Des vestiges - ArchéoGéographie

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Des vestiges - ArchéoGéographie
Des vestiges
Laurent Olivier
Mémoire présenté sous la direction du Professeur Sander van der Leeuw
pour l’obtention de l’Habilitation à diriger des Recherches (HDR)
Paris, université de Paris I, juin 2004
1
Illustration de couverture : Barthélémy de Glanville, Animaux et pots sortant du sol. Tiré du Livre des
Propriétés des Choses (1485).
2
Remerciements
Ce mémoire n’aurait jamais pu être mené à son terme sans l’aide déterminante des
personnes suivantes, auxquelles j’exprime ma totale reconnaissance :
-
Sander van der Leeuw, Professeur d’archéologie à l’Université de Paris I, qui, après
avoir dirigé mon Ph.D d’Archéologie à l’Université de Cambridge (GrandeBretagne) m’a incité à préparer ce mémoire d’Habilitation à diriger des recherches.
-
Jean-Paul Guillaumet, Professeur d’archéologie à l’Université de Bourgogne
(Dijon), qui m’a encouragé à m’engager dans la rédaction de ce mémoire.
D’autres personnes, plus éloignées de la rédaction de ce travail, ont exercé néanmoins une
influence essentielle sur son orientation. Aussi, je voudrais remercier tout particulièrement :
-
Geoff Bailey, Professeur d’archéologie à l’Université de Newcastle (GrandeBretagne), dont le travail pionnier sur les échelles du temps m’a encouragé à
approfondir mon approche de la question des durées du passé.
-
Gérard Chouquer, Directeur de Recherches au CNRS (Nanterre), dont le travail
fondamental sur les dynamiques de l’archéologie du paysage m’a poussé à explorer
la question de la mémoire archéologique.
-
Anick Coudart, Directrice de Recherches au CNRS (Nanterre), dont l’intelligence de
la culture matérielle m’a soutenu dans mes premiers pas hors des domaines
conventionnels de l’archéologie.
-
Joseph Tainter, Chercheur au National Forest Research Center d’Albuquerque
(U.S.A.), dont j’admire depuis toujours le travail sur les dynamiques économiques et
sociales à l’œuvre dans le passé, et qui m’a guidé dans mon approche des vestiges
archéologiques.
-
Et Bruno Wirtz, Maître de Conférences à l’Université de Bretagne occidentale
(Brest), dont la connaissance subtile de la mathématisation du temps a guidé ma
réflexion sur le temps archéologique.
Ce travail est dédié à Jean-Paul Bertaux, ancien Ingénieur au Service d’Archéologie de
Lorraine, qui, le premier, m’a donné accès à la pratique de l’archéologie. Il est pour moi « le
premier homme » qui m’a permis d’accéder au savoir archéologique. Sans lui, je n’aurais
jamais su ce qu’est l’acte de fouiller ni ce sur quoi il peut ouvrir.
Les uns et les autres, ils ont guidé à leur manière mon cheminement jusqu’ici, souvent
d’ailleurs à leur insu : certains d’entre eux seront sans doute surpris des directions vers
lesquelles ma réflexion s’est dirigée. Ma femme et mes deux fils ont fait grandir un autre moimême, auquel sont venues lentement les idées développées dans ce mémoire. J’offre ce texte
à Anne, Rémi et Martin.
3
Introduction
4
Introduction
La nature vraie
Alors qu’il était déjà un vieil homme, le grand peintre japonais Hokusaï a dit: « Vers
l’âge de cinquante ans, j’avais réalisé une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit
avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est vers l’âge de
soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie… Quand j’aurai
cent dix ans, tout chez moi, soit un point, soit une ligne, sera vivant. »
Evidemment, je ne suis pas Hokusaï et il me reste presque encore trente ans avant
d’atteindre l’âge auquel le grand maître a, selon lui, commencé seulement à produire des
images intéressantes. Mais je sais maintenant que tout ce que j’ai fait jusqu’ici ne vaut, en soi,
effectivement pas la peine d’être compté, dans la mesure où j’entrevois – en réalité très loin
de ce que je suis et du stade où je me trouve actuellement – la possibilité de se représenter
approximativement la conformation de ce qu’Hokusaï appelle la « nature vraie ».
La nature vraie : ce que je comprends aujourd’hui des paroles d’Hokusaï est que la
connaissance du monde vivant dont procèdent les vestiges du passé est non seulement
nécessairement incomplète car inéluctablement hors de notre atteinte, mais surtout qu’elle
n’en est pas autre chose que l’expérience. Connaître la « nature vraie », c’est, au delà d’en
comprendre grossièrement la façon dont elle s’organise et se déploie dans les formes et les
trajectoires qu’elle prend, la capacité de produire soi-même quelque chose de vivant. Pour un
peintre, c’est la faculté de capter, dans la fraction de seconde où la main déploie la couleur
liquide sur le support, quelque chose de l’énergie, de la vitesse et de la direction qui dirigent
la croissance et l’épanouissement des formes vivantes, qu’elles soient animales, végétales ou
minérales. La nature vraie c’est la nature vivante. Il nous est difficile de nous représenter ce
que cela pourrait signifier pour nous autres archéologues, qui pensons travailler sur un
matériau mort, car ayant cessé depuis longtemps de fonctionner. Pourtant, celui qui a tenté le
plus obstinément de se rapprocher de cette limite est André Leroi-Gourhan. C’est lui qui nous
a fait prendre conscience que notre identité d’archéologue prend sa dimension fondamentale
dans l’acte de fouiller et non pas dans celui de discourir sur les objets anciens extraits de la
terre, comme le laisse entendre la pratique conventionnelle de la discipline, héritée de la très
ancienne tradition des Antiquaires de l’âge classique. C’est lui qui a essayé d’atteindre au plus
près, par l’acte de mise au jour que constitue la fouille, l’évocation de la vie dont la mémoire
est enregistrée dans ce que nous appelons les vestiges archéologiques1. Alors que le peintre
ajoute de la matière sur un support qui va constituer une image, l’archéologue en enlève.
Notre art – puisqu’il s’agit bien de cela – réside dans ce travail de dépouillement de la matière
constituée par les sédiments qui enveloppent, qui comblent et qui écrasent la mémoire du
passé enregistrée dans les vestiges2 ; notre identité est dans l’exposition de la matérialité de
cette mémoire, qui se défait sitôt qu’on la touche. Parce qu’en réalité toute mémoire est
1
Le chapitre de son livre publié à la fin de sa vie dans lequel Leroi-Gourhan évoque l’invention des méthodes de
fouille “ microtopographiques ” développées à Pincevent est justement intitulé Reconstituer la vie (LEROIGOURHAN, 1983 : 234-255).
2
Le sculpteur italien Guiseppe Penone dit aussi : « Faire ressortir la forme de la mémoire est sculpture ».
5
accumulation, nous devons trancher, sectionner, amputer dans cette matière qui est faite toute
entière du passé pour en produire une image visible et compréhensible. Notre savoir
d’archéologue se trouve dans la maîtrise de cette pratique, qui nous est en réalité inaccessible.
Le reste est après tout accessoire. Leroi-Gourhan nous enseigne que le lieu à partir duquel la
pratique archéologique produit du sens ou de la connaissance, c’est ici même, au présent, et
non pas dans un ailleurs fictif, un passé lointain que nous contribuerions à recomposer.
Chemins et détours
Je me trouve aujourd’hui à un moment où il m’est nécessaire de rassembler ce que je
suis parvenu à accumuler, où je dois déterminer ce qui me mobilise et exposer ce que j’ai à
transmettre. C’est l’objet de l’exercice d’un travail d’habilitation, que j’avais pensé à l’origine
cantonner strictement aux problèmes spécifiques de l’archéologie de l’âge du Fer – c’est-àdire au domaine que je pratique – mais qui n’a cessé de m’entraîner ailleurs, au delà des
marges. Pour rendre compte de ce que j’ai appris par moi-même, je n’ai pas pu faire
autrement que de commencer par en raconter une histoire, tant il est évident que ce qui
m’intéresse aujourd’hui s’est constitué progressivement à la suite de rencontres avec des gens
dont la compagnie m’a plu, au hasard d’opportunités qui se sont présentées et dont j’ai saisi
certaines, ou encore dans des épreuves particulières qui m’ont affecté. « Sortir de la sujétion
des précepteurs pour chercher la science qui se trouve en soi-même ou dans le grand livre du
monde : ... voyager, voir des cours et des armées, fréquenter des gens de diverses humeurs et
conditions, recueillir diverses expériences, s’éprouver soi-même dans les rencontres que
propose la fortune3 » ; c’est ainsi que Descartes identifie les conditions qui l’ont conduit à
élaborer son Discours de la Méthode. La méthode – nous dirions dans notre jargon actuel : la
démarche méthodologique, le projet épistémologique – ça n’est rien d’autre que le chemin
qu’on a parcouru, soi-même, pour parvenir là où on se trouve, maintenant, et dont on retrace
l’itinéraire après qu’on l’ait parcouru. A tout moment, en me liant avec d’autres personnes ou
en m’engageant dans d’autres projets, je serais allé vers des domaines sans doute très
différents ; je me serais certainement tourné vers d’autres sujets, j’aurais abordé d’autres
questions, j’aurais expérimenté d’autres outils. Ce que je fais aujourd’hui est l’aboutissement
provisoire de ce chemin incertain, qui aurait pu prendre de nombreuses autres routes.
Raconter cette histoire, c’est en révéler la contingence. C’est aussi tenter d’en trouver ce qui
en a produit la continuation, à chaque moment où s’ouvraient d’autres voies que celles que
j’ai finalement prises. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que le sens de notre travail nous
soit toujours clairement visible, dans la mesure où celui-ci est d’abord le résultat de l’histoire
qui le travaille dans la durée. Je veux dire que les questions qui me préoccupent aujourd’hui,
comme en particulier celles qui touchent au temps et à la mémoire, ont mis plus de vingt ans à
cheminer inarticulées avant de commencer à émerger et à se structurer ; c’est-à-dire à ce que
je sois en mesure de les formuler aujourd’hui.
Et pourtant… ce vers quoi je n’ai pas cessé d’aller, d’abord sans le savoir puis
maintenant de manière délibérée, c’est la question de savoir comment l’archéologie –
j’entends par cela la matérialité des vestiges du passé – peut être appréhendée comme un objet
3
DESCARTES R. (1966) – Discours de la méthode. Paris, éditions S. de Sacy, p. 410. Le contexte de la citation
est le suivant : “ (…) sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement
l’étude des lettres. Et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle se pourrait trouver en moimême, ou bien dans le livre du monde, j’employais le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des
armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver
moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait (…) ”.
6
de connaissance, en lui-même. Que peut-on savoir du passé, depuis ce qu’il en reste ? L’une
des façons les plus communément admises de concevoir le savoir est d’en faire une érudition,
de l’assimiler à la somme des connaissances accumulées sur les divers aspects dont traite la
recherche. Chercher, publier, transmettre ; cela équivaudrait alors à maîtriser cette masse de
données foisonnantes qui nourrit l’archéologie, à l’augmenter et à la professer. Ce savoir là ne
m’intéresse pas en tant que tel, car il est fondé sur une approche superficielle de l’objet de
connaissance qu’est l’archéologie. L’objet de la connaissance archéologique est en effet luimême matière à questionnement, car nous ne savons pas exactement ce qu’il signifie. Je veux
parler ici non pas tant des périodes du passé en elles-mêmes, que des vestiges qui en
proviennent et auxquels nous avons affaire : des fragments de poterie, des ossements, des
débris d’objets, des charbons de bois, des fosses ou des fossés, des couches de sédiment….
Ces restes sont des fossiles, dans lesquels s’est enregistrée une information qui sera
malheureusement toujours incomplète et déformée. C’est ainsi : les vestiges archéologiques
ne sont pas ce qui serait intercalé entre un passé nécessairement fixe – puisqu’il a eu lieu et
qu’il est révolu – et nous qui n’aurions qu’à les lire correctement pour reconstituer ces
périodes disparues telles qu’elles étaient matériellement, ou à peu près. Les vestiges
archéologiques sont tout ce qui reste du passé ; c’est-à-dire que le passé n’est plus autre chose
qu’eux : des résidus. Bien qu’enfouis, bien que constitués à l’origine dans des temps anciens,
ces restes ont survécu. Ils sont ici et maintenant. Surtout, ils sont avec nous ; en d’autres
termes, ils ne sont pas séparés de nous comme des vestiges anciens et lointains, mais ils
constituent la matière même de ce qui nous entoure, de ce qui est notre présent. A ce titre
l’archéologie, comme pratique d’étude, est fondamentalement intéressée par tout ce qui
constitue matériellement le présent – ou, si l’on préfère, tout qui est matériellement enregistré
dedans – depuis les vestiges les plus anciens jusqu’aux traces les plus récentes, et pourrait-on
dire les plus actuelles. Aussi, comme objet de connaissance, l’archéologie n’est pas, à
proprement parler, concernée spécifiquement par le passé. Son objet est déterminé par ce qui,
de nous autres humains, s’enregistre dans la matière, que le temps travaille et transforme, et
qui s’incorpore dans notre présent. Ce n’est pas du tout la même chose et c’est d’abord ce
matériau archéologique qu’il nous faut saisir, dans sa spécificité. C’est nous qui lui donnons
sens, et non le passé disparu que nous n’avons pas connu et que nous ne connaîtrons jamais.
Cet objet de connaissance est un objet fuyant, qui se dérobe aussitôt qu’on croit s’en
approcher, car le passé n’est pas une entité fixe dans le passé. Il ne l’est pas, parce que c’est
nous qui, en réalité, sommes pris entre le passé que nous aimerions atteindre et les vestiges
qui en subsistent.
Ce que j’ai appris
Pour être en mesure de transmettre, il est nécessaire de savoir, ou plus exactement de se
représenter, ce qu’il est possible de connaître. Il y a ici un autre enseignement à tirer des
paroles d’Hokusaï, quelque chose qui choque notre perception essentialiste du savoir : la
connaissance n’est rien d’autre que l’expérience d’un objet de connaissance. Tout savoir est
essentiellement un cheminement, à la fois personnel, car unique, et universel, car inévitable.
Reconstituer les étapes de ce cheminement, tenter de remonter le réseau de ses ramifications
jusqu’au monde indistinct des origines, ce n’est pas seulement raconter une histoire, ou son
histoire ; c’est aussi tenter de faire apparaître les chemins inattendus par lesquels un peu de
sens prend forme à partir des données.
J’ai fait mes premiers pas dans l’archéologie sous la conduite de Jean-Paul Bertaux à la
Direction des Antiquités historiques de Lorraine. Jean-Paul travaillait alors essentiellement
7
sur le “ Briquetage de la Seille ”, en Moselle – des vestiges d’exploitation du sel, poussé à un
stade “ proto-industriel ” à l’âge du Fer – ainsi que sur le système karstique aménagé du
sanctuaire gallo-romain de Grand (Vosges) : il m’a communiqué son enthousiasme pour la
recherche, fondé sur cette certitude qu’il y a quelque chose à trouver ; c’est-à-dire à
comprendre. Je crois que c’est à son contact, et par les premières expériences de terrain que
j’ai partagées avec lui, que j’ai acquis la conviction que les vestiges du passé sont
fondamentalement le résultat d’une situation initiale dans laquelle ils occupent une place
déterminée mais qu’on ne peut saisir qu’après coup. Ainsi, comprendre l’archéologie des
gigantesques accumulations de déchets techniques du “ Briquetage de la Seille ” - c’est-à-dire
savoir quels types de vestiges doivent être trouvés à quels endroits – cela nécessite qu’on ait
saisi au préalable la technique de production du sel à l’âge du Fer dans cet endroit et
l’organisation de sa production. Hors de cela, on peut certes accumuler de la donnée
archéologique, mais on n’est pas capable d’en dire quelque chose.
Saisir la situation initiale des vestiges archéologiques dans les sociétés qui les ont
produites, qu’est-ce que cela veut dire, au juste ? C’est la question qui a naturellement dominé
mes premières expériences où j’ai eu à diriger une fouille, en particulier comme à Clayeures
(Meurthe-et-Moselle), une vaste nécropole de tumulus du premier âge du Fer. J’en ai d’abord
cherché obstinément la réponse dans l’application à l’archéologie des sépultures
protohistoriques des méthodes de la fouille ethnographique élaborée par André LeroiGourhan, et je dois dire que je ne l’y ai pas trouvée. Spontanément, l’archéologie funéraire de
l’âge du Fer m’a amené à m’intéresser à l’interprétation sociale des nécropoles, qui se fonde
immanquablement sur l’analyse structurelle des sites funéraires. Dès lors, je me suis trouvé
confronté au problème de la fossilisation de l’information dans les matériaux archéologiques,
et à la question de leur structure interne : qu’est-ce qui est conservé, même déformé, dans les
données archéologiques et qu’est-ce qui en a disparu, qui y signale un manque ? La lecture
des premiers travaux de Lewis Binford – et en particulier celle de son article lumineux sur
l’analyse des pratiques de différenciation funéraire4 – m’a apporté la révélation qu’une autre
archéologie était possible; alors que la production archéologique française ou allemande
restreignait l’horizon à de fastidieuses études de typo-chronologie. C’est l’archéologie
processuelle américaine, et à l’origine essentiellement les travaux de Lewis Binford et Joseph
Tainter, qui m’ont attiré. Ici, ce n’est pas tant l’approche « anthropologique » de la New
Archaeology qui m’a séduit – avec ce fameux slogan des années 1970: « rechercher l’Indien
derrière l’artefact » – mais le fait que cette autre archéologie était incomparablement plus
soucieuse de la nature des vestiges archéologiques que ne l’était alors l’archéologie
européenne. Chez nous, on considérait aller de soi que les vestiges du passé étaient les
témoins passifs des périodes anciennes, puisqu’ils en étaient la production : les armes
déposées dans les tombes signifiaient que l’homme enterré avec était un guerrier, la présence
de mobilier visiblement prestigieux indiquait naturellement l’existence d’un “ chef ” ou d’un
“ prince ” ; tandis que l’absence de mobilier funéraire désignait spontanément une tombe
“ pauvre ”. Rien n’a d’ailleurs fondamentalement changé depuis. A l’inverse, les Américains
savaient, par l’expérience de la confrontation de l’archéologie avec les données
ethnologiques, que les données archéologiques ne fonctionnaient pas comme un témoignage
du passé mais comme une transcription. Ils avaient compris que cet enregistrement nécessitait
d’abord d’être décodé afin d’être lu correctement ensuite.
Comment faire ? Il est évident que ce décryptage des informations fossiles enregistrées
dans les données archéologiques passe d’abord par une démarche de formalisation des
vestiges archéologiques. Il fallait d’abord – il faut toujours – se poser la question de savoir
4
BINFORD, 1971.
8
comment l’information contenue dans ces données archéologiques était organisée ou
structurée à l’intérieur. Binford approchait la question par l’analyse des cooccurrences
d’attributs, dans une perspective relativement structuraliste. Tainter était en apparence moins
ambitieux mais cherchait à fonder une approche quantifiée de l’information archéologique,
davantage tournée vers les mathématiques et la physique5. Aussi, après Binford et Tainter,
c’est la pensée de David Clarke qui m’a profondément marqué. Son “ Analytical
Archaeology 6”, nourrie des avancées de la “ Nouvelle Géographie ” de Peter Haggett, posait
d’emblée la question de l’objet de la connaissance archéologique, de la nature des données
archéologiques sur lesquelles elle s’établissait et des buts de recherche que la discipline
pouvait légitimement poursuivre. C’est à mon avis l’un des livres les plus importants écrits
sur l’archéologie depuis qu’elle existe comme discipline, ou plutôt comme pratique. A partir
de ces lectures, j’ai mis une dizaine d’années à découvrir les effets de hiérarchies dans les
matériaux archéologiques – comme en particulier ceux des manifestations funéraires – puis à
être capable de les faire varier d’une échelle d’observation à une autre, à la fois dans le temps
et dans l’espace. J’ai utilisé les données accumulées sur près d’une dizaine d’années de
recherches de terrain, entreprises principalement entre 1985 et 1994 sur les tumulus à char de
Marainville-sur-Madon (Vosges) et de Diarville (Meurthe-et-Moselle), que j’ai replacés dans
leur contexte régional du Nord-est de la France et leur environnement macro-régional de
l’Europe continentale. J’ai développé ce travail sur l’exploration de la structure des données
archéologiques dans les échelles du temps de l’espace et du temps à Cambridge pour
l’élaboration de mon mémoire de Ph.D, réalisé sous la direction de Sander van der Leeuw. Je
ne parviens pas à me convaincre aujourd’hui que ce voisinage avec la mémoire de David
Clarke, dans les lieux où il avait enseigné et vécu, soit tout à fait l’effet du hasard, même si je
n’en étais absolument pas conscient sur le moment.
Les années passées à Cambridge, entre 1990 et 1994, m’ont fourni l’occasion
extraordinaire de reconsidérer tout ce qu’on m’avait enseigné et tout ce que j’avais pu
apprendre sur l’archéologie et l’histoire en général jusqu’alors. Tout ce que j’ai fait depuis
puise directement dans les questions abordées ces années-là, qui ont complètement renouvelé
ma façon d’appréhender la question du passé. Concrètement, la proximité avec les chercheurs
du projet Archaeomedes m’a ouvert l’esprit sur les questions touchant à l’environnement ;
c’est-à-dire aux interactions échangées entre les sociétés et les milieux dans lesquels elles
prennent corps. Ces problèmes sont désormais au centre de mes préoccupations actuelles,
avec le projet d’archéologie de l’exploitation du sel de la haute Seille, dans lequel je me suis
engagé depuis 2001. D’autre part, des phénomènes de hiérarchies et d’échelles, je suis passé
inéluctablement au problème du temps et des durées archéologiques. Là encore, ces questions
ont leur origine dans le milieu de Cambridge, et dans le contact, en particulier, avec Geoff
Bailey7 et Tim Murray8. Cambridge m’a permis de déverrouiller la représentation bloquée du
temps archéologique que j’avais assimilée dans ma pratique de la discipline en France et en
Allemagne. J’ai enfin saisi ce pourquoi la figuration du fonctionnement du temps
archéologique conventionnel – tel qu’il est restitué dans les périodisations de sites ou les typochronologies de cultures archéologiques – est non seulement stérile mais surtout erronée. J’ai
commencé à entrevoir cette spécificité du temps archéologique à Cambridge, mais c’est la
confrontation à l’archéologie du passé récent, ou plus exactement l’archéologie du présent, à
laquelle Alain Schnapp m’a donné accès, qui me l’a montré.
5
TAINTER, 1975 ; id. 1978.
CLARKE, 1978.
7
BAILEY, 1983.
8
MURRAY, 1999.
6
9
Théories
La question du temps, ou plus précisément celle de la temporalité, se trouve au cœur de
la problématique de la discipline archéologique, qui traite fondamentalement de la mémoire
enregistrée dans la matérialité du présent. Je cherche maintenant à approcher ce en quoi
consisterait une connaissance spécifique à la matière archéologique, qui ne me paraît pas
exister encore en tant que telle. « L’archéologie, écrivait en 1968 David Clarke, est une
discipline empirique dépourvue de discipline. C’est une discipline à laquelle fait défaut un
programme d’étude systématique et ordonné, qui serait fondé sur des modèles explicitement
et clairement définis. Il s’en suit que l’archéologie est dépourvue d’une armature théorique
centrale qui serait capable de formaliser les régularités globales apparaissant dans les données
archéologiques, de manière à ce que les résidus singuliers distinguant chaque cas particulier
puissent être rapidement isolés et facilement identifiés. (…) Privée d’une théorie explicite qui
permettrait de définir d’une manière viable ces entités (archéologiques), leurs relations et leur
transformations, l’archéologie ne parvient pas à dépasser le stade d’une compétence intuitive,
d’un savoir-faire non-dit de bricoleur, d’une pratique qui s’apprend sans réfléchir9. » David
Clarke le dit clairement : c’est bien le manque d’une théorie explicite qui fait obstacle à la
formalisation véritable de la structure des données archéologiques et de leurs transformations
dans les échelles du temps et de l’espace. C’est ce vers quoi j’essaie de me diriger, en
trébuchant dans les matériaux archéologiques et en n’hésitant pas à faire appel, puisque nous
sommes encore dans un âge archaïque de la discipline, aux intuitions et aux illuminations de
l’art. Car les écrivains et les peintres représentent souvent de manière explicite des
phénomènes que les scientifiques, au même moment, ne parviennent seulement qu’à
approcher sans pouvoir encore les théoriser complètement. De ce point de vue, la littérature et
la photographie entretiennent une relation privilégiée avec la mémoire et les traces, ou ce que
nous appelons les vestiges. Ces approches ont beaucoup plus à nous apprendre sur les
matériaux de l’archéologie que nous ne le croyons et c’est pure stupidité, au stade où nous en
sommes, que les ignorer pour nous barricader dans la petite cabane branlante qui abrite notre
bricolage du passé.
Nous n’en sommes toujours qu’aux tous débuts. Sans doute sommes-nous trop pressés
de trouver quelque chose qui résoudrait d’un seul coup tous nos problèmes ou, du moins, qui
les arrangerait. Après tout, l’archéologie n’existe comme pratique d’étude des vestiges du
passé qu’à peine depuis cent cinquante ans ; alors que d’immenses domaines, en particulier en
direction de l’archéologie du passé récent, restent encore plus ou moins inexplorés. Il suffit de
considérer l’histoire de la Physique, cette discipline par excellence des sciences dites
“ dures ”, pour voir qu’il lui a fallu plus de deux millénaires avant d’identifier ce qu’il lui
fallait observer afin qu’elle soit capable de produire par elle-même du sens. C’est à partir des
expériences répétées de jeter des objets pesants du haut d’une tour ou d’un plan incliné qu’on
a pu définir les premiers paramètres à partir desquels il devenait possible de bâtir une
connaissance de la matière et de l’univers ; en l’occurence la masse et la vitesse. Toute la
physique de Newton est établie là-dessus et toute la physique contemporaine est issue de la
physique de Newton. Jusque là, la physique ressemblait à l’archéologie en ce qu’elle était un
discours sur la nature : elle permettait de débattre de l’identité du temps, de la nature de la
matière, de la disposition du monde, de la même manière que la discipline archéologique
consiste aujourd’hui essentiellement en un discours sur les origines, l’identité de la culture ou
la nature des phénomènes de changement culturel. Comme aux chercheurs d’avant le XVIème
siècle, il nous manque encore la connaissance précise des objets à observer au sein des
9
CLARKE, 1978 : XV (ma traduction).
10
matériaux archéologiques, des objets particuliers qui permettraient de faire apparaître des
paramètres signifiants et, de là, de formaliser les phénomènes archéologiques pour en extraire
une théorie générale. Car les découvertes des objets de la physique n’ont pas changé le sujet
de son discours sur la nature et l’univers ; elles ont simplement conduit à en parler autrement
et à y voir d’autres choses, invisibles jusqu’alors. On a pu aller voir des choses qui n’étaient
jusqu’alors que des objets de discours, ou d’histoires. De la même manière, s’orienter vers la
recherche de la construction d’une théorie de l’archéologie n’implique pas qu’on abandonne
les sujets du discours traditionnel de l’archéologie pour s’égarer dans des considérations dites
“ théoriques ”, mais bien qu’on identifie les objets à partir desquels il deviendra possible de
bâtir une connaissance nouvelle et non pas un commentaire du passé. Nous ne devons pas
nous y tromper : l’objet de l’archéologie, ce n’est pas le témoignage des sociétés du passé,
c’est la matière du passé qui remplit toute entière la masse du présent.
La tâche première de l’archéologie est, selon l’expression de Lewis Binford, de décoder
les vestiges archéologiques10. Si les restes archéologiques ne témoignent pas directement du
passé – parce qu’ils sont immergés dans le présent – de quoi donc sont-ils le produit ? Ou, dit
autrement : qu’est-ce qui est à l’origine de la matière archéologique, si ce n’est pas le passé à
proprement parler ? La matière archéologique est une mémoire matérielle et la mémoire est
une propriété de tout ce qui naît, croît et disparaît : comme tout ce qui vit et meurt, l’existence
de la matière archéologique est tendue entre l’éphémère et la répétition. Nos existences sont
provisoires, comme le sont nos créations matérielles. De nous-mêmes, des objets que nous
utilisons ou des lieux dans lesquels nous vivons, rien n’est destiné à durer ni même à se
conserver, du moins en l’état. Chaque instant du temps transforme ou altère ce qui existe,
irrémédiablement, sans que nous puissions y changer quoique ce soit. Partout, s’entremêlent
la naissance, la croissance, le vieillissement et la disparition. Au bout du compte, il ne restera
rien de nous, que des meubles usés, des tas de vieux vêtements, des piles de vaisselle
dépareillée, des paperasses jaunies. Il ne restera que des loques, que le temps heureusement
achèvera de désarticuler et digérera : des vestiges, des traces. Le monde est déjà saturé de
passé, à tel point que le présent peut à peine y trouver sa place. Ici, tout doit disparaître
lorsqu’il a fait son temps, et le plus vite possible, pour laisser la place à ce qui vient. La
disparition de ce qui a existé et l’oubli de ce qui persiste à subsister sont la condition
élémentaire pour que la collectivité des individus et des choses qui constitue le monde
continue à exister et à se perpétrer, au delà de l’effacement individuel de ses sujets. C’est là
tout l’inverse du fantasme nostalgique sur lequel est fondée l’appréhension traditionnelle de
l’archéologie, cette « chimère de Pompéi »11 que la plupart d’entre nous recherchons dans les
sites et les vestiges du passé : l’idée que le passé se conserverait quelque part, enfoui comme
une sorte de souvenir des temps révolus qu’on pourrait faire resurgir, cette idée là n’a pas de
fondement.
Nous vivons et nous mourons dans le présent. La dimension temporelle réelle de notre
histoire n’excède pas l’espace d’une vie, peut-être seulement quelques décennies dont nous
pouvons nous faire une représentation historique vécue ; le reste n’est que ce que nous
pouvons lire ou reconstruire, en un mot imaginer. Ce qui nous relie au passé ce ne sont que
des choses : des vestiges hétérogènes qui proviennent de temps que n’avons pas connus et que
nous ne pourrons jamais connaître pour ce qu’ils étaient en eux-mêmes, si tant est que cela ait
un sens. En réalité nous n’en savons rien, nous ne pouvons rien savoir du passé « dans le
10
BINFORD, 1983.
Binford a fait de cette « Pompei Premise » le sujet d’un article éclairant sur la nature des données
archéologiques (BINFORD, 1981).
11
11
passé », lorsqu’il était le présent en train de s’accomplir : il est passé et il est parti. Il en reste
éventuellement des débris. L’interprétation des vestiges du passé, dans ces conditions, devient
problématique : nous ne pouvons bâtir avec eux qu’une connaissance relationnelle des temps
anciens ; c’est-à-dire un savoir fondé sur notre relation particulière – nous, ici, maintenant –
avec les épaves du passé qu’il nous est donné d’appréhender. Voilà une sérieuse difficulté,
que feint d’ignorer l’approche traditionnelle de l’archéologie, celle qui postule que, justement,
si, il est possible de reconstituer la succession des périodes par lesquelles est passé le passé.
Est-ce vrai ? Ce qui est posé là, comme problème, c’est celui de la nature des vestiges
archéologiques : quel type d’informations ont-ils enregistré? Comment ont-ils été transformés
par le temps ? Et que leur est-il possible de nous dire, aujourd’hui ?
Les révolutions manquées de l’archéologie
L’archéologie est une discipline infidèle, qui laisse, au bout du compte, quelque peu
désabusés ceux qui la pratiquent depuis trop longtemps. Elle ne se laisse jamais posséder
complètement. Comme toutes les disciplines historiques – toutes celles qui traitent du passé,
que ce soit celui des hommes, celui de la nature ou celui des deux pris ensemble –
l’archéologie est par excellence une discipline du « il a été une fois ». Les événements ne se
produisent qu’une seule fois et, une fois passés, ils ne peuvent jamais plus être examinés à
nouveau, contrairement aux phénomènes étudiés par les sciences dites « exactes », dont le
savoir est précisément construit sur la possibilité de reproduire les expériences. Nous devons
apprendre à nous débrouiller autrement. Comme l’ensemble des disciplines historiques,
l’archéologie est d’autre part une discipline de la trace, du fragment. Elle met au jour des
débris qui ne représentent qu’une infime partie de ce qui a existé dans le passé. Elle ne révèle
que des vestiges fondamentalement incomplets et tronqués. Elle n’extrait que des
témoignages déformés dont nous ne sommes pas sûrs, au fond, qu’ils possèdent une véritable
pertinence historique. L’archéologie exhume des fossiles : le mot vient à l’origine du verbe
latin fodere, qui signifie creuser. Les fossiles sont, à proprement parler, tout ce qu’on trouve
lorsqu’on creuse la terre12. On pourrait croire l’archéologie, dans ces conditions, condamnée à
l’inconsistance. Elle possède au contraire une très grande force, sur laquelle, en fait, nous
n’avons guère prise : l’archéologie révèle ce qui subsiste du passé et qui est enfoui dans notre
présent. Ce faisant, elle fait surgir la part d’inconnu, ou d’irreprésenté, qui est incrustée dans
la réalité de notre monde, un monde que nous préférerions nous représenter connu pour
l’essentiel ou du moins entièrement connaissable. L’archéologie nous montre que tel n’est pas
le cas ; les choses qui nous paraissent les plus triviales – ces choses que les ouvriers ou les
paysans trouvent en creusant la terre – nous sont en fait fondamentalement étrangères.
Sans cesse confrontée à l’incomplet, à l’incertain, à l’inconnu, l’archéologie est une
démarche qui consiste fondamentalement à inventer. Il lui faut d’une part compléter toute la
masse manquante du passé, dont les vestiges ne sont qu’une part minuscule. Il faut bien
d’autre part qu’elle restitue, d’une manière ou d’une autre, l’histoire dont procèdent les restes
qu’elle découvre. Dans cette situation, la discipline archéologique est prise, depuis ses
origines, entre deux pôles contradictoires : d’un côté elle est puissamment attirée vers la
12
D’après la définition du Dictionnaire des fossiles propres et accidentels d’ Elie Bertrand (1763), les fossiles
correspondent à « tout ce qui se tire de la terre ou qui se trouve dans son sein ». De fait, les premières
représentations de « fossiles » du XVIème siècle, comme les planches de l’ouvrage de 1565 du naturaliste suisse
Conrad Gesner, représentent, ensemble, selon le degré d’élaboration géométrique des objets, des cristaux, des
outils en pierre (comme des haches perforées néolithiques), des concrétions, des dents de poissons fossiles, des
oursins, etc…
12
révélation de l’inconnu et de l’inexploré, mais, à l’opposé, elle est irrésistiblement tirée vers
l’intégration du nouveau dans le déjà (re)connu. Cette oscillation entre révolution et
normalisation fabrique un champ de tension particulier, à l’intérieur duquel s’effectue ce que
le sociologue des sciences Bruno Latour appelerait le travail de médiation13 de la discipline
archéologique. Aussi, l’histoire de l’archéologie, depuis sa formation en tant que discipline
de terrain dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, est-elle loin de consister en la marche
triomphale vers la connaissance « objective » du passé, que se plaît à nous dépeindre
l’historiographie traditionnellement positiviste de la discipline14. A mon sens, son mouvement
dans le temps est marqué par ce qu’on pourrait appeler les « trois révolutions manquées » de
l’archéologie, qui se sont succédées périodiquement du XVIIIème siècle à nos jours. Ainsi, par
trois fois, la démarche archéologique a failli sortir du sillon qu’elle traçait, pour finalemement
y retourner :
-
Au XVIIIème siècle, l’archéologie a commencé à révéler – avec ce que l’on a appelé alors
les « antiquités gauloises » - l’existence d’un passé inconnu dont la tradition historique
classique n’avait gardé absolument aucune mémoire. La discipline archéologique a
poursuivi ensuite cette entreprise au XIXème siècle, en révélant les vestiges matériels de ce
que l’on a résolu d’appeler « préhistoire » ; c’est-à-dire « l’histoire d’avant l’histoire ».
Fort peu d’auteurs – sauf peut-être Sigmund Freud – ont perçu l’importance du
changement radical de paradigme que ces découvertes impliquaient pour l’Histoire :
l’Histoire n’était plus tout le passé, mais seulement sa représentation consciente et
fragmentaire, tandis qu’une gigantesque mémoire matérielle enfouie témoignait désormais
d’une autre « préhistoire » ; c’est-à-dire d’un passé originel échappant pour sa plus grande
part à la conscience historique. Ces révélations vertigineuses ont été immédiatement
normalisées, en les intégrant au discours narratif de l’histoire, dont la « préhistoire »
constituait dès lors le prolongement vers les périodes du passé dépourvues de témoignages
écrits. L’archéologie préhistorique devenait en l’occurrence une sous-discipline
historique, dont l’objet était d’écrire une sous-histoire des civilisations du passé, élaborée
non pas au moyen des textes, mais plus prosaïquement des restes matériels.
-
Au XIXème siècle, l’archéologie a révélé – avec ce que les archéologues scandinaves ont
appelé la typologie – l’existence d’un temps archéologique propre enregistré dans les
restes matériels du passé. Certains auteurs, comme en particulier l’archéologue suédois
Hans Hildebrand, ont immédiatement perçu les relations nouvelles que cette découverte
fondamentale impliquait vis-à-vis de la démarche des sciences naturelles, comme la
révolution de paradigme que signifiait l’évolutionnisme darwinien, comme explication de
la dynamique historique des cultures matérielles de l’humanité, passées et présentes.
L’archéologie pouvait à ce moment se libérer de la sujétion imposée de l’histoire,
puisqu’elle possédait un temps qui lui était spécifique, un temps qui n’était pas celui de la
discipline dont on avait fait d’elle la « servante ». Là encore, ces révélations fracassantes
ont été normalisées, en faisant de la typologie des matériaux archéologiques un outil pour
construire un temps unilinéaire de la préhistoire, au service d’une approche explicitement
historiciste des événements du passé.
-
Enfin, au XXème siècle, l’archéologie a apporté la révélation – avec ce que l’on a appelé
les méthodes de datation absolue – qu’un temps naturel, en partie externe aux objets
archéologiques, est enregistré dans les restes du passé. Très rares sont les auteurs qui,
13
14
LATOUR 1989; id. 1995.
Notamment comme chez COYE (1997) ou encore GRAN-AYMERICH (1998).
13
comme l’archéologue anglais Colin Renfrew15, ont vu que l’intrusion massive de ce temps
« absolu » était destinée à causer directement la ruine des schémas chronologiques et
culturels établis, d’inspiration diffusionniste. La restitution de la position réelle des
matériaux archéologiques dans le temps irréversible faisait apparaître la fiction des
scénarios historiques auxquels on les avait attribués, et qu’on avait déduits d’une approche
historiciste plaquée sur des objets qui, fondamentalement, l’ignoraient. Ce n’est pas tout :
l’intrusion du temps « absolu » dans le temps jusqu’alors purement historiciste de
l’archéologie a ouvert une brêche qui révèle maintenant la nature fondamentalement
probabiliste de l’information contenue dans les vestiges du passé. L’effort de
normalisation de cette troisième et pour le moment dernière révolution manquée consiste,
encore une fois, à tenter d’intégrer les données des datations absolues aux schémas
chrono-culturels conventionnels, éclatés désormais en de nombreuses micro-chronologies
locales.
Le texte qui va suivre est une tentative de briser le carcan qui retient l’archéologie
prisonnière de ces schémas archaïques. Cet essai s’alimente à la critique radicale de l’histoire
qu’a esquissée le philosophe allemand Walter Benjamin, en particulier dans ses thèses « sur le
concept d’histoire », qu’il a rédigées quelques mois avant son suicide en 1940 à la frontière
franco-espagnole, alors qu’il était poursuivi par la Gestapo et la police de Vichy16. Walter
Benjamin est celui qui a identifié le présent comme le lieu spécifique où se joue la
reconnaissance du passé. Ses textes sont considérés aujourd’hui comme parmi les plus
importants du XXème siècle pour la réflexion sur l’histoire, et leur contribution a commencé à
pénétrer ces toutes dernières années l’histoire de l’art17. J’ai puisé également dans la pensée
d’un autre chercheur allemand, tout aussi atypique que Benjamin, et dont la contribution à
l’anthropologie et à histoire de l’art contemporaines est considérée aujourd’hui également
comme essentielle18 : il s’agit de celle de « l’anthropologue de l’art » Aby Warburg, qui a
concentré ses recherches sur le phénomène des survivances de l’Antiquité dans les
manifestations artistiques de la Renaissance et dont le travail a été bouleversé par sa
découverte des rituels des Indiens Pueblos du Sud-Ouest des Etats-Unis, dans les années
189019. Nous sommes désormais, je crois, à un moment où il devient possible de recevoir la
pensée de ces chercheurs inclassables – sont-ils des philosophes, des historiens de l’art, des
anthropologues ou des archéologues ? – et d’en appréhender les implications, qui touchent
directement l’archéologie, dans la mesure où ils ont focalisé leur travail sur la mémoire du
passé, telle qu’elle se reproduit dans les créations matérielles. Dans tous les cas, le concept
traditionnel d’histoire – que Benjamin identifie sous le terme d’historicisme – apparaît
complètement dépassé : l’archéologie ne construit pas « l’histoire d’avant l’histoire », mais
s’occupe de la mémoire matérielle du passé qui échappe à la conscience de l’histoire. Ce
matériau-là ignore le temps de l’histoire ; plus exactement, il est fondamentalement rebelle à
toute « mise en histoire » classique. Dès lors que l’on a saisi cela, on commence à entrevoir
des liens profonds se dessiner avec les disciplines dont l’objet est la mémoire. Je veux parler
en particulier de l’évolutionnisme darwinien, qui traite en quelque sorte de la mémoire
« naturelle » des espèces, et de la psychanalyse freudienne, qui traite de la mémoire
« psychique » des individus.
15
RENFREW, 1973.
BENJAMIN, 2000: 427-443.
17
DUFOUR-EL MALEH, 1993 ; PROUST, 1994 ; AGACINSKI, 2000 ; DIDI-HUBERMAN, 2000 ; LÖWY,
2001.
18
DIDI-HUBERMAN, 2002 ; AGAMBEN, 2004.
19
WARBURG, 2003 ; MICHAUD, 1998.
16
14
Le passé comme mémoire matérielle, c’est cela que révèle l’archéologie et c’est à cela
que l’Histoire résiste, de toute sa force. Les tenants de l’approche historique conventionnelle
de l’archéologie – qui y sont d’autant plus accrochés que leur prise sur la matière
archéologique est faible – savent bien que cela signifie la « fin de l’histoire ». Et quand je dis
« le passé », il faut comprendre également le présent, puisque le passé est la matière même du
présent, qu’il est sa trame, son épaisseur. Le présent comme chose ne se laisse entrevoir que
très furtivement, à l’occasion de catastrophes qu’il est toujours urgent d’effacer. Ces moments
fugitifs où notre environnement quotidien est brutalement transformé à l’état de ruines nous
révèlent que nous sommes aussi des choses : nos corps deviennent des restes – quelque chose
que nous ne voyons jamais de nous-mêmes – et les objets que nous utilisons tous les jours
sans les voir comme tels deviennent soudainement des artefacts, des vestiges. Il ne faut pas
douter que cette « mise en archéologie » du réel laisse apparaître quelque chose qui ne nous
est normalement pas visible, quelque chose que nous ne savons pas nommer et qui,
fondamentalement, nous échappe. Cette chose, c’est la matière archéologique. C’est elle qui
donne son sens spécifique à l’archéologie, comme discipline étudiant le réel – le nôtre – à
partir de sa constitution matérielle. C’est vers elle que je voudrais maintenant vous entraîner.
15
Origines
16
Michael Ackerman : Sans titre, Fiction. Paris, Robert Delpire, 2001.
17
Origines
Enfance
« La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela, couverte
presqu’entièrement de grandes forêts. Il y avait peu de villes et la moindre ferme de votre
village, enfants, eût semblé un palais. La France s’appelait alors la Gaule et les hommes à
demi sauvages qui l’habitaient étaient les Gaulois. (…) Les Gauloises, nos mères dans le
passé, ne leur cédaient en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à la guerre ; des
chariots traînaient les enfants et les bagages ; d’énormes chiens féroces escortaient les
chars 20 ». Ces phrases sont inscrites dans ma mémoire, je m’en souviens comme si ce texte
parlait de ma propre enfance.
Ma relation avec l’archéologie s’enracine très loin dans ma petite enfance. Petit,
j’aimais les histoires de châteaux, de chevaliers et d’enchanteurs ; j’étais en imagination avec
ces enfants perdus dans la grande forêt, qui trouvaient la hutte des origines tapie au milieu
d’une clairière, où ils étaient les premiers et les seuls à pénétrer. Je ne sais pas quand
exactement les Gaulois ont commencé à sortir de la forêt des rêves pour m’apparaître dans la
réalité de tous les jours : sur le chemin de la maison, dans les champs et, bien sûr, dans les
bois.
« Si je présente mon autobiographie en tête de cet ouvrage, écrit Schliemann, ce n’est
point par un vain sentiment d’orgueil, mais par le désir de montrer comment l’œuvre de mon
âge mûr a été la conséquence naturelle des impressions de ma première enfance et comment la
pioche et la bêche des fouilles de Troie et de Mycènes ont été forgées, pour ainsi dire, dans le
petit village allemand où ma première enfance s’est passée.21 » Je pourrais écrire la même
chose. Je devais avoir sept ans lorsque mes parents m’emmenèrent visiter pour la première
fois le Musée des Antiquités nationales. Accrochés au fond de hautes vitrines de verre, une
profusion d’objets brisés étaient serrés les uns contre les autres. Aucun de ces objets, dont la
masse envahissait la moindre portion d’espace disponible sur de grands panneaux entoilés,
n’était réellement beau ni même attrayant. Leur corps était mutilé ou déformé, leurs couleurs
passées et poussiéreuses, leur épaisse peau brunâtre recouverte d’énormes croûtes, écaillée ou
crevassée de profondes fissures. Pourtant, ces épaves révélaient, par leur seule présence, une
nouveauté incroyable qui n’a pas cessé de m’étonner depuis : quelque chose de tangible avait
survécu de ces mondes disparus, quelque chose qui leur appartenait et qui est arrivé jusqu’à
nous. Ce jour-là, ces restes me sont devenus extraordinaires justement parce qu’ils sont
ordinaires ; leurs altérations sont le témoignage et la mémoire même du très long voyage qu’il
leur a fallu effectuer à travers l’obscurité du temps pour parvenir jusqu’ici, où chacun peut les
voir et les toucher.
Il m’a fallu beaucoup de temps avant de les trouver et de commencer à savoir les
reconnaître. J’ai vu d’abord un tesson sur lequel bouillonnait l’eau glacée d’un petit ruisseau
qui coulait dans la forêt, un après-midi de printemps. Les copains étaient loin devant, occupés
20
21
BRUNO, 1877 : 133-137.
SCHLIEMANN, 1992 : 13.
18
à jouer avec des bâtons. Je l’ai ramassé parmi les cailloux et je l’ai pris dans ma main : c’était
un fragment de fond de pot, fait d’une terre claire, à la surface douce et fine, aux fractures
usées et arrondies par le courant. En le mettant dans la poche de mon manteau et en
l’emportant à la maison, j’ai su que je devenais archéologue. Archéologue : celui qui trouve,
qui fait resurgir de la terre les choses des mondes disparus et qui les ramène parmi les siens.
Celui qui marche, qui observe le sol, dans lequel est enfoui le souvenir des temps évanouis ;
celui qui cherche dans la surface de la terre, où le temps s’enregistre, une trace qui signale le
travail imperceptible de la mémoire.
Rêve
C’est une journée splendide. L’air est empli de la lumière du soleil et l’herbe frémit sous
une brise rafraîchissante. Il y a une fouille dans laquelle je suis en train de creuser avec
d’autres. Les parois sont coupées sur plusieurs mètres de profondeur dans un sédiment
humide, stratifié en d’innombrables niveaux rouges et noirs, chargés de charbons de bois et de
fragments de terre cuite. C’est un sondage dans le « Briquetage de la Seille », où j’ai
commencé à fouiller pour la première fois lorsque j’avais tout juste 14 ans. Les couches
sectionnées sont saturées de tessons et d’ossements imprégnés de tourbe, qui brillent d’un
éclat bleuté, un peu métallique. On trouve un extraordinaire enchevêtrement de pieux, avec
des vases complets, des objets en bois, des restes de vanneries. Je suis contrarié parce je me
rends compte que nous tranchons à la bêche dans cette matière incroyablement riche, qui
ressemble par endroits à une très vieille peau, pour la jeter au déblai sans être capables d’en
rien faire d’autre. Nous pataugeons jusqu’aux mollets dans la vase, dans laquelle tous les
objets tombent en morceaux dès qu’on essaie de les dégager. Plus je tente d’empêcher les
vestiges de nous échapper et pire c’est : nous piétinons maintenant les pièces de bois qui se
désagrègent sous nos bottes ; au travers des trous des tamis, les graines minuscules filent avec
les petites perles d’ambre, puis les fragments de coquilles de noisettes carbonisées, puis tout
le reste s’en va, entraîné dans une gigantesque hémorragie noire qui nous submerge.
Je suis maintenant dans un grande maison un peu négligée. Le crépuscule tombe très
vite et tous les fouilleurs autour de moi veulent s’en aller ; ils veulent rentrer tout de suite
chez eux, en me laissant ranger seul cette énorme bâtisse où est entassé tout notre matériel de
chantier et notre mobilier de fouille. Au grenier, je retourne de grandes piles d’objets usagers,
de loques informes qui sont censées être nos affaires, à la recherche de quelque chose que je
ne trouve pas parce que je ne me souviens plus ce que c’est. Derrière une porte, il y a une
petite pièce très sombre où sont empilées nos caisses de mobilier archéologique. Elles sont
recouvertes de poussière et de gravats, comme si elles étaient abandonnées là depuis
maintenant des dizaines et des dizaines d’années. Les étiquettes décolorées sont
complètement illisibles et, à l’intérieur des sacs en plastique devenus opaques, il n’y a plus
que des débris méconnaissables de terre desséchée. Le propriétaire qui nous prête l’endroit
habite la maison voisine, où brille de la lumière artificielle. C’est un homme d’une haute
stature, assez distant parce qu’il est mort. Tout le monde qui habite cet endroit est mort, c’est
évident. Je ne sais pas, en réalité, où se trouve cette propriété entourée de grands arbres
décharnés, mais je devine que la route qui s’arrête ici vient de là où je ne pourrai plus
retourner.
Ce rêve dit mieux que je ne saurais l’écrire, non pas comment je tente d’appréhender
l’archéologie, mais comment l’archéologie vient à moi. C’est la version rêvée – c’est-à-dire
19
en réalité véridique – de l’enseignement de Leroi-Gourhan, qui lui-même n’en dit pas plus :
on ne peut pas ouvrir la mémoire du passé sans, dans le même geste, la détruire.
L’archéologue est un fouilleur, un saccageur du passé. De cette exhumation de la mémoire, il
n’est possible de rien garder, sinon cette image du passé brutalement exposée, qui se
désagrège irrémédiablement et qu’il est impossible de retenir. On ne peut rien rapporter du
passé parmi nous, qui ne soit immédiatement condamné à se rompre et à se dissoudre,
puisqu’en arrachant ces vestiges du passé à la mémoire dans laquelle ils étaient enfouis, on les
ramène violemment à la vie ; c’est-à-dire aux attaques du temps qui les tuent. Et pourtant,
nous n’avons pas d’autre possibilité que de tenter de tirer les vestiges du côté des vivants, de
les ramener de cet autre côté où ils vont tomber en poussière avec nous.
Empreinte
On vient de m’annoncer qu’elle est morte à deux heures. La porte de sa chambre est
grande ouverte et un soleil pâle de février entre par les vitres de la fenêtre qui donne sur le
parc. Elle n’est plus là. Près de son lit, il y a ses lunettes sur son livre ouvert. Un magazine est
abandonné sur la table et son chandail est jeté sur le dossier de la chaise. Dans le placard à
gauche, il y a rangés ses chaussures et les vêtements qu’elles portait lorsqu’elle est entrée ici.
Sur l’étagère du dessus, est posé son sac à main. Son portefeuille contient des vieilles photos
aux angles usés, des lettres pliées en huit et de vieux extraits de journaux découpés. C’est un
assemblage de petits bouts d’intimité, une lointaine réduction de la maison, qui occupe les
rares portions d’espace libre d’une chambre d’hôpital, suspendu dans l’attente de son retour
qui ne viendra plus. D’elle, il ne reste que le lit défait : une empreinte dans les draps froissés
qui garde la mémoire de son dos et de ses mouvements dans le lit ce matin, un négatif
éphémère qui est l’image de sa perte. Déjà, une infirmière vient me dire qu’on n’a pas encore
eu le temps de ranger la chambre, mais qu’on va me restituer ses affaires. Pour la plupart, je
ne pourrai pas les prendre. Ce que je vais emporter va devenir des restes ternis et fatigués, des
pièces de souvenir racornies et vaguement répugnantes.
L’archéologie qui est la mienne exige désormais les choses mêmes. Elle n’a que faire du
fatras des références et de la litanie des commentaires savants; elle est au delà de toute
Histoire, elle repousse toute érudition. Je veux savoir ce qui reste de nous ; je voudrais
connaître ce en quoi consiste, pour utiliser les mots de Walter Benjamin, « l’image vraie du
passé ». Je comprends maintenant ce qu’il dit lorsqu’il écrit : « L’image vraie du passé passe
en un éclair. On ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour
toujours à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. (…) Car c’est une image
irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu
visé par elle22 » En effet les images du passé – qui sont celles d’empreintes et de vestiges –
nous tiennent en ligne de mire, car pour se révéler à nous, elles nécessitent que nous les
reconnaissions. Je veux maintenant savoir ce que nous reconnaissons « en un éclair » et qui
n’est pas de l’Histoire.
