télévision par câble. MCTV me
recommande à leur journaliste qui m’interviewe et prend ma photo. Un article d’une demi-page sort
avec ma photo dans le New York Times du 12 février 1980. Je suis officiellement devenu un
pionnier du câble !
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La directrice des relations publiques du Cotton Club m’invite à leur rendre visite pour parler de
publicités possibles sur “Get It On TV”. Elle m’envoie une limousine qui m’emmène à la 125ème rue
en début de soirée, et on fait un grand tour des lieux. Ce club a récemment rouvert ses portes et
cherche à se servir de tous les moyens de communication possibles. Elle me propose de faire un
échange de service : nous venons tourner une vidéo sur le club que nous pouvons utiliser comme
programme, et elle nous donne le droit d’utiliser leur nom gratuitement – ce qui va donc attirer des
téléspectateurs supplémentaires vers notre programme. J’en parle à Dror, mais lui et les
investisseurs refusent et je suis obligé de donner une réponse négative au club.
Nous avons la visite de Ron Jeremy, un animateur qui veut sous-louer notre studio pour y produire
“Interludes After Midnight”, une nouvelle série de programmes sur le sexe. Il nous fait une offre
précise que je communique à Dror, mais nos investisseurs ne veulent rien savoir de l’industrie du
sexe. Ron Jeremy deviendra le plus grand acteur de porno au monde avec plus de deux mille films
à son palmarès.
Sandy Keay de la direction des productions de films et de vidéos de la compagnie de disques CBS
m’appelle pour me demander si nous accepterions de passer les quelques vidéos musicales qu’ils
ont produites à ce jour. Je lui rappelle notre tarif d’un dollar la minute, mais CBS ne veut rien payer
et mes investisseurs n’acceptent pas de donner nos services gratuitement à une grosse société.
Nous ratons le coche ...
Nos trois premiers mois d’essai arrivent à terme, et nous n’avons presque plus d’argent. Dror me
propose de demander aux investisseurs de réinvestir si j’accepte de couper mes parts de la société
en deux et de ne plus toucher la petite subvention hebdomadaire. Je refuse.
Michael rapporte son matériel chez lui, et Dror sort rapidement le système de montage du bureau
quand je n’y suis pas pour le revendre bon marché à une société étrangère. Il distribue ensuite le
petit pécule équitablement aux investisseurs. Je n’apprécie pas d’être tenu à l’écart de cette
négociation alors que Michael et Anna sont au courant de tout, et je coupe les ponts avec tout le
monde.
J’envoie des lettres de demande d’emploi comme producteur aux maisons principales de New York,
et John Jay Iselin, Président de la chaîne publique WNET, ainsi que Jim Lutton, Producteur Exécutif
de la station locale d’ABC, me donnent rendez-vous - mais je me rends compte qu’ils sont plus
intéressés de découvrir ce que je sais de la télévision par câble que de me proposer du travail. Je
me présente aussi à Showtime et HBO sans obtenir de résultats concrets.
Pat Pleven, un directeur de programmation de la chaîne ABC, répond à mon courrier et me donne
rendez-vous. Il est d’origine française, mais nous parlons anglais pour rester dans le contexte de
notre entrevue américaine. Il ne peut m’aider à ABC mais sait que “Saturday Night Live”, le
programme populaire du samedi soir sur NBC, est en plein changement.
Le créateur du programme, Lorne Michaels, quitte le show et est remplacé par Jean Doumanian,
une de ses productrices associées. Pat Pleven m’obtient un rendez-vous avec elle. Je la rencontre
en pensant que je me présente pour un poste de producteur associé, mais elle pense que je suis un
acteur comique qui vient auditionner. Le malentendu n’aboutit à rien.
Une société de production vidéo m’invite à travailler mais ils ne peuvent pas me payer. Je les aide
sur deux projets qui m’intéressent pour voir si je peux en tirer quelque chose. L’un est le programme
hebdomadaire de Nikki Haskell que Nikki anime avec le Prince Egon von Furstenberg, et qui
présente la jet-set new-yorkaise à la mode. L’autre est l’enregistrement en public du concert de
James Brown au Studio 54 pour le marché africain.
Nikki m’invite chez elle pour formuler un budget de production qui lui donnera plus de contrôle, mais
il n’y a personne quand il faut allonger la monnaie. Au moins, j’aurais pris mon pied avec James
Brown !
200
J’envoie mon CV à une agence dont je trouve les coordonnées dans “Backstage” et les appelle pour
demander un rendez-vous. La réceptionniste de Cunningham (CED) m’explique très aimablement
que cette agence ne représente ni les producteurs ni les réalisateurs, mais les acteurs dans le
domaine commercial. Si je suis intéressé, je peux leur envoyer ma photo avec CV et un agent me
contactera s’ils sont intéressés.
Je n’ai pas de photo avec CV, mais j’ai une bande démo ¾ de pouces. Avec beaucoup de patience,
la dame m’explique qu’il faut que je suive les normes de l’industrie et que personne n’a le temps de
regarder des vidéos. D’un côté, je me crois en avance sur mon temps, et, de l’autre, je ne suis pas
prêt à leur donner ce qu’ils attendent de moi. Je loupe le coche et il me faudra plus de 8 ans avant
de revenir frapper à cette porte. CED deviendra en effet mon agence exclusive. 8 ans de perdus
pour ne pas avoir écouté les conseils précieux d’une réceptionniste !
La ville de New York construit des nouveaux abribus un peu partout, et je vois des affiches
publicitaires annonçant “Telefrance USA”, un programme pour le câble animé par Jean-Claude
Baker. Jean-Claude est le treizième et dernier enfant adopté par Joséphine Baker. Je le trouve,
l’appelle, lui demande un rendez-vous, et me présente. Sa créativité et son enthousiasme n’ont pas
de limites. Son énergie me fascine quand il s’agit de trouver des acheteurs de pub pour “Madame Le
Juge”, la série de Simone Signoret dont il a obtenu les droits par l’intermédiaire de son amie Nicole
Devilaine, la directrice du bureau d’Antenne 2 à New York.
Jean-Claude me propose de me donner une commission sur les pubs que je peux vendre, et
m’amène à un rendez-vous qu’il a pris avec le directeur d’une société française intéressée.
L’intelligence de Jean-Claude est d’acheter un quart de page dans la section “Entertainment” du
New York Times, d’associer le client dans le journal et dans toutes les pubs du programme, et de lui
faire payer un tarif qui permet de rembourser les frais et de faire un bénéfice. Au pire des cas, le
client peut toujours présenter à sa maison mère la pub dans le New York Times avec une photo de
Simone Signoret. Je suis admiratif.
Malheureusement, Telefrance USA est repris par Gaumont et Jean-Claude perd la direction de la
société. Il se retire complètement du projet qu’il a créé et dont il vient de perdre le contrôle. Les
programmes deviennent plus instructifs et moins divertissants, et la société ferme alors ses portes.
Je reçois une réponse d’Art Collins qui travaille au bureau des Rolling Stones situé dans l’immeuble
de Warner Bros. J’essaie de l’intéresser à la production de vidéos musicales, mais le groupe a
commencé à en faire gratuitement. D’un côté, tout le monde veut travailler avec les Rolling Stones,
de l’autre ils arrivent à presser le citron des sociétés de production. Je n’ai donc aucune chance de
me mettre sur les rangs. Par contre, Art m’offre de remplacer ma vieille collection par des disques
neufs. Je ne serais pas venu pour rien !
Je suis le bienvenu à son bureau, quand je le souhaite. Il me présente Jane Rose qui gère
exclusivement les affaires de Keith Richards, mais il n’y a pas de travail pour moi qu’elle ne peut
faire elle-même.
Je suis acculé. J’ai tiré tous les lapins de mon chapeau, et je ne sais plus quoi faire.
Ma sœur Myriam vient me rendre visite à New York et passe quelques jours avec nous. Elle
m’annonce confidentiellement qu’elle vient de se rendre compte qu’elle est enceinte de son
deuxième enfant. Elle veut juste attendre la confirmation de son médecin avant d’annoncer
l’heureuse nouvelle à Jean-Paul et Valérie. Anne-Sophie se prépare à faire son entrée dans notre
monde, et je suis très content pour Myriam.
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202
1980 – 1983
Compagnon de Bordeaux
Un expat français me dit qu’Yvon Mau, une ancienne société de vins de Bordeaux, est en train
d’ouvrir ses portes à New York. Je prends rendez-vous avec le patron. Nous avons le même âge, et
il me dit m’avoir vu à la télé quand son chef de service à la société Dreyfus Ashby était l’invité de
l’un de nos programmes de “Get It On TV”.
Il sait que je n’y connais rien, et je n’ai donc pas besoin de lui raconter des salades. Il a besoin d’un
assistant administratif quelques heures par semaine et peut me payer 10 dollars de l’heure. C’est
pitoyable, mais je n’ai rien d’autre. Il essaie de m’aider et me charge de la réparation de fils
électriques et d’autres tâches domestiques pour me faire gagner un peu plus d’argent.
Nous travaillons dans son salon avec des grandes feuilles de papiers, des crayons et une
calculatrice minuscule. Je passe rapidement de la technologie de pointe au 19ème siècle !
Sa mission est de trouver des distributeurs dans tous les États-Unis. Il m’emmène avec lui chez son
distributeur new-yorkais de Brooklyn et dans les États voisins où il fait des présentations pour
motiver les vendeurs, ou pour essayer de convaincre les patrons que sa ligne mérite d’être inclue
dans leur liste de produits.
J’apprends tout ce que je peux sur le vin en général et les vins de Bordeaux en particulier. Nous
travaillons dur. En une journée, nous démarchons un grossiste dans le Connecticut, un dans le
Rhode Island, et un dans le Massachusetts.
Les affaires décollent et mon patron doit s’occuper de la paperasserie d’import des conteneurs qui
arrivent de France de plus en plus fréquemment. Je prends une grosse dose d’organisation, de
logistique, de commercialisation, et d’administration.
Comme nous sommes une petite société, nous pouvons être plus flexibles que nos concurrents car
la paperasserie empêche leurs vendeurs d’improviser comme nous - rapidement et facilement. Nous
offrons nos vins de table à très bas prix dans des boîtes en bois que les détaillants peuvent exhiber
dans leurs magasins comme s’ils étaient des grands crus. De plus, le franc ne cesse de chuter et,
comme nos clients ont des échéances de 90 jours, plus ils attendent pour payer leurs factures, et
plus nous gagnons de l’argent. Nous pouvons pratiquement vendre les vins au prix qu’ils nous
coûtent et gagner de l’argent sur le change. Le franc descend jusqu’à 13 francs le dollar !
Yvon Mau est un vieux monsieur qui est toujours en vie lorsque je rejoins la société et qui a
commencé son affaire en portant des échantillons sur sa bicyclette aux détaillants de sa région.
L’affaire s’est développée et la société produit maintenant son vin de table en grande quantité ainsi
que quelques petits châteaux. Elle les met en bouteille et les expédie. Michel Mau, le fils d’Yvon,
dirige la société, et Jean-François, le fils de Michel, est en charge de l’opération américaine.
203
Tout ceci me fait penser à ce que mes parrains de Cortiambles, près de Givry en Bourgogne,
auraient pu devenir s’ils avaient suivi le même chemin. Je me rappelle des vendanges, de la danse
pieds nus dans le fouloir, de l’odeur enivrante dans le cellier, du jus frais qui coulait des rigoles du
pressoir, du nettoyage des bouteilles, et de la mise en bouchon manuelle. Mais ils sont morts
maintenant, et je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue leur propriété.
Jean-François annonce son arrivée à New York et mon patron devient super nerveux. JeanFrançois a notre âge et il veut aussi prouver que les méthodes modernes de commercialisation
peuvent avoir un impact plus efficace sur le marché. Il passe en revue ce qui a déjà été accompli,
nos buts immédiats, et nos buts à long terme. Son séjour éclair est très révélateur, et je pense avoir
un avenir dans cette jeune société.
Je suis engagé officiellement à temps complet, et on parle vaguement d’une possibilité de points
dans la société si je fais mes preuves. Mon patron doit se rendre à Bordeaux en janvier, et JeanFrançois m’invite à l’accompagner à ses frais.
J’en profite pour demander à Jean-François de me trouver une reconnaissance professionnelle qui
me donnera plus de crédibilité sur le marché new-yorkais, et c’est ainsi que le Grand Conseil de
l’Académie du Vin me décerne le titre de Compagnon de Bordeaux le 25 octobre 1980 “en
considération de mes mérites et des éminents services rendus au vin de Bordeaux”.
Antenne 2 et Jean-Pierre El Kabbach
Bernard Benyamin m’appelle de Paris. Il doit venir à New York pour les élections présidentielles
américaines de novembre entre Jimmy Carter et Ronald Reagan. Antenne 2 le loge à l’hôtel durant
le temps de la mission, mais il voudrait rester quelques jours de plus et a besoin d’être hébergé. Pas
de problème, avec plaisir ... nous avons un sofa dans le salon.
Je lui rappelle dans la foulée que je suis producteur indépendant et que je serais heureux de les
aider. “Oh non merci, notre bureau de New York s’occupe de tout.” Cinq minutes plus tard, PierreHenri Arnstam, le directeur du bureau de Bernard, m’appelle pour en savoir plus sur mon expérience
de producteur. Il m’explique que le bureau de New York ne semble pas avancer assez rapidement,
et me donne le téléphone de Nicole Devilaine, la directrice locale.
J’appelle Nicole et lui explique la raison de mon appel. Elle m’engueule vertement pour me mêler de
ce qui ne me regarde pas. Elle s’occupe de tout, et “tout avance bien ... merci”. Je rappelle PierreHenri Arnstam et lui donne la réponse de Nicole qui me rappelle très rapidement, s’excuse, elle est
sous pression, est-ce que je peux venir la voir à son bureau ?
204
Nicole est une très belle femme, grande, blonde, mince, au sourire irrésistible, et très charmante. Le
projet prévoit 20 heures de direct en 2 jours, et il faut trouver un local, les caméras, le son,
l’éclairage, un camion de production, la transmission par satellite de New York à Paris ... enfin, tout.
Je vais voir Roy Liemer, le chef du bureau des productions indépendantes d’Automation House. Il
me donne rapidement un budget que j’apporte à Nicole qui l’envoie à Pierre-Henri Arnstam dans le
paquet des bandes de production du jour par vol d’Air France nocturne et motard express à Paris.
Ce budget est cher pour eux à cause du taux de change désastreux du franc déprimé, mais ils n’ont
pas le choix et je sais que toute autre maison de production leur coûterait plus cher à cause de la
vocation d’Automation House.
Pierre-Henri vient à New York avec son équipe de spécialistes, et nous passons toutes les
possibilités en revue. Quelqu’un soulève la possibilité de transmettre du haut du World Trade
Center. J’appelle Roy. C’est possible mais ça va coûter une fortune. Les tours sont la propriété
conjointe de l’Organisation des transports en commun des États de New York et du New Jersey.
Toutes les productions sont contrôlées par les syndicats et nous serions donc obligés d’engager
leurs membres au tarif fort. De plus, il faudrait un kilométrage monumental de câbles et un grand
nombre de relais d’amplification du signal pour monter les 107 étages et arriver au fameux
restaurant “Windows On The World” où nous serions obligés de louer un grand espace pour y
accommoder notre studio de fortune.
La vue serait en effet spectaculaire de jour comme de nuit, mais l’argent parle et l’idée est mise aux
oubliettes. Nous allons nous installer dans les bureaux d’Air France – quelques étages seulement
au-dessus du bureau des Hôtels Méridien d’où j’ai été viré moins de deux ans plus tôt ! – et nous
pouvons garer le camion de production dans la rue, le relier par câbles suspendus à l’extérieur de
l’immeuble au matériel de production du plateau de fortune ... tout ceci à un prix raisonnable.
Je prends une semaine de congés non payés et me lance dans cette production. Heureusement que
j’ai Roy car aucune production indépendante n’a fait du direct transatlantique à ce jour, et nous
sommes en train d’accomplir une première. Un émetteur de micro-ondes envoie le signal du camion
depuis la terrasse de l’immeuble au relais de l’immeuble de la Pan Am que nous voyons sans
obstacle, de là à un satellite de Western Union jusqu’au relais d’Andover dans le Maine, puis à un
autre satellite de Western Union jusqu’à Pleumeur Bodou dans les Côtes du Nord où FranceTélécom le relie à Paris.
Ce système très complexe que Roy met sur pied avec Automation House et les ingénieurs du
camion de production me vaut un respect notable de l’équipe française qui se rend finalement
compte que ceci ne leur aurait pas été possible sans moi puisque leurs contacts professionnels sont
tous liés aux gros réseaux de CBS, NBC et ABC - dont les tarifs leur sont inabordables.
Roy et moi devenons les deux premiers producteurs indépendants à faire du transatlantique en
direct.
Le grand jour arrive et l’équipe des journalistes est en ville sous la direction de Jean-Pierre El
Kabbach dont je n’ai jamais entendu parler. Nicole est visiblement nerveuse, et El Kabbach fait son
entrée princière - le manteau sur les épaules. On lui tient la porte ouverte, plusieurs assistants le
suivent ... il ne manque plus que des petits Africains pour jeter des fleurs sur son passage et agiter
des grandes plumes blanches pour lui ventiler de l’air frais.
Nicole me présente. Il me toise sans me serrer la main et me dit sèchement : “C’est vous qui nous
coûtez si cher ?”. C’est tout ce qu’il me dira jusqu’à son départ. Il n’attend pas ma réponse, ne
ralentit pas, me dépasse, et se dirige vers le grand bureau du chef de mission qui lui a été aménagé
pour l’occasion.
Je descends au camion, prend mon casque et fais l’interprète entre le réalisateur, son assistante, et
le personnel du plateau - jusqu’à ce qu’ils prennent le pli et se comprennent sans moi.
205
Nous dormons très peu durant ces deux jours. Tout se passe bien pour notre production locale et
les Français n’ont aucune raison de se plaindre. Après sa dernière intervention en direct, El
Kabbach vient me voir et surprend tout le monde en me serrant la main et en me remerciant de mon
excellent travail. J’apprécie et lui souhaite un bon voyage de retour.
Nicole et moi commençons une longue amitié professionnelle et personnelle avec Mamadou, son
assistant, et Ron Mehu – le Ronnie Bird du rock français des années 60. Nicole me dit que son ami
Giorgio Gomelsky, le grand imprésario et producteur de rock anglais, aimerait me rencontrer pour
échanger des idées sur la technologie nouvelle, l’utilisation des satellites, et la télévision par câble.
Ronnie m’accompagne chez Giorgio au 140 West 24th Street, une maison que je vais fréquenter
pendant plus de 30 ans. Giorgio est un personnage de légende. Il parle couramment plusieurs
langues avec une pointe d’accent russo-quelque chose qu’il n’a jamais perdu – de même que je n’ai
pas perdu mon accent français quand je parle anglais, portugais ou espagnol.
Nous nous entendons bien, mais je préfère ne pas lui répondre quand il suggère le lancement d’un
système de satellites à mettre en orbite pour les intercommunications mondiales. Je viens de fermer
“Get It On TV” en perdant tout l’argent de mes investisseurs locaux, et je ne vois pas comment nous
allons nous lancer dans une aventure à milliards de dollars alors que nous n’avons pas un seul
centime de crédit devant nous.
Giorgio me parle aussi de sa nouvelle marque de disques, Guillotine Records. Le logo du label sur
la pochette montre quelques gouttes de sang rouge qui tombent sous la phrase “A Cut Above The
Rest” (“Une coupe au-dessus du reste” – un jeu de mots anglais sur le mot “cut” qui fait aussi
référence à un morceau de musique). Il me donne un exemplaire de sa dernière production, “A Blind
Dog Stares” (“Un chien aveugle regarde”).
Bill Laswell avait habité chez Giorgio et fondé le groupe Material dont Giorgio avait produit plusieurs
titres sur leur premier album, et Bill est devenu le producteur attitré du label Celluloïd. Cette marque
est dirigée à New York par son fondateur Jean Karakos que Giorgio connait de Paris puisque Jean,
Giorgio et Jean-Luc Young avaient collaboré ensemble avec les groupes Magma et Gong. Leur
association a mal fini et les accusations volent bas, mais Giorgio me donne les coordonnées du
bureau de Celluloïd à Central Park West et la 81ème rue.
Je repars avec Ronnie et le soleil brille dans les rues de New York. Ma première aventure avec
Antenne 2 et ma première rencontre avec Giorgio sont un tournant dans ma vie, et elles me donnent
l’espoir que tout est possible.
J’appelle le bureau de Celluloïd. Jean Karakos est en voyages mais son assistante m’invite à passer
la rencontrer. Elle me donne plusieurs disques pour que je puisse me familiariser avec la musique
du label, dont “Étron Fou Le Loup Blanc”. Elle me donne aussi les coordonnées de son ami
Dominique Farran à RTL que je pourrai aller voir de sa part lors de mon prochain séjour à Paris.
Tout se passe bien, l’avenir est beau, mais je ne gagne pas un rond. La réalité me ramène au
quotidien d’Yvon Mau et de la maigre pitance que j’y gagne pour survivre.
Yvon Mau en France et à New York
Le 8 décembre au soir, je suis assis chez moi et tape à la machine les traductions des étiquettes
des vins d’Yvon Mau. J’écoute WNEW-FM, ma station de radio favorite, lorsqu’un bulletin me
surprend annonçant que quelqu’un vient de tirer sur John Lennon, que John a été emmené à un
hôpital dans une voiture de police, et qu’on attend d’en savoir plus.
La nouvelle de la mort de John Lennon – assassiné de l’autre côté de Central Park à quelques
minutes de chez moi – me choque, et mon monde s’arrête. Je traverse le parc et me rends au
206
Dakota, l’immeuble situé au coin de la 72ème rue et de Central Park West, pour joindre la foule qui
grandit à vue d’œil. Des gens pleurent, certains portent la photo de John insérée dans la pochette
du double album blanc des Beatles, quelqu’un commence à chanter “Imagine” ...
Le dimanche suivant, Yoko Ono organise une prière silencieuse de dix minutes en son souvenir.
Des dizaines de milliers de personnes se réunissent autour du Band Shell de Central Park, le temps
est glacial, les larmes coulent, les bougies brûlent, Yoko parle sobrement, le désarroi général est
simple et pur. Cette thérapie de groupe est à la hauteur du grand choc subi par ma génération.
Comme c’est la période des fêtes, j’achète quelques modèles récents de produits électroniques pour
Manu et prépare mon départ pour Paris. J’ai prévu d’y aller seul, de m’arrêter deux jours chez Loïc,
de rejoindre mon patron à Gironde-sur-Dropt près de Bordeaux, et de revenir à New York avec lui.
Un taxi m’amène au 37 rue des Abbesses et je monte chez Loïc qui m’attend avec Sophie et Manu.
Cet appartement appartient au père de Loïc. Sophie est en ménage avec Loïc, et Manu est le fils
qu’elle a eu avec un citoyen américain qui vit aux États-Unis. Je suis content de les revoir. Manu
m’emmène faire un tour Place du Tertre et nous montons en haut de la coupole du Sacré Cœur,
chose que je n’avais jamais faite auparavant et qui offre une vue splendide sur Paris et l’intérieur de
la Basilique.
Je vais à RTL pour rendre rapidement visite à Dominique Farran, l’ami de mon contact new-yorkais
du bureau des disques Celluloïd. Je lui offre d’être son contact américain et de le tenir au courant de
toutes les nouveautés musicales de New York que je vis au jour le jour, mais il m’explique qu’il a
déjà de très bons contacts avec ses collègues des stations de radio new-yorkaises. Cependant,
Dominique est très sympa et promet de rester en contact.
Je suis aussi en contact avec Sylvie Fansten de Radio France. Nous nous entendons bien, mais il
n’y a malheureusement aucune possibilité de donner suite à mes démarches.
À Gironde-sur-Dropt, je rencontre les trois générations de la famille Mau. Une chambre est mise à
ma disposition chez Michel, et je visite toutes leurs installations.
Yvon et son épouse Marguerite nous invitent à dîner. Ils ont près de 80 ans et vivent pratiquement
en autarcie. Ils n’achètent que du sucre et du sel. Marguerite est réputée pour la cuisson de plats
qu’elle prépare dans une énorme cheminée selon les recettes qu’elle a héritées de sa grand-mère.
Je découvre la lamproie à la bordelaise, les casserons à l’américaine, et autres délicieuses
spécialités locales dont je n’avais jamais entendu parler.
La maison est décorée de tableaux de peintres célèbres que la famille a reçus en cadeaux lors du
passage des artistes dans la région. Yvon et Marguerite ont décidé ensemble du menu afin que les
vins – rien que des grands crus – soient parfaitement en harmonie avec la cuisine de Marguerite.
Mais durant la conversation, alors que Marguerite est en cuisine, Yvon descend au cellier chercher
quelque chose de spécial qu’il veut nous faire goûter. Lorsque Marguerite le voit remonter avec la
bouteille, elle est très embarrassée car elle n’a rien préparé à manger qui puisse se marier avec
cette perle.
Nous avons commencé à New York une publication interne que nous envoyons gratuitement à nos
clients. Comme j’écris des articles sur les thèmes dictés par nos intérêts commerciaux, je suggère
d’aller interviewer le propriétaire du Château Doisy Daëne, un deuxième grand cru classé
d’appellation Barsac et Sauternes-Barsac. La propriété produit principalement du vin liquoreux, mais
ils ont aussi un vin sec – et nous vendons les deux sur le marché américain.
Nous y allons en voiture avec Yvon qui connaît très bien le propriétaire, et nous avons droit à une
dégustation verticale des grandes années de 1975 à l’entre-deux-guerres. Plus ces vins sont vieux,
plus leur couleur devient ambrée jusqu’à ressembler à de l’armagnac. Les goûts subtils nous
laissent pantois, et nous avons même droit à un millésime de la deuxième guerre mondiale qui
n’existe officiellement pas. Encore un que les “Boches” n’auront pas !
207
Les gens crachent généralement ce qu’ils dégustent dans des seaux afin de ne pas s’enivrer, mais il
est impossible de cracher ces précieux liquides et notre dégustation se fait lentement en mangeant
afin de préserver un semblant de dignité. Nous partons et j’ai pris assez de notes pour écrire un
livre. Le retour est folklorique. Yvon conduit à l’anglaise ... sur le côté gauche de la route. Il se met à
droite pour éviter de justesse les camions et voitures qui arrivent en sens inverse, puis il reprend
immédiatement sa dérive sur la gauche.
Nous sommes tous d’excellente humeur et rentrons heureux d’une journée de travail bien remplie.
Jean-François regarde son grand-père, nous regarde, s’abstient de tout commentaire, et fait demitour.
Je rentre à New York avec mon patron et me prépare à une année sérieuse. La première chose à
faire est de louer un bureau où nous pourrons travailler et fonctionner comme une entreprise. Il loue
un studio dans son immeuble afin de rester proche de son domicile, et nous nous installons avec un
panneau à la porte.
Comme nous ne pouvons plus continuer de faire le travail d’administration à la main, je suggère
l’achat d’un ordinateur. Il me demande de lui faire une proposition, et j’appelle mon vieil ami Mark
Seigel. Mark est programmeur professionnel et il se met à étudier nos besoins. L’ordinateur de son
choix est le seul ordinateur que l’on puisse trouver sur le marché pour les petites entreprises, un
Apple II+ avec deux lecteurs de disquettes de 13 centimètres, et un écran monochrome vert. La
mémoire dure RAM du dernier modèle vient de passer à 48ko. Nous achetons ce modèle de pointe
avec une imprimante à marguerite Diablo – qui fait un bruit d’enfer – et les nouveaux logiciels Visi
On et Visi Word pour le traitement de données et le traitement de texte. Nous passons du 19ème
siècle à la pointe du progrès !
Nous allons à Chicago durant l’hiver pour démarcher les détaillants avec les vendeurs du
distributeur. On se les gèle horriblement. Je dois prendre un train de banlieue à 6 heures du matin
pour rencontrer le vendeur local avec qui je prends le petit déjeuner. Nous préparons le plan
d’attaque de la journée, et allons d’un magasin à l’autre dans le vent frigide qui souffle du lac
Michigan.
Au printemps, je vais à Cape Cod dans la BMW de la société pour démarcher seul les détaillants
nom de notre grossiste du Massachusetts. C’est comme des demi-vacances. La route est belle
New York à Cape Cod, et la circulation de vacanciers n’est pas encore trop grosse. Je trouve
motel bon marché et conduis à ma guise autour de l’île pour rendre visite aux clients qui
préparent au commerce de la saison estivale.
au
de
un
se
Le soir, je vais à la plage et m’assois sur mon banc favori pour admirer le coucher de soleil. J’aime
bien aller à Hyannis. Les Kennedy n’y sont pas à cette époque de l’année et le calme règne. J’en
profite pour réfléchir à mon avenir qui n’est pas bien brillant.
Je veux ma MTV
Les vieux démons me reprennent. Je ne veux pas passer ma vie à végéter en travaillant pour les
autres, et je passe en revue toutes les options loupées durant l’expérience de “Get It On TV”. Je
pense à l’appel de CBS qui cherchait à caser ses vidéos musicales. L’idée me vient de lancer un
programme qui ne passerait que ça.
Un animateur de la station radio WNEW-FM fait du direct toutes les semaines d’un bar de mon
quartier où je vais le rencontrer pour savoir s’il serait intéressé de faire un travail similaire pour la
télé par câble. Il me répond que cette idée est vouée à l’échec car regarder un animateur assis dans
un studio qui passe des bandes vidéos sur des lecteurs de cassettes n’intéressera personne.
208
J’appelle ensuite le PDG de la société Warner, et son assistante me dit qu’ils sont en train de lancer
une chaîne dans l’esprit de ce que je lui explique. Bob Pittman est le directeur de cette MTV, et elle
m’arrange un rendez-vous avec lui. Bob n’a pas de bureau, juste une table ronde dans un coin
d’étage à Warner Bros. Il m’explique qu’il est en train de construire un plateau et qu’il va lancer la
chaîne le 1er août.
Je n’ai pas envie de travailler pour lui car il me donne l’impression d’être plus intéressé par
l’exploitation commerciale que par la musique. Sa MTV vise les adolescents blancs en ne passant
que des vidéos de rock pour cette catégorie sociale. Lorsque Bob Pittman refuse de passer “Billy
Jean”, la vidéo musicale de Michael Jackson, la presse attaque MTV en les traitant pratiquement de
racistes. Bob Pittman change son fusil d’épaule quand CBS menace de retirer toutes ses vidéos de
MTV si celle de “Billy Jean” ne passe pas.
J’appelle la direction de la société Westinghouse qui veut elle aussi se lancer dans la diffusion par
câble. Westinghouse n’est pas une maison de production, mais ils sont propriétaires de satellites
qu’ils veulent exploiter eux-mêmes pour ce nouveau marché.
Je rencontre le PDG à qui je fais la même proposition qu’à Bob Pittman. Il sait que Warner est en
train de préparer le lancement de MTV. Je lui explique que je peux le faire mieux et moins cher avec
mon expérience dans le câble, la transmission internationale par satellite, et la musique rock
classique et contemporaine. Il a besoin d’en parler avec son bureau de directeurs.
Je retourne le voir une semaine plus tard et il m’explique que les directeurs de la société pensent
que les chaînes musicales comme MTV n’ont aucune chance de succès, et que l’avenir appartient
au domaine de l’information. Ted Turner a récemment lancé CNN à Atlanta, et Westinghouse
préfère faire concurrence à CNN qu’à MTV. Désolé, et merci d’être venu !
J’entends dire que Yoko Ono a monté un studio de production audiovisuelle qu’elle dirige au Dakota.
Je lui envoie une proposition, mais ne reçois aucune réponse.
Durant les mois qui suivent, je vois MTV avancer à tâtons et Westinghouse lancer sa chaîne d’infos.
MTV connaît alors un succès mondial incontestable, et la chaîne d’infos de Westinghouse ne survit
pas 3 mois. Ted Turner la rachète et l’enterre.
Retour sur terre avec Yvon Mau ...
Fin de rêve
Jill m’appelle du bureau en pleurant et criant. Elle n’arrive pas à s’exprimer et me demande de
rentrer immédiatement. J’arrive inquiet ne sachant quoi trouver. Son frère a tué sa femme avec le
petit revolver qu’elle avait dans son sac. Cette tragédie typiquement américaine déprime Jill au plus
haut niveau. Steve est en prison et il va être jugé pour meurtre. Son avocat lui obtient une peine
réduite pour un chef d’accusation moins grave, et il prend 5 ans dans un pénitencier pas trop dur.
Lorsqu’il est relâché, une des conditions de sa liberté est qu’il se soumette régulièrement à des tests
d’alcool. Un test positif le renverrait en prison.
Jill et moi passons deux semaines de vacances en Virginie-Occidentale ... les premiers congés
payés de ma vie ! La famille essaie de s’habituer à l’idée que Steve est en prison. Le temps est
magnifique, la campagne et les montagnes sont resplendissantes, nous ne faisons absolument rien
de précis, et nous nous reposons tranquillement.
Jill a commencé deux années de cours à l’Université de Fordham au Lincoln Center pour passer
une licence d’Économie. Le déclin de l’industrie du textile se poursuit, et Jill ne peut compter sur
aucun emploi stable. Elle pense donc qu’il lui sera plus facile de se reconvertir si elle obtient un
diplôme d’économie, et elle emprunte de l’argent au programme gouvernemental de prêts aux
étudiants.
209
Nicole Devilaine m’appelle d’Antenne 2 pour me dire que notre ancien “ami” Jean-Pierre El Kabbach
a été détrôné avec l’élection de François Mitterand comme Président. Il est de passage à New York,
et Nicole me demande si je peux le rencontrer pour lui parler de la commercialisation de la télévision
par câble - un phénomène nouveau en France. Je l’emmène en promenade à Central Park pour
parler librement de tout ce qui peut l’intéresser à ce sujet. Il n’est pas habitué à se promener
librement dans la rue sans être approché par les passants, et il semble apprécier ce moment de
liberté retrouvée.
Comme Giorgio Gomelsky produit des soirées musicales au club Trax près de Union Square, j’invite
Jean-Pierre El Kabbash à aller y voir le concert d’un groupe de rock-reggae haïtien, et nous passons
une excellente soirée improvisée.
Mon ancien ami Chris (avec qui j’aime bien jouer de la guitare) emménage à Astoria dans le
Queens. Je vais le voir souvent et ne peux m’empêcher de me plaindre de mon éternelle pauvreté.
Mon dernier salaire est parti dans les assurances médicales que je paie pour Jill et moi tous les
trimestres. Je suis dans “la course des rats”. Chris est plus philosophe. Sa vie n’est pas meilleure. Il
travaille comme artiste graphique dans une société où il produit son art à la demande, et ses feuilles
de paie sont limitées.
Patrick Kurtkowiak revient en septembre pour passer deux semaines de vacances à New York
comme il l’avait fait l’année précédente. Patrick est un ancien ami de Loïc qu’il a connu à
Montmartre après mon départ de Paris. Cette année, Patrick arrive avec un petit budget pour
enregistrer quatre titres qu’il a écrits et qu’il espère faire distribuer à Paris.
Il me demande de trouver des musiciens et un studio d’enregistrement. J’appelle Chris, et nous
avons deux guitares. Chris appelle Gary, nous avons un bassiste. Je demande à Giorgio de me
recommander un batteur, et il m’envoie Sami, le batteur français des Volcanos – un groupe de rock
ukrainien du Lower East Side. Nous sommes au complet avec Patrick au chant. Je nomme le
groupe “The French Fries” en hommage à l’expression “avoir la frite”.
Nous répétons chez Giorgio qui loue des studios dans la maison que je connais. Giorgio vit au
dernier étage. Le sous-sol, le rez-de-chaussée, et le premier étage sont insonorisés ... et on y crève
de chaud malgré les grands ventilateurs. Nous apprenons les 4 titres et je réserve A1, un studio
d’enregistrement que je choisis au hasard dans les petites annonces du “Village Voice”.
Je ne le sais pas en arrivant au studio, mais Herb Abramson a fondé Atlantic Records avec Ahmet
Ertegun en 1947. Son épouse Miriam s’occupait de la partie administrative pendant qu’Ahmet et
Herb dirigeaient la partie musicale. Après une série de différends artistiques, Herb est parti d’Atco
pour fonder A1 Sound Studios qu’il dirige maintenant dans l’immeuble du Beacon Theater sur
Broadway et la 75ème rue.
Nous enregistrons et mixons nos 4 titres en un jour en restant dans les limites du budget de Patrick.
Nous sommes contents de nous car le résultat est bon. Herb nous aide en faisant passer la voix de
Patrick sur un appareil de relais qui lui donne un son rock classique.
Je donne à Patrick les coordonnées de tous mes contacts parisiens dont Michèle Halberstadt, une
animatrice de Radio 7. J’avais rencontrée Michèle lors de son passage à New York quelques mois
plus tôt, et je lui avais présenté Giorgio Gomelsky. Michèle m’avait contacté par le biais de
Dominique Farran à qui j’avais rendu visite à RTL au début de l’année.
Patrick fait de son mieux avec tout ce joli monde, mais il se rend compte que les goûts musicaux ont
brusquement changé et que notre style de musique n’est plus populaire. Il est très déçu mais ne
veut pas abandonner après ces premiers refus.
Je suis obligé de redonner ma priorité à Yvon Mau pour payer le loyer. J’ai rendez-vous avec un
nouveau distributeur potentiel dans le Connecticut, prends la BMW de service, et pars à Hartford.
Sur le chemin, j’entends à la radio – WNEW-FM, ma station favorite depuis Woodstock – l’annonce
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du nouveau concert des Rolling Stones au Madison Square Garden. Je prends note du numéro de
téléphone en conduisant, et me fais presque rentrer dedans par un camion qui klaxonne
furieusement quand je commence à dériver sur la droite.
Dès que j’arrive à mon hôtel, j’appelle le numéro que j’ai noté tant bien que mal et réserve deux
billets pour le concert du 12 novembre à 20 heures. Les concerts des Rolling Stones ont toujours la
réputation d’être à chaque fois les derniers du groupe. Ceci est probablement dû au fait que
personne ne pense que Keith Richards va survivre une autre année. On dit même qu’il se fait
changer son sang en Suisse.
À leur conférence de presse, Mick Jagger annonce que le fait d’avoir près de 40 ans ne change rien
à sa vitalité. Pour le prouver, il a divorcé d’avec Bianca et sort avec Jerry Hall – un super modèle de
renommée internationale. Le concert fait la promotion du disque “Tatoo You” dont les titres ont
principalement été enregistrés à Paris et n’avaient pas été utilisés dans les albums précédents.
Les Rolling Stones à Madison Square Garden le jeudi 12 novembre 1981
Le concert est fantastique. Le groupe entre dans le Madison Square Garden au son de “Take The A
Train”. Le titre de Duke Ellington est parfaitement approprié puisque la ligne A s’arrête quelques
étages plus bas. Les 25 titres du concert sont menés à un train d’enfer et se termine au son de la
version de l’hymne américain par Jimi Hendrix pendant que le groupe quitte la scène. Phénoménal !
Chris Smith a emménagé récemment à côté de chez moi sur l’avenue York et la 75ème rue. Je lui
rends souvent visite. Nous écoutons “Tatoo You” et “Clues” de Robert Palmer, en tirant depuis son
salon des fléchettes à la sarbacane sur une cible dans la cuisine.
Chris m’invite à passer une soirée avec lui au fameux club Studio 54 dont les glorieuses nuits
d’antan ne font plus la une des journaux, mais qui est toujours aussi plein. En début de soirée, un
groupe de réseau social se rencontre pour échanger des informations, et Chris a été invité à les
joindre. Nous faisons le tour et je tombe sur Jerry Rubin qui lance un réseau de vente en marketing
pyramidal pour des sachets de nourriture sous vide qui se conservent facilement et longtemps sur
les étagères des magasins.
Cette technologie est utilisée par la NASA pour ses astronautes, et Jerry veut la vendre au grand
public par un réseau de vente directe. Jerry Rubin est célèbre. Il fait partie du groupe des 7 qui ont
été traînés en justice en 1968 et 1969 pour avoir soi-disant conspiré et incité la foule à manifester
durant la Convention du Parti Démocrate à Chicago. Tom Hayden et Abby Hoffman étaient deux
autres inculpés, et Allen Ginsberg un sympathisant. Le procès d’un huitième inculpé, Bobby Seale
des Panthères Noires, a eu lieu séparément.
Après son acquittement, Abby Hoffman se fait remarquer sur la scène de Woodstock quand Peter
Townsend des Who le chasse à coup de guitare sur la tête ; il en fait d’autres et est obligé de
prendre la fuite et de se cacher jusqu’à ce qu’il se fasse arrêter dans une manifestation d’étudiants
avec la fille du Président Jimmy Carter en 1986. Tom Hayden épouse Jane Fonda et poursuit une
brillante carrière politique en Californie. Jerry Rubin se fait remarquer à une session du Congrès où
il vient en costume révolutionnaire bardé de balles et un fusil à la main. Il devient homme d’affaire et
tente maintenant de monter un commerce avec un système pyramidal.
211
Je prends rendez-vous avec Jerry car la télévision par câble l’intéresse, mais il n’a pas d’argent et je
ne peux pas me permettre de financer son aventure risquée.
Frédéric Fontaine veut monter une campagne de relations publiques avec Yvon Mau. Frédéric
produit lui aussi du “sous vide” qu’il cuisine lui-même dans son restaurant d’Alphabetville sur
l’avenue C et la 9ème rue. Je vais plusieurs fois au Studio 54 avec Frédéric et son épouse. Frédéric
n’aura pas plus de succès que Jerry Rubin avec son concept, mais nous nous serons bien amusés
au Studio 54.
L’année 1981 prend fin et j’ai l’impression de végéter. Jill et moi allons en Virginie-Occidentale pour
les fêtes. J’en profite pour tout remettre en question et ma conclusion est qu’il faut que je quitte Yvon
Mau.
Le premier jour de retour au bureau, mon patron descend de son appartement d’une humeur
exécrable. Nous échangeons des mots regrettables. Je me lève et vais au bureau de chômage leur
dire qu’il m’a mis à la porte. Quitte à commencer une nouvelle année, autant bien la commencer !
Datatron
Le bureau de chômage me contacte une semaine plus tard pour m’annoncer qu’Yvon Mau a fait
opposition à ma requête car je suis parti de mon plein gré. Je demande à faire appel de cette
décision. L’employé de service ricane mais me donne les formulaires nécessaires à ma requête qui
sont expédiés à un autre département.
Je suis convoqué au bureau d’un juge de l’État de New York devant lequel est organisée une
confrontation avec mon ancien patron, mais celui-ci ne vient pas au rendez-vous. Le juge est furieux
et reporte cette réunion à une autre fois, en m’expliquant au passage ce que je dois dire et faire pour
avoir gain de cause.
Je reviens à la deuxième séance et mon ancien patron est présent, mais il se contredit dans ses
explications. Le juge se met en colère et lui explique que, s’il continue de se contredire et s’il ne dit
pas la vérité, il peut être passible de sanctions pénales.
Je reçois une lettre de confirmation que le juge a statué favorablement sur mon appel. Les employés
ne ricanent plus au bureau de chômage car, apparemment, moins de 5% des appels reviennent
gagnants. J’ai donc maintenant 6 mois devant moi pour trouver du travail et réfléchir à mon sort.
Je ne veux plus servir d’esclave administratif, la production télévisée ne me sourit pas
financièrement, et la musique encore moins. Il me faut donc me réinventer.
Une de mes découvertes chez Yvon Mau a été l’ordinateur Apple II+ que Mark Seigel et moi avions
acheté. Nous étions alors le premier bureau à avoir un système de ce genre à notre connaissance,
et l’idée me vient de former une société de distribution d’ordinateurs pour petites entreprises.
J’enregistre une nouvelle corporation avec l’État de New York et l’appelle Datatron, Inc. J’en parle à
Mark et nous mettons sur pied un budget, je m’occupe des ventes, et il s’occupe de la formation des
employés dans les bureaux.
Je vais voir un revendeur officiel d’ordinateurs Apple qui est d’accord pour me donner une bonne
commission sur les ventes, et je commence à offrir le système que nous avions installé chez Yvon
Mau. Mais deux problèmes se posent rapidement : les gens ne sont pas encore familiers avec ces
ordinateurs dont ils se méfient, et IBM sort une ligne concurrente sur le marché. Le nom d’IBM est
connu et fiable, et toutes mes tentatives de ventes échouent.
Je retrouve Patrick Pleven qui est passé de son bureau de programmation à ABC au bureau des
programmes de NBC. Je lui rends visite à son nouveau bureau de Rockefeller Center et il me donne
212
confidentiellement un script en développement en me demandant d’écrire les dialogues qu’il
présentera aux producteurs. Je m’y attache sérieusement mais ne suis pas à la hauteur de mes
concurrents américains dont c’est la profession.
Je remercie Patrick pour m’avoir au moins donné la possibilité d’essayer et, en sortant de son
bureau, je rencontre une dame qui m’emmène au département technique des lecteurs de cassettes
de publicités qu’il faut lancer manuellement sur les ordres précis du réalisateur. Je peux faire ça
sans problème, mais je ne suis franchement pas intéressé à passer mon temps à faire ce genre de
travail.
Les six mois de chômage passent horriblement vite et je n’ai pas trouvé de solution. Je me fais
convoqué par des inspecteurs de l’État de New York qui me soupçonnent d’activités frauduleuses
en contradiction avec les règles du chômage puisque j’ai ouvert une société pendant que je recevais
leurs chèques hebdomadaires. Je dois me présenter dans un bureau spécial, jurer de dire toute la
vérité sur le drapeau américain au risque de me faire imposer des sanctions financières et/ou
pénales, et je leur présente tous les documents bancaires de la société et de mon compte
personnel. Comme je n’ai eu absolument aucune activité financière sur le compte de Datatron, Inc,
je me retrouve complètement exonéré. Mais l’expérience me laisse une telle impression que je me
jure de ne jamais courir le risque de me retrouver dans une telle situation à l’avenir.
Je fais quelques piges pour Antenne 2 pour m’en sortir, et Jill et moi devons être extrêmement
prudents car nous n’avons que très peu d’argent pour vivre.
Nicole m’appelle pour me donner une semaine de travail dans une production spéciale. Alwin
Nikolais, le célèbre chorégraphe associé au danseur Louis Murray, veut enregistrer les dernières
répétitions du spectacle que sa troupe va bientôt interpréter au City Center. Aldo Scarpa de la RAI
est le réalisateur et le caméraman. Ronnie fait le son. Et je suis à l’éclairage.
Ce documentaire est une excellente expérience pour moi, car j’apprends du maître comment créer
un espace imaginaire avec des lumières, et comment l’utiliser en se servant de corps et de
costumes pour le transformer magiquement. Le geste du danseur peut alors être mis en valeur et
“trouver en lui-même sa raison esthétique”.
Alwin a plus de 70 ans mais il est très créatif et jeune d’esprit. Il nous fait écouter chez lui des
séquences de sons qu’il a créés sur un ordinateur rudimentaire. Il m’aime bien et m’invite à le voir à
son centre de danse.
Il a des programmes vidéos qu’il voudrait que je vende pour lui contre commission. Je prends des
rendez-vous mais la qualité de la vidéo est dépassée et invendable. Pour me remercier, Alwin me
donne deux billets gratuits pour son nouveau spectacle au City Center, l’ancien théâtre des Shriners
transformé en théâtre pour représentations artistiques.
Comme je suis seul, j’accoste une femme dans la rue et lui propose de m’accompagner si la danse
moderne l’intéresse. Cette touriste australienne est heureuse d’accepter. Le spectacle est vraiment
merveilleux, et je vois en pratique l’application de la théorie de l’espace de lumières dont Alwin
m’avait longuement parlé. J’emmène la touriste rencontrer le maître dans sa loge à la fin du
spectacle. Elle est très impressionnée et m’invite à son hôtel pour me faire un cadeau de
remerciement très personnel.
Le lendemain après-midi, je la rencontre au musée Guggenheim et nous allons nous promener dans
Central Park. En contournant le musée du Metropolitan, nous voyons un espace accessible derrière
des buissons. Nous y allons et faisons l’amour en plein air. Lorsque nous partons, je me rends
compte que le musée a des caméras de sécurité qui ont dû tout enregistrer. Oh well !
Durant le tournage du documentaire, Ronnie m’explique que son amie Sean est enceinte de 8 mois
et il est visiblement anxieux. Ils vont se marier et il m’invite avec Jill. La cérémonie civile se passe
dans un loft de Manhattan le 5 mars. La mariée est splendide en blanc. Un tableau d’Elvis recouvert
213
d’un tulle rose est suspendu en arrière-plan. Tout le monde reçoit deux petit paquets – un de riz, et
un de confettis.
Sami, le batteur français des Volcanos, m’invite à aller les voir jouer au club de Trudy Heller dans
Greenwich Village. Le groupe y joue régulièrement car Trudy les aime bien. Ils ont un côté Ramones
en moins convulsionné ; Tommy (Erdelyi) Ramone, le batteur des Ramones, a d’ailleurs produit leur
premier 45 tours.
Les Volcanos au club de Trudy Heller en 1982 : Sami (batterie), Peter Kobziar (guitare et chant),
Roman Iwasiwka (basse et chant), et Peter Glass (guitare et chant)
Mais les choses changent rapidement pour Sami et les Volcanos. Sami décide de se marier et de
rentrer en France. Il m’invite à son mariage civil à la mairie. En attendant que leur tour vienne,
j’entends le juge demander un témoin volontaire pour un couple qui ne savait pas qu’il fallait en avoir
un. Je lève le doigt et rencontre les jeunes mariés qui ont chacun plus de 70 ans. Ils sont venus du
New Jersey en ayant décidé de se marier sur un coup de foudre. J’espère que leur nuit nuptiale sera
à la hauteur.
Ce soir-là, Jill et un groupe d’amies de l’université de Fordham vont à Chippendale’s, le club de
strip-tease à la mode réservé aux femmes.
Je vais voir les Volcanos avec leur nouveau batteur quelques semaines plus tard dans un petit club
du East Village. Roman, le bassiste, me surprend en passant de la basse à la guitare pour chanter
sa version de “Cold Turkey” – la chanson de John Lennon sur l’enfer des effets de la détox dont les
accros à l’héroïne souffrent horriblement quand ils arrêtent d’en prendre brusquement. Sa voix et sa
passion m’impressionnent profondément.
En septembre, Patrick revient pour enregistrer deux titres supplémentaires. Chris et Gary sont prêts
à remettre ça, mais il nous faut un nouveau batteur puisque Sami est rentré en France. Gary recrute
un de ses amis. Nous répétons chez Giorgio et sur la scène d’un club qu’il a improvisé dans le
même pâté de maison et qu’il gère de chez lui.
Les deux titres sont plutôt d’un style coulant reggae et Patrick les rapporte à Paris avec plein
d’espoir, mais le résultat est le même que celui de l’année précédente – ce qui le fait ranger ses
envies musicales à tout jamais.
Je fais quelques remplacements à Antenne 2 pour terminer l’année, et Jill et moi allons passer les
fêtes en Virginie-Occidentale. Son père nous présente sa nouvelle amie et ses enfants ne savent
pas très bien quoi penser. Frank et Barbara, les deux amoureux, annoncent qu’ils vont se marier,
mettre la maison familiale en vente et déménager dans le nord de l’État de New York où ils ont
l’intention d’acheter une maison près d’un club de golfe – leur passion commune.
214
Les 5 enfants ne savent pas quoi dire. Leur père est assez grand pour savoir ce qu’il fait, mais la
mémoire de leur mère pèse lourdement dans cette maison où ils ont grandi. Les enfants sont en fait
séparés en deux groupes distincts. Les 3 plus âgés – dont l’aîné est en prison – ont les mœurs
libérées des années 60. Les trois plus jeunes sont des chrétiens “nés à nouveau”. Je n’ai vraiment
rien en commun avec ces derniers, mais je m’entends bien avec Frank et Barb. Nous passons
beaucoup de temps assis dans l’immense cuisine. Ils se font des boissons au bourbon et je les
accompagne.