L’archéologie qui me tient sape le temps conventionnel de l’Histoire. L’intégralité du
temps, c’est désormais ici et maintenant et non pas « là-bas » et « jadis ». Ce qui reste du
passé, ce sont des ruines et des détritus, que le temps – c’est-à-dire le présent en train de se
faire – ne cesse d’accumuler et d’écraser. Benjamin dit encore :
22
Sur le concept d’histoire, V ; BENJAMIN, 2000 : 430.
20
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui
est en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. (…) Tel est
l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le
passé. Où se représente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et
unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruine sur ruine et les jette à ses pieds. Il
voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du
paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus
les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le
dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce
que nous appelons le progrès. »23
Je veux savoir ce qui persiste dans les ruines, ce qui reste inscrit encore dans les détritus
quand la vie qui leur donnait sens a été perdue pour toujours. Je veux savoir ce qui reste de
nous, dans notre désagrégation.
Boîte noire
J’ai maintenant chez moi cette boîte en bois laqué noir. Il n’y a pas grand chose à en
dire, sinon que c’est un vieux coffret décoré de motifs floraux dorés d’inspiration japonaise,
maintenant décolorés. Le couvercle représente une chouette posée sur un rocher d’où sort un
petit arbre noueux, qui porte des fruits d’un rouge vermillon encore très vif. La petite serrure a
perdu depuis longtemps sa clé minuscule et une des charnières a été réparée à l’aide d’un
trombone déplié. Le contenu de cette boîte est fait d’objets sans rapport manifeste les uns
avec les autres : au fond, sont disposés plusieurs chapelets en perles de verre, de nacre ou de
buis, des colliers de perles en verre ou de métal, avec deux chaînes de montre en or. Par
dessus, sont placés deux étuis à lunettes, qui contiennent l’un un pince-nez, l’autre une paire
de lunettes d’écaille, à verres rond, pour homme. On y trouve également quatre cigares
complètement secs et en partie émiettés, une petite figurine en plâtre représentant un
communiant, dont les jambes sont empêtrées dans un ruban de raphia rose pâli, des clés, un
coupe ongles en acier dans un petit étui de cuir tout usé et lustré. Parmi les chapelets et les
colliers, s’est emmêlé le cordon d’un petit pendentif en plâtre peint en jaune d’or, qui
représente une tête de personnage aux nez épaté, aux lèvres charnues et aux yeux bridés. Il est
accompagné d’un médaillon de même style enfantin, en forme de cœur, et en plâtre peint en
vert émeraude, dont le bord est ponctué d’une série de points blancs inégalement espacés.
Je reconnais intimement cet objet. Mes doigts retrouvent son toucher laqué et mon nez
son parfum lointain de vernis. C’est moi qui l’ait fait à l’école maternelle de Versailles pour
une fête des mères : je me souviens très bien avoir aligné les points avec le bout soufré d’une
allumette trempée dans de la peinture. Au dos, transparaît encore, sous la peinture verte,
l’écriture appliquée de l’institutrice qui y a inscrit mon prénom au début des années 1960:
Laurent. C’est mon petit frère Vincent qui a peint aussi pour une fête des mères de la même
période le petit pendentif en plâtre jaune (je me souviens – ou on m’a dit - qu’il l’avait dans la
bouche en rentrant de l’école et qu’il ne voulait pas s’en défaire, convaincu qu’il s’agissait
d’un bonbon ; avant d’ouvrir cette boîte, je croyais d’ailleurs me souvenir que cet objet était
noir, à l’image des « têtes de nègre » en réglisse qu’on achetait alors dans les boulangeries.)
Avec la boîte en laque, j’ai hérité également d’une vieille boîte en métal pour cigarettes
23
Traduction française de Maurice de Gandillac citée et corrigée par LÖWY, 2001 : 71.
21
de marque Muratti’s, dans laquelle ont été entassés d’autres objets, la plupart hors d’usage et
qui me sont étrangers: il y a là une vieille montre de femme au bracelet de cuir fendu et
desséché, des petites médailles religieuses, dont une en aluminium représentant l’enfant Jésus
miraculeux de Prague (c’est écrit dessus), une boucle d’oreille dépareillée et une paire de
boutons de manchette, des fragments jaunis de dents de lait, une très ancienne croix en or très
usée, à extrémités en forme de fleurs de lys, une autre en or rouge de style marocain ( ?), une
grosse pièce de 10 Francs en argent millésimée 1967, une autre en aluminium de 50 centimes
millésimée 1942, une large alliance en or jaune et une petite bague toute tordue portant un
rubis. Dans une troisième petite boîte beaucoup plus récente, en bois doré, sont rassemblés
des objets du même genre, auxquels s’ajoute une petite photographie en noir et blanc aux
bords crantés, qui représente trois garçons se tenant par les épaules devant le mur d’un jardin,
à la campagne. Elle contient encore trois broches en or ou en métal doré, dont une de style
1900, qui sont conservées sur une couche de coton à l’intérieur d’une petite boîte en matière
plastique noire.
Cet ensemble d’objets constitue un reliquaire familial, fabriqué en plus grande part par
ma mère et sans doute avant elle par sa grand-mère paternelle. Dans cet enchevêtrement
d’objets hétéroclites, est rassemblée l’histoire d’une partie de ma famille maternelle, une
histoire qui s’étend sur au moins cinq générations. La plupart de ces reliques ont suivi l’exode
de 1940, transportées à pied ou en camion de la Seine-et-Marne à la Vendée ; elles ont été
emballées dans des couvertures, ont été veillées dans des granges sur la route, puis sont
revenues à la fin de la guerre, avant d’avoir encore été successivement déplacées de maison
en maison, au long d’au moins une dizaine de déménagements, du Nord à l’Est de la France.
Ces boîtes sont maintenant chez moi. Fondamentalement, il n’y a rien à en dire de particulier
sinon, comme l’écrit Georges Perec dans ses « Récits d’Ellis Island », « qu’essayer de
nommer les choses, une à une, platement, les énumérer, les dénombrer, de la manière la plus
précise possible, en essayant de ne rien oublier » 24.
A proprement parler, ces objets sont des vestiges, dans la mesure où ils témoignent
d’une histoire disparue, qu’elle soit réelle, inventée ou reconstituée, peu importe en réalité.
Plus importante, je crois, est la relation particulière qu’entretiennent, fondamentalement, ces
objets avec le corps de ceux qui sont morts. Les bagues enserraient les doigts, les lunettes
marquaient le nez et les oreilles, les colliers, les croix et les médailles frottaient doucement
contre la peau du cou de la poitrine. Les gens qui les portaient ont disparu et ce sont ces restes
dérisoires – car banals, maintenant datés – qui en sont devenus l’unique témoignage, ou plus
exactement la mémoire matérielle. Ce sont des reliques, au même titre que les vestiges
archéologiques sont des débris d’objets intimes dont la mémoire a été perdue. L’objet le plus
ancien est manifestement la croix en or jaune de la boîte de cigarettes, qui me paraît dater du
XVIIIème ou peut-être même du XVIIème siècle : d’après ma mère, cette croix se transmettait
de mère en fille ou de mère à belle-fille. C’est elle, je crois, qui a interrompu cette succession
en la rangeant dans ce reliquaire ; la dernière personne à l’avoir portée est manifestement sa
grand-mère Marie, qui l’a eu sur elle pendant toute la première moitié du XXème siècle. Les
chapelets appartiennent à la mère de mon arrière grand-mère Marie, ou peut-être encore une
génération en arrière, à sa grand-mère. Je ne connais pas leurs noms, mais ma mère les savait.
Ces objets viennent d’un autre monde, dans lequel la religion catholique dominait la vie des
femmes et celle de la maison. Les lunettes sont à mon arrière grand-père Paul, comme sans
doute les boutons de manchette. C’est à lui qu’ont été offerts les cigares à l’occasion de fêtes
de famille, dont celle de la communion de son fils unique, à l’occasion de laquelle a été
conservée l’effigie de communiant, peut-être dans les années 1920. Les pince-nez sont à sa
24
PEREC, 1994 : 41.
22
femme, mon arrière grand-mère Marie, ainsi que la plupart des bijoux, comme en particulier
les broches en or. Ma mère aimait les porter. La photo dans la boîte en bois doré doit
représenter son frère cadet, Jean-Paul, avec ses copains, dans une ruelle proche de la maison
des grands parents, à Marolles, en Seine-et-Marne. Je ne sais pas à qui sont les médailles
religieuses : peut-être à ma mère quand elle était enfant, à son frère, à des cousins… Les
colliers en verroterie et les bijoux fantaisie sont les siens ; je me souviens en particulier du
collier en perles de verre de couleur vert d’eau qu’elle portait lorsque j’étais enfant. Le coupe
ongle est à mon père ; il l’avait toujours sur lui. Les dents de lait sont certainement les
miennes ou celles de mon frère Vincent.
C’est ma mère qui, pour l’essentiel, a constitué au long de sa vie l’assemblage contenu
dans ces boîtes, à partir d’objets qu’elle avait elle-même reçu en héritage et qu’elle a voulu
conserver ou transmettre. C’est elle qui a augmenté cette série initiale transmise par sa grand
mère par d’autres objets, qui y sont entrés successivement : d’abord nos créations de
maternelle, ainsi sans doute que nos dents de lait. D’autres objets plus récents encore se sont
accumulés sur une période d’au moins une trentaine d’années, comme les broches ou les
colliers fantaisie de ma mère, qu’elle rangeait là avec les bijoux de sa grand-mère. Le coupe
ongle de mon père est sans doute l’un des derniers éléments à être entré dans ce reliquaire ;
j’ignorais jusqu’à aujourd’hui que ma mère l’avait mis là après sa mort. Peut-être la grosse
alliance d’homme est-elle celle de mon père ; je ne me souviens pas de ce qu’elle est devenue.
Beaucoup des objets qui se trouvent là, d’ailleurs, me sont énigmatiques ; je ne sais pas à qui
ils appartenaient, ni pourquoi ils ont été conservés. En revanche, je sais que certains objets ont
disparu et ont été remplacés par d’autres : par exemple, je peux dire que la grosse pièce en
argent de 10 Francs a été conservée par ma mère en remplacement d’une pièce analogue de la
fin du XIXème siècle, qui se trouvait dans un porte monnaie en mailles d’argent appartenant à
sa grand mère. Je me rappelle avoir vu enfant ce porte monnaie, qui a probablement été perdu
à la suite d’un déménagement.
Tous les objets qui sont réunis ici doivent leur conservation à une raison particulière,
qui dépasse le strict cadre du souvenir. Ensemble, ils répondent à une certaine représentation
de l’histoire familiale, telle que l’ont élaborée plusieurs générations de femmes du côté de ma
mère et telle qu’elles se la sont transmise de génération en génération. Le noyau primitif de
cet assemblage est constitué par des objets ayant appartenu à mes arrières grand-parents
maternels, Paul et Marie Félix, ainsi qu’à des objets ayant été transmis par Marie et qui
venaient de sa mère et/ou de sa grand mère. Il n’y a rien qui provienne des parents de ma
mère (mes grands parents), encore moins de ceux de mon père. La raison en est que ma mère
a été élevée par ses grand-parents paternels : à la suite du divorce de ses parents, les quatre
enfants du couple ont été séparés en deux lots, les aînés (ma mère et son frère Jean-Paul) étant
confiés à la garde du père, les cadets à celle de la mère. Ce reliquaire trouve donc ses origines
dans l’enfance de ma mère et la réparation d’une filiation avec la génération des grands
parents et des arrières grands parents, opérée par delà le divorce des parents. Comme tout
assemblage, ce reliquaire est une création, la réification d’une histoire imaginaire, corrigée et
complétée à chaque génération.
Pourtant, plus profondément, tapi dans l’épaisseur du temps qui se déploie
imperceptiblement dans l’accumulation des objets sur plusieurs générations, une autre cycle
prend forme: il dit une histoire de l’intimité des objets familiaux au cours de laquelle on voit
succéder aux austères accessoires religieux des vieilles femmes en noir des origines les
témoignages futiles de l’enfance, de mon enfance. D’autres cycles disent encore l’histoire des
matières, et l’apparition des matériaux industriels. C’est l’oubli qui permet le déploiement de
23
cette histoire de la longue durée, une histoire située au delà de l’échelle de nos propres vies et
dont le sens ne prend forme que dans une durée sur laquelle nous n’avons pas prise. L’oubli
qui travaille ces restes, sans jamais s’arrêter, est comme une érosion irrépressible qui mine
inéluctablement toute signification, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des débris désincarnés.
Comme l’écrit encore Perec dans “ Espèces d’espaces ”, « mes espaces sont fragiles : le
temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qu’il était, (…) je regarderai
sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés25. » Car l’oubli est un
produit du changement, de la vie de ces assemblages, qui, en s’augmentant de nouveaux
objets, de nouvelles créations matérielles, se transforment sous l’effet de nouveaux réseaux de
significations, qui viennent se substituer aux précédents. Plus le présent continue d’augmenter
de sa masse le passé et plus le passé lui-même devient conjectural, matière à hypothèses : qui
sont donc ces gens sur cette photographie ? Qu’est-ce que cet objet ? De quand date-t-il ?
Aussi, plus l’histoire interne engendrée par l’accumulation des vestiges prend forme, et plus le
temps conventionnel, plus le temps de l’Histoire traditionnelle, fait d’une succession
d’époques distinctes, m’échappe : je n’ai plus les moyens de savoir exactement, à considérer
ces objets désormais vidés de leur sens originel, de quel temps ils sont. Tout est là jeté en
même temps sous nos yeux, mélangé, imbriqué. La temporalité dans laquelle nous
reconnaissons l’histoire est bouleversée ; elle n’est plus séquentielle et unilinéaire comme le
voudrait l’existence d’une continuité chronologique qui serait le fil de l’histoire. La
temporalité des vestiges est désormais flottante, pluri-temporelle : elle est en réalité
maintenant incertaine, probabiliste.
Des situations différentes, si ce n’est contradictoires, peuvent donc coexister et, le cas
échéant, s’affronter au sein de cet héritage du passé dont le présent conserve la mémoire
matérielle. Car pour que les constructions matérielles vivent, il faut qu’elles soient sans cesse
remaniées. Ma mère, qui m’a légué ce reliquaire n’a pas fait autre chose, en ajoutant à
l’assemblage transmis par sa grand mère des objets récents, qui viennent de mon père et
surtout de mon frère et moi. J’ai maintenant le choix : ou bien j’abandonne ces boîtes dans un
coin où elles disparaîtront enfin de ma conscience et dans ce cas je laisse ce reliquaire
parfaitement intact, ou bien je le fais continuer à fonctionner comme un objet de mémoire
familiale et dans ce cas je le transforme. J’ai conservé dans une enveloppe de papier la
première dent de lait de mon fils aîné Rémi, et, après bien des hésitations, j’ai fini par les
ranger dans la boîte noire. D’autres reliques suivront par la suite, c’est maintenant certain. Je
n’ai pas d’autre possibilité, en réalité : si je veux maintenir l’identité de ce reliquaire, je ne
peux pas faire autrement que le modifier, l’altérer, le détruire. Cela n’a pas d’importance : au
contraire, c’est nécessaire. Car cet assemblage de restes évolue au delà de mon intervention,
comme une construction archéologique qui se transforme lentement, à son rythme propre, qui
n’est pas le nôtre. Le passé n’est pas derrière nous, comme un état ancien des choses, il est
devant nous, avec nous : comme le reliquaire de ma mère, c’est un ensemble de vestiges qui
se transforme continûment et dont l’image que nous nous en faisons se recompose sans cesse,
en même temps différente et identique. Son histoire nous entraîne dans la répétition, qui
simultanément est continuation et rupture : les créations matérielles – les objets, les
assemblages, les sites, les paysages – meurent lorsqu’ils cessent d’être transformés et alors
notre mémoire d’eux s’éteint. C’est par le dérangement du passé que passe sa transmission, sa
continuation matérielle dans le présent. L’histoire qui pose le passé comme différent du
présent, comme incompréhensible en dehors du contexte spécifique de son temps, cette
histoire là n’a pas de sens pour nous qui travaillons sur les restes matériels ; il est temps d’en
finir avec elle : elle tue le passé.
25
PEREC, 1974 : 122.
24
J’ai maintenant cette boîte noire chez moi. Cet enchevêtrement de restes usagés n’est
pas autre chose qu’une matière archéologique vraie, qui possède sa propre structure et sa
propre trajectoire dans le temps : une transmission qui, justement, n’a rien à voir avec les
mouvements que nous avons pris l’habitude d’identifier comme ceux de l’Histoire. A la
manière des « élevages de poussière » de Marcel Duchamp photographiés par Man Ray26, mes
boîtes à souvenir sont une réduction de l’univers des restes matériels, un modèle expérimental
de la mémoire de la matière. Sous l’apparente familiarité des objets, prennent corps des
processus dont le développement choque notre compréhension spontanée de l’Histoire et qui
pourtant sont ceux, en propre, de la matière archéologique. Ici, contrairement à l’Histoire, les
événements sont presque invisibles, car fondamentalement discontinus : il peut s’écouler des
dizaines d’années, peut-être l’espace d’une vie, avant qu’un nouvel objet ne vienne entrer
dans la boîte noire et se surajouter à ceux qui y sont déjà. A tout moment, lorsqu’on ouvre ces
boîtes, ces assemblages d’objets abandonnés sont comme morts, figés… et pourtant, ils
continuent d’évoluer, de se transformer sans arrêt, dans un temps intermittent situé au delà de
l’échelle de nos existences individuelles. Le passé appelle le futur de la voix des temps
disparus que nous avons toujours connue et qui dit « continue-moi ».
Je vis avec ces boîtes, comme nous vivons collectivement dans ces villes ou ces
paysages, dont l’histoire immémoriale, en apparence immobile, nous dépasse, car elle suit sa
propre trajectoire, qui nous surplombe. L’existence de la matière est d’abord une insistance,
une obstination à durer, à être là, à occuper de sa masse le présent. Comme les colliers de ma
mère qui viennent se lover naturellement dans les chapelets de buis des ancêtres du XIXème
siècle, la matière du présent proche s’incruste spontanément dans celle du passé plus ancien ;
elle vient s’ajouter à lui et non pas se substituer à lui. Ainsi, alors que dans notre appréhension
conventionnelle de l’Histoire, le présent est nécessairement séparé du passé (car transformé
par l’histoire, qui change précisément le passé en présent), dans mes boîtes à souvenir le
présent est associé au passé, et c’est bien le passé – à savoir les vestiges matériels de ce passé
familial – qui se trouve physiquement dans le présent : mon présent, ici même. Et c’est bien là
deux compréhensions opposées du Temps et de l’Histoire qui divergent selon que l’on prend
ou non en compte la spécificité de la mémoire de la matière: selon l’appréhension classique
de l’Histoire, le temps historique est celui de la succession des faits ; les événements
s’enchaînant les uns après les autres et s’expliquant par conséquent les uns par rapport aux
autres. Au contraire, pour cette autre archéologie dont j’observe la matière qui s’accumule, le
temps archéologique est celui de la répétition des faits : que l’on continue à remplir ces boîtes
à souvenir, que l’on (ré)aménage un espace “ naturel ” ou que l’on (re)construise un habitat,
c’est bien toujours la même chose que l’on cherche à augmenter, à remodeler ou à
transformer ; les modifications matérielles – c’est-à-dire les faits archéologiques – se répétant
certes les uns après les autres, mais surtout se reproduisant les uns les autres sous une forme
plus ou moins identique, ou plus ou moins altérée. Or, ce divorce que je souligne entre
l’Histoire conventionnelle et cette discipline historique à venir qui serait celle, en propre, de la
mémoire des restes matériels, c’est précisément l’opposition conceptuelle que met en
évidence l’historien et philosophe Michel de Certeaux à propos de l’historiographie et de la
psychanalyse27. Car, fondamentalement, nous entrons, autant avec la psychanalyse qu’avec
cette autre archéologie, dans un monde à la fois familier et déconcertant où, au contraire de
l’Histoire conventionnelle, le passé est lové dans le présent, où les événements peuvent se
produire à la place, ou en remplacement les uns des autres et où, surtout, les faits n’agissent
pas de proche en proche les uns sur les autres – comme dans le déroulement classique de
26
27
DIDI-HUBERMAN, 2001 : 53-71.
CERTEAU, 1987 : 87.
25
l’Histoire – mais à distance, en s’imbriquant les uns dans les autres. C’est une autre logique
que celle de l’enchaînement des événements qui commande la succession de ces faits : une
logique de la matière, une filiation de la forme, une production de la mémoire.
Rue Pasteur
Je n’ai pas eu trop de mal à retrouver l’endroit, maintenant isolé derrière une voie
rapide ouverte dans ce qui était alors des vergers et des jardins ouvriers. J’ai reconnu la
silhouette de l’immeuble, ni très haut ni très grand, la petite allée qui passe par derrière et le
sapin planté à l’entrée. Le mur de moellons de mâchefer, qui séparait notre « résidence » du
verger abandonné où nous allions jouer et qui a été transformé depuis en pavillons, était
toujours là, parfaitement intact. C’est là que nous habitions quand nous étions encore une
famille, que mon père et ma mère n’étaient pas morts et mon frère ne s’était pas éloigné de
son côté. En m’approchant, j’ai tout à coup découvert un détail dont je n’avais conservé
aucune mémoire, mais qui est dans les rêves que je fait quelquefois de cet endroit et qui sont
instantanément revenus à ma conscience, comme soudain déterrés : l’entrée – notre entrée –
était protégée par une sorte de cage en verre, dont j’essaie de sortir. Derrière moi,
l’appartement fermé où nous avons vécu est dans un état d’abandon effroyable : le carrelage
de la cuisine est couvert d’éclats de verre et de gravats tombés des murs et du plafond. Dans la
salle de séjour, derrière les volets clos, les rideaux gris de poussière tombent en lambeaux ; il
y a des vieux papiers jaunis et des loques informes répandus sur le sol crasseux. Les meubles
ouverts sont effondrés ; de grosses taches brunes s’étalent sur les murs dont le papier peint
décoloré se décolle. Mon père et ma mère sont là tous les deux dans la chambre à coucher
dévastée, décharnés dans leurs vieux vêtements, qui vaquent à leurs occupations
incompréhensibles. Ils ne prêtent aucune attention à moi. Ils ne peuvent ni me voir ni
m’entendre ; ils sont morts depuis des années. Je voudrais leur parler, mais c’est impossible.
Alors je pars par la porte d’entrée entrebaillée dans la pénombre, je dévale les marches en
courant et j’arrive dans cette cage d’entrée vitrée qui me sépare du dehors. Du dehors où je
me trouvais très exactement à cet instant.
J’ai retrouvé avec reconnaissance les files de lumières rouges et blanches des voitures
à la tombée de la nuit sur l’autoroute qui me ramenait vers Paris. Dans un petit texte de « Sens
unique » intitulé « Cave », Walter Benjamin dit ceci de la remémoration :
« Nous avons depuis longtemps oublié le rituel qui régla la construction de la maison de
notre vie. Mais lorsque l’heure est venue pour elle de subir l’assaut et que tombent déjà
les bombes ennemies, quelles antiquités exténuées et bizarres ne mettent-elles pas au
jour dans les fondations ! (…) Lors d’une nuit de désespoir, je me vis en rêve renouer
fougueusement amitié et fraternité avec le premier camarade de mes années d’école, que
je n’avais pas revu depuis des dizaines d’années et dont je me souvenais à peine, même
à ce moment. Mais au réveil, je vis clair : ce que le désespoir, comme une explosion,
avait mis au jour, c’était le cadavre de cet être qui était emmuré là pour faire
comprendre que celui qui habite ici maintenant ne doit lui ressembler en rien.28 »
Nous ne pouvons pas retourner au passé, ni l’évoquer à partir de ce qu’il en reste.
Dans le présent autour de nous, il n’en reste rien de directement reconnaissable, qu’une
28
BENJAMIN, 1994 : 141.
26
carcasse vide où nous seuls savons que « cela a été ». Ce qui reste est enfoui, à l’état de
loques et d’épaves, sous la surface de la conscience, dans les profondeurs du rêve ou dans
l’épaisseur du sol. Il n’y a rien d’autre ; de sorte que le rêve devient pour nous la seule
expérience du passé – sa véritable survivance en temps réel – dans la mesure où le présent est
le lieu où le passé subsiste, à l’état de ruine enfouie. Ce n’est qu’avec ces débris souillés ou
desséchés, qui sont scellés dans les ruines souterraines du passé, que nous pouvons conserver
un contact avec notre passé disparu. Mais cette identité « originelle » du passé est perdue, ou
plutôt elle n’existe plus qu’ensevelie et défaite. Elle est irrémédiablement changée avec le
temps, qui nous la rend toujours plus inaccessible et incommunicable. Des lieux abandonnés,
jonchés de loques et de débris, dont la présence n’en finit pas de travailler notre présent:
l’archéologie n’a pas d’autre lieu que celui-là. Comme lorsque nous rêvons, elle exhume des
fragments de passé sédimentés dans le présent. Celui qui se remémore n’est pas différent de
celui qui fouille, ainsi que l’écrit magnifiquement Walter Benjamin :
« Le langage montre sans ambiguïté que la mémoire n’est pas un instrument qui permet
d’explorer le passé, mais le support par lequel celui-ci s’exprime. C’est le médium du
vécu, comme le sol est le médium dans lequel les villes disparues sont enfouies. Celui
qui tente d’approcher son propre passé enseveli doit se comporter lui-même comme un
homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse et toujours aux mêmes
choses ; de les disperser comme on disperse de la terre, de les retourner comme on
retourne de la terre. Car les souvenirs du passé eux-mêmes ne sont qu’un dépôt, une
strate, qui ne se livre qu’au terme de l’analyse la plus méticuleuse, et qui constitue la
raison de la fouille : ces images, extraites de leur contexte d’origine, sont pour notre
regard a posteriori des joyaux dépouillés, comme des torsi dans la galerie d’un
collectionneur d’antiques. (…) Il passe à côté de l’essentiel celui qui se borne à
inventorier les vestiges mis au jour et qui n’est pas capable de situer, dans le terrain
actuel, l’endroit où les restes du passé étaient préservés. Ainsi, les véritables souvenirs
doivent-ils moins procéder d’une simple description que désigner exactement la place
où le chercheur les a débusqués. Au sens le plus strict, le véritable souvenir doit donc
(…) fournir en même temps que l’image du passé une image de celui qui se souvient, de
la même manière qu’un bon compte-rendu de fouille ne doit pas seulement indiquer les
couches d’où proviennent les vestiges, mais aussi et surtout celles qu’il a fallu traverser
pour y parvenir. » 29
Fouiller, creuser la terre : c’est par cela que tout se joue.
29
Fouilles et souvenir, dans Images de pensée (BENJAMIN, 1998 : 181-182).
27
Chapitre Ier :
Leroi-Gourhan est mort
Richard Long : Cercle en pierre du Piémont (Turin, 1984).
28
Leroi-Gourhan est mort
.
Je vous emmène dans l’Est de la France, en Lorraine. C’est un après-midi pluvieux
d’avril, aujourd’hui comme il y a maintenant vingt-cinq ans. Le ciel est d’un gris un peu
laiteux, mais la vue qui s’étend depuis le sommet du plateau est la même, empreinte de cette
raideur un peu mélancolique des paysages de la Lorraine. Il fait beaucoup de vent, qui porte
jusqu’à nous une lointaine odeur de bois brûlé. En contrebas, la silhouette massive d’un
clocher en pierre grise émerge d’une bande de vergers de mirabelliers. L’horizon est découpé
par une ligne d’arêtes bleutées, tout au bout d’un vaste espace de forêts presque noires et de
coteaux où se mèlent les couleurs lie de vin des terres labourées et du vert amande des prés.
Aujourd’hui, tout est lisse, gommé. Le travail des cultures a effacé, année après année, les
reliefs du sol qui signalaient la présence d’une monumentale occupation protohistorique au
début des années 1980. A cette époque-là, on avançait péniblement sur un terrain crevé par le
passage des engins de drainage, scarifié par les charrues. Sur près deux kilomètres de
longueur, il y avait des tumulus partout, dont la masse bombée tranchait par la couleur plus
claire du limon écorché, laissant apparaître par endroits de gros blocs de calcaire blanc,
arrachés par les tracteurs aux constructions enfouies. En y regardant de plus près, on pouvait
voir, parmi les pierres dérangées, des fragments d’ossements humains brisés, qui provenaient
de tombes démantelées par les labours. C’était ce qu’on pouvait voir de la nécropole de
tumulus de Clayeures, l’une des plus grandes du Nord-est de la France et dont les fouilles de
l’archéologue nancéien Jules Beaupré avaient révélé, à la fin du XIXème siècle, l’importance
archéologique majeure30.
Un petit Pincevent en Lorraine
Clayeures a été la première fouille dont j’ai eu la responsabilité seul, sur un site que
j’avais choisi et dont j’étais conscient de l’enjeu qu’il représentait. Je l’ai menée pendant cinq
ans, de 1981 à 1985, avec une équipe de jeunes étudiants, qui ont alimenté la première série
d’archéologues professionnels admis à la fin des années 1980 au Service d’Archéologie de
Lorraine et à l’AFAN31. Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, j’étais pétri des
lectures d’André Leroi-Gourhan, qui faisait de la fouille le nœud de la pratique archéologique.
Je voulais faire de Clayeures une fouille qui projetterait à l’archéologie des tumulus de l’âge
du Fer la méthodologie élaborée par Leroi-Gourhan à partir de l’analyse des sols
préhistoriques. Il y avait à ce moment encore très peu de fouilles de sites funéraires du
30
BEAUPRE, 1897 ; id. 1899. J’ai publié le matériel de ces fouilles anciennes dans un (très mauvais) article de
1982, intitulé “ Note sur la fouille de sauvetage programmé de la nécropole de Clayeures “ La Naguée ”
(Meurthe-et-Moselle) ” et paru dans la Revue Archéologique de l'Est et du Centre-Est, XXXIII, 3-4, p. 196-201.
31
Comme Jean-Pierre Legendre, Conservateur du Patrimoine au Service régional de l’Archéologie de Lorraine
et Marie-Paule Seilly, Ingénieur, Pierre Buzzi, Jean-Charles Brénon, responsables d’opération à l’AFAN,
aujourd’hui INRAP.
29
premier âge du Fer en France non méditerranéenne, la plupart des chercheurs s’orientant
plutôt soit vers La Tène finale et ses oppida soit encore vers l’âge du Bronze et ses riches
dépôts métalliques. Dans l’ensemble, les exemples sur lesquels on pouvait s’appuyer dans le
domaine de l’archéologie des tertres funéraires remontaient donc pour l’essentiel à la fin du
XIXème ou aux toutes premières années du XIXème siècle, comme le montrait éloquemment le
catalogue des sites et des ensembles de mobilier des âges des Métaux de la Lorraine qu’avait
publié Jacques-Pierre Millotte dans les années 196032. De même, à l’exception de la fouille de
la nécropole de tumulus de Chavéria (Jura), qu’avait réalisée Dominique Vuaillat dans les
années 197033, on ne disposait, dans le Nord-est de la France, d’aucune fouille extensive de
groupe de tertres funéraires reconnus dans leur intégralité ; encore que l’équipe de Chavéria –
qui travaillait alors entièrement à la main – n’ait pu décaper l’espace qui se trouvait entre les
tumulus.
Immédiatement, l’idée nous est venue de combiner l’étude “ microstratigraphique ” des
tumulus, établie selon les principes de la “ topographie exhaustive ” mise au point à Pincevent
par Leroi-Gourhan, avec les techniques de décapage extensif issus des fouilles de sauvetage34.
Ces dernières commençaient tout juste à prendre leur essor dans l’Est de la France, dans le
sillage des conventions avec les aménageurs lancées par Jacques Lasfargues au Service
archéologique de la région Rhône-Alpes. Il faut rappeler qu’au début des années 1980
l’utilisation des décapages mécaniques, qui avaient été introduits à la fin des années 1970
comme un mode de fouille par le programme de la vallée de l’Aisne, était encore considérée
comme une hérésie par de nombreux protohistoriens, en particulier lorsqu’il était question de
l’appliquer à autre chose qu’à du dégagement de remblai ou de « mort-terrain », comme en
particulier lorsqu’on s’en servait pour mettre au jour des sépultures. Les surfaces étudiées
étaient donc extrêmement réduites, et on manquait désespérement de visions d’ensemble.
Notre projet était d’exploiter les décapages mécaniques extensifs pour alimenter une
topographie extensive des sites funéraires, pris dans leur globalité.
Nous pensions qu’il devait être possible de renouveler la documentation archéologique
grâce à des fouilles fines, qui remplaceraient les données incomplètes et incertaines des
recherches anciennes du XIXème siècle et qui, surtout, nous enseigneraient sur les pratiques
funéraires du début de l’âge du Fer35. Le postulat développé à Clayeures, puis, plus tard avec
les fouilles de tumulus à tombes à char de Marainville-sur-Madon (Vosges) et de Diarville
(Meurthe-et-Moselle), était élémentaire : il s’agissait de considérer les tumulus
protohistoriques comme des constructions funéraires élaborées au cours d’un ou de plusieurs
processus de constitution successifs, qui auraient procédé à chaque fois d’un épisode de
structuration unique. Selon cette approche, il devait être possible de distinguer, selon la
terminologie de Leroi-Gourhan, des structures évidentes, identifiées par les constructions
protohistoriques proprement dites, et des structures latentes, constituées notamment par des
effets de distribution d’artefacts en relation avec les gestes ou les pratiques funéraires répétées
à chaque fois au cours de la constitution des tumulus. Pour ce faire, il fallait pratiquer une
fouille totale de chaque tumulus, associée à un décapage extensif de leur environnement.
32
MILLOTTE (1965).
VUAILLAT (1977).
34
J’ai exposé ces idées dans un petit article paru en 1982 dans une revue destinée aux archéologues amateurs :
Méthodes de fouille à la nécropole de Clayeures “ La Naguée ” (Meurthe-et-Moselle). Revue Archéologique
Sites, 1982, p. 5-10.
35
J’ai essayé de réunir et de synthétiser ces données, telles que les fournissait l’étude du de la nécropole de
Clayeures dans : La nécropole de Clayeures (Meurthe-et-Moselle) et les débuts du Premier Age du Fer dans l'Est
de la France. Bulletin de l'Association Française pour l'Etude de l'Age du Fer, 1985, 3, p. 24-27.
33
30
Nous avons essayé, campagne après campagne, de parvenir à un enregistrement
optimum des données de terrains dans l'optique de la “ fouille totale ” que préconisait LeroiGourhan. Nous avons sans doute atteint notre plus haut niveau de technicité en 1984-1985
lorsque nous avons réalisé la fouille intégrale de deux tertres de la fin du Bronze moyen et de
leur environnement immédiat. L’emplacement des tumulus avait fait l’objet d’un relevé
microtographique permettant de restituer des cartes en courbes de niveau, à intervalles de 5
cm, qui faisaient apparaître les déformations de la masse des tertres par les cultures du XIXème
siècle et la présence, sur l’un des tumulus, d’une couronne de blocs qui produisait un microrelief de quelques centimètres de hauteur, imperceptible à l’œil nu. Les “ structures
évidentes ”, notamment comme cette couronne périphérique de blocs de calcaire d’une
vingtaine de mètres de diamètre, avaient été enregistrées par une couverture photographique
verticale complète. Des relevés systématiques de l’ensemble de la fouille, réalisés en couleurs
à l’échelle du 1/10ème, avaient été effectués pour chaque formation stratigraphique. On y avait
projeté la position des centaines d’artefacts relevés en trois dimensions, de manière à faire
apparaître les éventuels effets de structures latentes dans la distribution du matériel. Les
études de distributions spatiales avaient été couplées à des analyses numériques – portant en
particulier sur le calcul d’indices de fragmentation de la céramique36 - afin de déterminer la
présence de dépôts intentionnels non directement visibles. Dans le Tumulus 15, reconnu en
1980, nous avions inauguré la fouille ultra fine des sépultures à la curette de dentiste, avec
moulage au latex de l’état de fouille optimum. A partir de 1982, nous avons remplacé la
couverture bâchée des débuts par un véritable hangar démontable, qui permettait de préserver
en toutes circonstances les niveaux fouillés des ravages de la pluie et du soleil. Depuis
l’origine, les sédiments des sols, des sépultures et de la masse des tumulus ont fait l’objet de
prélèvements systématiques pour des déterminations palynologiques effectuées au
Laboratoire de phytosociologie de Louvain sous la direction de Jean Heim, tandis que les
charbons de bois étaient envoyés chez Stéphanie Thiébault au CNRS pour détermination
anthracologique et au Laboratoire de Louvain, pour datations radiocarbones. Année après
année, Clayeures a été une fouille superbe, en particulier grâce à la finesse de son sédiment
limoneux couleur crème, qui rendait possible la réalisation de plans de fouille d’une très
grande précision, comparables par leur netteté aux décapages des photographies mythiques de
Pincevent.
Y’a quelque chose qui cloche là-dedans…
Nous avons essayé avec détermination et pourtant nous avons échoué à atteindre
l’objectif que nous nous étions fixés ; c’est-à-dire à reconstituer, par l’intermédiaire d’une
fouille ethnographique inspirée des préceptes d’André Leroi-Gourhan, les gestes et les
pratiques funéraires particulières des communautés protohistoriques qui avaient édifié la
nécropole de tumulus de Clayeures. Nous avons échoué à cause de problèmes de terrain que
Leroi-Gourhan n’a jamais signalé avoir rencontrés et que nous nous sommes trouvés
incapables de résoudre. Nous n’avons tout d’abord jamais réussi à identifier avec précision un
niveau dont nous aurions pu être certains qu’il correspondait bien au sol sur lequel les gens de
l’âge du Fer avaient établi leurs sépultures et les monuments funéraires qui étaient venus les
sceller. A la base de la masse des tertres, on trouvait bien un horizon diffus d’une quinzaine
de centimètres d’épaisseur dans lequel étaient dispersés des fragments de céramique
protohistorique et des esquilles de charbons de bois, mais rien qui ressemble à ce qu’on a
coutume d’identifier comme un sol. Dans certains cas, les vestiges étaient si rares qu’on ne
36
Rapport de la largeur d’un fragment de céramique sur son épaisseur.
31
pouvait être assuré avoir atteint la base réelle du tumulus que lorsqu’on était parvenu au
contact du substrat gréseux, situé à une trentaine de centimètres sous la base des sépultures
centrales, quand elles étaient conservées. La même situation a été rencontrée à Marainville et
à Diarville, dans un sédiment marneux encore moins lisible.
Surtout, le terrain était très perturbé par des remaniements postérieurs qui rendaient
plus difficile encore la lecture des structures protohistoriques. Ainsi, la presque totalité des
sépultures centrales initiales des tumulus avaient été bouleversées au XIXème siècle, pour
l’essentiel à l’époque du déboisement du plateau de La Naguée, lorsque les commis de ferme
ramassaient les éléments de parure en bronze par pleins paniers37. Le sol sous la masse des
tertres était parcouru d’invraisemblables réseaux d’animaux fouisseurs – renards ou blaireaux
– qui pouvaient avoir entraîné dans leurs galeries une partie du mobilier funéraire des
sépultures, comme cela s’est rencontré dans le Tumulus 38, fouillé en 1983. La nature acide
du sédiment de limons rhétiens (sur et avec lequel avaient été constitués les tumulus) avait
produit, au cours du temps, des effets de conservations différentielle que nous avons mis
longtemps à anticiper : les ossements, en particulier, n’étaient préservés que s’ils s’étaient
trouvés en contact direct avec des blocs de calcaire et les éléments de parure métallique isolés
– comme on en a trouvés dans les Tumulus 26 et 3338 – avaient plus de chances d’appartenir à
des inhumations qu’on ne voyait pas qu’à ce qui ressemblait à des “ dépôts ” de mobilier. Là
encore, on a observé des configurations tout à fait analogues à Marainville et à Diarville.
L’érosion était omniprésente, nous privant d’informations que nous étions tout à fait
incapables d’évaluer. Le soc des charrues rainurait directement le substrat géologique et,
contre toutes nos attentes, le décapage extensif des surfaces à la périphérie des tumulus ne
donnait que des résultats non interprétables : un tesson roulé isolé ici, une petite tache de
charbon de bois là… Seules les structures historiques profondes étaient bien préservées,
comme les fossés de délimitation agraire de la période romaine qui s’étendaient sur
l’ensemble du plateau, mais qui n’étaient pas la raison essentielle de notre présence à la
Naguée. De manière très ironique, les vrais vestiges d’occupations anciennes se trouvaient
dans les niveaux de sédiments superficiels que nous enlevions à la pelle mécanique, où ils
étaient démembrés et dispersés en position secondaire depuis bien longtemps. Dans le niveau
de terre végétale labourée actuelle comme dans les sédiments de la masse des tumulus, on
trouvait notamment des éclats de taille isolés en quartzite, qui appartenaient à des industries
de tradition acheuléenne attribuées au Paléolithique moyen, ou encore des éléments de haches
polies en aphanite, qui provenaient manifestement d’occupations néolithiques. S’agissait-il à
l’origine d’éléments isolés – perdus – ou au contraire plus vraisemblablement de vestiges
d’occupation démantelés et dispersés depuis des millénaires par l’érosion ? Quant à l’habitat
correspondant aux tumulus, qu’on pressentait tout proche par la quantité de mobilier
domestique abandonné dans la construction des monuments funéraires, celui-ci demeurait
désespérément introuvable, malgré les prospections systématiques au sol, malgré les sondages
et malgré les décapages.
D’autres difficultés nous attendaient avec l’étude des vestiges protohistoriques
associés à l’édification des tumulus. On observait en particulier de trop grandes différences
d’un tertre à l’autre pour qu’on puisse faire fonctionner le principe de répétition invoqué par
Leroi-Gourhan pour faire apparaître les structures associées aux effets de distribution des
37
MARTIMPREY (1889).
J’ai publié ces observations dans un article intitulé “ Bilan de la première campagne de sauvetage programmé
de la nécropole de la Naguée à Clayeures (Meurthe-et-Moselle) ”, paru en 1982 dans Le Pays Lorrain, 4, p. 197204.
38
32
vestiges dans l’espace39. Dans leur organisation des “ structures évidentes ”, aucun tumulus ne
ressemblait réellement à un autre : certains présentaient une sépulture centrale recouverte d’un
grand pierrier de blocs calcaires, tandis que d’autres ne scellaient qu’un simple paquet de
pierres protégeant l’inhumation et que d’autres encore ne contenaient originellement que des
constructions en bois. On a retrouvé plus tard une situation tout à fait similaire avec les
tumulus de la nécropole de Diarville. La typo-chronologie du mobilier, trop floue, ne
permettait pas d’attribuer ces disparités à des moments chronologiques nettement différents.
De la même manière, la masse de certains tertres semble-t-il particuliers - mais que rien ne
distinguait particulièrement des autres, comme le Tumulus 1540 – avait été colonisée par de
nombreuses sépultures adventices de la fin du VIème av. J.-C., alors que l’ensemble des autres
en étaient dépourvus et avaient connu une histoire différente. Encore une fois, le même
schéma s’est retrouvé reproduit à Diarville, où chaque tertre funéraire s’est révélé constituer
un cas particulier, car unique. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Fallait-il croire à l’existence de
statuts sociaux différents – qui auraient expliqué des attentions différentes portées aux défunts
selon leur identité, et donc des évolutions dissemblables de leurs monuments funéraires au
cours du temps – ou bien fallait-il attribuer cela à autre chose ? Tout ceci ne pouvait-il pas
être pris également comme le résultat que d’une certaine contingence ?
Pour ce qui concerne les “ structures latentes ” qu’étaient susceptibles de révéler les
distributions d’artefacts scellées sous la masse des tumulus, nous étions confrontés à la même
variabilité que celle que nous observions avec les “ structures évidentes ” : les “ sols ” de
certains tertres du premier âge du Fer pouvaient contenir des milliers de tessons de céramique
domestique, tandis que d’autres n’en renfermaient tout au plus que quelques dizaines. Ces
fragments étaient si morcelés que leur nombre se confondait en général avec celui du nombre
minimum d’individus (NMI) estimable. On rencontrait des tessons de céramique également
dans les sédiments de la masse des tumulus, toujours relativement roulés, mais aussi des
fragments isolés de meules en roche dure, des broyons et des galets de chauffe aménagés dans
des galets de quartzite ou granite issus des alluvions de la Moselle, qui avaient été prélevés à
une dizaine de kilomètres du site. Il y avait aussi des éclats de débitage en quartzite et en silex
et parfois des fragments d’outils lithiques. Quand on observait les caractéristiques
typologiques de la céramique, on remarquait des formes et des décors plutôt attribuables au
premier âge du Fer – ou encore à la fin du Bronze moyen ou au début du Bronze final – ce qui
indiquait que ces restes étaient bien contemporains de la construction des tumulus. C’étaient
manifestement des restes d’habitat (auxquels devaient appartenir aussi les meules, les broyons
et les galets de chauffe, ainsi peut-être que le silex), qui se trouvaient là en position
secondaire. Mais d’où venaient-ils : avaient-ils été apportés spécialement, comme nous avons
d’abord eu tendance à le croire, où bien étaient-ils déjà là au moment de la construction des
tumulus et avaient-ils simplement été incorporés à la masse des tertres et scellés sous les
apports de sédiments ? Nous avons mis du temps à nous rendre compte que l’érosion du sol à
la périphérie des tumulus était telle que c’était elle qui produisait directement ces effets de
concentrations de vestiges d’habitat sous les tertres : les “ structures latentes ” pouvaient donc
être aussi le résultat, au moins en partie, de leurs transformations postérieures, des
transformations postérieures qui n’avaient évidemment rien à voir avec les conditions de leur
dépôt initial. Ca n’était pas dans Leroi-Gourhan, ça. D’ailleurs, ce qui était valable pour les
vestiges protohistoriques l’était nécessairement aussi pour ceux des autres périodes : après
tout, si on trouvait du Paléolithique et du Néolithique mêlé aux épandages de restes d’habitat
39
LEROI-GOURHAN (1984) : 239.
J’ai présenté rapidement les données archéologiques issues de la fouille de ce tumulus dans un petit article
intitulé “ La reprise des fouilles de la nécropole de la Naguée à Clayeures. Bilan de la campagne 1980 ”, paru en
1981 dans Le Pays Lorrain, p. 133-135.
40
33
associés aux tumulus du Bronze moyen et du premier âge du Fer, c’était peut-être d’abord
parce qu’ils se trouvaient physiquement là et non pas parce que les gens de la Protohistoire
avaient voulu les placer dans leurs monuments funéraires. Contrairement à ce que j’avais
compris de mes lectures de Leroi-Gourhan, je découvrais, contre mon gré, que les
distributions de restes matériels n’étaient pas que le produit des actions des hommes du passé
qui les avaient arrangées. Elles étaient le produit aussi – et je crois aujourd’hui peut-être
surtout – de cette bizarre insistance de la matière à continuer d’exister après avoir été
transformée, de cette persévérance des choses à durer, inertes mais présentes, de cet apparent
retour du passé disparu qui en réalité n’est jamais parti.
Cette inertie des vestiges matériels attaquait l’irréfutabilité du temps, elle gangrenait
l’apparente évidente cohésion du passé, sur laquelle reposait tout l’édifice délicat de cette
archéologie ethnographique que nous cherchions à mettre en pratique. Il nous était en
particulier impossible de contrôler l’homogénéité chronologique des vestiges auxquels nous
étions confrontés, autrement qu’en postulant que l’hétérogénéité que nous découvrions à
toutes les échelles d’observation ne comptait pas, qu’elle ne devait pas compter. Mais
comment en être sûr ? Si l’on prenait par exemple la céramique domestique associée aux
épisodes de construction des tumulus, on constatait que les fragments portant des caractères
typologiques (comme des formes et/ou des décors) ne représentaient, selon le degré de
précision typologique recherché, qu’au maximum entre 5 et 10% du nombre total des restes
de poterie. En moyenne, il fallait donc réunir au moins un millier de tessons pour être en
mesure de proposer une approximation typo-chronologique globale, d’une précision de l’ordre
d’un à deux siècles selon la typo-chronologie reconnue. Logiquement, moins on en avait et
plus l’intervalle d’approximation chronologique grandissait, pour couvrir des périodes qui
s’étendaient objectivement sur plusieurs millénaires. Le doute s’insinuait y compris à propos
des séries numériquement conséquentes. Ainsi, si l’intégrité chronologique du dépôt
archéologique n’était pas physiquement garantie, comme cela s’avérait évident, rien
n’interdisait de penser que certains éléments, dont nous ne pouvions pas reconnaître
l’identité en soi, aient pu appartenir en réalité à d’autres périodes chronologiques : peut-être
ces fragments de poterie absolument atypique, mais comportant un dégraissant différent de
celui des autres, étaient-ils par exemple néolithiques ? Ou ces fragments de broyons en
quartzite, pourquoi pas ? Ou ces éclats de débitage en silex, dont rien ne prouvait,
intrinsèquement, qu’ils étaient bien protohistoriques ? Sans que je m’en rende vraiment
compte sur le moment, Clayeures avait ouvert une fêlure, d’abord infime, par où
s’évaporaient toutes mes certitudes acquises avec mon éducation archéologique, une fissure
qui se transformait à mon insu en un fracture béante par où s’écoulaient mes facultés mêmes
de mener une fouille archéologique selon les objectifs vers lesquels je pensait qu’elle devait
tendre. C’était la réalité du temps archéologique, ce temps relatif enregistré dans les vestiges
matériels, qui commençait à me travailler, à miner l’appréhension conventionnelle des restes
archéologiques que j’avais apprise. Il m’a fallu une vingtaine d’années avant que je ne
commence à être en mesure de formaliser le problème et d’envisager ses répercussions sur ma
pratique du terrain.
Malaise dans la chronologie
Pour l’essentiel des chercheurs, il n’existait pas de « problème du temps
archéologique », mais seulement des questions de chronologie, que la multiplication des
données provoquée par l’essor des fouilles était destinée à bientôt résoudre : on trouverait
bien un jour les types archéologiques qui combleraient les trous de notre chronologie et dont
34
la succession complète restituerait une chronologie approchée à la génération près. La
transition de l’âge du Bronze à l’âge du Fer était une question qui préoccupait la plupart des
chercheurs – comme en témoigne le colloque du Comité des Travaux historiques et
scientifiques organisé à Dijon en 198441 – et, pour ma part, j’étais persuadé qu’on en
apprendrait plus sur l’articulation de ce changement culturel par l’étude des représentations
collectives dont procédaient les pratiques funéraires, plutôt que par celle de la typologie du
mobilier, qui était manifestement soumise à de multiples biais. Il faut rappeler qu’à ce
moment c’était encore une explication de type migrationniste qui dominait la recherche pour
rendre compte des processus de changements culturels de la Protohistoire : il était admis
notamment que c’étaient des peuples venus d’Europe centrale qui avaient introduit dans le
Nord-est de la France la nouvelle culture de l’âge du Fer, en particulier par l’intermédiaire
d’une strate dominante de cavaliers à épées qu’on ne connaissait pas dans les groupes
antérieurs de la fin de l’âge du Bronze42. A l’inverse, dans les régions marquées par la culture
dite “des Champs d’Urnes ” du Bronze final, comme en particulier le Bassin parisien et la
Champagne, l’évolution typologique en particulier de la céramique laissait apparaître une
transition lente, qui transmettait un héritage stylistique de type “ Champs d’Urnes ” jusqu’au
cœur de la période hallstattienne. La question principale était donc de savoir comment ces
deux mouvements, en apparence contradictoires, pouvaient s’articuler l’un avec l’autre et de
déterminer, dans cette évolution générale de l’âge du Bronze à l’âge du Fer, la part des
ruptures et des continuités.
Rétrospectivement, il est clair que la résolution de cette question était jouée d’avance.
Les idées migrationnistes, qui avaient prospéré dans l’archéologie allemande construite sur
l’héritage de Gustav Kossinna, avaient fait leur temps. Il n’y avait quasiment plus personne
parmi la génération des jeunes chercheurs qui émergeait dans les années 1980 pour vouloir
croire à cette appréhension de l’histoire culturelle de la Protohistoire, dont on sentait
confusément les relations “ faustiennes ” avec la période du national-socialisme. Les
chercheurs allemands qui, comme Wolfgang Kimmig ou Wolfgang Dehn, avaient commencé
leur carrière à la fin des années 1930, la finissait dans les années 1980 : ils montraient
beaucoup moins de conviction à défendre les thèses migrationnistes auxquelles ils avaient été
formés à l’origine43. Pour pouvoir liquider l’héritage migrationniste transmis par la suprématie
de l’archéologie allemande sur la protohistoire continentale, il fallait néanmoins plus qu’un
changement de génération : il fallait qu’une masse en quelque sorte critique de documentation
ait été accumulée, qui permette de réévaluer l’ensemble des données françaises en les
confrontant aux découpages chronologiques élaborés à partir des matériaux allemands.
L’éclatement documentaire des sources archéologiques françaises, éparpillées en une
multitude de publications locales souvent disparues ou difficilement accessibles – et
généralement de piètre qualité scientifique –, la dispersion des collections, pour la plupart mal
ou pas publiées, tout cela constituait historiquement le principal handicap au développement
d’une archéologie protohistorique adulte en France, depuis la grande récession dans laquelle
elle était entrée à la vieille de la Première Guerre Mondiale. De manière intéressante, ce projet
– lancé avec les travail de recensement des témoignages de la “ Culture des Champs
d’Urnes ” en France entrepris par Wolfgang Kimmig au service du Kunstschutz du Haut
commandement militaire allemand en France44 - avait été poursuivi dans le Nord-est de la
41
Coll. (1984).
MARIËN, 1958 : 262 ; VUAILLAT, 1977 : 137.
43
Comme en témoigne par exemple le texte d’introduction de Wolfgang Kimmig à la publication des actes du
colloque de Nemours de 1986, consacré au « groupe Rhin-Suisse-France orientale et la notion de civilisation des
Champs d’Urnes » (KIMMIG, 1988).
44
KIMMIG (1951, 1952, 1954).
42
35
France à partir des années 1960 sous l’impulsion en particulier de Jean-Jacques Hatt et de
Jacques-Pierre Millotte. Les premiers catalogues régionaux des sites et des ensembles
archéologiques avaient concerné d’abord, avec les publications de Millotte, la Franche-Comté
et la Lorraine45, auxquels étaient venus s’ajouter, dans les années 1970, l’Alsace46 puis, au
début des années 1980, le Bassin parisien et le Nord de la France47 ou encore l’Aquitaine48. A
l’exception de la Haute-Marne, cataloguée par Louis Lepage49, et de la série des nécropoles de
la “ Civilisation des Champs d’Urnes ” publiées par Bernard Chertier50, la région ChampagneArdenne avait échappé à ce mouvement, de même que celle de la Bourgogne, où il fallait
retourner à l’antique ouvrage des années 1930 de Françoise Henry51 pour trouver le catalogue
le plus récent des fouilles et des trouvailles régionales des âges du Bronze et du Fer, du moins
celles du département de la Côte-d’Or. Quoiqu’il en soit, une masse suffisante de données
avait été amassée au début des années 1980 pour qu’on puisse maîtriser, au moins à l’échelle
régionale, les ensembles archéologiques recueillis depuis le XIXème siècle. Dans le Nord-est
de la France, une série de fouilles récentes étaient venues renouveler par ailleurs les données
anciennes depuis les années 1970: là encore, elles étaient à l’origine principalement localisées
en Franche-Comté, avec les travaux de l’équipe constituée autour de Jacques-Pierre Millotte.
En Bourgogne, une série de fouilles réalisées par Jean-Pierre Nicolardot sur les enceintes
protohistoriques de Vitteaux et d’Etaules-Darois (Côte-d’Or), par Serge Grappin sur les
niveaux d’habitat de Saint-Romain “Le Verger ” (Côte-d’Or), ou encore par Jean-Paul
Guillaumet sur les tumulus de Thury “ La Prée ” (Côte-d’Or), contrastaient avec l’absence de
synthèse documentaire à l’échelle régionale.
Dans sa tentative de mise en correspondance des systèmes typo-chronologiques de
l’âge du Bronze et du premier âge du Fer fonctionnant en France et en Allemagne52, JeanJacques Hatt avait, au début des années 1960, introduit une série de problèmes : il avait en
particulier créé un décalage chronologique d’environ un demi siècle entre la séquence typochronologique du Bronze final IIIb « français » et son équivalent allemand du Hallstatt
B3 d’Hermann Müller-Karpe53. Pour des raisons d’élégance typologique, Hatt avait également
individualisé, au milieu de la chronologie du premier âge du Fer « français » une séquence
intermédiaire appelée Hallstatt moyen 54: or, celle-ci ne trouvait aucun équivalent direct dans
la chronologie bipartite du premier âge du Fer allemand, qui avait été élaborée à partir du
travail pionnier de Reinecke au début du XXème siècle, qu’avaient complété, dans les années
1950 et 1960, les recherches de Georg Kossack ainsi que celles de Wolfgang Dehn et OttoHermann Frey55. Il fallait harmoniser tout cela et les données étaient sufisamment
nombreuses, suffisamment répertoriées, pour qu’on puisse matériellement le faire. Ce travail a
été mené princalement dans les années 1990, en grande partie à la suite de la publication de la
thèse de Patrice Brun, qui avait proposé, en 1986, une chronologie séquentielle de la
45
MILLOTTE (1963) ; id. (1965).
NORMAND (1973).
47
FREIDIN (1982) ; BLANCHET (1984).
48
MOHEN (1980).
49
LEPAGE (1984).
50
CHERTIER (1976).
51
HENRY (1933).
52
HATT (1961) ; id. (1962).
53
MÜLLER-KARPE (1959).
54
Jean-Jacques Hatt m’a expliqué un jour à Strasbourg que tout processus d’évolution stylistique comporte
normalement trois phases successives : une phase ancienne de création, une phase moyenne d’apogée et une
phase finale de transition avec un nouveau style à venir. C’était là, poursuivait-il, précisément la raison pour
laquelle il avait systématiquement organisé son découpage en sous-séquences typo-chronologiques de l’âge du
Bronze et de l’âge du Fer selon un principe de tripartition.
55
KOSSACK (1959) ; DEHN et FREY (1962).
46
36
« Civilisation des Champs d’Urnes » dans le Bassin parisien, et établi une articulation
graduelle du passage de la fin de l’âge du Bronze au début de l’âge du Fer56. Dans les années
qui ont immédiatement suivi, la publication des actes du colloque de Nemours, organisé par
Patrice Brun et Claude Mordant et consacré à un bilan des données relatives à la « Civilisation
des Champs d’Urnes » en France, ont permis de parachever l’entreprise, en imposant à
l’échelle nationale une chronologie unifiée du Bronze final, qui reprenait l’organisation en
séquences proposée par Patrice Brun pour le bassin parisien57. Comme très souvent en pareil
cas, l’apparente nouveauté de ces propositions se constituait qu’un nouvel habillage, plus
« actuel » et plus consensuel, jeté sur des postulats traditionnels, d’autant plus dominants
qu’ils sont tenus pour évidents et dont, en tous cas, on s’est bien gardé d’interroger la
légitimité.
Il faut dire tout d’abord que cette unification de la chronologie française a consisté,
essentiellement, en un alignement sur la typo-chronologie allemande. On n’a pas uniquement
adopté une simple grille chronologique; on a également, et peut-être surtout, assimilé les
concepts particuliers qui la fonde traditionnellement : je veux parler de l’approche
conventionnellement « historico-culturelle », pour reprendre les termes de l’historien de
l’archéologie canadien Bruce Trigger58, de la protohistoire européenne, et en particulier
allemande. La remise en cause proclamée du « diffusionnisme » n’était qu’un effet
d’annonce : c’était éventuellement l’interprétation migrationniste des changements culturels
du passé qui était mise en cause – sans grands risques, puisque plus personne ne pouvait plus
prétendre y souscrire sérieusement – mais surtout pas le schéma fondamentalement
historiciste du fonctionnement culturel de la Protohistoire, qui aurait été dominé par des
relations de type centre-périphérie. Après l’intermède du centre « germain » ou « indogermain » définitivement discrédité par l’effondrement du IIIème Reich, le consensus pouvait
enfin se reformer, à l’échelle européenne, sur le postulat traditionnel du foyer de civilisation
méditerranéen, qui aurait irrigué d’innovations historiques fondamentales – comme la mise en
place des réseaux économiques à longue distance, l’apparition de l’écriture, le développement
des villes – le développement d’une périphérie barbare, mais réceptrice ; c’est-à-dire
innovante. C’est ce schéma inusable (il faut entendre irremplaçable, dans la tradition
conservatrice de l’archéologie comme forme d’histoire culturelle) qu’a tenté inlassablement
d’imposer Patrice Brun pour rendre compte de l’évolution culturelle de la protohistoire
européenne59.
Dans une communication au colloque de Dijon, qui avait suscité un brouhaha
désapprobateur dans l’auditoire et des haussements d’épaule agacés chez les organisateurs de
la session, j’avais essayé, avec le peu de concepts dont je disposais alors, d’expliquer ce qui
me gênait dans cette façon d’aborder le problème de la transition culturelle de l’âge du Bronze
à l’âge du Fer60. L’ensemble des intervenants abordait la question en termes d’identité et non
de processus : pour tout le monde, il était évident que chaque séquence typo-chronologique du
passé, puisqu’elle était cohérente du point de vue de ses caractères stylistiques, était non
seulement nécessairement la signature d’une identité culturelle spécifique, mais aussi d’une
période particulière. Aussi, comme dans les années 1930 et 1940, c’étaient les ruptures dans
56
BRUN (1986).
BRUN et MORDANT (1988).
58
TRIGGER (1989).
59
BRUN (1987) ; id. (1992) ; id. (1994) ; id. (2000).
60
Mon article, paru en 1984, était intitulé très lourdement “ La question du passage de l'Age du Bronze à l'Age
du Fer: un problème méthodologique et théorique? ”, dans Coll. (dir.): Transition Bronze final - Hallstatt ancien.
Actes du 109e Congrès National des Sociétés Savantes (Dijon, 1984); Archéologie, T. II, p. 279-288.
57
37
l’évolution typologique qui étaient recherchées comme des marqueurs d’événements
culturels, comme si les matériaux archéologiques n’étaient qu’une simple décalque, une
empreinte directe des événements historiques du passé auxquels on pouvait directement avoir
accès par leur intermédiaire. Les historiens faisaient de l’histoire avec des textes et les
archéologues poursuivaient le travail historique sur les « sociétés sans histoire » avec des
matériaux archéologiques ; c’était clair. Surtout, je ne possédais pas une connaissance
suffisante de l’histoire de l’archéologie pour pouvoir montrer que ce changement
d’interprétation ne remettait pas en cause, bien au contraire, le paradigme kossinien sur lequel
la thèse migrationniste elle-même s’était construite: à savoir qu’on persistait à attribuer aux
transformations des caractères typologiques de la culture matérielle le statut d’indicateur
direct des changements culturels éprouvés par les populations qui l’avait produite61. Alors que
les chercheurs des années 1920 et 1930 tiraient des phénomènes de rupture qu’il observaient
dans la chronologie du mobilier métallique la conclusions qu’ils étaient provoqués par des
migrations de populations, les chercheurs des années 1980, qui se pensaient beaucoup mieux
informés, tiraient des phénomènes de continuité que mettait en évidence l’analyse fine des
assemblages archéologique la conclusion symétrique que ces derniers étaient le résultat d’une
évolution sur place des populations, assimilant les influences extérieures.
Quelque chose n’allait pas avec cela, quelque chose qui choquait le raisonnement
archéologique. Le premier problème tenait à l’interprétation des processus en cause dans les
phénomènes de changement culturels, qui étaient ramenés à une seul et unique origine.
L’interprétation des données était piégée dans un raisonnement circulaire, d’où elle ne pouvait
sortir : dans la mesure où les transformations stylistiques étaient interprétées comme le
résultat plus ou moins direct d’événénements historiques particuliers, la nécessaire unification
des systèmes typo-chronologiques en usage dans les différentes régions aboutissait à une
inéluctable unification des processus de changement culturels envisagés pour expliquer ces
transformations.
Une autre archéologie est possible
Le grand historien de l’art allemand Aby Warburg – qui a initié au début du XXème
siècle le projet révolutionnaire d’une histoire de l’art fonctionnant comme une « biologie »
des images, ou encore comme une anthropologie des représentations – a déclaré qu’il s’était
engagé dans cette voie, parce qu’il était « sincèrement dégoûté » de « l’histoire de l’art
esthétisante », dont il trouvait les débats et les controverses « stériles »62. Sans en être
« dégoûté », je n’ai jamais été réellement satisfait par l’archéologie telle que j’ai pu la
cotoyer, notamment en France, dans la mesure où elle m’a toujours paru dépenser beaucoup
d’énergie à côté de son objet véritable. J’ai mis longtemps à me rendre compte qu’au delà du
caractère traditionnellement historico-culturel de cette archéologie conventionnelle, c’est
fondamentalement sa dimension « historique » qui me gênait et, plus exactement encore, c’est
le discours historique conventionnel qui me met mal à l’aise lorsqu’il est surimposé au passé
archéologique. Nous avons tous tellement été élevés dans le culte de l’histoire qu’il paraît
aujourd’hui presque blasphématoire de dire que, dans l’archéologie, c’est la manière
61
J’ai développé cette argumentation dans une contribution au colloque de l’AFEAF de Colmar, paru en 2003 :
« Peuples », « cultures » et manifestations archéologiques de l’âge du Fer : Gustav Kossinna, Gordon Childe et
nous. Dans PLOUIN S. et JUD P. (dir .) – Habitats, mobiliers et groupes régionaux à l’âge du Fer. Actes du
XXe Colloque de l'Association Française pour l'Etude de l'Age du Fer (Colmar, 1996). Dijon, 20ème supplément
à la Revue Archéologique de l’Est, 2003, p. 231-239.
62
GOMBRICH (1970) : 88.
38
platement historique selon laquelle la discipline prétend étudier le passé qui est sans objet. Et
pourtant, c’est bien de cela dont il est question et c’est bien du problème de l’incapacité de la
discipline archéologique traditionnelle à interroger de manière pertinente son objet particulier
que je veux parler.
Aujourd’hui encore, il m’est difficile de mettre des mots sur cette impression de
malaise que provoque en moi cette appréhension conventionnelle du passé archéologique ; à
savoir cette attitude académique qui met l’histoire en avant – c’est-à-dire les événements du
passé, ce qui a vraiment eu lieu historiquement dans le passé – comme la seule identité
tangible du passé exprimée par les restes archéologiques. Selon une idée reçue largement
admise, le passé serait déchiffrable dans les vestiges archéologiques, et on pourrait restituer
ainsi la réalité qu’il avait dans le passé, en lui-même : en d’autres termes, son identité
historique. Or justement non, le passé n’est pas déchiffrable en tant que tel : l’identité
originelle du passé est définitivement perdue, car elle est passée par un processus de
fossilisation ; ce qu’il en reste matériellement se manifeste à nous tronqué, augmenté,
transformé, sans que nous puissions désormais faire la part de ce qui existait réellement, aux
origines – lorsque le passé était en train de se faire – et de celle des modifications qui sont
venues par la suite. Le matériau archéologique sur lequel nous travaillons est une entité
intrinsèquement hybride63, dans laquelle la chose originelle et sa transformation sont
consubstantielles. Cela signifie qu’entre nous et le passé, c’est bien plus que des filtres
modifiant l’information originelle qui sont intercalés entre la réalité physique du passé tel
qu’il était dans le passé et sa transcription archéologique dans le présent ; c’est bien plus que
des biais, dont on pourrait éventuellement corriger les déformations, auxquels nous avons
affaire. Cela signifie en fait que l’identité même du passé – son identité en quelque
ontologique – a été changée irréversiblement au cours du temps, car elle est exposée au temps,
puisqu’elle est donnée à l’action du temps. Le rêve de l’archéologie n’est qu’une illusion : il
n’existe aucune possibilité de restituer le passé, ou plus exactement de le reconstituer, car le
passé n’a jamais existé en tant que tel ; il n’existe que construit – c’est-à-dire altéré, déformé,
dénaturé – par ce qui lui a succédé et qui lui donne une existence. On ne regresse pas du
présent vers le passé, en tournant à rebours les pages du grand livre des « archives du sol »,
selon la fameuse métaphore développée par André Leroi-Gourhan. On ne fait que réactiver un
potentiel enfoui, qui non seulement ne peut être considéré autrement que depuis le présent, ou
l’après-coup, mais qui, plus profondément, n’a pas d’identité autremement que par le présent
ou cet « après ».
Formulées de cette façon, ces considérations ont l’air très philosophiques, ou en tout
cas très abstraites. Elles mettent néanmoins directement en cause l’identification même des
vestiges archéologiques, à sa source. Il faut aller dans la New Archaeology américaine des
années 1980 pour trouver un intérêt accordé aux phénomènes conditionnant l’élaboration des
matériaux archéologiques, qui sont délibérement ignorés dans la perception historicoculturelle traditionnellement dominante chez nous. Parmi les chercheurs américains
contemporains, Michael Schiffer est, avec Lewis Binford, celui qui s’est probablement penché
avec le plus d’attention sur ces « processus de formation des matériaux archéologiques »64. A
partir de cas très concrets pris dans l’évolution actuelle des sites abandonnés, Schiffer s’est
attaché à montrer méthodiquement que la nature des matériaux archéologiques – celle qui les
identifie comme des témoignages du passé – est d’abord le résultat d’une modification
provoquée par des processus naturels qui sont inhérents à leur dépôt dans le sol. Ces
processus taphonomiques – qui sont massivement liés à l’érosion ou à l’action des animaux –
63
64
Au sens des entités hybrides du philosophe des sciences Bruno Latour (LATOUR, 1991).
SCHIFFER (1987).
39
ne sont autres, souligne Schiffer, que ceux qui conditionnent la création du contexte
archéologique des vestiges. Mais surtout, l’intérêt du travail de Schiffer est de montrer que,
même dans leur contexte d’utilisation culturelle (ce que Schiffer appelle, dans le jargon de la
New Archaeology américaine, le « contexte systémique » des vestiges), les matériaux
archéologiques sont soumis à d’innombrables manipulations : on ne cesse de les déplacer, de
les pertuber, de les recycler, de les remployer, etc… A partir d’observations ethnoarchéologiques qui, là encore, portent sur la situation actuelle des objets de la culture
matérielle, Schiffer montre que ceux-ci ne sont jamais en repos, jamais stables, mais qu’ils
sont continuellement altérés et décontextualisés. Ce sont les processus de recyclage ou de
détournement d’usage qui sont en particulier extrêmement fréquents. De la même manière, les
processus d’entretien sont essentiellement aussi des processus de perturbation, ou de
déplacement, en particulier lorsqu’il s’agit de l’élimination des déchets domestiques. Enfin,
dans les contextes d’habitat groupé, comme en particulier en milieu urbain, les processus de
réaménagements ou de reprises de construction sont omniprésents, de même que
l’exploitation continuelle des ruines comme sources de matériaux. Tous ces processus,
culturels ou naturel, ont un effet direct sur l’identité même des vestiges retrouvés par
l’archéologue : ils conditionnent la présence ou l’absence des objets, leur taille, leur nombre,
leur distribution, et leur état de conservation.
Je ne suis pas Schiffer, ni les chercheurs « processualistes » dans leurs recherches de
lois statistiques qui permettraient, connaissant ces modifications naturelles et culturelles d’en
inférer l’état « originel » des manifestations archéologiques. Il n’empêche : cette archéologie
là dit quelque chose d’absolument essentiel sur les vestiges archéologiques dans la mesure où
elle les saisit au présent, dans ce présent où on les trouve. C’est parce qu’elle observe
directement les effets de l’érosion des sites d’habitat après leur abandon sur les matériaux qui
les constituent que cette nouvelle archéologie est en mesure de donner une image pertinente
des processus en cause dans la formation des contextes archéologiques. Nous ne savons pas
comment, réellement, se sont formées les unités stratigraphiques que nous interprétons
comme des « couches de sol » ou des « couches de destruction ». La seule possibilité de s’en
faire une idée est d’observer leur formation au présent, pour, en projetant au passé les
mécanismes à l’œuvre actuellement, se représenter la constitution du résultat final qu’est la
matière archéologique. D’une manière tout à fait symétrique, c’est parce que l’archéologie des
processus de formation des matériaux archéologiques observe directement les effets des
manipulations d’objets ou de matériaux lorqu’ils sont en usage dans les sociétés actuelles,
qu’elle peut produire une image pertinente, ou plus exactement informée, de la situation des
créations matérielles dans leur contexte culturel du passé. Le présent est l’unique lieu de
représentation et d’explication du passé. Comme le souligne Schiffer, le passé « n’est
connaissable qu’à la condition exclusive que la nature des données archéologiques soit
appréhendée de manière précise 65». On ne peut pas connaître le passé archéologique en soi,
dans son supposé état « initial » du passé, mais uniquement par ses transformations,
exclusivement comme matière à modification.
C’est une prise de conscience fondamentale qui consiste à réaliser que le lieu du passé
n’est pas le passé lui-même, mais bien le présent et lui seul. Depuis leurs origines du XIXème
siècle, fort peu de disciplines historiques en ont été capables. De manière tout à fait
révélatrice, ce sont seules les disciplines traitant du passé naturel – celles qui se tiennent
éloignées de l’histoire humaine – qui ont pu réaliser ce saut épistémologique fondateur : c’est
précisément ce qui a fondé la géologie, avec la démarche « actualiste » de Charles Lyell66 et la
65
66
SCHIFFER (1987) : XX (ma traduction).
LYELL (1830).
40
paléontologie avec la révélation du principe d’évolution naturelle par reproduction de Charles
Darwin67. L’archéologie, comme l’histoire en général, n’ont jamais pu faire ce saut en
apparence suicidaire, se condammant par là même à une histoire « fermée », en d’autres
termes dite d’avance. Il faut avoir le courage de dire que cette histoire-là ne nous intéresse pas
et qu’elle n’est pas bonne pour l’archéologie. Comme l’écrivait Lewis Binford dans « In
Pursuit of the Past », son livre de 1983, « les données archéologiques sont ici, avec nous.
Elles sont là, poursuivait-il, sous la surface du sol, prêtes à ressurgir à l’occasion de la
construction d’une route quelconque ; elles sont fondamentalement partie intégrante de notre
environnement contemporain et les observations que nous pouvons faire sur elles n’ont
d’autre sens qu’ici et maintenant, dans la relation de contemporanéité qu’entretiennent les
vestiges archéologiques avec nous. (…) L’archéologie, soulignait-il, n’est pas un domaine qui
permet d’étudier le passé directement, comme il ne s’agit pas d’une activité qui repose
simplement sur la découverte. Il s’agit au contraire d’un champ qui dépend totalement de
l’impact qu’ont sur le passé les choses trouvées dans le monde contemporain.68 »
67
68
DARWIN (1859).
BINFORD (1983) : 19, 23 (ma traduction).
41
Chapitre II
Bei uns in Tyrol
George Rodger : Bergen-Belsen, 20 avril 1945
42
Bei uns in Tyrol
Monsieur le Professeur va vous recevoir
En poussant la grille branlante, j’avais cru d’abord m’être trompé d’adresse : dans le jardin en
friche, deux carcasses de Deux Chevaux, dont l’une était presque complètement envahie par
les ronces, achevaient de se disloquer là depuis des décennies. Il y avait des objets hors
d’usage un peu partout sur le sol, comme jetés au hasard. Mais déjà le Professeur Lienhard –
c’est ainsi qu’il aimait se faire appeler, bien que ne fréquentant l’université qu’à titre de
gardien de nuit – paraissait splendide sur le perron du pavillon de banlieue vers lequel nous
avancions. Il était revêtu d’un peignoir à carreaux bordeaux qui le serrait au ventre et arborait
une longue chevelure peignée en arrière qui lui retombait largement sur les épaules, avec une
barbichette à la Méphistophélès. “ Entrez, c’est ici ” fit-il de sa voix acide, en nous
introduisant dans un boyau obscur aux parois de plâtre modelé en forme de stalactites, dont on
avait peine à imaginer qu’il s’agissait à l’origine du couloir d’entrée de la maison ; “ je suis en
travaux ” commenta-t-il dans un petit ricanement. Nous débouchions maintenant sur une vaste
fresque murale, dans les tons noirs et mauves, qu’il avait laissée inachevée et qui représentait
une prêtresse celtique aux yeux de tigresse et à la poitrine pointue. D’une pièce attenante, de
laquelle on entrevoyait un encombrement de meubles sombres, parut soudain une vieille
femme ratatinée et complètement sourde, dont le regard inquisiteur attestait qu’elle entendait
savoir qui étaient les intrus qui venaient d’entrer dans sa maison. “ Ma mère ”, nous glissa
Gilbert, puis il ajouta d’un ton théâtral : “ Maman, je monte ”. Il fallait maintenant gravir une
échelle de meunier pour parvenir à l’étage, où se trouvaient réunis l’atelier du styliste Gilbert
Lienhard Créations, le bureau de design Liendesign et – ce qui était l’objet de notre visite - le
laboratoire d’archéologie du Professeur Lienhard. Gilbert n’avait pas encore trouvé le temps
de transformer l’endroit en grotte comme au rez-de-chaussée et la pièce était simplement vide
et les volets fermés. Pour une raison quelconque, il avait attaqué un des coins du parquet à la
hache et l’outil et les éclats de bois étaient restés là depuis. Nous n’étions pas là pour nous
attarder sur ce genre de détails. Sur des tréteaux recouverts de vieux papier journal, il y avait
des centaines de fragments de tôle de bronze et de fer, dont Gilbert avait entrepris le recollage
à la colle Uhu depuis maintenant huit ans. C’étaient des éléments de boîtiers de moyeu
décorés de rouelles et de motifs de petits chevaux estampés, des phalères, des mors et des
tronçons de bandages de roues en fer, recouverts d’un revêtement de gros clous à tête
rectangulaire. Les motifs de petits chevaux étaient reproduits sur de délicates agrafes de jantes
cintrées, également en tôle de bronze. Il y avait aussi une multitude de petits anneaux en
bronze et les restes d’un grand chaudron en bronze à bord plat, du genre de celui de SainteColombe-sur-Seine. A une grande épée à lame de fer extrêmement mal en point appartenait
un gros élément en matière osseuse décorée d’incrustations d’ambre rouge, qui rappelait
directement une des très rares épées à pommeau d’ivoire de la nécropole de Hallstatt. Sur une
autre table, étaient étendus les fragments incomplets d’un squelette aux ossements très
43
robustes. Comme nous nous approchions, Gilbert nous asséna d’un ton qui balayait à l’avance
toutes les futilités que nous aurions pu formuler : “ Mes toubibs vont l’étudier ”.
C’était effectivement une tombe à char hallstattienne, comme l’avait reconnu Gilbert69
et dont on ne connaissait aucun équivalent en France. Les circonstances même de sa
découverte étaient incroyables. C’était en réalité un agriculteur du village de Marainville-surMadon (Vosges), Roger Sivadon, qui l’avait trouvée bien des années auparavant : Roger, qui
était curieux de nature, avait toujours remarqué un endroit particulier de son champ où les
pommes de terre poussaient mieux qu’ailleurs et où se trouvaient des pierres blanches qui,
nous a-t-il dit, “ n’étaient pas nées là ”. Au moment des labours de 1977, il avait accroché un
gros bloc avec sa charrue, était descendu du tracteur et avait vu qu’il venait de faire apparaître
une tombe. Il y était retourné les jours suivants et avait patiemment dégagé avec un couteau
de cuisine un grand squelette sur le côté duquel se trouvait une longue épée en fer. Les
bandages de roues et les boîtiers de moyeux des quatre roues du char se trouvaient à leur place
de part et d’autre du corps, tandis qu’un chaudron en bronze accompagné d’une petite coupe à
boire était situé en arrière de la tête. Il avait protégé sa trouvaille par une tôle, prévenu son
voisin le maire, qui avait averti la Préfecture, qui avait transmis l’affaire au Service de
l’Archéologie. C’était parfait jusque là. Puis l’ingénieur de la Direction des Antiquités
historiques de Lorraine était venu en grommelant, avait décrété qu’il s’agissait d’une tombe
mérovingienne, assuré qu’il était hors de question qu’il vienne fouiller dans ce trou perdu et
était reparti. Alors, Roger Sivadon avait soigneusement recueilli tous les morceaux de métal et
d’os – d’autant que la nouvelle s’était répandue dans le voisinage70 et que nombre d’amis
repartaient de leur visite avec un petit souvenir : un petit bout d’os, un morceau de bronze – et
les avait rangés à l’abri dans une boîte. Hélas, la tombe à char n’était pas sauvée pour autant,
puisque que le Professeur Lienhard était arrivé de Nancy et s’était fait remettre le matériel
pour, avait-il dit, “ l’analyser ”. Il était toujours dessus en 1986.
L’un des ensembles les plus importants du premier âge du Fer jamais découvert en
Lorraine se trouvait donc enfermé dans l’antre psychédélique du Professeur Lienhard et je ne
voyais pas très bien comment l’en faire sortir. J’étais allé voir le site et il était évident que la
tombe appartenait à un tumulus arasé, dont la masse limoneuse – apparemment bénéfique aux
pommes de terre – était étalée sur une cinquantaine de mètres de diamètre. Il fallait rendre un
contexte71 à cette trouvaille. L’occasion s’en présenta bientôt quand nous fumes sollicités, au
Service d’Archéologie de Lorraine où j’avais été nommé conservateur, pour proposer au
Directeur des Affaires culturelles des idées de projets pouvant valoriser la partie culturelle du
programme Sar-Lor-Lux, qui associait la Sarre, la Lorraine et le Luxembourg pour des
accords surtout économiques. C’était normalement une question de pure forme. J’avais
rencontré l’été précédent Walter Reinhard, qui venait d’être nommé conservateur au Service
archéologique de la Sarre, à Clayeures où il était venu voir notre fouille de La Naguée. Lui
aussi fouillait une nécropole de tumulus du premier âge du Fer, à Rubenheim (Saar-PfalzKreis), à une dizaine de kilomètres de la frontière franco-allemande, où il trouvait un mobilier
funéraire qui ressemblait à s’y méprendre à celui de la Lorraine centrale. Nous avions
sympathisé et nous étions dit qu’il serait intéressant de travailler ensemble. Je profitais donc
de l’occasion qui nous était offerte pour proposer la mise sur pied d’un programme de
69
LIENHARD (1981) : 43.
La tombe à char de Marainville a même fourni l’argument d’un petit roman de Denis Montebello, intitulé
“ Moi Petturon, prince celte ” et paru en 1992 aux éditions de l’Aube (MONTEBELLO, 1992).
71
Leroi-Gourhan me poursuivait toujours, en me rappelant que “ Le but des fouilles est (…) de sortir de la terre
des documents sur le passé humain en tirant profit de tout ce qui peut leur constituer un contexte ” (LEROIGOURHAN, 1983 : 135).
70
44
coopération scientifique associant les services archéologiques de la Lorraine et de la Sarre et
que nous consacrerions à l’étude des pratiques funéraires du premier âge du Fer dans les deux
régions. L’idée était d’échanger nos compétences respectives et d’élaborer des méthodes de
travail communes : dans un premier temps, l’équipe allemande de la Sarre se joindrait à
l’équipe française de la Lorraine et réaliserait la fouille de sauvetage programmé du tumulus à
tombe à char de Marainville-sur-Madon, puis, l’année suivante, l’équipe française se
déplacerait en Sarre pour conduire avec l’équipe allemande la fouille de la nécropole de
Rubenheim. Le lancement de ce projet scientifique fournissait une excellente opportunité pour
régler le statut du matériel de Marainville : nous faisions effectuer par l’inventeur de la
trouvaille et le propriétaire de la parcelle le don du mobilier à l’état pour dévolution au Musée
des Vosges à Epinal et faisions réaliser par le Laboratoire d’Archéologie des Métaux de
Jarville un premier travail de détermination et de stabilisation des pièces métalliques. Bon
princes, nous laissions à Gilbert Lienhard la primeur de la publication du mobilier de la tombe
à char de Marainville à l’occasion du colloque de l’Association française pour l’Etude de
l’Age du Fer, qui devait se tenir l’année suivante à Sarreguemines72. Pour chapeauter le tout,
nous proposions la création d’une revue archéologique commune aux trois régions de la Sarre,
de la Lorraine et du Luxembourg, qui s’intitulerait Archaeologia Mosellana et dont la
publication serait financée tour à tour par chacune d’entre elles73.
De Marainville à Diarville
Pendant trois années consécutives, de 1986 à 1988, nous avons conduit ensemble la
fouille du tumulus de Marainville, dont nous avons décapé l’environnement sur plus d’un
hectare, en appliquant des méthodes de décapages mécaniques extensifs empruntés à
l’archéologie de sauvetage. La fouille a permis de mieux comprendre comment s’insérait la
création de la tombe à char pour laquelle avait été édifiée ce tertre funéraire monumental à la
fois dans le temps et dans l’espace. Le tumulus avait été construit dans un environnement qui
avait connu déjà plusieurs phases d’occupation, dont l’une des premières remontait au
Néolithique ancien, avec un groupe de longues maisons rubanées associée à une petite
nécropole contenant des inhumations à outils74. Le site funéraire du premier âge du Fer s’était
développé dans environnement à la fois agricole et artisanal, qui était marqué par de petites
constructions à quatre poteaux (interprétées généralement comme des greniers) et des
fourneaux, dont l’usage n’a pu être déterminé75. La tombe à char, dont on a retrouvé
l’emplacement de la chambre funéraire centrale appartenait manifestement à un personnage
de rang exceptionnel : l’étude anthropologique, réalisée au Laboratoire d’anthropologie de
l’université de Giessen (Allemagne) sous la direction du professeur Kunter, a révélé qu’il
s’agissait d’un homme de corpulence athlétique, d’une taille de près d’1,80 m. Les analyses
isotopiques du Carbone 13 et de l’Azote 15, entreprises au Département des sciences
archéologiques de l’université de Bradford (Grande-Bretagne) sous la direction de Michael
Richards, ont confirmé que le « prince de Marainville » avait bénéficié au cours de sa vie
d’une alimentation privilégiée, particulièrement riche en protéines animales. L’étude du
72
Nous avons tenu parole ; voir LIENHARD (1993). Les observations du Laboratoire d’Archéologie des Métaux
ont été publiées également dans les actes du colloque de Sarreguemines (BARGAIN et al., 1993).
73
Cette revue existe toujours. J’apprends que les financements apportés à la culture dans le cadre du programme
Sar-Lor-Lux ne couvriront plus les publications. Archaeologia Mosellana va donc disparaître.
74
Nous avons menée la fouille en coopération avec Vincent Blouet, qui en a publié les premiers résultats dans
les actes du XIIIème colloque inter-régional sur le Néolithique, tenu à Metz en 1986 (BLOUET et DECKER,
1993 : 88-90 et fig. 8).
75
J’ai publié ces structures artisanales en 1994 : Fours du début du Premier Age du Fer à Marainville-surMadon “ Sous le Chemin de Naviot ” (Vosges). Bulletin de la Société Préhistorique Française, 91, p. 85-91.
45
mobilier funéraire a montré que le char avec lequel il avait été enterré provenait
manifestement d’ateliers spécialisés dont la production a alimenté principalement les
aristocraties princières d’Allemagne du sud-ouest, et en particulier celles établies dans le
secteur de la Heuneburg. La tombe comportait également un chaudron en bronze, ou lébès,
qui constituait une pièce d’importation gréco-étrusque et qu’on avait placé dans la sépulture
originellement rempli de plusieurs dizaines de litres de boisson. L’épée déposée auprès du
mort était d’un type absolument exceptionnel, dont on ne connaît actuellement que trois
exemplaires en Europe : la détermination du pommeau a montré qu’il avait été façonné dans
un tronçon de défense d’éléphant, probablement d’origine africaine. Il était décoré
d’inscrustations d’ambre rouge fixées sur de petites feuilles d’étain. L’analyse par
spectrométrie d’absorption atomique de ces incrustations, réalisée à l’Amber Research
Laboratory du Vassar College à New York, a révélé une composition caractéristique de
l’ambre de la Baltique. Après l’édification du tumulus, vraisemblement aux alentours du
milieru du VIème siècle av. J.-C., la tombe monumentale de ce personnage hors du commun
avait polarisé la création d’un petit groupe funéraire, qui s’était perpétué jusqu’au IVème siècle
av. J.-C. : un groupe de tombes plates de La Tène ancienne, associé à une série d’enclos
quadrangulaires s’était développé à proximité immédiate du tumulus, avant que l’ensemble ne
soit intégré à un système parcellaire de la fin du second âge du Fer, dont le réseau marquait
encore le paysage actuel76.
Cet ensemble extraordinaire signalait la présence d’un pôle aristocratique du premier
âge du Fer encore inconnu dans cette partie de l’Est de la France. Si c’était le cas, on devait
s’attendre à découvrir d’autres tombes à char, en particulier de la fin du VIème siècle av. J.-C.,
période à laquelle le phénomène « princier » hallstattien prenait son essor dans le Nord-est de
la France. Précisément, à quelques kilomètres seulement de Marainville, les fouilles anciennes
de Léon Morel avaient permis de découvrir, en 1888, dans un tumulus ouvert à Diarville
(Meurthe-et-Moselle) près du moulin de Giblot, des restes de fer et de vaisselle de bronze qui
paraissaient bien provenir d’une tombe à char. Ce mobilier avait disparu, tout comme une
grande pièce en tôle d’or (un torque de la fin du VIème siècle av. J.-C. ?) qui provenait
précisément du même ensemble77. Après un première fouille d’évaluation réalisée en 1988,
qui a confirmé l’appartenance du site de Diarville à un groupe funéraire du premier âge du
Fer, nous avons commencé la fouille extensive du site, que nous n’avons achevée qu’en
199978. On a pu cette fois travailler sur une communauté, manifestement privilégiée, et suivre,
76
Les résultats de la fouille et de l’étude du tumulus de Marainville ont été publiés principalement dans les
articles suivants : OLIVIER L. (1986) – Le projet Marainville-sur-Madon (Vosges): Fouille de sauvetage francoallemande d'un tumulus à tombe à char du Hallstatt ancien. Bulletin de la Société Préhistorique Française, 83
(7), p. 207-209 ; id. (1988) – Le tumulus à tombe à char de Marainville-sur-Madon (Vosges). Premiers résultats.
Dans Coll. (dir.) – Les Princes Celtes et la Méditerranée. Rencontres de l'Ecole du Louvre. Paris, La
Documentation Française, 1988, p. 271-301 ; id. (2002) – Le tumulus à tombe à char de Marainville-sur-Madon
(Vosges), « Sous le Chemin de Naviot ». Dans OLIVIER L. (dir.) – Princesses celtes en Lorraine. Sion, trois
millénaires d’archéologie d’un territoire. Catalogue de l’exposition du Musée du Fer (Jarville) et du Musée des
Antiquités nationales (Saint-Germain-en-Laye). Jarville, Musée de l’Histoire du Fer, 2002, p. 62-69.
77
MOREL, 1890.
78
Les résultats de la fouille, qui doivent être être réunis en une monographie, ont été publiés au fur et à mesure
de l’avancement des campagnes. On se reportera, principalement, à : OLIVIER L. (1989) – Note sur la première
campagne de sauvetage programmé du groupe de tumulus à tombe à char de Diarville (Meurthe-et-Moselle).
Bulletin de la Société Préhistorique Française, 86, p. 282-287 ; id. (1991) – Les tombes à char du Hallstatt
récent du groupe de tumulus de Diarville “ Devant Giblot ” (Meurthe-et-Moselle). Archäologisches
Korrespondenzblatt, 21, p. 223-240 ; id. (1997) – La nécropole de tumulus à tombes à char de Diarville “ Devant
Giblot ” (Meurthe-et-Moselle) : résultats de la campagne de fouille programmée 1996. Bulletin de l’Association
Française pour l’Etude de l’Age du Fer, 15, p. 3-5 ; id. (1998) – Résultats préliminaires de la campagne de
fouille programmée 1997 dans la nécropole de tumulus à tombes à char de Diarville “ Devant Giblot ”.
Antiquités Nationales, 29, 1997, p. 65-69 ; id. (1998) – Structures de combustion en fosse et enclos
46
comme à Marainville, l’évolution de sa représentation dans les manifestations funéraires. Les
analyses palynologiques, effectuées par Agnès Gauthier au Laboratoire de l’Institut de
Paléontologie humaine ont montré que, comme à Marainville, le site funéraire s’était implanté
dans un milieu agricole ouvert, manifestement exploité depuis longtemps ; ce qu’a confirmé
la découverte d’un habitat du Bronze ancien (daté par le radiocarbone des alentours du
XVIIème siècle av. J.-C.) et d’une tombe à incinération isolée du début du Bronze final. Le
groupe de tumulus a livré un ensemble exceptionnel de six tombes à épée de la phase
ancienne du premier âge du Fer, dont une était associée à des parures en or ; tandis qu’une
autre contenait un petit élément attribuable à un poids d’orfêvre. Comme à Marainville, des
enseignements importants ont été tirés de l’observation de l’histoire du site dans la longue
durée : on a pu voir ainsi qu’une série de tombes à char de la fin du VIème siècle – on a
observé au moins trois – est venue directement s’agréger aux sépultures masculines à
armement de la phase ancienne de l’occupation de la nécropole, tandis qu’à partir du Vème
siècle un groupe de sépultures en tombes plates devait se développer à l’emplacement même
des tertres funéraires, avant être abandonné au début du IIIème siècle av. J.-C.
Nous avons continué ensemble l’expérience de travail en commun le terrain commencée
à Marainville pendant les deux premières années de la fouille de Diarville79, puis Walter
Reinhard a choisi de concentrer ses efforts sur le secteur de Vix (Côte-d’Or), où nous avons
fouillé encore ensemble, en coopération avec Bruno Chaume, un enclos proche de la tombe de
la « Dame de Vix », dont le fossé contenait deux exceptionnelles statues en pierre de l’extrême
fin du VIème siècle av. J.-C.80 Nos perspectives commençaient à diverger : Walter cherchait à
quadrangulaire découverts dans l’environnement de la nécropole de tumulus à tombes à char de Diarville
“ Devant Giblot ” (Meurthe-et-Moselle). Bulletin de l’Association Française pour l’Etude de l’Age du Fer, 16, p.
45-50 ; id. (1999) – Bilan de la campagne de fouille programmée 1998 dans la nécropole de tumulus à tombes à
char de Diarville “ Devant Giblot ” (Meurthe-et-Moselle). Antiquités Nationales, 30 (1998), p. 87-105 ; et enfin
OLIVIER L., BILLANT C. et VAN ES M. (2000) – (en collaboration avec C. Billant et M. Van Es) Dernière
campagne de fouille programmée dans la nécropole de tumulus à tombes à char de Diarville “ Devant Giblot ”
(Meurthe-et-Moselle) : les occupations de l’âge du Bronze. Antiquités nationales, 31 (1999), p. 141-154. J’ai
publié une première synthèse très générale du site de Diarville dans le catalogue de l’exposition « Princesses
celtes de Lorraine » : La nécropole de tumulus de Diarville (Meurthe-et-Moselle) “ Devant Giblot ”. Dans
OLIVIER L. (dir) – Princesses celtes en Lorraine. Sion, trois millénaires d’archéologie d’un territoire.
Catalogue de l’exposition du Musée du Fer (Jarville) et du Musée des Antiquités nationales (Saint-Germain-enLaye). Jarville, Musée de l’Histoire du Fer, p. 69-80. Pour l’exposé des méthodes de fouilles développées à
Diarville, on se reportera à : OLIVIER L. (2002) – La nécropole de Diarville : techniques de fouille et de
reconnaissance archéologique. Dans OLIVIER L. (dir) – Op. cit., p. 80-83.
79
Une première synthèse des travaux menés ensemble sur l’archéologie du premier âge du Fer de la Lorraine et
de la Sarre est parue en 1993 : OLIVIER L. et REINHARD W. (1993) – Les structures socio-économiques du
Premier Age du Fer dans le groupe Sarre-Lorraine: quelques perspectives. Dans DAUBIGNEY A. (dir.):
Fonctionnement social du Premier Age du Fer. Hypothèses et opérateurs pour la France. Actes de la TableRonde Internationale de Lons-le-Saunier (Lons le Saunier, 1990). Lons-le-Saunier, Musée archéologique de
Lons-le-Saunier, p. 105-130.
80
J’ai publié cette statuaire de la fin du premier âge du Fer, la première découverte en contexte archéologique
daté, avec Bruno Chaume et Walter Reinhard : CHAUME B., OLIVIER L. et REINHARD W. (1997) – Reprise
des fouilles à Vix (1991-1995) : premier bilan sur deux découvertes exceptionnelles. Bulletin archéologique et
historique du Châtillonnais, 10, p. 5-26. ; id. (2000) – L’enclos hallstattien de Vix « Les Herbues » : un lieu
cultuel de type aristocratique ? Dans JANIN T. (dir.) : Mailhac et le Premier Age du Fer en Europe occidentale.
Hommages à Odette et Jean Taffanel. Actes du Colloque international de Carcassonne (septembre 1997). Lattes,
UMR 154 du CNRS Monographies d’Archéologie méditerranéenne, 7, p. 311-327. Nous avons publié un
compte-rendu annuel des fouilles en Allemand dans la revue de vulgarisation archéologique Archäologie in
Deutschland (Deutsch-französische Ausgrabungen in Vix (Bourgogne). Archäologie in Deutschland, 1993, 1, p.
54 ; 1994, 1, p. 51). Une première synthèse en langue allemande est parue en 1995 : CHAUME B., OLIVIER L.
et REINHARD W. (1997) – Das keltische Heiligtum von Vix. Dans HAFFNER A. (dir.): Heiligtümer und
Opferkulte der Kelten. Archäologie in Deutschland. Sonderheft 1995; Stuttgart, Konrad Theiss, p. 43-50.
47
ne fouiller que des sites du premier âge du Fer, si possible « riches » ou « exceptionnels » ; je
pensais quant à moi qu’il était essentiel, au stade particulièrement lacunaire où en était la
connaissance de l’archéologie de ces périodes, d’aborder les sites dans l’étude de leur
contexte chronologique et spatial : cela impliquait d’une part de s’intéresser à l’histoire de
l’occupation des sites, qui se développait dans la longue durée, et d’autre part d’examiner leur
environnement archéologique, de manière à tenter d’aborder le réseau d’occupation du sol
dans lequel les constructions archéologiques que nous fouillions prenaient place.
Evidemment, cela nécessitait qu’on se consacre à des périodes qui n’étaient pas celles du
premier âge du Fer et qu’on s’emploie à recueillir de l’information sur des sites qui ne
contenaient pas de mobilier bien conservé, comme dans les nécropoles. Cela n’intéressait plus
Walter ni la plupart de nos amis allemands, qui venaient chez nous pour trouver quelque
chose. Parallèlement à la poursuite de la fouille la plus complète du site de Diarville – y
compris dans ses occupations médiévales les plus récentes – nous avons donc concentré nos
efforts sur la reconnaissance systématique d’un territoire de 400 kilomètres carrés, développé
à la périphérie du site de hauteur de la « Côte de Sion » à Saxon-Sion (Meurthe-et-Moselle),
où devait manifestement être recherché le centre économique ayant provoqué cette
concentration de richesses au VIème siècle av. J.-C. Nous avons pris en compte une échelle
chronologique de longue durée, étendue des débuts de l’âge du Bronze jusqu’au début de la
période contemporaine. Les résultats de cette enquête, à l’occasion de laquelle nous avons
procédé à plusieurs séries de sondages, en particulier dans les enceintes protohistoriques de
Gugney (Meurthe-et-Moselle) et de Saxon-Sion, ont été particulièrement importants pour la
poursuite de nos recherches sur l’âge du Fer. J’y reviendrai bientôt.
Quoi de neuf sur la guerre ?
Cette expérience franco-allemande, qui s’est poursuivie pendant cinq ans, a été pour
les uns et les autres un apprentissage extrêmement important : en confrontant sur un même
terrain les méthodes avec lesquelles nous fonctionnions ici, en France, et là-bas, en
Allemagne, nous mettions en présence, face à un même objet archéologique, des traditions de
recherche, des stratégies et des façon de penser les vestiges du passé en réalité opposées. Mon
intérêt pour l’histoire de l’archéologie – qu’avait éveillé Alain Schnapp dans ses cours à
l’Institut d’Archéologie de la rue Michelet – a commencé à travailler à ce moment, stimulé
par la question de savoir ce sur quoi se fondait cette façon que nous avions, nous Français et
eux Allemands, d’appréhender différemment non seulement la fouille mais aussi les vestiges
archéologiques et la finalité même de la démarche archéologique.
Bien qu’aucun d’entre nous, Français ou Allemands, n’ait connu directement les
événements de la Seconde Guerre Mondiale – nos parents étaient enfants – nous faisions se
confronter, dans notre rencontre, l’histoire de nos deux pays, avec ses tabous et ses non dits.
Je n’avais pas réalisé par exemple que, pour les gens de Marainville et des environs, notre
fouille leur donnerait pour la première fois l’occasion d’entendre à nouveau parler Allemand
chez eux depuis 1944. Pourtant, la plupart nous témoignaient beaucoup de soutien et de
gentillesse ; pour eux, le fait qu’une équipe composée de jeunes Français et Allemands puisse
travailler et vivre ensemble était le signe tangible que la guerre était bien finie. Notre présence
ensemble, sur le chantier ou chez eux, étaient pour eux une sorte de revanche tranquille, mais
irrécusable, de la vie sur les malheurs du passé. C’est lorsque nous sommes allés en
Allemagne que la réalité du poids de la Seconde Guerre Mondiale nous est apparue dans toute
sa force et en même temps dans toute son absence totale de possibilité de réparation.
48
Sur le coup, nous n’avions pas très bien compris pourquoi, le matin de notre arrivée,
Ottmar, le vieux bûcheron de la forêt de Rubenheim, avait tenu à nous offrir à boire et insisté
pour que les filles de l’équipe française consentent à tremper leurs lèvres dans un verre de
Martini ou de liqueur. Je n’ai su son histoire que bien après : Ottmar venait d’une famille de
mineurs de la Sarre ; c’était alors une forte tête, bagarreur, et catholique indéracinable. Quand
les nazis étaient parvenus au pouvoir, c’est lui que le maître d’école avait désigné pour aller
décrocher, devant tous les autres élèves réunis en rangs, le crucifix au dessus du tableau de la
salle de classe. Il avait fait ce qu’il ne fallait surtout pas faire : il avait refusé d’y aller. Plus
tard, ses deux sœurs avaient été arrêtées et envoyées en camp de concentration, d’où elles
n’étaient jamais revenues. Ottmar était convaincu que leurs lettres avaient été ouvertes. Il ne
parvenait pas à ne pas s’en sentir irrémédiablement coupable. Lui s’était retrouvé dans la
Wehrmacht, avec des criminels de droit commun. Il était allé partout. En 1942, il se trouvait
en France, à Paris, sur un quai de la Gare de l’Est, en partance avec des milliers d’autres vers
le front russe, et il pleurait tout seul dans son uniforme. Dans la foule, une fille, une Française,
était venue vers lui et lui avait versé un verre de vin. Après toutes ces années, lui qui avait
parcouru toute l’Europe ne voulait plus désormais aller plus loin que l’horizon de Rubenheim.
Ses plus lointains voyages s’effectuaient à Mobylette, qu’il avait chargée de toutes sortes de
bouteilles pour venir à notre rencontre. Alors qu’il ne buvait plus une goutte d’alcool depuis
bien longtemps, Ottmar avait voulu nous rendre ce verre, ce geste, cette grâce qui, pensait-il,
l’avait sauvé.
Je n’aimais pas beaucoup Adolf. C’était un retraité très méticuleux, jaloux de sa place
sur le chantier, bavard et borné. Walter lui confiait tous les travaux de fouille un peu délicats,
comme le dégagement des vases en céramique écrasés en place, sur lesquels Adolf – c’était
son nom : Adolf Hepp, mais pour rire nous l’appelions entre nous Adolf H. – sur lesquels
Adolf, donc, passait des journées entières avec une petite curette, massacrant très lentement,
mais inexorablement, toutes les informations de terrain que nous aurions bien aimé
sauvegarder. Adolf avait été dans les troupes parachutées et avait survécu avec une poignée de
ses congénères à Monte Cassino. Il en était revenu avec un éclat d’obus dans la tête, qui lui
donnait de temps en temps des migraines terribles et qui le laissait alors complètement hébété,
le regard absent, pour une fois silencieux. Ce qui était insupportable, m’a-t-il dit un jour où ça
le reprenait, ça n’était pas tellement la douleur c’était
die Hasse
la haine partout sans arrêt,
la haine dans les regards sur tous les visages des gens de tous les pays,
la haine universelle, inextirpable de ce qu’il était, de ce qu’il représentait.
Il revoyait tous ces regards sur lui. C’est moi qui me suis senti stupide, tout à coup. La
question du nazisme s’était mise à occuper nos esprits, parce qu’elle était omniprésente dans
ce nous voyions et que personne n’en disait mot. Le maître d’école d’Ottmar était mort, mais
c’était son fils qui était devenu le Burgermeister du village. Tout le monde était là, sauf ceux
qui n’étaient pas revenus de Russie, de Grèce ou de Roumanie, et dont on ne parlait jamais.
Das Dritten Reich, personne ne parlait de ça, ni entre eux, ni surtout devant nous. C’était une
sorte de trou noir caché nulle part et partout, qui aspirait insidieusement à lui le quotidien et
qui pompait l’épaisseur des gens, en réduisant à néant toute possibilité de passé ; c’est-à-dire
aussi toute perspective de futur. Le quotidien était ce présent permanent, propret et aimable –
gemütlich – que sa vacuité rendait bizarrement vaguement américain. La plupart des gens que
nous rencontrions étaient comme des personnages qui auraient joué leur propre rôle à leur
place, car ils n’étaient que ce qu’ils étaient en train en faire au moment où ils le faisaient –
49
tondeurs de pelouses, promeneurs de chiens, buveurs de bière … – ils ne voulaient surtout pas
penser à autre chose. Je pense aujourd’hui qu’il leur était tout simplement humainement
impossible de faire autrement.
C’est au cœur de l’intimité matérielle des familles, qu’on pouvait entrevoir parfois,
comme par effraction, les vestiges insistants, à la fois familiers et incongrus, que le IIIème
Reich avait abandonnés, comme autant de détritus industriels imputrescibles. Les épaves
démembrées de l’état national-socialiste – les couverts en aluminium dépareillés frappés de
l’aigle à croix gammée, les Reichsmarks crasseux, les insignes en fer blanc noircis – étaient
insinués dans les tiroirs des buffets, les boîtes de boutons des grands mères, les caisses à outil
au fond des garages. Dans la maison des vieux parents de la copine de mon ami, un petit cadre
contenant le profil d’Adolf Hitler en cuivre repoussé était resté accroché au mur de la salle à
manger, où il accompagnait parfaitement les inévitables tableaux représentant des scènes de la
vie forestière et la collection de fusils. D’un album de photos de famille qu’on vous faisait
partager, surgissaient soudain à l’improviste des images de parents souriants, avec des enfants
dans les bras, devant des maisons bien reconnaissables, pavoisées d’étendards nazis. De
manière troublante, la marque du nazisme n’était pas manifeste chez les vieux ; c’était plutôt
celle des épreuves du passé. Que pouvions-nous dire à Ottmar ? Que fallait-il dire à Adolf ?