Les femmes de Weston ont dû gagner une bataille légale car les deux bars qui leur en interdisaient
l’entrée ont retiré leurs panneaux. Mais il n’y a toujours que des hommes à l’intérieur.
Le début de l’année 1983 est déprimant. Pas de travail, pas d’argent. TF1 ouvre un bureau à New
York et je les aide avec quelques piges qui tombent bien car je me sers de cet argent pour acheter
le nouveau modèle d’Apple, l’Apple IIe qui est maintenant passé de 48 à 64ko de RAM, avec une
imprimante à marguerite Diablo .
Apple IIe et imprimante Diablo
Mon idée est de proposer un service de traitement de texte. Le client me donne la lettre qu’il veut
expédier à un nombre illimité de personnes ou de sociétés, et je lui rends rapidement les lettres et
enveloppes personnalisées. J’envoie mon offre avec des exemplaires de démonstration à un grand
nombre de petites sociétés, et je trouve des clients qui ne veulent pas encore faire le saut
informatique et pour qui je peux faire ce travail de chez moi.
Je deviens le roi de la route. Je gagne 20 dollars de l’heure en laissant les machines travailler pour
moi. Le problème est que je n’arrive pas à avoir assez de clients pour ne dépendre que de ça. Je
me diversifie un peu en offrant d’imprimer les étiquettes autocollantes pour leurs envois postaux de
masse, et de personnaliser leurs cartes d’annonces commerciales.
Ça améliore un peu le rendement, mais je sais que ceci n’est qu’une solution à court terme car il va
bien falloir que ces sociétés se modernisent et achètent leurs propres ordinateurs.
La jeune femme en charge de l’administration du bureau de TF1 m’invite à une fête chez elle près
de l’Université de Columbia au coin de Broadway et de la 115ème rue. J’y rencontre Calvert
DeForest qui a commencé sa carrière d’acteur à 55 ans et qui, après quelques petits films, trouve la
renommée quand David Letterman se met à l’engager régulièrement dans son programme
quotidien. Calvert me fascine car il est difficile d’imaginer un homme au physique peu flatteur
commencer une carrière d’acteur si tard dans la vie et devenir célèbre à 60 ans.
Alors que je parle avec Calvert dans le salon, une jeune Française vient me chercher pour me
montrer quelque chose dans la salle de bain. Nous rejoignons un petit groupe dont les regards se
portent sur la fenêtre au-dessus de la baignoire. Un jeune couple est en train de faire l’amour dans
une chambre de l’autre côté de l’allée, et nous les observons en silence. Je prends la Française par
215
la main et nous sortons par la fenêtre du salon pour monter les marches de la sortie de secours
jusqu’au toit.
Je veux l’embrasser mais elle veut juste admirer la vue. Nous redescendons les marches
métalliques de la sortie de secours, et je la laisse entrer dans le salon en premier. Avant que je ne
puisse en faire autant, une jeune Américaine sort du salon par la fenêtre et me demande ce que
nous faisions là haut. Je la reconnais, elle faisait partie du groupe de voyeurs de la salle de bain, et
je lui explique que nous admirions le panorama nocturne magnifique de la ville. Rien d’autre ?
J’aimerais bien monter voir moi aussi. OK.
En gentleman, je m’avance pour monter en premier mais elle me devance. Elle ne porte pas de
culotte sous sa robe légère jaune. Sur le toit, elle étreint la colonne de cheminées et je la prends par
derrière. Le panorama nocturne magnifique de la ville est encore plus magnifique comme ça. Une
femme nous observe de sa fenêtre de l’autre côté de la rue. La boucle est bouclée. Tant pis pour la
Française !
Au moment des fêtes de la Pâque juive, Antenne 2 envoie un journaliste de Paris pour faire un
reportage spécial sur le procès que Raymond Dayan intente aux restaurants McDonald’s à Chicago.
Raymond Dayan vit dans deux immenses appartements joints à l’étage supérieur d’un immeuble de
luxe situé sur le Lac Michigan. Il m’explique être venu du Maroc à la suite de la guerre
d’indépendance car les juifs n’y étaient pas particulièrement les bienvenus, est allé chercher fortune
en Californie, s’est engagé dans l’armée, a découvert son premier McDonald’s à Los Angeles,
compris qu’il n’allait pas faire fortune en Californie, et est venu à Chicago chez un lointain cousin. Il
rencontre Ray Kroc – le propriétaire de la franchise McDonald’s – et obtient le droit officiel d’ouvrir
des McDonald’s à Chicago.
Alors que McDonald’s est en plein essor aux États-Unis, la société veut récupérer le territoire de
Chicago que Raymond Dayan exploite très bien, et McDonald’s fait un échange avec Dayan. Il leur
rend Chicago, ils lui donnent la France. Dayan va à Paris où personne ne pense que les Français
sont prêts à abandonner leurs habitudes culinaires, et il ouvre son premier restaurant ... puis un
deuxième ... puis une multitude.
Lorsque McDonald’s veut agrandir son empire mondial, la société attaque Raymond Dayan en
l’accusant de détruire l’image de marque de la société en France. Il contre-attaque en les accusant
de vouloir lui voler sa franchise lucrative. Le procès se déroule à Chicago, et nous sommes là pour
suivre Raymond Dayan chez lui et rencontrer ses avocats.
Raymond et son épouse nous accueillent chez eux et partagent généreusement leur repas de la
Pâque juive avec nous. En contrepartie, le journaliste de Paris nous fait faire des plans qui montrent
Raymond sous des angles peu flatteurs, et je sens nettement une petite jalousie vis-à-vis de
quelqu’un qui a réussi et qui vit le rêve américain.
Je vois ça parfois à New York avec les journalistes de passage mais, heureusement, tous les
journalistes français ne sont pas comme ça. Par exemple, j’aime bien Alain Cances. Je sens chez lui
l’intégrité et la compassion. Un évènement très triste nous rapproche. Un collaborateur d’Antenne 2,
Jean-Louis Hym, loue un appartement dans un immeuble du quartier chinois où il fait partie d’un
groupe de locataires qui veulent faire pression sur le propriétaire en organisant une grève du loyer.
Des Chinois l’accostent à son étage début août et lui disent qu’il va avoir des problèmes importants
s’il continue de se mêler d’affaires qui ne le regardent pas. Quelques jours plus tard, le mercredi 10
août 1983, je rentre à pied chez moi sur la 2ème avenue et je vois la photo de Jean-Louis en
première page du Daily News. Surpris, je m’arrête et vois que Jean-Louis a été assassiné la veille
au matin dans la station de métro de Grand Street. Il descendait les escaliers pour se rendre à
Antenne 2. Un tueur à gages l’attendait et lui a tiré une balle qui est entrée dans sa gorge et s’est
logée dans sa tête.
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Première page du Daily News du mercredi 10 août 1983
sur l’assassinat de Jean-Louis Hym du Bureau d’Antenne 2
À l’hôpital, les médecins diagnostiquent une mort clinique et attendent l’arrivée de ses parents pour
débrancher la machine qui le garde dans un état végétatif. Jean-Louis avait 40 ans. Je venais de
louer son matériel d’éclairage ...
Nous allons en voiture à ses funérailles dans le Long Island avec Nicole, Ronnie, Mamadou et Alain
Cances. Nous contribuons à une collecte pour une investigation privée mais les experts arrivent tous
à la conclusion que cela ne peut être que le travail d’un tueur à gages qui attendait sa victime pour
lui tirer dessus et partir en courant. La mafia chinoise est connue pour faire venir des tueurs à gages
de la côte ouest qui retournent chez eux aussi rapidement que possible sans que personne n’ait le
temps de les identifier. Je n’oublierai ni le digne désespoir des parents de Jean-Louis, ni la
compassion d’Alain Cances.
Lorsque Patrick vient enregistrer ses deux titres supplémentaires en septembre 1982, il m’emmène
rencontrer Michel Plumail, un ami montmartrois de Loïc. Michel est orfèvre. Il fabrique ses bijoux
dans un petit atelier de Cooper Square et les vend dans les foires de rues où il se rend dans sa
camionnette avec son épouse du Belize et son nouveau né.
Le lundi soir, Michel rencontre ses amis brésiliens à Terrestris, une serre située en haut d’un
immeuble commercial au pied du Queensborough Bridge. Un des Brésiliens y travaille et ouvre la
porte à ses amis. Ils viennent tous avec un instrument de percussion brésilien et tapent en rythme
pendant 2 heures. Michel joue du tambour basse qu’il porte avec une sangle passée à l’épaule.
Michel invite Patrick et je suis aussi convié avec ma guitare et mon ampli. Il ne m’est pas facile de
trouver le bon accompagnement mais, une fois que j’y arrive, c’est un pied monumental. Nous
sommes entourés de centaines de grandes plantes vertes en pot, la vue céleste du toit de verre est
magnifique, et l’East River est à nos pieds avec vue sur le tramway et Roosevelt Island lorsque nous
sortons sur la terrasse.
Je continue de me joindre à eux le lundi soir après le retour de Patrick en France, et je rends
souvent visite à Michel dans son atelier et à son stand lorsqu’il vend ses bijoux dans une foire de rue
à Manhattan. J’invite Chris et Gary à Terrestris et nous commençons à jouer une espèce de
musique “mondiale” indéfinie. Mais quelqu’un finit par se plaindre du bruit, et Terrestris nous interdit
d’y retourner. Avec Michel et Luis Leite, le batteur brésilien principal du groupe, nous décidons de
louer un studio pour répéter toutes les semaines.
Comme il faut payer le studio, la plupart des Brésiliens arrêtent de venir – ainsi que Michel – et le
groupe se réduit à Luis et Roberto aux bongos, Chris et moi à la guitare, Gary à la basse et au chant
217
principal. Il nous faut un batteur que Luis trouve. Tadashi, un batteur japonais, est intéressé et nous
pouvons même répéter chez lui. Il habite au premier étage d’un immeuble au coin de la 7ème
avenue et de la 14ème rue. Personne n’habite au-dessus de chez lui et les voisins d’en dessous ne
sont pas incommodés par le bruit. L’un vend des cigarettes et des sandwichs, l’autre tient un bar
homosexuel où la musique est déjà extrêmement forte.
Nous répétons deux fois par semaine. Je trouve le nom de “United Notions” pour célébrer la
multitude de nationalités que nous représentons, et Chris crée un logo. Au bout de 3 mois, nous
avons assez de chansons pour deux programmes de 45 minutes chacun.
Je demande à l’animateur de “Dan Lynch”, le bar de blues sur la 2ème avenue et la 14ème rue, de
nous laisser jouer un dimanche après-midi. Nous arrivons assez tôt mais devons attendre que tous
les musiciens réguliers passent. Il n’y a pas de scène, juste un bar étroit qui nous sépare des
spectateurs. Lorsque nous commençons, les habitués nous regardent étonnés. Nous ne sommes
pas un groupe de blues – la seule musique qu’ils aiment.
Un grand monsieur noir se tient devant moi, complètement ivre, et me fait signe d’arrêter en plein
milieu de “Just Like Tom Thumb’s Blues” de Bob Dylan. Je l’ignore et continue mais ses yeux
roulent et deviennent menaçants. Nous finissons malgré tout notre programme de 20 minutes et
partons aussi rapidement que possible à la satisfaction des habitués.
Eric’s, un restaurant-club de la 2ème avenue et la 91ème rue, nous loue leur espace un lundi soir.
Le lundi soir est traditionnellement mort. Il nous faut donc amener notre public et s’engager
financièrement. Alors que je marche dans la rue, j’entends un klaxon répété derrière moi. Je me
retourne et vois la BMW de mon ancien patron d’Yvon Mau qui me sourit et m’invite à m’asseoir
avec lui.
Il ne m’en veut pas pour l’histoire du juge et du chômage. Je lui explique que je n’ai pas de travail
mais que je prépare un spectacle à Eric’s avec mon groupe. Il me propose de me sponsoriser si je
place ses affiches publicitaires sur la scène, et de m’offrir du travail dont nous pouvons parler au
bureau.
Je vais le voir pour finaliser les détails de sa publicité sur scène et lui dis que nous parlerons travail
une autre fois. Le concert se passe bien, la salle est comble, nous payons l’ingénieur du son qui fait
un bon enregistrement, et décidons de remettre ça.
Les United Notions à Eric’s en novembre 1983 : Roberto et Luis aux bongos, je suis à la guitare rythmique et
au chant, Tadashi à la batterie, Gary à la basse et au chant, et Chris à la guitare solo
218
Je parle à Giorgio Gomelsky qui nous loue son rez-de-chaussée. Nous avons le contrôle des
boissons et de la porte. Nous faisons encore salle comble. Nous avons donc un petit profit et la
zizanie commence. Tadashi veut être payé et veut qu’on paie aussi sa petite amie qui s’est occupée
de sa tenue vestimentaire, mais je préfèrerais qu’on réinvestisse cet argent dans le groupe. Les
Brésiliens s’en foutent. Chris et Gary essaient de trouver un juste milieu. Je quitte le groupe en plein
milieu de la répétition suivante quand Tadashi me montre à quel point il m’en veut de ne pas avoir
donné d’argent à sa copine. Les “United Notions” sont désunies !
Jill passe sa licence d’Économie à Fordham et décide de faire un voyage de 3 mois en Europe pour
les vacances d’été. Elle espère que ce temps de libre lui permettra de mieux comprendre quelle voie
suivre à son retour. Je lui donne un carnet d’adresses bien rempli pour l’Angleterre et la France,
mais il faudra qu’elle se débrouille seule en Italie, Suisse et Autriche – ce qui ne lui fait pas peur.
Nous lui achetons un Eurailpass qui lui permet de voyager en 1ère classe 24 heures sur 24.
Yvon Mau me propose de travailler comme vendeur dans les rues de Manhattan. Je n’ai besoin
d’aller au bureau qu’une fois par semaine pour donner mes rapports et prendre des échantillons. Le
reste se fait par téléphone. Je me mets au charbon et démarche systématiquement tous les
magasins de vin et tous les restaurants de mon quartier. Le premier jour, je ramène 6 nouveaux
clients !
François Fiserat, un de mes collègues, décide de quitter Yvon Mau quand on lui offre un poste de
gestion dans un restaurant connu. J’hérite de ses clients – principalement des restaurants français –
et augmente brusquement mon chiffre d’affaires. Par ailleurs, j’ai des nouveaux clients américains
des bars de mon quartier, y compris le fameux “Catch A Rising Star”, un club de comédie où Robin
Williams se produit souvent, et le célèbre “Copacabana”.
Ce que j’aime avec ces restaurants et ces bars, c’est qu’il n’y a pas besoin d’y retourner une fois
qu’ils sont devenus clients. Il suffit de les appeler le lundi matin et de prendre commande de leurs
besoins pour la semaine à venir. Je passe les voir de temps en temps quand je suis près de chez
eux pour maintenir un contact cordial avec mes acheteurs, et certains deviennent même des amis.
Là où c’est plus difficile, c’est avec les marchands de vin. Beaucoup se croient issus de la cuisse de
Jupiter et s’imaginent tout savoir sur le vin. J’en ai même un qui cherche à me piéger en organisant
une dégustation aveugle dans laquelle il a caché certains des produits que je lui vends pour voir si je
serai foutu de les reconnaître !
Mais ce défi est ce qu’il me faut. Le fait d’ouvrir la porte d’un magasin où je ne connais personne
avec le but de ne pas en ressortir sans une commande en main me forme d’une manière que je
n’aurais jamais imaginée. Mon éducation française, toute bonne qu’elle soit, ne m’a jamais préparé
à ça. De plus, certains propriétaires de magasins travaillent depuis trente ans et sont devenus des
vrais connaisseurs et spécialistes. Comme ceux-ci ne cherchent généralement pas à
m’impressionner et ont beaucoup de patience avec moi, j’apprends beaucoup avec eux.
Tout l’intérêt, c’est que plus je vends, moins j’ai à en faire. Les nouveaux vendeurs ne restent
généralement pas longtemps chez Yvon Mau, et ceci me permet d’être constamment le meilleur
vendeur du mois sans avoir à trop me casser le tronc.
Je me lie d’amitié avec certains clients que je vois souvent. Le meilleur exemple est le restaurant
Jacques Cœur au coin de la 79ème rue et de la 1ère avenue à 5 minutes à pied de chez moi. Alain
Guenanen, Paulette Recouvreur et Jacques Despretz se connaissent depuis très longtemps à New
York. Ils ont fait un détour professionnel en Floride et sont revenus pour ouvrir le Jacques Cœur
ensemble.
En arrivant à mon premier rendez-vous, Paulette m’ouvre la porte. Elle vient d’avoir un petit accident
de cuisine et un bol de sauce au vin est tombé d’une étagère sur sa tête. Elle est très gênée de me
recevoir ainsi et va faire un brin de toilette rapide pendant que je l’attends à une table. Alain, le chef,
sort de sa cuisine. C’est un gros bourru, mais je découvre qu’il est gentil, drôle, et généreux.
219
Cependant, un chef est un chef, et il lui faut cultiver une image de dur. Jackie – que l’on surnomme
“le général” pour des raisons qui me sont inconnues – est le maître d’hôtel.
Jacques Despretz à un pique-nique en août 1999
Paulette ressort des toilettes. Cette histoire de sauce au vin fait fondre la glace rapidement, et nous
parlons de beaucoup de choses sans trop discuter de mes produits. Pour me faire plaisir, ils me
commandent une caisse d’un petit château. Je reviens les voir souvent puisqu’ils sont près de chez
moi. Je ne leur vends pas beaucoup de vin, mais nous buvons beaucoup de bières dans la cuisine.
Un soir de fermeture hebdomadaire du restaurant, ils organisent une fête privée avec un petit
groupe d’amis. Alain nous fait des tranches de foie gras frais sautées aux truffes blanches. Nous
buvons copieusement et, au dessert, nous jouons à l’avion en mettant des chaises les unes derrière
les autres au milieu du restaurant. Les passagers sont assis et le capitaine leur dit quoi faire. Nous
terminons en nous aspergeant de champagne. Il y en a partout, même sur les miroirs. Ça va
prendre une éternité à nettoyer, mais quelle soirée inoubliable !
Nous décidons de passer le long week-end de la fête nationale du 4 juillet dans les Catskills à
l’Auberge des 4 Saisons de Dadou Labeille, un hôtel où beaucoup de Français de New York vont en
vacances depuis 1954. Jackie est un pêcheur incroyable. C’est la saison de la pêche à la truite et
Jackie atteint rapidement son quota alors que je ne suis pas capable d’en attraper une. Le temps est
magnifique, le ciel est bleu, les montagnes verdoyantes, et ça m’est égal si les poissons ne veulent
pas mordre.
Alain Guenanen, Paulette Recouvreur, et Jill Boekell à la Third Avenue Fair en septembre 1983
220
Comme Jill est en Europe, je les invite à venir chez moi après la fermeture du restaurant, et nous
jouons à la belotte jusqu’au petit matin. Lorsqu’elle revient d’Europe, Jill travaille le soir au vestiaire
du Jacques Cœur en attendant de trouver un emploi stable à la hauteur de son nouveau diplôme.
Je profite de mon expérience de Datatron et du traitement de texte pour écrire des lettres
d’introduction aux critiques de la restauration new-yorkaise - ce qui fait venir celui du New York
Times qui écrit un article élogieux sur le Jacques Cœur.
Jill et moi ne nous posons pas de questions indiscrètes sur son voyage de trois mois en Europe ni
sur mon séjour de célibataire. Elle cherche du travail mais le marché est difficile, finit par vendre des
livres au téléphone pour la société Time-Life, puis trouve un poste dans une compagnie
d’assurances. Je suis son premier client. Je ne dis rien mais n’en pense pas moins. Autant garder
les yeux ouverts.
La citoyenneté américaine
Maintenant que j’ai rempli les conditions nécessaires, je me rends à l’immeuble fédéral pour faire la
demande de citoyenneté. Je prends l’enveloppe de formulaires, les remplis, les renvoie, et suis
convoqué trois mois plus tard pour passer l’examen officiel d’admission.
Tout est en ordre. Je parle, comprends, lis et écris l’anglais suffisamment bien ... je comprends
comment fonctionne le système politique (ce qui aurait été ridicule d’échouer avec ma Maîtrise
d’Études Américaines) ... j’ai une bonne idée de la géographie du pays ... j’étais marié depuis plus
de deux ans lorsque j’ai fait ma demande de carte verte et mon divorce s’est passé plus de deux
ans après mon arrivée en tant qu’immigrant aux États-Unis ... j’ai passé plus de cinq ans de
résidence dans le pays (les séjours à l’étranger sont déduits du temps total) ... et tous les quotas
sont remplis.
La cérémonie se passe le 20 juillet 1983, et je me trouve dans une grande salle avec près de 300
autres personnes qui représentent une multitude de pays. Les gens ont mis leur costume du
dimanche, sont allés chez le coiffeur et le manicure-pédicure, et tout le monde est d’une humeur
joviale. C’est un moment de fierté, de joie, d’humilité, d’espoir, d’accomplissement, et quelques
larmes coulent.
Il faut que je rende ma carte verte – le document que j’ai porté avec moi 24 heures sur 24 depuis
mon arrivée en mars 1977 – et je la jette dans une boîte en carton comme on jette un déchet aux
ordures. Ça me fait un pincement au cœur, mais je reçois en échange mon document de
naturalisation qui me donne un autre pincement au cœur.
J’ai la nationalité française de par ma naissance, aurais pu avoir la nationalité brésilienne si j’en
avais fait la demande avant de quitter le Brésil, et suis américain après en avoir fait la demande. J’ai
accompli ceci tout seul, sans avocat. Je fais immédiatement la demande d’un passeport américain.
À présent, mon passeport français est périmé, et je ne voyage qu’avec mon passeport américain.
Lorsque le gouvernement français impose un visa d’entrée aux citoyens américains pour se venger
du fait que les Français sont obligés de faire une demande de visa pour entrer aux États-Unis, j’ai le
choix de faire renouveler mon passeport français au Consulat à un coût exorbitant ou de faire la
demande du visa si je me sers de mon passeport américain pour aller en France.
Je choisis de ne voyager qu’avec mon passeport américain mais, quand le gouvernement français
décide de chercher des noises au gouvernement américain en 1993, je me rends au service
d’immigration du Consulat de France et suis obligé de faire une demande de visa de touriste. C’est
le comble, il me faut un visa pour aller voir ma mère ! L’employée du Consulat, voyant que je suis
français, me donne un visa gratuit. Cette situation ridicule ennuie assez le gouvernement américain
pour que les États-Unis cessent d’imposer un visa aux touristes français.
221
Le Concert d’A.R.M.S.
Le samedi 3 décembre 1983, un concert pour A.R.M.S. (l’Action pour la Recherche contre la
Sclérose en plaques) réunit Eric Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page - les trois grands guitaristes des
Yardbirds de Giorgio Gomelsky - sur la même scène pour la première fois.
La section rythmique inclut Charlie Watts et Bill Wyman des Rolling Stones, plus Kenney Jones des
Who. Steve Winwood chante et joue de l’orgue, Ron Wood est à la guitare, et Joe Cocker s’éclate
comme à l’accoutumée avec l’aide de ses amis.
Lorsque Jimmy Page fait son entrée sur scène et joue la partie instrumentale de “Stairway To
Heaven”, le public se lève et chante les paroles à l’unisson. Le toit du Madison Square Garden se
lève.
La vedette est bien sûr Ronnie Lane, victime de la SEP, qui a organisé ce concert.
Mon amie Jenni Trent m’obtient deux billets gratuits, et j’invite Peter Kobziar (le guitariste chanteur
des Volcanos) à venir avec moi. Le concert est inoubliable, et cette opportunité nous rapproche. J’en
sors particulièrement content.
Le concert d’A.R.M.S. au Madison Square Garden le samedi 3 décembre 1983
222
À Hunter, dans les Catskills, à l’entrée de la maison où les Volcanos enregistrent leur répertoire
1984 –1985
L’Union Française N°17
Je sais que mon père avait été Vénérable Maître d’une Loge du Grand Orient, mais je sais aussi
qu’il en était parti en mauvais termes. Lorsqu’on me fait l’offre de m’introduire à la franc-maçonnerie
française de New York, je suis intéressé, mais avec réserve.
Le processus d’investigation suit son cours, et je suis initié le 11 février 1984. Je commence un
nouveau cycle dans ma vie spirituelle qui a vraiment besoin de renouveau.
La Loge L’Union Française N°17 est une loge américaine sous la juridiction de la Grande Loge de
l’État de New York. Elle a été fondée le 25 décembre 1797, et nous y parlons français par
dérogation accordée à son ancienneté. D’un autre côté, dans le monde de tous les jours, c’est aussi
de facto l’association française la plus ancienne existante sans discontinuité aux États-Unis.
J’y rencontre des hommes que je n’aurais jamais rencontrés autrement – certains deviendront des
amis à long terme, d’autres des feux de paille. Le plus important est que j’y apprends à construire
mon propre temple spirituel dans le cadre d’une instruction ancienne et reconnue.
Le Comité Central
L’Union Française – la seule association à dater du 18ème siècle – est un membre fondateur du
Comité Central des Sociétés Françaises et de Langue Française de New York fondé en 1924.
Les associations membres du Comité Central regroupent une mosaïque d’intérêts variés et j’y
rencontre des Français de tous bords : le Professeur Maman, un ancien doyen de l’Université de
Princeton dans le New Jersey, et sénateur des Français de l’Étranger ; Jean-Jacques de SaintAndrieu, directeur adjoint du bureau d’Air France que j’avais rapidement rencontré durant le direct
d’Antenne 2 des élections Reagan-Carter ; André Soltner, chef propriétaire du fameux restaurant
Lutèce et Président de l’Association des Maîtres Cuisiniers de France ; Zoltan Grosz, Président du
Comité Français du Souvenir de Lafayette ; Jean-Pierre Touchard, Président du Stade Breton ; et
une myriade d’autres.
223
Beaucoup de membres viennent aux réunions de la quarantaine d’associations sans pour autant
vouloir être impliqués dans l’organisation interne de ce Comité Central. Les partis politiques y sont
représentés, certains officiers sont des concurrents commerciaux, et il est difficile d’arriver à un
consensus sur quoi que ce soit. Une réunion porte la possibilité d’organiser un défilé du 14 juillet
comme le font les Grecs, les Irlandais, les Italiens, les Portoricains, les Allemands, et bon nombre
d’autres communautés d’immigrants de New York avec leurs fêtes nationales. La discussion
commence bien mais, une fois que chacun y met son grain de sel, il est impossible d’organiser quoi
que ce soit. Chaque association voit midi à quatorze heure et, au lieu d’avoir une grande réunion
française pour la fête nationale, chaque petit restaurant organise son 14 juillet sur son trottoir. Le
Comité Central organise sa bouffe annuelle dans un hôtel.
Je suis plus intéressé par les individus que je rencontre que par les activités officielles qui
n’aboutissent pas à grand-chose. De plus, je me rends compte que ces associations ont plus les
yeux tournés vers le passé que vers l’avenir. La génération d’immigrants français des années 50 –
celle qui est à la base du succès commercial de la restauration française de New York – est en train
de vieillir rapidement.
L’exemple le plus frappant est celui du Stade Breton dont Jean-Pierre Touchard est le Président.
Jean-Pierre est l’un de mes meilleurs clients d’Yvon Mau avec ses deux restaurants, “Les Sans
Culottes” et le “Tout Va Bien”. Il est jeune et dynamique, et il organise régulièrement des
évènements sportifs et une grande fête annuelle. Yvon Mau fournit les vins de ses évènements et j’y
suis donc toujours présent.
La fête annuelle de décembre 1982 compte près de 1.100 personnes. Il faut louer l’étage complet
d’une grande salle de réception dans le Queens pour que tout le monde puisse s’asseoir et dîner
ensemble. En 3 ans, le chiffre tombe d’un tiers. La vieille génération n’est pas remplacée quand les
gens meurent, rentrent en France, ou prennent leur retraite en Floride. Les jeunes immigrants
préfèrent gagner beaucoup d’argent plutôt que côtoyer des vieux, et les enfants ne parlent
généralement pas le français – un phénomène qui est bien documenté dans la littérature
américaine.
Les enfants ne veulent pas passer pour des immigrants descendus récemment du bateau. Ils sont
nés ici, sont américains, et ont besoin d’être complètement intégrés à l’école. Ils parlent comme des
Américains, pensent comme des Américains, s’habillent comme des Américains, et peu d’entre eux
s’intéresse à la vieille culture de leurs parents.
Le Lycée Français est bien sûr un havre de grâce dans cet océan, mais il faut être très à l’aise pour
se permettre d’y inscrire ses enfants, et ceux des banlieues sont trop éloignés pour y venir
quotidiennement. Le trop plein est déversé dans le système culturel de l’éducation publique newyorkaise pour le meilleur et pour le pire.
Les réunions du Comité Central - ainsi que les pique-niques de la Société Culinaire Philanthropique
et les évènements du Stade Breton - me permettent de rencontrer Armand Cosquer, un ancien
président du Club de Pétanque du New Jersey, Jacques et Marie (qui sont invités à chanter en
français dans tous les évènements de la communauté française de New York), Joël Nommick
(propriétaire du magasin Joël Name, Optique de Paris), André Renard qui quittera la profession
culinaire et hospitalière pour se consacrer à ses sculptures en métaux en Arizona, l’expert
chocolatier Eric Girerd, et d’excellents chefs comme Étienne Merle, propriétaire de l’Auberge du
Cochon Rouge (un restaurant à succès d’Ithaca près de l’Université de Cornell où il a étudié), Willy
Krause (propriétaire des restaurants Périgord et Périgord Park), Jean-Jacques Rachou (chef
propriétaire de La Côte Basque), Didier Virot qui deviendra le Chef Exécutif du Plaza Hotel, Daniel
Monneaux dont la charcuterie et le café se trouvent sur Prince Street à Soho, Alain Eigenman,
Michel Pombet, Marc Tagournet, Philippe Ferret, Francis Chéru, Jame Baron, Alain Guenanen, et
grand nombre de jeunes chefs dynamiques de la nouvelle génération ... ainsi que Christophe de
Voisé (compositeur et chef d’orchestre) et Philippe Naudin (spécialiste du transport international).
224
De haut en bas et de gauche à droite : Armand et Dolores Cosquer, Jacques et Marie Letalon,
Joël Nommick, Eric Girerd, André Renard, Étienne et Marcia Merle, Willy Krause,
Jean-Jacques Rachou, Didier Virot, Daniel Monneaux, Alain Eigenman, Michel Pombet,
Philippe Feret, Marc Tagournet, Francis Chéru, James Baron, Alain Guenanen,
Gérard Bouffay, Christophe de Voisé, et Philippe Naudin
225
Les Volcanos
Je vais voir les Volcanos souvent et me lie d’amitié avec eux. Le groupe est formé de Peter Kobziar
(le beau gosse) à la guitare et chant, Peter Glass (son beau-frère) à la guitare et chant, Roman
Iwasiwka à la basse, guitare, et chant, et Peter Strutynski à la batterie. À part Peter Glass d’origine
germanique, ils sont nés à New York de parents ukrainiens et vivent dans le Lower East Side.
Les nouveaux Volcanos en 1984 : Peter Kobziar, Peter Glass, Peter Strutynsky, et Roman Iwasiwka (©)
Beaucoup d’Ukrainiens de New York ont des maisons estivales dans les Catskills aux environs de
Hunter à 3 heures de voiture de la ville. La famille de Peter Kobziar y a un motel, le Xenia, et une
maison de l’autre côté de la route. Les Volcanos organisent une fête de réveillon de fin d’année
1983 au Xenia à laquelle ils m’invitent.
Je prends un bus jusqu’à Hunter et attends qu’on vienne me chercher en voiture devant le cinéma
où le film “Purple Rain” de Prince passe durant les fêtes. Ils viennent me chercher en voiture, j’ai
une chambre dans le motel, et je les aide à monter le matériel sur la scène du restaurant.
Ils font salle comble. Je me mets à la table de contrôle du son, ils jouent comme des fous, le public
danse et boit jusqu’au petit matin. Nous laissons tout sur place et allons nous coucher. Les zombies
que nous sommes se retrouvent dans le restaurant en début d’après-midi pour manger, et nous
rangeons le matériel.
Après un ménage minutieux, nous allons dans la cuisine de la maison familiale pour boire une bière
bien méritée. Roman m’offre le poste de manager du groupe. J’accepte avec plaisir. De retour à
New York, je les mets à un régime rigoureux de répétitions chez Giorgio Gomelsky.
Giorgio Gomelsky à New York en 1984
226
Nous décidons d’enregistrer leurs chansons originales sur un excellent magnétophone à bobines et
prenons 3 week-ends de suite dans le sous-sol de la maison familiale à Hunter. Il y a beaucoup de
neige et Peter Kobziar donne des cours à la station de ski durant la journée. Nous enregistrons le
soir et la nuit. Les musiciens sont placés dans des endroits stratégiques du sous-sol, et je mixe le
son de l’enregistrement en direct. Les répétitions chez Giorgio leur ont fait faire beaucoup de
progrès qui les aident dans ces enregistrements purs et simples.
Roman travaille pour Ken Regan à Camera 5. Ken est un photojournaliste réputé, et il nous laisse
entreposer le matériel du groupe dans ses bureaux proches de chez Giorgio. Neal Preston, le
photographe de Led Zeppelin et autres célébrités du rock, travaille aussi avec Ken Regan, et il
accepte de prendre gratuitement des photos du groupe pour nos publicités. Nous sortons la nuit
dans les rues de Manhattan, et Neal prend des photos spectaculaires de ce groupe new-yorkais.
Marko Shuhan, un ami ukrainien et artiste peintre, crée des sérigraphies originales du groupe dont il
nous fait cadeau. Nous jouons à des fêtes ukrainiennes, dans des petits clubs de New York, et nous
produisons nos propres fêtes chez Giorgio qui loue aussi son rez-de-chaussée à “Paddles” (“Les
Raquettes”), un club privé sado-maso.
Quand nous venons répéter le soir, nous croisons les ravissantes jeunes femmes qui ont une
raquette à la main. Leur uniforme de soubrette est ouvert derrière. Elles ont les fesses à l’air et
donnent des coups de raquette aux fesses des clients qui payent.
Paddles entrepose ses machines en permanence au rez-de-chaussée. Il y a des croix où les clients
sont attachés, des gros engins phalliques, des dizaines de raquettes de ping-pong suspendues au
plafond, etc. Cette atmosphère inspire Peter Kobziar – qui n’avait pas vraiment besoin
d’encouragements dans cette direction – à écrire des chansons de plus en plus sexuelles.
J’y produis plusieurs évènements lorsque les sados-masos sont de repos, et notre public apprécie
hautement le décor sans pour autant toujours comprendre ce à quoi servent ces “objets d’art” ...
J’amène parfois des amis aux répétitions, dont Claire Pargoud – la sœur de mon amie Anne – qui
vient passer trois mois aux États-Unis, et pour qui je dois verser une caution de mille dollars afin de
satisfaire les soucis de l’immigration. Elle retourne en France dans les délais, la caution m’est
remboursée, et tout est bien qui finit bien.
Le mercredi 11 avril, je vais voir Bo Diddley au Bottom Line dans Greenwich Village. Les tables font
face à la scène pour que les spectateurs puissent consommer en regardant le spectacle. La table
derrière moi est réservée pour George Thorogood, un grand rocker contemporain à succès. Je me
dis que c’est de bon augure. John Hammond, Jr. entre dans une salle vide pour jouer en ouverture
et j’ai l’impression que le public viendra plus tard lorsque Bo commencera son concert. Mais la salle
est toujours vide quand Bo entre en scène pour jouer devant une cinquantaine de personnes. Il joue
merveilleusement bien, comme si la salle était pleine, et j’apprécie son intégrité artistique.
Bo Diddley au Bottom Line le mercredi 11 avril 1984 ...
et au Bandshell de Central Park fin juin 1989
227
J’organise deux concerts gratuits des Volcanos dans des parcs de Manhattan. Le premier, le samedi
11 août 1984 à Battery Park, avec l’autorisation de l’administration des parcs de la ville de New York
qui nous laisse brancher nos câbles dans les prises de courant du Fort Clinton devant lequel nous
jouons alors que les touristes montent à bord (ou débarquent) des ferries pour la Statue de la
Liberté. L’écho qui nous revient des tours construites le long de Battery Park est phénoménal et
nous offre une expérience sonore unique.
The Volcanos et Scott McAuley à Battery Park le samedi 11 août 1984 (© Iwasiwka)
Le deuxième concert est le samedi 18 août à Tompkins Square Park. Le quartier du East Village se
remet lentement de l’invasion des vendeurs d’héroïne qui l’ont pris d’assaut et occupé pendant des
années. Le groupe joue pour un public mixte de drogués, de clochards, d’amis, et de jeunes yuppies
- les “young urban professionals” - qui commencent à acheter des appartements et à s’installer en
redonnant vie à ce quartier moribond. Un public new-yorkais parfait pour le rock’n’roll des Volcanos !
Ceci nous permet d’avoir quelques articles dans la presse locale et d’augmenter notre liste de fans
que nous tenons informés par courrier des évènements à venir.
Pour ces deux concerts, nous sommes aidés par Scott McAuley, l’ingénieur du son en résidence
chez Giorgio Gomelsky. Scotty vient avec la sono qu’il emprunte à Giorgio. Il l’installe et contrôle le
son qui sort impeccable, fort, clair, et net.
Je m’arrange avec le propriétaire du Bitter End, le club célèbre au 149 Bleecker Street dans le
Village, pour que le groupe puisse passer deux jours plus tard, le lundi 13 août. La publicité gratuite
des concerts dans les parcs nous permet de faire salle comble et tout le monde en ressort heureux.
Lorsque nous ne jouons pas en ville, nous passons nos week-ends d’été dans les maisons des uns
et des autres à Hunter. La fête est continue. Je propose à Yvon Mau de me donner des caisses de
vin pour ces fêtes en échange de photos que Roman prend et dont nous pouvons nous servir dans
le bulletin trimestriel de la société. Des charmantes jeunes filles sont assises en maillots de bain
dans l’eau de la rivière avec des bouteilles de vin à la main sur la couverture de notre bulletin, et le
vin coule à flot pendant le week-end. Tout le monde y gagne !
Deux amies des Volcanos avec un magnum d’Yvecourt (Yvon Mau) à Hunter en juillet 1984 (© Iwasiwka)
228
Un effort important de levée de fonds pour la restauration de la Statue de la Liberté et d’Ellis Island
est organisée par Lee Iacocca, un ancien PDG de la compagnie automobile Chrysler. Pour 100
dollars, le nom de l’immigrant ancêtre de sa lignée familiale est inscrit dans le registre électronique
d’Ellis Island ainsi que sur le mur métallique qui fait face à l’Hudson River et Manhattan. Comme je
suis le premier de ma lignée, j’inscris mon nom pour la postérité.
Le 5 août, la Grande Loge de Francs-Maçons de l’État de New York organise une cérémonie
souvenir au coin nord-est du piédestal de la Statue de la Liberté. La consécration originale avait été
faite le même jour en 1885. Je joins le groupe sous la pluie maussade – la même que cent ans plus
tôt – et je découvre mes premiers Templiers Maçonniques en uniforme. Je prends des photos et
suis conscient de ma place dans cette chaîne centenaire commencée par le frère Auguste Bartholdi,
membre de la Loge Alsace-Lorraine en 1875 à Paris.
Marguerite Mau, l’épouse octogénaire d’Yvon, écrit un livre de recettes transmises par sa grandmère. “Le Livre d’Or des Recettes Bordelaises” est offert gratuitement aux clients, et la société me
demande d’en faire une traduction anglaise pour le marché américain. Je le fais avec plaisir à
condition que Marguerite cuisine spécialement pour moi lors de mon prochain passage, et que la
société paie mon aller et retour en avion.
La version originale en français et ma version traduite pour le marché américain
Je passe le dernier grand week-end de l’été à Hunter pour la fête de Labor Day, et Yuri, le frère de
Peter Kobziar, me propose de me ramener à New York avec son épouse. Comme ils habitent dans
le Queens, ils se dirigent vers une station de métro afin que j’en prenne un pour Manhattan. J’ai une
envie de pisser monumentale et me demande où je vais pouvoir faire ça avant de prendre le métro
... quand tout s’arrête.
Un jeune séminariste déménage. Il a mis ses affaires dans sa camionnette et arrive à un feu rouge
sous la pluie. Ses freins ne répondent pas, il brûle le feu rouge, et nous rentre de plein fouet à
hauteur de la portière arrière droite où je suis assis. Ma tête cogne l’intérieur de la portière, et je
m’évanouis. Je n’ai rien vu venir, et je n’ai rien senti. Je suis le seul blessé de l’accident. Des gens
me sortent de la voiture.
Je reviens à moi lentement, assis par terre sous la pluie contre un mur. Une ambulance m’emmène
à l’Hôpital de St. John dans le Queens. J’arrive à la fin de la grève des infirmières. Un médecin
m’examine rapidement aux urgences, et je ne suis pas en danger dans l’immédiat. On me place sur
une civière dans un couloir en attendant que le service des infirmières reprenne à minuit.
Je me réveille dans une chambre que je partage avec un monsieur en attente d’opération de la
prostate. J’ai deux côtes cassées, le poumon droit perforé et une déviation du septum. L’opération
pour mon poumon perforé se passe bien. Je me réveille comateux – je suis sous demerol, un
analgésique – et je vois un tube qui sort de mon côté droit. Du jus rosâtre coule et se déverse dans
un bassin fermé sous mon lit.
229
J’ai du mal à parler à mes visiteurs à cause des effets du demerol. Je suis plus ou moins conscient
d’une minute à l’autre. Le soir, je reprends une piqûre de demerol pour la nuit. Je me réveille au
milieu de la nuit et sens l’effet diminuer. J’appelle l’infirmière et lui demande une autre piqûre qu’elle
me donne en hésitant.
Mon chirurgien me dit le matin qu’il me retire le demerol car j’aime un peu trop ça, et qu’il ne veut
pas que je devienne accro. Je passe une semaine dans le même lit. Comme je suis dans un hôpital
catholique, une bonne sœur vient m’offrir son service d’aide spirituelle. Elle est jeune et jolie, et je
me demande si je délire.
Je rentre chez moi et dois me reposer. Mon poumon est encore faible, et il faut que je subisse une
opération pour corriger la déviation du septum. On me remet sous demerol et deux médecins
commencent à me charcuter le nez avec des ciseaux, un scalpel, un marteau et un burin minuscule.
J’entends tout, je vois tout, mais je ne sens rien. Les deux médecins savent que je travaille pour une
société de vins, et ils entament une conversation sur une dégustation où ils sont allés récemment.
J’aimerais les interrompre, mais je ne peux pas parler.
Les tests des semaines qui viennent montrent que je me remets bien. On me prévient que j’aurai
parfois des maux de tête à cause de la commotion cérébrale, que ces maux de tête devraient
diminuer avec le temps, et que tout le reste devrait guérir normalement. Quant aux deux côtes
cassées, on ne peut rien y faire et il faut attendre qu’elles se guérissent d’elles-mêmes.
Il ne me reste plus qu’à trouver un avocat pour la procédure juridique. Jean-Marie Fontan, le
vendeur français d’assurances par excellence, me donne le téléphone d’Elliot Stein, un chasseur
d’ambulances dont c’est la spécialité. Il a le physique de l’emploi – cheveux gominés, moustache en
pointe, bronzage de rigueur. Il prend mon cas, et la seule question est de savoir combien on va
pouvoir tirer de l’assurance.
Le barème est établi pour les os cassés, et Elliot prend 30% de ce qu’il négocie. Ce n’est qu’une
question de temps. Il faut que j’aille à une réunion avec le séminariste et son avocat pour des
dépositions avec l’assureur et un représentant légal. Le séminariste me fait de la peine. C’était un
accident. Il le regrette sincèrement, et je suis content pour lui que personne ne soit ni mort ni
paralysé à vie.
Elliott et moi commençons une sorte d’amitié socio-professionnelle. Je lui recommande des clients,
et il m’invite à ses fêtes.
Deux mois après l’accident, j’organise une fête chez Giorgio avec les Volcanos. Nous faisons salle
pleine. Je suis à la porte pour prendre l’argent à l’entrée quand deux agents de police entrent et me
demandent de venir avec eux immédiatement. Ils m’expliquent dans la voiture qu’il vient de se
passer un problème grave chez moi. Jill et une amie se préparaient à venir chez Giorgio quand elles
ont été attaquées par deux hommes à main armée dans le couloir de notre étage, forcées de
retourner dans l’appartement avec eux, et violentées.
J’arrive chez moi et j’ai du mal à reconnaître l’appartement. Tout est sens dessus dessous. Des
détectives passent tout au crible avec des lumières spéciales et saupoudrent tout ce qu’ils trouvent
pour essayer de trouver des empreintes digitales. La stéréo a disparu mais l’ordinateur est encore
là. Ils n’ont volé que des petites choses. Son amie a été emmenée à l’hôpital, et Jill est assise en
pleurs. Un agent l’emmène à l’hôpital maintenant que je suis arrivé.
Grâce à Dieu, elles sont OK physiquement, mais leur état mental ne l’est pas. Dans les jours qui
suivent, il leur faut aller au commissariat de police pour regarder des livres de centaines de photos
de criminels connus. Jill en reconnaît un et l’identifie. Son casier judiciaire est très long. Elle
l’attaque en justice avec l’aide de la police. Beaucoup de femmes ont peur d’affronter leurs
agresseurs, mais Jill veut le voir retourner en prison aussi longtemps que possible. Elle préfère que
je n’aille pas au tribunal avec elle, et je m’abstiens de faire quoi que ce soit. Il se prend une
condamnation à perpétuité à cause de ses condamnations antérieures.
230
Cette attaque me donne une image positive des agents de la police new-yorkaise. Je les ai vus au
travail quand ils sont venus me trouver chez Giorgio, chercher les indices dans l’appartement,
emmener Jill à l’hôpital, enquêter, et aider Jill durant le procès. Quand je vois des agents dans la
rue, j’ai tendance à leur sourire et les saluer.
Trois semaines plus tard, j’apprends que ma grand-mère vient de mourir à l’âge de 93 ans. Je me
demande si cette série de trois évènements néfastes en trois mois est un message crypté, mais je
ne vois pas ce que je peux y faire si je n’arrive pas à comprendre le message clairement.
Je contacte la NASA et demande la permission de reproduire la plaque collée sur les sondes
spatiales Pioneer 10 et 11. L’image représente un homme et une femme nus, et l’homme salue de la
main droite. Des symboles donnent aussi des informations sur l’origine terrestre de ces sondes.
La plaque de la NASA sur les sondes spatiales Pioneer 10 et Pioneer 11
Comme cette plaque appartient au peuple américain, la NASA m’accorde le droit de la reproduire.
Je veux l’imprimer en sérigraphie sur un grand joli papier rectangulaire et offre de personnaliser des
copies que j’essaie de vendre à des sociétés qui pourront en faire des cadeaux de Noël.
Je demande à Marko Shuhan s’il ferait ça avec moi en partageant les bénéfices. Marko est un
artiste peintre ukrainien de New York, un ami très proche des Volcanos qui chante parfois sur scène
avec eux sa version de “Who do you love ?” (“Qui aimes-tu ?”), un vieux tube de Bo Diddley. Il
accepte, je fais un mailing Datatron, et trouve deux clients. Nous vendons une centaine
d’exemplaires personnalisés et numérotés pour notre petit Noël à nous.
Marko Shuhan
231
Giorgio nous offre de produire l’enregistrement des chansons originales des Volcanos. Le groupe
n’arrive pas à décoller, les goûts changent, la fatigue s’installe, et on sent que le groupe risque de se
dissoudre sous peu après quatre ans ensemble. Scott McAuley – qui vit chez Giorgio dans
l’ancienne chambre de Bill Laswell – est l’ingénieur du son. Tout est enregistré en direct, et Giorgio
produit 12 titres en une nuit.
Je pars en France une semaine plus tard et apporte une bande à Sami que je vais voir un soir chez
lui et son épouse. Je lui explique que le groupe est arrivé à la fin de son parcours, et ceci le
réconforte dans le choix qu’il a fait de rentrer en France.
J’appelle Brigitte, l’ancienne épouse de Giorgio, pour lui dire que Giorgio voudrait faire un cadeau de
Noël à sa fille Natela, mais qu’il ne sait pas ce qui pourrait faire plaisir à une jeune parisienne de son
âge. Brigitte m’explique que les copines de Natela portent un caleçon de nuit à la mode et me dit où
en trouver un. Je me rends au magasin en ayant peur qu’on me prenne pour un déjanté sexuel,
mais Brigitte et Natela sont très contentes et me remercient. Brigitte ouvre une bouteille de
champagne, et je suis content de faire sa connaissance. Elle est belle, intelligente, et charmante.
Je dors chez Loïc, passe la journée à Montmartre, et prends le train de nuit pour Bordeaux.
L’Eurailpass me permet d’être en première classe où il y a nettement moins de monde, et où je peux
dormir plus facilement. Un train local m’amène à Gironde-sur-Dropt, et je vais au bureau d’Yvon
Mau. Il n’y a pratiquement personne. Ils sont tous partis passer les fêtes de fin d’année ailleurs, mais
Yvon et Marguerite ont été prévenus de mon passage et m’accueillent avec beaucoup de
générosité.
C’est merveilleux. Les patrons ne sont pas là pour me parler affaires, et les deux grands-parents
vont s’occuper de mes plaisirs culinaires. Marguerite fait la cuisine pendant que je suis assis avec
Yvon dans une petite pièce où il alimente le feu de sarments secs qui pétille et sent bon. Nous
sirotons un délicieux Sauternes et parlons peu. À table, Marguerite nous sert une entrecôte aux
cèpes qu’Yvon accompagne d’un Château Pétrus. Je suis aux anges !
Je prends le train de nuit pour Marmande. Il me faut attendre une demi-heure sur un quai vide,
désolé, sombre et frigide. À Marmande, j’attends le train pour Marseille dans un café vide. Je
regarde ce qu’il y a dans le juke-box et je vois un titre des Rolling Stones que je n’ai jamais entendu
aux États-Unis, “I think I’m going mad”, (“Je crois que je suis en train de devenir fou”), que je joue
plusieurs fois de suite.
Seul dans mon compartiment de première classe pour Marseille, une idée me vient. Des musiciens
anglais et irlandais célèbres se sont regroupés sous le nom de “Band Aid” et ont enregistré le titre
“Do they know it’s Christmas ?” (“Savent-ils que c’est Noël ?”) dont le profit des ventes est alloué
aux victimes de la famine en Éthiopie. Le succès est phénoménal, et je décide d’essayer de faire
une action similaire pour aider la restauration de la Statue de la Liberté à mon retour à New York.
Je passe les fêtes en famille chez mon père à Saint Aygulf dans la commune de Fréjus. Myriam est
avec ses filles Valérie et Anne-Sophie, Claudine avec Marie-Jeanne et leur chienne – un énorme
berger allemand. Claudine me prépare un de mes plats favoris qu’elle cuisine à la perfection, un
couscous royal. Mon père a fait creuser une cave dans le sous-sol de la maison où il entrepose ses
vins, champagnes, etc. et je passe un excellent moment de délices à la française.
Au retour, je m’arrête à Châteauneuf-du-Pape pour déjeuner avec les viticulteurs qu’Yvon Mau a
commencé de représenter en Amérique. Le déjeuner dans une ancienne demeure est vraiment
spectaculaire, et les vins sont excellents. S’il y a une chose que les Français font mieux que tout le
monde, c’est bien le déjeuner d’affaires !
J’en profite pour visiter des maisons de production de cette région vinicole, et déguster des vins
merveilleux au passage. Puis je retourne à Paris et à New York.
232
Surgery et la Statue de la Liberté
Les Volcanos se sont séparés pendant mon voyage en France, mais Sergei Zholobetsky, un
Ukrainien immigré, observait la situation depuis un moment. Roman Iwasiwka (basse et chant) et
Peter Strutynsky (batterie) se joignent à Serge (guitare et chant) avec leur ami ukrainien Andrij
“Snake” Sonevytsky (claviers et chant). La différence est que Serge est maintenant le chef du
groupe. Il chante ses chansons et les autres l’accompagnent.