Qu’étions-nous autorisés à réclamer à cette génération perdue, si ce n’est la vérité – en fait,
leur vérité à eux – qu’ils tentaient péniblement de nous dire et que nous ne pouvions
fondamentalement pas nous représenter? En réalité, c’était parmi certains jeunes étudiants que
l’empreinte du nazisme s’étalait dans toute sa normalité triomphante : dans leur soumission
spontanée à toute forme d’autorité établie et leur désarroi existentiel face à l’absence d’ordres,
dans leur contentement de s’abandonner à fonctionner comme des êtres-machines et le
sentiment de supériorité absolue qu’ils tiraient de cette jouissance à n’être pas humains –
c’est-à-dire faillibles et capables de douter – dans leur respect inné de l’opportunisme et sa
contrepartie, la condamnation morale de toute forme de pensée individuelle.
Une “ collaboration franco-allemande ” ?
Nous étions, du côté français, incontestablement meilleurs que les Allemands pour
tout ce qui concerne l’observation du terrain. L’équipe de Walter Reinhard – qui tenait à faire
venir fouiller en Sarre des étudiants venus de toutes les grands départements d’archéologie
d’Allemagne - travaillait entièrement à la main, avec des méthodes de fouilles traditionnelles
qui remontaient en réalité aux années 1940. Ils ne maîtrisaient ni les techniques de décapages
mécaniques extensifs, ni celles des relevés topographiques qui s’imposaient dès qu’on
commençait à fouiller sur de grandes surfaces. En revanche, ils possédaient des méthodes
d’enregistrement systématique des artefacts – dont chaque fragment bénéficiait d’une
documentation sur fiches en plusieurs exemplaires – que nous ignorions complètement. De la
même manière, ce qui nous frappait beaucoup chez eux était leur absence d’intérêt pour ce qui
concerne l’histoire du terrain : personne ne portait attention à l’anthracologie ou à la datation
radiocarbone des charbons de bois, tandis que l’idée de tenter des déterminations
palynologiques ou sédimentologiques des couches archéologiques leur paraissait sans objet.
Les sédiments archéologiques n’étaient pour eux qu’un remblai qu’il fallait évacuer pour
parvenir à ce qui était intéressant : les tombes, et surtout les objets qu’elles contenaient.
Cependant, des profils stratigraphiques orthogonaux des structures archéologiques étaient pris
systématiquement quelles que soient les difficultés du terrain, alors que ce n’était pas le cas
chez nous, où la prise de coupes stratigraphiques dépendait justement de la conformation du
terrain. Les surfaces de fouilles horizontales en “ Planum ” artificiels traversaient
50
fréquemment des formations stratigraphiques différentes, mais les artefacts observés étaient
relevés en trois dimensions ; ce que nous ne faisions pas dans les dépôts stratigraphiques qui
ne s’apparentaient pas à des sols. Dans le détail, leur façon de fouiller et d’enregistrer les
données archéologiques était certes moins attentive que la nôtre aux particularités et aux
variations du terrain ; néanmoins, globalement, elle permettait d’élaborer une documentation
systématique, qui donnait la possibilité de comparer – en quelque sorte terme à terme – la
distribution des artefacts, la stratigraphie et la morphologie des structures archéologiques.
Dans ce système d’appréhension du terrain, les informations que nous recueillions étaient
certes intéressantes, mais elles étaient accidentelles car contingentes. Or, ce n’était pas l’effet
de la contingence ou de la variabilité qui était recherché, mais bien l’inverse ; à savoir celui de
la détermination et de la régularité.
Nombre d’informations leur échappaient : les plages de sédiments brunâtres chargés
de matière organique, que nous avions appris à identifier comme les restes des chambres
funéraires et leurs sols, n’étaient pas observées et partaient inexorablement au déblai ; les
détails taphonomiques qui, dans la disposition du mobilier funéraire ou des restes osseux,
indiquaient la présence de transformations du dépôt funéraire s’étant effectuées en milieu
confiné, n’étaient pas notés. Tout cela était secondaire, dans la mesure où la finalité de la
fouille n’était pas celle-là. Pour eux, ces choses-là n’étaient pas fondamentalement du ressort
de notre travail, mais de celui des restaurateurs à qui seraient confiés les objets découverts, ou
des anthropologues qui étudieraient les squelettes. A leurs yeux, nous pratiquions une sorte
d’art pour l’art un peu gratuite, vaguement touche à tout, et surtout dénuée de la rigueur
systématique, qui, pour eux, était la pierre angulaire de la démarche archéologique: du travail
à la française, en quelque sorte. La fin du travail archéologique que constituait la fouille était
– pour ce qui les concernait, en tant qu’archéologues – l’extraction d’objets spécifiques des
cultures archéologiques qu’ils étudiaient et la restitution des assemblages de mobiliers
funéraires auxquels ces objets appartenaient. C’était d’une logique imparable et c’est nous
qui, avec nos prétentions de “ fouille ethnographique ”, n’apportions que des informations
mineures avec lesquelles nous n’étions pas en situation de renverser ce postulat irrécusable :
la fouille a pour finalité de mettre au jour des objets et des constructions typiques des sociétés
du passé.
Car si nous nous trouvions relativement bons du côté du terrain, nous étions
incontestablement mauvais du point de vue de l’exploitation documentaire des données
archéologiques. Dans la mesure où, à Rubenheim, Walter fouillait une nécropole de tumulus à
tombes à épée, il avait rassemblé, autant que possible, toute la documentation archéologique
originelle publiée sur les sépultures à épée de la phase ancienne du premier âge du Fer qui
avaient été fouillées dans la zone géographique correspondant au domaine hallstattien ; c’està-dire en Autriche, en Allemagne, en France, en Belgique et aux Pays-Bas. Il en avait recensé
plus de 700. Walter possédait également toute la documentation publiée sur les ensembles
funéraires de l’âge du Fer de la Sarre et avait entrepris d’en dessiner systématiquement tout le
mobilier funéraire – de la fin du Bronze final à La Tène ancienne – qui était conservé dans les
musées81. Et bien évidemment, sa bibliothèque personnelle contenait, en édition originale ou
en photocopie, tous les grands ouvrages de référence sur le mobilier hallstattien (notamment
ceux publiés dans la série des Prähistorische Bronzefunde), de même que tous les catalogues
les plus récents des trouvailles du premier âge du Fer en Allemagne de l’ouest. De notre côté,
nous étions loin du compte, même si je connaissais la plus grande part de la littérature
ancienne du Nord-est de la France. Je n’avais pas cet outil qui permettait, à tout moment,
81
Ce travail, entrepris dans le cadre d’une thèse de l’université de Sarrebrück, est paru récemment (REINHARD,
2003).
51
d’identifier les types archéologiques auxquels appartenait le mobilier qu’on venait de
découvrir, d’en projeter la carte de répartition et d’en discuter les assemblages auxquels ils
étaient associés ; en bref de produire des publications archéologiques à la demande.
D’ailleurs, cette situation ne nous était pas particulière ; j’étais, de ce point de vue, assez peu
différent de mes collègues français, quelles que soient d’ailleurs leurs différentes spécialités
chronologiques. Quant à Walter, il ne faisait guère que perpétuer une méthode de travail
apprise à l’université. Dans tous les instituts de Pré- et Protohistoire dans lesquels nous étions
invités à présenter notre travail commun, le premier travail demandé aux étudiants était de
réunir la documentation archéologique, à l’échelle européenne, des types d’objets particuliers
figurant dans les séries dont on leur avait confié l’étude.
Si nous désapprouvions ces façons d’Antiquaire, dans la mesure où elles conduisaient
à laisser s’établir un palmarès des ensembles nobles (les importations méditerranéennes, les
chars, les tombes à parures en or) et des séries pauvres dénuées d’intérêt majeur (la céramique
domestique, les tombes sans mobilier…), force était de constater que le système allemand
puisait sa force dans sa cohérence interne, une cohérence continue du stade de la fouille à
celui de l’étude et de la publication. C’est nous qui étions confus, avec nos grands desseins
mais nos petits résultats. A propos de publications, d’ailleurs, notre situation n’était pas
brillante : du côté français, l’essentiel des découvertes ou des fouilles récentes n’était pas
publié. Lorsqu’on nous interrogeait en Allemagne sur un site ou une trouvaille française, notre
réponse était invariablement quelque chose comme: “ Ah, pour ça, tu devrais demander à
Untel ; c’est lui qui a fouillé ça ” ou encore “ Non, ça ne me dit rien du tout. Demandes donc à
Chose ; c’est lui qui connaît le mieux la question. ” En Sarre, Walter publiait régulièrement
les résultats de ses fouilles dans Saarpfalz, une revue ultra locale d’histoire et de folklore,
dont la matière se limitait à sa petite Heimat du Saar-Plalz-Kreis, un territoire à peine plus
grand que deux ou trois cantons français. C’était la revue savante du pays de Blieskastel, dont
était originaire la famille de Walter, où il était né, où il habitait et où tout le monde le
connaissait depuis toujours. Pour Walter, qui reconnaissait les siens dans ce patois allemand
chuinté de la vallée de la Blies, l’étranger commençait à plus de dix kilomètres au delà de
Blieskastel, sur la place duquel trônait toujours une obélisque de grès rouge dédiée à
Napoléon Ier, “ Empereur des Français ”. En tant que Français, justement, nous ne
comprenions pas comment il était possible de s’identifier à un univers aussi minuscule, de
s’épanouir dans un monde aussi limité. Il n’empêche : nos revues régionales à nous n’avaient
pas d’identité régionale ; en clair, elles n’avaient pas de véritable lectorat local et étaient
surtout destinées aux abonnés institutionnels, comme en particuliers les bibliothèques. Elles
étaient à la fois trop globales pour pouvoir accueillir des publications de fouilles en cours,
mais trop locales pour atteindre une audience réellement nationale, voire internationale. La
diversité, qui était une force et une richesse à l’échelle locale, se retournait en handicap à
l’échelle intermédiaire des “ Grandes régions ” dont elles étaient sensées représenter l’activité
scientifique dans le domaine de l’archéologie. Aussi, personne n’avait envie de s’abonner à
ces revues coûteuses pour la publication des travaux qui concernaient leur domaine
chronologique particulier, car celle-ci était trop aléatoire ; il était plus simple de photocopier
l’article qui vous intéressait à l’occasion. Au bout du compte, à la fois personne ne pouvait
publier de résultats de fouille sous la forme de travaux en cours et ces revues, du type de la
Revue archéologique de l’Est et du Centre-Est, manquaient de copie. Résultat : les fouilles et
les découvertes n’étaient pas publiées, autrement que sous la forme d’une mention dépourvue
en général d’illustration dans le Bulletin Scientifique régional édité par les Services régionaux
de l’Archéologie, que les instances centrales de la Sous-Direction de l’Archéologie
considéraient comme une forme de “ littérature grise ” ; c’est-à-dire non destinée à une
véritable diffusion. Nous cumulions donc les inconvénients à toutes les échelles non pas tant
52
parce que le travail archéologique était mal organisé chez nous que parce que,
fondamentalement, il n’y avait pas d’articulation entre l’échelle globale et l’échelle locale. A
quelque échelle qu’on se place, le local était toujours ce territoire passif dans lequel s’exerçait
l’autorité d’un centre extérieur qui relayait la domination d’un pouvoir lointain, invisible mais
aveugle. En France, l’Ancien Régime survit d’abord dans les mentalités.
Typologie contre technologie
Plus leur niveau de spécialisation était élevé, plus les chercheurs allemands pensaient
les matériaux archéologiques en termes de types ; prolongeant en cela une très lointaine et
manifestement indéracinable tradition européenne héritée des Antiquaires du XVIIIème siècle.
Nous avons eu l’occasion de nous en rendre compte concrètement après que nous ayons
découvert, en 1990, deux tombes à char intactes de la fin du VIème siècle av. J.-C. dans la
nécropole de tumulus de Diarville (Meurthe-et-Moselle) et qu’un programme de coopération
scientifique, associant le Laboratoire de restauration du Römisch-Germanisches
Zentralmuseum de Mayence et le Laboratoire d’Archéologie des Métaux du Musée du Fer de
Jarville, ait été finalement monté pour mener à bien l’étude et la restauration du mobilier de
ces deux sépultures. Les chercheurs et les restaurateurs de Mayence, qui avaient déjà étudié et
restauré une série de chars hallstattiens dans les années 198082, bénéficiaient de la présence
parmi eux de Christopher Pare, qui terminait une thèse de Doctorat portant sur l’ensemble des
chars hallstattiens connus en Europe83. Ils avaient donc une idée assez précise de
l’identification et de la typologie des éléments de chars que nous leur avions confiés. Les
restaurateurs de Mayence savaient, en particulier, à quoi précisément devaient ressembler les
pièces métalliques qui leur arrivaient de Diarville, dans la mesure où la plupart de chacune
d’entre elles venait prendre place dans une typologie préétablie. Cette aisance technique vis-àvis du matériel pouvait d’ailleurs conduire à des excès de restitution, qui avaient été fréquents
dans le passé : il était tentant, notamment, de compléter artificiellement des parties de pièces
disparues, quand on pensait savoir exactement quelle était leur forme originelle.
L’attitude des restaurateurs du Laboratoire d’Archéologie des Métaux de Jarville, qui
travaillaient sur la seconde tombe à char de Diarville, était tout à fait différente de celle de
leurs collègues de Mayence. C’étaient de bons praticiens, qui maîtrisaient parfaitement le
traitement des processus de corrosion et les techniques de décapage des objets métalliques –
en particulier en fer – mais qui étaient dépourvus de toutes connaissances archéologiques en
matière de chars hallstattiens. Ils ne connaissaient ni la littérature allemande – d’ailleurs ils ne
ne parlaient ni ne lisaient la moindre langue étrangère – ni même la typologie archéologique
élémentaire des pièces de char du premier âge du Fer. Nous étions semble-t-il très mal partis
et, en connaissance de cause, j’avais confié à Mayence le char le plus complexe du point de
vue typologique, sachant qu’en l’occurrence, ils en tireraient le maximum. A l’inverse, j’avais
donné à Jarville celui qui au contraire était le plus simple et ne comportait que des éléments
de garniture de roue et de supports de caisse. Les Français, qui n’avaient pas la science donc,
possédaient néanmoins une qualité particulière : ils étaient débrouillards et observateurs. Au
contraire de leur homologues allemands, les gens de Jarville ne se sentaient absolument pas
concernés par la typologie archéologique, mais ils s’intéressaient en revanche à la technique ;
82
Les résultats de ces recherches, qui avaient porté notamment sur les chars de Vix et de Hochdorf, avaient fait
l’objet d’une publication collective dans la série des monographies du Römisch-Germanisches Zentralmuseum
Mainz (BARTH et al., 1987).
83
Un premier aperçu des résultats du travail de Christopher Pare était paru en 1987, dans le volume collectif du
RGZM consacré aux chars hallstattiens (PARE, 1987). La thèse de Christopher a été publiée en 1992 par
l’université d’Oxford (PARE, 1992).
53
c’est-à-dire à l’articulation et à l’usure des pièces, aux pressions et aux tensions qui avaient pu
s’exercer sur elles et à la manière dont leur forme et leur disposition pouvaient avoir répondu
à ce type de contraintes. Ils cherchaient les endroits sensibles, soumis à un travail répété, là où
il était légitime de rencontrer une fatigue des matériaux, ou encore des réparations. Ils
cherchaient à confronter les restes métalliques aux données de fouille, pour déterminer
comment la construction hétérogène que constituait un véhicule élaboré en bois et en métal
s’était comportée après son dépôt dans la sépulture, en particulier au moment de sa dislocation
préalable à l’effondrement final de la chambre funéraire. Ils analysaient les plans de fouille et
les cotes d’altitude des pièces que nous avions enregistrées pour tenter de définir quelles
étaient les parties en bois qui avaient maintenus solidaires des éléments métalliques observés
dispersés et comment l’effondrement des essieux sur le sol de la chambre avait affecté la
rupture de la caisse ; ils comparaient l’identification des essences de bois, réalisée à partir des
restes minéralisés en contact avec les pièces métalliques, avec les propriétés mécaniques
particulières qu’avaient présenté les éléments du char. On avait utilisé par exemple du frêne
ployé, qui est un bois souple mais résistant, pour les jantes, alors que les moyeux avaient
fabriqués dans des tronçons d’orme, qui est un bois très dur et massif : lors de la
décomposition du char, c’étaient les jantes qui avaient cédé les premières, tandis que les
moyeux étaient tombés d’un bloc, avec leur garnitures métalliques en place, sur le sol de la
chambre. Par une combinaison d’intuition technique et de calcul géométrique, les
restaurateurs de Jarville avaient pu faire apparaître des régularités de construction que les
travaux allemands avaient ignorées. Ainsi, partant de l’observation que, techniquement, la
position des clous de fixation des bandages de roue sur les jantes devait éviter de se placer au
droit de l’extrémité des rais – ce qui, dans le cas contraire, aurait inévitablement contribué à
en faire éclater le fil du bois – ils avaient observé que l’espacement des clous de fixation de
bandage était toujours très régulier sur chaque roue et, par conséquent, qu’il existait un
rapport proportionnel entre la circonférence du bandage et le nombre de clous de fixation.
D’une manière générale, le nombre de clous de fixations correspondait donc au nombre
d’intervalles séparant les rais, dont on pouvait ainsi déterminer le nombre initial, même si on
ne disposait pas de la totalité du bandage et des clous de fixation : il suffisait de connaître
l’espacement moyen des clous et la circonférence du bandage, calculée à partir de la
restitution géométrique du rayon84. Aussi, à la question “ combien de rais les roues de char
devaient-elle comporter à l’origine ? ”, les Français répondaient “ dix, exactement ”, tandis
que les Allemands disaient “ sur ce type de char, c’est habituellement entre huit et dix ”.
Le résultat final des travaux entrepris à Mayence et à Jarville est pour le moins
contrasté. Mayence nous a livré un ensemble de pièces restaurées dans une restitution qui
cherche à s’approcher le plus possible de l’état initial supposé (certaines pièces étant
complétées à plus de 70%), tandis que Jarville n’est pas allé au delà du remontage de certaines
pièces brisées. Mayence a assorti sa restauration d’une splendide maquette au 1/5ème, avec une
caisse mobile supportée par un berceau de larges lanières de cuir et des parois en vannerie ;
Jarville nous a fait des dessins techniques au trait, qui représentent une reconstitution de roue
et un schéma d’hypothèse d’articulation des quatre supports de caisse métallique sur le train
du char. Enfin, Mayence a produit un album superbe, illustré de photos et de plans en
couleurs85, tandis que Jarville ne nous a livré que des rapports d’étude. En matière de
présentation et de mise en valeur des résultats, c’est bien sûr Mayence qui s’impose par son
84
OLIVIER L. et LEMAIRE F. (2002) – Le char de la sépulture 2 du tumulus 7 de Diarville. Dans OLIVIER L.
(dir) – Princesses celtes en Lorraine. Sion, trois millénaires d’archéologie d’un territoire. Catalogue de
l’exposition du Musée du Fer (Jarville) et du Musée des Antiquités nationales (Saint-Germain-en-Laye). Jarville,
Musée de l’Histoire du Fer, p. 91-98.
85
CECCHI et al. (2000).
54
savoir-faire ; d’ailleurs ce sont leurs productions qui sont les plus visuelles et les plus
attractives dans l’exposition que nous avons présentée au Musée des Antiquités nationales en
2003. En réalité, je n’ai obtenu que deux demi études : j’ai du compléter moi-même toute la
partie typologique qui manquait dans le travail de Jarville – après tout, c’est mon travail
d’archéologue ! – tandis que les observations techniques réalisées à Jarville mettent en relief
le manque d’étude correspondante sur le char restauré à Mayence. Les deux laboratoires ne
sont pas parvenus à travailler ensemble, soit que les Français manquaient de la culture
typologique nécessaire pour discuter sur un pied d’égalité avec les Allemands, soit que les
Allemands sentaient la légitimité de leur savoir typologique mis en cause par l’amour du
bricolage des Français. D’ailleurs, les Allemands ont publié seuls leurs résultats dans la revue
du Musée de Mayence86, prétextant qu’ils devaient fournir à la Commission européenne qui
les avaient financés une publication rapide, justifiant du bon usage des crédits attribués.
Je réalise aujourd’hui qu’au delà de nos différences nous étions destinés à être
complémentaires : ils étaient des techniciens, des ingénieurs, et nous étions des bricoleurs, des
inventeurs. Ils ont assimilé de nous les techniques ; c’est-à-dire l’usage des machines et des
instruments (comme les décapages à la pelle mécanique ou les fouilles à l’aspirateur) et, quant
à moi, j’ai appris d’eux la rigueur dans le travail archéologique. Sans leur apport, je ne suis
pas sûr que nous aurions pu mener à son terme la poursuite du programme archéologique
engagé avec eux avec la fouille du tumulus de Marainville. C’est parce que nous disposions ,
grâce à eux,de méthodes d’enregistrement systématique que nous avons pu réaliser la fouille
extensive de la nécropole de tumulus à tombes à char de Diarville (Meurthe-et-Moselle), entre
1988 et 1999. Nous y avons ajouté les études paléo-environnementales et les reconnaissances
géophysiques, qui étaient encore fort peu développées à la fin des années 1980, et surtout
nous avons intégré la fouille de ce site funéraire privilégié de l’âge du Fer dans une tentative
d’archéologie du paysage87.
La coopération avec les archéologues allemands nous a apporté principalement un
cadre de travail documentaire, que nous avons mis par la suite une quinzaine d’années à
développer et à informatiser. Je m’en suis servi notamment pour le recensement systématique
des assemblages funéraires du Nord-est de la France, que j’ai rassemblés pour ma thèse de
l’Université de Paris I88. Surtout, nous avons fait appel aux méthodes d’enregistrement
apprises en Allemagne dans le cadre de la documentation informatisée des collections et des
sites de l’âge du Fer que j’ai mise en place à mon arrivée au département des âges du Fer du
Musée des Antiquités nationales89. Ce travail de « mise à plat » des ensembles conservés ou
documentés au Musée de Saint-Germain a donné l’occasion de documenter les sites euxmêmes – dont la plupart étaient connus par des fouilles ou des découvertes du XIXème siècle –
selon les standards scientifiques actuels : nous avons pu ainsi localiser en particulier les
86
EGG et LEHNERT, 1999.
Les résultats principaux de cette recherche ont été évoqués dans le catalogue de l’exposition que j’ai organisée,
en collaboration avec le Musée de l’Histoire du Fer de Jarville et le Service d’Archéologie de Lorraine, au
Musée du Fer (2002) et au Musée des Antiquités nationales (2003) : OLIVIER L. (dir.) – Princesses celtes en
Lorraine. Sion, trois millénaires d’archéologie d’un territoire. Jarville, Musée de l’Histoire du Fer, 2002, 192 p.
55 ill.
88
J’ai soutenu cette thèse en 1995 : Nécropoles de tumulus et hiérarchies funéraires dans le secteur hallstattien
occidental. typo-chronologie et distribution spatiale des assemblages funéraires du Premier Age du Fer dans le
Nord-Est de la France. Thèse de Doctorat (Anthropologie, Ethnologie, Préhistoire) de l'Université de Paris I
Panthéon-Sorbonne.
89
Ce travail, encore en cours, a été réalisé en collaboration avec le Centre archéologique européen du MontBeuvray, sous la coordination de Jean-Paul Guillaumet. Plus de 15 000 objets sont actuellement saisis sur base
de données informatisée.
87
55
nécropoles de tumulus fouillées en Bourgogne et en réaliser des relevés topographiques
détaillés, comme dans le secteur des « Chaumes d’Auvenay », près de Beaune (Côte-d’Or)
dans celui de Minot, sur le plateau calcaire du Châtillonnais (Côte-d’Or)90. Les sites funéraires
fouillés par Félix de Saulcy dans les environs de Contrexéville (Vosges) ont également fait
l’objet de prospections systématiques et de relevés topographiques. Nous sommes
actuellement en train d’achever l’inventaire et les relevés des nécropoles de tumulus de la
Lorraine, en particulier dans le département de la Moselle, où près de 400 tumulus, jusqu’ici
inconnus, ont été relevés dans un rayon de 30 kilomètres à la périphérie du « Briquetage de la
Seille ». En Bourgogne, une attention particulière a été accordée au tumulus « princier » de
« La Butte » à Sainte-Colombe-sur-Seine, qui avait été ouvert en 1863 pour le compte de
Stoffel, et dont le mobilier est à Saint-Germain-en-Laye : nous avons repris complètement
l’étude du mobilier funéraire et des éléments de char, rassemblé et dépouillé les documents
d’archives, et réalisé une prospection géophysique du site, en coopération avec le département
d’archéologie de l’Université de Londres91.
Les Allemands nous ont poussés à formaliser et à systématiser nos critères
d’observation et de description des données archéologiques92. L’archéologie allemande était
supérieure à la nôtre, car elle était parfaitement cohérente avec elle-même : ses puissants
moyens d’observation répondaient exactement à ce que ses archéologues cherchaient à metttre
en évidence, mais ceux-ci restaient restaient collés au matériel archéologique, à l’apparence
formelle des sites ou des objets. Il n’y avait rien au delà d’une extraordinaire accumulation de
données, pas de question réelle, pas de problème : le passé n’avait ni profondeur ni
mouvement ; il était tout entier dans cet amoncellement de types et de variantes typologiques.
Aussi retrouver le passé, c’était pour eux restaurer les objets ou les sites dans leur état initial,
en en reconstituant ce qui en avait disparu. Nous n’avions pas les mêmes préoccupations en
France, car notre appréhension de l’histoire était différente. Pour les étrangers que nous
étions, l’attitude des Allemands avec lesquels nous travaillions à Mayence, à Marburg ou à
Sarrebruck était paradoxale. Ils recherchaient bien plus minutieusement que nous tous les
détails du passé et en même temps eux-mêmes, comme praticiens et comme chercheurs
allemands, n’avaient aucun passé : c’était comme si leur discipline ou bien avait été ainsi
90
Les premiers résultats de ces travaux ont été publiés en 2000 : Les fouilles de Félix de Saulcy dans la
nécropole des “ Chaumes d’Auvenay ” à Ivry-en-Montagne (Côte-d’Or) et les inhumations précoces de la fin du
Bronze final dans le nord-est de la France. Antiquités nationales, 31 (1999) , p. 117-139.
91
Le résultat de ces travaux a été publié entre 2000 et 2002 principalement dans la revue Antiquités nationales
du Musée de Saint-Germain : OLIVIER L. (2000) – Nouvelles recherches sur le tumulus à tombe à char de « La
Butte » à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or) : l’étude des données d’archives. Antiquités nationales, 31
(1999), p. 171-190 ; OLIVIER L., BEUCHOT S., TRIBOULOT B. et WIRTZ B. (2001) – Nouvelles recherches
sur le tumulus à tombe à char de « La Butte » à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or). Antiquités nationales, 32
(2000), p. 97-115 ; OLIVIER L. et TEGEL W. (2001) – Nouvelles recherches sur le tumulus à tombe à char de
« La Butte » à sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or) : le mobilier des fouilles anciennes. Antiquités nationales,
33 (2001), p. 81-105.
92
J’ai développé grâce à eux des systèmes de grilles descriptives des assemblages funéraires, que j’ai exploitées
pour plusieurs enquêtes menées à l’échelle européenne sur les pratiques funéraires ou les sépultures à char du
premier âge du Fer : OLIVIER L. (2000) – Sépultures d’agrégation et hiérarchisation funéraire dans le domaine
hallstattien occidental (IXe-VIe siècles av. J.C.). Dans DEDET B., GRUAT P., MARCHAND G., PY, M. et
SCHWALLER M. (dir.) : Archéologie de la Mort, Archéologie de la Tombe au Premier Âge du Fer. Actes du
XXIème Colloque de l'Association Française pour l'Etude de l'Age du Fer (Conques, 1997). Lattes, UMR 154 du
CNRS. Monographies d’Archéologie méditerranéenne, 5, p. 213-231 ; id. (2000) – Les assemblages funéraires à
char dans le domaine hallstattien occidental (VIIe-Ve siècles av. n.è.) : tendances évolutives et dynamiques
spatiales. Dans VILLES A. et BATAILLE-MELKON A. (dir.) : Fastes des Celtes entre Champagne et
Bourgogne aux VIIè-IIIè siècles avant notre ère. Actes du XIXème Colloque de l'Association Française pour
l'Etude de l'Age du Fer (Troyes, 1995). Reims, Société archéologique champenoise, Mémoire de la Société
archéologique champenoise, 15, p. 241-270.
56
depuis toute éternité ou bien avait été constituée toute entière aujourd’hui. Ils fouillaient les
vestiges ainsi ; ils les étudiaient ou les restauraient de cette manière parce que, pour eux, cette
façon de travailler était non seulement la meilleure, mais c’était la seule possible : c’était
comme cela qu’on devait faire, et pas autrement. Il était impossible, dans ces conditions, de
leur faire admettre un point de vue différent sur la pratique du métier et, de là, toute
possibilité d’échange scientifique réel était barrée. C’est, je crois, la raison principale de
l’échec de la tentative de coopération entre les laboratoires de Mayence et de Jarville à propos
des tombes de Diarville.
Ce prétexte de l’évidence et ce sentiment de toute puissance que confère une telle
attitude vis-à-vis du monde à celui qui se borne à exécuter, je les ai retrouvés précisément
dans ce monde clos qu’est l’administration. Les Allemands faisaient une archéologie
d’employés, dont il n’était pas difficile de deviner les origines. C’est précisément parce que ce
système de pensée se situait hors de toute histoire qu’il était d’autant plus perméable à toutes
les survivances du passé, du moment qu’elles trouvent une fonction pratique dans cette
mécanique de traitement des vestiges du passé. Peu leur importaient : les Allemands, en fait,
ne voulaient rien savoir de leur propre passé. Je me souviens avoir été très frappé, un jour où
j’avais demandé incidemment à mon ami Walter pourquoi il ne s’intéressait pas du tout à
l’histoire de l’archéologie, et où il m’avait répondu, soudain plein d’une colère contenue:
« Pour moi, l’histoire contemporaire, c’est Hitler. Je ne veux pas en entendre parler ». Il m’a
fallu plusieurs années pour commencer à saisir les raisons de cette situation, qui produisait un
telle incompréhension entre nous, Français et Allemands. Je crois aujourd’hui que l’histoire
est morte chez les Allemands. La mise en place de la « Nouvelle Allemagne », au lendemain
de la Seconde Guerre Mondiale, a été plus qu’un simple « reconstruction » du pays. En
effaçant systématiquement les traces matérielles de la destruction de l’Allemagne nazie, pour
substituer aux étendues de ruines qu’étaient devenues les villes allemandes des espaces
urbains totalement neufs, la reconstruction d’après-guerre a été aussi une entreprise d’amnésie
collective, qui visait à nettoyer le présent du poids matériel du passé national-socialiste, en
réalité insupportable. L’écrivain allemand Wilfried Gerhardt Sebald a très bien décrit ce
processus de refoulement du passé récent dans la société allemande d’après-guerre par
l’intermédiare de la reconstruction qui, écrit-il, « a abouti à une seconde liquidation, par
palliers successifs, de l’histoire allemande qui avait précédé ». Et il ajoute : « cette
reconstruction, par l’effort qu’elle a demandé et par le résultat auquel elle est parvenue, celui
de créer une nouvelle réalité sans visage, a d’emblée barré la voie à tout souvenir ; elle a
contraint la population à tourner son regard exclusivement vers l’avenir et l’a forcée à se taire
sur tout ce qu’elle avait vécu »93.
« Notre honneur s’appelle fidélité »
Cette « réalité sans visage » de l’Allemagne d’après-guerre mettait d’abord mal à l’aise
et cette absence de mémoire collective quasi pathologique était, pour les étrangers que nous
étions, foncièrement incompréhensible. Car il n’y avait pas à chercher beaucoup pour voir que
les survivances de l’archéologie nationale-socialiste étaient en réalité omniprésentes. Elles
n’avaient simplement plus le même nom et, pour qui ignorait leur origine, elles semblaient
parfaitement à leur place, totalement neutres. Les grands archéologues qui dominaient encore
la recherche protohistorique en Allemagne jusque dans les années 1990 avaient été formés
dans l’archéologie nationale-socialiste de la fin des années 1930 et des années 1940. Ils
93
SEBALD, 2004 : 20.
57
avaient évidemment travaillé pour le régime nazi : le grand spécialiste des « Champs
d’Urnes » Wolfgang Kimmig avait fait partie de la « section préhistoire et archéologie » du
Kunstchutz, une instance du Haut commandement militaire allemand en France occupée, dont
le rôle était de mettre à disposition de la recherche allemande les données de l’archéologie du
territoire français, où il s’agissait de montrer la permanence des occupations « germaniques »
depuis la préhistoire. Le grand spécialiste de la chronologie de l’âge du Fer Wolfgang Dehn
avait été l’ami du dignitaire nazi Werner Buttler et lui même avait été membre de la SS, dans
l’unité dite Stab RuSHA. Gustav Riek, qui avait publié en 1962 dans la prestigieuse série des
Römisch-Germanische Forschungen les fouilles spectaculaires du tumulus « princier » du
« Hohmichele », qu’il avait dirigées pour le compte du SS-Ahnenerbe de Himmler94, était un
authentique criminel de guerre nazi : SS, membre des Lebensborn, ces officines de
procréation forcée d’enfants aryens « génétiquement purs », adjoint au camp de concentration
de Hinzert du futur numéro 2 du camp de Buchenwald, Riek était revenu tranquillement
enseigner l’archéologie auprès de Kimmig, à l’université de Tübingen, où il était resté jusqu’à
sa mort en 1976. On avait laissé Hans Reinerth, le très entreprenant Bundesführer du
Reichsbund für Deutsche Vorgeschichte, une des organisations majeures de l’archéologie
nazie, seul à la tête de son Pfahlbaumuseum d’Unteruhldingen, sur le lac de Constance, où il
régnait jusqu’à sa mort, en 1990, sur un extraordinaire conservatoire de la préhistoire nazie :
toutes les reconstitutions d’armement, d’outillage et d’ensembles de bâtiments préhistoriques
« germaniques » de la grande période des années 1930 étaient toujours là, ainsi que le produit
des fouilles du Reichsbund dans les territoires occupés du Reich – dont, par exemple, celles
menées en 1940-1942 dans les alignements de Carnac – de même qu’une bonne dizaine de
mètres d’archives du Reichsbund für Deutsche Vorgeschichte. Sans compter tous les autres :
les recherches minutieuses de Wolfgang Pape, à l’université de Fribourg, ont permis de
montrer que, de tous les corps de métier de l’Allemagne nationale-socialiste, celui des
préhistoriens était l’une des organisations professionnelles les plus largement impliquées dans
le parti nazi : avec un taux de 85% de membres du NDSAP jusqu’en 1945, son engagement
politique était même supérieur à celui de la SS (seulement 48,9%) et avoisinait un niveau
qu’on ne rencontrait guère que dans des organisations comme le Führerkorps der
Sicherheitpolizei (88%) ou la Justice ; alors que, dans son ensemble, à peine un dizième de la
population allemande était affiliée au parti nazi95. Et que dire des programmes de recherches
d’ampleur européenne, dont la plupart – forcément – étaient le prolongement d’opérations
lancées en Allemagne et dans les territoires occupés du Reich dans les années 1930 et 1940 ?
C’était notamment le cas de tous les grands thèmes de la protohistoire, des « Champs
d’Urnes » aux « résidences princières » hallstattiennes, en passant par les remparts à poutrage
du Second âge du Fer.
Face à cet héritage considérable qui encombrait, par sa masse, l’archéologie allemande,
les Allemands affectaient non pas de nier que ce passé national-socialiste eût jamais existé
mais de considérer qu’il en restât quelque chose. Je me souviens encore de l’insistance des
collègues du musée national de Mayence à essayer de me faire croire que le Römischgermanisches Zentralmuseum n’avait été qu’un tout petit musée provincial durant le IIIème
Reich et que, de toutes façons, toutes les réalisations de cette période avaient péri dans les
bombardements alliés de 1944 (ce qui était en soi une contradiction). Je savais pourtant que
les figurines en plâtre de guerriers et les reconstitutions d’armement « germaniques » - certes
94
RIEK et HUNDT, 1962. Il est révélateur de constater que, dans cette publication complète des données de
fouilles, aucune mention n’est faite des conditions particulière de leur origine sous le régime nazi. On sait depuis
que la fouille du tumulus du « Hohmichele », qui constituait une entreprise majeure du SS-Ahnerbe, a
manifestement bénéficié du soutien direct d’Heinrich Himmler.
95
PAPE, 2002: 187-188.
58
en partie mutilées par les Américains – étaient bien conservées dans les réserves du musée, où
je les avais vues. Néanmoins, je comprends mieux, aujourd’hui, cette répugnange absolue –
qu’on aurait pu prendre pour de la dissimulation – à évoquer le passé national-socialiste de la
recherche allemande, pourtant fondateur, à bien des égards, de l’archéologie allemande
d’après-guerre, comme d’ailleurs de l’archéologie européenne dans son ensemble. Car
l’expérience de partager l’existence des Allemands, chez eux, pendant plusieurs années a fait
changer mon angle de vue par rapport à la question de l’héritage nazi : j’ai rapidement
découvert qu’il n’y avait, malheureusement, aucune réponse claire à la question de savoir qui,
précisément, était responsable de quoi. En revanche, le véritable problème, en quelque sorte
existentiel, qui s’adressait à la fois aux Allemands et aux non-Allemands était celui de trouver
les moyens de vivre avec cet héritage inacceptable, à la fois sans l’occulter ni le normaliser.
J’éprouve aujourd’hui une réelle compassion pour les Allemands, qui tentent de survivre à
leur passé monstrueux.
L’étude de l’archéologie allemande sous le régime nazi est devenue pour moi, depuis
ces toutes dernières années, un de mes principaux thèmes de recherche. Je dirais presque
malgré moi : je n’ai commencé à m’intéresser à la question qu’en 2000, à la suite d’une
commande du Professeur Achim Leube à l’université Humbolt de Berlin, qui m’avait
demandé d’écrire pour l’ouvrage qu’il dirigeait sur « La Préhistoire allemande et le Nationalsocialisme » une contribution sur les contacts des préhistoriens allemands des années 1930 et
1940 avec la recherche française96. J’ai commencé à trouver des courriers dans les archives du
Musée des Antiquités nationales, qui menaient dans de nombreuses directions, à la fois vers la
Bretagne et le Reichsbund für Deutsche Vorsgechichte, vers la Bourgogne et l’activité de la
Römisch-Germanische Kommission, et vers l’action de la section Préhistoire et Archéologie
du Kuntschutz dans les différentes régions françaises ainsi qu’en Belgique97. Après avoir été
en poste au Service archéologique d’Alsace, mon ami Jean-Pierre Legendre avait été nommé
en Lorraine ; avec Bernadette Schnitzler au Musée archéologique de Strasbourg, ils avaient
commencé à accumuler depuis le début des années 1990 une documentation impressionnante
et surtout inédite sur l’archéologie allemande dans les territoires d’Alsace-Moselle annexés au
Reich, qui révélait l’ampleur de l’entreprise de germanisation qu’elle était destinée à
alimenter98. L’archéologie allemande en France occupée était une occasion de continuer à
travailler ensemble et à s’échanger des données99. Rapidement, un nombre grandissant de
96
J’ai rassemblé ces premières informations dans : L’archéologie du IIIème Reich et la France. Notes pour servir à
l’étude de la “ banalité du mal ” en archéologie. Dans LEUBE A. et HEGEWISCH M. (dir.) – Prähistorie und
Nationalsozialismus. Die mittel- und osteuropäische Ur- und Frühgeschichtsforschung in den Jahren 19331945. Heidelberg, Synchron, 2002, p. 575-601.
97
Pour ce qui concerne la Bourgogne, J’ai publié les résultats de ces premières recherches d’archives en 2001
dans la revue Antiquités nationales : Le « Mont Lassois » de Vix (Côte-d’Or) dans la Westforschung nationalesocialiste : archéologie et géopolitique nazie dans le Nord-est de la France. Antiquités nationales, 32 (2000), p.
117-142. J’ai donné par ailleurs, en 2003, une synthèse de l’histoire de la recherche sur les « résidences
princières » hallstattiennes à l’occasion de l’exposition du cinquantenaire de la découverte de la tombe de la
« Dame de Vix », qui fait apparaître l’importances des recherches menées sous la période nationale-socialiste
allemande : Tombes princières et principautés celtiques. La place du site de Vix dans la recherche européenne
sur les centres de pouvoir du premier âge du Fer. Dans Coll. (dir.) – Autour de la Dame de Vix. Celtes, Grecs et
Etrusques. Catalogue de l’exposition du Musée du Châtillonnais, Châtillon-sur-Saône, Musée du Châtillonnais,
2003, p. 11-25. Je travaille actuellement à une synthèse sur l’activité de la section « Préhistoire et Archéologie »
au sein du Kunstschutz établi auprès du Haut commandement militaire allemand en France.
98
SCHNITZLER 1991 ; id. 1997 ; LEGENDRE 1991 ; id. 1999.
99
J’ai développé les résultats de l’enquête sur l’archéologie allemande en France occupée commencée pour le
Professeur Leube dans un chapitre du catalogue de l’exposition organisée en 2001 par les musées de Strasbourg
et de Metz sur « L’archéologie en Alsace et en Moselle au temps de l’annexion, 1940-1944 » : L’archéologie
nationale-socialiste et la France (1933-1943), dans ADAM A.-M., BARDIES I., HECKENBENNER D.,
LEGENDRE J.-P., OLIVIER L., PANKE T., PETRY F., SARY M., SCHNITZLER B., STERN T., STRAUSS
59
jeunes chercheurs, en particulier allemands, est venu se greffer sur cet embryon de groupe de
recherche : nous sommes maintenant une quinzaine à travailler ensemble sur cette question de
l’archéologie allemande dans les territoires occupés à l’ouest du Reich, principalement en
Allemagne, au Danermark et en Suède, au Luxembourg, en Hollande et en Belgique. D’ores
et déjà, la matière historique amassée a de quoi nourrir un ou deux gros ouvrages de synthèse.
Il faut dire que beaucoup de choses ont changé en Europe depuis la Chute du Mur de
Berlin, en 1989. En premier lieu, de nombreuses sources d’archives, conservées en particulier
à Berlin, et jusqu’alors inaccessibles, se sont ouvertes. D’autre part, et sans doute surtout, un
changement de génération s’est produit en Allemagne. Une nouvelle génération montante de
jeunes chercheurs, plus enclins à considérer la situation de l’archéologie allemande sous le
IIIème Reich comme un sujet historique à part entière nécessitant d’être étudié sérieusement,
est apparue. La vieille génération des archéologues qui avaient travaillé sous le régime nazi
s’est éteinte presque complètement. La génération intermédiaire des chercheurs qui en avaient
été les élèves – et qui les a protégés contre les tentatives d’exposition de leur rôle à l’époque
nationale-socialiste – se trouve actuellement en fin de carrière. Il est donc désormais possible
de tenter d’établir un bilan historique de l’archéologie du IIIème Reich. Il est nécessaire de le
faire, ne serait-ce que parce que les recherches menées par l’archéologie allemande sous le
national-socialisme ont été tellement nombreuses et importantes qu’elles ont constitué une
part considérable de notre corpus actuel de données archéologiques. Il faut aussi entreprendre
cette évaluation de l’impact de l’archéologie nationale-socialiste parce qu’elle a révolutionné
les méthodes de la recherche archéologique, telles qu’elles étaient mises en œuvre depuis la
fin du XIXème siècle, en développant un système de traitement et de mise en valeur des
données archéologiques. Il y a un « avant » et un « après » l’archéologie des années 1930 et
1940100. C’est en effet le régime national-socialiste qui a assuré le développement des services
d’archéologie, en leur confiant une mission prioritaire de recensement et d’inventaire
archéologique. C’est lui qui a développé également les premières grandes interventions
d’archéologie préventive (dans le cadre de la création des autoroutes du Reich). C’est enfin
sous le IIIème Reich qu’ont été développées les grandes expositions didactiques destinées au
grand public, pour lesquelles les moyens de communication les plus modernes ont été
exploités. Les techniques de fouille extensive et les reconstitutions de sites, telles que nous les
connaissons aujourd’hui, ont leur origine principale dans l’archéologie allemande des années
1930 et 1940. A bien des égards, l’archéologie allemande sous le national-socialisme a fondé,
par delà l’effondrement du IIIème Reich, l’archéologie européenne moderne d’après-guerre.
« Travail, Famille, Patrie »
Je n’ai pas commencé ce travail sur l’archéologie allemande des années 1930 et 1940,
dans lequel je suis engagé maintenant, à partir du cas allemand, mais de celui de l’archéologie
française101. Après tout, nous avons connu nous aussi, avec le Régime de Vichy, un état antiL. et WILMOUTH P. (dir.) – L’archéologie en Alsace et en Moselle au temps de l’annexion (1940-1944).
Catalogue de l’exposition des Musées de Strasbourg et de Metz (2001). Strasbourg, Musée de Strasbourg et
Metz, Musées de la Cour d’Or, p. 47-65.
100
J’ai exposé cette thèse à propos de l’œuvre d’Henri Hubert dans un dossier publié en 2000 dans la revue Les
Nouvelles de l’Archéologie : Henri Hubert, archéologue. Dans : BRUN P. et OLIVIER L. (dir.) – Dossier Henri
Hubert (1872-1927). Les Nouvelles de l’Archéologie, 79, p. 9-14.
101
J’ai abordé ces questions dans un article intitulé “ L’archéologie française et le régime de Vichy ”, paru en
1997 dans Les Nouvelles de l’Archéologie, 67, p. 17-22 . Une version plus détaillée de ce travail (L’archéologie
française et le régime de Vichy (1940-1944) a paru en 1998 dans l’European Journal of Archaeology, 1, 2, p.
241-264. Cet article a été traduit en Portuguais au Brésil : A Arqueologia francesa e o regime de Vichy. Dans
60
démocratique fondé sur une tentative de « Révolution nationale », un régime qui s’est trouvé
directement impliqué dans l’exécution du programme d’extermination de la population juive
européenne102. De même, si la dénazification de l’Allemagne a été relativement superficielle,
la « dépétainisation » de la France a été pour le moins légère : l’historienne américaine Sarah
Farmer rappelle fort justement que, sur un total de 40000 personnes arrêtées pour
collaboration en 1945, il n’en restait déjà plus qu’un dizième en prison lors de la première loi
d’amnistie de 1951, à l’issue de laquelle le nombre des personnes incarcérées fut ramené à
seulement 1500. Il faut rappeler également qu’à l’exception de deux individus qui s’étaient
engagés volontairement dans la division SS Das Reich, la plupart des auteurs du massacre
d’Oradour-sur-Glane – qui étaient des « malgré-nous » originaires d’Alsace – ne furent
condamnés qu’à de courtes peines d’emprisonnement, et que ceux-ci furent finalement
amnistiés collectivement en février 1953103. Les responsables français de crimes contre
l’humanité qui n’avaient pas été liquidés à la libération ont bénéficié après-guerre d’une
étonnante clémence : Paul Touvier, chargé d’importantes responsabilités dans la Milice du
Rhône et impliqué dans une série d’assassinats commis en 1944, a été grâcié en 1971 par le
président Pompidou. René Bousquet, ancien secrétaire général de la Police de Vichy et
organisateur de la Rafle du Vel’ d’Hiv en 1942, a fini sa vie sans avoir été jugé pour sa
participation à la « Solution finale » : il a été abattu en sortant de chez lui par un déséquilibré,
Christian Didier, qui voulait se rendre célèbre à la télévision. Enfin, Maurice Papon, ancien
secrétaire général de Préfecture de la Gironde, n’a été jugé qu’en 1998 pour crimes contre
l’humanité ; comme on le sait, il a obtenu d’être libéré en application de la loi Kouchner et il
est extrêmement peu probable qu’il retourne jamais en prison.
C’est en définitive une situation très voisine de celle de l’archéologie allemande qui
m’intéressait avec le cas des relations de l’archéologie française contemporaine avec
l’héritage du régime de Vichy. Car, contrairement à l’Allemagne où l’héritage archéologique
du IIIème Reich a survécu parce qu’on a décidé qu’il n’existait plus, en France l’héritage
archéologique du régime de Vichy a survécu parce qu’on a choisi de le conserver en bloc.
Surtout, comme en Allemagne, cette conservation est en même temps une occultation :
puisqu’elles sont fondues dans le fonctionnement administratif de la recherche archéologique
actuelle, les dispositions inventées spécifiquement par Vichy perdent leur origine, tout en
conservant néanmoins leur rôle, désormais masqué. On oublie trop souvent que les textes
réglementaires qui régissent aujourd’hui le fonctionnement des fouilles et des recherches de
terrain en France, de même que les institutions qui sont chargées de leur application – les
actuels Services régionaux d’archéologie, issus des Directions régionales des Antiquités –
sont une création exclusive du régime de Vichy. Selon la formule de l’historien Henri Rousso,
la période de Vichy est pour les Français « un passé qui ne passe pas » et il est significatif que
les spécialistes les plus avisés du régime du Maréchal soient étrangers et notamment
américains104.
En l’occurrence, ce n’était pas le procès de la collaboration qui m’importait : c’était,
plus concrètement, d’établir le compte de ce qui avait survécu de l’archéologie sous le régime
de Vichy dans l’archéologie actuelle de la fin des années 1990, que ce soit dans les structures
de la discipline, mais aussi dans les thèmes et les pratiques de recherche. On voit très bien, par
BENOIT H. et FUNARI P.P.A. (dir.) – Etica politica no mundo antigo. Sao Paulo, Université de Campinas,
2001, p. 219-252.
102
KLARSFELD, 1983.
103
FARMER, 1994.
104
ROUSSO (1990). Sur ce sujet, on se reportera en particulier aux travaux de l’historien américain Robert
Paxton (PAXTON, 1973).
61
exemple, que la logique administrative voulue par Vichy s’est perpétuée telle quelle au moins
jusqu’au début des années 1970, avec en particulier la séparation de l’archéologie historique
de la préhistoire, la prééminence accordée à l’archéologie « gallo-romaine », et surtout
l’exclusion de l’archéologie des territoires d’outre-mer de l’archéologie « nationale ». La
situation n’a commencé à se transformer significativement qu’au début des années 1990, avec
la fusion des Directions séparées d’Antiquités Préhistoriques et Historiques dans les services
régionaux d’archéologie et la prise en compte des territoires d’outre-mer dans l’inventaire
archéologique national et le compte-rendu de l’activité archéologique nationale. C’est la
structure régionale du fonctionnement de l’archéologie et surtout sa gestion administrative
décidée par Vichy qui s’avèrent les plus durables. Pétain avait dit à son procès : « la France
peut changer les mots et les vocables. Elle construit, mais elle ne pourra construite utilement
que sur les bases que j’ai jetées. »105 Considérée sous cet angle des durées, l’archéologie dans
son état actuel apparaît comme le résultat provisoire d’un étonnant processus de stratification,
dans lequel les créations du passé, sans cesse modifiées et augmentées, continuent toujours à
travailler le présent et à le contraindre d’une manière d’autant plus discrète et puissante que
celles-ci paraissent procéder de l’évidence, du bon sens pratique.
C’est évidemment dans la rhétorique de l’extrême-droite française que les survivances
de la « Révolution nationale » de Vichy sont les plus nettes, bien qu’elles ne soient jamais
affirmées en tant que telles. L’effondrement du IIIème Reich et la liquidation du régime de
Vichy, en 1945, interdisent en effet qu’on puisse se réclamer ouvertement de l’idéologie nazie
ou du pétainisme. Bien que publiquement désignées comme moralement inacceptables, ces
valeurs n’en continuent pas moins à se perpétuer, grâce en particulier à un travail de recyclage
ou plus exactement de « blanchiement » des images et des discours vychistes et nationalsocialistes. Ainsi, le Front national réutilise directement pour ses affiches des images de la
propagande du régime de Vichy, tandis que le courant « néo-païen » du GRECE d’Alain de
Benoist recycle dans l’illustration de ses publications l’imagerie nazie106. Là encore, si on
ignore l’origine précise de ces images ou de ces discours, ceux-ci ne sont pas nécessairement
choquants, en eux-mêmes : « nous sommes plus efficaces par un travail de pénétration
discrète qu’en affichant clairement la couleur » dit très justement le « néo-païen » Pierre Vial
à propos de la stratégie de révisionnisme idéologique poursuivie par l’extrême-droite
française107. La question des survivances de la période de Vichy et du IIIème Reich est donc
particulièrement complexe, car elle est en quelque sorte consubstantielle à son oubli, ou à sa
banalisation. En d’autres termes, on pourrait dire que la résilience de ce passé est d’autant
plus puissante que son refoulement dans la mémoire collective est fortement affirmé ;
personne ne veut se souvenir de ce passé catastrophique comme d’une période qui
alimenterait toujours le présent. Et pourtant, c’est bien ce qui se passe.
Une crise de l’histoire?
Les oppositions les plus virulentes auxquels nos travaux sur l’histoire de l’archéologie
allemande en France occupée se sont heurtés sont venues non pas des archéologues
allemands, mais bien des collègues français. Ce n’était pas du point de vue de l’histoire que
ces chercheurs mettaient en cause la véracité de l’existence des projets et des objectifs de
105
NOGUERES, 1955 : 9.