Surgery en avril 1985 : Andrij Sonevytsky, Serge Zholobetsky, Roman Iwasiwka (avec l’écharpe maçonnique
de levées de fonds pour la restauration de la Statue de la Liberté) et Peter Strutynsky (© Iwasiwka)
Serge est un pur produit de l’Union Soviétique. Il est né et a grandi à Kiev en Ukraine où il a étudié
la musique. Son style musical est plus proche de Brian Ferry que des Ramones, et le look de sa
coupe de cheveux en brosse et de ses habits petit bourgeois forcent les autres à adopter une image
moins rebelle.
Leurs styles musicaux se marient bien et nous sommes toujours en plein rock’n’roll. Ils me
demandent d’être leur manager, et je les fais répéter chez Giorgio. Nous menons une vie de groupe
et passons beaucoup de temps à Lys Mikita, le bar ukrainien de la 2ème Avenue et la 9ème rue, où
les amis du groupe se retrouvent souvent. Nous y jouons au billard – Serge est un expert et un
excellent professeur – et buvons beaucoup de bières.
Je leur propose d’organiser une levée de fonds pour la Statue de la Liberté par le biais de leur
musique et, comme nous sommes tous des immigrants et des enfants d’immigrants, ils acceptent.
J’appelle Ahmet Ertegun, le fondateur et président d’Atlantic Records, et j’explique la nature de mon
projet à son assistante, Jennilynd Trent. Ahmet est un immigrant turc et Jenni est originaire de la
Jamaïque. Ahmet est d’accord pour que je vienne le voir et me demande d’apporter une bande du
groupe pour savoir de quoi il s’agit. J’enregistre une répétition chez Giorgio et viens au bureau
d’Ahmet dans l’immeuble de la Warner au 75 Rockefeller Plaza.
Ahmet passe immédiatement la bande sur sa stéréo qu’il joue tellement fort que j’ai peur que ses
fenêtres ne volent en éclat. Il écoute un bon moment, réfléchit, arrête la bande et me dit que ce style
est trop proche de celui de Roxy Music – le groupe de Bryan Ferry qu’Ahmet a distribué pendant
des années, mais dont il vient de se séparer parce que la mode a changé. Il me demande
cependant de revenir le voir une fois que le disque sera produit pour qu’il le passe à ses assistants
dans le département d’Artistes et Répertoire.
Nous décidons d’aller de l’avant et de produire le disque nous-mêmes. Tout d’abord, il nous faut un
nom. Je prends celui de Serge, et appelle le groupe Surgery (Chirurgie) pour le projet “Operation :
Facelift” (“Opération : Lifting du Visage”). Ensuite, j’organise trois catégories de donateurs – les
233
donors, sponsors, et patrons – dont l’argent servira à produire un 45 tours et une vidéo. La Grande
Loge de l’État de New York est un sponsor officiel et le profit des ventes du 45 tours et des concerts
iront au projet officiel de restauration de la Statue de la Liberté par l’intermédiaire de ma Loge
Maçonnique.
Le groupe écrit une chanson - “4 U (and me 2)” - qui inclue le fameux poème d’Emma Lazarus récité
par Roman. Les droits d’auteur de cette chanson sont reversés au projet. Le second titre du 45 tours
reste dans le domaine commercial. Mon ami Chris Smith accepte d’offrir gracieusement ses services
pour créer la pochette, et Vladimir Horunzhy produit l’enregistrement gratuitement. Les noms des
donateurs sont tous inscrits sur la pochette du 45 tours.
À Planet Studios en mai 1985 et avec Peter Strutynsky (Photos © Iwasiwka); et la pochette du 45 tours
Après avoir reçu les donations d’un “Patron” (Yvon Mau), 11 “Sponsors”, et 74 “Donors”, nous
enregistrons et mixons les deux titres à Planet Studios en mai. J’obtiens ensuite l’accord de
l’administration des parcs de la ville pour aller tourner une vidéo sur l’île de la statue le dimanche 23
juin 1985, le dernier jour où elle est ouverte au public. Le monteur d’Antenne 2 apporte sa caméra,
une troupe de danse moderne nous accompagne, Nicole Devilaine m’offre des images de la statue
dans son échafaudage prises d’hélicoptère, et nous embarquons sur le ferry.
Sur l’île, les touristes nous demandent ce que nous faisons, et certains veulent apparaître dans cette
vidéo souvenir du dernier jour pour les deux prochaines années. Une petite représentation des
Nations Unies danse joyeusement au pied de la Statue de la Liberté au son de la musique de
Surgery pour notre vidéo. Je suis content !
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Durant l’automne, les communautés ukrainiennes de Toronto et Chicago nous invitent à venir jouer.
Jerry Fox, un ami ukrainien, est propriétaire d’une Cadillac limousine allongée qui nous emmène à
Toronto en passant par les chutes du Niagara. Le groupe joue dans un club privé sur une petite île
près de Toronto, et la communauté ukrainienne nous reçoit avec une grande fête en notre honneur.
La communauté ukrainienne de Chicago nous envoie des billets d’avion, nous reçoit chez l’habitant,
et le groupe joue le samedi 16 novembre 1985 à 20 heures dans le club communautaire de St.
Vladimir.
Billet d’entrée pour le concert de Surgery à Chicago le samedi 16 novembre 1985
Nous passons beaucoup de temps ensemble. Le soir, nous répétons chez Giorgio, ou nous nous
retrouvons au club ukrainien pour parler de nos projets. À la sortie d’une de ces soirées à “Lys
Mykita” (“Le Renard Futé”), j’entends à la radio que Ian Stewart, le 6ème Rolling Stone - fondateur
du groupe et pianiste extraordinaire de boogie et de blues - est mort d’une crise cardiaque dans une
salle d’attente alors qu’il allait être examiné par des médecins.
Ceci me rend très triste. Je n’ai jamais rencontré l’individu, mais sa musique m’a profondément
touché. J’appelle Giorgio Gomelsky pour lui annoncer la nouvelle, et je sens sa peine au téléphone.
Stu et Giorgio avaient aidé le groupe dans leurs premiers efforts en 1962.
Notre donation au projet de restauration de Lee Iacocca par l’intermédiaire de L’Union Française
N°17 nous vaut un joli certificat d’appréciation mais, de façon bien plus importante, nous avons
généré beaucoup de bonne volonté dans la communauté ukrainienne de New York, et le groupe en
sort solidifié. Malheureusement, Ahmet Ertegun et ses assistants ne pensent toujours pas que notre
musique puisse être commercialisée.
Je propose au groupe d’organiser une croisière dans la baie de New York pour célébrer le
centenaire de la Statue de la Liberté. Nous devons le faire avant la date officielle car la baie sera
fermée au trafic marin pour les festivités officielles. Nous louons un gros bateau de pêche par
l’intermédiaire d’une ukrainienne dont le mari est associé à des pêcheurs professionnels. Le bateau
peut accueillir une centaine de personnes, et des amis ukrainiens restaurateurs proposent de
s’occuper du buffet et des boissons.
Certificat d’Appréciation du Comité du Centenaire et des travaux de restauration de la Statue de la Liberté ...
et mon Certificat d’Inscription au Mur d’Honneur des immigrants américains d’Ellis Island
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Nous partons de Sheepshead Bay le vendredi 26 juillet 1985 à 19H30, et remontons la baie jusqu’à
l’East River. Le bateau est plein, le groupe joue sur le pont supérieur, les gens dansent. Nous
faisons demi-tour sous le pont de Brooklyn et suivons le bas de Manhattan par le sud. Le World
Trade Center et les autres immeubles modernes du bas de la ville reflètent la lumière du soleil
couchant. Nous nous arrêtons devant la Statue de la Liberté pour l’admirer et la saluer. Nous
apprécions ce moment précieux. C’est l’aboutissement du rêve que j’ai eu dans le train de nuit de
Marmande à Marseille un an et demi plus tôt. Je suis content de moi. Ma mission est accomplie.
Ce 4 juillet est une double fête : c’est le jour de la fête nationale ainsi que celui du centenaire de la
Statue de la Liberté. Le feu d’artifice promet d’être spectaculaire. Le Président Ronald Reagan
prononce deux discours – l’un pour officialiser la fin des travaux de restauration, le second pour
allumer la torche et commencer le feu d’artifice – et le Président François Mitterand est l’invité
d’honneur.
Nicole a obtenu des laissez-passer pour l’équipe d’Antenne 2 sur un navire de la marine française
stationné en lisière de la zone des feux d’artifice. Nous admirons d’en dessous le spectacle des
explosions multicolores dans la nuit noire de la baie. Illuminée, la Statue de la Liberté semble
superviser le déroulement de l’opération, sa nouvelle torche dorée à la main.
La semaine suivante, j’invite Serge à dîner au Hudson Bay, un bar irlandais situé sur la 2ème
avenue au coin de la 75ème rue. J’y vends beaucoup de vin blanc de table que les femmes
consomment au bar en quantité industrielle. J’ai demandé au propriétaire d’inclure notre 45 tours
dans le juke-box et je mets des pièces pour le passer pendant notre repas. Je suis à table avec le
chanteur du groupe dont je suis le manager, nous buvons le vin que je vends au bar, et le disque du
projet que j’ai créé pour la Statue de la Liberté passe dans le restaurant. Je suis comblé !
Serge décide d’agrandir le groupe avec un autre guitariste qui pourra lui donner un soutien
rythmique plus prononcé durant ses solos. Nous auditionnons plusieurs guitaristes au Club de la
Maison Ukrainienne et Serge choisit Alex Rudzinsky, un musicien beaucoup plus flamboyant que
Serge mais dont la personnalité “sans peur et sans reproche” est typique de l’East Village.
Afin de roder le nouveau groupe à la suite de l’arrivée d’Alex, j’organise plusieurs concerts dans le
club du Bitter End sur Bleecker Street, le club privé sous le Ritz au 119 West 11th Street, et le club
ukrainien au 140 2nd Avenue. Notre groupe de fans augmente constamment et les directeurs des
clubs sont contents des chiffres du bar ... car les Ukrainiens n’ont pas peur de consommer !
Un de mes amis français habite au Waterside Plaza sur l’East River entre les 25ème et 30ème rues,
un complexe immobilier où habite Roman. Jean-Pierre se remet lentement d’un accident de voiture
qui a failli le laisser paralysé à vie. Paula m’invite à une fête qu’elle organise pour l’anniversaire de
son mari Jean-Pierre, et la surprise de la soirée est un strip-tease en lumière noire fait par Natasha,
une Française de passage. Plus elle en retire, moins on en voit.
J’invite Natasha à faire son strip-tease en lumière noire à une répétition chez Giorgio sur la musique
de “Hidden Thrills Tonight” (“Les plaisirs cachés de ce soir”). Les musiciens n’ont aucune idée de ce
qui va se passer quand elle entre. Elle fait son spectacle pour eux pendant qu’ils chantent la
chanson – un rock medium mais solide. Ils adorent le concept et la prestation, et nous décidons de
l’incorporer à notre prochain concert du 11 décembre 1985 au Bitter End.
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Nous faisons salle comble. J’ai imprimé les paroles de chaque chanson pour les spectateurs et,
quand Natasha fait son entrée, elle fait fureur. Je décide de tourner une vidéo.
Natasha est “l’invitée surprise” au concert du Bitter End le mercredi 11 décembre 1985
Nicole me laisse tourner cette vidéo dans le couloir des bureaux d’Antenne 2. La caméra de Francis
Freedland est poussée à la limite de ses capacités techniques car la lumière noire ne fait pas partie
des niveaux lumineux naturels. Je fais le montage dans un studio de pointe avec une jeune
monteuse qui a besoin d’une démo pour elle-même.
Là encore, les lecteurs de cassettes et les niveaux ont besoin d’être constamment ajustés pour la
lumière noire. Le résultat est excellent, et je la montre à Ahmet Ertegun qui me dit une fois de plus
que ça lui rappelle trop Brian Ferry.
Je me rends compte que le problème n’est pas la musique mais plutôt la voix de Serge qui chante
dans le style de Brian Ferry. Je rappelle aux musiciens que Giorgio nous dit depuis longtemps que
Roman devrait être le chanteur principal, et j’enregistre rapidement la voix de Roman sur le titre
“Hidden Thrills Tonight” pour comparer cette version avec celle de Serge.
Il est évident que Roman devrait être le chanteur principal du groupe, mais Surgery est le groupe de
Serge - du moins ce sont ses chansons.
La dissension devient insidieuse, et je me trouve en minorité.
Ceci est pénible et l’hiver est long, ce qui ne nous empêche pas de jouer le jeudi 3 avril 1986, au
World, un club à la mode dans un quartier en ruine du Lower East Side au 254 East 2nd Street. C’est
la première fois que nous pouvons profiter d’une sono dernier modèle et le groupe en ressort
comblé.
Le samedi 12 avril, nous organisons une soirée sous le Ritz, un grand club new-yorkais situé au 125
East 11th Street où passent tous les grands groupes internationaux depuis 1980, dans l’immeuble
art déco qui abritait autrefois le Webster Hall. En fait, il existe un autre club privé en sous-sol, Casa
Galicia, que je réserve et où nous faisons salle comble au grand bonheur de la direction qui n’a
jamais vendu autant de boissons alcoolisées ... et qui nous invite à remettre ça le samedi 17 mai
dans des conditions financières plus avantageuses.
Entre ces deux concerts, le réacteur nucléaire n°4 explose dans la centrale de Tchernobyl. Ceci
touche directement la communauté des immigrants ukrainiens de New York et, le vendredi 25 juillet
1986, nous sommes invités à faire partie d’un évènement multimédia pour sensibiliser l’opinion sur
cette catastrophe nucléaire.
Surgery peut jouer au sein de ce spectacle multiple au Park Theater Performing Arts Center situé au
560 32nd Street à Union City dans le New Jersey, juste de l’autre côté de l’Hudson. Le théâtre
appartient à un groupe religieux, mais la scène et la salle sont spectaculaires. C’est d’ailleurs là que
vient d’être tournée la vidéo de “Walk This Way” (“Marche là”), la vidéo d’Aerosmith avec Run DMC
qui assure leur retour sur la scène musicale.
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Cartes d’invitation aux concerts de Surgery :
un au World, deux sous le Ritz à Casa Galicia, et un au Park Theater Gallery
Le concert de Surgery se passe bien mais, vu de la salle, je constate que le groupe ne fait aucun
progrès musical et que l’image de Serge n’est pas compatible avec le goût du jour. Puisque je
n’arrive pas à leur faire entendre raison, et que je ne vois pas comment nous allons pouvoir franchir
le cap suivant, je donne à Peter et à Snake les 20% des parts que j’ai dans la société “Uke Tunes,
Ltd.”. Ceci leur donne 30% chacun et laisse Serge et Roman avec 20% chacun. Comme Serge et
Roman sont les deux chefs de bande, je leur fais donc un cadeau empoisonné.
Roman prend les rênes mais le groupe se dissout en quelques semaines.
Le point le plus positif de cette période de transition difficile - une ancre de stabilité dans cette mer
instable - sont les passages répétés de Loïc à New York durant ses nombreux voyages entre Paris
et San Francisco. Voici un portrait de famille pris à Paris en 1983 avec Loïc, sa sœur Suzanne, son
beau-frère Pierre Dominique, et ses deux neveux Benjamin et Pierre Mathieu :
À Paris en 1983, de haut en bas et de gauche à droite :
Pierre Dominique et Suzanne Strube ; Loïc Fonlupt ;
Benjamin et Pierre Mathieu Strube
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1986 – 1989
Le grand ménage
Je m’approche rapidement du chiffre magique des 40 ans, et rien n’avance. Chris Smith découvre
un bar, le Toy Bar, à côté de chez nous. Nous y allons souvent pour boire des bières et rencontrer
des femmes faciles.
Un soir de beuverie intense, je me retrouve dans les toilettes et me regarde dans la glace. Je sais
qu’il doit y avoir moyen de me réinventer d’une manière stable à long terme. Mais je ne sais pas
quel est ce moyen ni comment y arriver.
Mon travail de vendeur chez Yvon Mau n’est qu’un palliatif qui ne m’intéresse pas vraiment. Je vais
voir Elliot Stein - l’avocat qui m’avait obtenu une somme confortable à la suite de mon accident de
voiture - et je lui demande de me trouver un moyen honorable de me sortir de là sans y laisser ma
chemise. Nous signons les papiers et nous nous séparons en paix.
Ma relation avec Jill est terminée depuis longtemps, même si nous habitons encore ensemble pour
des raisons financières. L’attaque violente dont elle a été victime a laissé des séquelles, et elle a
besoin d’être seule.
Je demande autour de moi et mon ami Barry Cohen, qui travaille dans les relations publiques, me dit
qu’il y a une chambre avec salle de bain à louer dans son appartement au 240 Central Park South –
l’immeuble où Antoine de Saint-Exupéry a vécu avant la Deuxième Guerre Mondiale.
Je me présente à l’appartement 8-I où je rencontre Irving Gruber, un promoteur immobilier qui a fait
sa fortune en vendant des immeubles commerciaux. Irving habite au 15-I, se sert du salon du 8-I
comme bureau, et loue une chambre avec salle de bain à Barry.
L’appartement est situé au coin de Central Park South et Broadway avec vues sur Central Park et
Columbus Circle. Il y a une petite terrasse au coin de l’immeuble près du bureau d’Irving et une
autre plus grande au 21ème étage où les habitants de l’immeuble peuvent s’asseoir. La statue de
Christophe Colomb est visible depuis la fenêtre de ma chambre que je peux louer au mois et sans
contrat. C’est parfait !
J’annonce ma décision à Jill. Ce n’est pas facile après 9 ans de vie commune mais c’est mieux pour
nous deux. La séparation est amicale et sans problème. Luis Leite me trouve deux amis brésiliens
pour m’aider à apporter mes affaires chez Irving, et je m’installe le 1er juin 1986 en me donnant trois
mois pour trouver une solution à long terme.
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Dans ma chambre de l’appartement 8-I au 240 Central Park South sur Columbus Circle et Central Park ...
et Christophe Colomb tel que je le vois de ma fenêtre sur sa colonne
En peu de temps, je pars définitivement de chez Yvon Mau après 5 ans et demi de relations
professionnelles intermittentes, quitte Jill avec qui j’ai vécu 9 ans, et me sépare des musiciens avec
qui j’ai travaillé sans relâche pendant deux ans et demi. J’ai fait le ménage pour mes 40 ans !
“The Wine Video”
En décembre 1985, Jill m’emmène à une fête de Noël chez des amies d’université. Je vais à la
cuisine à la recherche de deux verres de vin, et je rencontre Bob Hurrie qui est en train d’examiner
une bouteille de Bordeaux. Il me dit être amateur de vins, et nous commençons une longue
conversation. Je lui parle de mon expérience dans la vente des vins, lui explique que je suis
Compagnon de Bordeaux et que j’aimerais produire une vidéo d’instruction sur le vin pour aider les
vendeurs des détaillants de l’industrie ainsi que les serveurs des restaurants.
Il me dit être producteur de documentaires et de films, et que l’un de ses collègues pourrait être
intéressé de développer ce projet avec moi. Si Dick Marcus est d’accord pour le faire en partenariat,
Bob est partant pour le produire.
Je me rends aux bureaux de Richard Marcus Productions au 250 West 54th Street dans l’immeuble
voisin du Studio 54. Dick est un Anglais expatrié qui a travaillé très longtemps comme ingénieur
vidéo pour la BBC, et qui a monté sa propre maison de production vidéo à New York. Nous nous
entendons à merveille. Il est francophile, et je n’ai que des bons souvenirs de mes vieux jours en
Angleterre.
Bob et Dick mettent une équipe de tournage en place pendant que je réunis les présentateurs des
chapitres et obtiens l’accord de restaurants de marque où nous pouvons tourner : le Bull and Bear
au Waldorf Astoria, Windows On The World en haut du World Trade Center, Tavern On The Green
à Central Park, Aurora près de la station ferroviaire de Grand Central, et le French Shack de mon
ami Alain Dupuis sur la 55ème rue et la 6ème avenue.
Je m’occupe de l’introduction, de la conclusion et des chapitres d’ordre général ... Harriet Lembeck :
qu’est-ce que le vin ? ... Eunice Fried : les vins de France ... Melissa et Patrick Serré : les vins
d’Italie ... Robert Tunny : les vins de la Méditerranée ... David Rosengarten : les vins de la Californie
... Brian Williams : les vins de New York ... George Truby : les vins d’Australie et de Nouvelle
Zélande ... Jeffrey Pogash : les différentes formes de bouteilles et la compréhension des étiquettes
... Stephen Fox : le mariage des mets et des vins ... Raymond Wellington : la conservation du vin,
l’ouverture des bouteilles, le décantage, le choix des verres et le service ... Roger Dagorn : le rôle du
sommelier ... Patrick et Melissa Serré : la dégustation.
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Tous ces présentateurs sont des spécialistes reconnus sur le marché du vin et/ou de la restauration
de New York. Ils acceptent de participer gratuitement à cet exposé, l’équipe technique et moi-même
offrons nos services tout aussi gratuitement, et notre but est de produire le meilleur produit de ce
genre. De là à gagner de l’argent ...
Nous finissons le tournage au printemps, Dick et moi faisons le montage durant les week-ends d’été,
et en septembre nous organisons un visionnage dans les bureaux de Richard Marcus Productions.
Quand je marche dans la rue avec mes cassettes sous le bras, j’ai l’impression que des ailes me
poussent dans le dos.
Le résultat du visionnage est mitigé. Le positif est que cet exposé est excellent, le négatif est que la
technologie des cassettes vidéos ne facilite pas l’accès rapide aux chapitres.
L’artiste graphique Deborah Schein crée un logo ainsi qu’une brochure, et je me sers de la
technique que j’ai développée avec Datatron pour faire des envois postaux aux restaurants, hôtels
et détaillants dont j’achète les étiquettes d’adresses à une société spécialisée.
Nous commandons un stock de boîtes de cassettes. Je reçois les ordres chez Dick Marcus, insère
les cassettes dans des enveloppes, écris les noms et adresses à la main, les consigne dans le livre
de UPS, et donne les chèques à Dick Marcus qui gère les finances au sein de sa société de
production. Ce travail me prend un temps fou.
“... Tout y est : tous les éléments fondamentaux de la connaissance du vin ...”
The New York Times
Ce genre d’opération de ventes est généralement rentable lorsqu’il rapporte 2% du coût, qui est
amorti aux environs de 1.5%. Mais, malgré une critique dans le New York Times, nos résultats
végètent entre 1.5% et 2%. Nous ne perdons pas d’argent, mais nous n’en gagnons pas non plus.
Le temps passé à l’expédition des commandes n’est pas rentable.
Je prends des cassettes et rends visite à des détaillants, restaurants et hôtels de Manhattan. Je fais
une vente 4 fois sur 5. Les clients sont heureux car ils ont un produit bon marché pour former leurs
vendeurs et serveurs à mieux vendre les vins qu’ils ont en stock. Mais le nombre de cassettes que
je peux vendre par jour est trop limité pour gagner ma vie en ne faisant que ça.
Nous sommes obligés de nous rendre à l’évidence et d’arrêter la vente si nous n’arrivons pas à
trouver un distributeur spécialisé. Le mieux serait de le donner à une société qui vend des produits
bon marché à la télé la nuit mais, après avoir fait leurs propres études de marché, aucune n’est
intéressée.
241
La crise de l’âge mûr
J’ai 39 ans, je suis célibataire, Français, vis sur Central Park, n’ai que du champagne dans mon
réfrigérateur, et prends tous mes repas dehors. Je me défoule. Par dessus le marché, j’ai accès à la
terrasse de l’immeuble le soir – terrasse où je ne vois jamais aucun voisin, et où j’amène mes
rencontres boire du champagne avec Central Park à leurs pieds. Même Quasimodo passerait pour
Don Juan dans ces conditions !
Le nombre de femmes célibataires – principalement divorcées ou veuves – en manque d’hommes
me surprend. Ces femmes sont belles, indépendantes, intelligentes, et elles ont tout pour plaire.
Mais, dans ma tranche d’âge, il n’y a pas beaucoup d’hommes disponibles car ils sont
principalement mariés, homosexuels, ou bizarres. J’ai parfois l’impression de fournir un service
d’utilité publique, mais qui suis-je pour dire non à une femme dans le besoin ?
Je découvre que les femmes qui préfèrent et recherchent une relation à long terme me
recommandent à leurs amies moins difficiles. Mon réseau s’agrandit tout seul, je n’ai pas à faire de
promesses que je ne tiendrai pas, tout le monde se comprend, et les New-yorkaises sont
fantastiques.
C’est aussi la fin de l’époque libre. Malgré le sida en toile de fond, nous avons encore l’illusion que
cette maladie ne touche que les homosexuels. Les capotes ne sont donc pas de rigueur et nous
pouvons faire l’amour sans parano où que nous soyons ... les clubs, toilettes de restaurants, les
buissons des parcs, et ma terrasse – même si j’ai l’impression que les voisins des étages supérieurs
m’observent parfois discrètement de leurs fenêtres.
Certaines femmes deviennent des amies avec qui je n’ai aucun rapport sexuel, d’autres le
deviennent après une ou deux rencontres de passion intense qui font place au plaisir de papoter en
sirotant du champagne – que j’achète en gros par caisse à l’un de mes anciens contacts de
l’industrie du vin.
Je rencontre Robyn dans un bar français le soir du 14 juillet. Elle est à New York pour encore trois
mois jusqu’à ce qu’elle déménage à Chicago où elle a trouvé un nouvel emploi dans le marketing.
Elle a 29 ans, est très belle, a un peu peur de franchir le cap des trente ans, et veut partir de New
York avec les bons souvenirs que je veux bien lui laisser. Je l’aime beaucoup et serais prêt à
considérer une relation à long terme, mais sa mère l’en dissuade. Je suis un chien fou sans argent
qui loue une chambre dans un appartement. Quel avenir puis-je lui assurer ?
Je vais la chercher chez sa mère un soir et l’appelle d’un téléphone public pour lui dire que je suis
en bas de chez elle. Elle me demande d’attendre au téléphone pour me montrer quelque chose de
spécial à la fenêtre : elle, sa mère et une amie me montrent leurs fesses déculottées à la fenêtre. Au
moins sa mère a encore le sens de l’humour.
Je suis très triste quand Robyn part à Chicago. Je l’appelle souvent mais ne peux rien y changer.
Carol, une amie américaine qui travaille à Saks Fifth Avenue, me présente un couple d’amies
lesbiennes qui vivent en dessous de chez elle. L’une est française, l’autre américaine. J’aime leur
rendre visite car ce sont des soirées calmes et sans histoires. Carol me met aussi en contact avec
des vendeuses de Saks qui n’ont pas le temps de sortir et que je peux aider à résoudre facilement
tout besoin naturel.
Le jeudi 2 décembre, Giorgio Gomelsky m’appelle pour me demander de l’accompagner à un
concert de jazz du Charlie Watts Orchestra au Ritz. Nous buvons un peu trop, lui le whisky et moi la
bière, mais le concert est superbe. Bien que tout le monde soit là pour voir le batteur des Rolling
Stones, il colle au jazz qu’il a toujours aimé et qu’il peut finalement jouer avec un excellent groupe
de musiciens.
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À la fin du concert, je vais dans les coulisses avec Giorgio qui me présente Charlie. Je sers la main
du batteur des Rolling Stones !
The Charlie Watts Orchestra au Ritz le jeudi 2 décembre 1986
Tony King, le publiciste des Rolling Stones, emmène discrètement Giorgio par le bras et me fait
signe de sortir afin de permettre à d’autres amis et fans de rencontrer Charlie. En partant, Giorgio
donne à Charlie l’adresse du club Trax, proche du Ritz, où il produit des spectacles, et il l’invite à y
passer. Nous attendons à Trax, une limousine passe, la tête de Charlie apparaît à la fenêtre, la
limousine accélère, Charlie disparaît dans la nuit.
Deux matins plus tard, je vois Charlie et Tony King sur la Sixième Avenue près de Rockefeller
Center. J’aimerais bien m’arrêter pour leur dire bonjour mais je n’ai vraiment rien de spécial à leur
dire. Je passe, les regarde discrètement, et vais à mon rendez-vous.
Giorgio et moi devenons plus proches. Il vit seul, les femmes tombent à ses pieds, mais celle qui lui
plait vraiment lui pose des problèmes. Nous passons beaucoup de temps au téléphone à échanger
nos frustrations sur la psyché de la gente féminine. J’aime beaucoup sa spontanéité. Il m’appelle
parfois tard le soir pour l’accompagner à une fête. Giorgio est une vedette que les gens entourent
dès qu’il arrive. Je ne nie jamais être son ami quand une jolie femme me demande si je le connais ...
Je vais souvent chez lui et nous parlons de tout. Il pense que je ferais un père merveilleux et que je
devrais donc avoir des enfants. Les femmes ont les jardins, les hommes ont les graines, et je ne
devrais pas laisser les miennes se perdre aux vents des quatre saisons. Je n’avais jamais pensé à
l’agriculture comme ça, et j’apprécie les leçons de paternité qui me sont données par le père de trois
enfants qu’il a eu de trois femmes différentes dans trois pays différents !
Durant l’une de nos conversations de ce genre, une jolie femme entre chez lui pour changer les
cadres de ses fenêtres. Elle est très féminine et n’a pas l’air d’un ouvrier du bâtiment, mais elle porte
les fenêtres allégrement et manie le marteau avec force et précision. Le lendemain, Giorgio me dit
que je lui plais et qu’elle aimerait m’inviter chez elle. C’est une première pour moi. Je suis flatté et
content d’apprendre la nouvelle. J’espère qu’elle ne va pas me retourner comme elle manie les
fenêtres.
Je prends le “Path Train” et vais la voir chez elle à Hoboken. Elle est très gentille et nous nous
entendons bien. Un jour elle vient me voir à Antenne 2 quand je suis seul au bureau à l’heure du
déjeuner. Nous faisons l’amour sur le bureau de Jean-Claude Paris. Lorsque je la raccompagne à la
porte, Jean-Claude rentre et nous croise ... perfect timing !
Giorgio s’intéresse de plus en plus aux ordinateurs, et il réunit régulièrement chez lui un groupe
d’aficionados. Giorgio gagne tous les concours nationaux que les nouvelles compagnies
d’ordinateurs et de logiciels lancent pour développer l’intérêt naissant d’un jeune public, et il se
retrouve avec de plus en plus de programmes de pointe qu’il partage avec les membres de son
groupe. Quand il vient chez moi, je lui montre mon Apple IIe qui est déjà devenu un dinosaure. Je
m’en sers pour le traitement de texte et mes mailings personnalisés Datatron, mais l’écran
monochrome vert trahit son âge et le place au rang des reliques.
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Durant l’automne, un vieux démon me reprend. Je veux organiser un concours de groupes
musicaux dans le Park Theater Performing Arts Center, le théâtre de Union City dans le New Jersey
où Surgery a joué son dernier concert avec moi comme manager. Je loue le théâtre, invite trois
groupes locaux en leur promettant une récompense financière de 100, 500 et 1.000 dollars suivant
le vote du public. Je fais de la publicité et démarche dans les rues. J’organise une loterie pour le
public avec les disques d’Atlantic Records dont Jenni me fait cadeau.
Mon fiasco du samedi 8 novembre 1986 au Park Theater de Union City dans le New Jersey
Le samedi 8 novembre, 1986 - le jour du concert que j’avais intitulé “The Unsigned Games” - il
tombe des cordes. Ce n’est pas un ouragan mais presque. Personne ne vient au concert. Pas une
seule personne. J’annule, paie le théâtre et donne le minimum garanti à chacun des groupes. Je n’ai
pas l’argent et paie avec des avances sur mes cartes de crédit, mais mon intégrité doit rester
intacte. La musique ne me fait décidément pas de cadeau.
En décembre, Antenne 2 produit à New York une partie du programme spécial de Michel Drucker
pour Noël. Nous louons le fameux théâtre Apollo sur la 125ème rue à Harlem et enregistrons Dame
Kiri Te Kanawa, la célébrité mondiale de l’opéra. Nous enregistrons aussi la pianiste et chanteuse
de jazz Shirley Horne au Cotton Club.
Je m’attends à ce que Dame Kiri Te Kanawa soit difficile, mais tout se passe relativement
facilement. Shirley Horne, c’est une autre paire de manches. Nous l’amenons de Washington DC un
dimanche matin et elle oublie d’apporter son Drambuie. Le Cotton Club n’en a pas, les détaillants de
liqueur sont fermés le dimanche, mes amis n’en ont pas chez eux, et elle m’explique qu’elle ne va
rien faire tant que je ne lui en ai pas trouvé. Finalement, une amie de notre chauffeur en trouve une
bouteille chez elle. Je vais la chercher et la rapporte aussi rapidement que possible. Shirley chante
et joue à merveille.
Pour mon 40ème anniversaire, j’organise une fête chez Giorgio. Environ 150 personnes viennent,
surprises de se retrouver dans un club sado-maso. Beaucoup ne comprennent pas l’utilité des
engins suspendus aux murs, et certains pensent même être dans une galerie d’art. Un énorme
bouquet de fleurs qu’Étienne Merle m’a envoyé d’Ithaca les accueille sur le comptoir du bar de
l’entrée.
J’invite des gens divers et le mélange est phénoménal : musiciens, hommes d’affaires, producteurs,
restaurateurs, francs-maçons, vendeurs de vin, chauffeurs, etc. Des anciennes maîtresses sont
venues et je les présente les unes aux autres puisqu’elles ont au moins une chose en commun.
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Je pars à 3 heures du matin. Ronnie me dit de ne pas m’en faire. Il s’occupe du ménage et de mes
cadeaux. Jerry Fox m’attend avec sa limousine et m’emmène avec Anne, qui importe de la lingerie
féminine, et qui a un cadeau d’anniversaire spécial. Elle a appris, en lisant une description détaillée,
comment poser une capote sans les mains. Je vais être son cobaye. C’est beau d’avoir 40 ans !
Au matin, je retourne chez Giorgio, prends mes cadeaux et le reste des caisses de bière. Ronnie a
fait un tel nettoyage que le rez-de-chaussée est plus propre que jamais. Le taxi me ramène au 240
Central Park South. Irving est en voyage, et je m’assois dans son salon, les pieds sur les rebords de
la fenêtre. Je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit. J’ouvre une bière que je sirote en petit
déjeuner, Central Park à mes pieds. Je vais me coucher, fatigué mais satisfait.
Un ami m’invite à une fête d’affaires au Limelight, la discothèque située dans une ancienne église au
coin de la 20ème rue et de la 6ème avenue. C’est ma première visite au Limelight et je suis content
d’aller découvrir ce club réputé.
La fête commence tôt. Une société de marketing a invité ses clients pour célébrer la nouvelle année.
Je rencontre Francesca, une cubaine qui nous rendait souvent visite chez Jill. Elle est venue avec la
fille d’une voisine qu’elle chaperonne car elle n’a que 18 ans, et avec une jeune amie de la banque
où elle travaille. Liz est une Italo-américaine de 23 ans arrivée récemment de sa Virginie natale.
Giorgio Gomelsky et Liz au printemps 1987
La soirée avance, Francesca et sa protégée doivent rentrer dans le Queens. Liz leur dit qu’elle va
rester un peu dans le club et qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Je la raccompagne chez elle à
pied. Elle partage un appartement avec une dame plus âgée dans l’immeuble où vivait l’auteur
Washington Irving sur Irving Plaza et la 16ème rue. Je l’embrasse passionnément sur le trottoir
devant chez elle, et elle me donne son téléphone. Ainsi commence une belle aventure de deux ans
et demi.
Nous vivons une véritable enchantement sexuel. C’est le pied ! Elle découvre la liberté qu’elle a
toujours désirée. Je me laisse faire et profite de la situation. Mes amis l’aiment bien. Elle parle
français couramment et vient me chercher à Antenne 2 où je commence à travailler à plein temps.
Elle s’entend bien avec Nicole.
Mamadou vient de quitter le poste qu’il a occupé depuis plus de 6 ans. Il ouvre un bureau pour TF1.
Nicole est très triste d’avoir perdu Mamadou. Je peux prendre ce poste, mais elle ne peut pas me
donner de contrat à long terme car la maison mère n’en donne plus. Je travaille donc à la semaine.
J’aide le journaliste Jean-Claude Paris à préparer ses reportages, et nous sommes assis dans une
grande salle avec une vue spectaculaire de la 6ème avenue. Les choses bougent dans le milieu de
l’information de la télévision française. Francis Bouygues achète TF1, et Jean-Claude Paris se met
sur les rangs pour devenir le nouveau directeur de l’information de TF1 en France.
245
Je parle avec Jean-Claude de la possibilité de louer du temps d’antenne sur la chaîne Discovery et
me rends à Washington pour mieux connaître les détails. J’explique à leur direction notre projet de
développer une chaîne culturelle française pour la télévision par câble aux États-Unis – un super
développement de ce que Jean-Claude Baker avait commencé avec Téléfrance-USA mais n’avait
pu ni agrandir ni conserver.
Jean-Claude Paris, Isabelle Lorans (une avocate française), et moi avons une réunion de petit
déjeuner dans les bureaux des représentants de Discovery à New York, mais les conditions
financières sont trop élevées pour que nous puissions continuer ce projet – principalement si JeanClaude Paris rentre en France pour TF1.
Je me rends tous les jours à l’EBU (le bureau de l’European Broadcast Union qui consolide les
transmissions par satellite pour ses partenaires européens) afin de déposer en temps voulu les
bandes du jour pour le journal de 20 heures. Je m’y fais des amis qui travaillent à CBS et en
indépendants pour l’EBU.
Nicole me “prête” parfois à FR3 ou à TF1. Ceci me permet de varier les plaisirs. Un grand projet de
documentaire à volets réunit toutes les interviews possibles et imaginables sur la vie du Général de
Gaulle. Je me retrouve impliqué en essayant de trouver Richard Nixon et Henry Kissinger.
L’attaché de presse de Nixon ne retourne aucun de mes messages, mais Kissinger nous accueille
dans son bureau de Park Avenue. Il accepte même de ne pas nous demander de payer les prix
exorbitants qu’il facture normalement à tout le monde.
L’interview de Kissinger se passe bien et je lui demande, pendant que l’équipe sort de son bureau,
s’il peut m’aider à faire passer le message à Nixon que je n’arrive pas à contacter. Kissinger prend
mes coordonnées et m’assure qu’il s’en occupe le jour même. Je reçois le lendemain un appel du
bureau de Nixon qui accepte de nous donner une interview ... en France. Il y est en voyage
d’affaires et une équipe locale se charge de l’interviewer à Paris. J’ai eu Kissinger et Nixon, mais je
n’ai pas pu serrer la main de l’ancien président américain.
Les bureaux d’Antenne 2 sont situés dans le centre de Rockefeller où tous les immeubles sont reliés
par voies souterraines. Nicole connaît Ahmet Ertegun depuis des années et je connais bien Jenni,
l’assistante d’Ahmet. Je vais donc souvent dans les bureaux d’Atlantic Records durant l’heure du
déjeuner ou après le travail.
Jenni m’invite aux fêtes spéciales qu’Ahmet organise à Harlem pour une école privée qu’il aide
financièrement. Nous nous entassons dans des bus jaunes de transport scolaire et montons à
Harlem voir Cab Calloway et autres célébrités de la musique américaine. Je suis toujours sidéré de
voir les super riches se taper les fesses dans ces bus jaunes.
Jenni m’invite à des fêtes chez elle ou chez ses amis mais, pour une raison qui m’échappe, mes
avances avec ses copines n’aboutissent à rien. Petite leçon d’humilité au passage.
Chris Smith m’appelle pour aller voir John Mayall au Ritz le vendredi 29 mai. Mick Taylor ouvre avec
son groupe et revient sur scène à la fin du concert de John Mayall pour jouer avec lui “Oh, Pretty
Woman”, la chanson qu’ils avaient enregistrée sur l’album Crusade, le 33 tours à succès de 1967 où
Mick Taylor avait joué pour la première fois alors qu’il n’avait que 18 ans.
John Mayall au Ritz le vendredi 29 mai 1987
246
Sue – une amie de Jenni qui travaillait avec elle à Island Records – m’invite le 18 juin à une fête en
l’honneur de Miles Davis. Des bols de caviar iranien sur glace sont sur toutes les tables, une énorme
sculpture de glace – indiquant le nom de Miles Davis et l’image d’une trompette – fond lentement au
milieu du salon principal, des vedettes d’Atlantic Records sont présentes comme Ashford et
Simpson, le cinéaste Spike Lee me parle de “School Daze” (“Classe tous rires”) – le nouveau film
qu’il est en train de tourner à la suite de son premier grand succès “She’s Gotta Have It” (“Nola
Darling n’en fait qu’à sa tête”) – et je parle de la franc-maçonnerie avec Robert de Niro qui est
curieux de savoir ce que représente l’insigne à ma boutonnière.
Miles ne marche pas, il glisse et flotte comme un nuage. Sa magnifique peau d’ébène reluit à la
lumière des éclairages. Il passe derrière moi et me pince le dos au passage sans rien dire. Il se
retourne au bout de la pièce et me balance un sourire magnifique. J’en rougis !
Au bureau d’Antenne 2, Paul Nahon remplace Jean-Claude Paris qui est rentré en France. Le style
a beau changer, c’est toujours la même chose, car les sujets restent les mêmes. Il suffit de changer
les noms et les dates, mais les faits sont similaires : les élections, Wall Street, la Maison Blanche,
les Nations Unies ...
Je lis les journaux pour y chercher des idées et lui soumets des projets de reportages différents. Il
en accepte certains, en rejette d’autres, a ses propres idées, et il y a les “suggestions” du bureau de
Paris. J’en suggère un vraiment différent, mais il ne voit pas la lueur du jour car les autres ont
toujours priorité.
Anne, une de mes amies américaines, importe de la lingerie italienne qu’elle vend directement chez
elle en organisant des fêtes pour les femmes. J’y vais souvent à la fin de ses présentations et
rencontre une avocate de 40 ans qui travaille avec des hommes très sûrs d’eux-mêmes dont la
tendance est de ne pas la respecter comme elle le mérite car elle n’est pas un homme comme eux.
Histoire de se remonter le moral, elle porte de la lingerie super-sexy sous ses costumes
conservateurs. Ceci la renforce intérieurement de savoir que si ses collègues s’en doutaient, ils en
rougiraient. C’est son pêché mignon et secret professionnel. Elle se sent aussi plus forte pour
plaider à la cour. Elle accepte de se faire interviewer par la télévision française mais Paul ne donne
pas suite. Dommage !
Carol me donne le numéro de téléphone de Paule, une hôtesse de l’air sur longs courriers de
l’ancienne Pan Am. Elle a été transférée sur Delta et est souvent en voyage sur Nice. Elle n’a pas
beaucoup de temps quand elle est ici, mais nous nous parlons au téléphone et nous ne nous
rencontrons que plusieurs mois plus tard. Elle appelle mon père quand elle fait escale à Nice.
Mon père vit seul depuis sa séparation avec Claudine, et le climat politique ne lui plait pas. Il pense
venir vivre aux États-Unis une partie de l’année, et peut-être même y trouver une compagne. Il en
parle à Paule qui l’encourage dans cette voie en lui disant de mettre une petite annonce dans un
magazine hebdomadaire. Elle peut écrire l’annonce pour lui – en sachant ce qui intéresse les
femmes – et je pourrai trier les réponses avant de les lui faire suivre.
La petite annonce reçoit 82 réponses. J’en élimine immédiatement la moitié, mais il en reste une
quarantaine que je lui envoie. Il vient à New York un mois plus tard avec un paquet de cartes triées.
Les photos et informations pertinentes de chacune des candidates sont classées par ordre de
priorité, et je suis sidéré par son sens de l’organisation et par la qualité des femmes qu’il a choisies.
Il arrive à en voir une dizaine en deux semaines, disparaît un week-end, mais il n’y a pas de résultat
concret. Paule est contente pour lui, Liz et moi l’emmenons dîner, et il est aux anges. Il rentre en
France avec les contacts de celles qu’il a rencontrées. Il va leur écrire et peut-être les revoir. Il me
donne les cartes de celles qu’il n’a pas pu voir en m’offrant de m’en servir pour moi-même. Je lui
réponds que non. Elles ont répondu à son annonce, pas à la mienne, et je ne me sentirais pas à
l’aise de les appeler maintenant.
247
Au cas où il se décide à venir vivre ici - même temporairement - je fais une demande de carte verte
pour lui à l’immigration. Tout immigrant naturalisé comme moi peut faire cette demande pour ses
parents et ses enfants - mais pas pour les autres membres de sa famille - et j’obtiens satisfaction en
trois mois sans avocat.
Lors de sa venue suivante, je l’emmène au bureau de l’immigration de Federal Plaza où il reçoit sa
carte verte, sans même vraiment apprécier la valeur de ce que ça représente pour un nombre
immense de postulants. Pendant que nous faisons la queue, une rangée d’immigrants clandestins
passe devant nous. Menottes aux poignets et chaînes aux pieds, ils sont expulsés le jour même.
Je suis content avec Liz. Elle et moi sommes toujours au septième ciel, et nous aimons être
ensemble. Ceci m’inquiète un peu parce que je n’ai pas l’intention de me mettre en couple avec qui
que ce soit. Je sais aussi que ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne me quitte pour un
type de son âge.
Paul Nahon me dit que Serge Moati est en train de produire un long reportage sur la francmaçonnerie dans le monde et qu’il voudrait venir à New York pour le volet américain de son
documentaire. Est-ce que j’accepterais de l’aider ? Oui, avec plaisir. Lorsque Serge vient, je
l’emmène à l’immeuble de la Grande Lodge où un projet de restauration a commencé. Il interviewe
le Grand Maître dans son bureau, documente une réunion de Templiers dans la Salle Égyptienne,
interviewe un orfèvre réputé dans Central Park, et je lui obtiens des rendez-vous dans le New
Jersey.
Je vois l’annonce d’une classe d’introduction au métier d’acteur. Je m’y inscris et tombe sous le
charme. J’aime l’opportunité de me lever pour improviser une scène devant les autres élèves. Je
cherche dès le lendemain une classe régulière où je vais apprendre les rudiments du métier, et je
m’inscris aux cours de Claude Underwood où je me rends régulièrement dans le Village après mes
heures de bureau à Antenne 2.
Je demande à Roman Iwasiwka – des Volcanos et Surgery, et avec qui je suis resté en bons termes
malgré les remous amers causés par mon départ soudain – de prendre des photos. J’ai besoin
d’une photo professionnelle au cas où je déciderais de commencer une carrière d’acteur. C’est
encore une idée vague, et je vais la laisser mûrir avant de me lancer dans un changement de
carrière complet. Je ne peux m’empêcher de penser à l’exemple de Calvert DeForest et de son
succès avec David Letterman à l’âge tendre de 60 ans.
Du 29 août au 7 septembre, Liz m’invite à aller avec elle à Sainte-Croix, l’une des Îles Vierges des
États-Unis où elle a enseigné avant de venir à New York. Une de ses amies y habite encore, et nous
sommes les bienvenus. C’est mon premier séjour dans une île des Caraïbes depuis mon expérience
hôtelière des Méridien de la Martinique et de la Guadeloupe. Je suis content d’aller avec elle chez
son amie. Il y a du ménage à trois dans l’air, mais l’ancien amant de notre hôtesse a le don de
montrer son nez au mauvais moment.
Liz et moi continuons nos aventures sexuelles dans toutes les parties de l’île. Nous sommes nus
près d’une plage en pleine nuit et faisons l’amour sur le capot de la voiture. Brusquement, les feux
des freins d’une voiture garée s’allument. Un autre couple en fait autant dans la leur.
De retour à New York, Liz emménage dans un appartement sur Lexington et la 62ème rue, proche
de son nouvel emploi. Je l’aide à prendre ses affaires, et nous faisons plusieurs voyages en taxi.
Pour le dernier voyage, je l’aide à mettre un petit bureau en bois dans le coffre. Lorsque nous
arrivons à destination, le chauffeur le sort. Un des tiroirs s’ouvre, et une boîte de capotes tombe par
terre. Liz la ramasse en rougissant. Oh well !
Son nouvel emploi est d’assister le directeur de “Place des Antiquaires” au coin de la 57ème rue et
de l’avenue Lexington. Ce projet s’inspire du “Louvre des Antiquaires” au 2 Place du Palais-Royal
face au musée du Louvre. Le quartier est un centre de galeries d’antiquaires sur la 57ème rue et
l’avenue Madison. C’est un investissement énorme pour la société, et un défi professionnel pour Liz
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qui le prend à cœur. Tout se passe bien, et c’est un grand succès. Je suis content de la voir au
milieu du tourbillon de la période d’ouverture.
Nous sortons beaucoup dans les clubs où je suis régulièrement invité par un réseau social qui aide
à les remplir. Tunnel et Limelight sont les deux principaux, mais d’autres ouvrent et ferment
rapidement dans la nuit new-yorkaise.
Le mardi 1er décembre, Sue - l’amie de Jenni qui travaillait avec elle à Island Records - m’invite au
concert de Marianne Faithful qu’elle organise au Bottom Line. Je suis content de voir Marianne
chanter avec Dr. John au piano et Garth Hudson à l’orgue. Son retour sur scène est formidable et
j’adore sa nouvelle voix rauque.
Au Bottom Line, le mardi 1er décembre 1987 :
concert de Marianne Faithfull ; et note d’Allen Ginsberg
Allen Ginsberg est assis à une table proche de la mienne, et je vais le voir à l’entracte pour le
remercier de m’avoir aidé en 1970 et 1971 dans mes recherches pour mon Mémoire de Maîtrise
quand j’étais étudiant à Nanterre. Je ne m’attends pas à ce qu’il s’en rappelle mais je veux
m’acquitter de cette tâche en personne ... même si ça m’aura pris 17 ans pour le faire.
Allen est touché par mon geste, et me dit que, si j’ai l’occasion de passer à San Francisco, il faut
que j’aille voir Lawrence Ferlinghetti à City Lights Bookstore de sa part pour obtenir des copies des
cassettes d’enregistrements que Jack Kerouac a faits durant sa vie. Allen me fait promettre de ne
jamais en parler à la famille de Kerouac, car ces Canucks ne comprennent rien et font toujours
opposition à tout.
Allen m’écrit un mot de recommandation pour Ferlinghetti sur la manchette d’un journal qu’il a dans
sa poche de veste, et je me retrouve avec l’autographe d’une de mes célébrités favorites.
Loïc passe me voir à New York durant ses voyages entre Paris et San Francisco. Sophie est morte
d’un cancer, et Loïc fait sa dernière tentative sérieuse de s’installer en Californie. Il a les clés de
mon appartement et, quand il fait escale, il vient à Columbus Circle comme bon lui semble.
Il m’annonce un jour que son père est mort d’une crise cardiaque. Il hérite de propriétés et d’un peu
d’argent. Il m’annonce aussi, à ma grande surprise, que lui et Suzanne ont été adoptés quand ils
étaient bébés et qu’il a des origines bretonnes. Je ne sais quoi dire car je n’en avais aucune idée. Il
pensait que je l’avais toujours compris, mais je n’avais jamais cherché à décrypter ses messages.
Comment pouvons-nous être les meilleurs amis depuis l’âge de 18 ans et ne pas savoir une chose
aussi importante ? Cela ne change rien à notre amitié de départ, mais je n’en demeure pas moins
abasourdi. Je tourne la page et mets ça aux oubliettes. Il vaut mieux ne pas y réfléchir.
Le vieux démon de midi me reprend, et je veux produire un concours musical. Mais, cette fois-ci, je
veux le faire en programme de télévision normale. Je vais voir Loïc à San Francisco le 18
décembre, m’assois avec lui sur le banc du Parc de Washington Square où il m’avait avancé 200
dollars pour mon premier achat de disques pirates en 1969, et je lui explique mon projet. Je lui
présente le budget, et il est d’accord pour le financer avec une partie de l’argent qu’il vient d’hériter.
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J’en profite pour passer voir Lawrence Ferlinghetti à qui je montre le mot d’introduction d’Allen
Ginsberg, et Ferlinghetti me donne plusieurs cassettes d’enregistrements inédits de Jack Kerouac.
Je retourne à New York et entraîne les membres d’Antenne 2 dans mon nouveau projet de concours
musical. Je sais combien ils vont me coûter et combien va me coûter l’équipe complète pour
travailler en vidéo professionnelle avec 4 caméras. Je m’assure du budget pour que Scotty –
l’ingénieur du son de Giorgio qui m’a toujours aidé avec les Volcanos et Surgery – ait le matériel
d’enregistrement nécessaire, et pour le club où je vais produire ça. Je choisis Studio 54.
Jenni des disques Atlantic m’aide à trouver les groupes et les membres du jury, et il me faut attendre
le mois de juin pour que tout se mette en place.
En mars, Nicole me demande d’aider Philippe Manœuvre. Il veut venir faire un sujet pour “Les
Enfants Du Rock” sur la nouvelle tournée mondiale de Michael Jackson qui commence à New York.
J’appelle le bureau des relations publiques de la maison de disques Epic du conglomérat de
Columbia dont l’immeuble se trouve de l’autre côté de la rue des bureaux d’Antenne 2.
La presse n’est pas invitée aux concerts de New York au Madison Square Garden, mais à
Pittsburgh quelques jours plus tard. Ceci permet ainsi de rôder les concerts sans la presse. Mon
contact accepte de me donner deux places pour New York ainsi qu’un extrait vidéo du concert. J’en
fais part à Philippe, l’invite à coucher chez moi puisqu’il ne peut pas être en mission officielle, et
nous allons au concert du samedi 5 mars 1988.
Je ne suis pas un fan de Michael Jackson même si j’aime bien certains titres inévitables. Son image
Peter Pan n’est pas très à mon goût, mais le concert me sidère. Trois générations dansent sous le
même toit, l’énergie de Michael, de ses musiciens, et de ses danseurs est contagieuse, et la
production de scène est magistrale. Michael disparaît ici, réapparaît là, tient le public dans sa main
gantée, et est le maître incontesté du spectacle.
Michael Jackson au Madison Square Garden le samedi 5 mars 1988
Philippe me remercie car ceci lui permet de rentrer avec un scoop européen. Je suis content pour
lui. Il est dynamique, enthousiaste, et aime vraiment ce qu’il fait ainsi que la musique qu’il présente.
Je suis content d’avoir fait sa connaissance et d’avoir vécu cette expérience avec lui.
Deux mois plus tard, le samedi 14 mai 1988, Atlantic Records célèbre son 40ème anniversaire au
Madison Garden. Jenni peut m’avoir une douzaine de billets bien placés à condition que je lui
promette de ne pas les revendre car les revendeurs pirates en tirent des prix exorbitants. La rumeur
annonce une réunion de Led Zeppelin, et même Henry Kissinger doit y être présent.
Ahmet Ertegun et le 40ème anniversaire d’Atlantic Records le samedi 14 mai 1988
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Je donne les billets aux vrais fans que je connais. Le concert est phénoménal et dure 13 heures
avec : les Coasters, Phil Collins, Lavern Baker, Roberta Flack, Foreigner, Stephen Stills, Ben E.
King, Crosby-Stills-&-Nash, les Bee Gees, Emerson & Palmer, Yes, Les Rascals, Vanilla Fudge,
Average White Band, Ruth Brown, Debbie Gibson, Robert Plant, Le Manhattan Transfer, Les
Spinners, les M.G.’s, Carla Thomas, Paul Rodgers, Miki Howard, Dan Aykroyd et Sam Moore, Bob
Geldof, Wilson Pickett, Genesis, Rufus Thomas, et la réunion de Led Zeppelin avec Jason Bonham
(le fils de John Bonham décédé) à la batterie.
Ceci ne représente qu’une fraction des artistes qu’Ahmet Ertegun a lancés et distribués. Il manque
des vedettes que tout le monde connaît de Ray Charles et Aretha Franklin aux Rolling Stones.
L’œuvre d’Ahmet et de ses associés comme Herb Abramson, Jerry Wexler, et Tom Dowd laisse sa
marque sur la culture musicale américaine. Il a 65 ans, est toujours le patron d’Atlantic Records, et il
est entouré de “ses enfants”. Il resplendit. Quelle journée de gloire pour un immigrant !
Entre ces deux concerts de Michael Jackson et d’Atlantic Records au Madison Square Garden,
Nicole reçoit un appel du directeur de l’information d’Antenne 2 à Paris. Le premier Téléthon français
de Jerry Lewis en décembre 1987 a connu un succès stupéfiant et inattendu, et Jerry a finalement
pu leur accorder un entretien en direct pour le 20 heures du jeudi 17 mars 1988.
Nicole m’offre d’aller à Las Vegas où l’entretien doit avoir lieu car Jerry s’y produit dans une série de
spectacles quotidiens. Je dois le rencontrer dans un studio de NBC que Nicole a loué et lui poser les
questions en anglais. Les réponses de Jerry seront traduites en français sur le plateau parisien.
Comme elle m’a laissé choisir mon hôtel, je vais au Stardust, l’hôtel où j’étais descendu près de 17
ans plus tôt avec le groupe d’avocats français et algériens que j’avais accompagnés durant leur
voyage en septembre 1971. J’évite les salles de jeu du casino et vais dîner dans le fameux
restaurant avec vue de carte postale sur les néons de la ville. Je m’offre un bon filet mignon que
j’accompagne d’une excellente bouteille de Bordeaux, et retourne dans ma chambre un peu ivre.
Les infos à la télé parlent des séquelles de l’affaire Iran Contra qui a sérieusement endommagé la
réputation du Président Ronald Reagan, lui-même en fin de parcours de son second et dernier
mandat présidentiel. Je n’ai jamais aimé Reagan, même déjà à l’époque où il était Gouverneur de la
Californie et que je participais à des manifestations à San Francisco en 1969 et 1970 contre Nixon
et la Guerre du Vietnam. Il est temps qu’il retourne dans son ranch une bonne fois pour toutes.
Mon inspiration éthylique me fait prendre une feuille de papier de l’hôtel et écrire des nouvelles
paroles sur “Bye, bye, Johnny” - le rock célèbre de Chuck Berry - que je réintitule “Bye, bye,
Ronnie”, et m’endors content de moi. Au matin, après un copieux petit déjeuner, je me rends au
studio et rencontre Jerry dans la salle de maquillage où nous parlons des questions que je vais lui
poser. Jerry est extrêmement aimable et très content d’être là pour remercier les Français de leur
soutien spectaculaire.
Nous nous asseyons sur nos chaises devant les caméras, Nicole est à New York au téléphone avec
Paris, nous avons le satellite pour une heure, et nous attendons le feu vert ... mais il y a une panne
de son entre Cognacq-Jay et l’avenue Montaigne. J’explique le problème à tout le monde sur le
plateau, et nous attendons ... 10 minutes ... 20 ... 30, 40, 50 minutes ... et l’anxiété vire au désespoir.
Finalement, Nicole me dit : “Vous êtes en direct dans dix secondes !!!”. Je fais l’annonce sur le
plateau, raccroche le téléphone, me retourne vers Jerry et lui demande comme si de rien n’était :
“Alors Jerry, vous vous attendiez à ce succès ?”. L’adrénaline nous excite, nous faisons de notre
mieux, et sommes finalement interrompus en pleine conversation par le satellite qui nous coupe à la
seconde près.
Je prends la bande ¾ de pouce que le producteur du studio a faite pour Nicole et retourne à ma
chambre au Stardust. J’appelle ma mère que j’avais prévenue, et c’est la douche froide. Elle n’a rien
compris de ce que j’ai dit puisque je parlais anglais, et m’a trouvé moche et vieux dans mon
costume sombre.
251
Heureusement que les commentaires de Nicole sont plus positifs. La direction me remercie d’être
resté calme durant la tempête due à la panne de son en plein direct international, et d’avoir réussi à
garder Jerry dans le studio jusqu’au miracle du passage à l’antenne.
De retour à New York, je regarde la bande avec Nicole. Il y a 55 minutes d’anxiété et les 5 minutes
du direct. Mais ma mère avait raison. Ma coupe de cheveux, mes lunettes, et ce vieux costume ne
me font pas de cadeaux, et cette leçon me sera fort utile dix mois plus tard quand je ferai ma vraie
première photo professionnelle.
Une de mes organisations maçonniques se réunit pour trois jours à Buffalo, une ville dans le nord,
près du Canada. Buffalo se trouve à une courte distance des chutes du Niagara, et Liz y vient avec
moi du 1er au 4 mai. Nous traversons le pont international et nous nous embrassons, un pied au
Canada et l’autre aux États-Unis. À peine partis, un autre couple nous remplace et en fait autant. Je
comprends maintenant pourquoi cet endroit est une destination favorite des jeunes mariés
américains en lune de miel.
Le 8 mai, Antenne 2 a installé un énorme écran de projection vidéo au Club Régine pour suivre en
direct par satellite le second tour des élections présidentielles françaises entre Chirac et Mitterand
qui l’emporte. Nicole est présente avec tout le bureau. Régine a très bien fait les choses. Elle a
invité Lionel Hampton, ce qui me permet de voir cette légende de près pour la première fois.
Quatre jours plus tard, le 12 mai, Atlantic Records organise une fête musicale à Roseland pour
plusieurs de ses artistes de musique disco. Ce n’est pas une musique dont je raffole, mais j’y vais
quand Jenni m’y invite avec ses amis. Roseland est souvent utilisé pour des concerts de ce genre
mais, comme nous l’avions expliqué dans un reportage d’Antenne 2, Roseland est connu depuis
1919 pour les danseurs et danseuses que l’on paie à la danse les samedi et dimanche après-midis.
Les billets sont vendus à la caisse, et on les présente au ou à la partenaire de son choix. Nous y
étions venus pour interviewer une Française qui y travaillait comme danseuse et qui trouvait que ces
gens - principalement âgés - étaient tous très gentils.
Monsieur Claude Contamine, Président d’Antenne 2, vient à New York et Nicole me demande d’aller
le chercher à son hôtel et de l’amener au bureau. Je le rencontre comme convenu, nous prenons un
taxi, et nous nous rendons au 1290 Avenue of the Americas où Nicole nous attend. Nous entrons
dans l’ascenseur avec une dame, les portes se ferment, l’ascenseur monte un peu, et s’arrête
brusquement.
J’appelle le bureau de l’immeuble sur le téléphone de la cabine, explique le problème, et l’employé
me demande d’être patient. Il va falloir descendre la cabine manuellement au niveau de l’étage le
plus proche pour ouvrir les portes et nous laisser sortir. Je m’inquiète pour Nicole qui doit se faire du
mouron et se demander ce que je peux bien être en train de fabriquer avec Monsieur le Président,
mais je n’ai aucun moyen de la contacter.
Monsieur Contamine commence à s’énerver et essaie de me pousser à “faire quelque chose”. Je
me demande s’il n’est pas un peu claustrophobe sur les bords. La dame qui est coincée dans la
cabine avec nous ne parle pas français, mais elle comprend ce qui se passe au ton de sa voix. Elle
se retourne, le regarde froidement dans les yeux, et lui demande lentement et fermement de se
calmer. Il s’écrase dans son coin et n’en pipe plus une.
Nous commençons finalement à descendre très lentement. Des voix se font entendre, les portes
s’ouvrent, je remercie la dame d’être intervenue à point nommé, nous prenons un autre ascenseur,
Nicole est plus heureuse que jamais de me voir, je m’éclipse, et rentre chez moi.
Mon travail à Antenne 2 commence à devenir pénible, et je me dis qu’il faut changer mon fusil
d’épaule. Je n’ai rien à moi. Je couche depuis deux ans dans une chambre où je m’étais donné trois
mois. J’ai 41 ans. Qu’est-ce que je vais faire quand j’en aurai 50 ? Continuer de porter les sacs des
vedettes de la télévision française pour des cacahuètes ?
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Il faut que je trouve un remède, et je décide de devenir le meilleur acteur français de New York en
dix ans. Les voix que j’enregistre pour Antenne 2 quand nous prenons des sujets de CBS et en
faisons des versions françaises me valent toujours des compliments, et je passe bien à l’écran sur
les bouts d’essai du bureau. Je prends des cours et développe les techniques nécessaires. Je suis
prêt à me lancer.
Comme je suis célibataire et sans enfants, personne ne me retient et personne ne dépend de moi.
J’ai des lignes de crédit que je peux taper au risque de faire faillite - ce dont je me fiche éperdument
puisque je n’ai rien à perdre. Comme le chante Bob Dylan dans “Like A Rolling Stone” : “when you
ain’t got nothing, you got nothing to lose” (“quand on n’a rien, on n’a rien à perdre”).
Paul Nahon a ses exigences et j’ai mes priorités. Le 24 mai, un matin où Paul m’enquiquine un peu
trop, je dis à Nicole que je sors faire un tour dont je ne reviens pas. Je rentre chez moi, appelle
Nicole, lui dis que j’en ai assez, que je veux bien continuer de travailler en freelance pour ses projets
spéciaux, mais que je ne peux plus supporter les humeurs des journalistes de passage.
Une annonce de la société Shakespeare Mailings offre d’aider les acteurs à envoyer leurs photos et
CV, et je me rends à leur bureau. Mon problème est que je n’ai pas d’expérience à mettre en valeur.
L’homme du bureau me demande si je me rappelle de lui, et j’avoue que non. Hal m’a vendu mon
Apple IIe et l’imprimante Diablo que j’ai achetés pour Datatron quand il travaillait au département
d’ordinateurs de Macy’s. Il me dit que j’ai tout le matériel nécessaire pour compiler mes listes et
imprimer mes cartes et mes étiquettes.
Je le sais, mais je ne suis pas sûr de ce que je peux mettre sur mon CV. Je ne sais pas non plus où
trouver les listes des agents, réalisateurs et directeurs de casting à qui il faut envoyer ma photo et
mon CV. Pour me remercier d’avoir été un bon client quand il avait eu besoin de faire une vente, Hal
m’aide à formuler mon CV. Il se sert de mon expérience d’animateur à “Get It On TV” et de mes
programmes radio de la série “Kaleidoscope” comme centres de mes activités professionnelles. Il
me recommande aussi de lire des livres sur le métier d’acteur et sur le marketing, et me dit où
trouver les listes dont j’ai besoin - ainsi que les magazines professionnels que je dois commencer à
lire régulièrement.
Mon premier envoi postal part sous peu, et je suis contacté par Sylvia Fay dont la société est
spécialisée dans le casting des figurants. Deux pubs vont être tournées pour Pepsi Cola avec Mike
Tyson et Donald Trump, et elle a besoin d’acteurs non syndiqués pour remplir un théâtre et une rue.
Le champion de boxe va défendre son titre au casino de Donald Trump à Atlantic City, et Pepsi est
le sponsor officiel.
Je gagne 40 dollars la journée pour faire partie d’une foule. Le 26 mai, je côtoie le champion et sa
femme Robin Givens, et le magnat de l’immobilier Donald Trump le 2 juin. Je suis mordu. Je vois
aussi que les acteurs syndiqués de la SAG (Screen Actors Guild) ont les meilleures places au
premier rang, et qu’ils sont les seuls à avoir des dialogues.
Je comprends qu’il faut que je devienne membre de la SAG si je veux réussir dans ce métier, mais
ça va être difficile. Pour joindre le syndicat, il faut arriver à faire un travail de syndiqué accepté et
reconnu par le syndicat en étant invité spécialement par le producteur et le réalisateur du projet qui
doivent enregistrer leur demande avec le syndicat. Ceci est fait pour protéger les syndiqués sur le
marché du travail, mais aussi pour empêcher n’importe qui de boucher les possibilités sans les
mériter.
En fin de compte, seuls les meilleurs acteurs arrivent à faire partie de la SAG, et le fait d’être
membre de ce syndicat est une marque de qualité reconnue par les employeurs. Je vais donc
chercher le moyen de m’immiscer dans le système.
Lisa Keys, agent de Van der Veer Agency, m’appelle et me demande de la rencontrer à son bureau.
Elle critique ma photo sur trois points importants. Le premier est que je porte des lunettes, le second
est de me trouver une coupe de cheveux différente, et le troisième est le nœud papillon que je porte
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avec mon smoking. Pour elle, le nœud papillon n’est porté que par les gens sans ambition. Il faut
donc que je me convertisse aux lentilles de contact, et que je reprenne des photos.
Je choisis de me présenter en costume cravate pour projeter l’image d’un homme d’affaires, d’un
médecin, d’un avocat, etc. Cette décision est calculée. Beaucoup d’acteurs suivent un chemin
différent en plaçant trois ou quatre photos en costumes différents sur leurs cartes de présentation –
le principe étant qu’un acteur peut interpréter n’importe quel rôle.
Je me rappelle les choix que j’avais faits quand j’essayais de trouver un animateur pour “Get It On
TV” et, moins c’était compliqué, plus j’étais attiré. De plus, les agents ont déjà du mal à se rappeler
une seule image et il vaut mieux leur faciliter la tâche. Je veux donc une photo unique et simple qui
me place facilement dans une catégorie, et dont je vais me servir pour tous mes outils de travail.
Cette fois, il faut que je me serve d’un photographe qui travaille constamment avec les gens de la
profession. Photoboutique se trouve en face de chez moi et la vitrine est remplie de photos
d’animateurs de CBS. J’y vais donc et en ressors avec ma première photo professionnelle que je
fais imprimer et que j’expédie en suivant la technique développée avec Datatron.
La photo de Roman en juillet 1987 ; et deux photos de Konstantin à Photo Boutique ...
en janvier, puis en février 1989
Tout se met en place. Je suis les conseils que les pros me donnent, j’étudie les livres qui m’ont été
recommandés, et je corrige le tir de ma propre campagne de marketing. Je sais que tout ceci va
prendre des mois avant de porter ses fruits, mais le temps est de mon côté – comme le chantent les
Rolling Stones dans “Time is on my side”.
En attendant, le tournage de la production du concours musical que j’ai mis sur pied avec Loïc est
finalement prêt.
Je contacte Art Collins. Il est parti du bureau des Rolling Stones et est devenu le manager de Joe
Jackson. Il vient chez moi, et je lui parle de mon projet. Il me donne le titre de “Rock Search” qui est
exactement ce qu’il me faut.
Je vais voir Mark Fleischman, le propriétaire de Studio 54 qu’il a récupéré de Steve Rubell, et je loue
le club pour le dimanche 12 juin 1988. Je réserve le matériel, je confirme les groupes et membres du
jury, et je vais chercher Loïc à Kennedy dans la limousine de Jerry Fox. Loïc arrive avec Luc, et je
les installe au Westpark Hotel à Columbus Circle. Tout se passe dans le même quartier, et il ne faut
pas plus de dix minutes pour aller à pied de chez moi au Studio 54 et au Westpark Hotel.
254
Les 3 groupes sont “Wench” (une expression archaïque pour des femmes de petite vertu), “Scream
As You Fall” (“Crie en tombant”), et “New Age Cabaret”. “Wench” est un groupe féminin de rock dur
heavy metal. Ces filles font peur à regarder mais sont très gentilles. “Scream As You Fall” m’a été
recommandé par Jenni d’Atlantic Records, et c’est un groupe de pop rock. “New Age Cabaret” est
un groupe formé de musiciens de studio réunis pour l’occasion par le chanteur Genaro.
Les membres du jury sont Giorgio Gomelsky, son ami Bob Gruen (le photographe de John Lennon à
New York) et son amie Valerie Warner (professionnelle des relations publiques dans le monde du
spectacle), Rob Fraboni (l’ingénieur producteur de Bob Dylan et The Band, d’Eric Clapton, de Keith
Richards, des Beach Boys, et du film concert “The Last Waltz” (“La Dernière Valse”) réalisé par
Martin Scorcese), et Alvenia Bridges (spécialiste de relations publiques pour les Rolling Stones).
Les pros de “New Age Cabaret” l’emportent haut la main. Tout se passe dans la bonne humeur. Le
programme est animé par une blonde et une brune qui se partagent le travail entre les interviews
personnelles des musiciens et du jury, et la présentation du concours sur la piste de danse du
Studio 54. J’ai même engagé une maquilleuse professionnelle. Je paie tout le monde, et Loïc et moi
rentrons à la maison avec la boîte de cassettes Betacam sous le bras.
Loïc est impressionné. J’ai mené ça efficacement et il est content. Maintenant, il ne me reste plus
qu’à faire le montage de deux versions de programmes, une de 56 minutes et l’autre de 27 minutes.
Scotty a fait un excellent travail d’enregistrement du son et il veut se faire les dents en temps que
monteur vidéo. Il a un arrangement avec Caesar Studios, un studio de montage professionnel à la
24ème rue et l’avenue Madison, où il peut se servir du matériel gratuitement de minuit à 5 heures du
matin.
À partir du 24 juillet, je passe mes nuits à faire le montage avec Scotty. Liz vient nous remonter le
moral en nous apportant du café et des gâteaux. Durant l’une de ses visites, elle nous fait signe de
venir à la fenêtre sans faire de bruit. Une pute du quartier est en train de tailler une pipe dans une
voiture.
Nous travaillons comme des forçats et, le 16 août, j’ai l’impression d’avoir une crise cardiaque. Je
suis très inquiet et fais tous les tests possibles chez un médecin dans le Queens qui m’a été
recommandé par l’un des techniciens du studio. Mon cœur est apparemment en bonne santé, et j’ai
dû faire une crise d’anxiété. Je veux que tout soit parfait, et il m’est difficile de pousser à la roue
quand je dépends de la bonne volonté de tellement de personnes.
Scotty écrit un indicatif musical rock dont il enregistre tous les instruments qu’il joue lui-même chez
Giorgio, Chichi (une amie de Jenni) me donne des dessins électroniques que nous montons en toile
de fond pour les titres et, après deux mois de montage intense, nous avons un excellent
programme.
Le 8 septembre, j’organise un visionnage dans un bar du quartier. Loïc revient spécialement à New
York et est très content du résultat. Le visionnage impressionne tout le monde car la qualité vidéo
est superbe. Les groupes sont contents d’avoir une vidéo musicale de qualité inespérée, et il va
maintenant falloir vendre le produit.
J’ai besoin de faire 100 copies en 3 quarts de pouce pour expédier à les stations indépendantes de
par le pays en leur offrant une série de programmes à un prix défiant toute concurrence. Cette
promotion va coûter près de dix mille dollars et nous n’avons plus d’argent. Loïc ne peut pas se
permettre la rallonge, et je n’arrive pas à trouver d’investisseur.
Philippe Manœuvre me donne le contact de Kurt Loder qui anime les informations sur MTV. Je vois
Kurt, lui donne une vidéo qu’il passe à ses amis de la programmation. La réponse est négative. MTV
fait de moins en moins de musique et de plus en plus de programmes de télé réalité. Quant à VH1,
ils ont d’autres chats à fouetter. Nous sommes devant un mur infranchissable, un excellent produit
en main, et pas de distribution en vue.
255
Le message est simple et clair. C’est à moi de le comprendre une bonne fois pour toutes ! Il me faut
malgré tout gagner de l’argent pour mes dépenses. Le 27 octobre, Nicole me demande de faire de
la traduction consécutive pour Martin Scorcese. Le film “The Last Temptation Of Jesus Christ” est
sorti en France avec le titre “La Dernière Tentation du Christ”, et une bombe a explosé dans un
cinéma parisien.
Nous sommes dans un petit studio de MTI. Scorcese est assis devant une caméra avec une photo
de New York en toile de fond. Le journaliste du 20 heures pose des questions et je traduis dans les
deux sens. Bien sûr, le journaliste commence à se mêler de la traduction en direct. Tout le monde
coupe tout le monde, et on ne s’entend plus penser. Scorcese est habitué, et il fait de son mieux
pour ne vexer personne. Au moins, j’aurais rencontré Martin Scorcese !
Je pars trois semaines plus tard à Paris avec une bande de ¾ de pouce du strip-tease en lumière
noire que j’avais produit pour le groupe Surgery sur le titre “Hidden Thrills Tonight”. Avant de quitter
New York, Mamadou - qui travaille maintenant avec le bureau de TF1 à New York - me donne les
coordonnées de Pascale Breugnot pour son programme “Super Sexy” qui fait suite à sa série “Sexy
Follies”.
Pascale m’accueille, visionne la vidéo, et l’achète sur le champ. Elle aime ce concept où plus la
femme se déshabille, et moins on en voit. Si seulement ça pouvait toujours être aussi facile ...
La SAG et l’AFTRA
Je rencontre un acteur français de passage chez Giorgio. Il est allé à une audition et a obtenu une
pub télé qu’il ne peut pas faire. Il est furieux et blâme la SAG. Un agent de J. Michael Bloom, une
des plus grosses agences commerciales de New York, l’avait envoyé à l’audition, il avait eu le rôle,
essayé le costume, mais – au moment de la demande d’exemption à la SAG – les producteurs se
sont rendus compte qu’il n’avait pas de permis de travail. Ils ont donc dû annuler son engagement.
Je mets ça dans un coin de ma tête. Comme je suis en règle ici, je n’ai pas ce problème, mais je
comprends qu’il faut travailler avec et au sein de la machine si on ne veut pas se faire évincer.
Un des agents à qui j’ai envoyé ma photo et mon CV m’appelle pour une audition. Une société
financière de Pittsburgh a commandité une vidéo institutionnelle, et les producteurs sont à la
recherche d’acteurs SAG d’origine étrangère. Heureusement pour moi, leur choix est très limité à
Pittsburgh. Ils viennent donc auditionner dans un studio de Manhattan.
Je mets mon costume cravate, me présente, fais ce qu’on me dit, et je suis engagé pour jouer le rôle
de l’homme d’affaires français. Comme je ne suis pas membre de la SAG, la société de production
fait la demande d’exemption au syndicat qui m’inscrit dans sa liste de “must join”. Ceci veut dire que
je suis autorisé à faire ce travail sans être syndiqué, mais que je ne pourrai pas en faire un second
sans avoir rejoint le syndicat entre-temps.
Ceci veut aussi dire que je suis automatiquement admis à devenir membre si je me présente au
bureau d’inscription et paie le prix de l’initiation. J’y suis arrivé rapidement, et je suis très heureux de
ce développement dans ma carrière naissante d’acteur professionnel.
Je ne comprends pas ce qu’impliquent à long terme les clauses concernant la couverture médicale
et la retraite, mais la voie m’est finalement tracée. Si je suis le chemin indiqué, rien ne peut
m’arrêter, excepté mes propres défauts.
Je prends l’avion pour Pittsburgh avec le billet que la société de production m’a envoyé. Un jeune
assistant m’attend à l’aéroport, me traite en professionnel, et m’introduit sur le plateau. Je connais
bien mon dialogue et suis complètement préparé. Tout se passe extrêmement bien et je retourne à
New York, certain d’avoir finalement trouvé ce qui me va comme un gant.
256
En janvier, juste après les fêtes, je me présente au bureau de la SAG. Mon numéro de sécurité
sociale est validé. Je paie l’initiation et reçois un reçu qui me déclare membre. Je me rends
immédiatement à l’AFTRA et en fait de même. Une semaine plus tard, j’ai mes cartes d’adhérent en
poche.
Cartes de membre de la SAG et de l’AFTRA
La SAG (Screen Actors Guild) est le syndicat qui s’occupe de tout ce qui est tourné en pellicule,
dont les films et les publicités. L’AFTRA (American Federation for Television and Radio Artists)
s’occupe quant à elle de ce qui est enregistré sur bande magnétique ou qui passe en direct à la
radio et à la télévision. Si l’enregistrement de voix est pour une pub radio, le contrat est sous la
juridiction de l’AFTRA. Mais si l’enregistrement est pour une pub SAG, ce contrat est sous la
juridiction de la SAG.
Les tarifs en cours sont négociés avec les producteurs tous les trois ans, et les syndicats sont sous
l’égide de l’AFL-CIO, the American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations (la
Fédération américaine du travail et l’Association des organisations industrielles) qui regroupe une
soixantaine de syndicats autonomes.
La vocation de ces syndicats est celle des anciennes associations professionnelles, et ils ne sont
pas affiliés à un parti politique. La force ouvrière américaine vote plus pour les démocrates mais pas
toujours. Il arrive même que, dans certaines circonscriptions, un candidat républicain arrive à obtenir
le soutien des syndicats locaux contre le candidat démocrate. D’ailleurs, Ronald Reagan et Charlton
Heston ont tous deux été présidents de la SAG.
La force de ces syndicats réside dans l’entraide et la pression sur les sociétés. Si l’AFL-CIO
demande à tous ses membres de boycotter un produit, le manque à gagner du pouvoir d’achat en
question résout le problème rapidement. Cette action extrême est rarement utilisée, mais sa menace
est réelle. Le syndicat des Teamsters peut paralyser le pays s’il demande à tous ses chauffeurs
d’arrêter de conduire, etc.
L’image négative attribuée aux syndicats est limitée aux domaines de la construction et des
éboueurs là où la mafia a pris le contrôle des plans de retraite, mais ce sont des problèmes qui ne
me touchent pas dans les syndicats d’acteurs.
Dans certains États et certaines villes, les syndicats sont puissants. C’est le cas de New York où
même la police et les pompiers ont des contrats de syndiqués avec la ville. D’autres États –
principalement sudistes – favorisent plutôt le patronat et ne rendent pas la vie facile aux syndiqués.
Ceci incite les sociétés qui veulent exploiter leurs ouvriers à s’installer dans le sud où les salaires
sont moins élevés et les conditions de travail moins strictes. C’est pourquoi les nouvelles
compagnies de construction automobile s’y sont installées dans les années 80.
Je suis maintenant membre des deux principaux syndicats d’acteurs de ma catégorie. Il y en a un
troisième, l’AEA, l’Actors’ Equity Association, le syndicat des acteurs de théâtre. Comme New York
est principalement une ville de théâtre, je rejoindrai également l’Equity – même si je ne fais pas de
théâtre – pour que les pros arrêtent de me demander pourquoi je n’en fais pas partie.
Les critères d’entrée à la SAG et à l’Equity sont stricts, mais pas à l’AFTRA où n’importe qui peut
aller se présenter et payer le prix de l’initiation pour en devenir membre – ce qui ne sert pas à grandchose si on ne travaille pas dans la profession. Lorsque j’aurai terminé plusieurs contrats avec la
257
SAG et l’AFTRA, je pourrai me présenter à l’Equity et y être reçu automatiquement, alors que les
nouveaux acteurs sont obligés de faire des pieds et des mains et d’attendre des années pour y
arriver.
Les emplois de la SAG et de l’AFTRA sont classés en trois catégories principales. La figuration,
l’emploi à la journée, et les contrats à long terme. Lorsque les films ou programmes repassent à la
télé, le barème des royalties varie avec l’importance du cachet. Les figurants ne gagnent pas de
royalties, mais tous les autres acteurs “principaux” en gagnent pendant des années tant que la
production est réutilisée. C’est là le secret du bonheur, car on peut recevoir des chèques trimestriels
pour le restant de sa vie.
Les publicités télévisées paient le plus de royalties qui sont calculées sur des bases complexes
d’horaires de passage, de marchés locaux, régionaux, ou nationaux, de télévision régulière ou par
câble, etc. Un mot dans une pub, ou une image silencieuse qui a un lien direct avec le produit ou le
message, peuvent rémunérer mes dépenses de l’année.
Je ne deviens pas acteur pour la gloire. C’est une décision d’homme d’affaires. Je n’ai plus vingt ans
et j’ai assez perdu d’argent en jouant au producteur indépendant. La plaisanterie est terminée et je
suis là pour gagner ma vie. Bien évidemment, mes concurrents francophones ont presque tous une
formation théâtrale. Ces “vrais” acteurs ont cette vocation d’exprimer leur création artistique, et ils
n’aiment pas mon attitude de “mercenaire”. Je ne suis pas invité à lire des pièces sur scène avec
eux, mais je m’en fiche éperdument. Pendant qu’ils font leurs lectures, je fais des envois de cartes
postales en quantités industrielles en me servant de la technique que j’ai développée avec Datatron
pour présenter mes services partout où je peux.
Si je voulais faire de la scène, je préfèrerais prendre ma guitare Stratocaster et mon ampli
Rickenbacker, et jouer du rock’n’roll à réveiller les morts. Je ne suis pas intéressé. Bien que j’aie un
profond respect pour la profession, devenir un artiste des planches et passer des mois à répéter des
pièces pour une dizaine de représentations dans des théâtres de 100 places à moitié remplis ne
m’intéresse pas. J’ai passé l’âge. J’ai besoin de gagner ma vie et d’assurer mon avenir.
Quant à mes amis français de New York, ils ricanent et m’envoient par courrier des magazines
d’affaires qui parlent des scandales entre la mafia et les syndicats. Pour eux, j’ai rejoint la mafia
indirectement. Les ragots courent à mon sujet. Et pour qui se prend-il pour penser qu’il va
commencer une carrière d’acteur à 42 ans ? Je pense à Calvert DeForest et garde mon but en tête.
Ma vision est claire, et mon objectif simple.
Le travail est dur à trouver, mais je commence à faire de plus en plus de figuration en étant
syndiqué. L’agence Cunningham (CED) – dont la réceptionniste avait essayé de me montrer le
chemin 8 ans plus tôt – m’invite à auditionner dans leur bureau après avoir reçu ma cassette audio
démo. Ils acceptent de me représenter en freelance, et la première audition où je suis envoyé
aboutit à l’enregistrement d’une vraie publicité radio AFTRA qui gagnera un prix un an plus tard. Ma
deuxième audition est utilisée telle quelle comme produit final. Mes agents sont impressionnés et je
suis content de moi. De plus, je commence à gagner de l’argent.
Je vois une annonce de Learning Annex pour un cours qui m’apprend à travailler dans les soapoperas sans représentation artistique. J’envoie mes photos et CV directement aux directeurs de
casting et à leurs assistants, et je commence rapidement à y faire de la figuration. Puisque je suis
membre de l’AFTRA, tout ce que je gagne contribue à ma couverture médicale et à mon plan de
retraite.
Ma première audition pour un petit rôle me permet de dire quelques lignes - mes premières - sur le
petit écran dans “Loving”, un soap sur ABC, où je joue le rôle d’un homme d’affaires suisse qui
déjeune avec d’autres acteurs principaux.
Les cours pour acteurs sont une entreprise au sein de l’entreprise. Le talent ne s’enseigne pas. On
en a, ou on n’en a pas. Ou on a une voix qui s’imprime bien sur bande et qui passe bien dans les
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circuits électroniques, ou ce n’est pas la peine d’essayer. Ou on a un look que la caméra aime bien,
ou autant rester chez soi. Par exemple, Kathleen Turner passe d’une personne plutôt normale à une
star dès qu’elle s’assoit sous la lumière des projecteurs, car la caméra la fait briller à l’écran.
La chirurgie plastique ne peut pas améliorer la chaleur du regard ni le ton de la voix. Ce sont des
dons que la nature nous a procurés pour notre plus grand avantage et que l’on ne peut pas acheter.
Ce qu’on peut acheter par contre est l’apprentissage de techniques. C’est ce que j’ai fait avec les
soap-operas et, comme ça m’a servi rapidement, j’en fais de même pour la technique dans les pubs.
Les 8 cours que je prends avec Joan See me serviront pour le restant de ma carrière d’acteur de
pubs. Chaque spécialité requiert une technique différente que ce soit pour les pubs, les films, les
soaps, les programmes de comédie à la télévision, et le théâtre.
Il existe des cours qui durent des années, et qui transforment les étudiants en étudiants
professionnels. Ces étudiants ne sont jamais complètement prêts car il leur manque toujours un
autre cours. Le seul cours qui n’est jamais offert et qui leur serait le plus bénéfique serait un cours
pour apprendre “Comment se lancer dans la carrière d’acteur”.
Il existe une branche de l’industrie que les juridictions syndicales ne contrôlent pas : la photo
commerciale pour les journaux, magazines, revues professionnelles spécialisées, affiches de rue et
de transports publics, etc.
Je trouve un photographe dans une annonce de “Backstage” et l’engage. Laurent, un Français qui a
monté sa propre agence avec son amie Naïr, va prendre des photos pour mon dossier professionnel
et mes cartes de présentation que les agences spécialisées peuvent stocker dans leurs fichiers. Le
bureau de leur agence, l’Exclusive Influence, se trouve de l’autre côté de la rue du grand magasin
de Macy’s où Laurent m’emmène. J’achète des vêtements que je peux rendre et me faire
rembourser le lendemain si je ne retire pas les étiquettes.
Nous prenons des photos sur le toit de mon immeuble et dans Central Park. Je porte toutes sortes
de vêtements neufs et vieux. Il fait développer les photos, nous choisissons les meilleures, et il en
fait imprimer trois copies de chaque en grand format pour que je puisse constituer trois dossiers au
cas où des agences voudraient en garder un.
Je fais aussi imprimer un stock important de cartes de présentation que j’expédie par la poste en me
servant de ma technique Datatron. Tout ceci coûte cher et je paie tout par cartes de crédit - sauf
Laurent qui exige un chèque.
Lisa Keys de l’agence Van der Veer m’appelle et accepte de me représenter pour les photos
commerciales. Elle est contente de voir que j’ai suivi ses conseils et m’obtient immédiatement ma
première session pour Pepcidine, un médicament pour les problèmes d’ulcères gastriques.
Cette première session rembourse mon investissement en sessions photos, photos avec CV, et
cartes de présentation. Je sais que je suis sur la bonne voie.
L’Alaska
À la fin avril, la plus grande marée noire que l’Amérique ait jamais connue à ce jour sévit en Alaska
lorsque l’Exxon Valdez crève son flanc sur un rocher de la baie du Prince Williams. Nicole m’appelle
et me demande si je peux aller à Valdez pour aider une équipe technique qui s’y rend pour un
documentaire de FR3.
J’accepte et me rends à la bibliothèque publique pour m’informer des faits et de la géographie
locale. J’en parle aussi à des amis. Un membre de L’Union Française N°17 me dit qu’il fait du
bénévolat à la “Civil Air Patrol” (CAP) de Long Island, et qu’il va appeler son général en Alabama
pour que ses collègues d’Alaska mettent des avions à ma disposition sur place.
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Je sens que ça va être l’opportunité de prendre des photos incroyables. Je m’achète le dernier
modèle Nikon avec deux téléobjectifs et un stock de film.
J’arrive à Anchorage 3 jours avant l’équipe et suis attendu à l’aéroport par une dame du service des
relations publiques de la CAP. La “Patrouille Civile Aérienne” est une branche civile de l’aviation
militaire, et ce département de bénévoles réunit les pilotes qui offrent leurs services à des causes
variées. Ceci est extrêmement utile en Alaska où le temps change constamment de façon
imprévisible, et où les patrouilles sont malheureusement souvent obligées de rechercher des avions
perdus dans les montagnes enneigées.
Frances Tunney aménage chez elle une chambre pour moi et m’accompagne le lendemain dans un
jet privé que la CAP met à notre disposition. Nous volons au-dessus de glaciers, et je n’en crois pas
mes yeux. La beauté du paysage est unique et le vert des trous dans la glace a un ton que je
n’avais jamais vu.
La situation est simple. Valdez est une ville de sept mille habitants où quinze mille personnes
essaient de trouver du travail dans l’opération de nettoyage. Le petit hôtel de la ville est comble et
refuse des centaines de gens tous les jours, l’équipe de CBS dort sur le plancher d’une église, les
gens plantent leurs tentes en ville, d’autres paient 50 dollars la nuit pour dormir sur le siège arrière
d’une voiture.
Bien que nous soyons à la fin avril, il fait toujours froid, le vent souffle fort, les blocs de glace
dérivent dans la baie, la neige peut s’abattre en quelques secondes, le temps change à une vitesse
stupéfiante, et l’équipe arrive dans deux jours. Qu’est-ce que je vais faire d’eux, et où vont-ils
coucher ?
Frances me propose plusieurs solutions. Tout d’abord elle m’obtient un break “station wagon” avec
plaque d’immatriculation qui donne accès à l’aéroport où la CAP a un bureau installé dans une
remorque garée près de la piste d’atterrissage. Elle est chauffée, le sol est recouvert d’un tapis
épais, il y a l’électricité, la télévision et le téléphone. Je peux y dormir par terre et me servir des
toilettes de la caserne de la Garde Nationale toute proche pour me doucher. Des toilettes utilitaires
se tiennent près de la remorque.
Frances a aussi réussi à trouver 4 lits pour l’équipe chez des militaires et des civils qui vivent à une
trentaine de kilomètres de Valdez. Je peux emmener l’équipe dans la voiture qu’elle a mise à ma
disposition. Rien de ceci n’aurait pu être possible sans son aide, et je me demande ce que l’équipe
serait devenue sans elle.
Je l’invite à boire un verre en ville. Nous sommes assis dans un bar et les cimes enneigées sont
roses à 11 heures du soir. C’est étrange de n’avoir que 4 heures de nuit par jour. Un chasseur
allonge par terre dans la rue le corps d’un ours noir qu’il vient de tuer. Nous pouvons d’ailleurs voir
ces ours se promener sur les flancs des montagnes derrière la piste de l’aéroport.
Maison improvisée dans la remorque du CAP
au bord de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Valdez en avril 1989
260
En marchant dans la courte artère principale de Valdez, je remarque un chalet avec le symbole
maçonnique au bout de la rue. Je m’y rends, et trouve à la porte de la Loge une boîte avec des
cartes de visite indiquant les noms des officiers et leurs numéros de téléphone. J’en prends une que
je mets dans ma poche car la prochaine réunion se tient le lendemain soir.
Nous passons à la remorque pour que j’appelle le producteur à Paris et lui explique la situation.
C’est le matin pour lui, et je lui donne les détails de l’opération. Il a le choix entre accepter les
conditions ou annuler le tournage du documentaire. Il accepte, et je peux donc attendre à l’aéroport
l’arrivée du journaliste Philippe Guérin, du réalisateur Michel Martinet, du caméraman Denis Buttner,
et de Michel Alexandre – un journaliste de Télé 7 Jours.
Avec Denis Buttner, Michel Martinet, Michel Alexandre et Philippe Guérin à Valdez en avril 1989 (Télé 7 Jours)
Frances m’emmène dormir dans un vrai lit chez l’habitant. Le lendemain, je récolte des informations
sur l’accident, le centre de presse d’Exxon, les villes avoisinantes, les moyens de transport, etc.
Frances nous obtient un hydravion monomoteur pour aller à Cordova où l’enquête gouvernementale
est menée. Cordova est le centre de la pêche locale, et les pêcheurs sont au cœur de la crise. Je
trouve des gens qui acceptent d’être interviewés quand je reviendrai avec l’équipe, et tout est en
place.
Je vais à la réunion de la Loge locale et trouve trois groupes distincts : les membres locaux, des
ingénieurs d’Exxon, et ceux qui – comme moi – sont venus à Valdez pour la marée noire. Ceci me
met en contact direct avec des ingénieurs d’Exxon à qui la société n’autorise pas de parler à la
presse, mais qui sont furieux de voir et d’entendre ce que la société fait pour dévier l’attention du
public.
Dès que l’équipe arrive, nous nous rendons à Cordova. Je ne leur explique ni le comment ni le
pourquoi de ma relation avec la Civil Air Patrol et avec les ingénieurs d’Exxon, et ils sont assez
surpris de voir combien de gens je connais déjà en ville. Mais ils acceptent ce qui leur est offert sans
poser trop de questions – sauf à savoir comment j’ai fait pour avoir des avions gratuits à ma
disposition.
Nous assistons à une réunion d’enquête gouvernementale à Cordova, Philippe fait ses interviews de
représentants locaux et de pêcheurs, et nous reprenons l’avion pour Valdez. Je les conduis pour
qu’ils dorment dans leurs lits douillets chez l’habitant, rentre me coucher par terre dans ma
remorque, retourne les chercher au matin, et les emmène au centre de presse d’Exxon. Je les laisse
dans la rue pendant que je vais saluer deux ingénieurs de la réunion maçonnique pour essayer de
savoir s’il y a des changements en cours dont ils peuvent me donner la primeur.
261
Je propose à l’équipe d’aller à Tatitlek où des gens du coin acceptent de nous expliquer ce qui leur
arrive et de nous montrer des spécimens de faune marine déformés par les produits chimiques des
produits dispersants utilisés par Exxon. Ces dispersants réduisent la consistance du pétrole mais
leur toxicité tue la vie marine tout autant que le pétrole, sinon plus.
De Tatitlek, nous retournons à Valdez d’où nous pouvons aller à Chenega, un village aléoutien.
L’avion ne pouvant emporter que 3 passagers à la fois, je prends le premier voyage avec Denis, le
caméraman, et Michel Martinet, le réalisateur. Le petit hydravion part chercher Philippe Guérin et
Michel Alexandre, mais le temps se lève et ils ne peuvent pas nous rejoindre.
Comme Denis et Michel ne parlent pas anglais, je fais l’interview du chef du village, John
Totonemoff, chez lui avec son épouse. Sur le quai flottant, Guido me propose de nous emmener
visiter la station d’alevinage de saumons de Port San Juan où le directeur Eric Prestegard nous
accorde un entretien. Il nous explique tout ce qu’il y a à savoir sur les saumons qui naissent ici dans
des bacs et passent dans la baie quand ils sont assez grands pour y nager en sécurité – certains
sont même étiquetés électroniquement par rayon laser pour pouvoir être identifiés quand ils
reviennent.
Tout ceci est contrôlé pour limiter la perte des alevins au profit des animaux prédateurs comme les
oiseaux et les autres espèces de poissons. Mais cette année, il n’y a ni oiseaux dans l’air ni
poissons dans l’eau. Ceci permettra peut-être d’avoir une année record lorsque les nouveaux
alevins reviendront dans la baie.
Cette entreprise fait travailler tous les pêcheurs des environs immédiats, et la survie communautaire
dépend donc de ce qu’Exxon va laisser derrière après l’opération de nettoyage.
Guido nous ramène à Chenega où nous n’avons pas d’endroit où dormir. Dave, le capitaine du JoBe, ressemble un peu au capitaine Haddock. Il nous invite à bord, nous offre un repas chaud cuisiné
par son second, Don, au son de titres du Grateful Dead enregistrés durant plusieurs concerts
américains de 1971 ainsi que de concerts du Allman Brothers Band au Fillmore East de Bill Graham
en mars et juin 1971.
Dave nous offre des lits de fortune dans sa cabine pour passer la nuit au chaud. Le silence est total
et le Jo-Be se balance sur les vaguelettes de la baie polluée.
Au matin, il nous emmène voir les dégâts sur place avec Maggie Pinson, une représentante du
Département de Préservation Écologique. Dans un coin reculé de Shelter Bay, Dave arrête le
moteur et nous fait écouter ... le silence ! Pas d’oiseaux, rien.
Shelter Bay en avril 1989 : Don et le capitaine Dave du Jo-Be,
et en costume de protection contre le pétrole de la marée noire
262
Nous mettons des combinaisons protectrices et des grosses bottes en caoutchouc, et descendons
du bateau. Nous nous enfonçons dans le pétrole sur une dizaine de centimètres. Tout est recouvert
de noir, et le pétrole a pénétré en profondeur. Le sol est jonché de cadavres d’oiseaux. Maggie nous
fait remarquer que cet endroit n’a aucune chance de voir le passage des nettoyeurs d’Exxon, et qu’il
va en être ainsi sur des centaines de kilomètres de côtes impossibles à nettoyer.
Nous retournons à Chenega où l’hydravion est venu nous chercher et nous rentrons à Valdez.
Un colonel de l’armée m’a obtenu la permission d’aller dans une zone de nettoyage. Il met à notre
disposition un hélicoptère Chinook – ces hélicoptères rendus célèbres par les documentaires de la
guerre du Vietnam, et utilisés par Francis Ford Coppola dans son film “Apocalypse Now” – pour aller
sur l’USS Juneau, un navire de la marine. Nous devons porter les uniformes oranges de sécurité en
cas de naufrage, et nous embarquons dans ces machines hyper bruyantes.
L’arrière de l’appareil reste grand ouvert, et nous sommes solidement attachés à nos banquettes
latérales près des hublots. Le pilote sait que nous sommes en reportage, et il fait un détour spécial
au-dessus d’un glacier pour que nous prenions les meilleures photos possibles. Il vole bas et
l’expérience est à couper le souffle.
À bord de l’USS Juneau, nous apprenons que sur 466 nettoyeurs, 123 sont des femmes. Aucun
navire de la marine américaine n’a jamais eu de femmes à bord. Cette “première” force le capitaine
Théodore A. Willandt à prendre des dispositions spéciales pour mettre tout le monde à l’aise.
Devant le Chinook ; le Glacier Columbia ; l’USS Juneau ; et le nettoyage des roches en mai 1989
Nous allons y passer la nuit et prenons donc possession de nos couchettes exiguës où nous
laissons nos affaires.
263
Philippe a trouvé un hélicoptère pour l’emmener prendre des vues aériennes avec Denis. Je monte
à bord d’une barge des Marines et me rends sur la rive. Des machines pompent l’eau que des
nettoyeurs aspergent sous pression sur les plages et rochers maculés de pétrole. Dans les coins
reculés, les nettoyeurs nettoient les rochers à la main avec des tissus absorbants. C’est dantesque !
Le lendemain, nous visitons le centre de sauvetage où les animaux couverts de pétrole sont amenés
pour être nettoyés, soignés, et relâchés si et quand ils le peuvent. Des loutres sont lavées à la main
avec des détergents doux, séchées au sèche-cheveux, et nourries avec des fortifiants insérés dans
des coquilles Saint-Jacques. Des oiseaux de toutes sortes essaient de se sécher en ouvrant leurs
ailes au soleil.
Nous revenons à Anchorage pour des entretiens avec des représentants du gouvernement de
l’Alaska et du gouvernement fédéral. L’un d’eux m’offre la carcasse d’un oiseau mort pour que je la
ramène à New York et la jette sur la façade de l’immeuble d’Exxon situé au coin de la 6ème avenue
et de la 50ème rue ...
Dans l’avion de retour chez moi, je réfléchis à cette aventure incroyable et essaie de revenir
mentalement à l’autre sorte de pollution qui m’attend à New York. Je viens d’avoir l’incroyable
opportunité de découvrir l’Alaska dans ce que cet État a de plus beau et de plus triste à offrir.
J’espère que tous les gens que j’y ai rencontrés et qui m’ont aidé arriveront rapidement à retrouver
une vie normale, mais j’en doute.
Je ne remercierai jamais assez tous les bénévoles de la Civil Air Patrol sans qui je n’aurais jamais
pu faire quoi que ce soit.
La première chose que je fais en rentrant à New York est d’aller voir Nicole pour lui présenter mon
rapport et mes reçus afin qu’elle les fasse parvenir immédiatement à FR3. Comme le bureau
d’Antenne 2 est sur la 6ème avenue et la 51ème rue, je traverse l’avenue pour aller devant
l’immeuble d’Exxon.
Je porte un sweatshirt souvenir de la marée noire que j’ai acheté à Valdez, et qui dit : “Valdez –
Alaska – March 21, 1989 – America’s Largest Oil Spill” (la plus grande marée noire d’Amérique). Je
m’assois sur le grand banc de marbre noir au coin de la rue et demande à un passant de prendre
ma photo. Un logo d’Exxon est au-dessus de ma tête à la porte d’entrée de l’immeuble, et un autre
entre mes jambes sur le marbre noir.
De retour à Manhattan devant l’immeuble d’Exxon en mai 1989
Je regrette de ne pas avoir pu apporter le cadavre de l’oiseau maculé de pétrole que le représentant
du gouvernement de l’Alaska voulait que je jette sur cet immeuble à mon retour, mais j’aurais au
moins pu m’asseoir sur leur nom.
264
De haut en bas, et de gauche à droite : l’Exxon Valdez après l’accident ; plage polluée à Shelter Bay ;
péniche de nettoyage ; art de rue à Valdez ; église de Tatitlek ; tombe solitaire dominant la baie ;
un “Viking” heureux devant sa tente plantée sur un trottoir de Valdez ;
deux hommes en compagnie de deux femmes en carton en camping au bord de la baie ;
nettoyage des rochers à la vapeur sous pression.