J’ai présenté ce processus de « blanchiement » des images du régime de Vichy par l’extrême-droite dans :
Vichy, Le Pen et les Gaulois. De la Révolution nationale au Front national. Les Nouvelles de l’Archéologie, 72,
1998, p. 31-35.
107
Cité dans Libération, 14 octobre 1996.
106
62
recherche que nous décrivions, preuves d’archives à l’appui. Ils ne le pouvaient d’ailleurs pas,
puisqu’ils ignoraient fondamentalement le contenu des sources que nous avions étudiées. Ce
qui les préoccupait, c’était le présent ; à savoir l’impact négatif que pouvaient avoir ces
révélations sur les matériaux qu’ils continuaient à exploiter et sur les traditions
d’interprétations qu’ils contribuaient à perpétuer. Si on ne pouvait mettre en doute l’existence
de ces programmes de recherche allemands en France occupée, dans la mesure où ils étaient
conduits par des institutions officielles, on pouvait du moins soutenir, avançaient-ils, que
l’adhésion à l’idéologie nazie des chercheurs qui en avaient été chargés de la réalisation
n’était pas démontrée. Ainsi, même si ces chercheurs allemands avait contribué à une
entreprise décidée par les institutions archéologiques du IIIème Reich, et même si certains
d’entre eux avaient pu effectivement être membres du parti nazi ou de la SS, rien ne
permettait, soulignaient-il, de caractériser leur interprétation des données archéologiques
comme d’inspiration nazie : ils avaient fort bien pu faire un honnête travail d’archéologue, se
bornant à la description des faits et à leur identification. On pouvait même pousser encore
plus loin l’argument et dire, comme certains l’ont défendu, que, quand bien même certains de
ces archéologues aient été des nazis convaincus, les données qu’ils avaient extraites étaient
tout à fait utilisables, pour peu qu’elles ait été correctement observées ; ce qu’on pouvait
facilement contrôler par de nouvelles fouilles sur des types de constructions ou d’assemblages
archéologiques similaires.
C’est la notion de fait archéologique, comme une information tangible et irrécusable,
qui se trouve au cœur de cette controverse. Là où la polémique s’enracine dans l’idéologie,
c’est lorsque nos collègues archéologues récusent, en rejetant l’existence d’un passé nationalsocialiste de la recherche actuelle, toute possibilité que l’exercice de leur discipline, comme
pratique, puisse alimenter la production d’une idéologie, nazie qui plus est. Ce qu’ils
cherchent à défendre, c’est la thèse fondamentalement idéologique selon laquelle
l’archéologie, comme procédure d’étude et de mise en valeur des vestiges du passé, est
fondamentalement neutre. Cette position est idéologique car le postulat de « neutralité » du
processus d’objectivation des données archéologiques est consubstantiel à la fabrication
même des faits archéologiques. Les archéologues au service du IIIème Reich ne
« fabriquaient » pas des données archéologiques ; ils rassemblaient des faits qui démontraient
la réalité des thèses biologiques ou culturelles sur la prétendue supériorité de la « race
germanique » dont le régime assurait la promotion. On se trompe donc quand on dit que les
données de l’archéologie étaient détournées par la propagande nationale-socialiste ; elles
étaient au contraire décrites le plus précisément et plus exactement possible, comme en
témoigne la documentation généralement impeccable de l’archéologie allemande sous le IIIème
Reich. Ce sont les faits mêmes qui ont été inventés, dans la mesure où les chercheurs au
service de l’archéologie nazie ont privilégié des données archéologiques dont l’interprétation
pouvait alimenter naturellement l’image du passé « germanique » que l’idéologie nationalesocialiste cherchait à promouvoir. Ainsi, on a fouillé beaucoup de tombes « princières »
(« Fürstengräbern »), qui témoignaient de la présence de puissants chefs guerriers à toutes les
époque du passé dans le territoire culturel allemand. On s’est de même intéressé
particulièrement aux fortifications, qui attestaient l’existence d’un pouvoir militaire fort et on
a recherché spécialement les grands habitats, qui démontraient la présence de grands centres
économiques et politiques créés par les « Germains »… La liste est longue. L’accumulation
de ces matériaux, qui sont venus renouveler complètement les sources ponctuelles du XIXème
siècle, a créé un corps de données, grâce auquel s’est imposée une certaine image de la
préhistoire européenne. En nous refusant à mettre en cause la notion de véracité constitutive
des faits archéologiques, nous nous condamnons à justifier comme véridique l’entreprise de
perversion du passé menée par le nazisme.
63
Il y a là un problème extrêmement préoccupant, qui touche tout autant l’archéologie
que l’histoire. L’archéologie contemporaine est à proprement parler contaminée par l’héritage
de l’archéologie totalitaire du XXème siècle. Les faits accumulés par l’archéologie nationalesocialiste, puisqu’il s’agit principalement d’eux, ont continué d’être augmentés après 1945.
Même modifiés, même recouverts par les nombreuses couches d’interprétation accumulées au
cours de ces cinquantes dernières années, ils sont toujours là, en quelque sorte sous une forme
transmutée, et continuent à informer les interprétations du présent, à un niveau dont on
pourrait dire qu’il est de plus en plus inconscient. L’impossibilité d’intégrer, aussi bien en
France qu’en Allemagne, l’expérience de ce traumatisme collectif majeur qui a marqué les
années 1930 et 1940 – et donc de le transmettre – prive d’autre part le présent de toute
profondeur historique. Du coup, l’histoire bafouille dans le présent et ne parvient plus à
advenir. Le passé récent est écrasé dans le présent et c’est cet écrasement de l’histoire qui
contribue à perpétuer le postulat – en réalité fondamentalement totalitaire – selon lequel
l’archéologie peut être réduite à un pur protocole de traitement des données archéologiques.
Nous sommes donc piégés dans ce que Sebald a pu appeler « un déficit de transmission
historique » par rapport aux expériences totalitaires des années 1930 et 1940. Comme l’a
remarquablement montré Hanna Arendt dans sa série d’essais sur la crise de la culture
européenne d’après-guerre, c’est le principe même d’histoire – tel que l’avaient formulé en
particulier Kant et Hegel aux XVIIIème et XIXème siècles – que sont venues démentir les
expériences totalitaires du XXème siècle. L’histoire a désormais perdu sa supposée
intelligibilité non pas tant parce que les régimes nazi ou soviétique ont provoqué, par la
généralisation de la terreur et des massacres de masse, un “ recul ” vers la barbarie, mais
surtout parce que la spécificité du totalitarisme a été d’inventer de toutes pièces une réalité qui
produit des faits tangibles et avérés ; en d’autres termes parce que le totalitarisme substitue à
l’Histoire ses propres événements et ses propres processus historiques. « La politique, disait
fort justement Goebbels, est l’art de rendre possible ce qui paraissait impossible 108 ». Le
nazisme montre qu’il a été effectivement possible d’inventer une “ race supérieure
germanique ”, de lui fabriquer à partir de rien une biologie et une préhistoire, de lui inventer
une culture et surtout d’en faire un objet historique à part entière, apparemment validé par des
travaux scientifiques irréprochables, assimilé et reconnu comme parfaitement tangible par une
population toute entière. C’est en produisant de tels faits scientifiques – qui, en tant que
données apparemment objectives, ont survécu à l’effondrement des régimes qui les avaient
produits – que le totalitarisme efface l’incroyable effraction commise dans l’histoire, au
moment même où elle est perpétrée. Cette manipulation de la réalité historique – une histoire
que l’on pouvait croire jusque là exister en soi, au dessus et au delà des hommes - et la
possibilité de lui substituer une autre véracité historique, celle-là intégralement fabriquée par
le totalitarisme, précipite la faillite de la pensée de l’Histoire comme système. Car ce que
dément avec la force de l’évidence l’expérience totalitaire, c’est fondamentalement la notion
moderne d’Histoire, « selon laquelle, comme l’indique Arendt, la signification est contenue
dans le processus tout entier, (et) dont l’événement particulier tire son intelligibilité109 ». Cette
idée se vide complètement de son sens quand, à l’intérieur de ce processus de réalisation du
progrès que l’on croyait à l’œuvre depuis le XVIIIème siècle, apparaissent des événements
aussi inconcevables pour la pensée universaliste héritée des Lumières que ceux provoqués par
la libération de la barbarie industrielle. La crise qui frappe l’Histoire comme pensée de
l’humanité est donc extrêmement sérieuse et s’étend largement à l’extérieur du champ
historique : au plus profond, elle affecte les représentations sur lesquelles était fondée la
108
109
Goebbels dit : “ Politik ist die Kunst, das unmöglische Scheinende möglich zu machen ”.
ARENDT, 1972 : 116.
64
culture européenne contemporaine, comme en particulier les notions d’autorité intellectuelle,
de liberté, d’éducation, de collectivité ou encore plus loin de vérité. C’est l’ensemble de notre
monde, comme représentation de la réalité humaine, que met en cause le totalitarisme.
Comme le souligne l’historien britannique Ian Kershaw, l’explosion du nazisme constitue un
véritable Tchernobyl de la civilisation européenne110. A ce titre, la catastrophe culturelle dans
laquelle nous sommes plongés se situe à l’origine d’une rupture fondamentale dans la
transmission de l’héritage de la pensée occidentale. Nous n’avons pas fini, manifestement, de
découvrir l’ampleur de cette contamination.
110
KERSHAW, 1997 : 425.
65
Chapitre III
Pareto chez les Protos
David Hockney : La Onzième Peinture, T.N. (1992).
66
Pareto chez les Protos
L’une des personnes qui a le plus compté dans mon apprentissage scientifique – et qui
compte toujours – est mon ami Bruno Wirtz. Je l’ai rencontré pour la première fois en 1982
sur notre fouille de Clayeures. Il était apparu au sommet du plateau, qui s’extirpait
péniblement des ronces de l’orée du Bois de Jontois, traînant derrière lui une énorme valise en
skaï marron. On ne l’attendait plus depuis longtemps.
−
−
−
−
−
−
−
« C’est bien ici la fouille de la Naguée ?
Euh oui ; c’est toi qui devait arriver la semaine dernière ?
Ouais, appelez-moi Burno, les mecs.
Mais tu viens d’où, comme ça ?
Ben de la gare d’Einvaux, c’est pas là que tu m’as dit qu’il fallait descendre ?
Si, mais c’est à au moins cinq kilomètres d’ici ! tu es venu à pied ?
Ben oui ; comme je n’avais pas de carte, je me suis dit que je vous trouverais sûrement par
ici. Bon, où est-ce que je peux creuser ?
− !?!?»
Burno devait rester quelque jours ; il fouille avec moi depuis maintenant plus de vingt
ans. Ses apparitions et ses disparitions sont toujours aussi imprévisibles. Il abandonne à
chaque fois en partant l’essentiel de ses effets personnels – son nécessaire de toilette, ses
vêtements, ses chaussures, son courrier ou ses papiers… – que nous avons renoncé à essayer
de lui rendre. Les choses matérielles l’encombrent. Une couverture sur le sol lui suffit pour
dormir et aucun endroit au monde ne peut semble-t-il le dépayser ni l’incommoder. Il a tout
juste besoin d’un ordinateur, encore que… il a la faculté de se représenter mentalement les
formes que prennent ses calculs. Car Burno est un mathématicien. Elève de Rémi Langevin
(de la prestigieuse famille de mathématiciens et de physiciens Langevin), proche de Moshe
Flato, qui siégeait à la fois dans le jury d’attribution de la médaille Fields et du Nobel de
Physique, Burno est aujourd’hui un spécialiste mondialement reconnu des mathématiques de
l’entropie et des systèmes non linéaires. Il est surtout la seule personne que je connaisse qui
n’est jamais parvenue à acquérir le moindre sens du terrain, malgré des années de pratique
assidue. Burno ne sait toujours pas reconnaître un site sur le terrain ; il est le seul qui, en
prospection au sol, ramasse essentiellement des cailloux biscornus, des morceaux de fossiles
et des débris rouillés d’engins agricoles ; il est celui qui rend fous les conducteurs de pelle
mécanique en étant toujours placé dans l’angle mort de la machine, celui qui se jete
subitement sous la lame du godet pour ramasser une racine qu’il a prise pour un tesson ou un
brin d’herbe pour un fragment de bronze. Bref, Burno nous est fondamentalement inutile,
voire dangereux, sur la fouille… tout en m’étant absolument indispensable. C’est ainsi.
67
Séries-moi une nécropole…
A l’occasion du colloque de l’Association française pour l’Etude des Ages du Fer de
Sarreguemines, en 1987, j’avais essayé de produire une analyse de la distribution spatiale des
caractères des tombes sous tumulus de la nécropole du “ Bois de Voivre ” à Haroué (Meurtheet-Moselle)111. Fouillée en 1903 par Jules Beaupré et Jules Voinot112, c’était l’une des plus
importantes nécropole de tumulus du Nord-est de la France, qui avait livré notamment un
riche ensemble de parures métalliques permettant d’identifier un “ groupe lorrain ” de la fin
de la phase ancienne du Premier âge du Fer113. L’intérêt du site résidait dans le nombre de
tumulus fouillés et décrits – 67 sur un ensemble de près de 90 tertres conservés – ainsi que
dans la relative précision des observations de Beaupré et Voinot, qui permettaient d’isoler des
assemblages de mobiliers funéraires corrélés à des modes de construction de sépultures et de
monuments funéraires. La nécropole d’Haroué était d’autre part située dans le rayon de moins
de vingt kilomètres à la périphérie du site de Sion et elle pouvait fournir des renseignements
intéressants sur les types de mobiliers et de pratiques funéraires dans ce secteur de la Lorraine
centrale, où nous ne connaissions pour le moment que le tumulus isolé de Marainville et le
premier tertre du premier âge du Fer que nous avions fouillé à Diarville.
Pour ce travail sur la nécropole d’Haroué, j’avais essentiellement travaillé à la main,
en produisant des cartes de distribution des types de structures de sépultures ou de modes de
traitement du corps à l’intérieur du groupe funéraire et en calculant une petite sériation par
diagonalisation, qui portait sur les types d’éléments de parures, que j’avais transcrite
également sous la forme d’une minuscule matrice de cooccurrences des attributs. J’avais
appliqué très exactement les méthodes mises en œuvre par Patrice Brun dans son étude de la
“ Civilisation des Champs d’Urnes dans le Bassin parisien ”, qui venait de paraître l’année
précédente et qui avait bouleversé la conception de la transition de la fin de l’âge du Bronze
au premier âge du Fer. Cette première tentative montrait qu’on pouvait aller plus loin, en
particulier dans l’étude de la distribution des types de pratiques funéraires ou de structures des
sépultures, en explorant de manière plus approfondie les corrélations d’attributs et leurs effets
de covariance. Aller au delà, cela signifiait abandonner le travail à la main, que je contrôlais,
pour se lancer dans des calculs à l’ordinateur que je ne savais ni réaliser ni encore moins
programmer.
Burno, lui, savait. Nous avons commencé comme un jeu, auquel j’étais sûr de gagner à
tous les coups: je lui fournissait la donnée archéologique que j’avais décrite selon les critères
que j’avais élaborés, il la soumettait à des calculs de sériation qu’il avait programmés et je
contrôlais que les résultats étaient pertinents du point de vue archéologique. Je pouvais
111
Ce travail, complètement dépassé par les calculs réalisés avec Bruno Wirtz, est paru en 1993 sous le titre “ La
nécropole de tumulus d'Haroué “ Bois de la Voivre ” (Meurthe-et-Moselle). Essai d'analyse spatiale d'une aire
funéraire du Premier Age du Fer ” dans les actes du XIème Colloque de l'AFEAF (Sarreguemines, 1987) qui ont
publiés dans la revue interfrontalière Archaeologia Mosellana, 2, , p. 115-147.
112
BEAUPRE et VOINOT, 1913.
113
J’ai publié en 1993, avec Walter Reinhard, un article synthétisant les caractéristiques des assemblages
typologiques des groupes de la Lorraine et de la Sarre : Les structures socio-économiques du Premier Age du Fer
dans le groupe Sarre-Lorraine: quelques perspectives. Dans DAUBIGNEY A. (dir.) – Fonctionnement social du
Premier Age du Fer. Hypothèses et opérateurs pour la France. Actes de la Table-Ronde Internationale de Lonsle-Saunier (Lons le Saunier, 1990). Lons-le-Saunier, Musée archéologique de Lons-le-Saunier, p. 105-130. On
pourra se reporter également à un autre article de 1993 : Les bracelets rubanés de la Lorraine centrale et les
relations entre la Sarre, la Lorraine et la Bourgogne au Premier Age du Fer. Blesa 1. Etudes offertes à Jean
Schaub. Publication du Parc Archéologique Européen de Bliesbruck-Reinheim. Metz, Editions Serpenoise, p.
345-357.
68
changer tous les critères que je voulais si ce qu’ils produisaient ne me plaisait pas, mais il y
avait une seule obligation à laquelle Burno m’avait demandé de me soumettre : je n’avais pas
le droit de bricoler les résultats s’ils ne m’arrangeaient pas, par exemple en éliminant un
assemblage d’attributs que je ne trouvais à sa place dans la matrice. C’était facile. Après
seulement deux passages dans la machine, ma chronologie du site – avec les incinérations de
la fin du Bronze final d’un côté, les inhumations à épée du Hallstatt ancien de l’autre, suivies
des sépultures à parures du Hallstatt récent et de La Tène ancienne – s’était complètement
effondrée sans que je puisse rien faire. Nous étions inconfortablement installés sur des sièges
de camping devant l’écran bombé et épais d’un Amiga, qui avait besoin de longues minutes
pour digérer la masse de calculs dont nous le bourrions pour enfin afficher, bande après
bande, l’image des résultats. En attendant, nous avions le temps de boire un verre et de triturer
en tous sens les données qui venaient de sortir, de discuter, d’imaginer. “ Tiens, si on essayait
ça, maintenant? ” proposait alors Burno. Contrairement à ce que j’avais cru comprendre, il n’y
avait pas une seule façon de calculer des sériations, mais toute une gamme, dont la pertinence
variait selon les cas et ce qu’on cherchait à mettre en évidence et qui, surtout, produisaient
toutes des arrangements différents. Il y avait certes les diagonalisations par critère de première
apparition – qu’affectionnaient particulièrement les amateurs de typo-chronologies – mais on
pouvait également produire par exemple des sériations par blocs, qui reposaient sur des
calculs de moyennes de fréquences des cooccurrences, et qui donnaient un tout autre
classement des assemblages et des attributs. On pouvait encore “ accrocher un fil à la patte ”
d’une sériation, en la faisant dépendre d’un attribut particulier, à la suite duquel on pouvait
observer la manière dont tous les autres critères se réorganisaient et se distribuaient. On
pouvait également traiter les données par analyse factorielle ou analyse des correspondances.
Ce n’était qu’une autre façon de représenter des sériations, que Burno souhaitait néanmoins
m’éviter car elle demandait qu’on soit capable de lire des effets de corrélations de critères
dans un espace à plus de deux dimensions. J’étais effectivement tout juste capable de
déchiffrer des tableaux à deux entrées.
Nous avons produit des dizaines de sériations, d’abord sur la nécropole d’Haroué, puis
sur d’autres ensembles de tumulus dont le nombre de sépultures fouillées approchait la
centaine, comme celle de Saint-Vincent “ Grand Bois ” (Belgique) et de Vienne-la-Ville
“ Bois d’Haulzy ” (Marne), qu’avait notamment exploitée Patrice Brun pour son travail sur la
chronologie Bronze-Fer114. Curieusement, c’étaient précisément les diagonalisations par
critère de première apparition qui se révélaient les moins adaptées à la représentation des
phénomènes de structuration et d’évolution globales – c’est-à-dire à l’échelle de l’histoire du
fonctionnement des nécropoles – que nous cherchions à mettre en évidence. En revanche, nos
sériations révélaient, pour chaque groupe funéraire, un monde de correspondances qui ne se
laissaient jamais appréhender en une seule fois. Certaines associations disparaissaient au
détour d’un calcul au profit d’autres combinaisons qui étaient restées jusqu’alors en quelque
sorte diluées dans la matrice, puis elles réapparaissaient sous une forme sensiblement
différente sur un autre. Selon les critères qu’on injectait, certaines combinaisons pouvaient se
révéler très fortes – comme dans tous les assemblages dans lesquels il y avait de l’armement,
ou pas de parures – ou au contraire très lâches, mais en réalité toutes aussi solides. Tout cela
s’effectuait dans une sorte de fluidité continue, sans ruptures ni effets de blocs tranchés que
j’étais éduqué à rechercher, mais au contraire dans une multiplicité d’effets d’emboîtements
d’ensembles, qui rappelait directement les figures “ polythétiques ” à la David Clarke115.
L’imprimante allait et venait en ronronnant, en poussant lentement des feuilles de papier où
les images de matrice sortaient souvent inversées, presque toujours incomplètes, et qu’il
114
115
BRUN, 1986 : 49-51 et fig. 27-29.
CLARKE, 1978.
69
fallait patiemment assembler avec du ruban adhésif ou de la colle. De temps en temps, tout
s’évanouissait brutalement dans le néant absolu: il fallait alors chercher dans des centaines et
des centaines de lignes de programme écrites en vert fluorescent sur fond noir la virgule
déplacée ou la parenthèse qui manquait. Comme je m’impatientait devant les contorsions que
ses programmations informatiques nous obligeait à faire, Burno m’avait répondu : « Moi, je
fais de la haute couture, pas du prêt-à-porter. » Effectivement, si je cherchais du prêt-à-penser,
je m’étais manifestement trompé de boutique.
Je commençais néanmoins à adapter ma vue au monde fractionnaire de Burno. Des
régularités insoupçonnées commençaient à apparaître, qui traversaient de part en part la
chronologie des sites traditionnellement restituée par la typologie du mobilier funéraire: ells
apparaissaient découler, non pas d’un découpage en phases typo-chronologiques distinctes,
mais au contraire d’une structure globale des groupes funéraires, qui avaient connu à chaque
fois une histoire particulière. Des tendances, d’abord discrètes, s’étaient affirmées puis
imposées ; d’autres au contraire d’abord dominantes s’étaient finalement déstructurées. C’est
l’effet de cette surimposition, ou de cette dynamique, qu’on voyait. A l’idée naïve d’un temps
chrono-typologique uniforme que restitueraient les matrices, il fallait substituer la notion plus
abstraite, mais évidemment plus pertinente, d’un temps structurel – non chronologique au
sens où on l’entendait conventionnellement – un temps logique, propre à chaque corpus de
données, qui se déployait dans la manière dont s’arrangeaient les cooccurrences d’attributs et
dont s’articulaient, aux différentes échelles de la matrice, les effets de passage d’un groupe ou
d’un sous-groupe à un autre. Cela signifiait, entre autres, que des processus analogues
pouvaient prendre des formes très différentes selon les sites : par exemple, dans les trois
nécropoles de Saint-Vincent, Vienne-la-Ville et Haroué, on constatait une tendance à
l’augmentation des volumes dominants des tumulus, bien que la hiérarchie des volumes de
tumulus elle-même s’exprimait de manière très différente selon qu’il s’agissait de groupes à
incinération du type de Saint-Vincent et Vienne-la-Ville – où elle était peu différenciée – et de
nécropoles à inhumation, comme celle d’Haroué, où elle était au contraire très marquée. De
même, la croissance des nécropoles ne suivait pas les mêmes trajectoires : elle s’effectuait
sous la forme d’une translation générale avançant en front dans les groupes à incinération,
alors qu’à Haroué elle était conditionnée par des groupes spatiaux très fortement structurés et
persistants.
Après un phase initiale de dépaysement, je commençais à être capable d’établir un
nouveau lien avec l’archéologie, un lien qui se situait très au delà de la typo-chronologie
traditionnelle et qui, une fois encore, revenait à la New Archaeology américaine. Bien au delà
de la typologie du mobilier funéraire à laquelle tout le monde s’arrêtait, c’étaient les processus
de distinction funéraire qui apparaissaient conditionner la structure et l’évolution des groupes
funéraires. Concrètement, ce qui comptait n’était pas tant qu’il y ait une épée dans cette tombe
et un vase dans cette autre que ce qu’on avait voulu signifier en particulier par l’intermédiaire
de la nature du mobilier funéraire et du nombre de pièces déposées avec les morts. De la
même manière, ce qui était important dans la construction des monuments funéraires ce
n’était pas tant que certaines sépultures bénéficient de tertres plus ou moins volumineux que
ce que dont témoignaient la quantité de travail ou le degré d’élaboration investi dans la
constitution des tombes. Il fallait penser globalement des caractères qui pouvaient se révéler
individuellement dissemblables ; c’est-à-dire, une fois encore, appréhender ces manifestations
funéraires de l’âge du Fer de manière systémique, pour utiliser le jargon “ processuel ”. Car il
était maintenant manifeste que ces distinctions funéraires prenaient sens à l’intérieur d’une
70
hiérarchie dont la nature était similaire pour les différents sites étudiés116, mais dont
l’organisation s’affirmait de manière particulière pour chacun d’entre eux. Cette hiérarchie
était la plus visible, la plus ostentatoire pourrait-on dire, dans les nécropoles à inhumations.
C’est là qu’on voyait le mieux que les distinctions funéraires s’opéraient en fonction d’un
système de représentations collectives – ou plus exactement d’une idéologie funéraire –
identifiant des catégories identitaires: on opposait ainsi des classes d’ordre social en
distinguant des tombes de rang privilégié de toute la masse des autres qui n’en bénéficiait pas;
on opposait des identités d’ordre sexuel en distinguant les tombes d’hommes des tombes de
femmes ; on opposait enfin des pratiques de traitement du corps après la mort en distinguant
une minorité d’inhumations d’une majorité d’incinérations. Tout ceci recoupait les
observations de Lewis Binford publiées dans son article magistral de 1971 sur « l’étude des
pratiques funéraires et leur potentiel 117 »: Binford y avait confronté les caractéristiques
archéologiques exprimées dans la disposition des tombes (comme le degré d’élaboration des
sépultures, le type de traitement du corps, la nature et l’importance quantitative du mobilier
funéraire…) aux informations d’ordre anthropologique (statut social, filiation, circonstances
de la mort, etc.) qui leur étaient associées. Cette grille de lecture, qui croisait les données
archéologiques avec les données anthropologiques, pouvait être critiquée dans la mesure où
elle s’inspirait d’une approche explicitement néo-évolutionniste des sociétés anciennes ; il
n’empêche : en croisant les faits avec les représentations, l’approche de Binford fournissait un
outil opérationnel pour l’étude des idéologies funéraires élaborées dans les sociétés pré- et
protohistoriques.
Hiérarchies funéraires et Loi de Pareto
C’était dans les volumes de tumulus qu’il fallait manifestement chercher l’information
sur la hiérarchie interne des nécropoles, en particulier à inhumation. J’avais classé par ordre
croissant les volumes de tumulus des nécropoles de Clayeures et d’Haroué et je m’étais rendu
compte que leur distribution obéissait à un phénomène hiérarchique cohérent à l’intérieur de
chaque groupe funéraire. On observait en effet un rapport inversement proportionnel entre le
nombre d’individus et la quantité de travail collectif investi dans la construction des
monuments funéraires, dont témoignait le volume des tumulus. J’avais rapproché ce
phénomène des observations géniales de l’anthropologue américain Joseph Tainter, qui avait
avancé, à la fin des années 1970, que la quantité des dépenses d’énergie collective affectées à
la construction des sépultures ou des monuments funéraires individuels pouvait être tenue
comme une mesure de l’investissement consenti par la collectivité au profit du mort et qu’en
conséquence elle témoignait de la position du défunt au sein du groupe, telle qu’elle était
reconnue à sa mort118. Du point de vue qualitatif, l’existence d’une telle hiérarchie était
confirmée par l’association exclusive des tombes privilégiées à armement aux classes de plus
hauts volumes de tertres au sein de chaque nécropole119 ; ce qui corroborait les observations de
Walter Reinhard, qui avait montré que les tombes à épée du premier âge du Fer étaient
systématiquement combinées aux tertres de volumes dominants à l’intérieur des groupes
funéraires120. C’était intéressant, mais je n’étais pas capable d’aller plus loin et j’avais besoin
116
Les hiérarchies de dépenses d’énergie collective observées à Saint-Vincent, Vienne-la-Ville et Haroué
présentent notamment une constante logarithmique moyenne, ou Constante de Pareto, située entre 0,74 et 0,75.
(OLIVIER et WIRTZ, 1993 : 163).
117
BINFORD, 1971.
118
TAINTER, 1977 ; BINFORD (1971).
119
OLIVIER, 1993 : 128-133 et fig. 10-12.
120
Walter Reinhard avait publié ses premières observations sur les volumes de tumulus hallstattiens dans une
brochure confidentielle éditée en 1984 à l’occasion du 30ème anniversaire de la découverte de la tombe
71
de Burno. Là encore, son approche en quelque sorte “ anarchéologique ” m’a tout d’abord
dérouté : selon lui, puisqu’il y avait une hiérarchie à l’intérieur des nécropoles de tumulus, il
fallait d’abord trouver quelle était la nature mathématique de cette hiérarchie. Nous avons
donc commencé à tester différents types de lois hiérarchiques sur la distribution des volumes
de tumulus dans les nécropoles. Burno avait conçu un programme qui permettait de
surimposer la donnée du modèle, telle que la produisait la loi hiérarchique choisie, à la donnée
réelle, telle qu’elle était fournie par les volumes de tumulus : si on ne parvenait pas à les faire
coïncider l’une avec l’autre, c’est tout simplement qu’elles n’avaient rien à voir ensemble. Là
m’attendait une surprise énorme, dont je n’ai pas fini de déplier toutes les implications : la
seule loi hiérarchique qui non seulement fonctionnait avec les données de nos nécropoles de
tumulus mais qui permettait également d’en prédire le contenu était la loi de Pareto, que le
célèbre mathématicien Benoît Mandelbrot avait exposée dans son livre culte sur les “ Objets
fractals ”121. Les fractales – qui sont des objets géométriques de dimensions fractionnaires – et
le fonctionnement des systèmes chaotiques ou non linéaires qu’elles servent à décrire étaient
devenus à la mode au début des années 1990, en particulier à la suite du best seller traduit en
onze langues du journaliste scientifique américain James Gleick, qui avait largement
popularisé la “ Théorie du Chaos ”122. On voyait des fractales partout – sur les couvertures de
livres à succès, les pochettes de disques de musique branchée ou les T-shirts recherchés – ces
formes abstraites fascinantes de naturalisme, aux détails répétés en abîme, que produisaient
artificiellement les nouvelles capacités de calcul des ordinateurs à partir d’équations
géométriques réitérées à l’infini. Et voilà que nos nécropoles de tumulus étaient fractales elles
aussi ; tous les gens sérieux allaient trouver ça ridicule.
Pourtant, il n’y avait pas de doutes : la loi de Pareto était la seule qu’on pouvait
surimposer très exactement à la distribution hiérarchique des volumes, en particulier dans les
nécropoles à inhumations dominantes du type de celle d’Haroué. Ainsi, à Haroué la loi de
Pareto donnait quatre strates hiérarchiques et les sériations restituaient de leur côté
systématiquement quatre groupes de tumulus structurant la nécropole. Dans le détail, la loi de
Pareto donnait 18 individus de moins de 150 m3 dans la plus basse strate (4) tandis que les
sériations identifiaient un groupe de 18 tertres à incinération, placés dans la même catégorie
de volumes. La Loi de Pareto donnait ensuite 23 individus situés entre 150 et 250 m3 pour la
strate 3, qui correspondait à un groupe de 24 inhumations sous tumulus à assemblages de
mobilier funéraire de type féminin, compris dans les mêmes volumes123. Le modèle de Pareto
continuait avec 23 individus dans la strate 2, dont les tumulus étaient situés dans le même
intervalle de volumes que ceux de la strate précédente, et on obtenait par les sériations un
groupe équivalent de 23 inhumations sous tumulus à assemblages de mobilier funéraire de
type masculin, toujours compris dans les mêmes volumes. Enfin, la strate dominante (1) était
constituée, d’après la Loi de Pareto, par un ensemble de 4 individus associés à des tertres
compris entre 250 et 500 m3, auquel répondait un groupe équivalent de 4 sépultures à
assemblages de mobilier funéraire de type masculin, combinés effectivement aux plus
importants volumes de tertres de la nécropole. C’était incroyable. La loi de Pareto indiquait
par ailleurs que, d’une strate à l’autre, le nombre d’inférieurs hiérarchiques était relativement
« princière » de Reinheim, en Sarre (REINHARD, 1984). Ces résultats ont été publiés pour la première fois en
Français en 1993 dans l’article commun que nous avons rédigé, Walter Reinhard et moi, pour la table ronde de
Lons-le Saunier (OLIVIER et REINHARD, 1993).
121
MANDELBROT, 1989 : 151-152.
122
GLEICK, J. (1987) – Chaos. New York, Viking Press ; pour la traduction française, voir GLEICK, 1989.
123
La différence d’un individu entre le modèle parétien et les sériations était due au fait qu’une des sépultures
féminines de la nécropoles était associée à une inhumation double, dont le tumulus, édifié pour la tombe
masculine principale était comptabilisé, du point de vue de la hiérarchie parétienne des volumes de tumulus,
dans la strate masculine 2.
72
constant (il était situé à chaque fois entre 1,2 et 1,3) mais qu’en revanche le degré d’inégalité,
tel qu’il était exprimé par le taux de perte de volume d’un tertre à l’autre à l’intérieur de
chaque strate, croissait fortement de haut en bas de la hiérarchie : il était de 10 et 13 % dans
les strates supérieures de type masculines 1 et 2, mais triplait à partir de la strate 3 et 4, qui
désignaient les inhumations de type féminines et les incinérations. En ce sens, la hiérarchie
restituée par la Loi de Pareto suivait bien l’ordonnancement qualitatif mis en évidence par les
sériations qui assujettissait l’ensemble des sépultures sous tumulus de la nécropole à certaines
tombes masculines privilégiées, les inhumations féminines et les incinérations aux
inhumations d’homme, et enfin les incinérations aux inhumations. Plus fort encore, les parties
de la courbe de hiérarchie des volumes où la donnée théorique ne coïncidait pas exactement
avec la donnée réelle étaient la signature même de l’appartenance de la distribution des
volumes de tumulus à une loi hiérarchique de type parétienne : si on ne parvenait pas à
surimposer la courbe du modèle de Pareto aux plus bas volumes de tumulus de la nécropole,
c’était parce qu’il manquait de nombreux très petits tertres, d’un volume initial inférieur à 10
et surtout 5 m3, qui n’avaient pas été observés, parce qu’ils avaient manifestement été nivelés
depuis longtemps par l’érosion. L’estimation du nombre d’individus manquants, approchée
par la détermination de la fonction caractéristique de la croissance volumique des tumulus à
l’intérieur de la nécropole, donnait 278, soit le chiffre faramineux de 80 % du nombre total
des sépultures du groupe funéraire. C’était précisément la proportion déterminée par la loi de
Pareto, qui s’organise, à toutes les échelles de la hiérarchie, sur un rapport dit de type 80/20,
selon lequel environ 80% des ressources – ici les dépenses d’énergie collectives exprimées
par les volumes de tumulus – sont accaparées par une strate de la population qui ne représente
que 20%, tandis que 80% de la masse de la population doit se partager seulement les 20%
restants des ressources.
La Loi de Pareto s’appliquait aux tumulus. Nous étions dans une situation inédite où,
pour la première fois, nous pouvions prédire des résultats archéologiques. On pouvait par
exemple observer si la distribution des volumes de tertres à l’intérieur d’une nécropole de
tumulus présentait cette signature hyperbolique caractéristique de la hiérarchie parétienne
hallstattienne et prédire qu’il devait s’agir d’un groupe à inhumations dominantes du premier
âge du Fer et non de tertres à incinération de l’âge du Bronze, par exemple. A l’intérieur
même de la distribution des volumes au sein des nécropoles hallstattiennes, on pouvait prédire
par ailleurs quel groupe de tumulus précisément devait contenir des tombes à armement et
dans quel autre il fallait s’attendre à trouver plutôt des tombes à parures. De manière
étonnante, la possibilité de prédiction s’exerçait complètement à l’inverse du processus
“ hypothético-déductif ” envisagé par la New Archaeology américaine des années 1960 et
1970 : ce n’était pas en formulant des hypothèses préalables et en les confrontant à la réalité
du terrain qu’on parvenait à isoler des régularités pertinentes, mais en surimposant un modèle
purement théorique à des données de terrain déjà observées, pour peu qu’elles l’aient été à
peu près correctement. Après tout, nous avions essentiellement travaillé avec des données des
années 1900, dont les plus récentes n’étaient pas postérieures à 1912.
On n’est pas là pour se faire engueuler !
Il fallait se figurer d’autre part ce que signifiait, pour la compréhension des données
archéologiques, le fait que la hiérarchisation parétienne des tumulus du premier âge du Fer
présente un caractère fractal. La hiérarchie de Pareto est fractale parce qu’elle est
hyperbolique – elle produit une signature facile à reconnaître, en forme de L, où la courbe
parvient à peine à s’élever du plancher pendant la plus grande part de son parcours, pour
73
s’envoler ensuite vers le plafond dans le dernier cinquième – à toutes les échelles. En clair,
cela signifie qu’on retrouve cette signature hyperbolique à la fois sur l’ensemble de la
hiérarchie mais aussi à l’intérieur de chacune des classes hiérarchiques qui la composent. Cet
effet déroutant et vaguement magique pour nos esprits formés à la tradition étriquée des
mathématiques euclidiennes est le résultat d’un processus tout simple, qu’on peut observer
dans les tous classements par tailles, qu’il s’agisse par exemple de notes scolaires ou de
salaires : ce n’est pas parce que vous vous placez dans une classe qui est au dessus ou en
dessous d’une autre que toute le monde, dans votre catégorie, est capable des mêmes
performances ou bénéficie du même traitement. Si, au lycée, vous étiez comme moi nul(le) en
maths dans une classe de “ littéraires ”, vous étiez parmi les tous derniers de cette grosse
majorité médiocre dont les meilleurs – très loin devant vous - parvenaient tout juste à se hisser
quelquefois à la moyenne ; tandis que, de manière totalement incompréhensible, il y avait
toujours un petit groupe d’un ou deux, voire de deux ou trois, qui décrochaient à chaque fois
des notes mirobolantes. D’ailleurs, si c’est le cas, rappelez-vous : certains de ceux-là
s’interrogeaient sur l’opportunité de quitter votre milieu sans avenir pour eux, non pas pour
une classe “ scientifique ” - ne rêvons pas ! - mais plutôt pour une classe “ demiscientifique ”, où ils auraient été d’honnêtes médiocres, mais au moins enfin à leur place.
Arrêtons-nous là ; pour en revenir à nos hiérarchies de tumulus, cela signifie que “ la
hiérarchie est elle-même hiérarchisée ” ; c’est-à-dire que les transitions d’une classe à une
autre sont nécessairement floues, car plus que du passage d’une catégorie à une autre, il s’agit
de celui d’une échelle à une autre. C’est pourquoi la statistique classique – qui consiste à
former des paquets constitués d’éléments rigoureusement identiques entre eux – n’a pas de
prise sur ces phénomènes d’organisation hiérarchisée : elle ne parvient pas à isoler des classes
strictement bornées à l’intérieur de cet emboîtement hiérarchique apparemment ininterrompu,
où les individus les plus “ forts ” ou les plus “ lourds ” d’une classe inférieure peuvent
effectivement – dans l’absolu – se situer dans le même niveau que les plus “ faibles ” ou les
plus “ légers ” de la classe immédiatement supérieure, voire même parfois les dépasser. Si
maintenant je laisse le temps jouer sur ces hiérarchies (avez-vous remarqué par exemple qu’à
chaque passage dans la classe supérieure vous êtes devenu(e) encore plus mauvais(e) en
mathématiques ?) j’obtiens un tel embrouillement que toute possibilité de classement
traditionnel devient simplement impossible, ou alors carrément fausse. Burno qui, sur le
chantier, laisse traîner ses affaires absolument partout, dit souvent que le désordre est un ordre
qu’on ne sait pas reconnaître.
Nous avons présenté ces résultats à la table ronde que j’avais voulu organiser à Lons-leSaunier en 1990 sur le thème : « quoi de neuf sur les phénomènes de hiérarchisation sociale
observables dans l’archéologie de l’âge du Fer en Europe continentale ? »124. Pleins
d’enthousiasme, nous avions intitulé notre communication « Pareto chez les Protos : trois
petits essais d’archéologie iconoclaste »125, dans la mesure où, effectivement, l’application de
la hiérarchie de Pareto conduisait à briser un certain nombre d’images sur les nécropoles de
tumulus du premier âge du Fer, et en particulier celles de leurs dynamiques chronologiques.
Notre papier a fait un bide total et je ne l’ai jamais vu cité nulle part, au contraire des articles
plus futiles que j’ai publiés, où il y a de jolis dessins de bracelets ou de fibules. Je réalise
maintenant qu’à cause de l’influence perverse des mathématiques, je parlais désormais un
124
Les actes de ces rencontres ont été édités par Alain Daubigney seul sous le titre très alambiqué de
“ Fonctionnement social de l’âge du Fer. Opérateurs et hypothèses pour la France. ” et publiés en 1993 par le
Musée archéologique de Lons-le-Saunier.
125
OLIVIER L. et WIRTZ B. (1993) – Pareto chez les Protos. Trois petits essais d'archéologie iconoclaste. Dans
DAUBIGNEY A. (dir.) – Fonctionnement social de l’âge du Fer. Opérateurs et hypothèses pour la France.
Actes de la Table-Ronde Internationale de Lons-le-Saunier (Lons le Saunier, 1990). Lons-le-Saunier, Musée
archéologique de Lons-le-Saunier, p. 131-176.
74
langage différent de celui de mes collègues normalement archéologues, qui, eux, étudient des
objets. Pour la plupart, l’idée même d’une mathématisation des données archéologiques était
une déviance contre nature : « On ne pourra jamais résumer les comportements humains à une
formule mathématique », disaient-ils ; alors que ce n’était pas la question. D’autres, peut-être
plus nombreux encore, nous opposaient des arguments fondés sur cette appréhension
normalisatrice traditionnelle que nos résultats remettaient précisément en cause : « Votre
système ne marche pas ; chez moi, j’ai des petits tumulus avec des épées dedans », disaientils. Apparemment, personne ne comprenait qu’il fallait penser les phénomènes de hiérarchies
en termes de rapports, ou de proportions, et non comme des valeurs absolues :
-
-
-
-
-
-
-
« Vos tumulus, vous les avez pris dans les bois, où ils sont bien conservés.
Oui, c’est là où on a les meilleures chances de trouver les plus petits, qui sont
nivelés en premier ailleurs.
Justement, ailleurs, dans les champs par exemple, vos tumulus sont nivelés et ils
n’ont plus le même volume. Dans ce cas-là, vos calculs de volumes ne marchent
plus.
Oui, ils sont étalés et ils peuvent même avoir perdu pas mal de masse, mais ça ne
fait pas grand chose ; ce qui compte, c’est le rapport des volumes les uns avec les
autres. Mais c’est vrai qu’on n’a pas travaillé avec, parce qu’on voulait de la très
bonne donnée pour commencer.
Ca ne peut pas marcher, votre truc : si vos volumes de tumulus ne sont pas pareils en
forêt ou en milieu cultivé, c’est pas possible de les prendre ensemble ! Et puis un
tumulus en terre n’aura pas le même volume qu’un tumulus en pierres…
Bien sûr que ça n’est pas exactement la même chose, mais ça n’est pas les tumulus
qu’on compare, c’est la hiérarchie des volumes. Si vous voulez, c’est la courbe
des…
Pour moi, c’est foireux, votre truc. Et qu’est-ce qui se passe si vous avez un tumulus
rechargé, ou agrandi au Hallstatt final, hein ? On en connaît pas mal des tertres
comme ça ; ça la met par terre votre hiérarchie de je ne sais qui.
Non, ça ne la met pas par terre, parce qu’en général ça n’est pas n’importe quel
tertre qu’on recharge : c’est souvent déjà un gros. Ca vous fait juste un tumulus
beaucoup plus gros dans la catégorie des très gros. Dans les cas qu’on connaît, la
différence est au moins de l’ordre de un à cinq : on peut vous dire que ça se voit.
Ouais, bof ; moi j’y crois pas. C’est que de la théorie, ce que vous faites. »
Hiérarchies dans l’espace
Pour peu qu’on l’accompagne d’une pincée d’empirisme au bon endroit, notre
« théorie » était néanmoins d’une efficacité redoutable. La tombe à char de Marainville
signalait l’apparition d’un phénomène aristocratique précoce dans les régions du Nord-est de
la France, qu’on n’avait pas soupçonné jusqu’ici. La question essentielle qui méritait d’être
examinée sérieusement était de savoir si cette poussée « princière » des environs du milieu du
VIème siècle av. J.-C. s’était éteinte par la suite – comme cela semblait être notamment le cas
dans la région de la Heuneburg, vers laquelle se situait justement le centroïde de distribution
des chars du type de celui de Marainville – ou si, au contraire, elle avait permis de concentrer
suffisamment d’énergie pour permettre le développement de tombes à char aristocratiques de
la fin du VIème siècle av. J.-C. L’autre question qui venait immédiatement ensuite était de se
demander s’il n’existait pas d’autres endroits du type de celui des environs de Sion, qu’on
n’aurait pas encore identifiés.
75
Or, si la loi de hiérarchisation des nécropoles de tumulus du premier âge du Fer que
nous avions observée à l’échelle des sites funéraires était bien fractale, cela signifiait qu’elle
se reproduisait aux diverses échelles de l’espace. On devait donc pouvoir la suivre, vers le
haut, à l’échelle des micro-régions, des régions et des ensembles de régions. Mais comment la
reconnaître ? Au lieu d’observer la distribution des dépenses d’énergie individuelles
représentées par le volume de chaque tumulus à l’intérieur d’une seule nécropole, on pouvait
par exemple examiner maintenant celle des dépenses d’énergie globales, telles qu’elles sont
représentées par le volume moyen de la totalité des tertres de chaque nécropole à l’échelle
d’un territoire. De l’image des groupes de tertres à l’intérieur d’un site funéraire isolé, on
pouvait passer ainsi à celle des agrégats de nécropoles à l’intérieur d’un territoire donné. De la
même manière qu’on l’avait fait pour les tertres funéraires, on pouvait ensuite ordonner ces
volumes moyens de manière croissante et les soumettre au test de la hiérarchie de Pareto, et
caractériser ainsi la structure hiérarchique des territoires à différentes échelles. Il était possible
de monter dans la toile d’araignée de la hiérarchie des tumulus de plus en plus haut au dessus
de l’espace et de regarder ce que cela donnait, en bas.
C’était, à ce stade, déjà presque une procédure de routine. Elle donnait pourtant des
résultats édifiants. Au premier niveau, d’où on pouvait voir l’ensemble du secteur des
environs de Sion – là où personne ne voulait croire encore à l’existence d’une « résidence
princière » hallstattienne – le volume moyen des tumulus par nécropole était globalement trois
fois supérieur à celui qu’il était ailleurs dans les groupes funéraires dominants, ceux qui
comportaient en particulier des séries de tombes à épée126. Ce rapport devait avoir été bien
plus marqué à l’origine, car toute la région était soumise depuis longtemps aux effets de
l’agriculture intensive. Ainsi, malgré l’érosion agraire, qui avait manifestement fait disparaître
la plupart des nécropoles de tertres protohistoriques, l’anomalie de distribution des volumes
de tumulus hallstattiens était encore suffisamment forte pour laisser une marque nettement
visible dans le paysage, à condition bien sûr d’observer les bons paramètres. Ce pic de
distribution identifiait un petit secteur de moins de 10 kilomètres de rayon, manifestement lié
au site de hauteur de “ La Côte de Sion ” à Saxon-Sion (Meurthe-et-Moselle), où avait été
mise en évidence une importante occupation du premier âge du Fer liée notamment à sa
fortification127. Dans le détail, cette anomalie globale était produite par plusieurs tertres isolés
conservant encore un volume de plus de 500 m3128, mais surtout par un groupe funéraire
fortement nivelé par les cultures, celui de Diarville “ Devant Giblot ”, dont le volume moyen
était encore quatre fois plus élevé que la moyenne supérieure des nécropoles hallstattiennes129.
Le phénomène de différenciation funéraire supérieure à la normale, dont la tombe de
Marainville nous avait laissé entrevoir les premiers éléments, n’était donc pas isolé et c’était
dans la nécropole de Diarville qu’on devait, semblait-il, rechercher les plus fortes dépenses
126
Le volume moyen des nécropoles de tumulus est de 310 m3 dans le secteur de Saxon-Sion; alors qu’il
n’atteint en moyenne que 110 à 120 m3 dans les nécropoles de tumulus à tombes à épée du premier âge du Fer
du Nord-est de la France.
127
Le site de Sion est connu par de nombreuses découvertes accumulées depuis le début du XIXème siècle, qui
permettent d’identifier un important habitat de hauteur du Bronze final, auquel succède une enceinte fortifiée du
premier âge du Fer et un oppidum de La Tène récente, avant que le site ne soit converti en une agglomération
urbaine à l’époque romaine. Nous avons pu établir la chronologie de la fortification du site en 1994, dont j’ai
publié une synthèse dans le catalogue de l’exposition « Princesses celtes de Lorraine » (L’enceinte de la Côte de
Sion à l’âge du Fer. Dans OLIVIER L. (dir) – Princesses celtes en Lorraine. Sion, trois millénaires
d’archéologie d’un territoire. Catalogue de l’exposition du Musée du Fer (Jarville) et du Musée des Antiquités
nationales (Saint-Germain-en-Laye). Jarville, Musée de l’Histoire du Fer, p. 58-62).
128
Comme celui de Marainville-sur-Madon, ou encore comme celui du “ Bois de Thorey ” à Thorey-Lyautey
(Meurthe-et-Moselle), que nous avons découvert en 1990. Ce tertre reste à fouiller.
129
Il atteignait encore près de 400 m3.
76
d’énergie affectées à l’édification de sépultures individuelles. Comme on le sait, la fouille a
confirmé ce pronostic, en révélant une concentration de tombes à épée et de tombes à char
dont on ne connaît pas d’équivalents dans les sites funéraires du Nord-est de la France.
Si on grimpait au niveau supérieur, d’où le regard pouvait embrasser maintenant toute
l’étendue de la Lorraine centrale, on voyait se dessiner un réseau d’agrégation de nécropoles
de tumulus du premier âge du Fer, qui formaient une nouvelle structure hiérarchisée. On
reconnaissait toujours distinctement la forme du pôle des environs de Sion, mais à une
trentaine de kilomètres au sud-ouest en apparaissait un autre, dans les environs de
Contrexéville, où Félix de Saulcy avait entrepris une première série de fouilles dans les
années 1860130. Le volume moyen des nécropoles de tumulus du premier âge du Fer y était
moins important que dans la région de Sion, mais néanmoins nettement supérieur à la
moyenne des groupes de tertres privilégiés, à inhumations à armement131. Comme dans la
région de Sion, on pouvait reconnaître qu’un groupe de tertres particuliers, celui du « Bois
Banal » à Aulnois (Vosges), produisait, avec un volume moyen de près de 330 m3, un pic
anormalement élevé dans la répartition des dépenses d’énergie collectives. Ce site n’est connu
que par des fouilles ponctuelles réalisées par Félix de Saulcy132, mais il est très probable qu’il
contient, comme celui de Diarville, des tombes hallstattiennes à épée et/ou à char. En
direction du nord-est, un autre pôle, qui écrasait tous les autres par sa taille, était situé dans les
environs de la vallée supérieure de la Seille, bien connue pour l’exploitation intensive de ses
sources salées à l’âge du Fer133. Le volume moyen de l’ensemble des nécropoles datées de la
période hallstattienne y atteignait 350 m3. Il était bien plus considérable si on y intégrait le
volume d’un grand tumulus isolé établi au pied de l’enceinte du premier âge du Fer du « Haut
du Mont » à Tincry (Moselle), qui atteignait à lui seul près de 15000 m3134. C’est, à notre
connaissance, le seul monument funéraire de cette région qui possède une masse comparable
à celle des « tumulus géants » à tombes « princières » à char du type de ceux de SainteColombe-sur-Seine (Côte d’Or), aux environs de Vix, ou de la « Motte aux Fées »
d’Apremont (Haute-Saône), sur la vallée supérieure de la Saône135.
Si on montait encore plus haut dans la toile hiérarchique, pour considérer à présent
l’ensemble des régions du Nord-est de la France et de l’Allemagne du Sud-ouest, de nouvelles
structures apparaissaient encore. De manière intéressante, elles ne correspondaient que
partiellement à la carte qu’on avait l’habitude de se représenter pour cette période du premier
âge du Fer. Ainsi, le secteur des environs de la Heuneburg, en Bade-Wurtemberg, apparaissait
130
SAULCY, 1861 ; id. (1866) ; id. (1867).
Le volume moyen des nécropoles de tumulus du premier âge du Fer du secteur de Contrexéville atteint, dans
l’état actuel des données, environ 190 m3.
132
La fouille, dont le mobilier est conservé au Musée des Antiquités nationales, n’a jamais été publiée
(LEPAGE, 1984 : 66, fig. 51, 3-4).
133
J’ai publié en 2001 un article de synthèse sur l’état des connaissances du « Briquetage de la Seille », à
l’occasion du lancement de notre nouveau programme de recherche sur l’exploitation du sel de la vallée
supérieure de la Seille à l’âge du Fer et son impact environnemental et social (Le « Briquetage de la Seille »
(Moselle) : nouvelles recherches sur une exploitation proto-industrielle du sel à l’âge du Fer. Antiquités
nationales, 32 (2000), p. 143-171).