265
Les photos que j’ai prises sont spectaculaires. J’en fais une sélection que je propose à plusieurs
grands magazines internationaux. La revue allemande GEO m’en achète une qu’elle publie en
double page (160-161) dans son magazine du 9 septembre 1989. La caméra et les objectifs sont
remboursés et je peux payer le loyer.
En France, des amis et ma mère voient l’article de Télé 7 jours du 27 mai, et sont surpris de m’y voir
en uniforme orange devant un hélicoptère Chinook avec l’équipe du tournage. Ils détachent les
pages 40 et 41 qu’ils m’envoient par courrier.
La fin d’une belle aventure
Liz et moi faisons des ménages à trois depuis plusieurs mois. Elle s’est mise à aimer la sensualité
féminine et ceci me convient parfaitement. Lorsque nous sortons, nous regardons parfois d’autres
femmes ensemble et en parlons ouvertement.
La première est une serveuse du Café Comédie que j’invite d’abord chez moi un matin après le
service alors que le soleil se lève déjà sur Central Park. Elle me dit l’avoir fait une fois et qu’elle
aimerait bien le refaire avec Liz qui lui plait assez. Nous nous donnons rendez-vous, dînons
ensemble, la sensualité augmente avec le vin, elles se touchent discrètement sous la table devant
moi, et nous allons chez moi. Le plus délicat est d’être certain qu’elles s’entendent bien. Autant les
laisser faire.
L’expérience est aussi merveilleuse pour Liz que pour moi, et nous décidons de remettre ça ... pas
nécessairement de façon régulière, ni avec la même partenaire ... mais de temps en temps quand
l’occasion se présente.
Et c’est exactement ce qui va se passer, jusqu’à ce que je me promène dans Central Park le 1er
juillet. Je prends plein de photos avec ma nouvelle caméra et rencontre une femme sympathique. Je
me dis que c’est peut-être l’opportunité d’une nouvelle aventure à trois, et j’amène Gail dîner avec
Liz et d’autres amis. Mais Liz pique une crise de jalousie et rentre chez elle en me laissant seul dans
un bar avec ma nouvelle rencontre.
Je vais voir Liz chez elle le lendemain. Elle veut tout savoir sur ma nuit passée. Je lui dis la vérité.
Elle prend un verre qu’elle me casse sur la main. J’ai la chance de ne pas y perdre un doigt. Je
constate la furie de la pasionaria italienne en action, me lève, et pars sans dire un mot.
266
1989 – 1991
Je repars à zéro
Je redeviens célibataire et retourne à mes vieilles habitudes. J’amène toutes les femmes qui veulent
bien m’y suivre sur la terrasse de mon immeuble. Chaque travail de figurant procure des nouvelles
opportunités sur les plateaux et j’en profite autant que je peux.
Le vendredi 21 juillet, le restaurant coréen de Broadway et de la 56ème rue s’apprête à fermer à
jamais et liquide son stock de saké à des prix ridicules. J’en bois un peu trop et décide de passer au
Café Comédie avant de rentrer chez moi. Le Café Comédie est un bar français situé au rez-dechaussée du Westpark Hotel sur la 58ème rue et la 8ème avenue. Il y a une piste de danse pour la
musique disco.
Je peux voir l’entrée du Café Comédie depuis la fenêtre de ma chambre, et je sais quand il y a du
monde. C’est toujours plein après 11 heures du soir les jeudis, vendredis et samedis soirs. Les
Français qui travaillent dans la restauration viennent s’y divertir après le travail, et le bar est ouvert
jusqu’à 4 heures du matin
Je commande une bière au bar et me retourne pour voir qui est dans la salle. Je reconnais la plupart
des gens, mais une table d’inconnus attire mon attention. Un monsieur d’un certain âge est assis
avec plusieurs jeunes et jolies femmes, et ce groupe a l’air de bien s’amuser. Deux femmes me
regardent, parlent de moi, et rient. J’ignore si elles se moquent de moi ou si elles sont intéressées.
Le seul moyen de le savoir est de leur demander.
Je me présente à leur table. La brunette me plait, je l’invite à danser, elle accepte, et nous nous
retrouvons sur la piste au milieu de la salle. Nous échangeons un baiser durant notre première
danse, et je la raccompagne à sa table. Nous parlons, plaisantons, buvons, et rentrons chez nous à
4 heures du matin. Lilian accepte de me voir l’après-midi même pour faire un tour dans Central Park,
et elle me donne son numéro de téléphone sur une serviette de papier.
Je l’appelle au réveil et nous nous donnons rendez-vous en bas de chez moi. Elle habite à 5
minutes à pied et arrive ... avec la blonde. Un garde du corps ! Lilian me toise de la tête au pied.
C’est la première fois que nous nous voyons en plein jour, et elle n’a pas l’air d’aimer ce qu’elle voit.
Je m’en rends compte et j’encaisse discrètement.
Nous nous dirigeons vers l’entrée du parc, traversons Sheep Meadow – un ancien pré à moutons du
temps où le restaurant Tavern On The Green n’était qu’une étable – et allons au Boat House où on
peut louer des barques à rames. Lilian marche en retrait, et Natasha me fait la causette.
Lilian est originaire de Riga en Lettonie, Natasha de Vilnius en Lituanie, et l’homme avec qui elles
étaient est Roman Kaplan, l’un des propriétaires du restaurant Russian Samovar sur la 52ème rue
entre la 8ème avenue et Broadway. Elles y avaient dîné quelques jours plus tôt, et Roman leur avait
267
parlé d’un bar français où on peut danser jusqu’à 4 heures du matin. Elles y étaient donc venues, s’y
étaient plu, et étaient revenues la veille.
J’arrive à parler un peu avec Lilian mais je comprends rapidement que son baiser de notre première
danse était une folie passagère, et qu’elle n’est vraiment pas intéressée. Ceci me froisse car je suis
très attiré. Nous buvons un verre à l’un des cafés de Broadway, et je les raccompagne à leur
immeuble. Elles ne m’invitent pas à monter.
J’appelle Lilian le lendemain, mais son téléphone ne répond pas. La compagnie du téléphone me dit
que le service de ce numéro vient d’être changé à la demande de son utilisateur et que le nouveau
numéro n’est pas publié. Je suis vexé et n’accepte pas cette défaite humiliante.
Quelques jours plus tard, je les rencontre dans la rue et dis simplement à Lilian qu’elle n’avait pas à
changer son numéro. Il suffisait de me demander de ne plus l’appeler car je suis assez gentleman
pour respecter ses souhaits. Ce qui ne m’empêche pas d’être très vexé qu’elle ne veuille pas me
revoir, et j’apprécierais qu’elle me donne une autre chance. Peut-être pour dîner ? Elle accepte.
Je me mets sur mon 31 et l’emmène au Ellen’s Stardust Diner sur la 6ème avenue et la 55ème rue.
Ce restaurant populaire a été ouvert par Ellen Hart Sturm, une des Miss Métro de 1959, et son
restaurant est décoré dans ce style. Lilian se déride un peu. À la fin du repas, elle m’invite à boire un
verre dans un “vrai” restaurant, et nous allons au Russian Samovar où elle semble connaître tout le
monde.
Ce restaurant attire les exilés de l’Union Soviétique, dont un grand nombre d’artistes, écrivains,
poètes, photographes, danseurs, etc. Misha Baryshnikov est l’un des associés, et il habite dans un
appartement de l’immeuble quand il est en ville. Beaucoup d’autres célébrités comme Norman
Mailer, ainsi que des acteurs et chanteurs de Broadway, s’y retrouvent pour dîner. Il y a parfois des
réunions culturelles et artistiques à l’étage. Lilian y est à l’aise comme un poisson dans l’eau.
Natasha est là, et je fais la connaissance de Rosita. Ces trois femmes sont proches et souvent
ensemble. Rosita est en instance de divorce avec Max, et elle habite sur la 57ème rue et la 9ème
avenue avec son fils Daniel qui a trois ans. Je suis introduit à un monde nouveau où je suis le
bienvenu mais que je ne peux pas prendre à la légère comme tout ce que j’ai fait dans ma vie
jusqu’ici. Ces rescapés du communisme ont un passé difficile et, s’ils savent s’amuser, ils prennent
les relations personnelles au sérieux.
Au Russian Samovar en décembre 1989 : Lilian ; Natasha Emdin ; Rosita Dolgicer ; Roman Kaplan
268
Nous nous voyons de plus en plus régulièrement, et Lilian et moi avons une relation tendue. Elle
connaît mes penchants pour les femmes et ne les accepte pas. C’est tout ou rien. Ceci m’est très
difficile, et je ne suis pas vraiment prêt à plonger. Je lui dis que je suis parfaitement heureux d’être
divorcé et libre. Elle me répond qu’elle aussi.
De plus en plus d’amis “russes” viennent passer leurs soirées tardives au Café Comédie après avoir
dîné au Russian Samovar ... y compris Misha, l’ancien mari de Lilian avec qui elle renoue une amitié
hésitante. Misha et elle sont venus de Riga avec la mère de Lilian. Elles n’étaient pas vraiment
enthousiastes mais Misha les a persuadées. Pour quitter ce pays satellite de la Russie, ils ont dû
tout abandonner ... leurs biens, leurs droits à l’appartement, leurs citoyennetés, et leurs passeports.
Ils sont passés par un centre d’immigration en Autriche, puis par un autre en Italie où ils ont attendu
de recevoir leur statut de réfugiés aux États-Unis qui a été facilité par le fait que le frère de Lilian
habitait déjà ici.
Ils ont emménagé dans le Queens, près de chez son frère, et vécu ensemble avec sa mère. Lilian
était malheureuse dans cet appartement où les fenêtres avaient des barreaux pour empêcher les
voleurs de rentrer. Elle ne parlait pas anglais et a dû apprendre rapidement. Elle s’était renseignée
auprès de l’ambassade russe pour savoir comment elle pouvait retourner à Riga, mais on lui a dit
que son départ de Riga était sans retour et qu’il fallait qu’elle s’y fasse.
Misha et elle sont des programmeurs. Il a trouvé du travail en premier car il parlait déjà anglais à
leur arrivée aux États-Unis, puis elle en a trouvé aussi même si son anglais était assez mauvais.
Malheureusement, la mère de Lilian est morte d’un cancer en peu de temps, et la relation de Lilian
et Misha s’est détériorée malgré le fait que Misha s’était occupé de sa mère aussi bien que possible.
Misha en a eu assez et a demandé le divorce.
Lilian est venue à Manhattan sans rien excepté son emploi. Elle a emménagé avec Eugene Sklyar,
un homme d’affaires new-yorkais. Cette relation n’a pas duré et elle a trouvé un studio avec vue
imprenable sur l’Hudson en haut de La Première, l’immeuble au coin de Broadway et de la 55ème
rue. Après avoir divorcé avec un réalisateur de films d’horreur - un immigrant venu d’Israël - Natasha
a emménagé avec Lilian dans le studio, et elles sont maintenant à la recherche d’un appartement
plus grand à partager équitablement.
C’est là que nos chemins se croisent. Nous nous retrouvons souvent au Russian Samovar et au
Café Comédie, et mon cercle d’amis proches parlent de moins en moins français et de plus en plus
russe.
Mon ami Kip loue une chambre dans une grande maison à Fire Island, une destination prisée pour
les fins de semaine. Kip est un ancien ami de Jill, et je l’ai rencontré peu de temps après mon
arrivée à New York en 1977. Nous nous voyons parfois, principalement au hasard des rues de New
York, et c’est ainsi qu’il me propose une chambre libre pour un week-end si je partage les autres
frais - comme le font tous les autres pensionnaires.
J’accepte et emmène Lilian pour notre premier week-end sans la bande habituelle. Nous prenons le
train jusqu’à Patchogue dans le Long Island et, de là, le ferry pour Fire Island. Nous marchons
jusqu’à la maison et sommes très bien accueillis. Kip a beaucoup d’amis qui viennent ainsi le weekend, et tout le monde sait où sont organisées les fêtes. Nous en trouvons une chez des gens
sympas.
Notre premier week-end se passe bien. Nous pouvons ainsi être nous-mêmes sans n’avoir rien à
prouver à ceux que nous voyons un peu trop souvent.
Le week-end suivant, j’emmène Lilian voir Mitch Ryder à un concert gratuit de Central Park. Mitch et
son groupe, les Detroit Wheels, étaient très célèbres dans les années 60, et ils ont eu un énorme
tube en 1966 avec “Devil with the blue dress” (“Le diable en jupe bleue”) qui est souvent repris par
des artistes comme Bruce Springsteen.
269
Mon ami Chris (des French Fries) a déménagé près de Baltimore dans le Maryland. Il vient nous voir
un week-end et propose de nous emmener à Jones Beach, une autre destination prisée de Long
Island. Il nous y emmène en voiture avec Lilian et Natasha, et c’est une autre expérience très
agréable loin des Français et des Russes de Columbus Circle.
Lilian et Natasha ont des projets de vacances en Espagne début septembre. Elles doivent atterrir à
Madrid, passer quelques jours à Ibiza, puis à Barcelone, prendre un train pour Paris, et revenir à
New York de Paris. Je leur propose deux choses. L’une de passer régulièrement chez elles pour
sortir le courrier de leur boîte et le monter dans leur appartement, l’autre d’appeler Loïc en lui
demandant de leur donner l’hospitalité dans son appartement de la rue des Abbesses.
Lorsqu’elles arrivent à Paris, Loïc les attend pour leur donner les clés de son appartement et aller
dormir ailleurs. Mais ils s’entendent à merveille, et il reste avec elles. Natasha et lui seront plus que
des simples amis.
Lorsqu’elles rentrent chez elles, il y a des fleurs fraîches sur la table, le courrier est classé, et tout
est propre et rangé. Nous dînons tous les trois avec Rosita. Elles ont passé un excellent séjour en
Espagne et à Paris, et Loïc est devenu leur nouvel ami français.
Nous dînons presque tous les jours avec Rosita. Je leur apprends à me dire “Mon chéri”, “Mon
chouchou”, “Mon amour” qu’elles s’amusent à me dire l’une après l’autre. J’entends des Français
me jalouser, et je les vois tenter de s’immiscer. Je ne dis rien et laisse faire car les trois belles ne se
laissent pas facilement amadouer.
Je prends tous les emplois que je trouve. Le 5 août 1989, je vais à Long Island pour un anniversaire
très spécial. Gayfryd Steinberg, l’épouse du financier Saul Steinberg de Wall Street, organise une
fête pour les 50 ans de son mari. Elle dépense un million de dollars pour monter une tente sur leur
terrain de tennis, et elle invite trois cents personnes à un dîner assis.
Autour des tables contre les parois de la tente, sont dressés des tableaux vivants représentant les
toiles favorites de son époux. Je suis le violoniste d’une toile de Rembrandt, “Le Joyeux Violoniste”.
Je dois rester immobile pendant 20 minutes et peux ensuite me reposer une demi-heure. Et cela
pendant 4 heures.
Le costume a été fait sur mesure pour ressembler à celui du tableau. Tous les tableaux sont beaux
à voir car ils reproduisent les détails des originaux. Nous faisons de notre mieux pour garder notre
pose sans bouger, même quand des gens se placent devant nous et nous regardent de près en
faisant des grimaces. Liz Smith, la journaliste connue du Daily News et de Page 6 du New York
Post, me fait un clin d’œil. Je me retiens de lui en faire un de même.
Le 25 août, un agent de Toronto m’appelle pour me demander si je ferais la folie d’aller le voir dans
son bureau pour une audition de Teleglobe. Je dois acheter un aller-retour en avion et payer les
taxis. Je me dis qu’il vaut mieux que je le fasse une bonne fois pour toutes afin de constater sur
place comment se passent les auditions des Canadiens, et savoir si j’ai vraiment une chance de me
battre sur leur marché.
Je pars le matin et reviens le soir. L’audition se passe bien mais je ne décroche pas le contrat. Le
plus important est que je sais maintenant pourquoi ce voyage n’en a pas valu la peine. Les
Canadiens ne sont pas ouverts sur leur marché, même s’ils jouent à la perfection le jeu de l’égalité
avec les immigrants de New York.
Grâce à mes envois de cartes, le département audio-vidéo de la compagnie de verre Corning
m’invite à leur studio de Rochester au nord de l’État de New York pour enregistrer une version
française de leur présentation audiovisuelle le 3 octobre 1989. Ils me paient l’avion et les taxis en
plus d’un cachet confortable. Le voyage en avion est spectaculaire car c’est la saison où les feuilles
des arbres passent du vert aux jaunes ou rouges vifs. Ma campagne de marketing marche, et ce
travail va payer plusieurs mois d’envois postaux.
270
Une représentante de Corning France vient sur place pour s’assurer de la qualité de mon travail
ainsi que de l’exactitude de la traduction du script. Les clients américains et français sont heureux et
me réinvitent plusieurs fois. Je suis content de moi sur deux points : ma campagne de marketing que je suis le seul des acteurs français de New York à mener régulièrement - est profitable, et la
qualité de mon travail est appréciée par mes clients.
En septembre, Nicole Devilaine me dit que Stéphane Bertin, un grand réalisateur français, vient à
New York pour tourner “Maigret à New York” avec Jean Richard. Est-ce que je peux l’aider à le
produire ? Oui, bien sûr. Le tournage commence le 2 octobre et nous avons peu de temps pour tout
mettre en place.
Jean Richard se fait vieux et c’est probablement son dernier Maigret. Je suis conscient de ce que
ceci représente pour Stéphane Bertin, pour la chaîne, et pour Jean Richard. Nous faisons tous de
notre mieux pour que tout se passe facilement, et il y a peu de vagues durant le tournage.
Stéphane s’intéresse à ma nouvelle carrière d’acteur, même si je ne fais encore principalement que
de la figuration. Je lui parle des vedettes avec qui j’ai déjà travaillé - comme Michael Caine - et il
apprécie visiblement la grandeur des tournages américains. Il trouve aussi fantastique la possibilité
de se recréer à mon âge, chose qui me serait probablement impossible en France.
Le samedi 28 octobre 1989, les Rolling Stones donnent un concert au Shea Stadium, le stade de
baseball de l’équipe des Mets dans le Queens qui peut accueillir plus de 55 000 spectateurs. Le
premier concert de musique à être donné dans ce stade a été celui des Beatles le 15 août 1965, et
ils y rejouèrent le 23 août 1966.
Giorgio Gomelsky a obtenu des billets gratuits que je vais prendre dans un hôtel sur Central Park
South à côté de chez moi, et je vais à ce concert en métro avec Giorgio et sa fille Natela. Le fan que
je suis est ravi de voir les Stones en compagnie de leur premier manager. La foule en délire danse
en chantant les paroles de leurs chansons favorites. Les étages des balcons semblent onduler au
rythme de la musique, et j’espère que le bâtiment est assez solide pour supporter tout ce remueménage.
Les Rolling Stones au Shea Stadium le samedi 28 octobre 1989
La sortie se fait dans l’ordre et dans le calme. Nous sommes loin des manifs du Boulevard des
Capucines de 1965. Je m’arrête aux toilettes où la queue est raisonnable et bien plus courte que
celle des toilettes des femmes. Des filles ont accaparé 2 cabines chez les hommes et font leur
propre police pour que les ivrognes n’en profitent pas. Ça se passe plutôt bien. Le voyage en métro
est folklorique. Des groupes chantent à tue-tête “I can’t get no ... satisfaction ... oh no no no ... ”
La petite terrasse au coin de mon appartement sur Central Park South et Columbus Circle se situe
au-dessus du niveau des arbres. Elle offre une vue de tout Central Park jusqu’à la 5ème avenue, de
Central Park West, de Broadway vers le nord, et de Columbus Circle – ce qui me donne une vue
stratégique sur l’arrivée du marathon, ainsi que sur le défilé annuel des grands ballons que Macy’s
organise pour la fête de Thanksgiving.
Le marathon de New York a commencé en 1970 avec 127 coureurs. Je l’ai vu passer pour la
première fois dans l’Upper East Side en 1977 lorsque cet évènement mineur n’était encore couvert
que par la télévision par câble. C’est maintenant un énorme évènement. Les contingents de
271
Français sont limités car il n’y a plus assez de place pour tout le monde au départ du pont de
Verrazano.
Vues de ma terrasse au coin de Central Park South et Broadway durant novembre 1989
En haut : arrivée du Marathon sur Central Park South ; couple de marathoniens français
Au milieu : la Gay Parade à Columbus Circle
En bas : le Macy’s Day Parade avec l’arrivé de Garfield à Columbus Circle ;
la Panthère Rose ; Spiderman ; Woody Woodpecker
De ma terrasse, je peux voir de loin les premiers coureurs arriver, et j’ai ainsi le temps de descendre
pour me faufiler derrière les estrades à l’arrivée devant Tavern On The Green dans Central Park.
Les Français portent une sorte d’uniforme révolutionnaire, avec un bonnet phrygien pour les
hommes et un bonnet tricolore pour les femmes.
Le marathon se déroulait autrefois en octobre mais, après que des coureurs sont morts de fatigue
un jour de chaleur exceptionnelle en 1984, la date a maintenant été repoussée au premier dimanche
de novembre.
Lilian vient sur la terrasse avec Natasha, ainsi que Joan Osborne, une jeune chanteuse de blues
avec qui je suis en train de développer des relations semi-professionnelles
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Joan Osborne montre ma terrasse du doigt à Columbus Circle et traverse Broadway avec son copain
pour monter y voir l’arrivée du Marathon de novembre 1989
Le jour du défilé des ballons pour Thanksgiving, Irene (mon ancienne épouse) qui fait escale entre la
Floride et le Connecticut, et Lilian viennent avec des amis. Il a neigé durant la nuit et il fait un froid
de canard. J’essaie de réchauffer tout le monde avec des carafes de cocktail mimosa. Nous restons
à l’intérieur pour ne sortir que lorsque les ballons passent, si près de la terrasse qu’on pourrait
presque les toucher.
Irene m’a invité à partager le dîner familial de Thanksgiving avec ses parents, et je prends l’avion
avec elle l’après-midi même du jeudi 23 novembre 1989 pour Hartford. Le dîner est organisé par
Steve et Jeannine Dunphy (la sœur d’Irene) et je suis content de voir que nous pouvons maintenir
des relations amicales malgré notre divorce.
Pour fêter son anniversaire, Lilian invite ses amis au Café Comédie. Ce grand groupe parle russe
dans le restaurant français où on peut danser jusqu’à 4 heures du matin sur de la musique disco et
de la musique française. Quel amalgame !
Joan Osborne
En septembre, Jenni m’invite à une fête dans des très grand bureaux du bas de la ville. Un groupe
de blues-rock s’y produit, et je suis complètement séduit par la voix et la personnalité de la jeune
chanteuse blanche du Kentucky, Joan Osborne. Jenni et moi avons la même idée en même temps :
devenir son manager. Je vais voir plusieurs de ses représentations dans les clubs de blues de
Greenwich Village – Mondo Perso et Mondo Cane sur Bleecker Street – et je suis de plus en plus
persuadé que cette jeune femme a un talent exceptionnel et qu’elle peut réussir.
Je lui parle souvent, l’invite chez moi pour voir l’arrivée du marathon sur notre petite terrasse, et lui
propose d’enregistrer un de ses concerts gratuitement pour lui prouver ma sincérité. Le seul
enregistrement de son répertoire a été fait dans un studio, mais la qualité n’est pas très bonne. Elle
n’a donc jamais pu entendre un bon enregistrement de sa voix.
Un avocat du spectacle est aussi sur les rangs pour devenir son manager, et il lui donne une liste de
conditions qu’il faut que j’accepte avant de pouvoir l’enregistrer. Tout ce que je veux, c’est produire
l’enregistrement et lui donner gratuitement sans condition mais, maintenant qu’un avocat impose les
siennes, j’impose également les miennes. Je produis l’enregistrement gratuitement mais, si elle
vend des copies, elle doit me donner un pourcentage et, si elle est jamais signée par une maison de
disques, je dois être payé en retour.
Elle accepte et nous signons un accord de principe. Le samedi 9 décembre 1989, je viens avec
Scotty - le même fidèle Scotty des Volcanos et de Surgery qui vit toujours chez Giorgio Gomelsky et nous apportons du matériel d’enregistrement d’un studio de Giorgio. Il y a très peu de dépenses,
et je les règle. Scotty place stratégiquement les micros au Mondo Cane avant le concert. Le petit
club est complètement plein. L’ambiance est chaude et Joan va se défoncer.
273
Scotty et moi sommes dans l’escalier de service à contrôler les niveaux du 4 pistes et nous
enregistrons ses deux prestations. Nous remballons le matériel dans un froid de canard, et
retournons chez Giorgio où nous passons la nuit à mixer les meilleures versions. Au petit matin, j’ai
trois bandes masters : avec dbx, avec dolby, et sans réduction de bruit.
Je dors quelques heures et invite Joan à passer les écouter chez moi. Elle se tient debout à la
fenêtre de ma chambre, la statue de Christophe Colomb devant elle. Je passe les 17 chansons sans
dire un mot. Sa voix claire remplit ma chambre. Elle se retourne vers moi, une larme aux yeux. Elle
n’avait jamais eu le plaisir de s’entendre de la sorte.
Comme elle va passer les fêtes de fin d’année avec sa mère dans le Kentucky, elle aimerait en
emporter une copie. Je lui rappelle les conditions du contrat que son avocat nous a fait signer : si
elle accepte une copie, il faut qu’elle me signe un reçu ... et si elle me signe le reçu, nous sommes
en affaires. L’avocat n’est pas joignable, mais je lui rappelle que j’ai tout d’abord fait ça pour elle,
que je veux l’aider, et que je lui fais confiance. Je lui donne la copie, l’embrasse et lui souhaite bon
voyage.
Joan m’appelle dès son retour du Kentucky. Elle veut garder la bande et signe le reçu le 10 janvier
1990. L’avocat voudrait que je lui donne la bande originale d’enregistrement en 4 pistes pour qu’il en
fasse un autre mixage. Je lui rappelle que je suis le propriétaire de cet enregistrement, et que rien
ne l’empêche d’acheter la bande. Pas d’argent, pas de bande. Ma confiance s’arrête là !
Sur les conseils de Giorgio, je propose à Joan d’emmener le groupe en Europe et de jouer dans les
clubs au fur et à mesure du parcours – comme le Living Theater l’avait fait en France en 1967, et
comme Giorgio l’avait fait avec les Yardbirds aux États-Unis en 1966. Elle pourrait finir en beauté
sur ce qui reste du mur de Berlin qui vient de tomber. Joan pense que Giorgio et moi pédalons dans
la choucroute, et elle refuse. Mais Giorgio est un vrai prophète puisque c’est ce que Roger Waters
finit par faire en produisant “Le Mur” sur le mur.
Joan part quand même chanter en Suisse sur une invitation spéciale, et m’étonne en me rapportant
des francs suisses pour la vente des bandes qu’elle avait dupliquées à partir de sa copie et vendues
dans les clubs suisses. Je lui prête ma guitare Stratocaster et mon ampli Rickenbacker pour qu’elle
compose plus de chansons chez elle maintenant qu’elle est revenue.
Avant de partir, elle me demande droit dans les yeux si je pense qu’elle a ce qu’il faut pour réussir.
Je lui réponds franchement du tac au tac : “I know that you will be a star” (“Je sais que tu vas
devenir une vedette”). Elle me regarde, sourit, m’embrasse, et part dans la nuit avec ma guitare et
mon ampli.
Elle change de musiciens et de style lorsqu’elle rencontre un producteur d’une maison de disques,
mais il faut attendre qu’elle signe avec les disques Mercury pour que son premier album soit
distribué par Polygram. “Relish” sort en 1995 avec l’énorme tube “What if God was one of us ?” (“Et
si Dieu était l’un de nous ?”) qui la projette à jamais dans la stratosphère du monde du spectacle.
J’appelle David Sonenberg, son manager, le 5 février 1995 et lui envoie la copie de mon contrat. Je
réclame tout simplement le paiement qui m’avait été promis en décembre 1989 si elle était jamais
signée professionnellement. Ils sont obligés d’accepter mais ne veulent pas acheter les bandes
masters parce que son style est devenu plus commercial. Je m’assois avec les avocats, signe les
documents et reçois mon chèque sous deux conditions : je ne passerai jamais ces bandes en public,
et je ne dévoilerai pas le montant du chèque.
Les bandes masters sont sous mon lit et je dors tous les jours au-dessus de la meilleure version de
“Heartbreak Hotel” jamais enregistrée ... et la seule fois où je gagne de l’argent dans le monde de la
musique, c’est pour garder cachés des enregistrements fantastiques que personne ne peut écouter !
274
Premier retour à Rio
Après en avoir parlé avec Claude, je décide de retourner à Rio pour la première fois en 13 ans et y
passer les fêtes de fin d’année. À l’aéroport, le vol de nuit est en retard de plusieurs heures et tout le
monde attend patiemment le départ du matin. Je parle avec Mary Hoets, une Américaine qui se rend
à Rio pour la première fois, et qui doit rester chez des amis à Copacabana.
Durant le vol de 11 heures, je revois Mary à la station des hôtesses de l’air où nous pouvons
prendre un verre de vin au milieu de l’avion. Nous parlons un peu et retournons à nos places – elle
en classe d’affaires, et moi en classe touriste.
À l’arrivée, je retrouve Mary aux bagages. Les nôtres sortent en dernier. Nous nous dirigeons vers la
sortie et il n’y a pratiquement plus personne. Les groupes de touristes ont été emmenés en bus, les
Brésiliens sont partis avec leurs amis, et il n’y a plus de taxi. Il est tard le soir et je suis coincé seul.
Les amis de Mary proposent de m’amener à Copacabana, et je vais chez eux pour appeler Claude.
Mais Claude n’est pas là. Je ne suis pas arrivé comme prévu, et il est sorti tard avec ses amis
pendant que Fatima est à Buzios avec leurs deux filles.
Les amis de Mary me disent de ne pas m’en faire car je peux toujours coucher sur le sofa de leur
salon. Nous allons nous promener sur Copacabana. Trois corps d’enfants de douze ans abattus
d’une balle dans la tête lors d’un règlement de compte sont allongés sur le trottoir. Bienvenue à Rio !
La ville a changé depuis mon départ. Les militaires ne sont plus au pouvoir, la transition avec le
gouvernement civil se fait lentement, et l’anarchie règne dans les rues entre les malfaiteurs, les
policiers corrompus, et les bandes d’enfants. Ces gosses pauvres et abandonnés n’ont rien à perdre
et s’éclatent en reniflant de la colle tous les jours.
Je vais chez Claude le lendemain, et nous allons retrouver Fatima et leurs deux filles à Buzios. Il me
dit d’inviter Mary pour la remercier de s’être occupé de moi. Je donne les informations à Mary et
pars avec Claude en voiture.
La route de Buzios est complètement pavée et la ville s’est développée. La famille loue une grande
maison avec la sœur de Fatima et son beau-frère, et il y a une chambre libre pour les amis de
passage.
À Buzios en décembre 1989
Mary arrive par bus et passe la nuit avec nous. Nous la ramenons à Rio le lendemain car Claude
doit travailler dans son salon de coiffure à Leblon près du Lac Rodrigo de Freitas. Le soir, je sors
avec Claude et son ami Jean-Philippe qui sont membres d’un club privé où ils vont jouer au billard.
Mes rapports avec Claude sont aussi amicaux maintenant qu’ils l’étaient quand nous vivions
ensemble dans l’appartement de la rue Gustavo Sampaio 13 ans plus tôt.
275
J’appelle Byrinho qui a ouvert sa propre société de tour-opérateur depuis que Charles Cabell III a
fermé Brazil Safaris & Tours et est retourné aux États-Unis. Il ne sait pas ce que Charlie est devenu.
Quant à Byrão, il me dit qu’il est mort d’une crise cardiaque pendant qu’il était en voyage d’affaires
aux États-Unis.
Il se plaint de la violence continue dont Rio souffre car ceci fait peur aux touristes. Le nombre de
visiteurs est en chute libre, et ses affaires en souffrent horriblement. Il espère que ce n’est que
provisoire. Il semble content d’apprendre que je suis devenu acteur, mais il a du mal à comprendre
comment j’arrive à m’en sortir.
Le réveillon se passe sur la plage de Buzios avec Claude, sa famille et ses amis, et je célèbre la
nouvelle année en marchant dans les vaguelettes chaudes. Je sais que mes amis se les gèlent à
New York, et j’apprécie le moment.
Je retourne à New York content de mon voyage mais sans regret d’être parti de Rio 13 ans plus tôt.
Lorsque je vois Lilian, elle me signale qu’un de ses amis me reproche de ne pas l’avoir appelée pour
lui souhaiter la bonne année. Je lui explique que ça m’était impossible de le faire de la plage de
Buzios, mais que j’ai bu un toast à sa santé lorsque je me promenais les pieds dans l’eau sous les
étoiles. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui promets que nous passerons le prochain réveillon
ensemble à Rio ... mais je ne pardonnerai jamais ce redresseur de tort ...
Mes deux premiers films
Mon travail d’acteur syndiqué se développe et, même si je ne gagne pas encore assez d’argent pour
payer toutes mes dépenses, je suis sur la bonne voie. Le 22 février 1990, je fais ma première
grande photo pour une campagne publicitaire de Samsung. C’est une photo de groupe de 4
personnes du monde entier, et je représente l’homme d’affaires européen.
Je prends tout ce qui vient. Ce même mois de février, je fais deux films d’étudiants et la lecture
d’une pièce. Les films d’étudiants s’intitulent “Live Girls” (“Filles en vie”) à New York University, et
“The Part of Dr. Hellinger” (“Le Rôle du Dr. Hellinger”) à Columbia University. Durant le tournage de
Hellinger, je rencontre Les, un acteur américain avec qui je travaillerai beaucoup dans des films, des
programmes télévisés, et des pubs. Les commence à un âge avancé comme moi. Nous ne sommes
pas vraiment concurrents et nous partageons nos informations, ce que je fais avec de plus en plus
d’acteurs américains. Les Français ne partagent pas de la même manière. Ils sont fermés et
paranos.
Je fais aussi la lecture d’une pièce dans un petit théâtre de Soho sur Greene Street le 23 février.
“Orange Hearts” (“Les cœurs oranges”) me permet aussi de partager des informations avec des
acteurs américains de ma tranche d’âge.
Une audition m’obtient un petit rôle de garçon de café dans “Green Card” (“Carte Verte”), un film
réalisé par Peter Weir avec Gérard Depardieu et Andie MacDowell. C’est un film Disney, dont
dépend Touchstone, et c’est mon premier rôle dans un film à gros budget.
Une des conditions de mon emploi est de fournir la preuve de ma citoyenneté française afin de
satisfaire les quotas de cette production internationale. Mon passeport français n’étant plus valide, je
me rends au Consulat de France le 16 mars et explique à la responsable que j’ai rapidement besoin
d’un nouveau passeport français. Elle s’apprête à fermer son bureau et me dit que ça va prendre
plus d’une semaine, mais je lui explique ma situation avec la maison de production. Ah, alors, si
c’est pour Monsieur Depardieu ...
Mon inscription consulaire a aussi expiré et les vieilles cartes écrites à la main sont en train d’être
détruites pour être remplacées par l’informatique. Elle fait des recherches dans un autre bureau et
revient victorieuse. Elle me demande d’attendre, monte en courant voir le Consul dans son bureau,
et revient une demi-heure plus tard avec un passeport tout neuf. Depardieu Président !
276
J’ai un tout petit rôle de garçon avec un autre acteur dans une scène de restaurant. Le 2 avril, je me
présente à l’heure et suis envoyé au camion de maquillage. Je m’assois et Gérard Depardieu entre.
La maquilleuse l’assoit à côté de moi. Il me sert la main et est très jovial. Nous parlons du travail
d’acteur à New York. C’est son premier film américain et le développement de sa carrière aux ÉtatsUnis en dépend.
Il me parle de ses débuts dans le milieu du cinéma et j’apprécie sa franchise. Sur le plateau, je le
regarde répéter avec Andy MacDowell. Elle est assise à une table avec son petit ami et regarde le
menu quand elle reconnaît brusquement le garçon qui l’approche. La précision à distance du regard
de Gérard est celle d’un aigle, le plateau lui appartient. J’observe et j’assimile.
Au déjeuner, je me retrouve sur le trottoir avec Peter Weir et Gérard Depardieu. C’est mon premier
petit rôle et je suis dans la rue avec des vedettes ! Peter s’excuse car il s’est trompé en donnant
mon dialogue à l’autre garçon. Ceci va m’éliminer de l’image et il en est désolé. Je le remercie avec
grâce et accepte mon destin.
Lorsque le film sort, je commets l’erreur de dire que je suis dedans. Des amis vont le voir et ne m’y
voient pas. Si on fait bien attention, on m’entend. Mais c’est tout. Par contre mon nom est dans le
générique à la fin du film et je vais gagner des royalties pendant des années. Cette expérience
m’apprend à ne jamais dire que je suis dans un film, un programme à la télé, ou une pub tant que je
ne l’ai pas vu moi-même.
Quelques semaines plus tard, je suis envoyé à une audition pour un rôle de garçon de café dans
“The Prince Of Tides” (“Le Prince Des Marées”), le nouveau film de Barbra Streisand qu’elle réalise
tout en étant la vedette. La veille de l’audition, je vais dîner à La Gauloise - un restaurant français
situé sur la 6ème avenue et la 13ème rue - dont le propriétaire est Camille Dulac à qui je vendais du
vin, et où Jacques Despretz de l’ancien Jacques Cœur est le Maître d’hôtel. Je demande à Jackie
de m’expliquer tous ses petits secrets au fur et à mesure du service.
J’obtiens le rôle, me présente au Regency Hotel où la scène est tournée sur Park Avenue et la
61ème rue. Une assistante me conduit à la chambre que la production a mise à ma disposition pour
que je puisse me changer. Elle m’explique discrètement que la suite de Mlle Streisand est à mon
étage, et me demande de ne pas me préoccuper de la présence des nombreux membres de la
sécurité que la production a engagés pour des raisons d’assurances.
Elle m’explique aussi que Mlle Streisand n’est pas une personne facile et qu’il ne faut pas que je
prenne ses remarques d’un point de vue personnel, car la réalisatrice a tendance à être un peu
brusque.
Je descends sur le plateau et retrouve des techniciens que je connais. Tom Reilly est le premier
assistant, et j’ai déjà travaillé avec lui en faisant de la figuration dans “Shadows and Fog” (“Ombres
et Brouillard”) de Woody Allen. Tom est francophile et parle un peu français, et il m’a à la bonne.
L’équipe technique est celle dont Tom se sert pour Woody, et ceci me rassure énormément.
Mlle Streisand fait son entrée et vient me voir souriante et agréable. Elle me dit de ne pas hésiter à
lui dire si je vois que quelque chose n’est pas à la hauteur du service d’un restaurant de luxe. Nick
Nolte fait son entrée. Il est bourru, impatient, et peu plaisant. Tom dit à Barbra que tout est prêt, et
elle me place à sa gauche pour servir les plats. Je lui explique qu’il ne serait pas acceptable que je
passe une assiette devant son nez pour la placer devant Nick, mais qu’il faudrait plutôt que je fasse
le tour de la table pour m’approcher du côté droit de Nick.
Tout s’arrête. On pourrait entendre une mouche voler. On ne dit jamais non à Mlle Streisand. Elle
réfléchit, me regarde, et me remercie en disant que j’ai complètement raison. Le problème est qu’il
faut réarranger l’éclairage et que ça va prendre plus d’une heure. Elle change l’ordre des séquences
à tourner, et tout se met en place. Les techniciens me regardent étonnés, et Tom vient me serrer la
main. Barbra n’a pas explosé et tout le monde est soulagé.
277
Plus tard, je fais remarquer à Mlle Streisand une erreur de français dans le script. L’assistante de
production lui assure que le script est correct. Je lui assure que non. Mlle Streisand donne l’ordre de
suivre ma recommandation.
Lorsque le film sort, je constate que Barbra ne m’a pas donné mon gros plan, et qu’elle se l’est
gardé pour son propre temps à l’écran. Je suis déçu et étonné car je ne pensais pas qu’elle en
aurait besoin dans un film où elle est constamment à l’écran, mais j’ai appris ma leçon et ne dis à
personne que je suis dans le film. Mon nom est dans le générique de fin, et je vais recevoir des
royalties pendant des années. Apparemment, c’est mon karma !
Je travaille avec Tom Reilly en faisant de la figuration dans plusieurs autres films à gros budgets,
dont tous ceux de Woody Allen tant que Tom continue d’être son premier assistant. Je suis engagé
comme figurant dans le film “Great Expectations” (“De Grandes Espérances”) pour interpréter un
serveur - encore une fois - dans une scène réalisée par Alfonso Cuarón avec Gwyneth Paltrow et
Hank Azaria. J’ai déjà travaillé avec Hank et Tom, et je me sens assez gonflé pour aller demander à
Tom s’il y a une possibilité de me donner un “upgrade” – une augmentation de salaire qui me fait
passer du statut de figurant à celui d’acteur sous contrat. Il accepte, demande à l’ingénieur du son
de me mettre un micro Lavalière, me lance sur le plateau et me dit de dire ce que je veux.
Je fais mon entrée et demande à Hank Azaria qui ne s’y attendait pas : “Can I help you ?” (“Que
puis-je faire pour vous ?”). Hank ne flippe pas, me demande une boisson et continue son dialogue.
Mon intervention est coupée au montage, mais mon nom est dans le générique de fin, et je vais
recevoir des royalties pendant des années. Je pense à Tom à chaque fois que ce chèque arrive.
Miami
Mon ancienne épouse Irene vit à Miami dans un grand appartement moderne. Loïc et Patrick
Kurtkowiak partent en vacances à Playa del Carmen près de Cancun, un endroit isolé dans le Golfe
du Mexique. Comme ils doivent changer d’avion à Miami, nous décidons avec Irene qu’ils resteront
chez elle quelques jours, et que je viendrai avec Lilian et Natasha.
Avec Loïc sur la terrasse de l’appartement d’Irene au coucher de soleil de Miami en mai 1990
Irene s’arrange pour dormir chez un de ses amis et nous nous retrouvons chez elle. Loïc et Patrick
ont beaucoup aimé Playa. Il y a très peu de téléphones, les gens sont très gentils, les plages sont
magnifiques, et le bar du Blue Parrot – où ils sont restés dans un bungalow sur la plage – est
populaire auprès des touristes étrangers.
À peine arrivé, mon agent m’appelle pour me dire qu’il faut que je revienne rapidement à New York
car la date de tournage de ma scène avec Barbra Streisand a été avancée d’une semaine. Je les
laisse donc ensemble. Ceci permet à Loïc de retrouver Natasha, et à Lilian et Irene d’échanger leurs
commentaires dans mon dos.
278
De retour à New York, la photo de la pub Samsung prise par le photographe Denes Petoe sort en
double page dans Business Week. J’en achète trois exemplaires et en emporte un au Café
Comédie. Je n’ai pas fait de plan précis et ne sais qui s’y trouve, mais je veux montrer cette pub à
ceux qui y sont.
Mon ami Jacques Despretz aime dire qu’il faut se méfier des loups du Café Comédie, et c’est
pourquoi il n’y vient jamais avec une femme. Pour moi, c’est différent car les Russes y vont en
groupe et je ne peux rien y faire.
Quand j’arrive avec le magazine, je trouve deux des “loups” assis avec Lilian et Natasha. Je peux
voir à leurs tronches que je ne suis pas le bienvenu à leur table. Elle est bien bonne celle-là !
J’embrasse Lilian et Natasha et leur montre la pub de Samsung. Elles sont très impressionnées, et
je montre la photo aux deux sbires qui sourient bêtement. Je prends une chaise d’une autre table et
m’assois. Lilian et Natasha veulent tout savoir de cette photo, et les deux types se lèvent dépités
pour aller s’asseoir ailleurs. J’adore ma nouvelle profession ...
Le nouvel appartement
Mon père décide de donner un petit pécule à chacun de ses enfants afin de leur permettre d’initier
l’achat d’un appartement. Comme je passe pratiquement toutes mes nuits chez Lilian, nous
décidons de mettre nos ressources en commun et d’acheter un appartement ensemble.
Nous visitons une soixantaine d’appartements dans notre quartier entre Carnegie Hall et Lincoln
Center, et de deux choses l’une : ou ils sont trop chers, ou ils ne nous plaisent pas. En allant faire
ses courses au supermarché au coin de la 57ème rue et de la 9ème avenue, Lilian voit un nouveau
panneau que le concierge d’un immeuble vient de placer dans la rue.
L’immeuble appartient à la même famille depuis sa construction en 1928, et la société a décidé de
changer son statut pour que les appartements puissent être vendus dans le système de co-op
américain. Nous visitons un appartement pilote, et la vendeuse nous montre plusieurs appartements
en vente directe par le propriétaire de l’immeuble.
Pour que le plan de changement de statut soit accepté par l’avocat général de l’État de New York,
un minimum de 15% d’appartements doivent être vendus dans les trois premiers mois avant que le
plan ne puisse être approuvé et entrer en vigueur.
Le marché de l’immobilier est en chute constante depuis un an et les prix sont devenus plus
abordables, mais Lilian leur fait une contre-offre qui me fait rougir. Elle baisse le prix, demande à ce
qu’ils refassent et modernisent la salle de bain ainsi que la cuisine, et nous laissent y emménager en
payant le loyer jusqu’à ce que le plan entre en vigueur – à condition que les loyers payés soient
ensuite déduits du prix de vente final.
Ils ont besoin de vendre des appartements rapidement et acceptent. Nous signons les documents,
et sommes prêts à emménager à la fin janvier. Lilian et moi donnons nos avis de départ aux
propriétaires de nos appartements respectifs. Je fais mes adieux à Barry et Irving. J’avais
initialement prévu de rester trois mois avec eux, et j’en pars finalement près de 5 ans plus tard.
Un détail administratif de dernier moment nous empêche d’emménager à la fin janvier, et tout est
repoussé d’un mois. Rosita nous accueille chez elle. Elle habite dans l’immeuble voisin de celui où
nous allons emménager – ce que nous faisons à la fin février. Nous sommes finalement chez nous.
Le processus de l’acceptation du plan est en marche et tout est finalisé en fin d’année. Nous
signons les documents avec les vendeurs et la banque en décembre ... et nous avons maintenant
une dette fixe pour 30 ans !
279
Deuxième retour à Rio
L’année se déroule bien. Nous sortons souvent avec Natasha et Rosita ... la Journée de la Planète
sur la 6ème avenue et Central Park ... le Bronx Zoo avec Rosita et son fils Daniel ...
La Journée de la Planète à Central Park le dimanche 22 avril 1990 :
Ric Ocasek et G.E. Smith ; Lilian sur un banc ; Hall & Oates
Le 25 juin, Nicole Devilaine m’invite à une croisière de promotion sur un bateau à voile. Je confirme
pour deux et j’emmène Lilian. Le départ se fait dans le bas de la ville, près du World Financial
Center, devant le Pactole - le nouveau restaurant de mon ami Willy Krause. Le bateau descend
l’Hudson jusqu’au Pont de Verrazano et fait demi-tour pour remonter à notre point de départ. La
durée est parfaite, le coucher de soleil magnifique, et ceci nous rapproche encore plus.
Le week-end du 14 juillet, Francis Freedland - le caméraman de France 2 - nous invite à passer le
week-end dans la ferme où il élève des poulets avec un couple d’associés. D’autres amis sont là,
dont Rob Fraboni et son épouse Louise. Rob est l’ingénieur du son qui a coproduit beaucoup
d’enregistrements pour Bob Dylan, Keith Richards, les Beach Boys, Eric Clapton, etc. Mais ce weekend n’a rien à voir avec la musique.
Ce que tous ces gens ont en commun est l’amour de la campagne et des animaux. Francis
Freedland a appris qu’un cheval est à vendre dans une ferme d’animaux où nous allons le voir. Le
cheval est immense mais très docile. Francis l’aime beaucoup. Il est marron avec une ligne verticale
blanche sur le nez.
Nous le ramenons à pied, et il nous suit tranquillement. Francis le fait entrer dans une partie
sauvage du champ derrière la maison. Je lui demande ce qu’il va faire de ce cheval. Rien ... juste le
regarder et le laisser en paix. Le cheval a l’air heureux.
Je trouve de plus en plus de travail, non seulement comme figurant, mais aussi comme acteur
principal dans des pubs télé, au grand écran, ou pour des bandes sonores. Je joue dans des films
d’étudiants à New York University et Columbia University pour apprendre à affiner ma présence à
l’écran.
Je commence à faire de la figuration dans “Saturday Night Live”, mon programme favori, et je me
retrouve sur le plateau de NBC à Rockefeller Center avec les vedettes de la comédie moderne, les
invités spéciaux qui animent chaque programme, et les musiciens des groupes en vogue.
SNL est l’un des rares programmes en vrai direct, et l’adrénaline monte quand nous sommes à
l’antenne dans tout le pays.
Le mercredi 17 octobre 1990, nous allons voir le concert de Bob Dylan au Beacon Theater. Lenny
Kravitz ouvre bruyamment et il y a de l’électricité dans l’air. Bob Dylan fait une entrée rock sur scène
et ne joue que de la guitare électrique. Les deux voisins à ma gauche se lèvent et partent après trois
morceaux. Ils sont déçus que Bob n’ait pas commencé seul avec sa guitare sèche comme il le
faisait autrefois. “But the times they are a-changing !” (“Mais les temps sont en train de changer”) ...
280
Bob Dylan au Beacon Theater le mercredi 17 octobre 1990
G.E. Smith et son orchestre accompagne Bob, et G.E. fait littéralement hurler sa guitare dans les
solos. G.E. Smith est un musicien de la côte est qui s’est fait un nom avec Hall & Oates et en tant
que directeur musical de “Saturday Night Live”. Il tourne aussi avec Bob Dylan de 1988 à 1990, et
est le directeur musical du 30ème Anniversaire de Dylan avec la marque Columbia – un concert
exceptionnel qui réunit de nombreuses stars de rock au Madison Square Garden le 16 octobre
1992.
Claude et Fatima de Rio s’arrêtent quelques jours à New York pour découvrir la ville avant d’aller
rendre visite à la famille de Claude en France. Lilian et Natasha leur passent leur appartement et
couchent chez moi. Nous les emmenons voir les sites principaux et sortons la nuit de Halloween le
31 octobre pour assister à la kermesse des gens en costume dans Greenwich Village.
En sortant d’un restaurant thaïlandais sur la 8ème avenue et la 54ème rue, nous passons devant un
site en construction où les rats traversent le trottoir pour faire les poubelles la nuit. Sans s’en rendre
compte, Fatima marche sur un rat qui passe en courant, et elle lui écrase la tête sous son talon.
Bienvenue à New York !
Nous avons acheté nos billets, nos nouveaux maillots de bain, nos crèmes à bronzer, et nous
sommes prêts à passer Noël et le réveillon du jour de l’an à Rio. Le vol du 21 décembre se passe
bien, et Claude nous attend à l’aéroport avec son ami Jean-Philippe. Nous passons la journée à la
plage, et la nuit dans le double appartement terrasse que Claude a acheté à Copacabana.
Jean-Philippe nous emmène en voiture visiter le Pain de Sucre, le Christ Rédempteur au
Corcovado, la forêt de Tijuca où nous déjeunons dans le petit restaurant près de la chute d’eau, et
nous finissons la journée chez Claude à siroter des caipirinhas.
Chez Claude et Fatima à Copacabana en fin 1989 :
avec Lilian au bar ; Lilian, Claude, Natasha, Jean-Philippe et Fatima
Nous partons passer Noël en famille dans les montagnes de Teresópolis. La maison est magnifique,
des chandelles et des fleurs flottent sur l’eau de la piscine, l’air est frais, le ciel étoilé, et l’ambiance
chaude.
281
Le lendemain, nous allons à Petrópolis déjeuner dans une churrascaria au bord de la route, puis
descendons la montagne en direction d’Angra dos Reis au sud de Rio. Une romance naît entre
Jean-Philippe et Natasha dans cet environnement paradisiaque. Nous passons plusieurs jours à
Itacuruçá, dans l’île de Jaguanum, à l’Hôtel Portobello, et dans les environs d’Angra avant de
retourner à Rio.
En touristes avec Lilian (et un perroquet) à Angra dos Reis le samedi 29 décembre 1990
Le réveillon est très spécial car c’est une alliance de traditions vaudou et de traditions européennes
modernes. Les “pais dos santos” (prêtres vaudou) et “mais dos santos” (prêtresses vaudou)
s’installent sur les plages l’après-midi du 31 décembre pour offrir leurs services. Pour le prix d’une
donation minime, on peut se faire nettoyer l’âme des esprits malsains que tout mauvais sort aurait
fait venir.
La tradition veut que l’on s’habille en blanc pour aller à la plage à minuit. Nous sommes donc réunis
avec des amis chez Claude, tous en blanc, et commençons la célébration avec des caipirinhas
avant de descendre sur la plage de Copacabana avec la caisse de Veuve Clicquot que Claude a
achetée.
Réveillon du Nouvel An 1990-1991 sur la plage de Copacabana :
avec Lilian ; Natasha et Jean-Philippe ; Claude et Fatima
Un million de personnes attendent les 12 coups de minuit. L’atmosphère est très chaleureuse. Ceux
qui ont préparé leurs offrandes pour Iemanjá, la déesse de la mer, sont debout devant les
vaguelettes qui caressent leurs pieds. La tradition leur fait construire des barquettes sur lesquelles
ils placent des fleurs, des bougies allumées, et une boisson alcoolisée. Lorsque la troisième vague
arrive à minuit, ils avancent dans l’eau et déposent leurs offrandes que l’on voit flotter jusqu’à ce
qu’une vague les renversent et éteignent les bougies.
Plus simplement, la plupart des gens déposent des fleurs dans l’eau et, petit à petit, les fleurs
reviennent sur la plage avec les vagues ...
282
À minuit, le champagne coule à flot pendant que des guirlandes de feux d’artifice brûlent en vagues
qui tombent des toits des grands hôtels. Les tambours se font entendre sur le rythme de la samba,
les gens dansent et boivent allègrement, et tout le monde s’embrasse. Je me rappelle maintenant
pourquoi j’ai passé 5 ans ici ...
Ce séjour est une introduction remarquable à Rio pour Lilian et Natasha. Nous passons une fin
d’après-midi sur les rochers au bout de la plage de Leme à admirer le soleil se coucher dans l’océan
au pied de la montagne des Dos Irmãos (les Deux Frères). Ce coucher de soleil sur l’océan est rare
puisque la ville fait face à l’Océan Atlantique, et ce privilège n’est visible que quelques jours par an.
Nous célébrons notre dernière nuit dans un club de jazz brésilien d’Ipanema. Nous sommes un peu
tristes d’être déjà arrivés à la fin de ce voyage, mais nous n’avons pas le choix. Lilian et Natasha
doivent retourner travailler lundi matin.
La vague de froid qui sévit à New York n’arrange rien, mais nous nous en accommodons en
pressant des citrons verts pour les caipirinhas que nous buvons avec plaisir.
Jean-Philippe vient rendre visite à Natasha - d’abord en janvier lorsqu’elle vit encore avec Lilian,
puis en mai quand elle a emménagé dans son nouvel appartement. Nous louons une voiture et
passons le long week-end du 24 mai au Lac George dans les Adirondacks de l’État de New York,
cette magnifique région historique. “La Guerre Française et Indienne” y a duré 7 ans de 1755 à
1762, et elle a servi de toile de fond pour le célèbre roman “Le Dernier des Mohicans” de James
Fenimore Cooper.
Nous restons à l’excellent Sagamore Resort, faisons un tour en bateau sur le lac, visitons Glenns
Falls, et rencontrons par hasard des amis du Russian Samovar. Le monde est petit.
Fiançailles et Mariage
Je décide de demander à Lilian de me donner sa main. Je regarde les diamants, demande l’avis de
ceux qui s’y connaissent mieux, et achète une bague en attendant la Saint Valentin.
Je fais une réservation de dernier moment au restaurant La Côte Basque du chef Jean-Jacques
Rachou. J’appelle Gérard, le Maître d’hôtel, et lui demande s’il peut me réserver une table le soir
même. Il veut savoir si je suis tombé sur la tête. Ils ont déjà refusé plusieurs dizaines de personnes.
Je connais Jean-Jacques et Gérard de Café Comédie, et je lui explique que j’ai l’intention de
demander la main de Lilian le soir même. Il me dit de venir, de m’installer au bar, et il me trouvera
une table si je suis patient.
J’invite Lilian à un dîner de la Saint Valentin. Elle est contente que je l’amène à l’un des meilleurs
restaurants de la ville – ce qui n’est pas coutumier. Nous attendons au bar, et Gérard nous trouve
une table idéale. Une bouteille de champagne Krug arrive immédiatement, et Gérard m’explique qu’il
n’y a pas de menu pour nous car le chef va nous préparer un dîner spécial. Je commence à me dire
que cette aventure va me coûter une fortune, mais autant en emporte le vent.
Le dîner est phénoménal et Lilian est ravie. Je sors la boîte de ma poche de veste et lui présente la
bague. Elle est à moitié surprise. Elle se disait qu’il y avait quelque chose de spécial dans l’air. Elle
accepte. Nous parlerons des détails plus tard. Une autre bouteille de champagne arrive, le chef vient
nous féliciter, Gérard nous apporte des petits fours, et je suis très inquiet sur ce que tout ceci va me
coûter. Je demande l’addition et Gérard me dit qu’il n’y en a pas. C’est un cadeau du chef avec ses
meilleurs vœux de bonheur. Je laisse le pourboire de ma vie. Merci Chef !
Lilian montre la bague à ses amis et fait l’annonce. Nous n’avons pas de date définie, et nous allons
attendre et réfléchir. Nous convenons d’une chose : lorsque nous aurons décidé de la date, nous
n’en dirons rien à personne. C’est notre second mariage, et nous ne voulons pas que quelqu’un
vienne mettre son grain de sel et nous dire quoi faire.
283
Nous choisissons la date du 24 juillet. Nous commandons nos bagues et demandons à ce que nos
noms et la date y soient gravés. Quand je les prends, je réalise que la date gravée n’est pas la
bonne. Je leur demande de faire la correction, mais la bague ne sera pas prête à temps. Le bijoutier
me dit de faire semblant durant la cérémonie et de faire la correction après. Je lui réponds que c’est
hors de question. Je ne vais pas faire semblant, et je ne vais pas mettre à mon doigt une erreur
flagrante. Je vais simplement repousser la date du mariage d’une semaine. Il est sidéré et ne
comprend pas que je puisse faire une chose pareille, mais il fait ce que je lui demande.
La bague est prête. Nous allons remplir les papiers à la mairie le mardi 30 juillet car il faut désormais
attendre 24 heures avant de se marier une fois que les papiers sont remplis. La mairie veut éviter
les coups de foudre improvisés comme ceux du couple de 70 ans qui étaient venus se marier sans
témoin, et pour qui je m’étais porté volontaire 9 ans plus tôt.
Le lendemain, je prends un taxi à l’heure du déjeuner. Lilian s’absente de son travail comme si elle
allait manger. Nous prenons Jenni au passage, et elle apporte quelque chose d’ancien, quelque
chose de nouveau, quelque chose d’emprunté, et quelque chose de bleu – en respect d’une vieille
tradition américaine. Elle a aussi une petite caméra et nous allons à la mairie avec notre témoin. La
cérémonie se passe en 90 secondes, les bagues sont échangées, les photos sont prises, nous
signons le registre, prenons nos copies officielles du certificat de mariage, et voilà !
Nous allons prendre un verre dans un café français de Soho géré par un descendant de Picasso, et
Jenni nous laisse en jeunes mariés heureux. Comment va Madame ? Et comment va Monsieur ?
Nous allons dîner au Russian Samovar, et appelons des amis pour les inviter à boire un verre. Ceux
qui viennent remarquent nos anneaux et sont vraiment surpris. Roman Kaplan nous envoie le
champagne, et nous fermons le restaurant.
Notre mariage à la Mairie de New York le mercredi 31 juillet 1991
Nous décidons d’organiser une réception officielle à la fin du mois de septembre et, en attendant,
allons passer deux semaines de lune de miel à Saint Aygulf, dans la maison de mon père près de
Saint Raphaël. En échange mon père vient passer une semaine dans notre appartement de New
York avec Janet Smith, une Anglaise avec qui il a commencé une liaison sérieuse.
Nous partons de Kennedy le 16 août, changeons d’avion à Charles de Gaulle, et descendons sur
Nice. Claudine, la deuxième épouse de mon père, vit à Saint Raphaël avec Marie-Jeanne. Elle nous
attend avec les clés de la maison de Saint Aygulf où nous nous retrouvons seuls en amoureux.
Le matin de notre arrivée, Lilian est allongée au soleil sur la terrasse qui surplombe la Méditerranée,
et j’entends à la radio des infos sur une révolution en Russie. Un putsch est en train d’avoir lieu, et
Boris Eltsine semble avoir pris le pouvoir. C’est le début de la fin de l’URSS. Je traduis ce que
j’entends à Lilian aussi rapidement que possible. Cette nouvelle est un changement monumental et
inattendu dans sa vie. Ni elle ni ses amis n’avaient jamais pensé voir ce jour arriver de leur vivant.
Lilian et moi descendons à la plage de Saint Aygulf où nous nous allongeons en touristes sur le
sable chaud. Le bar de la plage joue constamment “Losing My Religion” (“Je perds ma religion”), le
tube de l’été du groupe R.E.M. qui passe aussi beaucoup à la radio.
284
Lorsque mon père revient à Saint Aygulf avec Janet, il a mis sur pied un programme de visites :
Cannes, Sainte Maxime, Saint Tropez, Saint Paul de Vence, les Gorges du Verdon, Port Grimaud.
Tout est tellement beau ...
Lilian sur la terrasse de la maison de St. Aygulf avec mon père et Janet Smith
Nous montons à Paris le 2 septembre en prenant notre premier TGV. Nous nous arrêtons chez Loïc
à la rue des Abbesses, léchons les vitrines, remarquons différentes choses que Lilian aime bien, et
marchons comme des fous. Lilian ne peut pas quitter Paris sans rendre visite aux marchands de
chaussures Place des Victoires.
Nous rendons visite à ma sœur Elisabeth chez elle. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’elle nous
annonce qu’elle a subi une opération pour une tumeur qui avait grandi librement près de son
estomac. Sa convalescence à la maison l’a obligée à marcher avec un sac de médicaments liquides
qui lui étaient dispensés automatiquement. Elle est maintenant complètement rétablie mais déclare
qu’elle refuserait de revivre cette expérience si elle faisait une rechute. Histoire de marquer le coup,
elle nous montre la cicatrice impressionnante qu’elle porte sur son ventre en souvenir. Elle sourit et
hausse les épaules.
Nous rencontrons ma mère au Centre Beaubourg car elle veut voir une exposition d’art moderne
après quoi nous nous asseyons à la terrasse d’un café. Ma mère fume comme une pro et, quand
elle finit sa cigarette, elle la jette dans le caniveau avec deux doigts de sa main droite ... exactement
comme je le faisais quand je fumais. C’est donc dans mon ADN !
Nous la mettons dans un bus avant de prendre le métro, et elle me rappelle de ne pas oublier de lui
dire quand mon père sera mort pour qu’elle puisse s’occuper de la réversion de sa pension. Lilian
pense que j’ai dû mal comprendre.
De retour à New York, nous choisissons la date du dimanche 29 septembre pour notre réception
que nous décidons d’organiser au Café Comédie où nous nous sommes rencontrés. Nous passons
commande pour le repas auprès de notre ami Daniel Monneaux, et invitons une soixantaine d’amis
– ainsi que les membres de la famille de Lilian que je n’ai pas encore rencontrés. Lilian s’était
froissée avec son frère après son divorce, et elle ne lui a plus parlé depuis.
David et Bella, le frère et la belle-sœur de Lilian, retrouvent Misha, son ancien époux avec qui je
suis devenu ami. Un Français conformiste me dit qu’il n’aurait jamais pu tolérer la présence de
l’ancien mari de sa femme à son mariage – mais si mon ancienne épouse Irene et Lilian peuvent
être amies, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas l’être avec Misha.
Loïc vient de Paris. Il nous offre une paire de bougeoirs en verre vénitien vert et rose que Lilian avait
admirée dans une boutique de Montmartre lors de notre récent passage. Il s’en est rappelé et ce
cadeau la touche.
Max et Rosita dansent ensemble bien qu’ils soient en instance de divorce ...
285
Réception de mariage au Café Comédie le dimanche 29 septembre 1991 :
annonce au micro avec Lilian ; coupe du gâteau ; Natasha et Lilian ;
Bella, Michael, et David Evelson (le frère de Lilian) ; Mariana Kopolovich ; Giorgio Gomelsky ;
Max et Rosita Dolgicer ; Misha Vaynshenker (l’ancien mari de Lilian) et son amie Martha ;
Joel Siqueira et Marina ; avec Jennilynd Trent ; Loïc Fonlupt ; et Bibiana Grau
Comme le Café Comédie ne peut être complètement fermé au public à cause de son contrat avec
l’hôtel Westpark, des pique-assiettes s’invitent à nos frais. Dans les toilettes, nous entendons des
commentaires du genre “Ça ne va pas durer six mois”, et une Anglaise parle tout fort à son chien sur
le trottoir pour lui expliquer qu’ils n’ont rien à faire avec ces gens bébêtes ...
Mais ceci ne nous touche pas. Ce qui compte, c’est d’être avec ceux qui nous sont chers. Le fossé
ne fait que commencer à se creuser. Il ne s’agit plus de quantité, mais de qualité.
286
Cette réception permet à Lilian de faire la paix avec son frère David et sa belle-sœur Bella, et je dois
apparemment avoir passé le test puisqu’ils nous invitent à dîner chez eux avant de partir. De toute
façon, je suis content de voir que Lilian a fait la paix avec son frère et sa belle-sœur.
Je suis aussi content que nos amis de longue date soient venus, dont Jenni qui a la superbe idée
d’apporter une grande feuille de papier fin sur laquelle elle a découpé et collé les trois photos qu’elle
avait prises en vitesse à la mairie. Nous faisons signer ce document par les invités et je le fais
encadrer rapidement.
Mes trois fronts
En novembre 1991, j’apprends qu’Elliot Stein - l’avocat qui m’avait obtenu un bon dédommagement
à la suite de mon accident de voiture de septembre 1984, et avec qui je m’étais lié d’amitié - est
accusé de fraude fiscale envers ses clients. La lettre que je reçois de l’État à ce sujet m’indique que
je suis contacté en tant qu’ancien client, et que les documents de tous ses clients ont été saisis pour
établir une liste des victimes au cas où une compensation serait possible à l’avenir.
Elliot est accusé - et sa condamnation lui interdira de continuer d’exercer sa profession à tout jamais
- d’avoir détourné les paiements négociés avec les compagnies d’assurance de ses clients les plus
âgés, et de leur avoir dit qu’il attendait toujours d’être payé, et ce jusqu’à ce qu’ils meurent.
Ceci me rappelle un vendeur d’assurances français qui déposait les cotisations trimestrielles de ses
clients sur son compte d’épargne en espérant qu’ils ne tomberaient jamais malades. Deux de ses
clients m’ont dit s’en être rendus compte trop tard ... sur un lit d’hôpital ... et sans l’assurance qu’ils
avaient achetée et qu’ils pensaient avoir.
Elliot “travaillait” sur une indemnité supplémentaire de cinq mille dollars que je n’ai pas reçue et que
je ne recevrai jamais. Je me rends au bureau de la Ligue des Avocats et porte plainte, mais l’officier
de la cour est pessimiste sur ce sujet car Elliot doit tellement d’argent à tellement de gens que je n’ai
aucune chance d’être payé.
Je croise Elliot en bas de chez moi quelques mois plus tard. Il me regarde inquiet en se demandant
si je vais lui sauter dessus. Je lui demande ce qui s’est passé, et il a l’air sincèrement désolé. Il a
perdu sa licence, a tout dépensé, n’a plus rien, essaie de se reconvertir dans l’immobilier, et espère
ne pas se retrouver à la rue. Je mets une croix dessus et tourne la page.
L’Ambassade de France produit une vidéo pour les hommes d’affaires américains afin de les aider à
comprendre la mentalité française à laquelle il va leur falloir s’adapter s’ils veulent réussir en France.
Deux animateurs sont choisis, un Américain et un Français, et je décroche le rôle du Français.
La production de “Business French” est tournée à Aiken en Caroline du Sud, et le producteur Mike
Brown m’envoie mon aller et retour sur USAir pour Augusta en Géorgie. Il se trouve que je fais
partie d’une énorme campagne publicitaire dans les journaux pour cette compagnie aérienne. Ma
photo est sur des pages entières du New York Times et du Wall Street Journal, ainsi que dans les
magazines.
Je monte à bord, et l’hôtesse en parle immédiatement au commandant de bord qui m’invite en
première classe. Il signale ma présence au sol pour que mon billet soit automatiquement changé
pour le retour. Je dois signer des autographes pour l’hôtesse et les pilotes, et je sirote des mimosas
en première.
Un assistant de production m’attend à Augusta et m’emmène en voiture à Aiken où Mike me
présente au réalisateur, Dave Murray, son équipe de production, et les autres acteurs français et
américains. Daniel Dassin et moi sommes nés à deux jours d’écart et nous nous ressemblons
beaucoup. Nos personnalités sont complètement différentes et nous devenons amis plutôt que
frères ennemis.
287
“Business French” en décembre 1991 : la pub d’USAir qui me fait du bien dans l’avion ;
tournage sur le plateau avec mon co-équipier anglophone ;
et l’équipe de production dans le studio d’Edge Production à Aiken en Caroline du Sud
avec Mike Brown, le producteur, le 2ème de gauche debout,
et Dave Murray le réalisateur, le 3ème de droite debout.
Par la suite, Daniel et moi travaillons ensemble comme figurants dans plusieurs films à gros budget.
Le dernier film est “Age of Innocence” (“Le Temps de l’Innocence”) six mois plus tard, le 3 juin 1992.
Comme nous sommes voisins, nous rentrons chez nous à pied, et Daniel me dit avoir une tumeur au
cerveau qui va le forcer à être hospitalisé sous peu. Il en meurt rapidement.
Le tournage du projet de l’Ambassade de France se passe bien et la première vidéo est montée
dans les temps, mais le fonctionnaire en charge est rappelé en France et le programme est
interrompu. L’argent du contribuable part en fumée.
Personnellement, je termine bien l’année sur les trois fronts importants qui régissent ma vie
maintenant : Lilian, mon travail, et la franc-maçonnerie.
Tout change maintenant que Lilian et moi sommes mariés. Nous étions tous les deux heureux d’être
divorcés et libres mais – sans se chercher – nos âmes sœurs se sont rencontrées, se sont
reconnues, et se sont unies. Notre mariage est la clé de voûte de ma nouvelle stabilité, et mes
priorités changent complètement dans le bon sens.
Mon plan de marketing avance comme je l’espérais. Il faut que je “garde un œil sur la route et les
mains sur le volant” comme le chantent les Doors dans “Roadhouse Blues”. Tout prend du temps,
mais j’avance bien et j’arrive à équilibrer mon budget à la fin de ma troisième année d’affaires. Nous
avons acheté un appartement extrêmement bien situé près de Columbus Circle et, même si nous
nous sommes endettés pour 30 ans, cette dette nous place dans une nouvelle catégorie de
responsabilité fiscale.
Je gagne assez d’argent en contrats de la SAG pour que Lilian et moi aient droit à une excellente
couverture médicale gratuite – à tel point qu’elle laisse tomber celle qu’elle a avec ses employeurs
et récupère sa cote part de cotisations de la société. Je gagne aussi assez pour avoir accumulé trois
points de crédit en trois ans pour mon plan de retraite. Les ricaneurs ne ricanent plus ...
Quant à la franc-maçonnerie, j’ai déjà servi deux mandats à la présidence de ma loge (L’Union
Française N°17), un an à la présidence de mon Chapitre d’Arche Royale (Constitution N°140), et je
viens d’être nommé Député du Premier District de Manhattan en Arche Royale. Je continue de lire,
d’apprendre, de faire le travail nécessaire pour progresser – et tout ceci m’aide à mieux construire
mon propre temple spirituel.
Ces trois fronts changent complètement ma vie en l’espace de deux ans. Elle est maintenant
équilibrée et le restera tant que je maintiendrai ce cap. Qui l’aurait cru ?
288
1992 – 1997
Keep on truckin’
J’adore ce que je fais. J’entends dire “Francis est la seule personne que je connaisse qui soit
toujours contente d’aller travailler” ou “Francis s’est fait tout seul et ne doit rien à personne” ... ce
qui est vrai. Plus j’avance, plus mon réseau professionnel s’élargit. Je continue de faire le travail
ingrat de figuration, d’augmenter le nombre de sessions de photos commerciales, de rôles dans les
films et pubs pour la télé, et d’enregistrements de voix.
Bien que ce soit un travail ingrat, la figuration me permet de me retrouver sur le plateau avec des
grandes vedettes, et d’observer de près leur professionnalisme.
Les situations sont parfois surprenantes, comme par exemple une scène extérieure sur une pelouse
avec Glenn Close et Jeremy Irons pour le film “Reversal of Fortune” (“Le mystère Von Bulow”).
Je me retrouve en veste de smoking blanc et pantalons noirs avec une centaine de figurants très
bien habillés. Nous avons tous été obligés de signer un accord de principe car nous allons travailler
avec un animal sauvage, un tigre. Les femmes doivent signer une clause complémentaire : elles ne
peuvent pas avoir leurs règles sur le plateau, car toute odeur de sang - même la plus faible - pourrait
désorienter l’animal et le rendre dangereux.
Nous sommes donc conscients qu’aucune femme présente sur le plateau n’est “incommodée”, et
nous attendons l’arrivée de l’animal avec curiosité. La cage arrive finalement, et il en sort un jeune
tigre qui veut simplement jouer comme le gros chat qu’il est. Il veut se faire caresser par tout le
monde – ce qui nous est strictement interdit – et nous nous demandons le pourquoi de la clause
féminine. On nous explique que la nature de ce jeune animal pourrait revenir au galop si l’odeur du
sang lui venait aux narines. Je garde discrètement une distance respectable avec le fauve au cas où
une femme n’aurait pas dit la vérité ...
Je réussis à ouvrir la porte du programme quotidien de Conan O’Brien sur NBC. Il faut être prêt au
pied levé. L’appel vient la veille ou le matin même. Je dois me présenter en fin de matinée au studio
du 6ème étage – deux étages en dessous de celui de “Saturday Night Live” – apprendre le script, le
répéter, et me mettre en ligne derrière le rideau. L’adrénaline monte en flèche, le cœur bat
rapidement, et le rideau s’ouvre. J’entre sur scène devant un public de deux cents personnes, 4
caméras, le groupe musical de Max Weinberg (le batteur de Bruce Springsteen) à ma droite, Conan
à ma gauche ... et fais ce qui a été écrit le jour même et révisé à la dernière minute, tout en restant
sur le qui vive au cas où Conan sort du script.
Certains sketchs comiques ne sont pas visuels. Ma première prestation d’acteur “principal” pour
Conan est un enregistrement de voix. Louis “C.K.” – qui fera une grande carrière comique en
Californie avec son propre programme hebdomadaire “Louie” qu’il réalise tout en en étant la vedette
– est un jeune auteur de 26 ans. Son sketch est un montage d’extraits de films en noir et blanc des
289
années 1930 et 40 avec des scènes typiquement parisiennes sur lesquelles il a besoin que
j’enregistre quelque chose en français. Les sous-titres anglais n’ont rien à voir avec ce que je dis.
Je m’assois dans le studio vide avec C.K. et lui propose d’enregistrer le début du poème “Le
Corbeau et le Renard” de Jean de la Fontaine. Il trouve que c’est une excellente idée, et nous allons
faire ça en direct durant l’enregistrement du programme. Mon problème est que je cale après le
troisième vers et qu’il me faut appeler plusieurs amis pour arriver à trouver les douze premiers.
L’internet n’est pas encore l’outil qu’il promet d’être, et nous sommes obligés de faire appel à nos
méninges qui semblent avoir du mal à remonter jusqu’à l’école primaire.
Une fois que je suis prêt, je retourne voir C.K. sur le plateau pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Nous sommes assis sur deux sièges du premier rang dans le studio vide et échangeons des idées
comiques sur la perception américaine du Français moyen, quand l’invité musical, Solomon Burke,
entre sur le plateau pour répéter le titre qu’il va interpréter : sa nouvelle version du classique
“Rockin’ at Midnight”.
Solomon est un personnage imposant. Ce pasteur a 21 enfants et 90 petits-enfants, pèse près de
180 kilos, et a une carrière musicale monumentale : 38 albums avec 17 maisons de disques dont 26
titres ont été dans le hit-parade de Billboard. Trois de ses titres ont été repris avec succès par les
Rolling Stones dans les années 60 : “Cry To Me”, “If You Need Me”, et “Everybody Wants
Somebody To Love”. Je suis assis, seul avec C.K., à le regarder de près, accompagné du Max
Weinberg Seven et de quelques uns de ses musiciens. Un concert privé ... le pied !
Nous prenons parfois des photos avec Conan l’après-midi sur le toit de Rockefeller ou en studio
pour que des têtes de vedettes soient superposées sur la mienne. Nous tournons aussi des sketchs
comiques dans Manhattan et le New Jersey. Je participe à ce show plus de 35 fois et j’adore
l’ambiance.
Dans les couloirs et sur le plateau du Studio 6A à NBC pour les programmes de Conan O’Brien :
en paysan avec Andy Richter et Conan O’Brien ;
en artiste dans un “Meurtre et Mystère” avec le majordome, le général, et la femme de chambre ;
en représentant franchouillard aux Nations Unies ; et en Fidel Castro devant une affiche de Conan.
290
Au moins, les répétitions se passent en présence de Conan. Ce qui n’est pas le cas avec David
Letterman. La scène de David dans le Ed Sullivan Theater au coin de Broadway et de la 54ème rue
est celle où les Beatles se sont produits aux États-Unis pour la première fois. Le théâtre est plus
grand que le studio de Conan, le groupe musical de Paul Schaeffer plus connu, et le nombre de
téléspectateurs bien plus conséquent. La pression est forte, et on ne peut jamais être sûr de la
réaction de David.
Sur le plateau avec David Letterman le 24 juin 1997
Lorsque je fais ma première prestation dans ce programme, j’entre sur scène derrière David et
l’engueule en français - ce qui me va comme un gant. Ma sœur Myriam voit le programme en
France et m’appelle pour m’exprimer sa surprise.
J’aime beaucoup travailler pour ce programme car, tout comme ceux de Conan O’Brien et de
“Saturday Night Live”, il y a chaque fois un invité musical de marque qui doit répéter sur scène avant
le début du programme afin de peaufiner le son et l’éclairage pour les caméras. Ceci me permet
d’assister de près à leurs répétitions dans un environnement théâtral idéal et parfait. Je peux ainsi
voir Steve Miller sur la scène de David Letterman, et Bon Jovi sur celle de “Saturday Night Live”.
Je participe à de plus en plus de soaps, de pubs, et pose pour de nombreuses photos
commerciales. Comme on ne prête qu’aux riches, plus j’ai de visibilité et plus je travaille. J’ai aussi le
plaisir de me retrouver avec des vedettes comme Tony Curtis, Eric Bogosian, Kathleen Turner, Mel
Gibson, Andy Garcia, Bette Midler, George Clooney, Nicole Kidman, Sean Penn, Anthony Hopkins,
etc. ainsi que des réalisateurs importants comme Ron Howard et Barry Sonnenfeld.
Avec Tony Curtis et Eric Bogosian
pour le film “Naked In New York” tourné à New York durant l’hiver 1992-1993
Les expériences sont variées, et je dois toujours être prêt à tout. En voici trois qui illustrent ce que je
dois faire pour décrocher les contrats.
Une annonce dans “Backstage” indique que Julian Schnabel – peintre célèbre, connu pour la taille
géante de ses tableaux d’art moderne durant l’époque d’Andy Warhol – décide de réaliser un film
291
sur Jean-Michel Basquiat, un peintre haïtien sorti de la misère qui connaît brusquement un glorieux
succès dans l’art moderne new-yorkais, et qui meurt à 27 ans d’une overdose d’héroïne en 1988.
J’envoie ma photo à la directrice de casting pour le rôle d’un garçon de café méditerranéen, et
Giorgianne Walken me donne rendez-vous chez elle pour lire une scène le 26 mai 1995. J’attends
dans son salon et me retrouve entouré d’une demi-douzaine de chats énormes qui veulent être
caressés. J’essaie de me concentrer sur mon texte tout en caressant un gros chat blanc.
Giorgianne est debout dans la cuisine avec une caméra VHS à l’épaule et me place dans sa salle à
manger. Nous jouons la scène avec les dialogues quand le gros chat blanc saute sur la table, me
regarde, et commence à miauler. Giorgianne me dit que c’est la première fois depuis très longtemps
que ce minou réagit ainsi. Je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon. Je souris, rentre chez moi, et
suis contacté le lendemain par l’assistant du directeur qui m’annonce que j’ai décroché le contrat.
Merci le chat !
La scène est tournée le 10 juillet à Barbetta, un restaurant italien de Hell’s Kitchen près de chez moi.
Je suis censé être un garçon de café français qui sert du Château Margaux à Jeffrey Wright et
Claire Forlani mais, après plusieurs prises, Julian Schnabel décide que je suis Italien et que je sers
un grand cru de Montepulciano – ceci sans rien en dire aux deux acteurs qui sont très surpris du
changement. Julian adore leur réaction et la garde pour la version finale.
Une autre annonce de “Backstage” concerne le rôle d’un diplomate dans un court métrage. Bien que
le producteur soit à la recherche d’acteurs non-syndiqués, j’y réponds malgré tout – ce que je fais
parfois quand je pense avoir une bonne chance pour le rôle car je peux toujours insister afin que le
contrat relève de la SAG ou de l’AFTRA une fois que le réalisateur décide de m’engager.
Je n’ai pas de réponse immédiate, mais je reçois un appel du réalisateur quelques mois plus tard. Il
en a assez des acteurs non-syndiqués qui ne sont pas sérieux, vient de renvoyer celui qu’il avait
engagé, et me demande si je peux venir chez lui immédiatement pour lire le script avec Caroline. Il
n’y a que deux rôles dans son film, et cette actrice allemande est parfaite, mais le réalisateur doit
trouver rapidement l’autre acteur car le tournage commence dans quelques jours.
Je me rends chez Eric Eason à pied, m’assois dans un fauteuil, et lis le script que Caroline connaît
par cœur. Je n’ai aucune idée de qui je suis censé être ni de ce que je suis censé faire, mais je fais
ma lecture à froid comme Eric me le demande. Le silence règne, et je rentre chez moi. Dix minutes
plus tard, Eric m’appelle et m’offre le rôle. Lui, Caroline et le producteur avaient compris dès la
deuxième page que ce rôle me convenait parfaitement. Comme je n’avais aucune idée de ce qui se
passait, je n’avais pas lu le script comme un acteur mais comme moi-même. Ma voix posée leur a
plu immédiatement, et l’ignorance a fait ma force !
Nous tournons du 14 au 16 novembre 1997 dans une suite du Marriott à Times Square. Je suggère
le titre définitif à Eric qui l’accepte immédiatement, “Alone Together” (“Seuls ensemble”). J’interprète
un diplomate français à qui une call-girl joue un mauvais tour. Le film est tourné en noir et blanc
dans le style des années 1950. Lorsque Lilian me rend visite sur le plateau avec Rosita et Natasha,
je peux présenter mon épouse à ma maîtresse ...
Caroline me fait un massage dans “Alone Together” le 15 novembre 1997
292
Le troisième exemple est pour une pub télé. J’arrive chez Liz Lewis – un grand bureau de casting de
pubs – et auditionne pour le rôle d’un juge de ligne qui s’engueule avec un joueur “genre John
McEnroe”. Liz me dit que le tournage se passe à Baltimore le dernier week-end du mois durant les
vacances que j’ai réservées au Mexique avec Lilian. J’explique à Liz que je ne suis pas libre et que
Lilian ne me le pardonnerait jamais, mais elle veut tourner l’audition malgré tout. Liz allume les
lumières et les plombs sautent. Je suis de plus en plus désabusé et me dis que je suis en train de
perdre mon temps. Je deviens cynique et négatif. Les lumières s’allument, la caméra tourne, et je
suis vraiment d’une humeur exécrable.
Le lendemain, Liz appelle mon agent. J’ai décroché le rôle. J’explique à CED que j’ai déjà prévenu
Liz que je ne suis pas libre, que je suis désolé, et que je ne peux rien y faire. Mon agent me dit que
tout le monde le sait et que ce n’est pas un problème. Ils n’ont besoin de moi que pour une journée,
ils me paient l’aller retour en première classe de Cancun à Baltimore, ainsi que tous les autres frais.
Je ne peux pas refuser. Lilian fait un peu la tête mais elle est bien obligée d’accepter, et c’est ainsi
que je passe une journée avec Jimmy Connors à tourner une pub pour la France.
Avec Jimmy Connors à Baltimore en août 1995
Il arrive souvent que je n’obtienne pas le rôle alors que je pense avoir bien auditionné ... et que je
décroche le contrat quand je m’y attends le moins. Je n’ai donc pas le contrôle de ce qui se passe
mais, tant que je continue de travailler, j’avance avec le vent en poupe.
D’autres opportunités s’offrent à moi qui sont liées à mon travail d’acteur. La directrice de casting de
la grande agence de publicité DMB&B me demande de passer deux jours avec elle pour aider les
acteurs américains qui auditionnent pour une pub française du riz Uncle Ben’s à prononcer leurs
dialogues en français.
Une autre directrice de casting qui m’a déjà obtenu plusieurs contrats me demande de m’asseoir
avec elle pour une session de casting. Carol Nadell a besoin de vrais Français pour parler le
français de France. C’est fou ce que les gens mentent dans ce cas. Un Égyptien, une Belge, un
Camerounais, etc. se présentent en tant que vrais Français – sans parler des Canadiens ...
J’invente un système pour aider Carol. J’ai toutes les photos et les CV devant moi. Dès que je peux
me prononcer, je lui passe la photo. Si Carol voit le côté de la photo, c’est un vrai Français. Si c’est
le côté du CV, ce n’en est pas un. Ceci enquiquine mes concurrents qui sont forcés d’auditionner
devant moi ... avec le sourire.
Le 13 août 1993, je fais de la figuration à l’aéroport Kennedy dans le film “My Father The Hero”, le
remake hollywoodien du film “Mon père, ce héros” de Gérard Lauzier avec Gérard Depardieu en
anglais. J’ouvre la porte du taxi et Depardieu en sort. Nous refaisons cette prise ad nauseam, et la
conversation se porte sur le pin maçonnique que je porte à ma boutonnière. Nous parlons de
compagnonnage ...
293
Le 11 novembre 1993, je suis engagé pour faire les annonces à l’exposition du Marathon de New
York à l’Hôtel Hilton. Tout le monde doit y passer pour s’inscrire officiellement, et les stands
commerciaux sont sur le chemin. Un monde fou est venu du monde entier. Les gens se perdent, et il
faut que je fasse des annonces en 4 langues : français, anglais, espagnol et portugais.
Le 2 décembre, je fais ma première apparition dans le programme de Conan O’Brien qui vient d’être
lancé. Nous jouons des touristes à Rockefeller Center, et entourons Andy Richter qui fait un rapport
loufoque en direct sur l’allumage du sapin de Noël. J’ai trouvé cette opportunité tout seul, sans
agent, et je suis très content de moi. Je connais la marche à suivre et fais tout simplement ce qu’il
faut au sein de la machine.
Le 25 avril 1994, je travaille pour Woody Allen dans “Don’t Drink The Water” (“Ne bois pas l’eau”)
dans la Maison Ukrainienne au coin de la 5ème avenue et 79ème rue, juste à côté des services
culturels de l’Ambassade de France. Le tournage se fait donc là où j’avais les clés de la porte
d’entrée quand j’étais le manager de Surgery avec les musiciens ukrainiens de New York en 1985.
Tom Reilly est le 1er assistant directeur, et Dom de Luise un des acteurs principaux avec Michael J.
Fox. Un groupe d’Afros-américains fait irruption sur le plateau sous la direction d’un homme qui veut
parler avec les producteurs. Ce n’est apparemment pas la première fois que ceci se passe car
Woody s’assoit tranquillement dans un fauteuil et murmure quelques mots à l’oreille de Tom Reilly.
Tom prend le chef de file par le bras et l’emmène dans une salle pendant que le groupe
d’envahisseurs reste sur le plateau sans dire un mot. Le chef revient, leur fait signe, et tout le monde
s’en va calmement.
Mon représentant syndical m’explique par la suite que la Mairie a un bureau qui surveille la
discrimination raciale qui prend des chômeurs afro-américains à Harlem, les amène par bus, accuse
Woody de continuer de n’employer que des blancs sur ses plateaux, et qu’un compromis est conclu
en privé. Ceci permet à une minorité raciale d’être “employée” de force sur la base de la
discrimination raciale. Je n’ai jamais pu avoir la preuve de cette explication mais, si elle vraie, je
viens d’assister à une extorsion institutionnalisée.
Une fois le calme revenu, Woody retourne près de la caméra, Tom replace tout le monde sur le
plateau, et le tournage continue. Personne ne fait de commentaire.
Les 25 et 26 juillet 1994, je fais de la figuration dans le film “To Wong Foo Thanks For Everything
Julie Newmar !” (“Pour Wong Foo et merci pour tout Julie Newmar !”). Les trois acteurs principaux
sont des travestis en costumes extravagants qui dansent sur l’herbe au son de “God Save The
Queen”, une déformation amusante de la signification de l’hymne britannique.
Il fait extrêmement chaud et la réalisatrice Beeban Kidron est tellement enceinte que tout le monde a
peur qu’elle se mette à accoucher sur le gazon devant tout le monde. Patrick Swayze, Wesley
Snipes et John Leguizamo passent constamment devant moi en talons aiguilles et costumes de
plumes. Malgré ses muscles saillants, John est très féminin, mais Patrick et Wesley sont bizarres en
travestis. Par contre, ils marchent tous très bien sur leurs talons aiguilles.
Les vrais travestis professionnels recrutés dans les clubs locaux sont intéressants à observer. Ils
savent tous faire semblant de chanter en dansant, mais c’est une chose qu’ils font principalement
seuls sur scène. Ici, il leur faut répéter une petite danse de groupe, et ça leur est difficile de faire
plus de cinq pas ensemble. La réalisatrice essaie de garder son calme et est très diplomate. C’est
une Anglaise ... Son fils nait durant le dernier jour de tournage du film et reçoit le crédit de “Meilleur
Bébé” dans le générique de fin.
Du 14 au 18 janvier 1995, je fais de la figuration dans le film “Money Train” avec Wesley Snipes et
Woody Harrelson. Les 3 premières nuits, nous travaillons dans la station de métro de Union Square
et j’observe la préparation d’athlète de Wesley Snipes. Il y a beaucoup de bousculades sur les
quais, et il faut être très prudent.
294
Le dernier soir, je suis choisi pour travailler dans un club de striptease, Longfellows, situé sur la
20ème rue et la 5ème avenue. Je suis un homme d’affaires assis à boire un verre au bord de la
piste sur laquelle des femmes dansent. Woody et Wesley se précipitent dans le club pour descendre
l’escalier qui mène à la cuisine où ils vont tabasser quelqu’un.
Deux versions sont tournées en même temps. La version familiale avec les danseuses en soutiengorge, et une autre sans. Durant les prises sans soutien-gorge, je remarque que deux types de
stripteaseuses réagissent différemment entre les prises. Celles dont les seins sont renforcées au
silicone, et les naturelles. Elles dansent toutes de la même façon durant les prises de vue mais,
quand la caméra s’arrête de tourner, les “silicones” se couvrent les seins avec leurs longs cheveux
(souvent des perruques) pour cacher ces “seins que je ne saurais voir”, alors que les “naturelles” se
promènent à l’aise, s’assoient avec nous, font la causette, etc.
Pourquoi les “silicones” se cachent-elles les seins entre les prises de vue ? Il est difficile de penser
que c’est par pudeur, surtout que nous ne faisons même plus attention à leurs outils de travail après
plusieurs heures de tournage.
L’équipe entière déjeune à la cafétéria aménagée dans la New York Film Academy sur Union
Square. Les stripteaseuses sont assises à une table proche de la nôtre, et je remarque que la
personnalité des “naturelles” est franchement plus sympathique et agréable que celle des
“silicones”. Je me demande si c’est la chirurgie plastique qui change l’attitude, ou s’il faut d’abord
être prédisposée avec une personnalité coincée pour être candidate à la chirurgie plastique.
Maintenant que j’ai pu passer des heures à observer les deux côte à côte, je sais pourquoi je préfère
de loin les “naturelles” - aussi bien physiquement que mentalement.
Le 16 juin 1995, je vais à une audition pour le rôle de Satan dans un petit film court indépendant. Le
jeune réalisateur n’a aucun doute que Satan peut très bien être français, et nous tournons son film
dans le garage de ses parents dans le Bronx un week-end de pleine lune. Au montage, il ajoute de
la musique Heavy Metal. Je fais un très bon diable.
Le 9 août, je décroche un contrat pour une photo publicitaire de Citibank. Le photographe est Neil
Selkirk avec qui je travaille souvent, et Tony Viola est le directeur créatif de la grande société de
publicité J. Walter Thompson. Je représente Citibank et marche dans une usine de fabrique de
dentifrice Colgate avec des directeurs de la société. Cette usine est située dans une ancienne prison
reconvertie de Louisville dans l’État du Kentucky. L’endroit est d’une propreté immaculée. On
pourrait manger par terre. Je ne pense pas revoir autant de dentifrice de ma vie.
La photo sort rapidement dans le New York Times et le Wall Street Journal. Le contrat est d’un an,
mais un acteur me dit la voir dans un Wall Street Journal 14 mois plus tard. J’appelle mon agent qui
appelle la société de publicité, et j’obtiens un renouvellement de contrat imprévu. C’était
probablement une erreur de leur part, mais je continue d’avertir tous les acteurs que je connais
quand je vois leur photo, et ils en font de même avec moi.
Je descends à Miami le 20 mars 1996 pour enregistrer une narration en français pour Texaco - le
résultat d’envois par la poste de candidatures spontanées. Comme ça s’était passé pour Corning à
Rochester le 3 octobre 1989, le producteur paie l’avion, les taxis et mes repas ... et le cachet couvre
des semaines d’envois postaux de cartes postales.
Je joue le rôle de Michel de Montaigne pour une vidéo destinée aux départements de Français dans
les universités américaines. Les producteurs m’amènent choisir des vêtements d’époque dans un
entrepôt de la 26ème rue et la 11ème avenue, et nous passons des heures à en essayer plusieurs
avant d’en sortir avec trois costumes différents.
Le tournage se passe les 6 et 7 juin 1996 dans une maison cossue du New Jersey où le propriétaire
a fait construire des cheminées à l’ancienne devant lesquelles nous pouvons tourner. On se croirait
dans un vieux château français. Montaigne est l’un de ces rares écrivains français qui m’avait
295
immédiatement intéressé dans les cours de français au Lycée Condorcet, et je suis content de
l’interpréter.
Montaigne dans le New Jersey le 6 juin 1996
C’est d’ailleurs l’exemple d’une production qui cherchait au départ un acteur non-syndiqué mais qui,
après que le réalisateur a insisté pour que je sois embauché, a accepté de signer les documents de
reconnaissance syndicale. À leur grande surprise, la différence financière n’est pas conséquente et
cet emploi me permet de cotiser pour ma couverture médicale et pour mon plan de retraite.
Je décroche un contrat pour une photo commerciale de la société SAP et pars à Gettysburg en
Pennsylvanie en passant par Harrisburg le 18 décembre. Je suis le premier à arriver à notre hôtel
situé sur la place centrale de cette petite ville. Je me promène et regarde la statue d’Abraham
Lincoln qui a prononcé son célèbre discours du 19 novembre 1863 à la suite de la bataille décisive
du 1er au 3 juillet qui donne une nouvelle direction à la Guerre de Sécession.
Je remarque la porte d’entrée d’une Loge Maçonnique près de la statue. Je l’ouvre, monte les
marches, et me présente. Des membres sont en train de reconstituer, sur le terrain, une bataille
historique en costumes d’époque malgré le froid hivernal, la neige, et le vent qui souffle sur la plaine.
Ils me donnent des pièces commémoratives et me font visiter leur Temple.
Dans une usine de jus de pomme pour SAP à Gettysburg en Pennsylvanie le 19 décembre 1996
Je me rends aussi au bar de la place. L’équipe de production m’y rejoint en peu de temps. On ne
pouvait pas se perdre de vue car il n’y a qu’un bar sur cette place en dehors de celui très sclérosé
de notre hôtel. Nous retournons à l’hôtel, et nous devons nous lever tôt pour aller dans l’usine de jus
de pomme de la société Mott’s. Sur cette photo commerciale, je jette une pomme en l’air en souriant
sous mon casque de protection devant une chaîne de production.
296
Le retour est problématique car une tempête de neige arrive sur la côte est. Une longue limousine
m’amène seul à l’aéroport d’Harrisburg pendant que l’équipe entière rentre à New York en voiture.
Je prends un avion à hélices et décolle dans la neige. Le vol jusqu’à La Guardia ressemble à de
vraies montagnes russes avec éclairs, coups de tonnerre, cris affolés de passagers, et un pilote aux
nerfs d’acier. Nous sommes tous contents d’atterrir sains et saufs et remercions le pilote
chaleureusement.
Puisque ma campagne de marketing marche, je la pousse autant que possible. Je commande
maintenant dix mille exemplaires de cartes et trois mille de photos professionnelles que je refais
tous les deux ans pour être sûr que je ressemble précisément à ma photo quand j’entre auditionner
dans un studio. C’est fou le nombre de détails subtils qui peuvent changer en deux ans. Chaque
nouvelle photo exige des nouvelles cartes postales, des nouvelles cartes de présentation pour les
photos commerciales, et des mailings de milliers de photos et cartes postales dans le pays entier.
Chaque nouveau client finance l’envoi de ma tête sur des milliers de bureau.
En 1997, j’essaie d’ouvrir encore plus mon champ d’action. Je fais des essais dont les résultats ne
sont pas nécessairement productifs, même s’ils ne sont pas négatifs.
Le Festival de films New York - Avignon prend de l’ampleur depuis plusieurs années. Je mets donc
une annonce avec ma photo dans le programme, et me rends à toutes les projections à partir du 19
avril. Je rencontre des réalisateurs français, et resterai en contact avec certains, mais rien de
concret n’en sortira. Ils sont à New York pour promouvoir leur film avec l’espoir de trouver un
distributeur américain. S’ils en trouvent un et que le film a du succès, ils tourneront peut-être leur
prochain film ici comme Luc Besson l’a fait en 1993. Je ne renouvellerai pas cette expérience.
J’engage un manager le 15 janvier 1997 pour voir si je peux faire progresser ma petite entreprise
avec l’aide d’un expert. Jim Jarmanock regarde tout ce que j’ai fait et n’a pas vraiment de conseil
concret à me donner qui puisse améliorer ma campagne de marketing. Il me présente à deux agents
qui ne sont pas pour moi, et j’arrête de le voir après notre quatrième rencontre.
Carte de membre du syndicat de l’Actors’ Equity Association
Je me rends finalement le 29 juillet au bureau de l’AEA, l’Actors Equity Association, le syndicat pour
les acteurs de théâtre, et paie mon inscription d’initiation. Je ne veux plus qu’on me demande
encore pourquoi je n’en suis pas membre même si je ne fais jamais de scène, et je paie pour avoir
le droit de mettre leurs initiales sur tous mes documents de marketing avec ceux de la SAG et de
l’AFTRA. La question ne se repose plus. Merci.
Je pars en avion à Nantucket du 31 août au 3 septembre pour une session de photos produite par
une équipe du “Daily Telegraph” de Londres. Nantucket est une île au sud de Martha’s Vineyard
connue pour son charme idyllique. Les plages sont magnifiques, les petites villes photogéniques, et
tout devrait bien se passer ... mais nous apprenons à notre arrivée que la Princesse Diana vient de
mourir dans un accident de voiture à Paris. L’équipe anglaise est terrassée, et tout ce qui aurait dû
être beau tourne au noir. Il y a des moments où je sens même que le fait d’être français n’arrange
rien.
297
Photos sur l’île de Nantucket pour le “Daily Telegraph” de Londres
le week-end du 31 août au 3 septembre 1997 lorsque Princess Diana meurt à Paris
En décembre, je travaille dans deux films. Le 12, je joue le rôle d’un Maître d’hôtel qui sort d’un
sarcophage égyptien dans “Johnny Twennies”. Ce film sera renommé “Man of the Century”
(“L’Homme du Siècle”) lorsqu’il sera distribué par Fine Line Pictures.
Dans “Johnny Twenties” le 12 décembre 1997 ...
le film sera rebaptisé “Man of the Century” par Fine Line Pictures
Le 19, je joue le rôle du diplomate qui représente la France au Conseil de Sécurité des Nations
Unies dans une scène de “A Perfect Murder” (“Meurtre Parfait”) avec Gwynneth Paltrow. Sylvia Fay,
une directrice de casting pour figurants qui m’a employé des dizaines de fois, m’avait envoyé pour
essayer d’être le Maître d’hôtel d’un restaurant, mais je me retrouve en acteur principal dans une
scène tournée avec 4 caméras dans le New Jersey.
Il y a plus de cent personnes sur le plateau, et je suis content qu’Henry Bronchtein soit le premier
assistant réalisateur. J’ai travaillé plusieurs fois avec Henry. Il est marié avec une Canadienne
française, parle français, et m’encourage à chaque prise.
Le réalisateur, Andrew Davis, m’explique en anglais ce qu’il veut que je dise en français et me
demande d’écrire mes propres lignes. Andrew tourne cette scène sans Michael Douglas qui n’a rien
à y faire, et c’est une opportunité pour le réalisateur de s’exprimer plus librement.
Une fortune est dépensée pour construire le plateau qui reproduit le Conseil de Sécurité aussi
fidèlement que possible, mais la scène est tellement coupée au montage qu’il n’en reste presque
plus rien. Ma prestation disparaît aussi, mais mon nom reste dans le générique de fin pour
m’assurer des royalties pendant des années. On ne peut pas tout avoir !
Une chose que j’apprends à respecter est la devise “mens sana in corpore sano”. La concentration
nécessaire aux auditions et sur les plateaux ne permet à personne de venir sous l’effet de quelque
drogue que ce soit. Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai touché à pas mal de choses
qui ne m’ont jamais fait du bien. Au contraire, ça me rend parano, irascible et paresseux. Je n’ai
298
donc aucun mal à tout laisser tomber. Ce choix m’est imposé par mon travail, mais il est facile à
faire. De plus, Lilian y est complètement opposée, et je finis par m’arrêter complètement.
Mon vrai poison c’est le vin et la bière, surtout quand je les bois d’affilée. Je ne crois pas à la
modération, et je fais partie de ceux qui pensent avoir l’obligation de finir la bouteille une fois qu’elle
est ouverte. Le vin ne s’améliore pas une fois que l’air est entré dans la bouteille, même dans le
frigo.
Pour célébrer le passage de Leo et d’Irene de Riga, nous allons dîner avec un groupe d’amis russes
au restaurant Rasputin à Brighton Beach. Je commets l’erreur grave de boire de la vodka en apéritif
- ce qui se fait toujours avec nos amis Russes - et de passer au vin rouge durant le dîner. J’ai dû
boire la vodka sur un estomac vide, et le mélange de la vodka et du rouge me fait voir double ...
littéralement !
Je me lève pour aller aux toilettes et m’assois à une table en revenant. Une demi-heure plus tard,
Lilian se demande ce qui a bien pu m’arriver. Elle part à ma recherche, me trouve assoupi à cette
table, me réveille, et présente ses excuses aux braves gens qui lui disent de ne pas s’en faire car je
n’ai ennuyé personne. Je comprends qu’il est temps que j’arrête d’ignorer mon problème.