134
Une première série de sondages a été réalisée sur le site de Tincry à la fin du XIXème siècle (BARTHELEMY,
1889 : 208-210 ; 296-297 ; PAULUS, 1894). Nous avons pu y identifier une occupation datant du premier âge du
Fer en 2002, qui a été publiée en 2003 : OLIVIER L. et TRIBOULOT B. (2003) – L’enceinte de Tincry
(Moselle) : un nouveau centre de pouvoir hallstattien lié à l’exploitation du sel de la haute Seille ? Antiquités
nationales, 34 (2002), p. 119-133. Dans cet article, figurent les premières observations réalisées sur le tumulus
géant de Viviers (Moselle), qui paraît avoir connu au moins deux états d’édification et dont la masse a fourni des
fragments de céramique domestique attribuables au premier âge du Fer.
135
PARE, 1992 : 220-222 (Cat. n° 2A : Apremont « Tumulus de la Motte aux Fées », Tombe 1) ; 228-229 (Cat.
n° 13A : Sainte-Colombe-sur-Seine, « Tumulus de la Butte »).
131
77
extraordinairement renforcé, pour constituer le pôle dominant de l’ensemble de cette zone
occidentale de la civilisation hallstattienne. Les ensembles funéraires de la Bourgogne,
pourtant prééminents dans la littérature française sur le premier âge du Fer, disparaissaient
sous la forme d’une poussière de tertres isolés, d’importance médiocre. Le secteur de Vix luimême n’apparaissait que comme un accident ponctuel en quelque sorte marginal, situé qu’il
était à la périphérie d’une zône dont le coeur se situait plutôt à une trentaine de kilomètres au
sud-ouest, sur les plateaux calcaires de la Côte-d’Or. En fait, l’ensemble des tertres de Côted’Or et du Jura dessinaient plutôt une nébuleuse en forme d’arc, qui se développait de part et
d’autre de la vallée de la Saône, au débouché de l’axe du Rhône. Les tertres de la Lorraine
tendaient à s’agglomérer en un groupe lorrain, dont le centroïde se trouvait en fait à la
périphérie de la vallée supérieure de la Seille. Plus au nord, un groupe de la Sarre et du
Palatinat apparaissait bien marqué. A l’est du Rhin, hormis le groupe du Bade-Wurtemberg
centré sur les environs de la Heuneburg, un groupe important se dessinait dans la région de la
Hesse.
A cette échelle globale, la répartition spatiale de ces agrégations de pôles de
concentration de dépenses d’énergie collective est apparue n’être en rien aléatoire : on
remarque en effet que les groupes régionaux de tumulus correspondent précisément à une
série de zones de distribution spécifique de types de productions en particulier métalliques,
qui identifient une série de faciès culturels régionaux du premier âge du Fer. A l’ouest du
Rhin, on retrouve bien, dans la distribution spatiale de ces types de productions régionales, les
trois grands groupes du Saône-Jura, de la Lorraine et de la Sarre-Palatinat, qui se succcèdent
tous les 100 kilomètres environ, du sud-ouest au nord-est. La situation est identique à l’est du
Rhin, où, au groupe du Bade-Wurtemberg, au sud, et juxtaposé au nord un groupe de la
Hesse. Cette distribution territoriale, que font clairement apparaître ici les types de parure
féminine, est très résistante : elle apparaît de manière similaire lorsqu’on projette – comme
nous l’avons fait pour une contribution présentée en 2000 au colloque de l’AFEAF de
Martigues136 – la distribution spatiale de la proximité de composition des assemblages
funéraires à épée et à char.
Pourquoi les choses sont-elles ainsi, et pas autrement ? En Allemagne, l’archéologue
Hilke Hennig s’est associée au mathématicien Chris Lucianu, pour étudier la répartition
spatiale des nécropoles de tumulus du premier âge du Fer en Souabe, sur un territoire
d’environ 10 000 kilomètres carrés. Hilke et Chris ont travaillé non pas sur les volumes de
tumulus, mais sur le nombre de tertres par nécropole137. Les résultats de cette enquête, qui a
porté sur un total de plus de 850 sites funéraires, sont extraordinairement proches des nôtres :
en Souabe comme dans le Nord-est de la France, l’ordonnancement des nécropoles par
nombre croissant de tumulus fait apparaître une courbe similaire à profil en L, qui signale un
phénomène de hiérarchie fractale. Dans les deux cas également, l’ordonnancement des sites
selon un classement de type rang-taille s’effectue le long d’une droite de régression
logarithmique, qu’il suit selon une trajectoire sinueuse caractéristique. Dans le Nord-est de la
France, on obtient des distributions tout à fait similaires à celle du nombre de tertres par
nécropole, en travaillant cette fois sur les volumes moyens des sites funéraires : même courbe
cumulative à profil caractéristique en L, même droite de régression logarithmique le long de
laquelle la distribution des sites présente la même trajectoire sigmoïdale. Qu’est-ce que cela
136
OLIVIER L., WIRTZ B. et TRIBOULOT B. (2002) – Assemblages funéraires et territoires dans le domaine
hallstattien occidental. Dans : GARCIA D. et VERDIN F. (dir.) – Territoires celtiques. Espaces ethniques et
territoires des agglomérations protohistoriques d’Europe occidentale. Actes du XXIVème Colloque de l’AFEAF.
Paris, éditions Errance, p. 338-362.
137
HENNIG et LUCIANU, 2000.
78
signifie ? Je crois qu’on peut dire que, dans l’un et l’autre de ces ensembles de régions de la
culture hallstattienne européenne, la distribution des sites funéraires obéit à un principe de
hiérarchie emboîtée aux différentes échelles de l’espace : nous avons pu vérifier son existence
à diverses échelles territoriales, depuis l’échelle élémentaire de la nécropole jusqu’à l’échelle
globale de ces agrégats de groupes régionaux. Si ce phénomène est extraordinairement
résistant, il n’est pas universel. On ne peut pas l’observer, par exemple, sur les tumulus de
l’âge du Bronze, dont nous avons cherché à observer, à titre de comparaison, la distribution
des volumes, ni sur ceux du début du Second âge du Fer, qui présentent, les uns et les autres,
une structure hiérarchique tout à fait différente. Cette organisation hiérarchisée est bien une
caractéristique de la culture hallstattienne du premier âge du Fer.
Qu’est-ce qui produit ce phénomène ? C’est là une question ouverte. Les géographes
et les urbanistes ont observé depuis longtemps des effets de distribution conditionnés par des
lois de type rang-taille, en particulier dans la répartition des agglomérations urbaines en
relation avec celle des groupements de populations138. Hilke Hennig et Chris Lucianu en
concluent que cette distribution hiérarchisée des nécropoles de tumulus doit refléter une
distribution similaire dans la répartition des habitats correspondants139. C’est possible, mais je
ne crois pas que ce soit là l’explication ; la distribution des nécropoles de tumulus n’est pas
hiérarchisée parce que l’habitat l’est à l’origine. Je crois à quelque chose de plus profond et de
plus dérangeant : ce phénomène de hiérarchisation emboîtée qu’on peut observer dans les
groupes de tumulus du premier âge du Fer n’est pas tant du à la hiérarchisation en elle-même
des formes d’occupation humaine, qu’à leur projection dans l’espace, dans la mesure où celleci s’effectue à toutes les échelles spatiales en même temps. Il y a là un phénomène assez
fascinant d’auto-organisation, pour reprendre le vocabulaire de la science des structures
dissipatives140 : on constate en effet que la hiérarchie des centres urbains contemporains ou des
nécropoles de tumulus de l’âge du Fer tend vers un rapport constant entre d’une part le
produit du nombre d’agglomérations (ou de nécropoles) par la population de la plus petite et
d’autre part la population de toutes les agglomérations (ou nécropoles) initiales141. Cette
caractéristique particulière des organisations structurées selon le principe de rang-taille est
une manifestation, en quelque sorte spontanée ou plutôt intrinsèque, de ce que le philologue
américain George Kingsley Zipf avait appelé le principe du moindre effort selon lequel,
d’après lui, celles-ci se construisent142. En géographie urbaine, on retrouve cette notion
d’optimisation dans le fonctionnement du modèle de Christaller, selon lequel la distribution
hiérarchique emboîtée des centres urbains tend à répondre à un échange optimum s’effectuant
entre la production des biens qui convergent vers les centres et la distribution de services que
ceux-ci assurent en retour143. Les structures territoriales emboîtées de Christaller et les effets
d’ordonnancement rang-taille correspondent donc aux manifestations différentes d’un même
138
C’est le géographe allemand Felix Auerbach qui, en 1913, a observé qu’il existait une relation proportionnelle
entre la taille de la population d’un habitat et la place de celui-ci à l’intérieur de toute la série des populations
d’habitats à l’intérieur d’une région donnée : ainsi la population de la troisième ville en taille d’une région
quelconque tend à être proche du tiers de la population de la plus grande ville du secteur en question, la ville
classée 10ème d’un dizième de la population de la plus grande ville etc. Cet effet de hiérarchisation des habitats en
fonction de leur taille a été remarqué par la suite de manière tellement universelle qu’on lui a attribué le nom de
loi de Loi d’Auerbach, ou encore de loi de Zipf, du nom du philologue américain George Kingsley Zipf qui a
observé, dans les années 1940, un phénomène tout à fait analogue dans la distribution des phonèmes et des mots
à l’intérieur du langage.
139
HENNIG et LUCIANU, 2000 : 543-545.
140
NICOLIS et PRIGOGINE, 1977 ; PRIGOGINE et STENGERS, 1986. Sur l’impact épistémologique des
disciplines de la non-linéarité, on pourra consulter en particulier BOUTOT, 1993.
141
LE BRAS, 1996 : 160.
142
ZIPF, 1949.
143
CHRISTALLER 1933 ; LÖSCH, 1940.
79
phénomène d’auto-organisation, qui n’apparaît clairement que dans la dimension
fondamentalement non-linéaire des phénomènes développés dans l’espace. A ce titre, les
effets de distribution rang-taille qu’on peut observer dans l’espace ne sont qu’une production
particulière de la loi de Pareto, dans la mesure où cette loi hiérarchique simple fonctionne
comme une loi de progression géométrique144. C’est l’espace donc, comme structure
topologique, qui conditionne la croissance particulière de ces ramifications hiérarchiques, qui
se diffusent d’une échelle à l’autre. La diversité, l’hétérogénéité des manifestations
archéologiques que cherche à niveler l’approche conventionnelle, est en réalité une création
de l’espace tout autant que de l’histoire ; c’est-à-dire du temps.
Croissance et hiérarchies : une autre image du temps archéologique
Avec la hiérarchie de Pareto, nous avions trouvé quelque chose d’élémentaire, mais de
résistant, qui était enregistré dans les données archéologiques mêmes. On pouvait l’observer
dans l’espace, mais on pouvait également la voir à l’œuvre dans le temps. Dans le Nord-est de
la France, cette hiérarchie des volumes de tumulus n’était pas constante dans le temps. Elle
évoluait au cours du premier âge du Fer vers un système qui avait tendance à concentrer de
plus en plus d’énergie collective dans une minorité de tombes de moins en moins nombreuses
(les fameuses tombes « princières » de la fin du VIème siècle av. J.-C. et leurs « tumulus
géants »), jusqu’à l’implosion finale du début du Vème siècle av. J.-C. Le processus
commençait doucement et lentement dans le courant du IXème siècle av. J.-C. (c’est-à-dire
encore à la fin de l’âge du Bronze), devenait très sérieux au VIIème siècle, passait
manifestement un seuil vers le milieu du VIème siècle et s’envolait dans la deuxième moitié du
siècle145. De manière très intéressante, cette croissance de type exponentielle s’effectuait à
l’intérieur d’un système qui était manifestement limité : l’énergie qui était aspirée par ces
tombes dominantes était prise quelque part, en réalité sur l’ensemble des tombes qui leur
étaient subordonnées, jusqu’à ce que celles-ci finissent par être complètement « pompées » et
s’affaissent en masse : c’est ce qui arrivait manifestement dans la seconde moitié du VIème
siècle av. J.-C., où les tombes dominantes continuaient encore leur course sur leur lancée,
avant que l’ensemble du système ne s’effondre d’un seul bloc.
Du point de vue mathématique, les phénomènes exponentiels sont, parmi les
comportements de croissance, ceux qui sont les plus simples. Considérés à une échelle
globale, beaucoup de phénomènes de développement suivent d’ailleurs une trajectoire de type
exponentielle : prise depuis les plus lointaines origines où il est possible de l’estimer, la
croissance de la population humaine est exponentielle, tout comme l’est celle du nombre
d’objets composant ce qu’on appelle la culture matérielle des sociétés humaines. Les
phénomènes d’innovation industrielle sont le plus souvent de caractère exponentiel, comme le
montre par exemple la croissance des capacité de calculs des ordinateurs depuis les cinquante
144
LE BRAS, 2000 : 114.
J’ai présenté ces premières observations sur le processus de « concentration du pouvoir » affirmé par
l’évolution des tertres funéraires du premier âge du Fer dans l’article sur le tumulus à tombe à char de
Marainville-sur-Madon, publié en 1988 dans « Les princes celtes et la Méditerranée ». Pour une synthèse sur
l’évolution des représentations funéraires entre la fin de l’âge du Bronze et le début du Second âge du Fer dans le
Nord-est de la France, on pourra se reporter à ma contribution au colloque de Carcassonne, tenu en 1997 :
OLIVIER L. (2000) – Les dynamiques funéraires dans le domaine hallstattien occidental (IXe-IVe siècles av.
J.C.) et l’impact des contacts méditerranéens sur l’évolution des formes sociales du premier âge du Fer.
Dans JANIN T. (dir.) : Mailhac et le Premier Age du Fer en Europe occidentale. Hommages à Odette et Jean
Taffanel. Actes du Colloque international de Carcassonne (septembre 1997). Lattes, UMR 154 du CNRS
Monographies d’Archéologie méditerranéenne, 7, p. 157-173.
145
80
dernières années. Les exemples sont légion.
Dans tout phénomène de caractère exponentiel, ce qui est important n’est pas tant
l’augmentation vertigineuse des valeurs, qui finit par créer un effet de hiérarchie absolument
écrasant entre l’extrême minorité du sommet et l’immense majorité de la base, que la vitesse à
la laquelle s’effectue cette croissance. Car cette vitesse n’est pas constante : la croissance se
met d’abord en marche lentement, puis s’accélère et monte de plus en plus fort à mesure que
s’approche la fin de la trajectoire. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la course particulière
des trajectoires exponentielles est liée à l’existence d’un rapport entre la vitesse de la
croissance et ce qu’on pourrait appeler la masse de l’objet en évolution à chaque point de sa
transformation. Ainsi, aux débuts des processus exponentiels, quand les valeurs sont encore
peu élevées et peu différenciées – qu’il s’agisse ici de volumes de tumulus, ou de capacités de
mémoires d’ordinateurs, ici peu importe – la croissance est à la fois faible et lente, puis dès
qu’un seuil de valeurs a été atteint, elle s’intensifie et s’accélère fortement, en produisant des
valeurs de plus en plus élevées et de plus en plus différenciées. L’accélération de la vitesse de
croissance est tellement puissante à ce moment qu’elle paraît sans limites. En fait c’est aux
limites du système qu’elle se heurte bientôt et c’est l’existence de limites de capacité du
système à supporter la croissance au delà d’un certain point qui finit par interrompre
brutalement sa trajectoire. Les plus hautes concentrations de dépenses d’énergie collective –
dont témoignent par exemple dans l’Europe hallstattienne les plus grands tertres funéraires de
la fin du VIème siècle av. J.-C. ou, plus loin de nous, les temples et les palais mayas les plus
monumentaux du VIIIème siècle apr. J.-C.146 – sont en général les dernières.
Ce problème des limites de la croissance des systèmes culturels est celui qu’a tenté
d’explorer le plus à fond l’anthropologue américain Joseph Tainter, dans l’ouvrage
maintenant classique qu’il a consacré aux « effondrements des sociétés complexes »147. Il est
évident que les effets de déclenchements de croissance exponentielle, tels qu’on les observe
dans l’âge du Fer européen, signalent l’existence de seuils qu’il serait important de
rechercher. Mais il y autre chose que les processus de croissance exponentielle qu’il nous est
possible d’identifier en archéologie mettent en évidence : ils révèlent que la transformation de
l’objet dont on suit l’évolution dépend de sa position moyenne dans le temps, à chaque point
de sa trajectoire. En d’autres termes, les phénomènes archéologiques exponentiels sont la
signature d’une relation existant entre la vitesse de la croissance du système et sa position
relative dans le temps.
L’existence de tels processus bouleverse l’appréhension traditionnellement
séquentielle du temps en archéologie. La position dans le temps d’un système archéologique –
que nous reconnaissons par des des caractéristiques typologiques ou des types d’assemblages
particuliers – n’est pas donnée en soi ; elle dépend de la vitesse d’évolution du système auquel
on a affaire. Cette relation explique pourquoi les séquences typo-chronologiques qu’on
obtient à partir des caractéristiques morphologiques des objets archéologiques ont tendance à
paraître plutôt longues et indifférenciées au début – lorsque le processus se met lentement en
marche – et au contraire plutôt courtes et très hétérogènes à la fin, lorsque la croissance du
système est à son maximum. Ceci explique également pourquoi le temps archéologique
n’apparaît jamais complètement, ou plutôt toujours d’une manière fragmentaire, détournée : le
temps enregistré dans ce type de croissance exponentielle est un temps plus qualitatif que
quantitatif ; il semble tantôt « lent » et tantôt « rapide », tantôt « riche » et tantôt « pauvre ».
Le temps qui s’inscrit dans les vestiges archéologique n’est pas un temps qui leur serait
146
147
TAINTER, 1988 : 156-179 et fig. 25-26.
TAINTER, 1988.
81
extérieur, comme l’est le temps de l’horloge ; c’est un temps interne, le produit d’une
dynamique de croissance qui s’inscrit dans des formes. Les gens qui veulent garder
l’archéologie comme elle est ont raison de se méfier des mathématiques : elles sont bien
capables de la faire s’écrouler. Mais c’est leur représentation du passé qui est sans vie ; c’est
leur propre vision de l’histoire qui est rigide et mécanique.
82
Chapitre IV
Un Français à Cambridge
Paul Klee : Hauptweg und Nebenwege (1929).
83
Un Français à Cambridge
At Cambridge in the 1990’
« Ce qui a transformé l’archéologie préhistorique, à mon sens, c’est qu’on n’y parle
plus d’objets, mais de sociétés, et qu’on est passé de l’étude du matériel des fouilles à
celle des relations entre les différentes catégories de données utilisables. Autrefois, les
soins les plus méticuleux étaient apportés au classement, à la comparaison et à la
datation du matériel, comme si ces reliques inanimées étaient l’objet d’étude essentiel.
(…) Aujourd’hui, les objectifs sont plus ambitieux. Il s’agit de parler de façon sensée
des sociétés dont ces objets sont les vestiges. De discuter de leur environnement et de
leurs moyens d’existence, de leurs techniques, de leur organisation sociale, de la
densité de leur population etc., et, à partir de ces paramètres, de construire un tableau
et une explication des changements qui s’y produisirent148. »
J’avais été saisi par les conclusions de « Before Civilisation » et l’appel de Colin
Renfrew à une archéologie sociale de la Préhistoire qu’il avait lancé au tout début des années
1980149. Contrairement aux archéologues du continent, Renfrew attaquait de manière frontale
le modèle diffusionniste traditionnellement invoqué pour expliquer les changements culturels
de l’Europe protohistorique, en disant qu’il fallait en finir avec cette façon de faire de
l’archéologie. L’objet de l’archéologie, disait-il avec une nouvelle génération d’archéologues
qui prétendaient refonder l’archéologie, ça n’était pas les objets, c’était les sociétés du passé.
Il fallait se donner les moyens d’aborder ce problème sérieusement : étudier les sociétés
humaines du passé, cela signifiait se confronter à la question des changements culturels150 ;
c’est-à-dire également à celles des crises et des effondrements de civilisations151. Que se
passait-il à ces moments cruciaux – au delà des invasions, des bouleversements historiques ou
des changements de style – et qu’est ce qu’on pouvait en décrire, quels types de processus
pouvait-on en reconstituer à partir des données archéologiques ? Etudier les sociétés humaines
dans le passé, cela signifiait d’autre part s’attaquer à la question de déterminer non seulement
comment elles étaient organisées, mais aussi et surtout comment elles fonctionnaient. Avec
quels milieux étaient-elles en échange ? Quels types de ressources ou d’informations
exploitaient-elles ? Et quel rôle jouait l’innovation dans leur évolution152?
J’avais décidé de rejoindre cette archéologie là où elle était pratiquée, grâce à l’aide de
Sander van der Leeuw, dont j’avais fait la connaissance à Paris et qui acceptait de diriger mon
travail de doctorat à Cambridge. J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer Colin Renfrew, qui
148
RENFREW, 1983 : 286-287.
RENFREW, 1979 ; id., 1983 pour la traduction française.
150
RENFREW et COOKE, 1979.
151
C’est la question centrale à laquelle s’est consacré Joseph Tainter depuis les années 1980 : TAINTER, 1988.
152
C’est l’un des problèmes auquel s’est attaché Sander van der Leeuw (VAN DER LEEUW et TORRENCE,
1989).
149
84
dirigeait le Département d’archéologie de l’université de Cambridge, lorsque je préparais
l’exposition « 30 ans ans d’archéologie en France »153. J’avais été reçu à dîner avec Anne à la
Master Lodge de Jesus College, où nous avait été offert un repas outrageusement anglais :
kidney pie, agneau à la menthe accompagné de petits pois d’un vert presque phosphorescent,
le tout accompagné de grands crus de bordeaux servi par un impeccable waitor à gants blancs.
Plusieurs professeurs de Jesus avaient été invités également – les Anglais ne craignent rien
tant que de s’ennuyer en compagnie d’étrangers ; c’est-à-dire du genre humain – et la
conversation avait rapidement pris un tour à la fois très érudit et complètement excentrique. Il
m’avait été assez difficile de glisser dans la discussion que j’avais le projet, si on m’acceptait,
de faire ma thèse à Cambridge, sur un sujet d’archéologie sociale.
Lorsque j’arrivais à Cambridge, en 1991, une quinzaine d’années déjà s’étaient
écoulées depuis l’essor de la « nouvelle archéologie » anglaise, qui avait pris le relais en
Grande-Bretagne et en Europe du Nord de la New Archaeology américaine des années 1960.
David Clarke était mort et, avec lui s’était éteint cet esprit de formalisation des données
archéologiques qui dominait sa tentative de fondation d’une nouvelle « archéologie
analytique »154. Colin Renfrew avait depuis imprimé au Département d’Archéologie une forte
orientation cognitiviste, qui s’affichait en particulier dans The Cambridge Archaeological
Journal, la nouvelle revue éditée par le centre de recherche privé qu’il dirigeait à l’université
(le McDolnald Institute of Archaeological Research). Les gens alors en vue à Cambridge
cherchaient à approcher, notamment par l’intermédiaire de simulations informatiques, les
stratégies développées par les communautés humaines du passé pour exploiter les ressources
de leur l’environnement. Ils cherchaient à isoler les paramètres en fonction desquels ces
sociétés anciennes avaient pu se représenter les problèmes auxquels elles étaient confrontés et
comment, dans les périodes de crises qu’elles avaient traversées, elles avaient du tenter de les
résoudre. Cette approche cognitiviste était un avatar du courant « processuel » hérité du début
des années 1980 qu’incarnait Renfrew depuis son installation à Cambridge. Grâce à
l’exploitation intensive des simulations informatiques qu’autorisait désormais le
développement des capacités de calcul des ordinateurs individuels, son objet principal était de
modéliser le fonctionnement interne des sociétés du passé.
Face à cette approche scientiste « dure », où ne trouvait pas sa place qui voulait, s’était
organisé à Cambridge un contre-courant autoproclamé « post-processuel », dont l’instigateur
était Ian Hodder, qu’une véritable carrière de star attendait par la suite aux Etats-Unis155. En
termes de marketing académique, c’était une idée de génie. Puisqu’il avait désormais un nom
à lui, le « post-processualisme » s’imposait en lui-même comme un courant de pensée majeur
dans l’archéologie contemporaine, comme l’avait été le « processualisme » triomphant des
années 1970 et 1980. C’était le petit préfixe post qui faisait toute la différence : il signifiait
qu’objectivement, du point de vue de l’Histoire, le processualisme appartenait en réalité au
passé, aux débuts primitifs et naïfs de la pensée archéologique. L’innovation, l’intelligence, la
pertinence étaient du côté du « post-processualisme » qui, du coup, représentait à la fois toutes
les potentialités du futur non encore formé et la puissance d’un mouvement historique à part
entière. Le post-processualisme était désormais au processualisme ce que le post-modernisme
153
Cette exposition nationale, qui devait établir un bilan des découvertes archéologiques en France depuis les
années 1960, a été présentée au Grand Palais à Paris en 1989. J’en ai assuré l’édition du catalogue, avec JeanPierre Mohen (MOHEN J.-P. et OLIVIER L. (1989) – Archéologie de la France. 30 ans de découvertes.
Catalogue de l'Exposition Nationale du Grand Palais. Paris, Réunion des Musées Nationaux, 495 p.)
154
CLARKE, 1978.
155
Sur le post-processualisme hoddérien, on pourra lire notamment HODDER (1982a) ; id. (1982b) ; id. (1984).
85
de la pointe extrême de la création des années 1990 était au banal modernisme du début du
XXème siècle. Contrairement au petit cénacle processuel, la vaste chapelle post-processuelle
présentait l’immense avantage de l’œcuménisme : pour en faire partie, il n’était en effet
nullement nécessaire de connaître quoique ce soit à la programmation informatique ni aux
mathématiques. Surtout, il suffisait de s’en réclamer pour apparaître couvert du prestige
intellectuel que conférait la solidarité proclamée du post-processualisme avec les penseurs
français du post-modernisme.
Les post-processualistes avaient compris quelque chose de très important : dans
l’univers de la consommation de masse du monde « globalisé », c’est à l’individu qu’il faut
s’adresser. De ce point de vue, les processualistes étaient finis ; ce qu’il fallait faire, pour
atteindre le succès de masse, c’était développer des produits intellectuels adaptés au marché
de la consommation académique, des produits non pas destinés au milieu microscopique des
collègues établis, mais ciblés au contraire sur la vaste clientèle mouvante des étudiants, des
produits déclinés en diverses variantes visant des niches ou – pour parler le langage de la
communication – des tribus particulières. Il fallait imaginer des produits attractifs et
valorisants, qui combinent le prestige de la légitimité des valeurs établies, reconnues, à une
image d’originalité et d’insoumission gauchisante au « système dominant ». De simples
jeunes gens entrant à l’université, chacun devait pouvoir se sentir « un rebelle au cœur du
système », en consommant de l’enseignement, en se massant à des conférences organisées
comme des révolutions, en achetant des publications écrites comme des manifestes, qui
assureraient le succès et la célébrité de leurs auteurs, eux bien établis dans le système
académique. Là dessus, la panthéonisation des penseurs liés au mouvement des années 1968
ouvrait des perspectives de repackaging pratiquement infinies : on pouvait par exemple
invoquer Foucault pour critiquer la domination du pouvoir sur la société, revendiquer
Bourdieu pour stigmatiser la domination des castes sociales sur les individus, faire appel à
Sagan pour dénoncer la domination des hommes sur les femmes, etc. Le concept central était
la condamnation des contraintes collectives entravant l’exercice de la liberté individuelle à
agir selon sa nature. Car cette apparente entreprise de libération de l’individu – pour en réalité
le transformer en consommateur – se doublait d’un terrible processus de normalisation
morale, selon le plus petit dénominateur commun reliant les individus ; à savoir
l’appartenance ethnique, le genre ou les pratiques sexuelles. Grâce au post-processualisme, il
y aurait désormais une archéologie des minorités ethniques, une archéologie de la minorité
féminine ( ?), une archéologie des minorités homosexuelles et pourquoi pas aussi une
archéologie des minorités transsexuelles. Tout le monde aurait raison en même temps à
l’intérieur de sa propre minorité, de son propre ghetto qui représenterait une manière originale
et unique d’être au monde. Contrairement aux apparences, le génie commercial du postprocessualisme est de n’avoir aucun contenu théorique : il quitte Bourdieu pour Derrida,
oublie Shanks et Tilley après Holtorf ; il soutient seulement ce qui s’achète. Il n’existe que
dans le présent immédiat et absolu de la consommation ; ce qui était adulé hier, mais qui
aujourd’hui a perdu l’éclat de la nouveauté, disparaît comme s’il n’avait jamais existé : plouf !
Si le processus du succès est fondamentalement amnésique, le système du succès, lui, est
fondamentalement destructeur : non seulement il brise toute possibilité d’élaboration de
connaissances par delà les ghetthos – ce qui est précisément ce vers quoi tend la création du
discours scientifique : ce que je vois, toi aussi tu peux le voir, même si nous sommes
d’origines et de positions différentes – mais il brise également toute possibilité de
transmission de ces connaissances de l’ancien vers le nouveau.
Dans ces deux approches contradictoires seulement en apparence, les données
archéologiques étaient utilisées non pas exactement comme le produit du fonctionnement des
86
sociétés du passé – un produit fondamentalement transformé par leur histoire – mais
davantage comme un témoignage de leur structure interne. C’était évidemment là un
problème, d’ailleurs plus idéologique, ou culturel, que véritablement théorique : pour les gens
de la « vieille Europe » qui, comme moi, ne partageaient pas complètement cette
appréhension anglo-américaine de la société selon laquelle les actes individuels comptent plus
que les comportements collectifs, c’étaient davantage l’effet des durées qui était intéressant –
en bref le jeu de l’Histoire sur les cultures anciennes révélées par l’archéologie – et non pas
tant la reconstitution d’une mécanique économique ou sociale, par nature nécessairement
incomplète. Il était évident pour nous que ce qui leur semblait l’évidence même – à savoir que
la marche du monde est celle du triomphe des gagnants sur les perdants et que le succès c’est
la réussite – n’était que le point de vue de la culture dominatrice et puritaine dont ils étaient
issus.
Ces deux courants, qui étaient engagés dans une lutte sans merci pour la suprématie
mondiale sur l’archéologie, étaient en fait l’un et l’autre culturellement très américains. Le
premier était tourné vers la hard science des grands instituts de recherche, tandis que le
second, plus politically correct, était davantage orienté vers l’anthropologie ou la sociologie
et les sciences humaines dans leur ensemble. Pour nous, la différence ne valait que pour eux ;
c’était en fait un monde qui ne nous appartenait pas et dont nous ne faisions pas partie.
D’ailleurs, tous les chercheurs importants des Etats-Unis ou d’ailleurs passaient par
Cambridge, y étaient passés ou devaient y passer. En France, il y avait bien de temps en temps
quelques étrangers qui venaient nous rendre visite, mais ici, c’était tout le monde anglophone
– l’ancien Commonwealth désormais américanisé - qui se donnait rendez-vous, dans toutes les
disciplines. Il y avait également beaucoup de gens d’Asie du sud-est, dont une forte
communauté japonaise, et un contingent important d’Européens, principalement composé
d’Allemands, d’Italiens et de Grecs. Quant aux Français, ils brillaient par leur absence : j’étais
le seul Français en archéologie et l’un des deux ou trois expatriés pour l’ensemble des
sciences humaines. J’étais perdu.
La situation est désespérée mais pas grave
Colin Renfrew avait pensé que j’allais produire des simulations fractales. Je n’avais
pas les moindres compétences informatiques nécessaires ni, surtout, réellement envie de m’y
risquer. Dès que Colin comprit que ce ne serait ma voie, il se détourna rapidement de mon
travail. Mon travail… je ne savais pas exactement ce que j’allais faire. En fait, j’étais pris
entre plusieurs traditions inconciliables : il était clair pour moi que je n’avais (plus) rien à
faire avec la tradition continentale de cette archéologie des objets qui persistait à chercher les
peuples dans les cultures archéologiques du passé, comme les « Celtes » en l’occurrence.
J’étais objectivement du côté de cette « nouvelle archéologie » anglo-saxonne qui s’intéressait
au passé au delà de la pure accumulation de la description des sites et des vestiges mobiliers,
mais je découvrais que je n’en partageais ni les compétences ni les valeurs. Quant au courant
« post-processuel », qui aurait pu m’attirer dans sa relation avec les penseurs français qui
m’avaient profondément marqué – comme Michel Foucault, en particulier, et les gens de sa
mouvance – il m’ouvrait certes une fabuleuse carrière d’adaptateur des French intellectuals156,
mais ce n’était pas du tout ce que je désirais faire.
156
Sur l’influence des intellectuels français des années 1970-1990 sur les sciences humaines dans le monde
américain, on pourra consulter notamment CUSSET (2003).
87
En fait, j’étais parfaitement dans la situation qui était la mienne : c’était absolument
stupide d’être venu m’exiler en Angleterre, où je ne connaissais personne et où personne ne
m’attendait. Il eut mieux valu pour moi n’avoir jamais pensé à Cambridge et m’inscrire en
thèse à Paris, en choisissant comme directeur de recherche le patron influent d’un laboratoire
du CNRS qui aurait pu me faire intégrer par la suite. D’ailleurs, j’étais seul à Cambridge ;
tous les autres, eux, étaient restés en France. Qu’est-ce que j’étais venu faire dans ce pays,
dont je ne parlais pas la langue et dont les usages bizarres m’étaient aussi incompréhensibles
que ceux de la plus lointaine des populations exotiques? Et quand je dis autant, j’exagère : je
me sentais en fait beaucoup plus en terre familière avec John le Papou, dont les réactions de
« sauvage » m’étaient proches, qu’avec John l’Anglais, dont le comportement alambiqué et
fuyant m’échappait. J’étais venu à Cambridge pour écrire ma thèse sur l’archéologie des
pratiques funéraires du premier âge du Fer du Nord-est de la France. A la base, mon travail
consistait à exploiter les données accumulées depuis une petite dizaine d’années grâce en
particulier aux fouilles de Clayeures et des environs de Sion, à les confronter aux sources
anciennes des recherches de la fin du XIXème siècle et enfin à les replacer dans le contexte
archéologique plus large de la culture hallstattienne occidentale. C’était assez simple
(quoiqu’exigeant en soi une quantité de travail assez considérable), mais, contrairement à ce
dont j’avais l’habitude en France, on me demandait ici de développer un point de vue sur la
question : quel était le problème auquel je proposais, avec le sujet que j’avais choisi de traiter,
de trouver des éléments de réponse ? Quels types de résultats pouvais-je envisager de
produire dans le délai de trois ans qui m’était imparti ? Et quelle était la méthode originale que
j’envisageais de développer pour atteindre cet objectif ?
C’était une façon de penser radicalement différente de celles auxquelles j’avais été
formé en France comme en Allemagne, où c’était le sujet archéologique qui définissait le
travail de recherche, et non la manière dont on l’abordait : il y avait des chercheurs en
différentes spécialités – en Préhistoire, en Protohistoire, en archéologie classique, etc. – mais
la démarche scientifique, fondamentalement, était censée être la même. C’était exactement la
situation inverse dans laquelle je me trouvais projeté maintenant : dans le système anglosaxon, on pouvait très bien envisager l’existence de démarches différentes à l’intérieur d’une
même spécialité, pourvu que celles-ci produisent des résultats. Sur ce point, la question des
résultats se posait dans des termes tout à fait différents dans le milieu dont je provenais ; en
France comme en Allemagne, produire des résultats, cela consistait avant tout à rassembler un
corpus de données pertinentes, et non pas nécessairement à trouver quelque chose de nouveau.
Dans ces conditions, la question de la théorie se posait dans des termes tout à fait opposés
selon qu’on se plaçait dans l’un ou l’autre monde. Dans le monde anglo-saxon, on utilisait la
théorie – qu’on pouvait prendre dans toutes les disciplines, qu’elles appartiennent aux
sciences humaines ou aux sciences « dures », c’était sans importance – comme un outil
permettant de produire des résultats inédits : la démarche théorique était donc mise en avant
dans tout travail de recherche, mais si on trouvait ailleurs une autre « théorie » qui marchait
mieux, il n’y avait absolument aucun problème à jeter l’ancienne et à faire de celle-là la
nouvelle. L’archéologie anglo-saxonne apparaissait ainsi surchargée de considérations
théoriques, mais en réalité elle était fondamentalement a-théorique, car elle fonctionnait
essentiellement comme une entreprise pragmatique. A l’inverse, dans le monde continental,
l’archéologie apparaissait dépourvue de considérations théoriques, parce que, justement, la
question de la remise en cause de la théorie ne pouvait pas se poser : l’archéologie allemande,
comme l’archéologie française, avaient la prétention de produire des faits scientifiques, et rien
d’autre que cela.
Evidemment, je n’avais pas pensé à tout cela. J’avais bien quelques petites idées – sur
88
la chronologie de l’âge du Fer, qui, selon moi, ne fonctionnait pas bien, ou sur l’étude des
tumulus, qu’on pouvait pratiquer autrement – mais, sur le fond, je n’avais pas de point de vue
sur mon sujet. Si je voulais rester, il allait falloir que je réfléchisse sérieusement au problème ;
c’est-à-dire en fait que je trouve où était ma place. Il allait falloir que j’identifie clairement
l’endroit où était désormais ma position, notamment par rapport à ces héritages culturels
différents, et d’où j’examinerais les données archéologiques. J’allais devoir passer du statut
passif de producteur de données archéologiques, auquel je m’étais accoutumé à être confiné,
au statut actif de créateur de sens archéologique, qu’on exigeait maintenant de moi.
Comment ? Je n’en n’avais aucune espèce d’idée. Mais une chose était certaine : il allait
falloir que je trouve vite.
Les échelles du temps et de l’espace
C’est une expérience déroutante que de vivre dans un pays étranger, suffisamment
longtemps pour que l’on n’y éprouve plus le sentiment d’y être seulement de passage. Elle
vous laisse sans repères par rapport à l’inconnu qui vous entoure, mais aussi sans a-priori par
rapport à ce qui se présente. Vous êtes dépendant ce qui arrive ; vous êtes littéralement
déplacé : on vous emmène, on vous fait rencontrer des gens que vous n’auriez jamais croisé
autrement et avec qui vous tentez de communiquer. La différence que vous rencontrez partout
à propos des moindres petites choses quotidiennes – qui vous étonnent ou qui vous choquent
– vous pousse à vous interroger sur votre identité profonde, dans son rapport intime avec les
choses et avec les gens. Aussi, c’est à Cambridge que j’ai pris conscience que la façon de
percevoir le monde qui me correspond le mieux c’est, malgré tout, celle qui est liée au monde
d’où je viens. Nous ne pensons pas comme des anglo-saxons ; notre rapport au monde n’est
pas le même, nous ne percevons pas les mêmes choses. Traduire un texte du Français vers
l’Anglais c’est, en réalité, écrire un autre texte : non seulement les choses ne sont pas dites de
la même manière – l’abstraction, de quelque degré qu’elle soit, ne passe pas – mais surtout
l’argumentation se développe différemment et repose sur des points qui sont presque de
nature opposée.
J’ai progressivement réalisé à Cambridge que le point crucial qui nous identifie, nous
autres habitants du « vieux continent » européen, par rapport à ceux du « nouveau monde »
anglo-saxon, c’est la perception de l’histoire. De ce point de vue, l’Angleterre occupe à
proprement parler une position intermédiaire entre l’Europe et les Etats-Unis. C’est la
perception de l’histoire qui nous sépare et en même temps qui nous lie les uns aux autres,
dans la mesure où discuter la signification que nous tirons de l’histoire, c’est interroger nos
identités réciproques. Ce qui intéresse les Américains dans l’histoire, c’est la possibilité d’y
voir quelque chose se transformer. Ce qui nous captive dans l’histoire c’est plutôt celle d’y
voir quelque chose se constituer dans la durée, par delà les événements et les ruptures. Ils
pensent qu’il est possible d’agir individuellement sur le monde, et de le changer ; nous
sommes convaincus quant à nous qu’il existe des forces historiques qui dépassent les
individus et les sociétés et qui les façonnent. Nous avons tendance à reconstituer l’histoire de
manière statique – c’est particulièrement vrai en archéologie –, eux la perçoivent de manière
dynamique. Nous nous intéressons d’avantage aux phénomènes d’héritage, ou de survivance,
alors qu’eux sont captés par les phénomènes de changement ou d’innovation.
Cambridge était le lieu par excellence où pouvaient se croiser ces différentes
perceptions de l’histoire et s’enrichir l’une au contact de l’autre. C’est de cette rencontre de
traditions intellectuelles diverses que cette petite ville universitaire médiévale isolée au milieu
89
de la campagne anglaise tire une force de créativité et d’innovation sans équivalent nulle part
ailleurs au monde. Progressivement, et presque à mon insu, le cadre de mon travail s’est mis
en place. Pour effectuer cette démarche de synthèse entre deux traditions d’appréhension du
passé différentes – entre d’une part des données archéologiques extraites selon la perspective
« continentale » et leur exploitation d’autre part selon une perspective « anglo-saxonne » - il a
fallu que se constitue un cadre grâce auquel ces deux approches complémentaires de l’histoire
puissent se rencontrer et se confronter l’une à l’autre. J’ai trouvé ce cadre dans la notion
d’échelles du temps et de l’espace. Il y en a certainement d’autres, mais c’est en faisant varier
ces échelles d’observation sur un même objet archéologique (on l’occurrence mes tombes du
premier âge du Fer) qu’il m’est devenu possible de faire apparaître le jeu du changement et de
la continuité, des survivances et des ruptures, et de les mesurer les uns aux autres.
J’ai donc commencé par constituer une suite d’échelles d’espace dans les matériaux
archéologiques de l’âge du Fer. On peut partir, au plus près, des sépultures prises
individuellement, puis des groupes de sépultures dans un même monument funéraire, puis des
agrégats de groupes de tombes dans un même cimetière. Si on élargit encore, on peut passer
aux groupes de nécropoles, puis aux agrégats de sites funéraires aux échelles de la microrégion, de la région et des ensembles de régions. A la suite de David Clarke, plusieurs auteurs
s’étaient penchés sur cette question d’échelles, afin de mettre en évidence les différents
niveaux de manifestations archéologiques que celles-ci mettaient en place : à l’échelle micro,
ou locale, on travaille sur des artefacts, ou des assemblages d’artefacts (comme dans une
tombe, ou dans un cimetière), puis aux échelles méso et macro, ou globales, on passe à des
faciès d’assemblages, qu’on peut identifier à des cultures, puis à des groupes de cultures, puis
enfin à des civilisations ou encore des « technocomplexes »157. Il y a donc bien différentes
structures ou nappes d’informations apparaissant à différentes échelles spatiales, mais ce que
la hiérarchie de Pareto m’avait clairement appris était la chose suivante : d’une part, cette
transformation de l’information est continue à toutes les échelles et d’autre part – et surtout –
cette information est hétérogène à chacune des échelles, précisément parce qu’elle traverse
toutes les échelles ; c’est-à-dire qu’elle est de nature fractale. Ce qui m’intéressait, ça n’était
donc pas d’isoler des types de structures d’informations – forcément illusoires – aux
différentes échelles de l’espace, mais d’observer comment l’information est transformée
d’une échelle à une autre, en d’autres termes comment elle se communique à travers les
échelles.
Ce qu’on pouvait faire avec l’espace, on pouvait le faire tout aussi bien avec le temps ;
plus exactement, lorsqu’on mobilisait les échelles de l’espace on mobilisait également celles
du temps. Quand on prenait par exemple un type de sépulture ou de cimetière, on prenait
également toute la durée qui leur était attachée ; c’est-à-dire l’ensemble de périodes durant
lesquelles cette catégorie de tombes avait été en usage ou cette série de nécropoles avait été
fréquentée. C’était naturellement la même chose aux échelles plus globales, lorsqu’on
manipulait des cultures ou des groupes de cultures. Aussi, lorsqu’on faisait varier les échelles
de l’espace on faisait varier également celles du temps, et réciproquement. On pouvait donc
jouer avec ces échelles de temps ou d’espace et observer ce que cela produisait, dans le
mouvement. On pouvait voir simultanément ce qui se maintenait et ce qui changeait, non plus
dans une image fixe (comme sur une carte) mais dans une image animée (comme dans un
film). Or, le mouvement apportait une dimension inédite, qui n’apparaissait pas autrement :
157
La structure du chef d’œuvre de David Clarke, Analytical Archaeology est organisée comme l’examen d’une
succesion d’échelles, depuis l’échelle individuelle des artefacts, jusqu’aux échelles globales des technocomplexes et des groupes ethnographiques (CLARKE, 1978).
90
quelque chose prenait forme dans la durée158. Chaque état des formes de distribution
d’attributs dans l’espace, à chaque phase du temps où on pouvait les saisir, ne devenait lisible
que par l’accumulation de ce qui avait précédé. Il ne prenait sens que comme l’image d’un
moment d’un mouvement fluide et non plus comme celle d’une simple projection figée de
critères dans l’espace, que donnaient habituellement les cartes.
On pouvait également aller voir de très près la structure de l’information. Les calculs de
sériation, que nous avions exploités à fond pour explorer les effets de la hiérarchie de Pareto
dans les nécropoles de tumulus, permettaient de restituer un ordre d’appariement des attributs
à travers les séries, qui établissait un ordre de connexions d’assemblages. Rien n’interdisait de
projeter cet ordonnancement produit par les sériations dans l’espace et d’observer ce que cela
donnait159. Là encore, les résultats étaient tout à fait étonnants. L’espace apparaissait
démultiplié en une série de territoires emboîtés, aux bords flous et mouvants, et traversé à
toutes les échelles par des réseaux, par lesquels des types d’information particuliers – tel type
d’attribut, ou d’assemblage d’attributs – se communiquaient d’un point à l’autre de l’espace.
Là encore, la structure ramifiée des réseaux rappelait directement celle des distributions
fractales de croissance de la population contemporaine, que restituaient notamment les
travaux du démographe Hervé Le Bras160. Ces réseaux étaient innombrables. On pouvait par
exemple « asservir » une des sériations d’assemblages d’attributs dans les tombes à un critère
particulier (tel type d’objet associé au mort, de pratique de traitement du corps, ou encore de
construction de la sépulture) et observer ce que cela produisait : on voyait alors s’illuminer
une ou plusieurs parties de territoires et apparaître les réseaux par lesquels l’information
(c’est-à-dire les degrés de connexion entre les assemblages) irriguait ces régions particulières.
C’était à chaque fois différent ; si bien que les territoires qui identifiaient des combinaisons
d’attributs particulières dans des portions spécifiques de l’espace n’apparaissaient réellement
que dans la surimposition de ces projections. Certains réseaux, qui empruntaient en général
des couloirs naturels de l’espace (comme en particulier des grandes vallées fluviales) étaient
particulièrement fréquentés : des quantités importantes d’information passaient par eux à
diverses échelles. D’autres, au contraire, étaient retirés en périphérie et ne faisaient transiter
que des types de connexions très limitées ou marginales.
Un effet similaire était obtenu sur le temps. Le temps perdait toute unité, éclaté qu’il
devenait en une multitude de niches ; il devenait une propriété du lieu. A quelque échelle
qu’on le prenne, le temps apparaissait puissamment hétérogène. Dans les sépultures, des
objets pratiquement neufs pouvaient côtoyer des pratiques de représentation funéraire multicentenaires. Dans les cimetières, le temps ne s’écoulait pas de la même manière selon les
différentes catégories de tombes qui y étaient représentées : les tombes de femmes,
notamment, semblaient très réceptives à l’innovation, tandis que celles des hommes, surtout
celles qui était manifestement socialement privilégiées, paraissait beaucoup plus
conservatrices. Quant aux sépultures frappées d’exclusion, comme les incinérations en fosse
qu’on trouvait rejetées à la périphérie des sites funéraires, elles ne connaissaient aucune
évolution, comme si elles étaient également chassées du temps. Si on élargissait l’échelle
d’observation, on voyait se former des hiérarchies d’histoires. Certains sites étaient
manifestement placés aux bons endroits du réseau et connaissaient un développement
158
Sur l’élaboration du temps dans les images en mouvement, dont procède en particulier le cinéma, on pourra se
reporter aux travaux du philosophe Gilles Deleuze sur ce qu’il a appelé l’image-mouvement et l’image-temps
(DELEUZE, 1983 ; id. 1985)
159
On pouvait par exemple représenter l’ordonnancement produit par les sériations sous la forme de cartes en
courbes de niveaux, en accordant des valeurs aux différents rangs de classement des ensembles obtenus par les
calculs.
160
LE BRAS, 1996.
91
important, marqué en particulier par l’attraction de connexions lointaines et nombreuses.
C’était le cas du sud-ouest de l’Allemagne. D’autres sites étaient apparemment trop éloignés
ou trop isolés et ne connaissaient qu’un destin médiocre, comme la Champagne et le Bassin
parisien. D’autres encore, souvent situés sur les marges de plusieurs territoires à la fois,
parvenaient à capter à un moment les moyens d’un essor fulgurant, mais le plus souvent de
courte durée : c’était notamment le cas du secteur de Vix, par exemple. Ces histoires étaient
non seulement diverses, elles étaient surtout hiérarchisées les unes aux autres : sur le nombre
des sites, c’étaient les trajectoires médiocres et courtes qui étaient évidemment la majorité,
alors que les phénomènes d’essor dans la durée étaient l’exception. Comme la hiérarchie de
Pareto, celle-ci était cumulative ; c’est-à-dire qu’elle était renforcée par sa propre histoire : les
trajectoires médiocres succédaient essentiellement aux trajectoires médiocres et les
phénomènes d’essor vraiment majeurs avaient en général été précédés de phases successives
de développement important.
Rien ne va plus
En définitive, j’ai travaillé pour ma thèse de Cambridge sur une gamme très large
d’assemblages funéraires. A l’échelle la plus locale des sites que j’avais fouillés en Lorraine,
j’avais exploité toutes les tombes de toutes les nécropoles. Elles étaient évidemment
relativement peu nombreuses (aux alentours d’une petite centaine d’assemblages dans le
secteur de Saxon-Sion), mais relativement diverses. A l’inverse, lorsqu’on élargissait les
échelles de l’espace jusqu’à l’ensemble de l’Europe occidentale et moyenne, le nombre
d’ensembles augmentait (pour atteindre couramment des centaines d’assemblages), mais,
proportionnellement, la diversité des associations d’attributs qui se rattachait à ceux qu’on
pouvait observer à l’échelle locale de la Lorraine centrale tendait à décroître. Je pouvais donc
traiter une très grande masse de données, qui accaparait en fait l’ensemble des grandes
manifestations archéologiques du premier âge du Fer, des inhumations précoces sous tumulus
de la fin de l’âge du Bronze aux tombes à char de la fin du premier âge du Fer, en passant par
les sépultures à épée du début de l’âge du Fer. J’utilisais une documentation classique, que je
soumettais à des procédures de calculs de sériation classiques, mais j’obtenais des résultats
qui n’étaient pas classiques du tout.
C’était la question de la diversité à l’intérieur des données archéologiques qui
constituait le point d’achoppement essentiel. Dans la tradition continentale, le souci principal
des chercheurs consistait à réduire la diversité des données, en la contenant sous la forme
d’une variation marginale, de manière à produire une représentation homogène des
manifestations archéologiques. Pour eux, comme pour leurs lointains ancêtres kossinniens, la
diversité c’était le mélange ; autant dire la fin de tout. L’archéologie des « résidences
princières » de la fin du premier âge du Fer – ces « centres de pouvoir » de la fin du VIème
siècle av. J.-C. qui concentraient de fastueuses tombes à char et des importations de biens de
prestige d’origine étrusque ou grecque – donnait un exemple éclairant de cette situation.
Wolfgang Kimmig et Wolfgang Dehn en avaient défini entre la fin des années 1960 et le
début des années 1970 la série très précise des critères d’identification, à partir,
essentiellement, du cas du site de la Heuneburg, sur le haut Danube : une « résidence princière
hallstattienne », c’était un site fortifié de hauteur, pourvu de l’équivalent d’une acropole et
d’un suburbium, placé au voisinage immédiat d’un axe de communication fluvial majeur,
contenant de la céramique de luxe d’importation méditerranéenne et entouré de très riches
tombes à char associées également à des objets de luxe d’importation méditerranéenne161.
161
KIMMIG, 1969 ; DEHN, 1974.
92
C’était simple. Malheureusement, le développement des fouilles et des découvertes depuis le
courant des années 1980 avait apporté une masse nouvelle de données qui ne rentraient pas
dans ce cadre, ou plutôt qui n’y répondaient qu’en partie. On trouvait par exemple des
groupes de riches tombes à char, mais sans « résidence princière » à proximité (comme dans
la haute vallée de la Saône, avec les sites, par exemple, d’Apremont et de Savoyeux, en
Haute-Saône) et l’inverse (comme au Camp de Chassey, notamment, en Saône-et-Loire ou au
« Brytzgyberg » d’Illfurth, dans le Haut-Rhin). On trouvait des habitats de hauteur qui
répondaient à tous les critères de Kimmig, mais qui étaient éloignés de tout axe fluvial majeur
et n’avaient jamais pu posséder ni acropole ni ville basse (comme la plupart). Le cas du site
de la « Côte de Sion » à Saxon-Sion entrait dans cette catégorie : il y avait bien une
concentration de tombes à char du VIème siècle en périphérie de l’habitat de hauteur fortifié,
mais celui-ci n’avait jamais livré de céramique grecque et il était peu probable, vu le nombre
important d’observations archéologiques déjà réalisées, qu’on n’en découvre jamais162. Enfin,
on trouvait encore des habitats qu’on ne pouvait pas considérer à juste titre comme des
« résidences princières », mais qui livraient néanmoins des quantités inhabituelles
d’importations de mobilier de luxe méditerranéen (comme le site de Bourges, dans le Cher, ou
l’habitat de plaine de Bragny-sur-Saône, en Saône-et-Loire) : en étaient-ils quand même ? Il
fallait remettre de l’ordre dans tout cela, car plus personne n’y comprenait plus rien. Aussi,
l’organisation du colloque international sur « Vix et les éphémères principautés celtiques »,
tenu à Châtillon-sur-Seine en 1993 sous la présidence d’honneur de Wolfgang Kimmig163,
avait-elle eu pour objectif de rappeler les principes fondamentaux de la définition des
« résidences princières hallstattiennes » et, surtout, de rétablir un tri sélectif. Celui-ci
conduisait, en définitive, à éliminer tous les sites qui ne rentraient pas dans le schéma des
années 1960.
C’était là une démarche qui se justifiait pleinement dans la tradition antiquaire
continentale, dans la mesure où il s’agissait d’établir un corpus de sites et d’ensembles de
mobilier cohérent ; c’est-à-dire nettoyé de ses variations parasites. Du point de vue de la
nature des données archéologiques, c’était cependant une attitude insensée dans la mesure où
cette diversité qui obscurcissait en apparence la définition des types était en réalité une
propriété fondamentale de la structuration interne des données. C’est précisément parce que
les données étaient ordonnées à différentes échelles du temps et de l’espace qu’on observait
une diversité de sites d’importances diverses, qui avaient connu les uns et les autres des
histoires diverses. C’était par excellence le cas dans lequel entraient les « résidences
princières » du VIème siècle av. J.-C., auxquelles, comme dans « L’Histoire sans fin » de
Michael Ende164, il fallait maintenant manifestement leur trouver un nouveau nom pour que le
monde auquel elles appartenaient ne s’écroule pas en bloc. Paradoxalement, cette approche
d’inspiration historiciste – selon laquelle les « résidences princières hallstattiennes » étaient
avant tout le témoignage de contacts historiques établis entre les Grecs et les barbares
d’Europe continentale165 – aboutissait à une position anti-historique. Je m’explique : on voyait
bien, lorsqu’on faisait varier les échelles du temps, que des mouvements traversaient l’espace.
162
J’ai présenté un première synthèse des données sur l’occupation du secteur de Saxon-Sion au premier âge du
Fer au colloque sur les « résidences princières » hallstattiennes organisé en 1993 à Châtillon-sur-Seine et dont
les actes ont paru en 1997 ( Le pôle aristocratique des environs de Saxon-Sion (Meurthe et Moselle) à l'âge du
Fer: Faut-il revoir le concept de “ résidence princière ” ? Dans BRUN P. et CHAUME B. (dir.): Vix et les
éphémères principautés celtiques. Les VI°-V° siècles avant J.-C. en Europe centre-occidentale. Actes du
colloque de Châtillon-sur-Seine (1986). Paris, éditions Errance, p. 93-105).
163
BRUN et CHAUME, 1993.
164
ENDE, 1979.
165
C’est en particulier le sens du travail développé par Franz Fischer (FISCHER, 1973 ; id. 1993) ou Claude
Rolley (ROLLEY, 1989 ; id. 1993) à propos des importations méditerranéennes au nord des Alpes.
93
On voyait nettement, par exemple, que les « résidences princières » de la fin du VIème siècle
puisaient pour la plupart leur origine dans des pôles de concentration de sépultures masculines
privilégiées, qui remontaient en fait au début de l’âge du Fer, si ce n’est, dans certains cas, à
la fin de l’âge du Bronze166. Elles s’étaient formées à la faveur d’un processus de
concentration du pouvoir, dont on discernait bien les origines dans le courant du IXème siècle
av. J.-C., un processus qui n’avait pas revêtu les mêmes formes partout, même si on pouvait
argumenter qu’il procédait d’une évolution unique167. Les tombes à char, par exemple,
n’étaient pas apparues à l’ouest du Rhin en un seul bloc à la fin du VIème siècle168. Elles
avaient commencé à se communiquer très progressivement aux régions de l’ouest du Rhin
entre la fin du VIIème et le début du VIème siècle av. J.-C., depuis le centre dominant de
l’Allemagne du sud-ouest. Jusque là, les régions gagnées à ce nouveau mode de
représentation funéraire l’avaient ignorée, et d’ailleurs de grandes portions de l’espace
occidental de la culture hallstattienne continuaient à l’ignorer encore à cette période. Cela ne
signifiait pas que ces régions ignoraient les formes de pouvoir dominant attachées aux tombes
à char, mais plutôt que ces dernières étaient exprimées sous une forme différente. De la même
manière, la grande période d’expansion de la société « princière » de la fin du VIème siècle
correspondait tout autant à une phase d’apogée que d’effondrement du système funéraire des
tombes à char. A côté d’une minorité de sépultures de statut véritablement « princier » ou
« royal », souvent masculines - qui provenaient en général de rares pôles dont le
développement s’inscrivait dans la durée – on observait une majorité de tombes
« moyennes », ou tout cas mal différenciées du reste de la population funéraire dépourvue de
tombes à char, et pour l’essentiel féminines. Celles-ci provenaient d’une majorité de pôle
d’importance médiocre, ou surtout de développement récent. Ainsi, l’hétérogénéité apparente
du corpus des tombes à char de la fin du VIème siècle était-elle un production de l’histoire
interne du « système » des tombes à char du premier âge du Fer. Trier les « bonnes » des
« mauvaises » revenait à écraser toute appréhension historique du phénomène, en le
circonscrivant dans un temps certes homogène, mais vide. Or dès lors que quelque chose se
déplaçait dans l’espace au cours du temps – comme cela était évidemment le cas avec les
tombes à char – à chaque instant du temps, l’espace était nécessairement hétérogène : il y
avait les endroits où la nouveauté qui arrivait était en train de se développer, les endroits où
celle-ci n’était pas encore parvenue, les endroits où elle était déjà passée et les endroits, enfin,
où elle n’arriverait jamais. C’est cette hétérogénéité qui remplissait le temps archéologique,
c’est-à-dire le temps restitué par la conformation des sites et des objets archéologiques. Et
c’est cette hétérogénéité de l’histoire que l’approche traditionnellement historiciste de
l’archéologie continentale cherchait à étouffer.
166
Comme par exemple dans le secteur de Vaudrevanges (Wallerfangen), en Sarre (ECHT, 2003).
J’ai présenté une synthèse de ce processus de concentration du pouvoir dans l’évolution des tertres funéraires
du Nord-est de la France dans une communication au colloque de Caracassonne de 1997, dont les actes ont paru
en 2000 (Les dynamiques funéraires dans le domaine hallstattien occidental (IXe-IVe siècles av. J.C.) et l’impact
des contacts méditerranéens sur l’évolution des formes sociales du premier âge du Fer. Dans JANIN T. (dir.) :
Mailhac et le Premier Age du Fer en Europe occidentale. Hommages à Odette et Jean Taffanel. Actes du
Colloque international de Carcassonne (septembre 1997). Lattes, UMR 154 du CNRS Monographies
d’Archéologie méditerranéenne, 7, p. 157-173).
168
J’ai développé cette démonstration dans une communication au colloque de l’AFEAF de Troyes, en 1995,
dont les actes sont parus en 2000 : Les assemblages funéraires à char dans le domaine hallstattien occidental
(VIIe-Ve siècles av. n.è.) : tendances évolutives et dynamiques spatiales. Dans VILLES A. et BATAILLEMELKON A. (dir.) : Fastes des Celtes entre Champagne et Bourgogne aux VIIè-IIIè siècles avant notre ère.
Actes du XIXème Colloque de l'Association Française pour l'Etude de l'Age du Fer (Troyes, 1995). Reims,
Société archéologique champenoise, Mémoire de la Société archéologique champenoise, 15, p. 241-270.
167
94
Temps non-linéaire et temporalités de l’environnement
Il y avait évidemment quelque chose qui n’allait pas avec l’appréhension du temps dans
les matériaux archéologiques. C’était précisément l’approche continentale – celle qui semblait
la plus scrupuleusement historique, la plus rigoureusement chronologique – qui était en fait la
moins sensible au comportement des sites et des objets archéologiques dans le temps. Qui
plus est, il n’était pas besoin, pour le démontrer, d’aller chercher des modes de démonstration
très exotiques : il suffisait d’appliquer les propres outils classiques, mais simplement de ne
pas éliminer les données qui ne rentraient pas dans le cadre si elles étaient parfaitement
consistantes avec toutes les autres. J’avais retenu le précepte n° 1 de Burno.
En venant à Cambridge, j’avais voulu prendre du champ par rapport aux fractales et
autres modélisations non-linéaires pour me consacrer complètement à la « vraie archéologie »
des assemblages funéraires de l’âge du Fer, et voilà que j’y retombais. Le temps hétérogène,
le temps de la multiplicité des trajectoires singulières, le temps des hiérarchies développées à
toutes les échelles, c’était précisément ce en quoi consistaient les propriétés spécifiques du
temps non-linéaire, celui des structures dissipatives et autres systèmes chaotiques. C’était la
direction vers laquelle je ne voulais pas aller, car il me semblait que s’engager dans une
approche « non linéaire » des sociétés du passé, cela revenait à scier la branche sur laquelle,
nous autres archéologues, nous étions assis : si les trajectoires historiques se révélaient n’être
qu’une projection des capacités d’auto-organisation des systèmes du passé, alors il n’y avait
plus aucune espèce d’intérêt à consacrer des années sur le terrain à essayer de les restituer au
plus près. De la même manière, l’extraction minutieuse des données qui avaient enregistré
l’histoire des sociétés du passé perdait franchement tout intérêt si elle ne servait qu’à
démontrer qu’à tout instant du temps leur devenir était par nature imprédictible. Enfin, et
surtout, s’il fallait collecter dans la durée des masses considérables de données archéologiques
pour en conclure qu’elles ne faisaient que tourner périodiquement autour d’un attracteur
étrange tapi quelque part, cela me paraissait dénué du moindre intérêt. Bien sûr, je me
trompais : en archéologie, il faut n’accorder crédit à aucun préjugé sur le résultat possible
d’un quelconque travail, tant qu’on ne l’a pas réellement observé. « Tu la vois la cheminée
d’usine, là-bas, petit gars, à main gauche ? m’avait dit un jour le garde barrière de la
désormais mythique gare d’Einvaux, près de notre fouille de Clayeures. Eh ben, tu peux
creuser d’autant dans terre. Ce que tu trouveras, je sais pas ; mais tu trouveras, c’est sûr. Tant
que t’as pas vu, tu peux pas dire ». Je n’ai jamais creusé au pied de la cheminée de l’ancienne
tuilerie d’Einvaux, mais je sais que Dédé Bonnin avait raison : en archéologie, tant qu’on n’a
pas vu, on ne peut pas dire.
Je ne serais pas retourné tout seul à la « non-linéarité »; c’est l’archéologie de
l’environnement qui m’y a entraîné. Dans notre tradition intellectuelle continentale,
l’environnement ne compte pas, dans la mesure où c’est pour nous un domaine des disciplines
de l’environnement, comme l’archéo-botanique, la palynologie, la sédimentologie, ou autres.
Et fort heureusement, les spécialistes de ces disciplines annexes de l’environnement ne
s’enhardissent pas à venir piétiner nos délicates plate-bandes des sciences humaines.
L’environnement est un décor, une toile de fond en arrière-plan du sujet central, qui est
l’histoire des cultures ou des civilisations. Car l’environnement est passif, et donc fragile :
l’homme le transforme ; il l’exploite et peut, s’il exerce une pression trop forte sur lui, le
dégrader, parfois même de manière irréversible. C’est pourquoi il faut protéger
l’environnement, disent les écologistes ; c’est-à-dire le maintenir le plus possible « en l’état ».
Pour nous, l’environnement, n’ayant pas d’identité propre, ne créé rien, au sens historique : il
95
est foncièrement naturel. Soit on l’aménage et on créé un équilibre plus ou moins harmonieux
entre les hommes et la nature, soit on le dégrade et dans ce cas on rompt l’équilibre avec la
nature ; ce qui s’avère au bout du compte néfaste pour l’humanité. Ceci, naturellement, est
une fable pour les petits enfants : parce que l’environnement nous construit tout autant que
nous le construisons. Nous produisons, ensemble, ce monstre hybride qu’est une culture, ou
une civilisation, une chimère que nous ne contrôlons pas vraiment et qui échappe pareillement
au cadre de la nature « originelle », désormais « anthropisée ». Etudier l’histoire des
interactions réciproques de l’homme et de l’environnement, c’est observer l’évolution de cette
construction mixte et instable, qui n’est ni complètement naturelle ni complètement culturelle,
mais en réalité les deux à la fois.
Je me suis tout de suite senti en harmonie avec James McGlade. James, qui possédait
une sorte d’élégance naturelle à base de nonchalance, avait déjà vécu plusieurs vies, dont une
d’enseignant et d’artiste au Canada, où il avait créé notamment des installations à base de feu.
De l’art contemporain, il s’était intéressé aux mathématiques, en assistant sa femme, qui
travaillait alors sur des simulations non-linéaires d’évolution de stocks de pêche, une activité
particulièrement cruciale en regard des problèmes actuels d’épuisement des réserves
mondiales de poisson. C’est l’époque où il avait rencontré Sander van der Leeuw, auprès
duquel il avait entrepris un Ph.D d’archéologie sur la modélisation non-linéaire des rapports
des sociétés agricoles de l’âge du Bronze et de leur environnement naturel du Wessex169. Au
moment où j’arrivais à Cambridge, James venait de finir sa thèse. Sander l’avait embauché
dans un grand projet européen, mêlant des géomorphologues, des archéologues, des
anthropologues, et des infomaticiens et des mathématiciens, et baptisé Archaeomedes. Ce
programme de recherche pluri-disciplinaire visait à étudier l’impact des interactions hommeenvironnement à l’échelle du long terme, en particulier dans les phénomènes de dégradation
urbaine, industrielle et agricole des sols en Europe du Sud. James participait au projet du
basin de Vera, dans le sud-est de l’Espagne, une des régions actuellement les plus désertifiées
d’Europe. Son travail consistait à tenter d’établir, à partir des données sur l’occupation
archéologique depuis l’âge du Bronze et les transformations, parfois drastiques, du milieu
naturel, une modélisation non linéaire des interactions homme-environnement au cours des
trois derniers millénaires170.
J’étais très occupé avec mes tumulus, mais j’ai commencé à tendre l’oreille quand
James m’a expliqué que, pour y comprendre quelque chose dans les processus de
transformation du paysage au cours du temps, il fallait l’observer à différentes échelles
d’espace. On pouvait considérer, schématiquement, une échelle micro, une échelle méso et
une échelle macro (tiens donc !). A l’échelle micro – comme dans une parcelle de terrain, par
exemple – c’étaient surtout des phénomènes liés à l’évolution des sols qui prédominaient. Ils
se produisaient en général très vite, à l’échelle de quelques heures ou de quelques jours,
comme au moment des tempêtes en particulier. Si on élargissait à l’échelle méso des terroirs,
c’étaient plutôt des phénomènes liés à l’action de l’eau (comme les dynamiques d’érosion
fluviale, ou celles encore de la végétation) qui étaient déterminants. Ces processus ne
travaillaient pas à la même échelle temporelle, mais fonctionnaient comme des événements
annuels ou décennaux. Enfin, si on s’élevait à l’échelle macro des territoires, c’étaient cette
fois des processus de transformation du paysage qui s’imposaient, à l’échelle de cycles pluriséculaires ou pluri-millénaires. Encore une fois, il existait une connexion entre les échelles de
l’espace et du temps, une connexion qui était liée à la nature des processus en cause. Je
connaissais ça, et c’est d’ailleurs quelque chose de ce genre qu’avait pressenti l’historien
169
170
MCGLADE, 1990.
MCGLADE, 1995.
96
Fernand Braudel avec son concept de longue durée : plus on élargit l’échelle d’observation à
l’ensemble des paysages et plus effectivement ce sont des cycles longs qui se dégagent171. Là
où la modélisation non-linéaire permettait d’avancer, c’était dans la représentation de ce qui
se passait entre les échelles. Car si c’étaient des processus historiques d’ampleur différentes
qui étaient attachés à des échelles spatiales diverses – comme résultat dans la durée, en
quelque sorte – il n’en demeurait pas moins que le présent s’appliquait simultanément à toutes
les échelles. Comment les phénomènes de transformation du paysage en venaient-ils donc à se
constituer, de l’échelle locale à l’échelle globale ? Eh bien, disait James, ils se forment à
travers toutes les échelles par une sorte de processus d’accumulation, ou de percolation.
J’étais toujours en terrain connu ; mais ajoutait-il, si quelque chose se déclenche et prend
forme, c’est grâce à l’instabilité du système ; c’est parce qu’à toutes les échelles rien n’est
jamais figé. C’est l’indétermination du système qui permet que des formes (dans ce cas de
terroirs, de paysages, etc…) s’agrègent à toutes les échelles, en quelque sorte de proche en
proche : c’est parce que toutes les parties du système ont la possibilité de changer qu’elles
peuvent atteindre un état-limite, à partir duquel des processus en chaîne peuvent se déclencher
et produire des transformations irréversibles : les processus de changement structurels sont
provoqués par des transitions de phase. Et c’est parce qu’il faut bien que ces formes se
constituent à partir de quelque chose qu’elles prennent cette morphologie ou cette structure
spécifique de telle ou telle période ; c’est parce que les processus d’accumulation qui soustendent leur constitution les font fondamentalement dépendre de leur propre histoire.
Je commençais à comprendre la subtilité de la démarche de mon ami James. James ne
cherchait pas à produire des simulations de l’évolution des paysages et des sociétés au cours
du temps, en prenant en compte la série la plus complète des paramètres les plus précis. James
s’intéressait à l’histoire ; c’est-à-dire à la manière dont ces formes historiques qu’étaient les
paysages en venaient à se constituer, entre accumulation et rupture. La modélisation des
données permettait de faire apparaître les connexions à différentes échelles et de tester le type
de trajectoires qu’elles étaient susceptibles de produire dans le temps. Car c’était bien une
autre forme d’histoire qu’il fallait envisager à propos de celle des hommes pris dans leur
environnement : c’était une histoire pleine, en quelque sorte, de la diversité des formes du
passé et du présent et non pas cette histoire vide et froide de la tradition historiciste, qui
réduisait le passé à une succession de séquences homogènes. C’était surtout une histoire qui
n’était pas surimposée au passé, mais qu’on tirait au contraire du comportement de la matière
historique – les sites avec les paysages – dans le temps et dans l’espace. C’est l’articulation
même de l’histoire que ces dynamiques éco-humaines (ou human eco-dynamics, selon la
terminologie de James172) conduisaient à reconsidérer. Elles remettaient d’abord en cause la
restitution traditionnellement narrative de l’évolution des sociétés et des systèmes culturels
du passé. Ce n’était pas ainsi que les choses se passaient ; il n’y avait pas une trajectoire
unique qui se déployait à travers le passé et qui rassemblait toutes les autres. Elles
conduisaient d’autre part à réviser les notions conventionnelles d’évolution, ou de changement
structurel, dans la mesure où ces transformations se déployaient dans un temps et un espace
discontinus, ou plus exactement emboîté à différentes échelles. Enfin, les dynamiques écohumaines de James soulignaient qu’il fallait redéfinir les concepts élémentaires de causalité
historique : les effets massifs n’étaient pas nécessairement le résultat direct de « grandes
causes », dans la mesure où des événements microscopiques ou individuellement insignifiants
pouvaient générer, par accumulation, des transformations majeures. C’est l’appréhension
171
172
BRAUDEL, 1969 : 11-13.
MCGLADE, 1995 : 358-360.
97
même du temps historique qu’il fallait changer et que remettaient fondamentalement en cause
cette diversité de temps intrinsèques (intrinsic times) enregistrés dans la matière historique173.
Ca allait être difficile de ramener ça en France.
173
MCGLADE, 1999 : 158-160.
98
Chapitre V
Temps et mémoire
Charles Nègre : Scène de marché au Pont de l’Hôtel de Ville (Paris, 1851-1852).
99
Temps et mémoire
Un coup de grisou dans le temps des chronologies archéologiques
Les idées croissent à la marge, sur les friches des domaines connus et balisés, là où
chacun sait qu’il n’y a normalement rien à voir. On dit que Descartes eut la révélation des
coordonnées qui portent maintenant son nom en observant couché dans son lit – où il passait
tous les jours de nombreuses heures à laisser divaguer son esprit – le vol zigzaguant d’une
mouche : comment se représenter la trajectoire d’un point qui ne va nulle part en particulier,
sinon en repérant sa position à chaque instant par rapport à la hauteur, à la largeur et à la
longueur de l’espace (ici la chambre) dans lequel il se déplace ? J’ai commencé à pouvoir me
représenter la nature du problème du temps archéologique en observant quelque chose en
apparence aussi dénué d’intérêt que le vol d’une mouche : à l’occasion de mon travail à
Cambridge, je me suis demandé ce qui se passerait si on essayait de dater, avec les moyens
archéologiques qui sont les nôtres, une série d’objets dont on connaîtrait déjà parfaitement la
position dans le temps. Qu’est-ce que cela donnerait, non pas pour les objets eux-mêmes, bien
sûr, mais pour la méthode d’ordonnancement chronologique qu’on leur appliquerait ? Et
qu’apprendrait-on sur la manière dont le temps s’enregistre dans les transformations
typologiques des productions de la culture matérielle ?
J’avais à l’origine une idée assez simple en tête : je voulais comparer le comportement
de différentes méthodes de sériation utilisées en archéologie protohistorique en les testant sur
une série typologique quelconque, dont on connaîtrait bien la chronologie et qui représenterait
une durée chronologique comparable à celles rencontrées dans les cas archéologiques ; c’està-dire d’une amplitude d’un à deux siècles. J’avais sous la main une collection d’une centaine
de lampes de mineurs fabriquées sur une période allant de 1840 à 1975, qui pouvait faire
l’affaire174. Les lampes de mineurs étaient intéressantes du point de vue typo-chronologique,
dans la mesure où elles représentaient un type d’artefact unique, composé d’un nombre limité
d’éléments, soumis par ailleurs à une forte pression technique. Les lampes de mineurs sont en
effet un des types d’équipement essentiels de la Révolution industrielle : leur système de
combustion particulier, inventé au début du XIXème siècle par le grand chimiste anglais
Humphrey Davy, repose sur l’isolement de la flamme de la lampe du contact avec l’air
ambiant. Ce dispositif vise à éviter les risques d’explosions de gaz qui étaient très fréquentes
et souvent catastrophiques dans les mines du début de la Révolution industrielle. Puisque ces
lampes étaient un élément crucial de la sécurité des mines, leur fabrication a été soumise dès
l’origine à de fortes contraintes techniques, qui a restreint le nombre de leurs éléments
constitutifs : durant toute leur histoire, les lampes de mineurs sont restées composées des
174
Cette collection m’a été communiquée par Serge Lewuillon, que je remercie à nouveau ici de sa coopération.
Les premiers résultats de ce travail ont été présentés dans mon mémoire de Ph D d’archéologie de l’université de
Cambridge, “ The Shapes of Time. An Archaeology of the Early Iron Age funerary assemblages in the West
Hallstatt Province ”, Cambridge, Université de Cambridge, 1994, p. 81-86.
100
mêmes éléments, qui sont constitués essentiellement d’un réservoir, d’une mèche et d’une
lentille de réflexion de la lumière. Elles n’ont sont guère été transformées que par l’évolution
des types de carburant, qui a vu la combustion au pétrole succéder à l’alimentation à l’huile
aux alentours du début du XXème siècle.
J’ai commencé à appliquer à ces lampes de mineurs, dont la date de fabrication était
connue à l’année près, les méthodes d’ordonnancement chronologique les plus couramment
utilisées en archéologie protohistorique. J’ai choisi d’abord les sériations par matrice de
diagonalisation, qui sont fondées sur la prééminence donnée à la première apparition de
critères nouveaux dans les assemblages. C’est notamment ce type d’ordonnancement qu’a
systématiquement exploité Patrice Brun pour sa thèse sur la chronologie de la « Civilisation
des Champs d’Urnes » dans le Bassin parisien175 et celui qui a l’origine de l’essentiel des
découpages typo-chronologiques actuels des âges du Bronze et du Fer. Les résultats de
l’application de cette méthode se sont révélés particulièrement désastreux : l’ordonnancement
par critère de première apparition des attributs se montre très efficace à l’échelle microtypologique – lorsqu’il s’agit d’arranger les transformations d’une variante unique d’objet –
mais il est totalement inapte à l’échelle macro-typologique, lorsqu’il s’agit de restituer une
évolution chronologique globale à l’intérieur d’un corpus d’objets différents. Ainsi, lorsqu’on
rapporte l’ordonnancement typo-chronologique obtenu par les matrices de diagonalisation sur
le temps réel de la date de fabrication des objets, on obtient une trajectoire en zigzags qui n’a
aucune signification chronologique d’ensemble et qui ressemble à ce qu’on voit sur un écran
de télévision déréglée. Cet échec des sériations par diagonalisation à restituer le temps
typologique global est plutôt fâcheux, car c’est précisément la restitution de phases, ou de
séquences typo-chronologiques, qu’on cherche habituellement à obtenir avec ce type d’outil.
Mais ce fiasco sans appel explique aussi pourquoi les méthodes conventionnelles de datation
typo-chronologique butent nécessairement sur toutes les périodes de transition : comme la
prédominance accordée à la première apparition des attributs dans le corpus restitue
globalement un temps strictement unilinéaire, l’ordonnancement obtenu ne peut faire
apparaître que des suites de transformations graduelles, nécessairement locales ou plus
exactement micro-typologiques. Aussi, si la trajectoire générale des transformations
typologiques est perdue c’est essentiellement parce que ce type de sériation ne peut pas
reconnaître les effets de changements dans la diversité, quand des variantes différentes suivent
des évolutions sensiblement parallèles avec des attributs qui ne sont pas strictement
comparables. Il s’en suit que dès que le répertoire typologique de départ est modifié, comme
cela arrive justement précisément les périodes de mutation typo-chronologique, les matrices
de diagonalisation se révèlent incapables de prendre en compte ce changement.
L’autre méthode que j’ai testée avait donné à priori de très bons résultats lorsque nous
l’avions appliquée à la sériation des nécropoles de tumulus que nous avions décortiquées pour
« Pareto chez les Protos ». Contrairement à la sériation classique par diagonalisation qui
privilégie toutes les premières fois où apparaît un nouvel attribut dans les assemblages, cette
méthode repose sur une mise en moyenne du nombre des occurrences de chaque critère dans
la matrice. Confrontée à l’échantillon des lampes de mineurs datées à l’année près, la sériation
barycentrique a donné des résultats absolument opposés à ceux de la sériation par
diagonalisation. Elle est d’abord apparue totalement inapte à déceler les trajectoires microtypologiques que restituent si bien les ordonnancements par diagonalisation. Pourtant, en
mélangeant indistinctement, à l’échelle locale, toutes les variantes de types individuels, elle
est parvenue à redonner, à l’échelle globale, l’évolution macro-typologique correcte des
lampes de mineurs : elle a bien retrouvé cette succession en deux phases principales, marquée
175
BRUN, 1986.
101
par le passage des lampes à huile aux lampes à pétrole. Le test des lampes de mineurs montre
donc que la sériation barycentrique est un bon outil pour isoler des séquences typochronologiques relativement générales, de l’ordre ici d’une cinquantaine d’années. Là encore,
ce sont précisément ces types de séquences qui sont recherchées dans les typo-chronologies
des matériaux archéologiques protohistoriques.
Néanmoins, si on applique ces méthodes de sériation barycentrique aux assemblages
d’attributs stylistiques qui sont traditionnellement exploités pour construire les séquences
typo-chronologiques de l’âge du Fer, on obtient des résultats tout à fait bizarres, qui heurtent
notre compréhension conventionnelle du temps archéologique. Des types d’objets, ou des
assemblages d’objets, se trouvent systématiquement « déplacés » dans les matrices et
apparaissent projetés dans des séquences typo-chronologiques auxquels ils n’appartiennent
manifestement pas. Lorsqu’on série par exemple certains types de parures métalliques,
comme en particulier les fibules, les attributs des variantes produites à l’extrême fin du
premier âge du Fer, à la transition stylistique avec la période de La Tène ancienne, se trouvent
ainsi artificiellement projetés au milieu de ceux des fibules de La Tène moyenne, qui sont
pourtant éloignées des précédentes de près de trois siècles. L’ensemble des chercheurs
considère ces phénomènes de perturbation comme des aberrations ; soit ils éliminent ces
attributs ou ces objets gênants, soit encore ils se concentrent sur des sériations par
diagonalisation qui restituent un temps typologique unilinéaire plus conforme à ce qu’on
imagine être la périodisation typo-chronologique correcte de ces périodes. Et pourtant… ces
phénomènes de déplacements ne sont pas incohérents, dans la mesure où ils sont le produit
d’une logique statistique qui révèle quelque chose de particulier sur le temps typologique,
quelque chose que nous répugnons à considérer : il s’agit de l’action des cycles ou, en d’aures
termes, des effets de retour du temps sur lui-même.
La confrontation des méthodes de sériation appliquées au mobilier archéologique met
par ailleurs en évidence le rôle crucial que joue ici la variabilité des types et des attributs.
C’est parce qu’elle ne peut pas prendre en compte cette diversité typologique à tous les
moments du temps que la sériation par diagonalisation est incapable de s’élever de l’échelle
micro-typologique et qu’elle perd, sur la durée, le fil du temps. A l’inverse, c’est parce qu’elle
lisse cette variabilité typologique en la considérant sous forme de moyennes à l’échelle
globale que la sériation barycentrique parvient certes à retrouver la trajectoire chronologique
d’ensemble, mais en en payant le prix fort : elle perd toute prise sur le temps morphologique
local. En réalité, l’une et l’autre, ces méthodes échouent ensemble à restituer simultanément la
position correcte de chaque instant typologique dans le temps et la trajectoire typochronologique réelle à l’échelle globale. Le temps archéologique, ce temps restitué par
l’évolution des caractéristiques des constructions archéologiques, est dominé par un
« principe d’incertitude typo-chronologique », qui fait basculer tout le travail de restitution
des séquences typo-chronologiques du passé dans le domaine des probabilités. Nous ne
pouvons pas connaître à la fois la date réelle d’un objet archéologique à partir de ses
caractéristiques typologiques et sa place à l’intérieur de la dynamique d’évolution typologique
dont témoignent justement ses caractéristiques morphologiques. Il nous faut faire appel à
d’autres outils, qui soient adaptés à la nature d’un temps archéologique fondamentalement
flou et incertain.
Mais d’abord, comment appréhender cette variabilité qui ne se révèle que par défaut, en
faisant échouer nos tentatives de maîtriser le temps archéologique ? L’utilisation de méthodes
d’analyses exploitées en sciences naturelles, comme l’analyse par gradient de vecteur
(Gradient Vector Analysis), permet de soulever un petit coin du voile. C’est un type d’analyse
102
utilisé notamment en écologie, lorsqu’on cherche à faire apparaître en particulier les types de
relations spécifiques qui relient des espèces particulières à des milieux donnés, en les
comparant les unes aux autres. Je l’ai appliquée, encore une fois, aux lampes de mineurs176 :
J’ai donc pris deux échantillons de lampes que j’ai choisies les plus régulièrement disposées
dans le temps réel (à raison d’une à deux tous les dix ans, chacune datée à l’année près) et que
j’ai prises dans des intervalles de temps similaires (1850-1960). Puis j’ai comparé les résultats
des deux séries. Logiquement, j’aurais dû trouver deux trajectoires typo-chronologiques
extrêmement proches l’une de l’autre, puisque la seconde était calculée en fonction du chemin
typo-chronologique réel de la première. Et bien pas du tout ! Au contraire, le cheminement
typo-chronologique réel de la première série imprimait à celui de la seconde un mouvement
chaotique, dans lequel l’évolution des combinaisons d’attributs paraissait d’abord en avance
sur le « temps typologique » de la première, puis s’effondrait brutalement en arrière avant de
retrouver une voie plus ou moins proche de l’autre, pour s'écrouler à nouveau vers la fin de la
période. En clair, cela signifiait que chaque série, bien que constituée des mêmes types,
suivait une trajectoire typo-chronologique qui lui était propre, dans la mesure où elle était
composée d’individus différents, participant chacun d’une manière particulière à une même
évolution globale. C’est là une chose difficile à accepter pour nous autres archéologues
éduqués à penser le temps archéologique comme unilinéaire: en réalité, c’est la diversité des
attributs de chaque série ou échantillon d’individus pris en compte qui fabrique sa propre
histoire – ou sa propre trajectoire typo-chronologique – et non pas un mouvement d’évolution
typologique d’ensemble qu’on pourrait lire partout semblable dans n’importe quelle série
d’objets. Ici, la variabilité n’est pas un bruit, une perturbation qui brouillerait la lecture du
temps inscrit dans les vestiges : elle est la manifestation même du temps archéologique, son
étrange mélodie dépourvu d’harmonie. Quant au temps archéologique que restituent ces
trajectoires typo-chronologiques, il n’est en rien équivalent au temps réel, ou « vrai »; c’est
une création de la mémoire enregistrée dans les objets archéologiques. Il n’est qu’une
chronique du temps, que chaque type, chaque variante, raconte à sa manière, que chaque
ensemble d’individus recompose autrement.
Qu’est-ce que le temps « vrai » ?
J’ai comparé ensuite ces différentes trajectoires typo-chronologiques obtenus par le
calcul des gradients de vecteurs au temps réel, afin d’observer le rythme d’évolution
typologique global des séries choisies. C’est seulement en projetant dans le temps « vrai » - je
veux dire celui qui a vraiment eu lieu – les ordonnancements obtenus sur les deux séries de
lampes que leurs trajectoires sont apparues suivre des chemins proches, bien que très écartés
de la route directe dans laquelle le temps typologique équivaut strictement au temps
calendaire « vrai ». Cette route directe est celle qui correspond au présupposé sur lequel est
établie la reconstruction archéologique du temps des vestiges archéologiques; à savoir que
l’évolution des caractéristiques typologiques des objets est l’expression même du temps
historique qui conduit leurs transformations. Pour chacun d’entre nous, il est évident que
l’ancrage de ce temps historique est parfaitement équivalent à celui du temps réel ; il nous
semble aller de soi qu’il n’existe ici qu’un seul XXème siècle, que ce soit celui donné par le
176
Techniquement, il s’agit d’une méthode de sériation fondée sur le calcul du gradient de vecteur qui dérive de
la solution (c’est-à-dire pour nous l’arrangement des individus restitué dans le temps logique de l’évolution des
caractères typologiques) d’une matrice composée d’individus et de variables (ici nos lampes) dont les
combinaisons sont connues. On exploite ensuite ces résultats pour comparer cet ordonnancement obtenu sur cet
échantillon connu, à une autre solution, qu’on calcule selon les mêmes modalités, sur un autre échantillon dont
l’ordre, cette fois, n’est pas connu. Là encore, j’ai exploité la méthode en la faisant fonctionner sur des séries
dont je connaissais parfaitement à l’avance l’ordonnancement typologique dans le temps réel.
103
déroulement du temps du calendrier ou celui restitué par la morphologie des objets produits
au XXème siècle, peu importe. Or, non : ce sont là deux choses parfaitement différentes.
Projetées dans la dimension unilinéaire du temps « vrai », les trajectoires typo-chronologiques
des lampes de mineurs débutent dans un « ailleurs » qui est en avance d’une vingtaine à une
trentaine d’années sur le temps réel. Concrètement, les instruments des années 1850-1860
présentent des innovations typologiques qu’on s’attendrait normalement à ne voir apparaître
au moins que dans les années 1880, si le rythme de renouvellement des attributs typologiques
était régulier ; c’est-à-dire si le temps archéologique était unilinéaire. Après cette phase
d’innovation initiale associée à une grande variabilité des attributs, la fabrication des lampes
de mineurs tend ensuite à se normaliser au cours des années 1880-1890. Ce processus se
traduit par un appauvrissement de la matière du temps typologique : celui-ci indique
maintenant, pour des objets fabriqués dans les vingt dernières années du XIXème siècle, un
temps typologique « retardé », proche de celui des années 1860 ou 1870. On assiste à une
nouvelle poussée d’innovations typologiques dans les années 1900, qui est liée au
développement des instruments à combustion au pétrole. Ce renouvellement reste néanmoins
modeste ; après 1910, la trajectoire du temps typologique s’écarte définitivement de celle du
temps « vrai » pour se fixer dans le passé : jusqu’aux derniers exemplaires produits dans les
années 1960, ce sont globalement des types de modèles relativement proches de ceux du tout
début du XXème siècle qu’on continuera à fabriquer, notamment dans les pays de l’Est.
On comprend mieux maintenant pourquoi il n’est pas possible, fondamentalement, de
connaître simultanément la position d’un objet dans le temps « vrai » (appelons cela sa date)
et sa place dans le temps typologique, ou archéologique (appelons cela sa datation ) : parce
qu’il s’agit de deux choses tout à fait différentes, qui ne coïncident en aucune manière l’une
avec l’autre. Voilà qui ouvre un gouffre béant dans nos certitudes, ou plutôt nos a priori, sur
l’identité du temps archéologique. On peut aller un peu plus loin encore et travailler
maintenant non plus sur les combinaisons de critères comme on l’a fait jusqu’ici, mais sur les
attributs eux-mêmes en les projetant, une fois encore, sur le temps réel ou « vrai ». C’est ce
que nous avons fait, Bruno Wirtz et moi, pour la session organisée par Simon Holdaway et
LuAnnWandsnider au 68ème Congrès annuel de la Society for American Archaeology à
Milwaukee, sur le thème du temps en archéologie177. Projetés individuellement dans le temps
« vrai », la multiplicité des attributs s’organise en une série limitée de trajectoires, qui ne
dépendent pas strictement de la chronologie – c’est-à-dire de l’endroit du temps irréversible
dans lequel elles se développent – mais plutôt des formes qu’elles prennent : comme des
comètes, certaines prennent très vite un essor fulgurant, pour s’évanouir presque aussitôt.
D’autres s’installent plus lentement, mais s’éteignent aussi plus progressivement. D’autres
encore grandissent puis s’effacent comme si elles allaient disparaître puis reviennent à
nouveau se développer avant de se dissiper définitivement. C’est cette diversité de trajectoires
individuelles des attributs qui produit cette variabilité toujours renouvelée sur laquelle nos
outils pour restituer le temps archéologique n’ont pas prise.
C’est là, pour nous autres observateurs du passé, une question perturbante : tout se
passe comme si, à tout moment du temps « réel » ou irréversible, il existait, au sein d’une
même ensemble d’objets ou d’assemblages typologiques que constituent ici les lampes de
mineurs, une grande variabilité de caractères qui autoriserait en fait une vaste diversité de
trajectoires typologiques ultérieures ; c’est-à-dire de futurs, ou d’histoires, possibles. Ce serait
177
OLIVIER L. et WIRTZ B. – Memory of Matter, Times of the Past. Communication présentée dans la session
“ Time in Archaeology : Time Perspectivism 20 years later ” au 68ème Congrès annuel de la Society for American
Archaeology (Milwaukee, avril 2003).
104
à partir du moment où des tendances se dessineraient au sein de cette diversité que
commenceraient à prendre forme des évolutions que nous pourrions reconnaître : plus elles
s’accentueraient et plus – à la manière des effets de ravinement qui étendent de plus en plus
loin en amont leurs ramifications à mesure que leur débit augmente – elle créeraient des
cheminements à rebours dans l’articulation des attributs typologiques. Les évolutions
typologiques, qui s’assimilent à ce qu’il convient d’appeler des processus historiques,
produiraient un effet de sillage, ou plus exactement de drainage, dans le passé qui les précède.
Ce phénomène particulier est très exactement décrit dans un petit texte de Borges intitulé
« Les précurseurs de Kafka », écrit en 1951. Borgès imagine de rechercher, dans toute la
littérature du monde, depuis les textes de l’antiquité grecque ou ceux de l’ancienne Chine, les
passages qui annoncent l’écriture unique de Franz Kafka. Ces bribes de textes existent et
retracent avec lui une filiation littéraire dont on n’arrive pas à se convaincre qu’elle soit
complètement imaginaire, bien que nécessairement inventée de toutes pièces. Borgès conclut
ainsi cette entreprise :
« ... les textes disparates que je viens de rappeler ressemblent à Kafka, mais ils ne se
ressemblent pas entre eux. Ce dernier fait est le plus significatif. Dans chacun de ces
morceaux, se trouve, à quelque degré, la singularité de Kafka, mais si Kafka n’avait
pas écrit, personne ne pourrait s’en apercevoir. A vrai dire, elle n’existerait pas. (…)
Le fait est que chaque écrivain créé ses précurseurs. Son apport modifie notre
conception du passé aussi bien que du futur. »178
Tout ceci ne serait-il pas, justement, que de la fiction ? Malheureusement non ; on peut
s’en convaincre en confrontant, pour finir, la position des attributs dans le temps « réel » avec
celle que restituent les sériations dans le temps « fictif », ou reconstitué, du temps
archéologique. Nous savons déjà que ces deux temps sont en décalage l’un part rapport à
l’autre, mais nous voyons ici comment s’opère cette divergence. C’est parce que la logique du
temps typologique établit des liens à distance entre des attributs dispersés dans le temps
« réel », à la fois « en amont » et « en aval » de leur moment de plus grande densité
chronologique, qu’elle fabrique des séquences typo-chronologiques qui ne coïncident pas
avec le temps « vrai ». Aussi, les décalages les plus importants sont focalisés sur les périodes
d’origine et de fin, dans lesquelles ce processus de reconstruction imaginaire propre au temps
typologique « pompe » en quelque sorte les éléments isolés dans la variabilité des effets de
transition pour les rapprocher de leurs semblables, qui sont rassemblés à d’autres moments du
temps « réel ». Le mécanisme d’élaboration du temps typologique agit de même sur les effets
de cycle, en rapprochant, ainsi qu’on l’a déjà noté, des séquences stylistiques comparables,
bien que situées à des moments différents du temps « vrai ». C’est l’histoire elle-même qui est
une fiction, parce qu’elle crée un récit, un chemin qui n’existe pas dans le temps « réel », mais
ailleurs : dans ce temps autre, non chronologique, qui est celui de la transmission ou de la
filiation.
Le présent des durées
Cela, c’est ce que l’on voit lorsqu’on sait exactement quelle est la succession « vraie »,
dans le temps « réel », d’une série d’objets archéologiques à l’intérieur d’une séquence
d’évolution typo-chronologique quelconque. Peut-être, diront les sceptiques, mais cela ne
concerne éventuellement que cette série particulière de lampes de mineurs de la période
178
BORGES, 1986 : 133-134.
105
contemporaine et non le temps archéologique lui-même, qui reste fondé sur la succession de
séries d’époques différentes, qui demeurent identifiées par des matériaux archéologiques qui
leur sont spécifiques : la période romaine du Second siècle de notre ère, par exemple, est
fondamentalement constituée de matériaux culturellement identifiés comme romains et datés
par l’archéologie du IIème siècle ap. J.-C. Et bien, pas exactement. Pour s’en convaincre, il
suffit d’observer ce qui se passe lorsqu’on sait très précisément ce qui existe non plus
successivement mais simultanément dans le temps; c’est-à-dire lorsqu’on connaît la somme
des matériaux archéologiques qui sont strictement contemporains les uns des autres,
aujourd’hui, à l’instant même. En d’autres termes, en quoi consiste, du point de vue de la
matière archéologique, la synchronie du moment présent ?179
Evidemment, nous savons bien, puisque nous vivons dans le présent, quels éléments
matériels sont synchrones les uns des autres. Nous n’avons qu’à regarder autour de nous et
observer quels sont ceux qui sont réunis à l’instant présent et qui forment la matière
archéologique de notre temps ; c’est-à-dire aujourd’hui les premières années du XXIème siècle,
plus précisément l’année 2004. Or justement, nous butons immédiatement sur une première
difficulté : notre présent archéologique ne ressemble pas au passé archéologique tel que nous
nous le figurons habituellement. De quoi s’agit-il ? Notre environnement matériel du présent
est en réalité saturé de matériaux anciens, qui sont toujours en usage aujourd’hui mais qui, du
point de vue typologique, ont été créés dans le passé et qui donc n’appartiennent pas, sous
leur aspect typo-chronologique, au présent. Ainsi, il existe un décalage comique entre les
représentations imaginaires du futur et ce en quoi le futur consiste lui-même, lorsqu’il advient.
Les évocations futuristes de Paris au XXIème siècle, qui ont réalisées à la fin du XIXème ou au
début du XXème siècle, ne ressemblent aucunement à la réalité matérielle que présente la ville
aujourd’hui. Ce n’est pas tant que les inventions techniques imaginées à partir de la
technologie d’alors (comme les ballons autobus, les communications généralisées par
pneumatiques, etc.) n’aient pas été développées ; c’est surtout que ces utopies représentent
notre époque comme entièrement de l’ordre du futur ou, en d’autres termes, comme
complètement dépourvue de passé. Pourtant, Paris aujourd’hui conserve, dans sa
physionomie, l’empreinte extrêmement forte du XIXème siècle, dont de très nombreux
bâtiments ou équipements sont encore et toujours en usage à l’heure actuelle. A bien y
regarder, les créations matérielles datées de ces toutes dernières années restent d’ailleurs
discrètes – de nouvelles fenêtres ici ; une nouvelle couche de peinture là – ou bien sont très
localisées, dans certains quartiers. Cette disposition du présent matériel n’est d’ailleurs
nullement spécifique à notre époque. Lorsqu’on examine les dessins de paysage au réalisme
minutieux de Rembrand ou de Dürer, il est frappant de constater combien l’environnement
matériel du XVIème ou du XVIIème siècle que ces témoins oculaires ont représenté est chargé,
lui aussi, d’ancien. Comme chez nous le XIXème siècle, le moyen-âge est chez eux
omniprésent ; les toitures des bâtiments sont fatiguées et les ponts de bois croulent de vétusté.
Qu’est-ce que cela signifie ? Comme le souligne le philosophe Henri Bergson, notre
représentation conventionnelle de l’histoire ignore que le temps, en réalité, est double : il est
tout autant transformation, ou changement, que durée, ou accumulation180. On pourrait dire
179
J’ai développé ces premières réflexions sur le temps archéologique à partir de la matérialité du présent au
colloque annuel de l’European Association of Archaeologists, tenu à Göteborg en 1998. Elles ont donné matière
à deux articles en langue anglaise publiés en Suède : Duration, memory and the nature of archaeological record.
Dans GUSTAFSSON A. et KARLSSON H. (dir.) : Glyfer och arkeologiska rum. En vänbok till Jarl Nordbladh.
Göteborg, Gotarc Series A vol. 3, 1999, p. 529-535. Duration, Memory and the Nature of Archaeological
Record. Dans KARLSSON H. (dir.) : It’s about Time. The Concept of Time in Archaeology. Göteborg, Bricoleur
Press, 2001, p. 61-70. Varaktighet och minne. Res Publica, 53, 2001, p. 47-51.
180
BERGSON, 1997.
106
aussi, à la suite de Bergson, qu’à tout moment du temps, le temps pointe simultanément dans
deux directions. Le temps pointe d’une part vers le futur, par l’irruption continuelle du
nouveau qui change l’existant, mais il pointe également vers le passé, par l’accumulation
continue du « déjà là », qui augmente la masse de l’ancien. C’est là un phénomène
fondamentalement archéologique : pour ce qui concerne la matière, dont sont faits les objets
et les constructions archéologiques, les choses ne disparaissent pas lorsqu’elles ont cessé de
fonctionner ou de servir ; elles demeurent et, incorporées au présent qui vient après elles, elles
continuent à exister. Nous sommes bien placés, en tant qu’archéologues, pour savoir qu’elles
ne disparaissent jamais tout à fait ; même démembrées, même occultées de notre
environnement quotidien, elles demeurent enfouies dans le sol, d’où on peut les faire ressurgir
à tout moment. Notre perception traditionnellement historiciste du temps – selon laquelle
chaque époque possède en propre sa temporalité specifique, à nulle autre pareille – ignore
cette seconde moitié du temps, que constitue la durée.
Nous ignorons le temps comme durée car, comme le dit Bergson, notre représentation
du temps est de nature cinématographique181. Pour nous, le temps de l’histoire ne va que dans
une seule direction à la fois et chaque évolution dans le temps (comme chaque mouvement
dans l’image cinématographique) est fondamentalement décomposable en une suite de
moments se succédant un par un les uns aux autres (comme la succession des 24 prises par
seconde qui permet de reconstituer les mouvements du réel dans la projection
cinématographique). En d’autres termes, c’est parce que le temps (de l’histoire) peut être
décomposé en une suite d’instants précis (ou, dirions-nous, de séquences homogènes) que les
processus peuvent nous être rendus visibles ; plus exactement, c’est parce que la suite des
séquences est subordonnée à un ordre de stricte succession que les phénomènes qui se
déroulent dans le temps nous deviennent lisibles. Pour nous, le temps historique – le temps
qui court à travers l’évolution des sociétés du passé – est à la fois fondamentalement
unilinéaire et intrinsèquement additionnel. Or, ce temps-là n’est pas le temps des matériaux
archéologiques. Le temps archéologique – comme temps de la matière – est tout le contraire :
c’est le temps multi-linéaire des durées, le temps permanent de la mémoire.
T’as pas cent balles ?
Il faut maintenant nous tourner vers l’observation des matériaux du présent – de notre
présent – pour appréhender le comportement de ce temps archéologique qui nous échappe.
Nous savons certes que des matériaux anciens constituent l’environnement matériel de notre
présent, mais nous ignorons usuellement à quelle date, précisément, ceux-ci ont été créés. Il
n’y a guère que les objets millésimés, comme par exemple les pièces de monnaies, qui
conservent directement cette information. Dans le dernier trimestre de l’année 2001, j’ai donc
collecté, à partir du porte-monnaie des personnes de mon entourage, plusieurs centaines
d’exemplaires des derniers Francs alors en circulation182. La distribution des millésimes
obtenue fait apparaître que les exemplaires parfaitement synchrones que constituent les pièces
en usage à ce moment appartiennent en fait à des séries produites pendant une trentaine
d’années, entre le début des années 1960 et la fin des années 1990. En d’autres termes, il est
clair que la « pointe du présent » qui, du point de vue historique, s’entend comme une date
unique (décembre 2001), est définie, du point de vue des matériaux archéologiques comme un
181
BERGSON, 1996.
J’ai publié les résultats de ces observations dans un article paru en 2002 et intitulé « Temps de l’histoire et
temporalités des matériaux archéologiques : à propos de la nature chronologique des vestiges matériels. »
Antiquités nationales, 33 (2001), 2002, p. 189-201.
182
107
ensemble de datations (fournies ici par les millésimes). Ce n’est pas du tout la même chose, et
nous allons bientôt y revenir.
Cet échantillon de pièces de monnaie en usage dans « l’à présent » de la fin de l’année
2001 nous enseigne sur l’identité chronologique de cet instant du temps « réel » dans le temps
archéologique, tel qu’il est exprimé par les restes matériels. La première constatation est la
suivante : si on considère la datation archéologique de cet ensemble, tel qu’elle est donnée par
les millésimes des pièces, on remarque que, sur un total de plus de 300 individus, il n’existe
aucune pièce portant le millésime de l’année en cours (2001). Cela signifie que, du point de
vue du temps archéologique, le présent, tel que nous l’expérimentons comme moment
historique, n’est pas enregistré dans ce type de matériau archéologique que constituent ces
pièces de monnaie. Nous pourrions vivre des moments terriblement importants du point de
vue de l’histoire sans que la composition de cet assemblage, pour ce qui concerne
l’archéologie, en soit modifiée. Ainsi, les événéments de l’histoire et ceux de l’archéologie
sont déconnectés les uns des autres dans la mesure où l’instant présent ne s’enregistre pas
directement dans les matériaux archéologiques, qui, par rapport au temps « réel » que nous
éprouvons, « retardent ».
Si on considère maintenant la fréquence des dates inscrites sur les pièces de monnaies,
on observe que la plupart des exemplaires en circulation datent massivement de la fin des
années 1980 et du début des années 1990. Les pièces se raréfient nettement en deçà des
années 1970 (qui constituent le pic de fréquence le plus important de la série), tandis que les
exemplaires antérieurs aux années 1960 ont déjà complètement disparu de la circulation.
Comme on l’a déjà noté, la datation archéologique de tout moment du présent est donc
marquée par un décalage vers le passé du spectre des éléments datés par rapport à la date
historique réelle des événements. C’est précisément cet écart dont visent à tenir compte les
datations archéologiques établies par terminus ante quem, qui ne retiennent comme élément
datant que les objets datés des périodes les plus récentes. C’est effectivement une bonne
approximation (elle donnerait ici 2000, pour 2001), mais dont la pertinence chronologique
dépend fondamentalement de la probabilité d’incorporation des objets du présent dans les
dépositions archéologiques. Si on considère en effet la probablilité de survie archéologique de
l’échantillon de pièces en question, on remarque que ce sont les exemplaires des années 1980
et 1990 qui ont, statistiquement, les chances les plus grandes de se trouver incorporés à des
assemblages ou des formations stratigraphiques qui auront été constitués, en réalité, au début
des années 2000. Ainsi, les objets portants la date archéologique la plus proche de la date
historique réelle (ces pièces millésimées 2000, en circulation en 2001) ne constituent qu’à
peine 0,2% de l’échantillon total.