Un Français bon vivant me surprend en s’arrêtant de boire complètement durant les 40 jours de
carême. Je lui demande si c’est pour des raisons religieuses, et il m’explique qu’il fait ça tous les ans
pour donner à son corps le repos nécessaire après les excès de la saison des fêtes.
Je suis son exemple et me rends compte que je n’ai aucune difficulté à m’arrêter de boire totalement
pendant 40 jours. De plus, mon métabolisme change après 3 semaines sans alcool. Je mange
moins, je dors mieux, je perds du ventre, je me réveille sans maux de tête, mes improvisations
s’améliorent, la concentration de mon regard est plus précise, je mémorise mon texte plus
rapidement, etc.
Je fais donc cette purge régulièrement deux fois par an : du mardis gras au week-end de Memorial
Day (quand la saison estivale commence à la fin mai), et du week-end de Labor Day (quand la
saison estivale finit en début septembre) à Thanksgiving à la fin novembre. Comme j’arrive à m’y
tenir facilement, ceci me permet d’être complètement sobre au moins 4 mois par an – durant les
périodes où il y a le plus de travail. Le reste de l’année, je rattrape les autres.
Un bienfait imprévu de ces régimes volontaires est que je fais des économies monstres dans les
bars et restaurants.
Ma voix change aussi durant ces purges. L’alcool dessèche les cordes vocales et, lorsque j’arrête
de boire assez longtemps, elles retrouvent leur chaleur et je contrôle mieux l’intonation. Je m’en
rends particulièrement compte dans les studios où j’enregistre régulièrement avec le même
ingénieur du son.
“Beavis et Butt-Head”
Une expérience intéressante se produit avec le film d’animation “Beavis and Butt-Head Do America”
(“Beavis et Butt-Head se font l’Amérique”). Après avoir passé l’audition et décroché le contrat, je me
rends au studio le 3 septembre 1996 pour enregistrer mon texte en présence de Mike Judge - le
créateur, réalisateur, auteur, et voix des principaux personnages de la série télévisée loufoque
extrêmement populaire depuis plusieurs années.
Ma première session se passe bien. J’enregistre dans le vide sans aucune idée des autres voix de
la scène. Il faut que j’enregistre une seconde session car Mike a changé un détail de la scène. Cette
fois-ci, Mike est en Californie et nous travaillons à distance dans le studio de New York. J’aime bien
travailler avec lui. Quand le film sort, je suis invité à la première new-yorkaise le 17 décembre et suis
agréablement surpris de voir à quoi ressemble le personnage que Mike a créé pour ma voix.
299
Après la première, Lilian et moi sommes invités à une fête en l’honneur du film à Chaos, un club de
Soho. MTV fait très bien les choses. Je rencontre le producteur Abby Terkuhle dont l’épouse est
norvégienne, et nous parlons d’une suite au film où “Beavis et Butt-Head se font l’Europe” avec un
rôle qui me donnerait beaucoup plus de travail. Malheureusement, Mike Judge se sépare de MTV
quelques mois plus tard, et ce projet tombe à l’eau. Oh well !
Le film a énormément de succès et les DVD se vendent comme des petits pains. Comme il y a peu
d’acteurs dans ce film, mon pourcentage des royalties est élevé et mes chèques trimestriels sont
comparables à ceux des pubs qui passent souvent.
J’arrive aussi à ouvrir la porte du looping, les voix enregistrées pour l’ambiance des scènes où il y a
du public dans les restaurants, les hôtels, la rue, les aéroports, gares, etc. Je ne suis engagé que
lorsque les scènes sont censées se passer en France, et je travaille pour Robert Altman dans “Prêtà-Porter” le 10 novembre 1994. Dans l’immédiat, j’enregistre des voix de fond pour “Madeline” et
“Fargo” (en présence des frères Coen) et, à long terme, pour “Julie et Julia”, “Sex and the City”,
“Marie Antoinette”, et plusieurs autres projets moins connus.
L’inconvénient du travail de looping est que je n’ai pas de crédit à l’écran, mais l’avantage est que
j’ai un contrat d’acteur principal avec royalties à vie. Je choisis l’argent !
AT&T
En 1991, je suis figurant dans une pub d’AT&T pour la France. Un jeune homme d’affaires américain
est en réunion avec un groupe de Français, mais il doit donner un coup de téléphone urgent à sa
jeune fille dont c’est l’anniversaire aux États-Unis. Il lui chante doucement “Joyeux Anniversaire” en
anglais au téléphone. Les Français l’entendent et finissent avec lui en chantant “Happy birthday to
you”. Ils applaudissent, tout le monde est content, logo d’AT&T avec liste des prix des
communications ... et fin.
Nous sommes plusieurs figurants français autour de la table ... plus un Américain qui se fait passer
pour un Français. Il est arrivé à nous piquer l’un des rôles et nous ne l’avons pas beaucoup à la
bonne. Le réalisateur, Steve Horne, demande à tout le monde de chanter la chanson et d’applaudir.
Nous obéissons tous avec enthousiasme car nous savons que ceci peut faire passer notre contrat
de simple figurant à celui d’acteur principal - ce qui représente une jolie somme dans ce contrat
spécial où il n’y a pas de royalties pour cette distribution à l’étranger, mais un important cachet que
les agents des autres acteurs principaux ont déjà négocié.
J’obtiens une copie VHS de la pub quand le montage est terminé, et je me vois en plein milieu du
traveling à chanter et applaudir. Je reçois le chèque que j’espérais, et partage l’information avec les
autres que je vois dans le plan.
Un an plus tard, le contrat de la pub est renouvelé avec une augmentation de 25%. Merci AT&T et,
surtout, merci Steve Horne. Malheureusement, la pub n’est pas renouvelée la troisième année et
nous pensons qu’elle est morte.
Une autre situation de ce genre se produit avec Christian Aubert, un acteur français de New York
que je vois souvent. Il était lui aussi dans cette pub d’AT&T, mais il y était en tant qu’acteur principal
dès le départ. Je travaille maintenant avec lui dans une pub de Wendy’s. Il est le principal garçon de
restaurant avec Dave Thomas qui a fondé la société et qui apparaît dans toutes ses pubs. Christian
lui explique le menu, et je sers de l’eau dans le verre de Dave.
Je ne suis qu’un figurant et n’ai aucune raison d’espérer que mon contrat me fasse passer au statut
d’acteur principal. Je suis donc très agréablement surpris de recevoir un contrat de royalties deux
mois plus tard. Au montage, ils ont utilisé une prise où je suis reconnaissable à côté de Dave
Thomas.
300
J’en parle à Christian et il a l’idée de comparer nos feuilles de paye pour voir s’il y a une différence
puisque lui a été engagé au départ avec des dialogues, alors que j’étais un figurant qui est devenu
un acteur principal sans texte. Toutes nos feuilles de paye coïncident parfaitement. Nous sommes
contents d’avoir échangé nos informations pour s’éclairer mutuellement.
Un an plus tard, Christian m’appelle pour me demander si mon agent m’a contacté au sujet du
renouvellement de la pub AT&T pour la France. Je n’ai rien entendu et en suis très surpris. J’appelle
mon agent qui appelle l’agence de publicité. Après des recherches complexes dans les vieux
contrats, les contrats de changement de statut, et les contrats de renouvellement, les comptables de
l’agence se rendent compte qu’il y a eu une erreur à mon sujet.
Tous les employés qui avaient travaillé au bureau de production à l’époque du tournage sont partis
et ont été remplacés, et l’erreur commise par ces nouvelles personnes consiste à avoir pris mon
nom pour celui de la femme, et le sien pour celui d’un homme. Bref, sa narration a été annulée, mais
ils l’ont payée à ma place. Ils sont très embarrassés car il va leur être difficile de récupérer l’argent
de la personne qu’ils ont payée par erreur, et ils craignent que je ne porte plainte à la SAG pour
tentative d’escroquerie.
Pour se faire pardonner leur erreur, ils offrent à mon agent de me payer un bonus supplémentaire
de 25% en plus des 25% du renouvellement sur le contrat précédent. Mon agent et moi acceptons
avec plaisir. Tout est bien qui finit bien !
Il n’empêche que si Christian ne m’en avait pas parlé - et les autres acteurs ne m’ont rien dit - je ne
l’aurais jamais su, et j’aurais perdu une somme d’argent considérable. Christian et moi continuons
de nous échanger autant d’informations que possible - à l’exception, bien sûr, de celles qui sont des
pistes pour les rôles où nous sommes en concurrence.
Christian se marie en présence du Maire David Dinkins le 4 septembre 1993 avec Leila Florentino
qui a interprété le rôle principal de Kim dans “Miss Saigon” sur la scène du Broadway Theater
pendant plusieurs saisons. Comme c’est souvent le cas, il arrive un moment où les producteurs ne
veulent plus renouveler le contrat de leurs vedettes car il augmente avec chaque renouvellement principalement quand les successeurs potentiels font la queue. Malgré l’argent monstre que le
producteur Cameron Mackintosh gagne avec sa poule aux œufs d’or, le contrat de Leila n’est pas
renouvelé.
Le mariage de Christian Aubert et Leila Fiorentino le samedi 4 septembre 1993
en présence du Maire David Dinkins sur la scène du Broadway Theater
où Leila a joué le rôle de Kim dans “Miss Saigon” pendant 3 ans
La question se pose pour Christian et Leila. Que faire ? Rester à New York entraînera le
fléchissement de la carrière de Leila puisqu’il va lui être quasiment impossible de trouver une
position similaire à celle qu’elle avait dans “Miss Saigon”. Ils peuvent donc tous deux bénéficier d’un
départ à Los Angeles où ils pourront prendre le temps de s’installer.
Je suis désolé de les voir partir. Le départ de Christian n’est pas contraire à mes intérêts
professionnels puisque Christian est un redoutable concurrent. Mais Lilian et moi nous entendons
301
bien avec eux. Leur appartement est dans notre quartier, et nous commencions à nous voir en
dehors du travail.
Christian commence à travailler sur les deux côtes en même temps. C’est très difficile car les clients
nous oublient facilement. Mais Christian est l’un des rares Français à savoir dominer les rapports
professionnels avec beaucoup de charme. Il a aussi une chance incroyable. Il n’y a parfois rien en
vue pendant des semaines dans notre secteur spécialisé, mais il arrive toujours au bon moment
quand les auditions commencent.
Je le compare à un papillon qui vole librement dans un champs de fleurs. Tout ce qu’il a à faire est
de choisir sa fleur, se poser dessus, et butiner. Moi, je suis le mineur de fond qui descend tous les
jours à la mine pour piocher continuellement le mur en espérant d’en faire sortir une pépite.
Je me mets à offrir - mi figue mi raisin - un aller simple pour Los Angeles à tout acteur français de
New York qui voudrait aller y faire carrière ... mais certains choisissent d’y aller de toute façon. C’est
ainsi que je vois Hélène Cardona – avec qui j’ai travaillé plusieurs fois et développé une longue
amitié – partir et s’y installer définitivement.
À ce sujet, je pense qu’il vaut mieux y aller parce qu’on préfère vivre en Californie que pour des
raisons professionnelles car ceux qui y vont ne font rien de mieux que ceux qui restent à New York.
Quant à la vie morcelée entre New York et Los Angeles, elle ne peut durer qu’un temps. Les
voyages continus et la fracture de toute vie normale finissent par forcer ces gens à faire un choix
définitif tôt ou tard.
Elisabeth s’en va
Loïc et Patrick Kurtkowiak nous invitent à passer des vacances dans la petite ville de Vielle Saint
Girons dans les Landes près de Dax en août 1992. Patrick y a acheté un pavillon près de la plage,
et Loïc loue un appartement au-dessus du Café de l’Océan.
Lilian et moi partons de New York le 11 août et passons trois jours chez Loïc rue des Abbesses. Je
parle au téléphone à ma mère et à ma sœur Myriam, et laisse un message sur le répondeur de ma
sœur Elisabeth qui ne répond pas.
J’amène Lilian au Quartier Latin pour visiter la librairie Shakespeare and Co. J’y ai laissé une copie
de mon Mémoire de Maîtrise sur Jack Kerouac et la Beat Generation en 1971, et je voudrais voir s’il
y est encore. J’aimerais aussi montrer à Lilian l’appartement privé où Jack Kerouac, Allen Ginsberg,
William Burroughs et Gregory Corso vivaient quand ils étaient de passage à Paris. L’homme qui
dirige cette institution est un excentrique bienveillant.
George Whitman, un descendant possible du poète Walt Whitman, héberge qui veut bien l’aider. Né
en 1913 au Massachussetts, il a ouvert cette librairie en 1951. Je me présente et lui demande si je
peux monter. Il me dit que oui, mais j’ai besoin de la clé. Il ouvre sa braguette devant Lilian, hésite
un moment, et prend la clé sur le bureau ...
Je ne trouve pas mon Mémoire car c’est un vrai capharnaüm. Mais nous sommes contents de
pouvoir visiter le petit appartement-musée avec vue imprenable sur Notre Dame.
En redescendant, je tombe sur Simon Green que je n’ai pas vu depuis des années. Simon aide
George et passe beaucoup de temps à la Librairie. Il a lui-même publié un recueil de poèmes aux
Éditions Busking à Paris en 1992, “Les Derniers Remparts”. Ses poèmes sont en français sur la
page de gauche et en anglais sur la page de droite. Sa dédicace du 14 août 1992 dit : “To Francis,
my oldest friend in Paris, my first one in New York” (“Pour Francis, mon plus vieil ami à Paris, et mon
premier ami à New York”).
302
Nous prenons un train de nuit pour Dax où nous arrivons tôt le matin. Nous nous asseyons dans un
café près de la gare en attendant que Patrick se lève pour venir nous chercher - ce qui nous donne
le temps de regarder les fêtards finir leur nuit avant d’aller se coucher.
Notre séjour à Vielle Saint Girons est super relaxe et calme. Nous passons nos matinées à la plage
- je vais pour la première fois de ma vie sur une plage nudiste avec Patrick - et j’adore nager dans
les vagues de l’océan.
Comme l’appartement de Loïc se situe juste au dessus du Café de l’Océan, nous y prenons nos
petits déjeuners et jouons souvent au babyfoot. Le patron, Jean-Marc Gourgues, est un hôte super
sympa. Lorsque nous devons retourner à Paris, il me donne un cendrier de cigarettes Gitanes et
une affiche publicitaire pour Tropico (“Quand c’est trop, c’est Tropico”) qu’il me signe en souvenir. Le
panneau est en trois dimensions et le perroquet bouge quand on lui tire la queue.
Dans l’appartement, Loïc nous passe constamment de la musique superbe – dont un album des
Byrds avec la chanson “Going Back” qui revêtira une signification spéciale par la suite. Patrick a
deux fils dont le plus jeune, Brian, adore la musique des Beach Boys. Il a une cassette de leurs plus
gros succès, et je lui copie les paroles qu’il peut aller chanter avec ses copains. De retour à New
York, j’enverrai à Brian un livre de partitions musicales des chansons des Beach Boys avec les
paroles intégrales.
Lorsque nous revenons à Paris, ma sœur Myriam a laissé un message sur le répondeur de Loïc.
Notre sœur Elisabeth vient de mourir la veille dans un hôpital, le 31 août à minuit moins vingt. Elle
avait fait une rechute et son cancer s’était généralisé. Comme elle me l’avait annoncé auparavant,
elle a préféré se laisser mourir plutôt que de repasser par la chimio et les séquelles pénibles.
Après avoir fini ses cours à Nanterre et publié son livre “Psychologie expérimentale de la perception”
dans la collection Le Psychologue aux Presses Universitaires de France en tant que Maître de
conférences en psychologie à l’Université de Paris X - Nanterre, Élisabeth rentre chez elle, ferme la
porte, et ne répond à personne pendant deux mois.
Lorsque la douleur devient insupportable, elle appelle Myriam qui fait envoyer une ambulance.
Elisabeth se retrouve aux urgences mais son état est tellement avancé que personne ne peut plus
rien faire pour elle, si ce n’est de la mettre sous morphine et attendre qu’elle meure.
Myriam prend un train de nuit et je l’attends très tôt à la gare Montparnasse pour aller à l’hôpital
avec elle. L’infirmière nous dit que nous pouvons voir le corps, mais que ceci ne nous est pas
recommandé si nous vous voulons garder un bon souvenir de notre sœur. Nous signons les papiers
et Myriam s’occupe de l’incinération. Mon avion part en début d’après-midi, et il n’y a rien que je
puisse faire de toute façon.
Je retourne chez Loïc et prends nos bagages. Lilian et moi allons en taxi à l’aéroport. Une fois assis
dans l’avion, le choc finit par me gifler et je pleure en silence.
À New York, j’ouvre la porte de l’appartement. L’odeur de renfermé pousse Lilian à aller ouvrir la
fenêtre de la cuisine. Elle a du mal et m’appelle. En effet, le corps frais d’un moineau qui vient de
mourir bloque la fenêtre sur le rebord. Il a même l’air d’être en bonne santé. Ça ne s’est jamais
produit auparavant, et ça ne se répétera pas. La réalité est plus étrange que la fiction.
Lorsque je passe mes CD en revue, je retrouve celui des Byrds avec la chanson “Going Back” de
Carol King et Gerry Goffin que Loïc jouait dans le petit appartement de Vielle Saint Girons. Les
paroles prennent soudain une dimension différente à laquelle je n’avais pas pensé auparavant.
Elisabeth est retournée là d’où elle était venue ...
303
Le 75ème anniversaire
Après deux ans de travail acharné, nous retournons en France pour le 75ème anniversaire de mon
père le 22 juin 1994. Il y a des soldes à la cristallerie Baccarat dans le New Jersey et nous y allons
pour acheter des carafes, dont une que j’emporte en France pour mon père.
Je réserve des places numérotées dans le vol de nuit d’Air France du 16 juin mais, quand nous
arrivons à l’aéroport, nos places ont été données à d’autres passagers, soi-disant par erreur.
Comme l’avion est plein - l’aller et retour Paris-New York est la vache à lait de cette société - il n’y a
plus de places non-fumeurs et nous nous retrouvons en plein dans la rangée du milieu ... avec des
fumeurs puant le tabac pour tout le voyage de nuit.
Notre vol Paris-Nice nous coince derrière un gosse qui braille du début à la fin et, au sol, la carafe
Baccarat tombe de sa boîte et atterrit dans le parking en faisant un bruit horrible. C’est un miracle,
mais la carafe ne se casse pas en mille morceaux. Je me résigne, la ramasse et l’offre à mon père
en lui souhaitant un “Joyeux anniversaire”.
Nous prenons la voiture que j’ai louée et suivons mon père et Janet. Nous finissons par nous relaxer
entre la plage, la terrasse, et les bons repas arrosés de vins délicieux. Lilian et moi partons quelques
jours pour visiter la région seuls. Nous nous arrêtons d’abord pour déjeuner à Aix-en-Provence dans
un café en plein air. Le repas est bon, Lilian boit du rosé, je reste à l’eau, le service est excellent, et
je demande à la jeune fille une autre “cruche” d’eau. Elle me sourit, dit “oui monsieur”, revient avec
une carafe et me dit : “Vous parlez bien le français, monsieur, mais si je peux me permettre ... ceci
est une carafe. Cruche, c’est plutôt une jeune fille qui n’a pas tous ses esprits”. Je la remercie en
souriant bêtement. Voilà que mon français ne passe plus !
Nous retournons chercher la voiture et j’ai du mal à retrouver le parking. Je demande de l’aide à un
passant qui me dit en partant : “Vous parlez bien le français pour un étranger”. Deux fois en une
demi-heure. Je me pose des questions. Lilian rigole.
À Avignon, nous trouvons un hôtel parfait en face de l’entrée du Palais des Papes où nous passons
2 nuits. Nous montons à Orange pour visiter le théâtre antique, et redescendons à Nîmes en
passant par le Pont du Gard. À Nîmes, nous restons dans un petit hôtel du centre-ville où Lilian
adore les vieilles rues ... et les magasins de chaussures. Nous visitons les arènes et plusieurs
restaurants superbes.
De Nîmes, nous descendons à Aigues-Mortes où nous nous promenons sur les remparts de la cité
médiévale, visitons la vieille église des Templiers, la Tour de Constance, le centre de détention des
Huguenots, et déjeunons dehors dans la chaleur d’une journée ensoleillée.
Nous voyons des flamands roses, des chevaux blancs, et des taureaux noirs le long de la route qui
mène d’Aigues-Mortes à Saintes-Maries-de-la-Mer où nous arrivons en fin d’après-midi sans
réservation. Un hôtel du bord de mer nous reçoit sans problème aux tarifs de saison basse. Les
foules ne sont pas encore arrivées et la vie est calme. Assis sur notre balcon, nous admirons la vue
magnifique sur la plage, et nous sommes très contents de ce détour.
Lors du retour à Saint Aygulf, nous nous arrêtons déjeuner à Arles. Nous visitons les arènes, et
nous sommes de retour chez mon père en fin de journée. Le lendemain, nous sommes réunis
autour d’une belle table pour célébrer son 75ème anniversaire le 22 juin. Il est très content et je le
suis aussi pour lui.
Il nous emmène déjeuner le lendemain dans une ferme de canards où tout ce qui est servi au
restaurant est ... à base de canard : salade de gésiers, magret, et foie gras. Les canards sont élevés
et traités sur place, et la distance est courte de l’élevage à la table.
304
Au restaurant de la ferme de canards le jeudi 23 juin 1994 : ma sœur Marie-Jeanne, Janet Smith, un ami,
Lilian, et mon père qui vient de fêter son 75 ème anniversaire la veille ... et les foies gras en cuisine
Claudine nous emmène à son passe-temps favori. Elle a deux chevaux - un pour elle et un pour
Marie-Jeanne - dans une écurie près de Saint Raphaël et, avant de comprendre ce qui se passe,
Lilian se retrouve à faire du cheval sans selle.
Lilian sans selle sur le cheval de Claudine Mathieu près de Saint Raphaël le samedi 25 juin 1994
Mon père et Janet nous emmènent à Vintimille et Monaco. Le dîner à Eze est aussi délicieux que
spectaculaire, et le chemin du retour du retour sur une route en pente raide vers la mer est
inoubliable. Ces vacances dans le midi de la France sont vraiment agréables, mais il nous faut
remonter à Paris où nous logeons chez Loïc. Il est en voyage, mais je peux obtenir la clé de la
gérante de la boutique de vins dans la rue des Abbesses en bas de chez lui.
Nous prenons notre avion à Charles de Gaulle et sommes placés dans des sièges non-fumeurs
entourés de fumeurs. Je demande à l’hôtesse si c’est une plaisanterie, et elle me répond – comme
une mégère à un gosse de 5 ans – que nos sièges sont non-fumeurs et que les leurs sont fumeurs.
Depuis, j’évite toujours de prendre des vols d’Air France.
Le grand saut
Plusieurs de mes amis décident d’aller sauter en chute libre le dimanche 28 août 1994 dans un club
situé près de New Paltz à deux heures de New York. Nous nous retrouvons à une vingtaine dans le
Skydive Ranch de Gardiner. Deux d’entre nous seulement ont déjà fait de la chute libre.
305
Il nous faut être présents tôt le matin pour nous inscrire, mais nous devons attendre le milieu de
l’après-midi avant de pouvoir sauter car la priorité est donnée aux membres du club. Pendant que
nous attendons, on nous montre des vidéos, on nous enseigne les rudiments de la chute libre, et
nous signons des documents promettant de ne pas faire de procès si nous nous écrasons à
l’atterrissage. Nous avons aussi organisé un déjeuner copieux avec des langoustes pêchées la
veille et arrosées des vins de nos vendeurs attitrés.
Finalement, nous pouvons mettre nos combinaisons, casques, lunettes, et altimètres, et nous diriger
vers la piste pour prendre l’avion. Tout le monde n’y va pas, mais je suis impatient de monter dans
l’avion. Les débutants sont attachés à un instructeur, et sont placés à l’avant de l’avion. J’ai aussi
engagé un spécialiste pour prendre des photos et une vidéo de ma chute.
L’avion n’a pas de porte, et les membres sont assis par terre entre nous et l’espace ouvert à l’arrière
de l’appareil. L’avion monte à quatorze mille pieds en faisant des cercles pour rester dans la même
zone au-dessus du club et de la piste d’atterrissage où nous sommes sensés atterrir. Les habitués
se jettent dans le vide en premier, certains en criant, d’autres à l’envers.
C’est maintenant notre tour, et nous devons ramper vers la baie ouverte. Le photographe a sa
caméra vidéo sur son casque, et son appareil photo à la main. Il se place à l’entrée. Je suis au bord
d’un précipice de plus de quatre kilomètres, ne peux voir la terre à cause de la brume et n’entends
rien parce que les moteurs de l’avion font un bruit d’enfer. Il fait froid à cette altitude, et le vent est
fort. Nous nous balançons trois fois comme à la répétition, et nous laissons tomber dans le vide.
La vitesse initiale atteint 320 kilomètres heure, mais l’instructeur lâche un petit ballon stabilisateur
qui nous ralentit à ... 250 ! La chute libre dure 55 secondes durant lesquelles tout va tellement vite
que j’arrive à peine à respirer. Mon instructeur me fait un signe pour que je regarde l’altimètre et tire
la poignée rouge du parachute à un kilomètre et demi, mais je suis tellement désorienté qu’il faut
qu’il le fasse lui-même. J’ai une confiance absolue en lui car il a plus de 300 sauts à son actif.
Saut en chute libre au Skydivers Ranch de New Paltz le 28 août 1994
Lorsque le parachute s’ouvre, mon photographe disparaît instantanément, mes épaules ressentent
un coup brusque, et le silence règne. Je peux maintenant entendre mon instructeur m’enseigner
comment manier les manettes du parachute. C’est assez simple, et il me montre où nous allons
atterrir. J’ai du mal à croire qu’il puisse être aussi sûr de lui, mais nous nous posons comme des
fleurs sur nos pieds exactement là où il l’avait prédit.
Ces parachutes rectangulaires modernes n’ont rien à voir avec les vieux parachutes ronds d’antan.
Ils sont faciles à manœuvrer, précis dans les tournants, et ralentissent la vitesse à la demande.
La vidéo et les photos sont prêtes en fin de journée. Le montage est excellent avec une bande
musicale de Tom Petty & The Heartbreakers - dont les chansons “Free Falling” (“Chute libre”),
“Learning to fly” (“Apprendre à voler”), “Into the great wide open” (“Dans le grand vide”), et “I won’t
back down” (“Je ne vais pas me dégonfler”).
Ça me prend des jours pour atterrir !
306
Cape Cod
Nous rencontrons souvent la famille de Lilian à diverses occasions. Son frère David, sa belle-sœur
Bella, Fima (le frère de Bella) et son épouse Celia, Baba Genia (la mère de Bella et Fima) ... ainsi
que d’autres cousins qui habitent près de New York ... nous invitent régulièrement aux repas
traditionnels des fêtes juives où je suis le seul “chrétien” de la table.
Ils ne connaissent pas bien leur culture juive, car la culture religieuse n’était pas vraiment au
programme du régime communiste. Par contre, ils ont appris à se servir d’une kalachnikov pour
défendre leurs quartiers de l’invasion imminente de l’ennemi capitaliste. Ceux qui ont vécu en Israël
avant de venir aux États-Unis ont eu une forte dose d’éducation culturelle et religieuse, et ils
essaient maintenant d’intéresser ces communistes réformés à se familiariser avec leurs racines.
Lilian commence ainsi à aller à la synagogue une fois par an pour Yum Kippur avec ses amies de
Manhattan. Par ailleurs, depuis la tombée du communisme, certains amis font beaucoup d’allers
retours entre Riga et Israël ou New York et Israël car ils ont tous de la famille qui y a immigré à la
suite de la Deuxième Guerre Mondiale.
Je n’ai pas grand-chose à voir avec tout ça, et nous plaisantons sur nos différences plutôt que de les
prendre au sérieux. Quand Lilian avait divorcé avec Misha, elle avait tourné le dos à sa famille, et le
renouveau de leur relation est fragile.
Nous décidons de passer le week-end du 4 juillet 1995 avec son frère David et sa belle-sœur Bella.
David conduit jusqu’à Cape Cod, la péninsule de la Nouvelle Angleterre située au sud-est de
Boston. Nous avons fait des réservations dans un petit hôtel sympathique près de Hyannis, et
roulons autour de la péninsule pour admirer sa beauté.
Avec Lilian, David et Bella Evelson à Cape Cod en juillet 1995
Nous faisons un tour en bateau pour aller voir des baleines dans l’océan Atlantique le 2 juillet, mais
elles ne viennent pas au rendez-vous. La virée en bateau est magnifique et nous commençons à
mieux nous connaître et nous apprécier.
De retour à New York, nous nous rendons compte que nous avons franchi un énorme pas dans
notre relation familiale car, pour la première fois, nous nous sommes retrouvés ensemble parce que
nous l’avions voulu et non pas parce que nous y étions obligés. Ce voyage cimente notre amitié, et
nous allons nous revoir de plus en souvent.
Playa del Carmen
Lorsque nous avions vu Loïc et Patrick chez Irene à Miami en 1990, ils revenaient d’un séjour à
Playa del Carmen, une petite ville dans le Golfe du Mexique au sud de Cancun. Leurs commentaires
avaient été extrêmement positifs, et Lilian et moi nous étions promis d’y aller en vacances un jour.
Ça nous aura pris 5 ans, mais nous sommes finalement prêts à y aller en amoureux à la fin du mois
d’août 1995.
307
Nous consultons plein de livres de voyage et choisissons de rester à l’Hôtel Continental Playacar qui
semble plus confortable que les bungalows du Blue Parrot. Lilian veut aussi être sûre que la
chambre est climatisée à cette époque super chaude de l’année.
Nos réservations sont faites quand la directrice de casting Liz Lewis m’engage pour une pub avec
Jimmy Connors qui est produite à Baltimore dans le Maryland deux jours après notre arrivée à
Playa. Nous prenons l’avion qui part très tôt de Kennedy jusqu’à Cancun. Comme je parle espagnol,
je fais le tri des chauffeurs et des prix pour aller de l’aéroport à Playa, et nous nous retrouvons sur la
petite route à deux voies au rythme de la circulation locale.
Le Continental Playacar nous donne une chambre bien située, la plage est magnifique, nous faisons
une sortie en ville durant la soirée, et je dois repartir au matin pour Baltimore. Je prends l’avion à
Cancun, change à Miami dans les couloirs sans fin de cet aéroport, et arrive à Baltimore le soir
même. Je prends un taxi pour mon hôtel et appelle les producteurs de la pub pour leur confirmer
mon arrivée.
J’arrive au studio tôt le matin et le réalisateur me présente Jimmy Connors, la grande vedette de
tennis, avec qui je vais tourner une pub des hôtels Days Inn et Confort Inn pour le marché français.
La pub prétend que nous sommes en train de tourner une pub, et je suis le réalisateur perché sur
une plateforme mobile de caméra. Jimmy ouvre de l’intérieur la fermeture éclair d’un grand sac de
sport placé sur le lit de la chambre, sort du sac, et parle français. Il fait une erreur, je le corrige, il
pense avoir raison, et nous nous engueulons comme il le faisait avec les juges dans les tournois de
tennis.
Jimmy est très gentil et c’est un vrai plaisir de travailler avec lui. Le producteur, le client de France,
le réalisateur ... tout le monde est content. Je retourne à mon hôtel et repars à Playa le lendemain.
J’arrive au Playacar exactement 48 heures après en être parti. Lilian n’est pas sortie de l’hôtel où
elle s’est reposée à la plage, dans sa chambre, à la piscine, au restaurent, etc. Nous sortons en ville
pour dîner et apprécier le début de nos vacances. Le bar du Blue Parrot est en effet aussi sympa
que Loïc et Patrick nous l’avaient signalé. Nous rencontrons Christine et Martine, deux Françaises
en vacances, et parlons des excursions à faire dans la région.
Le quai près du Continental Playacar accueille le ferry qui va à Cozumel, une île qui doit sa
réputation mondiale à Jacques-Yves Cousteau dont les programmes télévisés ont bombardé
l’antenne pendant des années. Le commandant Cousteau a en effet fait connaître les récifs et fonds
sous-marins magnifiques de l’île en 1954, et les plongeurs du monde entier s’y donnent rendez-vous
depuis lors. Nous nous promenons sur le front de mer, déjeunons dans un petit restaurant sympa, et
revenons au Playacar après une excellente journée de touristes comblés.
Nous achetons un tour organisé pour visiter les ruines mayas de Cobá. Le bus descend au sud à
Tulum, un ensemble de ruines que nous visiterons au retour, et prend une petite route à l’intérieur
qui s’arrête à l’entrée d’une forêt que nous devons traverser à pied pour arriver aux ruines de Cobá.
Les marches de la pyramide sont hautes et dures à monter, mais la vue d’en haut domine la forêt.
C’est vraiment magnifique. Je suis finalement monté au sommet de pyramides des trois grands
groupes indigènes de l’Amérique Latine : à Teotihuacán chez les Aztèques près de Mexico, à
Machu Picchu chez les Incas près de Cuzco au Pérou, et ici à Cobá chez les Mayas.
Il y a aussi deux stades de jeux de balle où les gagnants pouvaient perdre leur tête tout autant que
les perdants. La forêt regorge de sites anciens. Les papillons aux ailes d’un bleu brillant que j’ai bien
connus au Brésil volent délicatement autour de nos têtes, et l’un d’eux se posent aux pieds de Lilian.
Sur le chemin du retour, le bus s’arrête pour que nous puissions déjeuner dans un restaurant de
bord de route. Les piments verts poussent dans le jardin, et le patron nous en apporte un tout petit
qu’il coupe en deux. Rien que de le lécher un tout petit peu, et ma bouche est en feu. Je pleure
comme une madeleine pendant une dizaine de minutes. Ça m’apprendra à être curieux.
308
Les ruines de Tulum datent de l’an 564, et cette ville servait de port de pêche au complexe de Cobá.
Je prends beaucoup de photos de ces constructions blanches qui se détachent clairement sur le ciel
bleu foncé et la mer verte.
Xcaret est un site touristique au sud de Playa del Carmen. Un bus nous y emmène avec les deux
jeunes Françaises que nous avons rencontrées deux jours plus tôt. Christine nous explique qu’elle a
promis à son fiancé qu’elle lui resterait fidèle, ce qui n’empêche pas sa sœur Martine de sortir tard le
soir pour “découvrir” les hommes de la région. Christine reste donc seule le soir dans sa chambre à
regarder la télé pendant que Martine se dévergonde. Je note une pointe de regret dans la voix et les
yeux de Christine, mais on n’arrête pas l’amour.
Ce parc écologique est construit autour d’une rivière souterraine qui relie les trous d’eau naturels
dont la région est truffée. Une fois qu’on a mis une ceinture flottante, il n’y a plus qu’à se laisser
porter par le courant et admirer les poissons tropicaux qui en font de même. La plage fait partie du
site protégé et on peut nager plus profondément dès qu’on sort de ce refuge naturel. Ce parc a
beaucoup de succès auprès des touristes et des familles, et une journée à Xcaret est une journée
de vacances de carte postale.
Août 1995 : l’Hôtel Continental Playacar à Playa del Carmen ; la pyramide de Cobá ;
un temple élevé à Tulum ; le bus d’Xcaret ; Lilian dans l’eau à Xcaret
Lilian et Eugenia dans la 57ème rue après la tempête de neige record de janvier 1996 ;
un voisin creuse un passage pour aller de sa voiture au trottoir ; avec Lilian en bas de chez nous
309
Nous sommes tellement contents de notre séjour que Lilian en parle à sa famille et, à la suite de
l’hiver très enneigé de janvier 1996, nous décidons de retourner en famille à Playa del Carmen.
Malheureusement, nous nous y prenons trop tard et tous les hôtels de Playa sont déjà réservés.
Lilian trouve un hôtel à Isla Mujeres (l’Île des Femmes) dans la mer au large de Cancun. Nous
réservons plusieurs chambres et y allons à 6 adultes et deux garçons de 13 ans.
Le voyage en avion et la traversée en bateau se passent bien, mais l’hôtel déçoit beaucoup la
famille. Nous faisons de notre mieux – la bière aidant – avec ce que nous avons et, grâce à Dieu,
les deux garçons (Michael et Shawn) s’amusent bien avec les jeux aquatiques de la plage. Je les
emmène pêcher au large, et l’un d’eux attrape un gros barracuda. Le moral collectif remonte.
Isla Mujeres au large de Cancun en avril 1996 : Lilian, Celia, moi debout, Fima, Michael, Bella et David ;
Michael essaie mais c’est Shawn qui attrape le barracuda ;
coucher de soleil sur la plage de l’hôtel
Malgré ce demi-échec, Lilian et moi décidons de retourner à Playa pour les fêtes de Thanksgiving à
la fin novembre. Une fois encore, le Playacar est plein, mais nous trouvons un très bon hôtel
international à Cancun, le Camino Real, situé au coin de l’océan et de la plage du Fiesta Americana.
Nous y restons du 24 novembre au 3 décembre.
Le soir, nous nous relaxons sur notre terrasse en admirant les reflets de la lune sur l’océan, et
durant la journée nous nous baignons dans l’eau calme de la plage. L’eau est chaude, il n’y a pas de
vagues, et les poissons sont curieux. Nous prenons nos repas dans les restaurants près de l’hôtel,
et j’amène Lilian dîner au restaurant Bogart’s pour son anniversaire.
Un an plus tard, pour Thanksgiving 1997, nous nous y prenons assez tôt et retournons au
Continental Playacar. La réception nous donne une suite sur la mer avec vue imprenable. Tout est
absolument magnifique jusqu’à ce qu’un ouragan s’approche dangereusement de Playa. Cette ville
a été sérieusement endommagée plusieurs fois, et nous nous inquiétons quand le vent et la pluie
deviennent vraiment forts. Nous trouvons refuge dans la salle de bain en plein milieu de la nuit au
cas où un objet volerait au travers de notre fenêtre.
310
Nous aimons beaucoup Playa et sommes un peu tristes de partir. Nous assistons au rapide
développement qui s’y produit. La vieille route à deux voies entre Cancun et Playa devient une
autoroute à quatre voies, les petits hôtels et restaurants pour touristes remplacent les maisons
tropicales, et il y a de plus en plus de monde sur les plages qui ont été rétrécies à cause des deux
derniers ouragans. Mais les gens y sont vraiment gentils, et nous nous y plaisons assez pour aller
demander à une agence immobilière les conditions d’achat d’une maison.
Le gouvernement mexicain ne permet pas aux étrangers de posséder des maisons ou des terrains,
et il faut donc passer par une tierce personne – généralement un avocat ou une agence
spécialement créée à cet effet – qui est le propriétaire officiel, mais qui garantit la valeur de la
propriété à l’étranger qui apporte les fonds. Ceci ne m’inspire pas beaucoup, et nous laissons
tomber. C’était une belle idée ...
Riga
Lorsque Lilian quitte Riga durant l’été 1980 avec son mari et sa mère, ils sont obligés de tout
abandonner. L’Union Soviétique est contente de les voir partir et de récupérer leurs biens. Ils
deviennent des “sans patrie”, et passent par un camp de réfugiés en Autriche, puis un autre en
Italie, avant d’être accueillis par l’Amérique.
Leurs amis restent en Lettonie dans des conditions assez difficiles. Il est fréquent dans les
républiques soviétiques que plusieurs familles soient obligées de partager un appartement avec des
toilettes à l’étage, et c’est ainsi que vivent la plupart des amis de Lilian quand elle part.
Lors de l’écroulement à la surprise générale de l’Union Soviétique en 1991, personne n’est préparé
à cette liberté soudaine. La Lettonie est un pays de culture germanique que les Soviets ont
surpeuplé de Russes, et Riga est un port important sur la Baltique avec une situation stratégique
aussi bien militaire qu’économique.
Plusieurs amis de Lilian trouvent le moyen de se lancer immédiatement dans les affaires et
réussissent très bien dans les milieux de la banque, de la vente en gros, du pétrole, etc. Certains
deviennent rapidement des multimillionnaires, et ils dirigent maintenant des grosses entreprises.
Les deux meilleurs amis de Lilian - elle les a présentés l’un à l’autre, ils se sont mariés, et ont un fils
Max - sont en contact avec elle par courrier, et nous invitent à passer une semaine chez eux pour
une fête d’anniversaire importante. Irene célèbre ses 40 ans, et Leo organise un grand dîner dans
l’un des meilleurs restaurants de Riga situé à l’étage supérieur d’un hôtel de luxe.
Nous prenons l’avion de Kennedy à Helsinki le 29 novembre 1995. Gladys Knight & The Pips sont à
bord. Ils commencent une tournée en Europe pour la promotion de leur nouvel album “Life”. Après le
petit déjeuner dans l’aéroport d’Helsinki, nous nous retrouvons dans l’avion pour Riga où nous
arrivons en une petite heure. Leo et Irene nous attendent un peu plus longtemps que prévu car nous
sommes obligés de faire une demande de visa sur place à cause de nos passeports américains.
Lilian doit faire une demande de visa pour entrer dans son pays d’origine !
Leo et Irene habitent dans une grande maison à Jurmala, une ville proche de Riga située au bord de
la mer, et où les gens viennent passer le week-end à la plage. Les habitants de la ville varient des
plus aisés dans les maisons modernes aux moins riches dans les maisons traditionnelles. Leo a
récupéré une maison qui était autrefois allouée à un haut fonctionnaire du parti communiste. Elle est
située dans les bois et offre un luxe simple mais confortable.
Lilian était retournée sans moi l’année précédente pour 5 jours en novembre, et elle avait retrouvé
les amis qu’elle n’avait pu revoir depuis son départ “définitif” mais, cette fois, elle les retrouve après
une courte absence. Ils attendent de rencontrer son mari français. Ils sont très gentils et font de leur
mieux pour me mettre à l’aise.
311
Leur nouveau statut social entraîne des problèmes de sécurité. Lorsqu’ils sortent entre amis, ils
restent en contact par walkie talkie et les voitures se suivent de près.
Ivars a acheté une maison où habitaient 4 familles et dont il a refait l’intérieur. L’extérieur est resté le
même, mais l’intérieur est moderne. Son système de sécurité est simple : un énorme chien – le
chien le plus énorme que j’ai jamais vu – est dans une grande cage. L’ouverture de la porte de cette
cage se fait automatiquement lorsqu’une porte ou fenêtre de la maison s’entrouvre. Le chien sort
rapidement et attaque le visiteur. Ivars nous demande de ne pas ouvrir de fenêtre ou de porte sans
lui en parler d’abord afin de ne pas lancer son chien dans le jardin.
Le toutou est adorable quand ils sont ensemble, mais il dévorerait n’importe qui d’autre.
Nous déjeunons avec Irene dans un merveilleux petit hôtel qui vient d’être refait. La directrice du
Man-Tess est une ancienne amie de Lilian, et ces trois amies sont contentes de s’être retrouvées.
Deux types patibulaires – qu’Irene et Lilian appellent des “hooligans” – entrent et s’assoient à la
table à côté de la nôtre. On se croirait dans un mauvais film russe. Le sourire sans dents, la gomina
dans les cheveux sales, les costumes mal ajustés, les liasses de billets de banque à la main ...
Je suis franchement mal à l’aise quand l’un d’eux offre une rose fanée à Irene qui l’accepte
poliment. La directrice de l’hôtel intervient à temps pour nous inviter à visiter les chambres de l’hôtel
qui ont été refaites dans des styles différents. Elles sont magnifiques, l’hôtel est bien situé, et
j’espère que les restes de la mafia russe ne ruineront pas son image.
Le marché de Riga est situé à l’intérieur de 5 hangars gigantesques qui furent construits dans les
années 1920 pour servir de parkings aux zeppelins. Ce marché offre un peu de tout, mais il est
surtout réputé pour son caviar et ses poissons. Les vendeurs de caviar m’en offrent qu’ils posent
délicatement sur le revers de ma main entre le pouce et l’index.
Irene fait des courses pour la maison et achète des cerises. Au bout d’un moment, je me rends
compte que les vieux qui traînent dans le marché me regardent d’un œil bizarre. Les cerises sont
extrêmement chères en décembre à Riga, et ces vieux retraités vivent de maigres retraites russes.
Mon panier doit leur paraître obscène.
Le marché est plein de vieux qui vendent des stylos, des chaussettes, et des articles bon marché en
tous genres. On peut lire la dignité dans les yeux de gens qui ont servi la mère patrie toute leur vie
en suivant les directives du parti, et qui se retrouvent maintenant en quasi mendiants. C’est dur à
voir et à supporter ... surtout avec mon panier d’articles de luxe.
À la sortie du marché, nous entrons dans notre voiture et un vieux monsieur proprement habillé tend
la main vers Lilian. Lilian s’arrête et lui donne un lat, ce qui correspond à deux dollars. Le monsieur
la remercie et, pendant que Lilian ouvre sa porte, je le vois sortir une icône de la Vierge Marie de
son manteau, l’ouvrir, et bénir Lilian qui ne s’en rend pas compte.
Il est difficile pour ces gens de survivre après avoir sacrifié leur vie à un gouvernement qui leur a
tout promis, pour qui ils se sont battus, et qui vient de s’écrouler en les laissant sans ressources.
Un autre problème majeur se présente. Les Soviets ont envoyé beaucoup de Russes en Lettonie
après la Deuxième Guerre Mondiale, et ces gens ne peuvent maintenant plus retourner en Russie.
De plus, leurs enfants nés en Lettonie ne sont pas reconnus comme Lettons par le nouveau
gouvernement. Tous les noms russes sont remplacés par des noms lettons dans les rues et places
publiques, et la nationalité n’est accordée qu’à ceux qui peuvent prouver des antécédents lettons et
qui parlent la langue de leurs ancêtres.
Une nouvelle tranche importante de la population se retrouve littéralement sans patrie. Si les
parents ne sont pas bienvenus de retourner en Russie, leurs enfants nés en Lettonie le sont encore
moins. Il leur faut donc apprendre rapidement la langue et faire des pieds et des mains pour être
acceptés en tant qu’immigrants afin de devenir citoyens à part entière dans leur pays de naissance.
312
Le problème est différent pour Lilian mais le résultat est similaire. Elle est entrée avec un passeport
américain, ne parle pas le letton, et est une étrangère dans son pays d’origine. Mais ceci ne la
dérange pas. Elle se plait maintenant en Amérique et n’est pas tentée de revenir vivre à Riga. Ce
problème de citoyenneté perdue ne la tracasse pas car elle peut toujours faire ce qu’il faut pour la
reprendre.
Ce qui me frappe le plus à Riga est le contraste entre la beauté de la vieille ville - qui a elle même
besoin d’être restaurée - et la tristesse de l’architecture des communistes qui n’ont construit que du
fonctionnel de qualité médiocre. Certains appartements ont été refaits à l’intérieur d’immeubles
décrépis. Il faut faire attention aux marches cassées dans les escaliers, et la peinture tombe des
murs sales dans les couloirs. Mais, une fois arrivé, on entre dans un appartement magnifique et
moderne.
Dans la rue, les gens sont plutôt maussades. Personne ne sourit, les vêtements sont gris. La vieille
influence subsiste encore et prend du temps à s’estomper.
Nous revenons à New York par Helsinki sur Finnair. Je suis content d’avoir connu la terre d’origine
de Lilian, mais je suis aussi content de rentrer chez nous. Lilian est heureuse d’avoir vu ses amis
mais elle l’est tout autant de rentrer à la maison. Elle n’a pas le mal du pays et ne regrette pas
d’avoir suivi son ancien mari quand il l’a persuadée de tout laisser derrière eux et de partir tenter
l’aventure ailleurs.
Le nouveau papa
Sasha, une jeune amie russe de Lilian, est tombée amoureuse de Dr. Phil Miller, un anglais envoyé
à New York par Merrill Lynch pour travailler dans le développement des nouveaux marchés
financiers. Ils décident de se marier à Wimbledon et lancent les invitations.
Le problème de Sasha est que son père n’est plus ici. Sa mère et son frère sont venus de SaintPetersbourg pour vivre maintenant à New York, et sa grand-mère maternelle viendra à Wimbledon
de Moscou, mais Sasha n’a pas de papa qui puisse l’accompagner dans l’église et la présenter à
son époux devant l’autel.
Sasha vient chez nous et me demande si j’accepterais de lui faire l’immense honneur de
l’accompagner pour la cérémonie. Comment puis-je refuser ? Bien sûr, et avec grand plaisir. Elle en
pleure de bonheur.
Lilian et moi atterrissons à Orly le 17 mai. L’idée est d’aller passer une nuit ou deux chez ma mère
aux Pavillons-sous-Bois. Il est tôt le matin et les bureaux de change ne sont pas encore ouverts à
l’aéroport. Avec le peu d’argent français que j’ai, nous prenons un train jusqu’à Livry Gargan, puis un
bus pour Le Raincy et la Basoche. Ma mère est très contente de nous voir.
Nous allons avec elle faire des courses au supermarché, et elle nous prépare un excellent repas en
peu de temps. Lilian est surprise de voir comment ma mère peut servir rapidement quelque chose
d’aussi bon. Je lui avais déjà vanté ces qualités culinaires, et elle en a maintenant la preuve.
Nous avons acheté du whisky hors taxe que nous lui offrons, et j’ouvre la bouteille de vin du
supermarché. Après le vin, j’ouvre la bouteille de porto et Lilian va se coucher. Mes yeux se ferment
et je vais me coucher.
Au matin, nous entendons ma mère tousser. Je lui demande si elle fume toujours et elle me dit que
non. Plus tard, durant la journée, j’ouvre un tiroir et trouve un paquet de cigarettes ouvert. Elle me dit
qu’elle aime s’asseoir sur les marches du perron au coucher de soleil et en griller une. Mais ce n’est
pas vraiment fumer !
Elle nous emmène visiter la tombe de sa mère au Cimetière des Pavillons-sous-Bois. Elle s’occupe
de la tombe où elle a réservé sa place.
313
Nous logeons chez Loïc rue des Abbesses. Nous nous promenons beaucoup ... le Louvre, Place de
la Concorde, l’Opéra, la Madeleine, la Cité, Notre Dame ... et nous retrouvons Anne Pargoud pour
un couscous rue de la Huchette.
Le petit déjeuner consiste en un énorme jambon beurre bien parisien au café d’en bas, et nous nous
rendons à la Gare du Nord pour prendre l’Eurostar. La vitesse de pointe de plus de 300 kilomètres
heure nous fait dépasser les voitures comme si elles rampaient sur l’autoroute – alors que les
Français roulent tellement plus vite que nous avec nos limites de vitesse américaines de 80
kilomètres heure.
La traversée du tunnel est incroyablement rapide, mais nous ralentissons à une vitesse d’escargot
sur le tronçon anglais. Nous arrivons à la Gare de Waterloo à Londres en 3 heures. Je me rappelle
des jours quand - 20 ans plus tôt - je devais prendre un train lent jusqu’à Calais, un ferry et son mal
de mer jusqu’à Douvres, et un autre train escargot jusqu’à Londres. L’Europe se transforme
rapidement !
Nous restons en groupe au Cannizaro House à Wimbledon, un hôtel de classe très british. Je mets
le smoking que j’ai acheté pour cette occasion exceptionnelle et attends avec Lilian à l’entrée de
l’hôtel en temps voulu. Lilian se rend à l’église avec les autres invités, et j’attends la Rolls que je vais
prendre avec la future mariée.
Le mariage de Phil et Sasha Miller en mai 1997 à Wimbledon :
Phil est le premier homme debout à gauche, je suis le père de la mariée debout à droite, et Sasha est assise ;
Eugenia, Irene, David, Lilian, Serge et moi à Trafalgar Square ; je rencontre finalement De Gaulle
chez la mère Tussaud ; avec Lilian, Martha, Misha, Irene et Serge à Wimbledon
314
Sasha arrive dans une robe exceptionnellement belle. Sa mère est une peintre de décors de
théâtres russes, et sa grand-mère a confectionné cette robe à la main avec un tissu rarissime et des
décorations de fleurs sublimes. Nous nous asseyons dans la Rolls et descendons lentement la rue
qui mène à l’église. Le “carrosse” est décoré de larges rubans blancs, les gens nous saluent sur le
chemin, je les salue comme si j’étais le prince local, et Sasha est heureuse.
Le mariage se passe merveilleusement bien dans l’ancienne église, et la réception au Cannizaro
House est superbe. Comme la tradition le demande, certains se lèvent pour souhaiter une vie
d’amour éternel aux jeunes mariés, et il est prévu que je parle au nom de la famille de Sasha et de
ses amis de New York. Au début, les Anglais me regardent en se demandant comment un Français
a fait pour se retrouver dans cette réunion de Russes et d’Anglais mais, à la fin du dîner et des
remarques officielles, plusieurs personnes de la famille de Phillip que je ne connaissais pas viennent
me serrer la main avec leurs remerciements et félicitations. J’ai donc dû être la hauteur.
Le lendemain, le groupe d’Américains se rend en ville pour jouer aux touristes sur un bus à étage et
déjeuner ensemble. Nous visitons le Musée de cire de Madame Tussaud où Lilian pose avec Gérard
Depardieu et je pose avec le Général de Gaulle, flânons à Trafalgar Square au sein d’une foule
immense, et retournons à Wimbledon. Nous allons dans un pub et nous asseyons à une table sur le
trottoir. Je me rends soudain compte que, si je le voulais, je pourrais tranquillement m’installer ici en
toute légalité grâce à mon passeport français de la Communauté Européenne.
Je suis en effet en règle n’importe où aux États-Unis, je peux le redevenir facilement au Brésil, et je
le suis dans tous les pays européens. C’est un privilège absolument incroyable que je ne prends pas
à la légère. Cette liberté de mouvement que je suis arrivé à obtenir m’étonne moi-même quand je
pense aux passages de frontière des années 60 en Europe.
Notre retour à New York se passe bien, même si American Airlines trouve le moyen de détruire mon
porte-habits et d’endommager mon nouveau smoking. Lilian et moi sommes contents d’avoir fait un
autre voyage en Europe qui s’est bien déroulé. Cependant, nous sommes tout heureux de revenir
chez nous. Nous ressentons tous deux en même temps ce moment qui nous dit que nous sommes
arrivés chez nous quand le taxi de l’aéroport arrive au croisement de la 5ème avenue et de la
57ème rue à Manhattan.
Les Babas Cools
Jacques Letalon est professeur de musique au Lycée Français, et il joue aussi dans les fêtes du
Consulat et dans les fêtes privées ou commerciales comme celle du Beaujolais Nouveau. Jacques
est connu au FIAF (French Institute – Alliance Française) où il organise une présentation musicale
de plusieurs styles de musique française.
Il a ses musiciens et amis habituels pour interpréter la plupart des styles mais, quand il s’agit du rock
des années 60, il me demande de jouer de la guitare électrique avec un batteur et un bassiste
français qu’il connaît.
Nous nous rencontrons le 24 mars 1996 pour notre première répétition au Studio Lennis, un studio
minuscule et pathétique. Thierry, le batteur, est un peu nerveux. Il joue tous les jours en studio, mais
il n’a jamais joué en public. Jean-Charles a joué dans des groupes durant les années 60, mais pas
depuis longtemps. Quand à moi, je n’ai pas joué de rock français depuis près de 14 ans quand
Patrick était venu enregistrer les deux titres complémentaires des French Fries en octobre 1982.
Ils sont tous deux coiffeurs de profession dans des salons de l’Upper East Side. Thierry Brunet est
marié avec Linda et a un jeune fils, Christopher, qui aimerait devenir footballeur professionnel.
Hermine, l’épouse de Jean-Charles Duchêne travaille au Road Runners Club, l’organisation de Fred
Lebow - le fondateur et organisateur du marathon annuel de New York.
315
Nous répétons quelques morceaux et décidons de jouer “Eddie sois bon”, la version des
Chaussettes Noires du “Johnny B. Goode” de Chuck Berry, ainsi que “Ma p’tite amie est vache” et
“Est-ce que tu le sais ?” des Chats Sauvages qui avaient repris “I got a woman” et “What’d I say” de
Ray Charles.
Après plusieurs répétitions dans un meilleur studio de Carroll Music, nous commençons à trouver un
son, un rythme et une balance. Nous nous rendons le 19 avril dans un théâtre de l’Alliance
Française. La salle est pleine et j’y retrouve des gens et des musiciens que je connais par mon
travail d’acteur.
Nous offrons notre prestation et, contents de nous, décidons de continuer en trio. Jacques n’est pas
vraiment rock et ses priorités musicales sont ailleurs, mais ceci ne l’empêche pas de nous inviter à
une fête qu’il organise après le spectacle au restaurant Chez Joséphine de Jean-Claude Baker.
Thierry, Jean-Charles et moi prenons résidence à Countdown Studios sur la 22ème rue et la 6ème
avenue où nous répétons deux fois par semaine à partir du 24 avril.
Répétitions des Babas Cools dans un studio de Countdown durant le printemps 1986 avec Jean-Charles
Duchêne (basse) ... et avec Thierry Brunet (batterie) au réveillon de fin d’année 1996
Nous choisissons le nom “Les Babas Cools” et décidons de ne jouer que des rocks en français.
Nous passons en revue les vieux tubes de l’époque dont nous nous souvenons.
Comme il n’y en a pas assez, je me mets à écrire des paroles françaises sur des tubes connus :
“Honky Tonk Women” et “Play with Fire” des Rolling Stones, “Like A Rolling Stone” de Bob Dylan,
“Gloria” du groupe irlandais Them, “Hippy Hippy Shake” des Swinging Blue Jeans, “You Can’t Do
That” des Beatles, et “Shaking All Over” de Johnny Kidd and the Pirates rendu célèbre en France
par Vince Taylor. J’écris aussi un original qui introduit le groupe sur un rythme de Bo Diddley.
Lorsque l’été arrive, Jacques Letalon nous dit qu’il organise une fête musicale de 14 juillet sur la
scène que l’Alliance Française a montée dans la 60ème rue entre Madison et Park Avenue. Jacques
nous obtient même un petit cachet et me loue un gros ampli Marshall classique. La fête se passe
bien, même si certains fans de la culture française ne comprennent pas ce que nous faisons sur
scène, et cette expérience nous encourage à continuer.
Sur la scène de l’Alliance Française de la 60ème rue à Manhattan pour la fête du 14 juillet 1996 avec Jacques
Letalon (piano), Jean-Charles Duchêne (basse), Thierry Brunet (batterie) et Marie (chant)
316
Nous demandons à l’ingénieur du son de Countdown Studios d’enregistrer les chansons que nous
jouons en répétition. Comme le budget et les capacités techniques sont limités, nous enregistrons
notre programme musical le 16 septembre sans aucune retouche, si ce n’est quelques voix
réenregistrées sur une piste séparée. Malheureusement, l’ingénieur du son efface par erreur les
pistes de nos enregistrements et il faut tout refaire.
Dans l’intervalle, nous organisons des fêtes de rock français dans un club russe de la 57ème rue et
la 11ème avenue. Nous achetons le matériel qui nous manque : une console, un ampli Marshall
pour moi, un ampli de basse pour Jean-Charles, et autres babioles nécessaires. J’en parle à Giorgio
Gomelsky et Scotty. Giorgio recommande de faire une série régulière, et Scotty accepte d’être notre
ingénieur du son. Nous réservons l’endroit pour 4 jeudis de suite en octobre 1996.
L’entrée n’est que de 10 dollars (pour nous) et le bar garde les boissons. Ce n’est pas un bon deal
mais c’est le mieux que nous arrivons à faire pour cet essai. Nous faisons autant de publicité que
possible pour les soirées françaises des Babas Cools. La première soirée du 6 octobre est assez
bonne et nous espérons progresser lors de la deuxième du 24, mais c’est exactement l’inverse qui
se passe. Plus ça va, plus le public se rétrécit. Nous y jouons le 31 octobre et le 7 novembre, et
sommes forcés d’arrêter par manque de public. Tous ceux qui viennent sont là grâce à Thierry et
moi, mais Jean-Charles, le chanteur principal des rocks que nous reprenons, n’arrive pas à faire
venir une seule personne. La tension monte. Nos goûts, nos intérêts, et nos priorités ne sont pas les
mêmes.
Nous recommençons notre série d’enregistrements à Countdown Studios que nous finissons tant
bien que mal avec des résultats mitigés le vendredi 3 janvier 1997. Nous faisons des nouveaux
enregistrements à Countdown le 12 février et les mixons à One Soul Studios, le studio de Patrick
LoRé. La tension monte encore plus, et Thierry et moi décidons de continuer sans Jean-Charles.
Mon concierge me parle de Patricia Kaas, mais je n’ai aucune idée de qui est cette grande vedette
française. Beaucoup d’expats français sont dans mon cas. Je pose la question à Loïc à Paris qui me
dit qu’elle est aussi très sexy avec des jambes fantastiques. J’écris une chanson à son sujet avec le
refrain : “Patricia Kaas, qui peut-elle bien être ? Sur ma stéréo j’adore me la mettre”. C’est un rock
dur avec des accords inspirés de Pete Townsend des Who. Nous enregistrons une version que
j’envoie à un représentant de Patrica Kaas, mais personne ne me répond.
Thierry trouve un bassiste américain, Rick Pascual, qui connaît déjà la plupart des morceaux que
nous jouons. Nous répétons ensemble pour la première fois à Countdown le 28 avril, et changeons
notre nom de Babas Cools en Passeport. Rick s’intègre instantanément et améliore tout ce que
nous faisons à tous les niveaux. Nous décidons d’enregistrer les nouvelles versions de notre
répertoire durant l’été 1997 à One Soul Studios chez Patrick LoRé que Thierry connaît bien.
Patrick est un excellent ingénieur qui a construit son studio de ses propres mains sur la 30ème rue
entre les 5ème et Madison Avenues. Il n’est pas un amateur de rock, mais il comprend ce que nous
essayons de faire et nous aide. À partir du 16 juin, nous passons l’été à enregistrer, mixer,
réenregistrer, remixer, et finalement nous avons quelque chose qui nous représente bien le 29 août.
Nous avons 11 chansons avec paroles françaises sur un CD : “Like a Rolling Stone”, “Patricia
Kaas”, “Shaking All Over”, “Play With Fire”, un pont de “Roadhouse Blues” des Doors et “Trucking”
du Grateful Dead, “You Can’t Do That”, “Johnny B. Goode”, “Gloria”, “Hippy Hippy Shake”, “Au Bal
Des Fauves” de Patrick Kurtkowiak que nous avions enregistré en octobre 1981, et “Honky Tonk
Women”.
Nous retournons à Countdown et parlons de notre prochaine priorité : jouer en public. Et là, grosse
surprise : Rick Pascual nous lâche. Il veut retourner vivre soit à Washington DC soit à Atlanta d’où il
est originaire. Je regarde Thierry et je n’ai plus la force de continuer en repartant de zéro. Je remets
ma Stratocaster dans sa boîte, l’ampli Marshall dans une armoire, et referme le tout.
La musique me laisse encore tomber. Le message est écrit en grosses lettres sur le mur !
317
Knoxville, Tennessee – “The Wine CD”
En septembre 1996, une agente de Nashville dans l’État du Tennessee, m’appelle pour me dire
qu’elle a peut-être un travail pour moi à Knoxville, une ville voisine de Nashville. Elle et moi ne nous
connaissons pas, mais je lui avais envoyé une carte et une photo, et elle me contacte dès qu’une
société du Tennessee recherche des acteurs français pour son gros projet institutionnel.
The Learning Company, une société de production de programmes d’éducation par logiciel, est en
train de mettre sur pied un nouveau système d’enseignement de langues étrangères, dont le
français pour lequel ils ont du mal à trouver des acteurs français – ou du moins francophones. Ils en
ont trouvé sur la côte ouest, mais pas vraiment des Français. Lorsque Betty Clark de TML Agency
les appelle de Nashville pour leur parler de moi, ils m’appellent chez moi et je suis engagé en 5
minutes. Je suis d’autant plus content que c’est un contrat AFTRA.
Je pars à Knoxville le 24 septembre en passant par Cincinnati, et je reste une semaine dans un
Holiday Inn avec les autres acteurs. Nous allons ensemble au studio le matin, prenons tous nos
repas ensemble, et devenons assez proches sur le plateau.
L’équipe est jeune. Le réalisateur garde une tarentule dans un aquarium près de son bureau.
Carine, d’origine belge, s’assure de la fidélité du script et des accents, Jeff Held crée les effets
visuels, et Paul Simmons est le programmeur en chef qui fait en sorte que ce logiciel interactif
marche comme il le faut. Paul est notre chef immédiat et le producteur principal du projet. C’est lui
qui est venu me chercher à l’aéroport, qui nous emmène au studio le matin et à l’hôtel le soir, qui
paie nos repas dans les restaurants, etc.
Paul aime la comédie et fait partie d’un groupe de comédiens qui se retrouvent le lundi soir dans le
bar-restaurant d’un hôtel local pour essayer leurs nouveaux scripts comiques sur un public curieux.
Paul organise un repas d’adieu à la fin du tournage. Nous nous entendons très bien. Je rentre à
New York content d’un travail bien fait pour un projet intéressant. Sur le chemin de l’aéroport, Paul
m’avoue que lui et Jeff pensent quitter la société sous peu, et qu’ils sont à la recherche de nouvelles
opportunités. Je lui parle de mon projet sur le vin, “The Wine Video”, que j’ai laissé tomber après son
manque de succès commercial et qui pourrait peut-être renaître comme “The Wine CD”.
Paul est très créatif, il aime le vin, et va en parler à Jeff. Il me demande de lui envoyer une “Wine
Video” pour voir s’ils peuvent en tirer quoi que ce soit pour le CD ... et nous en reparlerons sous
peu. Je prends mon avion pour New York en passant par Atlanta. Je pense à ce que nous avons
discuté et espère que Paul est vraiment intéressé. La balle est dans son camp.
Je lui envoie une copie de la “Wine Video” dès mon retour à New York. Paul m’appelle pour me dire
que Jeff et lui sont très intéressés, et qu’ils veulent commencer à y travailler immédiatement. Il lui
faut cependant s’assurer que je suis bien copropriétaire de la “Wine Video”, et que je peux lui faire
parvenir l’accord de mes associés. J’en parle à Dick Marcus et nous convenons immédiatement de
fonder une corporation avec Jeff et Paul au Tennessee, Richard et moi à New York. Richard leur
envoie les copies vidéo des bandes originales de 2 pouces montées dans son studio, et Paul et Jeff
se mettent au travail.
C’est un travail lent et fastidieux pour eux et, pendant ce temps, je mets sur pied toute la machine
légale et comptable. Paul et Jeff voudraient que nous réenregistrions mes chapitres car ils savent
que je peux les améliorer, les moderniser, et les actualiser. Dick et moi partons à Knoxville le 18
octobre 1997 avec tout le matériel de tournage dans sa camionnette. Nous traversons le New
Jersey, la Pennsylvanie, le Maryland, la Virginie, et le Tennessee.
J’apprends mon texte pendant que Dick conduit et, quand je préfère ne plus y penser, il joue très fort
des CD d’opéra sur l’autoroute 81 qui serpente les montagnes de la Virginie pour ce qui semble être
une éternité. Le voyage prend 16 heures et Paul m’a réservé une chambre chez lui et son épouse
Michelle, mais Dick préfère dormir dans une chambre d’hôtel.
318
Nous tournons mes scènes dans un restaurant et chez un détaillant ami de Paul, et dînons avec Jeff
et Carine. Tout baigne ... Jeff et Paul sont très contents de leurs progrès et ils aiment ce projet que
nous développons ensemble. Dick et moi revenons à New York deux jours plus tard, le 20 octobre.
Au printemps 1998, un prototype de plusieurs chapitres est prêt et nous décidons de nous
rencontrer le 27 mai - Paul, Jeff, et moi - à E3, la monumentale exposition annuelle des nouveaux
logiciels dans le Georgia Dome d’Atlanta. Ceci m’empêche d’aller au mariage de ma nièce Valérie et
de Christophe, et j’en suis vraiment navré. Ils sont restés chez nous à New York, et Lilian et moi les
aimons bien. Mais je suis vraiment obligé de défendre le projet avec Paul et Jeff à Atlanta, d’autant
que j’en suis le créateur et l’animateur.
Certains distributeurs semblent intéressés, mais nous n’arrivons pas à prévendre ce projet qui n’est
pas encore terminé. Paul et Jeff vont donc devoir finir de produire le logiciel avant que nous
puissions décider de sa distribution.
À la fin de 1998, alors que je suis entre deux voyages en Chine pour une énorme production d’une
mini-série télévisée de 30 épisodes, je reçois l’esquisse du produit fini. Il faut que je le passe au
peigne fin afin de m’assurer que toutes les fonctions marchent et que l’interactivité est parfaite. Je
passe donc tout mon temps d’escale à faire ça pour leur renvoyer rapidement.
Jeff et Carine se marient et décident de déménager à San Francisco où Jeff espère trouver du
travail dans les environs de Silicon Valley. Notre société est donc maintenant opérationnelle à New
York, en Californie, et dans le Tennessee.
Les corrections sont faites en conséquence, Jeff m’envoie le programme à donner à l’imprimeur
pour les couvertures des CD, Paul m’envoie celui du CD même, et je commande une quantité de
mille CD que nous finançons équitablement. Je contacte des distributeurs mais n’arrive à rien. La
nouvelle technologie promet la mort des CD qui sont donc déjà devenus des dinosaures car la
prochaine génération offrira le téléchargement par internet.
La couverture du CD-ROM “The Wine CD” produite durant l’été 1998
Je refais une série d’envois postaux pour tester le marché. Tous les essais que je fais produisent
des résultats similaires à ceux de la “Wine Video”. La technologie utilisée pour le produit ne semble
faire aucune différence dans le résultat des ventes. Nous sommes très découragés.
Puis, nous faisons une campagne de marketing avancée durant l’été 2001, et je fais un envoi postal
de dix mille cartes imprimées spécialement pour l’occasion ... la semaine avant le 11 septembre ...
oui, le 11 septembre 2001 !
Tout s’arrête pour tout le monde. Le projet meurt d’une mort soudaine. Jeff essaie de le reprendre à
son compte, le place sur Amazon.com en 2002, en vend à des entreprises vinicoles de la Vallée de
Napa, mais lui aussi finit par laisser tomber ce projet sur lequel nous avons tous les quatre passé
tant de temps et que nous aimons profondément. Les mauvais résultats ont le dernier mot.
319
New York, New York
Notre vie continue d’évoluer au sein des amies proches de Lilian. Natasha donne naissance à Thalia
le 26 octobre 1992. Le père est un psychiatre originaire de Géorgie qui a un cabinet à New York
mais qui retourne souvent en Europe. Il m’invite à déjeuner quand il apprend que Natasha est
enceinte pour me demander conseil. Il n’avait jamais pensé avoir d’autres enfants, et ceci est
inattendu. Mais Natasha sait qu’elle ne pourra probablement pas avoir d’autre enfant et elle décide
de garder Thalia. Je suis devenu le psychiatre d’un psychiatre !
Natasha élève Thalia seule, ou du moins avec l’aide de sa sœur et de ses parents qui habitent à
Brighton Beach. Ceci lui permet de pouvoir sortir de temps en temps. De son côté, Rosita est
maintenant divorcée et élève seule son fils Daniel.
Le propriétaire de la société où travaille Lilian - Bliss, une société de produits chimiques et de
services pour l’éradication des insectes et animaux nuisibles - est membre du Metropolitan Opera de
Lincoln Center. M. Mann ne peut pas toujours se rendre aux spectacles, et il nous donne parfois ses
billets au 4ème rang d’orchestre pour aller voir des représentations formidables d’opéras comme
Madame Butterfly, Aïda, et le Rosenkavalier, ou de ballet comme Roméo et Juliette, et la célébration
du chorégraphe George Balanchine à l’American Ballet Theater.
Mais la vie n’est pas faite que d’évènements plaisants. Le 26 février 1993, une forte explosion
secoue la tour 1 du World Trade Center. J’apprends ça dans le métro alors que j’attends un train ;
une annonce nous dit que le service de cette ligne est suspendu à cause de l’explosion. Un de mes
amis travaille au 104ème étage de cette tour. Il lui faut descendre l’escalier dans le noir et la fumée
avant de sortir dans les flocons de neige de la rue. Ça va lui prendre deux jours avant de pouvoir
marcher normalement sans avoir mal partout.
Le 27 août 1993, Lilian et moi passons un week-end en amoureux à Miami. Nous trouvons une offre
avantageuse à l’agence de voyages Liberty qui combine l’avion et l’hôtel, et nous nous retrouvons
au Ritz, un de ces hôtels du style Art Deco qui ont fait la gloire de Miami. Il fait très beau, il n’y a pas
grand monde, les petits déjeuners de l’hôtel sont excellents, et nous prenons tous nos repas chez le
cubain de l’autre côté de la rue. C’est parfait !
Du 22 octobre au 2 novembre, Lilian part rejoindre Leo et Irene pour une dizaine de jours en Israël.
Je ne peux pas y aller à cause de mon travail, et c’est mieux comme ça. Ils peuvent parler russe
toute la journée sans se préoccuper de moi, et s’imbiber un peu de leur culture juive qu’ils
connaissent si mal à cause de l’endoctrinement de la culture soviétique qu’ils ont subi en
grandissant à Riga.
Nous décidons d’organiser le réveillon du nouvel an chez nous pour une quarantaine de personnes.
C’est beaucoup de travail mais le résultat est merveilleux et ... très new-yorkais puisque nous
sommes un mélange de cultures. Il y a des Français, des Russes, des Lettons, des Lituaniens, un
Allemand ... et quelques Américains de naissance. Mon ami Daniel Monneaux a fait tous les
préparatifs qu’il a amenés de son restaurant, et ma baignoire est remplie de bouteilles de
champagne dans de la glace. L’année 1994 commence merveilleusement bien.
Le 4 mars 1995, Manu (le fils de Loïc) arrive à New York. Il doit passer quelques jours avec nous
avant de prendre un bus pour la Nouvelle Orléans. Il a simplement oublié de nous dire qu’il vient
avec Geoffrey, un copain de la rue des Abbesses. Lilian a du mal à accepter, Manu nous dit qu’il
pensait que nous avions compris, et le pauvre Geoffrey flippe et prend ses affaires pour aller
chercher un hôtel. Nous finissons par les laisser camper dans le salon, mais Manu et Geoffrey
finissent par s’engueuler et Geoffrey va coucher dans un hôtel pour sa dernière nuit à New York.
Nous accompagnons Manu à la gare routière de Port Authority, et Geoffrey est dans la queue. Ils
font la paix et partent ensemble.
320
L’un des buts de leur voyage est de collecter des disques d’occasion pour un magasin de disques
que Manu a ouvert avec Loïc à Paris. Lorsque je parle à Loïc au téléphone pour lui expliquer ce qui
s’est passé, il tombe des nues et ne comprend pas ce qui se passe dans la tête de Manu.
J’en profite pour expliquer à Loïc que ce n’est peut-être pas le moment d’avoir un magasin de
disques alors qu’ils sont en train d’être si rapidement remplacés par les CD. De plus, la technologie
de l’internet est en train de développer les téléchargements rapides qui installeront directement des
fichiers musicaux dans les ordinateurs. Il n’a pas prêté attention à cette innovation et n’est pas
particulièrement intéressé à apprendre à se servir de l’informatique. Tout comme mon père, il n’aura
jamais d’ordinateur ni d’internet jusqu’à la fin de sa vie.
J’essaie de lui expliquer que le 19ème siècle est mort, que le 20ème n’en a plus pour longtemps, et
qu’il faut s’adapter à son temps. Mais Loïc a sa manière de voir. Lui et Manu ont ouvert leur magasin
le 12 décembre 1994 et, entre leur manque du sens des affaires et le refus de s’adapter au monde
qui évolue, ils sont obligés de fermer la boutique en peu de temps en 1995.
Le 28 avril, je reçois une invitation de Roman Iwasiwka (ex Volcanos, ex Surgery) pour une
exposition de culture ukrainienne que Sergei Zholobetsky organise au Lincoln Center. J’y retrouve
tous mes anciens amis ukrainiens - et même Tony Machine (le batteur de David Johanssen) avec
qui je travaille parfois dans des films. Je suis très impressionné par ce que Serge a monté.
Après la dissolution du groupe Surgery, Serge s’est enrichi rapidement en vendant du matériel
médical à des gens du 3ème âge couverts par la Sécurité Sociale américaine. Il s’est acheté un
hôtel à Kiev, sa ville d’origine, et produit le film “High Strung” à Hollywood avec Jim Carey, un nouvel
acteur inconnu. La musique du film est composée par Vladimir Horunzhy qui nous avait aidés à
produire le 45 tours pour la restauration de la Statue de la Liberté.
Nous avions appris - sans savoir si c’était vrai - que Serge avait quitté New York pour vivre à
Woodstock puis en Ukraine. Pour une raison assez incompréhensible, il s’était fait moine et avait
joint une communauté religieuse grecque qui vit en haut des tours naturelles où l’on ne peut arriver
que lorsqu’on est assis dans des grands paniers hissés par cordes.
Mais le Président de la Russie, Vladimir Poutine, exprime le désir de visiter cette communauté
religieuse, et l’on doit vérifier l’état civil de tous les moines. Serge est arrêté car un mandat d’Interpol
le recherchait depuis longtemps pour fraude fiscale aux États Unis et pour fuite à l’étranger.
Apparemment, Serge avait monté une escroquerie pour soutirer 11 million de dollars à la Sécurité
Sociale (Medicare) en matériel d’assistance médicale pour les gens âgés. Ces pigeons principalement des Russes qui ne pouvaient même pas lire l’anglais - signaient le formulaire, et
Zholobetsky encaissait le remboursement des frais de matériel qu’il n’avait jamais vendu.
Son ami Vladimir Horunzhy tombe des nues lorsqu’il apprend la nouvelle. Serge lui avait donné les
400 000 dollars en 1991 pour financer “High Strung” en lui disant que c’étaient toutes ses
économies, ce qui n’a pas empêché le film d’être un bide.
Le moine Sergei se retrouve donc arrêté et rapatrié aux États-Unis. Un article du Times Herald
Record, journal de Woodstock, explique l’affaire en détail dans un article du 12 décembre 1996. Qui
l’aurait cru quand je buvais avec Serge au succès de la restauration de la Statue de la Liberté dix
ans plus tôt ?
Le mardi 19 août 1997, mon ami Joël Delaine arrive finalement à se suicider. Il avait essayé
plusieurs fois sans succès. Né en Martinique, Joël était un homme très gentil. Il était comptable et
avait travaillé pour les disques Celluloïd de Jean Karakos, et pour la société de vins français de
Monsieur Touton. Il a des problèmes d’argent dont il n’arrive pas à sortir et se jette de sa fenêtre. Il
meurt à l’hôpital sans se réveiller. C’est le 4ème Français que je connais qui se suicide depuis mon
arrivée à New York. Les autres se sont pendus. New York n’est pas fait pour tout le monde.
321
Avec Joël Delaine en août 1995
Je vois beaucoup de gens venir, essayer, n’arriver à rien, et rentrer en France. D’autres n’y arrivent
pas non plus, mais ils restent quand même en faisant n’importe quoi pour survivre. Au bout de
plusieurs années, ils vieillissent sans argent et sans couverture sociale ou médicale. Personne ne
les attend en France, ils vivent dans la médiocrité, et la dépression s’installe.
Il y a aussi ceux qui viennent avec des contrats temporaires pour le gouvernement, ainsi que pour
des banques ou autres entreprises privées. Ils y prennent goût et ne veulent plus rentrer. Ils font des
pieds et des mains pour que leur contrat soit renouvelé. Ils arrivent parfois à rester très longtemps,
mais l’échéance finit toujours par arriver. L’un d’eux s’est pendu plutôt que de rentrer comme les
autres.
Un cas tristement célèbre est celui des contrebandiers. Edmond Taillet, un artiste et animateur de
programmes télévisés de l’ORTF, faisait partie de la “French Connection” du trafic d’héroïne entre la
France et New York. L’arrestation de Jacques Angelvin le 21 janvier 1962 met fin à l’opération.
Edmond est arrêté, coopère avec la police, et fait un an dans un pénitencier fédéral.
Après sa remise en liberté, Edmond reste à New York et fait une petite carrière de chanteur pianiste
dans des bars et restaurants, comme le Hideaway sur la 37ème rue et la 5ème avenue, ainsi que dans
les fêtes françaises traditionnelles du consulat et pour les opérations commerciales comme la
promotion annuelle du Beaujolais Nouveau. Tout le monde le connaît sous son nouveau nom
d’artiste, Stéphane Donnet, et la nouvelle communauté française ne sait pas qui il est vraiment –
jusqu’au jour où un ancien le balance sur la place publique. Edmond rentre en Europe et meurt dans
l’oubli général.
D’un côté plus positif, il y a ceux qui réussissent. Les Français sont naturellement enclins à faire
carrière dans l’alimentation et le vin, et c’est là qu’on les trouve plus particulièrement - comme JeanPaul Picot (La Bonne Soupe), et Jean-Pierre Touchard (Les Sans Culottes, et le Tout Va Bien), qui
ont su investir dans l’immobilier et sont maintenant propriétaires des immeubles où leurs
établissements opèrent. Jean-Jacques Bernat (Provence en Boîte) suit leur exemple (et est même
décoré de l’Ordre du Mérite Agricole en 2011), et mon amie Marie-Odile Bérard qui a ouvert un, puis
plusieurs magasins de chaussures pour la marque Arche.
Jean-Jacques et Leslie Bernat à Brooklyn en août 2008
322
Certains ont ouvert des affaires complètement différentes comme Joël Nommick avec son magasin
“Joel Name, Optique de Paris” qu’il gère à SoHo depuis une trentaine d’années, et Pierre Alexandre
et sa société d’informations financières, “En direct de Wall Street”, dont les rapports quotidiens se
trouvent sur les sites internet des médias français et dont le livre sur le candidat américain aux
élections présidentielles “John F. Kerry, l’homme qui veut arrêter Bush” est publié aux éditions Anne
Carrière en 2004.
Pierre Alexandre chez lui en août 2008 ... et Joël Nommick en août 2004
Il y a aussi ceux et celles qui ont monté des affaires de production, traitement, et distribution de
produits alimentaires en partant de rien - comme Ariane Daguin qui a monté la société D’Artagnan à
la force du poignet.
Jacques Pépin s’est servi de la télévision comme tremplin pour la célébrité en étant le premier chef
français à donner un visage public à la renommée de l’excellence culinaire française sur l’ensemble
du territoire.
Certains Français arrivent à se faire une place en tant qu’artistes et vivent de leur art, même si la
notoriété leur échappe encore. Michel Plumail est un ami de Loïc qui est passé des rues de
Montmartre à celles de New York, et que Patrick Kurtkowiak m’a présenté lorsqu’il est venu
enregistrer ses chansons avec moi en octobre 1981.
Michel est orfèvre et loue un espace avec des Brésiliens sur la 5 ème rue près de Cooper Square. Il
vend ses bijoux en or, argent, et autres métaux précieux sur les marchés des rues de New York et
de Miami suivant la saison. Son épouse du Belize le suit avec leur enfant dans leur camionnette, et
ils vivent en complète liberté – un peu à l’ancienne, et très moderne à la fois.
À la fin de leur journée de travail dans leur magasin/atelier, Michel, Luis, et d’autres Brésiliens
sortent leurs tambours et jouent des rythmes de samba pour célébrer leur joie de vivre. Le lundi soir,
ils se réunissent dans la serre de Terrestris au pied du Queensborough Bridge, et s’en donnent à
cœur joie au milieu des arbres sous leur toit de verre qui leur offre une vue imprenable sur la nuit
new-yorkaise.
Béatrice Coron est une femme que j’admire beaucoup. Cette artiste illustre des histoires en papier
découpé – un art ancien particulièrement pratiqué dans la Chine traditionnelle où elle a accompagné
beaucoup de groupes de touristes car elle connaît bien le pays et parle couramment chinois.
Je la rencontre en avril 1988 lorsqu’elle passe au bureau d’Antenne 2 pour présenter son travail
durant l’un de mes derniers jours de travail dans ce bureau. Nous nous revoyons, devenons amis, et
dînons parfois ensemble avec son mari Warren et Lilian.
Béatrice est à la fois créatrice et entreprenante. Elle organise constamment des expositions aux
États-Unis et en Europe, et est très appréciée par le Metropolitan Transit Authority, ou MTA (la
RATP new-yorkaise), qui l’invite à décorer la station de Burke Avenue dans le Bronx avec 5
panneaux de vitraux magnifiques, et place une de ses affiches artistiques dans des milliers de
wagons du métro.
323
L’art de Béatrice Coron dans le métro new-yorkais : vitraux sur un quai dans le Bronx,
et l’affiche “All Around Town” dans les wagons de métro
Béatrice crée aussi des livrets d’histoires courtes, des cartes postales, et des cartes de Noël qu’elle
envoie régulièrement à ses amis.
Ces anciens se sont fait une place, et j’entends parfois dire que c’était plus facile avant les
changements causés par les séquelles du 11 septembre 2001. Floanne est la preuve que ceci n’est
pas forcément vrai. Arrivée ici avant d’avoir 20 ans, elle fait des tâches ingrates pour survivre - tout
en développant ses talents de danseuse, actrice, chanteuse, et productrice indépendante. Après
avoir méticuleusement étudié les conditions requises pour obtenir son visa permanent, elle ouvre un
dossier qu’elle remplit petit à petit et fait sa demande au gouvernement. Cette demande est
acceptée, et elle a maintenant sa carte verte – comme quoi tout est possible si on veut bien se
donner la peine de comprendre ce qu’on attend de nous et de travailler au sein de la machine.
Floanne en 2011
L’exemple le plus célèbre est probablement celui du funambule Philippe Petit que tout le monde
connaît pour avoir traversé sur un câble l’espace qui séparait les deux tours du World Trade Center
le 7 août 1974. Lorsque je le rencontre le 14 mai 1996, il habite dans la Cathédrale de Saint John
Divine sur Amsterdam Avenue et la 110ème rue. Philippe marche parfois sur un câble monté dans le
jardin de la cathédrale afin de les aider à lever des fonds pour la continuation de sa construction.
En remerciement, l’évêque nomme Philippe “Artiste en résidence”. Il vit dans un appartement au 1er
étage de la nef et, pour y accéder, il faut monter un escalier étroit en colimaçon. Le silence qui y
règne le soir est impressionnant. Philippe me montre comment il prépare ses projets de prochaines
grandes traversées qu’il espère faire au-dessus du Grand Canyon et du port de Melbourne. Il
déménagera par la suite près de Woodstock et obtiendra la reconnaissance de “l’establishment”
quand le documentaire à son sujet, “Man On A Wire” (“Un homme sur un câble”), gagne un oscar en
2009 et qu’il pose en équilibre la statuette sur son menton devant le monde entier.
Mes amis français sont des immigrants comme moi. Ceux qui viennent en mission commerciale ou
gouvernementale n’ont pas du tout les mêmes intérêts que nous, et je n’ai pas grand-chose en
commun avec eux. J’ai pu observer maintes fois le cycle par lequel ces gens passent.
Ils arrivent en conquérants avec un contrat de deux ans, et critiquent New York qu’ils ne connaissent
pas encore parce que c’est trop grand, trop bruyant, et trop sale. Il faut tout faire pour eux car ils se
prennent pour le nombril de la société. Ils ne se rendent pas compte que les privilèges dont ils
bénéficient ne sont pas donnés à tout le monde, et ils les prennent comme un dû.
324
Les deux ans passent vite et ils demandent une rallonge de contrat pour un an - généralement sous
le prétexte que leurs enfants ont des examens et qu’ils ne peuvent être séparés de leur école à ce
moment fragile de leur vie.
Ils finissent par être obligés d’envisager leur retour en France qui devrait logiquement se solder par
un succès s’ils savent se servir de leur séjour à New York comme d’un tremplin. Ils rêvent de postes
de PDG ou d’autres postes de responsabilité qui augmenteront leurs salaires, et font de la “politique”
au téléphone jour et nuit. Si leurs ambitions se concrétisent, la famille peut faire ses bagages, et “au
revoir” New York. Si la récompense se fait attendre, ils demandent une autre rallonge pour une
quatrième année. Celle-ci n’est pas aussi facile à obtenir car leurs successeurs potentiels frétillent
en France à l’idée de pouvoir venir les remplacer pour diriger le bureau de New York.
Généralement, cette 4ème année est la dernière. Les enfants ne veulent pas rentrer car ils se sont
américanisés durant leurs quatre années à New York - surtout si ce sont des adolescents avec des
amis d’enfer. Les parents sont alors tiraillés par des forces qui les dépassent, et ils se remettent à
critiquer New York : c’est trop grand, trop bruyant, trop sale ... et pas bon pour élever des gosses.
Ils rentrent en France amers. Leurs privilèges disparaissent, et ils sont obligés de redevenir des
gens normaux. Et ça, c’est dur !
Quant à nous, nous voyons les nouveaux arriver et, plus ça change, plus c’est la même chose.
Certains de ceux qui restent envers et contre tout finissent par devenir clochards. Ils dorment sur les
bancs publics des parcs ou dans des magasins ouverts 24 heures sur 24. D’autres subsistent en
dépendant de la générosité d’amis qu’ils finissent par pomper plus que de raison. On les appelle les
clochards de luxe. Les pires, ce sont ceux qui déclinent lentement à cause de la drogue. Ils perdent
tout et n’ont aucune chance de pouvoir se refaire.
D’autres refusent de rentrer en France parce que leur retour serait un aveu d’échec. Ils sont tristes à
voir car ils préfèrent vivre dans la médiocrité, si ce n’est la pauvreté, plutôt que de réapparaître au
bas de l’échelle aux yeux de leurs familles et anciens amis.
J’aurais pu être l’un d’eux et j’avoue que je ne sais pas ce que je serais devenu si j’avais été obligé
de rentrer en France dans des conditions de faillite après l’âge de 40 ans.
Je sais ce que je serais devenu si j’étais resté, et ma vie aurait été plutôt confortable. Comme ma
sœur Elisabeth, j’aurais passé mes examens de doctorat et serais devenu professeur probablement à Nanterre. J’aurais continué les cours que je donnais dans les entreprises privées
comme les Galeries Lafayette, et que j’étais sur le point de donner au Printemps et à Transcar.
Je serais donc maintenant à la retraite comme mon ami Patrick Kurtkowiak qui s’est complètement
investi dans l’enseignement après avoir tourné le dos au milieu de la musique quand il s’est rendu
compte qu’elle ne lui rendait pas ce qu’il y mettait.
Est-ce que je regrette d’être passé à côté de cette vie confortable et douillette ?
Pas particulièrement. Non pas parce que je m’en sors mieux ici, mais tout simplement parce que je
ne peux pas me lamenter sur l’inconnu, sur ce que j’aurais pu devenir. Par ailleurs, j’adore ma vie
adulte à New York. Je suis désolé pour ceux à qui elle ne sourit pas et qui ont même préféré en
mourir, mais je suis content de l’individu que je suis devenu et de ce que j’y fais. J’ai mes moments
difficiles comme tout le monde, mais j’ai du mal à m’imaginer vivre ailleurs après avoir passé le plus
clair de ma vie d’adulte ici.
J’ ♥ NY !
325
Le Bicentenaire de L’Union Française
Ma loge maçonnique, L’Union Française N°17, a été instituée le 26 décembre 1797. C’est
l’association française la plus ancienne qui existe sans discontinuité aux États-Unis.
Les membres décident de préparer une série d’évènements spéciaux pour célébrer dignement son
bicentenaire le 17 juin 1997, et je suis nommé Président du Comité du Bicentenaire.
Nous réélisons Léon Depas à la Présidence de L’Union Française pour cette année particulière.
Léon est né en Haïti où il a été directeur de la compagnie pétrolière Shell avant d’immigrer à New
York où il a ouvert un cabinet d’expert comptable dans sa maison du Queens. Grâce à l’aide de
plusieurs membres dévoués, Léon et moi travaillons beaucoup ensemble pour que ce bicentenaire
soit un succès.
Léon et Fernande Depas en 1999
Afin de ne pas nous laisser surprendre par le temps qui passe trop vite, nous commençons à nous
réunir dès le mois de juillet 1995. Il faut avoir des idées d’évènements, et un budget qui va nous
permettre de les réaliser.
Nous nous réunissons toutes les semaines à partir du 6 août 1996 et essayons d’intéresser les
services du Consulat, les sociétés françaises de New York et des États-Unis qui sont membres de la
Chambre de Commerce Franco-Américaine, France-Amérique (l’hebdomadaire de langue française
aux États-Unis), ainsi que tous les autres à qui nous pouvons penser. Mais nous devons nous
rendre à l’évidence : personne ne veut s’associer aux efforts d’une loge de francs-maçons, même si
elle est l’association française historique de New York.
Nous prenons le taureau par les cornes, et ouvrons un “journal” détaillant le programme afin de
vendre des pages publicitaires à ceux qui veulent contribuer en leur nom propre ou au nom de leur
restaurant, boutique, etc. C’est ainsi que nous vendons assez de pages pour financer un excellent
programme.
Je demande à la mairie de New York de déclarer le 17 juin comme journée officielle de L’Union
Française à New York, et nous recevons une Proclamation officielle signée du maire Rudolph
Giuliani.
Le samedi 14 juin, 500 passagers sont invités gratuitement à une croisière dans le port de New York
sur le Queen of Hearts (la Reine de Cœur). Nous embarquons à 19 heures au quai n°13 sur la East
River à 250 mètres au sud de South Street Seaport, descendons pour longer le Centre Financier,
remontons l’Hudson River en passant sous les tours du World Trade Center, nous arrêtons devant
la Statue de la Liberté pour un coucher de soleil exceptionnel, remontons l’East River, faisons demitour sous le Pont de Brooklyn, et revenons à 23 heures à notre point de départ. Le tout avec buffet
chaud et froid, vin et bière à volonté, et musique continue sur la piste de danse. Quelle croisière
mémorable !
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La couverture du programme commémoratif du bicentenaire de L’Union Française N°17,
et la Proclamation du Maire Rudolph Giuliani déclarant le 17 juin 1997
journée officielle de l’UF17 à New York
Le dimanche 15 juin, une célébration œcuménique rassemble plus de deux cents personnes à la
Cathédrale de St. John The Divine située sur Amsterdam Avenue et la 112ème rue. Un service dans
la Chapelle Saint Martin (la Chapelle française) nous permet d’y sceller la dalle souvenir que l’un de
nos membres, Raoul Lametz, a réussi à obtenir de l’un des sculpteurs officiels de la Cathédrale. La
dalle est donc en parfaite harmonie avec les autres pierres de l’édifice.
Raoul Lametz en 1997
Nous nous retrouvons ensuite dans la nef près de l’autel entre les grandes orgues pour un
programme musical approprié interprété par l’organiste officiel de la Cathédrale. Le son en vraie
stéréo à cette place de choix est tout simplement magnifique. Un prêtre catholique, un pasteur
épiscopalien, un rabbin, et un imam partagent avec nous leurs réflexions. La paix religieuse existe à
ce moment précis.
Le 17 juin, a lieu une cérémonie de la Grande Loge, comprenant les officiers principaux de la
Grande Loge de New York sous la direction de notre Grand Maître Earle J. Hino Jr., et ceux de la
Grande Loge Nationale Française sous la direction de leur Grand Maître Claude Charbonniaud.
Plusieurs délégations françaises viennent spécialement à New York pour nos évènements.
Cette cérémonie est ouverte au public, et les gens peuvent voir la fameuse Bible sur laquelle
George Washington a prêté son serment solennel de premier Président des États-Unis. Cette Bible
est utilisée par les nouveaux présidents américains qui en font la demande, et qui peuvent y avoir
accès le jour de leur propre cérémonie d’investiture à Washington.
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Malgré l’absence d’aide de la communauté officielle française de New York, nous célébrons ce
bicentenaire dignement sans pour autant ruiner les maigres ressources financières de la loge.
Le samedi 18 décembre 1999, l’association “The Friends Of ‘76” (“Les Amis de 1776”) commémore
le bicentenaire du décès du Président George Washington au musée maçonnique de DeWitt House
à Tapan près de la ville de New York.
L’Union Française était la première délégation maçonnique à suivre le groupe des Templiers
Maçonniques durant la cérémonie de 1799, ainsi qu’en 1899 pour la célébration du centenaire. Afin
de respecter l’ordre historique, nous sommes placés en tête de la procession de 250 personnes
derrière l’importante délégation de Templiers Maçonniques qui ouvre le chemin.
Ce lien avec le passé historique de L’Union Française m’intéresse, et j’en deviens l’archiviste. Nous
avons acheté des casiers et loué un espace où nous entreposons - dans les meilleures conditions
possibles - les vieux documents que nous avons récupérés d’anciens membres qui les avaient
gardés chez eux, faute d’espace approprié.
J’ai donc personnellement accès à des documents historiques importants d’une partie de la société
française de New York, documents introuvables ailleurs - que ce soit au Consulat, l’Ambassade, ou
les associations culturelles. Les plus anciens de ces documents sont des rapports de 1795 écrits par
le Secrétaire de la Loge francophone qui a précédé L’Union Française. Certains documents sont
signés par des personnalités de l’État de New York des 18 et 19èmes siècles.
Je suis toujours fasciné quand je retourne au précis historique de Victor de Lieuvin, l’historien qui a
minutieusement détaillé les premiers cent ans d’existence de L’Union Française en 1876. Ce qui est
incroyablement intéressant et amusant est de constater que les rapports humains de l’époque sont
exactement les mêmes qu’aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire.
Certaines professions n’existent plus, comme les perruquiers, chapeliers, gantiers et marchands de
chevaux, et certains pays comme la Prusse et le Duché de Bade ont disparu. Mais la nature
humaine n’a pas changé.
Afin de les partager avec les intéressés du monde entier, nous avons numérisé tous ces documents
et les avons mis à la disposition du public dans nos Archives du site internet
www.unionfrancaise.org.
Je suis content d’être un maillon de cette chaîne historique qui connaît sa place et respecte ses
origines.
Victor de Lieuvin en 1876
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1998 – 2001
Saint Martin
Le 11 février, je fais de la figuration dans le film “Martial Law” (“La Loi Martiale”) qui sera rebaptisé
“The Siege” (“Le Siège”). Bruce Willis et Denzel Washington sont les deux acteurs principaux. Je
porte l’uniforme d’un officier de la Marine, et je suis assis derrière Bruce Willis pour une réunion
dans une salle de la Maison Blanche.
Le deuxième assistant du réalisateur me demande de rester sur le siège de Bruce Willis pendant
que l’éclairage est réglé, et de mettre le chapeau blanc de mon uniforme sur un siège derrière moi.
Après le réglage de l’éclairage, je me retourne pour prendre mon chapeau sans savoir qu’une
plateforme mobile vient d’être placée derrière moi pour la caméra.
Je ne sens rien, mais je me cogne la tête sur le coin de la plateforme métallique et commence
instantanément à saigner à flot. Je vois mon sang tomber à grosses gouttes sur les plaques de
carton blanc qui recouvrent le sol de marbre, et je me dis qu’il a jolie couleur. La styliste se précipite
vers moi en m’implorant de ne pas tacher de sang son joli uniforme, et un assistant arrive en courant
avec des serviettes de papier qu’il me colle sur la tête.
Je n’ai pas mal, c’est juste une coupure. Comme le recommande la feuille de marche du bureau de
production, l’assistant m’emmène en voiture du Bronx Community College - où nous tournons - à
l’Hôpital du Bronx Lebanon. Ce petit hôpital est plein. Il n’y a même plus de place pour mettre des
civières dans les couloirs.
Pendant que l’assistant cherche un médecin, je m’assois dans la salle d’attente et regarde le
programme de Jerry Springer à la télé. Jerry invite dans son studio des gens qui se haïssent et qui
finissent par se battre sur le plateau. Une pub interrompt le programme pour donner le numéro de
téléphone d’un service d’avocats spécialisés dans les cas d’accident du travail. C’est exactement ce
qu’il me faut. J’appelle et laisse mes coordonnées.
L’assistant revient, et un médecin me voit dans son cabinet. Il emprunte une chaise à une collègue
car les chaises sont rares, me fait une piqûre contre le tétanos, et me coud un joli petit nœud de fil
noir sur la tête.
L’assistant me ramène sur le plateau, je reprends ma place, et le tournage continue. Quand je vois
le film, je suis flou en arrière plan et il est impossible de voir mon joli petit nœud de fil noir sur la tête.
Je décroche un contrat avec CED pour une pub de Motorola qui est tournée dans Central Park les
14, 15 et 21 avril 1998. J’apparais dans plusieurs petites scènes, mais l’essentiel consiste à pousser
une poussette d’enfant avec mon “épouse” sur le pont situé au-dessus de l’étendue d’eau devant le
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Boat House. Lorsque nous passons, un groupe de pigeons s’envolent. Ces pigeons sont retenus
dans une boîte et, quand on l’ouvre, ils s’envolent pour retourner chez eux dans le Queens.
Nous n’avons que 3 prises possibles à cause des pigeons, mais tout se passe très bien. La pluie
s’arrête, le soleil apparaît, je pousse la poussette, mon épouse sourit, les pigeons s’envolent, le
réalisateur est content, et je rentre chez moi. La campagne n’a malheureusement pas l’impact que le
client voulait, et la pub ne passe pas aussi souvent que je l’espérais, mais c’est mieux que rien.
L’un des petits avantages est que je peux acheter le costume et la chemise du tournage à un prix
dérisoire. Lorsque je les montre à Lilian, elle fait la fine bouche, en me disant que ça fait très mafia
et que ce style ne me va pas du tout.
Je suis envoyé à une audition pour ce que je pense être une campagne publicitaire photo où j’ai
besoin d’avoir un look mafia. Au moins, le costume tombe à pic. Je me présente et, Heiko Richard,
l’assistant allemand sur le plateau, me dit qu’il veut me prendre en vidéo. Il se trouve que Heiko
travaille pour le réalisateur et qu’il est venu à New York pour faire le casting, non pas pour des
photos mais pour plusieurs pubs qui passeront à la télé en Allemagne. Ces pubs sont pour la
maison de café Gala, le contrat est SAG, et la production se fait sur un yacht à Saint Martin.
Il adore mon costume-cravate rétro, nous parlons de choses et d’autres, et je rentre chez moi en
essayant de tout oublier pour que ça ne me monte pas à la tête. Je reçois deux jours plus tard un
appel de CED qui me dit que j’ai décroché un des rôles de la production allemande Jo! Schmid, et
que je pars le 26 avril à Saint Martin pour trois jours.
Avant de partir, je dois me faire faire des empreintes dentaires pour une prothèse qu’on va fabriquer
pour la pub d’un produit de nettoyage de prothèses dentaires qui va passer au Canada. Il me faut
donc des prothèses que je peux retirer et mettre dans un verre. La prothèse sera prête à mon retour
de Saint Martin quand j’irai tourner cette pub à Philadelphie. Il se trouve que le dentiste qui prend les
empreintes est le père d’une directrice de casting que je connais bien. Le monde est petit.
En attendant le vol pour St. Marteen, je rencontre à l’aéroport un autre acteur de CED, Sean Patrick
Reilly, avec qui je viens d’assister à la projection de “Man Of The Century” où nous avons tous les
deux un rôle. J’y joue un Maître d’hôtel qui sort d’un sarcophage pour accueillir le héros et sa petite
amie dans le club où je travaille. La scène est courte mais drôle, et j’avais aimé travailler sur ce
tournage.
Sean est un type sympa avec qui je m’entends bien et nous voyageons ensemble dans l’avion pour
St. Marteen. De St. Marteen, une camionnette nous emmène à Saint-Martin à l’Hôtel Beach Plaza
qui est situé sur la baie où nous devons prendre une navette pour le yacht du tournage. Le Princess
Tanya est le plus gros bateau que les Allemands ont réussi à trouver dans les Caraïbes avec jet
skis, hélicoptère, etc.
Le travail est complètement improvisé. Je me retrouve avec une très jolie femme sur le pont ou dans
une cabine, et nous disons nos dialogues froidement. Le réalisateur me fait dire ceux de la femme et
vice versa. C’est un travail amusant, relax et, quand nous ne travaillons pas sur le bateau, le chef
français nous prépare des plats exquis à la demande. Le soir, au coucher