Le troisième enseignement que livre cet échantillon de pièces de monnaies porte sur
l’âge des éléments associés les uns aux autres. Il est frappant d’observer en effet que
l’ancienneté des pièces en usage à cet instant du présent constitué par la fin de l’année 2001
présente une distribution relativement symétrique dans le temps, qui s’apparente à une courbe
de type en cloche. Ainsi, un tiers des monnaies en circulation ont 20 ans d’âge, auxquelles il
faut ajouter un quart de la série composée d’exemplaires atteignant 30 ans d’âge. De part et
d’autre de ces classes d’âge dominantes, les fréquences déclinent rapidement : on ne
décompte par exemple qu’aux alentours de 10% d’éléments vieux d’une quarantaine d’années
ou, au contraire, ne dépassant pas 5 ans d’âge. Les exemplaires neufs (de moins d’un an) et
très vieux (de plus de 40 ans) sont, dans les deux cas, l’exception.
108
Le temps probabiliste des durées
Evidemment, nous ne disposons pas d’informations aussi précises lorsque nous
travaillons sur des assemblages ou des sites archéologiques. Néanmoins, nous avons de
bonnes raisons de penser qu’à ces différentes échelles d’observation, les phénomènes de
distribution chronologique des vestiges sont de même nature. Nous n’avons pas les dates
historiques exactes donc, mais nous pouvons avancer des datations archéologiques des restes
d’objets ou de constructions que nous observons. Ces datations sont exprimées par des
intervalles chronologiques, qui sont définis par la datation des périodes de production –
lorsqu’on peut les connaître – des objets ou des constructions qui sont associés dans les
assemblages ou les sites que nous étudions. En réalité, il s’agit plus de probabilités de datation
que de datations véritables, même si, empiriquement, nous avons de bonnes raisons de penser
que ces approximations ne sont pas très loin de la réalité. Il n’empêche : la fiabilité
chronologique de ces datations archéologiques est fondamentalement affaire de probabilités.
Elle sera d’autant plus élevée qu’elle pourra être établie sur un nombre important d’éléments
datants. De même, elle pourra être manipulée avec d’autant plus de certitude qu’on la fera
porter sur des durées chronologiques plus longues, ou moins localisées dans le temps. Nous
voici confronté au « paradoxe des vestiges », que nous avons rencontré concrètement à propos
du rapport date-datation des pièces de monnaies actuelles : bien qu’ayant été initialement
constitués en un point particulier du temps (ce mur, ou cette tombe, ont bien été mis en place
dans le sol à une date particulière du passé), les vestiges ne nous sont plus accessibles, du côté
de notre présent, que comme un intervalle de temps, ou plus exactement une probabilité de
durée. Il n’y a pas moyen d’en sortir ; on peut éventuellement renforcer la fiabilité
chronologique des datations archéologiques, mais on ne peut pas en faire des dates. Le temps
archéologique est fondamentalement de nature probabiliste. C’est ici que le lien avec
l’histoire est coupé. Il n’est plus possible de faire, à l’inverse, le chemin qui relie les
événements du passé aux vestiges qui en subsistent. Nous sommes dans un autre monde, qui
est celui de l’archéologie.
Certains éléments sont « datants », d’autres non ; nous savons reconnaître aujourd’hui
certaines caractéristiques des matériaux archéologiques comme pertinentes du point de vue
chronologique et nous en ignorons d’autres. Peut-être en est-il ainsi parce que nous savons pas
tout et qu’il nous reste encore beaucoup de choses à apprendre sur les vestiges eux –mêmes ?
Sans aucun doute, mais ce caractère indéfini du temps attaché aux vestiges est tout autant le
résultat de notre propre incompréhension que de la nature même des restes archéologiques.
C’est en quelque sorte un composé hybride, qui s’échappe à chaque fois que nous croyons
pouvoir le saisir. Ce qui nous échappe, c’est l’indécision fondamentale des vestiges
archéologiques dans le temps, qui est un effet de leur structure. Ainsi, lorsqu’on considère les
intervalles d’approximation chronologique (ou IAC) des datations archéologiques qu’il nous
est possible de produire sur un ensemble quelconque de vestiges, on constate que leur
distribution n’est en rien aléatoire. Elle figure une courbe symétrique, de type en cloche, qui
ressemble directement à celle produite précédemment par l’âge des pièces de monnaies. En
d’autres termes, on peut éventuellement agir sur la datation des vestiges (en modifiant leur
IAC), mais on ne peut pas modifier la distribution des datations. Ainsi, à Diarville, la
distribution des intervalles d’approximations chronologiques qu’il est possible d’établir pour
les quelques 166 constructions archéologiques « datées » à l’occasion de la fouille extensive
du site funéraire de l’âge du Fer s’organise-t-elle de part et d’autre d’un ensemble de plus de
50% des datations approchées selon une fourchette de 3 à 5 siècles. Les constructions bien
datées – comme en particulier les tombes – ne constituent que moins de 20% du total des
structures observées. Comme l’âge des monnaies actuelles, la représentation statistique des
109
vestiges datables avec une relative précision (de l’ordre du siècle) est équivalente à celle des
vestiges très mal datables (entre 5 et 10 siècles) et n’atteint qu’environ 10%. De même, les cas
les plus marginaux sont représentés à la fois par les structures datables à l’année près (comme
nos tranchées de fouille, dont nous connaissons la date de réalisation) et celles dont la
probabilité de datation, au contraire, s’étale sur plus d’un millénaire.
110
Chapitre VI
Une archéologie du présent
Gilles Peress : Fouille du charnier de la ferme de Pilica. Srebrenica (ex-Yougoslavie), 1996.
111
Une archéologie du présent
A un journaliste qui l’interrogeait sur les circonstances qui l’avaient amené à s’engager
dans la peinture, Marc Chagall répondit avec une pointe de malice : « Jusqu’à l’âge de 15-16
ans, je ne savais pas qu’on pouvait dessiner simplement avec un crayon. Je pensais qu’il
fallait avoir un diplôme. » J’ai cru moi aussi que pour faire décemment de l’archéologie, il
fallait en quelque sorte qu’on en obtienne le droit ; c’est-à-dire que son travail soit reconnu
alimenter légitimement les débats qui occupent la communauté professionnelle. Je l’ai cru
longtemps, jusqu’à ce que je découvre, voici seulement quelques années, qu’on pouvait faire
de l’archéologie plus profondément que d’habitude en observant simplement les choses autour
de soi. L’archéologie, comme champ d’étude, est un domaine qui commence tout de suite, ici
et maintenant. Il n’est pas nécessaire d’aller la chercher spécialement au bout du monde ou
enfouie très profond ; elle est là, à portée de main. Mais observer quoi, au juste ? Observer,
avec nos yeux d’archéologues, l’intrication des restes matériels qui constituent la masse
hétérogène de notre présent. On peut scruter les paysages : les paysages, urbains ou ruraux,
ont beaucoup de choses à nous apprendre sur la nature de l’objet notre discipline. On peut
examiner toutes les choses construites, ou fabriquées, celles qui servent, ou toutes celles qui
vivent : les maisons, les objets, les outils, et bien d’autres choses encore, ont beaucoup à nous
enseigner sur le fonctionnement du temps archéologique, celui qui s’enregistre dans la matière
et produit ce qu’il faut bien appeler de l’Histoire. On peut rechercher la succession des traces,
démêler les éléments qui varient de ceux qui restent stables, discerner ce qui change et ce qui
subsiste. Gérard Chouquer ne fait pas autre chose, depuis des années, avec l’espace des
paysages183, ou Anick Coudart, avec la disposition interne des maisons184. Cette archéologie
du passé directement tangible dans le présent, a pour nom l’archéologie du présent. Le
présent, pourtant, n’est ici qu’une ouverture, qui s’ouvre sur toute l’épaisseur des passés qui
ont précédé le présent et qui sont enregistré en lui. Cette archéologie du présent est en fait
toute l’archéologie : une autre archéologie, qui identifie notre objet comme la matière du
présent et notre position comme celle d’observateurs dans le présent.
Une archéologie du passé proche ?
C’est du présent donc, c’est-à-dire des vestiges matériels qui constituent la réalité de
notre présent, qu’il nous faut partir. J’ai d’abord été amené à m’intéresser aux restes du passé
immédiat à l’occasion d’un rapport qu’avait demandé la Sous-Direction de l’Archéologie du
Ministère de la Culture à Alain Schnapp sur la situation de l’archéologie du passé
contemporain dans l’archéologie française. Alain m’a proposé de participer à son enquête, qui
devait déboucher sur la rédaction de propositions à l’administration. Celle-ci cherchait
d’ailleurs plutôt à limiter le développement des interventions touchant les périodes récentes,
notamment en matière d’archéologie « préventive ». Comme bien d’autres, ce rapport a été
immédiatement enterré sitôt rendu, mais en ce qui me concerne cela n’a réellement aucune
183
184
CHOUQUER, 2000.
COUDART (1993) ; id. (1994).
112
importance : il m’a donné accès à une nouvelle compréhension des vestiges archéologiques,
qui ne m’était pas aussi directement abordable à partir des matériaux des périodes plus
anciennes185.
Nous nous sommes d’abord demandés si les restes matériels de l’histoire la plus récente
– ceux du XXème siècle, par exemple – possédaient ou non réellement le statut de vestiges
archéologiques. Dans la pratique, l’essentiel des archéologues ne s’embarrassent pas de telles
questions, puisque les vestiges « modernes » sont – en quelque sorte par définition – ceux qui
sont rejetés comme « récents » ; c’est-à-dire comme « non archéologiques ». Pour la plupart
d’entre nous, il va de soi que, puisque l’archéologie s’intéresse au passé, la discipline étudie
les choses « anciennes ». Les vraies difficultés commencent à partir du moment où il faut
tracer une frontière chronologique – comme on nous le suggérait fortement – entre ce qui est
du ressort de l’archéologie et ce qui ne l’est plus. C’est une question délicate car, en réalité,
on a vu, au cours de ces cinquante dernières années, le champ chronologique de la discipline
gagner de plus en plus largement en direction des périodes récentes : l’archéologie médiévale
a acquis ses lettres de noblesse dans les années 1970, puis l’archéologie moderne (au sens
historique du terme ; c’est-à-dire celle des XVIème-XVIIIème siècles) a accédé, après bien des
controverses, à une véritable légitimité dans les années 1990 à la suite des fouilles du Grand
Louvre, et voilà qu’on se posait maintenant la question de la pertinence d’une archéologie
contemporaine (celle des XIXème-XXème siècles). Comme souvent en pareil cas, les experts en
sont encore à s’interroger sur le bien-fondé de l’extension de leur discipline à ces nouveaux
domaines en apparence incongrus, que ces nouveaux champs existent déjà dans les faits,
qu’ils sont déjà exploités et qu’ils produisent déjà des données. L’enquête d’Armelle Bonis a
montré par exemple que des dizaines d’interventions concernant directement l’archéologie
des XIXème et XXème siècles étaient couramment pratiquées chaque année en France, depuis
les années 1990. En fait, dès lors qu’on pratique un enregistrement systématique des faits
archéologiques, les vestiges des périodes moderne et contemporaine apparaissent dans la
structure des sites archéologiques plus anciens, si bien qu’il est souvent impossible de les en
extraire comme de simples perturbations ou d’ordinaires bouleversements. Dans bien des cas,
les sites archéologiques constitués au cours de périodes conventionnellement considérées
comme « archéologiques » (comme la plupart des villes d’origine romaine, ou de nombreux
édifices cultuels du haut Moyen âge) continuent en réalité à se développer et à évoluer
jusqu’au cœur des périodes récentes, qu’on considère généralement comme objectivement
non archéologiques puisque celles-ci participent de notre présent, ou de notre passé proche.
En réalité, c’est l’inverse qui se produit: ce n’est pas que certains lieux actuels possèdent des
origines archéologiques qu’il serait intéressant d’étudier en elles-mêmes, mais c’est plutôt que
les transformations de ces sites au cours des périodes récentes ne peuvent pas être retranchées
de leur histoire à l’échelle de la longue durée. Le passé proche, et avec lui le présent, n’est pas
autre chose qu’une séquence archéologique venant naturellement s’ajouter à toutes celles qui
précèdent, dans la mesure où celle-ci produit des vestiges matériels et des « faits »
archéologiques. Nier l’identité archéologique du présent, ou du passé contemporain, n’est
qu’un point de vue esthétique ou historique, qu’on ne peut pas fonder sur la nature des
vestiges archéologiques eux-mêmes. Le présent est fondamentalement archéologique, au
même titre que toutes les autres périodes du passé ; ne serait ce que parce qu’il en est le
prolongement historique.
185
J’ai publié une version résumée de ma contribution au rapport dirigé par Alain Schnapp en 1997 :
L’archéologie du passé contemporain : enjeux et perspectives. Les Nouvelles de l’Archéologie, 70, p. 7-14. J’ai
présenté une synthèse de ces réflexions en Anglais dans un chapitre de l’ouvrage collectif édité en 2000 par
Victor Buchli et Gavin Lucas : The Archaeology of the contemporary Past. Dans BUCHLI V. et LUCAS G.
(dir.) – Archaeologies of the contemporary Past. Londres et New York, Routledge, p. 175-188.
113
Allant plus loin, cela signifie-t-il qu’il existe déjà des sites véritablement archéologiques
qu’on puisse considérer comme emblématiques de cette archéologie contemporaine à venir ?
Effectivement, une série de lieux, qui ont été le siège d’événements reconnus comme
particulièrement marquants dans l’histoire du XXème siècle, ont été préservés en l’état, afin
d’en constituer le souvenir matériel direct. Ce sont surtout les grands conflits mondiaux, et en
particulier celui de la Seconde Guerre Mondiale, qui ont focalisé l’attention : les installations
du camp d’extermination nazi d’Auschwitz, par exemple, ont été conservées pour préserver
un témoignage matériel essentiel de l’holocauste. De la même manière le dôme ruiné
d’Hiroshima a été inscrit, après bien des controverses, sur la liste du patrimoine mondial de
l’Unesco, pour sauvegarder un témoin de l’apocalypse nucléaire de 1945. En France, ce sont
les ruines du bourg incendié d’Oradour-sur-Glane, en Limousin, qui ont été conservées dès
l’immédiate après-guerre pour témoigner de l’horreur de la barbarie nazie. Ces sites ne sont
pas seulement des mémoriaux, ou des « lieux de mémoire » censés commémorer des
événements de l’histoire collective ; ce sont également des sites archéologiques au sens plein
du terme, dans la mesure où leur préservation vise à conserver, avec eux, une mémoire
matérielle du passé auxquels ils appartiennent.
Oradour ne veut pas mourir
C’est précisément là toute la difficulté : la conservation des sites témoins de l’histoire
récente fait apparaître que, du point de vue archéologique, ceux-ci n’ont pas de lieu fixe dans
le passé. Leur préservation n’est pas autre chose, fondamentalement, qu’un processus
d’invention, qui tend à fixer le passé qu’on cherche à commémorer à un endroit unique –
c’est-à-dire nécessairement fictif – du temps. Le cas d’Oradour-sur-Glane, dont l’historienne
américaine Sarah Farmer a étudié la constitution comme mémorial du massacre perpétré en
juin 1944 par un bataillon de la division SS “ Das Reich ”186, en donne une démonstration
particulièrement significative. Je me suis intéressé ici à l’aspect archéologique de la
préservation du site, d’autant que dans l’esprit de ses concepteurs de 1945, la référence à
Pompéi était explicite. Pour eux, il s’agissait de montrer comment, à Oradour, la vie s’était
brutalement arrêtée le 10 juin 1944, lorsque la presque totalité de la population du bourg avait
été exterminée par les nazis. Ici – comme à Auschwitz, comme à Hiroshima – il était essentiel
de montrer un lieu figé dans le temps, comme subitement fossilisé par le cataclysme
historique qui l’avait saisi : un Pompéi contemporain, en quelque sorte. De manière
révélatrice, personne n’avait envisagé sur le moment les effets de la propre inertie du site qui,
lui, n’était pas mort en 1944. On continuait toujours à passer, par la route, par Oradour ; des
paysans y possédaient toujours des granges où ils remisaient leurs tracteurs ou leurs machines
agricoles ; des familles y avaient toujours des jardins où elles cultivaient des légumes ou
élevaient des animaux… Bref, la vie matérielle des choses, ordinaire, triviale, continuait à
Oradour malgré le traumatisme insurmontable causé à la population. Aussi, l’une des
principales mesures qui devaient accompagner, en 1946, la reconnaissance des ruines du
bourg incendié comme monument historique national fut de cautériser définitivement le site,
en en empêchant complètement l’accès et la traversée. On enferma donc Oradour à l’intérieur
d’une enceinte et on mura les ouvertures des bâtiments encore en usage ; tandis qu’un nouvel
Oradour était construit ailleurs. Pour conserver Oradour comme mémorial historique, il fallait
tuer Oradour comme lieu d’occupation humaine ; c’est-à-dire le terminer comme site
archéologique. Mais avec quelles conséquences ?
186
FARMER, 1994.
114
Les responsables de l’administration des Monuments historiques, auxquels avait été
confié le projet, n’avaient pas anticipé l’importance grandissante qu’allaient devoir prendre
les travaux de conservation du site, dès lors qu’on aurait achevé Oradour. A l’origine, on
n’avait prévu que des petits travaux d’entretien assurés par des employés communaux, comme
l’élimination des mauvaises herbes, ou des petites réparations de maçonnerie ; mais dès 1946
c’est un véritable programme de consolidation, chaque année de plus en plus lourd, qu’il faut
bien lancer : il faut reprendre les murs exposés aux intempéries qui s’effondrent, il faut
remplacer les linteaux en bois des ouvertures, qui pourrissent, par des pièces en béton, il faut
enlever les parties de maçonnerie en terre qui se désagrègent… De la même manière, dès lors
qu’ont été supprimés les jardins qui contribuaient malgré tout à l’entretien du site, il n’y a
guère d’autre solution que de créer de grands espaces engazonnés, de manière à empêcher la
croissance incontrôlée des broussailles et des arbustes. Au fil du temps, Oradour prend chaque
année davantage la physionomie surréaliste d’un parc de ruines contemporaines fabriquées,
dans lesquelles la part des restaurations tend progressivement à se substituer à celle des
éléments originaux. Et c’est paradoxalement cette apparence d’irréalité qui rapproche
maintenant la physionomie d’Oradour de celle de Pompéi.
La conservation de la voiture du Docteur Desourteaux est sans doute l’exemple le plus
frappant de cette impossibilité de fixer le passé des constructions archéologiques. A l’origine,
cette automobile devait rappeler les circonstances dans lesquelles le Docteur Desourteaux,
arrivé à Oradour et emmené immédiatement par les SS pour être tué, avait du abandonner sa
voiture sur place, où elle était restée depuis. Que la voiture actuellement exposée dans les
ruines d’Oradour ne soit pas celle du Docteur Desourteaux mais celle d’un membre de sa
famille, peu importe, au fond. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est que cette voiture ressemble de
moins à moins à ce qu’on s’attend à voir d’une véritable voiture : depuis 1944, toute la
peinture a disparu, laissant à nu le métal oxydé qu’il a fallu stabiliser et protéger d’un vernis
anti-corrosion. Les petits éléments, comme les essuie-glaces, les rétroviseurs ou les parechocs, ont disparu depuis longtemps. Les vitres, ainsi que toute la garniture des sièges,
n’existent plus non plus. Les pneus se sont littéralement désagrégés ; la carcasse de la voiture
repose maintenant au sol directement sur le châssis, un peu de guingois, tandis que la base des
portières est tombée sur la chaussée. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est plus une voiture
des années 1940 : c’est un témoin méconnaissable, ou plus exactement un vestige
archéologique de voiture des années 1940, tel qu’il peut se présenter à nous dans les années
2000.
La difficile préservation des sites contemporains nous enseigne quelque chose dont nous
nous rendons mal compte avec les sites archéologiques “ classiques ”, qui appartiennent à des
périodes objectivement révolues à nos yeux: quoique nous fassions, le passé, comme création
matérielle, continue à exister et à se transformer dans le présent. C’est parce que nous croyons
à un temps historique unilinéaire et séquentiel – dans lequel chaque temporalité chasse celle
qui la précède – que nous sommes persuadés qu’il faut garder Oradour ou Auschwitz en
l’état. Mais nous ne voyons pas que ce temps historique n’est pas le temps archéologique des
vestiges eux-mêmes et que nous ne faisons guère autre chose, en voulant préserver ces restes
du passé “ dans leur passé ”, que les bourrer d’adjonctions qui leur sont étrangères. Nous leur
inventons un passé qui n’a jamais existé – et pour cause – mais qui, par sa masse
envahissante, finit par se substituer à ce passé originel qui s’efface et qui disparaît
irrémédiablement. Quoique nous fassions, ces vestiges du passé vont s’altérer et vieillir : c’est
leur manière à eux de demeurer avec nous, d’exister dans notre présent. L’écroulement, la
disparition des lieux en tant que tels sont une composante directe de l’identité matérielle des
sites et des vestiges ; ils en sont la mémoire active dans le présent. Le temps archéologique ne
115
s’arrête pas à partir du moment où les sites sont abandonnés : il continue à travailler la matière
des vestiges, qui sont désormais absorbés dans un autre environnement, dans lequel ils
maintiennent imperceptiblement la mémoire d’autres temps.
« Difficile à reconnaître, dit Simon Srebnik dans Shoah, le film de Claude Lanzmann,
où on le voit avancer vers une grande prairie ouverte au milieu des arbres, mais c’était
ici. Ici on brûlait les gens. Beaucoup de gens ont été brûlés ici » On n’entend que le
bruit de ses pas dans l’herbe et le chant des oiseaux dans la forêt toute proche. « Ya, das
ist das Platz » : « Oui, c’est l’endroit. Personne n’en repartait jamais. (…) C’était
toujours aussi tranquille ici. Toujours. Quand on brûlait chaque jour 2000 personnes,
des Juifs, c’était également tranquille. Personne ne criait. Chacun faisait son travail.
C’était silencieux. Paisible. Comme maintenant. »187
Le retour des disparus
Oradour-sur-Glane est l’exemple d’un lieu que l’on tente de préserver, immédiatement
après l’événement qui lui donne un sens nouveau, comme un véritable site archéologique du
XXème siècle, et plus particulièrement de la Seconde Guerre Mondiale. Quotidiennement, on
découvre également des vestiges archéologiques contemporains – qui passent généralement
inaperçus : ce sont des détritus – mais depuis une dizaine d’années, on fouille désormais des
sites du XXème siècle, en les approchant comme des sites archéologiques en tant que tels. Les
premières expériences ont commencé en 1990 avec la fouille de la tombe collective contenant
le corps de l’écrivain Alain Fournier, tué en 1914 à Saint-Remy-la-Calonne (Meuse). Au
cours des années 1990, de véritables programmes de recherches de terrain sur les sites
militaires de la Grande Guerre se sont mis en place, avec en particulier les recherches menées
par Alain Jacques et Yves Desfossés dans le Nord de la France, autour d’Arras et d’Amiens.
En 1997, j’avais réuni avec Victor Buchli ces différentes expériences françaises en matière
d’archéologie du XXème siècle pour les comparer aux travaux d’inventaire et de conservation
entrepris notamment en Grande-Bretagne, à l’occasion d’une session organisée lors du 5ème
congrès annuel de l’Association des Archéologues Européens (European Association of
Archaeologists ; EAA) tenu à Bournemouth188. Je voudrais seulement évoquer ici l’expérience
de la fouille du bombardier britannique de Fléville en ce qu’elle apporte de nouveau quant au
statut de l’archéologie du présent par rapport à l’histoire.
En 1997, des travaux routiers réalisés sur le territoire de la commune de Fléville-devantNancy (Meurthe-et-Moselle) occasionnèrent la découverte de débris métalliques appartenant à
des restes d’avion. La fouille de contrôle, réalisée par mon ami Jean-Pierre Legendre du
Service régional de l’Archéologie de Lorraine, devait permettre d’identifier ces vestiges
comme ceux d’un bombardier Lancaster, le RA502 Z-Zebra, porté disparu dans la nuit du 1er
au 2 février 1945, de retour d’une mission de bombardement sur Ludwigshafen, dans la Ruhr.
Dans un entonnoir de plus de quatre mètres de profondeur, on découvrit les moteurs et une
partie du fuselage de l’avion, qui contenait encore plusieurs mitrailleuses Browning calibre
303 anglais, mais surtout des éléments d’équipement de l’équipage : deux parachutes, des
restes de botte de vol, un lambeau de combinaison de vol contenant, dans une poche parvenue
intacte, une trousse médicale d’urgence comprenant des ampoules de morphine auto187
LANZMANN, 2001 : 24-25.
A la suite de la session de Bournemouth, les travaux menés en France sur l’archéologie du XXème siècle ont
été présentés dans un dossier que j’ai dirigé en 2000 dans la revue Archéologia : L’archéologie confrontée aux
vestiges des deux dernières guerres. Archéologia, n° 367 (mai 2000), p. 22-45.
188
116
injectables ainsi qu’une carte de l’Est de la France, de la Belgique et de l’Allemagne de
l’ouest imprimée sur soie… La fouille devait permettre d’établir que deux des membres
d’équipage avaient manifestement péri avec l’avion, faute d’avoir pu utiliser leurs parachutes.
Les recherches d’archives, qui ont permis d’identifier l’avion ont également donné la
possibilité de retrouver trois survivants des sept membres de l’équipage du bombardier
anglais : William Anderson (bombardier), Victor Cassapi (mécanicien de bord) et Allan
Jarmel (mitrailleur arrière). Victor – Vic dans la RAF – avait tenu à participer à la session de
Bournemouth sur l’archéologie du passé contemporain. Dans son intervention, il a notamment
déclaré :
« En ce qui me concerne, la découverte des vestiges de notre avion et la résolution des
circonstances de la mort de mes camarades disparus m’ont profondément affecté.
Cinquante trois ans durant, j’ai beaucoup pensé et réfléchi à la mort de mes camarades.
J’ai toujours ressenti le besoin de disposer d’une sorte de point focal qui me permettrait
d’honorer leur mémoire. C’est maintenant chose faite et je suis convaincu qu’ils
peuvent enfin reposer en paix. (…) Nora, la sœur de Norman Tinsley, et Gladis, celle
d’Andy James, ont reconnu toutes les deux qu’elles se sentaient infiniment mieux
depuis qu’elles connaissaient le destin qui a été celui de leurs frères et la façon dont les
Français de Lorraine ont rendu hommage à leur mémoire. C’est ce que je ressens aussi,
même si, pendant de nombreuses années, j’ai totalement évité de penser à ma vie et aux
événements de ces années de guerre. »
Le témoignage de Vic est, à mon sens, le plus bel hommage qu’on puisse rendre au
travail des archéologues : pour lui, qui a été le témoin direct des événements dont procèdent
les vestiges découverts à Fléville, l’important ne réside pas dans les interprétations que les
archéologues peuvent élaborer à partir des débris matériels sur lesquels ils ont travaillé. Pour
Vic, comme pour Nora et Gladis qui sont plus éloignées de ces événements, ce qui est
fondamental dans l’activité des archéologues c’est leur travail de remise au jour du passé, un
passé qu’on croyait disparu alors qu’il était simplement enfoui. Leur témoignage reconnaît
une place extraordinaire aux archéologues, loin de leur statut traditionnel d’experts du passé :
pour eux, les archéologues sont ceux qui ramènent parmi nous le passé disparu, qui le font
resurgir dans le présent et qui, ce faisant, changent l’histoire en faisant advenir le passé.
Comme le souligne Vic, les archéologues provoquent la fin d’un processus de deuil resté
inachevé dans l’incertitude du sort des disparus, en rapportant le témoignage matériel de leur
mort, mais, au delà, ils créent quelque chose de plus profond : il donnent au passé une place –
Vic dit « une sorte de point focal » - dans le présent. Parce qu’il a désormais à nouveau sa
place matérielle dans le présent, le passé, suspendu jusqu’alors, peut enfin avoir eu lieu et
apaiser le présent.
Il faut prendre au sérieux les critiques adressées à cette nouvelle archéologie du « passé
récent » qui, pour ses détracteurs, est inutile car elle n’apporte rien de neuf qui ne soit déjà
connu par une surabondance de textes, de plans, de photographies ou de films. Cela est tout à
fait vrai ; ce n’est pas sur ce terrain de la documentation de la culture matérielle que
l’archéologie contemporaine trouve sa véritable dimension. Car il nous faut aller jusqu’au
bout de l’argument : reconnaître la légitimité d’une archéologie du présent ou du « passé
proche », c’est mettre en cause l’approche traditionnellement historiciste des matériaux
archéologiques ; plus encore, avancer que cette « autre archéologie » ne serait pas, sur le fond,
fondamentalement différente de celle des autres périodes plus anciennes de l’histoire de
117
l’humanité, c’est dénoncer la perspective historiciste comme irrecevable dans le domaine de
l’archéologie. Pourquoi donc? parce que, selon cette appréhension conventionnelle de la
discipline, les matériaux du passé extraits par l’archéologie prennent leur sens dans une suite
chronologique séquentielle et unilinéaire. Il est donc essentiel, dans cette perspective, de
connaître précisément quels types d’artefacts identifient chacun des moments de cette suite de
séquences et sur quels types d’assemblages typologiques prend appui ce déroulement
uniforme du temps, qui serait propre au temps archéologique. C’est là un des présupposés
fondamentaux de l’archéologie traditionnelle d’inspiration historiciste, selon lequel, puisque
les différentes séquences typo-chronologiques procèdent les unes des autres tout au long
d’une suite unique, l’unilinéarité supposée du temps archéologique fonctionnerait comme un
lien causal entre elles. Selon cette approche conventionnelle, la reconstitution de ce temps
séquentiel, continu et unidirectionnel, en viendrait ainsi à se confondre avec une forme
d’explication historique, puisqu’elle rendrait apparente cette articulation causale des
séquences les unes vers les autres : la typo-chronologie des matériaux archéologiques n’a pas
d’autre but que celui-là. Malheureusement, ainsi que nous l’avons vu au chapitre précédent, le
temps archéologique ne fonctionne pas ainsi. Plus encore, l’archéologie du passé
contemporain, dans la mesure où elle traite de périodes proches, met en échec cette supposée
unidirectionnalité spontanée du temps historique, puisqu’elle fait « resurgir » la mémoire du
passé dans le présent et qu’elle « réactive » un processus de mémorisation jusqu’alors
dormant.
L’archéologie réactive le passé ou plutôt elle fait, selon l’expression de Benjamin, des
événements du passé « des faits historiques à titre posthume » 189. Elle n’exhume pas, à
proprement parler, les éléments d’une histoire qui aurait eu lieu avant elle et en dehors d’elle,
mais au contraire elle contribue directement à construire cette histoire, en en faisant un enjeu
du présent. C’est bien là où est le scandale, pour les tenants de l’orthodoxie historiciste : cette
autre archéologie fait sauter le verrouillage du temps en reconnaissant à certains événements
du passé un statut particulier, capable d’éclairer la situation du présent. Comme le souligne
Benjamin, ce processus de reconnaissance ignore l’articulation causale, fonctionnant de
proche en proche, qui constituerait, dans la perspective historiciste, l’armature du temps
historique. Il l’ignore, car des événements du passé peuvent être réactivés dans le présent
après des années, voire, dit Benjamin, « des millénaires » de latence. Nous savons que cela est
parfaitement véridique : en Grèce, les travaux dirigés par Geoff Bailey dans la région de
l’Epire mettent notamment en évidence que des processus d’érosion sévère, causés
actuellement par une surcharge de l’élevage des ovicapridés imposé à un milieu fragilisé
réactivent en fait des phénomènes de dégradation des sols engagés au Paléolithique190. Ce
faisant, la reconstruction de l’histoire qu’alimente cette activité de reconnaissance du passé ne
plus prétendre au statut de reconstitution qu’on lui reconnaissait jusqu’alors, mais à celui de
transcription ; de la même manière, ce n’est plus tant le statut de « cause originelle » attaché
aux événements du passé qui importe désormais que celui de repère qui leur est reconnu après
coup et qui, lui seul, donne son sens à cette histoire relationnelle.
Il faut le dire maintenant : ce processus qui fait exploser le temps conventionnel de
l’histoire, c’est celui de la mémoire. Dans cette archéologie fonctionnant comme une
mémoire, là où le temps ne joue plus son rôle ordinaire, ce qui est désormais au centre n’est
plus l’engrènement du temps, période après période, mais c’est bien la totalité du présent, à
l’aune duquel l’histoire toute entière se trouve inlassablement réévaluée : c’est, selon les mots
de Benjamin, le présent comme « temps du présent » (“ Jetzzeit ”) qui constitue désormais, en
189
190
Appendice, thèse A ; BENJAMIN, 2000a: 442-443.
BAILEY,2003.
118
lieu et place du temps séquentiel et unilinéaire de la vision historiciste, la source même de
l’histoire, son origine toujours recommencée, intarissablement « à présent ». « L’histoire,
écrit Benjamin dans sa Thèse XIV « sur le concept d’histoire », est l’objet d’une construction
dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide (de l’historicisme), mais le temps saturé d’à
présent.191 » Comme le révèle l’archéologie, dans ce présent turbulent sont enchâssés des
fragments de temporalité issus du passé, qui, lorsqu’ils sont reconnus comme tels, permettent
à l’histoire d’advenir. Vic Cassapi, au fond, ne dit pas autre chose ; ces « éclats » en question,
lorsqu’ils permettent soudain d’unir le présent vécu avec le passé à nouveau révélé sont
porteurs d’un temps qu’il n’est pas exagéré de qualifier de « messianique » : ils font
véritablement arriver soudain quelque chose de miraculeux qui transforme l’histoire.
De l’archéologie du paysage à l’archéologie de la mémoire
Observer l’intrication des restes matériels qui constituent la masse hétérogène de notre
présent, voilà ce que fait Gérard Chouquer lorsqu’il analyse la structure des constructions
archéologiques que sont les paysages. Voici un paysage : voyez une ville, grise et blanche, qui
s’étend du bassin à présent pétrifié d’une rivière vers le sommet des collines environnantes,
jusqu’à l’horizon ; ailleurs une campagne dénudée, sans plus un arbre ou une haie, comme
une immense couverture de champs verts et jaunes jetée sur le relief de la terre… Quelle est
l’histoire de ces paysages et comment y accéder? Nous ne sommes plus ici dans cet espace
imaginaire d’une temporalité spécifique du passé ; nous ne sommes pas en train de mettre au
jour, dans un coin minuscule de cette étendue qui occupe tout l’espace, les vestiges enfouis
d’une période disparue dont nous pourrions dire : “ ceci est le passé ; le passé était ainsi ”.
Non, nous sommes ici, au présent, et nous regardons ce paysage étalé devant nos yeux et qui
contient le passé, tous les moments mêlés du passé. Nous observons une forme, maintenant ;
nous scrutons une surface parcourue de lignes et de motifs, dans laquelle nous reconnaissons
des dessins, où nous distinguons des effets de structures à l’intérieur desquels les formes
locales s’articulent, dans leur infinie diversité, pour former, de proche en proche, des trames
globales. Nous observons un paysage comme on regarde un tableau, parce qu’il n’y a rien
d’autre à voir ici que de la pure forme, que des structures morphologiques. Tout le reste –
cette apparente évidence du passé à être un état, ou plus exactement une succession d’états
distincts dans le temps – s’est dissout, comme s’il n’avait jamais existé. L’harmonieuse
étrangeté de l’espace imprègne tout ce qui nous est donné à voir et nous commençons à nous
poser des questions nouvelles : qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui se maintient dans ce
paysage quand on passe de l’échelle du proche, ou du local, à celle du lointain, ou du global ?
Comment cet espace apparemment homogène, en tout cas manifestement structuré, peut-il se
nourrir de l’hétérogène, de l’accidentel, de ce qui lui est étranger ?
Ici, dès qu’on interroge l’espace, on questionne simultanément le temps. Pourquoi
cela; le temps et l’espace ne sont-ils donc pas séparés ? Le passé n’est-il pas ce qui a eu lieu et
qui n’est plus ; ce qui enfoui et qui attend d’être exhumé ? Ici, le temps est amalgamé à
l’espace parce que, justement, le passé n’est pas conservé sous le présent comme un souvenir
mais dans la matière de celui-ci comme un signe, un élément du motif et de la trame de
l’espace. Voyez cette ville auréolée d’une couronne de zones industrielles et de lotissements,
ces paysages vides fabriqués par l’agriculture industrielle : les constructions des temps
anciens – les routes, les bâtiments, le réseau des champs – y ont disparu depuis longtemps de
la surface du sol. Il n’en reste absolument rien de visible, à peine des débris infimes enfouis
191
BENJAMIN, 2000a : 439.
119
dans la terre, et pourtant… Et pourtant ces créations du passé continuent à exister, dans une
sorte d’inconscient de l’espace, sous la forme de limites, d’orientations, de contours ou de
masses. Elles continuent à contraindre la structure physique et l’organisation de l’espace, au
présent. Ce n’est d’ailleurs pas un moment particulier du passé qui prédomine sur tous les
autres, bien que certaines périodes (comme celle de l’occupation romaine, en particulier) aient
laissé une empreinte particulièrement forte sur le paysage : non, ce qui agit ici, c’est
l’accumulation de toutes ces temporalités du passé qui, ensemble et non pas les unes après les
autres, structurent la configuration du présent. Ici, force est de constater que l’accumulation
des créations du passé ne fonctionne pas seulement comme un simple processus mécanique de
surimposition mais comme une dynamique complexe à l’intérieur de laquelle l’impact des
événements du passé peut continuer à jouer à distance dans le temps. C’est parce que les
événements archéologiques sont inscrits dans la matière que leur effet dépasse, dans le temps,
le moment où ils ont été créés ; en réalité leur conséquence est destinée à durer aussi
longtemps que durera cette inscription des événements archéologiques dans la matière.
Voici maintenant que le temps est bouleversé, à nouveau, parce qu’encore une fois
nous le considérons à partir du présent et non plus depuis ce point de vue imaginaire d’où
nous serions retirés de son mouvement et où nous le regarderions passer devant nous, avec
toute la procession de ses séquences attachées à la suite les unes des autres, comme un cortège
de carnaval de l’Histoire. Rechercher le passé, fondamentalement, n’est pas autre chose
qu’analyser la matérialité du présent. De la même manière, étudier le passé n’a de sens que
dans la mesure où l’on aborde tous les moments du passé dans la durée et non pas un seul
d’entre eux en particulier. L’objet de l’archéologie – de cette autre archéologie – c’est cette
mémoire des lieux et des choses, une mémoire spécifique qui se noue dans un temps qui n’est
pas le temps séquentiel et unilinéaire de l’histoire conventionnelle. L’archéologie n’est pas la
petite soubrette de l’Histoire que l’on croit; elle appartient à un autre monde, plus fort et plus
profond. Il faut trouver d’autres mots pour commencer à identifier ces relations dans le temps
que tissent entre elles les créations du passé. Au delà des concepts conventionnels de
synchronie (ce qui existe, semblable ou différent, au même moment) et de diachronie (ce qui
se maintient dans le temps), il est nécessaire, souligne Gérard Chouquer, d’inclure les notions
plus complexes d’uchronie et d’hystéréchronie : l’uchronie désigne cette faculté
d’indétermination que possède chaque moment du temps vis-à-vis de son futur ; c’est-à-dire
des formes ultérieures auxquelles les formes du moment présent donneront lieu. Quant à
l’hystéréchronie, elle décrit le temps de latence que l’on observe très fréquemment dans
l ‘histoire des sites ou des occupations humaines entre un événement particulier ayant lieu à
un moment quelconque du temps et l’effet qu’il provoque par la suite, parfois très longtemps
après. Dans son approche de l’archéologie des paysage, Gérard Chouquer insiste sur la notion
d’hystérésis morphologique, empruntée à l’écologie, et qui décrit le temps de latence qui se
manifeste “ lorsqu’un phénomène étant éteint, ses effets continuent à se faire sentir longtemps
après, et même à se développer en raison d’un effet d’inertie ”192. A cette liste des phénomènes
de temporalité à l’œuvre dans la mémoire archéologique, il faut sans doute ajouter la notion
de prochrononie chère à Blaise Cendrars, que celui-ci a tenté de mettre en œuvre dans les
mémoires romancées qu’il a publiées sous le titre de “ L’homme foudroyé ” : la prochronie,
chez Cendrars, c’est cette capacité qu’ont parfois certains événements à communiquer entre
eux à travers la distance du temps ; plus précisément, c’est cette disposition qu’ont certaines
expériences de l’existence humaine à réactiver brutalement des événements particuliers du
passé, qui prennent dès lors une dimension véritablement prophétique, telle la main arrachée
de Cendrars sur le front de la Guerre de 1914-1918, dont le souvenir des circonstances, en
192
CHOUQUER, 2000 : 150.
120
1940, déclenche la renaissance à l’écriture de l’écrivain193. C’est en tout cas quelque chose
d’assez peu éloigné de ces phénomènes que traduisent les processus archéologiques de type
“ polycycliques ” qui font se succéder à intervalles irréguliers des cycles à l’intérieur se
succèdent des séquences de création, puis de scellement et enfin de réactivation des créations
archéologiques.
Ce sont là des pistes intéressantes, mais qui ne sont néanmoins pas suffisantes à elles
seules pour nous conduire quelque part. Nous savons maintenant que les processus de relation
temporelle à l’œuvre dans les créations archéologiques ne sont pas “ ordinaires ”, dans la
mesure où ils s’organisent dans le cadre d’une certaine forme de mémoire, qui n’est pas la
mémoire historique à proprement parler mais bien la mémoire interne, en quelque sorte
intrinsèque, du matériau archéologique. C’est le fonctionnement de cette mémoire des
créations archéologiques qu’il nous faut aborder et dont nous devons saisir les mécanismes si
nous voulons nous donner les moyens de comprendre ce jeu de la temporalité à travers le
temps. Il est inutile de chercher à nous retourner vers les domaines connus et réconfortants de
l’archéologie traditionnelle : nous sommes allés trop loin et il n’y a plus, désormais, de
chemin de retour. Nous sommes ailleurs, sur un autre terrain qui, pour nous, n’a encore ni
nom ni cartographie mais dont nous savons qu’il est celui de la mémoire archéologique. Cette
mémoire de l’archéologie présente d’étranges résonances avec la mémoire de la psychanalyse,
non parce qu’elles seraient toutes deux d’origine psychique (l’une collective, l’autre
individuelle), mais bien d’avantage parce qu’elles s’enracinent l’une et l’autre dans un
matériau soumis au temps et à l’irréversibilité. Selon l’approche initiée par Freud, souligne le
psychanalyste André Green, “ la mémoire est un système multiple de traces se réinscrivant
périodiquement, se “ retraduisant ” à la faveur de circonstances nouvelles194 ” Traces, vestiges
du passé organisés en systèmes, réactivations périodiques, réinscription des faits
archéologiques dans la matière se traduisant par des effets de palimpsestes, réaménagement
des constructions archéologiques issues du passé leur permettant d’accéder à d’autres
traductions au présent, changements contextuels provoquant la réorganisation des systèmes de
vestiges antérieurs… Nous sommes paradoxalement ici en terrain connu : celui du
comportement des vestiges du passé, qui s’assimile à celui de la mémoire psychique ; c’est-àdire au fonctionnement de l’inconscient. Qu’est-ce que cela veut dire? Cela signifie non pas
que la mémoire archéologique et la mémoire psychique sont identiques, mais que leur
élaboration fonctionne de manière proche. Dans les deux cas, la mémorisation – ou, si l’on
préfère, le rappel de l’identité du passé – ne s’effectue pas à partir d’un supposé stock de
“ souvenirs ” (c’est-à-dire de témoins des temps anciens), mais elle se réalise au contraire bien
au présent, en “ réinscrivant ” les constructions héritées du passé dans une nouvelle
“ traduction ”. Pour prendre un exemple immédiat, c’est la dans la pratique au jour le jour
d’aménager, de reconstruire et d’étendre qu’est maintenue l’identité urbaine d’une ville et non
par la pétrification de son centre ancien, à supposer que l’on parviendrait à le maintenir “ en
l’état ”. De ce “ souvenir ” vrai, on ferait un musée ou une ruine, en tout cas rien qui
ressemblerait à une ville au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Aussi, c’est
fondamentalement dans une “ retraduction ” au présent, par l’adaptation continue des lieux
aux contraintes de fonctionnement du moment actuel, qu’est perpétuée leur identité héritée du
passé ; c’est-à-dire leur mémoire. Je conserve à ma maison édifiée au XVIIIème siècle son
identité d’espace domestique en continuant à habiter dedans ; c’est-à-dire en la transformant
pour l’adapter à mes besoins. Ce faisant, je la rends certainement méconnaissable par rapport
à son état originel, mais là n’est pas ce qui importe : ce qui importe, c’est qu’elle continue à
fonctionner comme une maison. Ainsi, les adjonctions étrangères dont je l’augmente en
193
194
CENDRARS, 1945.
GREEN, 2000 : 209.
121
viennent à faire partie intégrante de l’histoire du lieu et c’est cette histoire particulière, faite
de remaniements, de réutilisations, de créations, qui intéresse au premier chef l’archéologie.
Green le dit d’ailleurs lui-même avec netteté : “ la psychanalyse n’est que relativement peu
concernée par la remémoration : son objet véritable est la temporalité195 ”. Comme la
psychanalyse, l’archéologie ne s’intéresse que de manière relativement secondaire aux
moments du passé qu’on peut exhumer du présent ; en revanche, ces deux disciplines sont
fondamentalement engagées dans l’étude des transformations de l’identité des choses ou des
êtres sous l’effet de leur propre histoire. La question qui les lie l’une à l’autre est bien celle de
savoir, au fond, qu’est-ce qui se joue dans le temps ou, en d’autres termes, de quoi le temps
est-il le révélateur.
L’inconscient du temps
Comment aller plus loin, à présent ? Poser la question d’une mémoire interne des
systèmes archéologiques (qui concernerait les ensembles d’objets, les sites ou les complexes
de sites) présuppose l’existence d’une identité, qui serait l’identité en propre de ces systèmes,
une identité qui se perpétuerait dans le temps. Il faut le dire une fois encore: cette identité
n’est pas celle que leur auraient attribuée les historiens, les ethnologues ou les archéologues,
ni même les gens du passé qui ont produit ou mis en œuvre ces créations matérielles dont
nous trouvons aujourd’hui les vestiges. L’identité dont je veux parler est celle qui se construit
par et pour les systèmes archéologiques sous l’effet de leur propre histoire, ou de leur
trajectoire dans le temps. Ce n’est là cependant qu’une question relativement secondaire ; le
problème essentiel, pour ce qui nous concerne en tant qu’archéologues, étant la détermination
des processus en fonction desquels s’élabore cette mémoire. Sur ce point, qu’en dit la
psychanalyse ? Lorsque quelque chose est mémorisé, souligne André Green dans son travail
sur le temps et la mémoire, en réalité “ les nouveaux enregistrements des systèmes antérieurs
de traces sont effectués non (…) pour introduire du changement, mais pour contourner ce
dernier.196 ” C’est là un point essentiel, encore une fois partagé avec la mémoire
archéologique : le processus de pérennisation des manifestations archéologiques repose sur
une relation de complémentarité établie entre l’ensemble des constructions en place et les
éléments nouveaux qui viennent s’y adjoindre. Comme on l’a souligné, c’est ce processus
d’augmentation des créations archéologiques qui en construit la mémoire et qui en prolonge
l’identité. Pour être intégrées, ces innovations doivent néanmoins trouver une place, entre
novation et tradition, dans le milieu qui les accepte. On a vu ce processus à l’œuvre dans les
trajectoires typologiques. Si ces nouveautés sont trop inhabituelles, elles risquent d’être
rejetées ; c’est-à-dire de ne pas trouver par la suite de reproduction ou de descendance
archéologique. A l’inverse, si ces innovations ne sont pas assez novatrices – si elles procèdent
par exemple plus ou moins d’une simple reproduction des créations du passé – celles-ci sont
simplement absorbées par le contexte archéologique sans qu’elles aient été identifiées en tant
que telles. Dans tous les cas, l’intégration de la nouveauté est vitale pour le système
archéologique en place, dans la mesure où l’absence d’évolution ou de transformation conduit
inéluctablement à son effondrement sous la pression impérieuse du présent, qui apporte
incessamment quelque chose d’autre. Le système des créations archéologiques en place doit
donc absorber l’innovation. Dans ce contexte, la nouveauté est d’autant mieux accueillie et en
même temps le changement d’autant mieux souligné qu’en fait l’innovation est adoptée dans
la mesure où elle répond aux normes du système existant : c’est ainsi que le système en place
se préserve, selon les termes de Green, de la “ menace de disparition que représente le
195
196
GREEN, 2000 : 171.
GREEN, 2000 : 210.
122
nouveau ” (…) “ car ce système est dépositaire non seulement du passé, mais de
l’organisation préformatrice du présent 197”.
Le phénomène de mémorisation à l’œuvre dans la croissance des constructions
archéologiques témoignerait donc, au delà d’un processus d’adaptation, bien plus
fondamentalement d’un processus d’organisation. Nous voyons bien que quelque chose se
répète inlassablement dans l’évolution des constructions archéologiques, quelque chose qui
reproduit les formes antérieures et qui vise à maintenir un type particulier d’organisation, ou
de fonctionnement des lieux ou des objets. C’est toujours un espace domestique qui est
reconduit à chacune des étapes de la rénovation ou des transformations d’une maison ; de la
même manière, c’est toujours un cimetière qui est reproduit à chaque nouvel enterrement.
C’est bien ce processus d’organisation réaffirmé dans la répétition des formes qui produit ces
structures particulières des matériaux archéologiques que sont les palimpsestes. Ici, la
répétition, comme réaffirmation à chaque fois sous une forme particulière de l’organisation
des constructions archéologiques, joue comme une réponse au changement. Si la maison ou le
quartier sont remodelés, c’est parce que de nouveaux besoins, de nouvelles contraintes
imposent qu’on adapte la disposition des lieux à l’action de ce changement.
Or, si l’identité des complexes archéologiques se maintient donc dans le changement,
leur disposition se transforme : en ce sens, ces réarrangements dans des contextes physiques à
chaque fois différents témoignent, au fond, d’une variété d’identités fonctionnelles dont se
charge le système archéologique au cours de ses transformations successives, en même temps
que ces modifications sont le signe d’une diversité de transformations potentielles différentes
qu’aurait pu connaître le système en question. Nous voyons bien qu’à chaque instant du temps
typologique quelque chose d’autre aurait pu non pas apparaître mais s’installer et se
pérenniser, pour marquer finalement de son empreinte la trajectoire du système
archéologique. Comme le dit Sigmund Freud dans une fameuse lettre à son ami médecin
Wilhelm Fliess :
« Comme tu le sais, je travaille sur l’hypothèse que nos mécanismes psychiques se sont
formés par un processus de stratification : le matériel présent sous la forme de traces
mnésiques est soumis de temps à autre à un réarrangement selon les circonstances
nouvelles – à une re-transcription. Ainsi, ce qui est essentiellement nouveau dans ma
théorie est la thèse que la mémoire n’est pas présente une mais plusieurs fois et qu’elle
est déposée en différentes espèces de signes 198 »
Comme le dit très bien Freud, les « processus de stratification » (dont il emprunte
manifestement le concept à l’archéologie de son temps) ne fonctionnent pas précisément
comme un phénomène de surimposition d’états les uns à la suite des autres, mais surtout
comme un phénomène de reprise, de “ re-transcription ”, de la suite des états antérieurs qui
précède le nouvel épisode de création de manifestations archéologiques. Le creusement d’un
nouveau réseau de fossés à l’emplacement d’un système ancien de fossés d’enclos ou de
délimitation n’est pas seulement la superposition d’un nouvel ensemble de structures
archéologiques à d’autres plus anciennes : ce renouvellement signifie également la
réactivation, parfois à la suite d’une longue période d’abandon, ou de latence, de l’ancien
système de structuration de l’espace, qui accède par là à une nouvelle existence. L’étude des
palimpsestes archéologiques est donc d’une importance cruciale pour comprendre les
197
198
GREEN, 2000 : 210.
FREUD, 1996: 153-154 ; lettre 52 à Wilhelm Fliess datée du 6 décembre 1896.
123
transformations de la mémoire archéologique. Car, comme le souligne Freud, cette
“ déposition ” des enregistrements mnésiques que constituent les états successifs d’un
palimpseste en différentes espèces de signes (nous dirions dans notre langage archéologique
en différents catégories de vestiges) atteste que la mémoire “ n’est pas présente une mais
plusieurs fois ” ; c’est-à-dire qu’elle est retranscrite à chaque fois de manière sensiblement
différente. Ce n’est pas exactement le même site qui est réaménagé à chaque étape de ses états
successifs, mais des ensembles de constructions qui ne sont ni dans la même temporalité ni
dans le même environnement, bien qu’elles partagent, dans leur diversité, une certaine identité
commune, à chaque fois réactivée ou réaffirmée. Les palimpsestes révèlent que les processus
de répétition sont au cœur de la constitution et du maintien des constructions archéologiques :
là où nous reconnaissons des paquets de vestiges similaires – comme les centaines de tombes
d’un cimetière – il faut voir en réalité la répétition, à chaque enterrement, d’un schéma
funéraire qui prend sa dimension non pas exactement par rapport aux autres tombes
“ synchrones ” de la nécropole – c’est là une pure vision d’archéologue – mais par rapport à
l’ensemble des autres morts, connus ou oubliés, qui y sont déjà. En retour, c’est bien par
l’intermédiaire de chaque augmentation de la population funéraire du cimetière, que l’identité
du groupe funéraire est à la fois maintenue et modifiée. Fondamentalement, c’est par la
répétition que s’immisce l’innovation et le changement, car c’est elle qui permet d’inscrire le
nouveau dans le déjà vu ; c’est-à-dire dans ce “ passé au présent ” qui identifie les choses
autour de nous.
L’éphémère
Pourquoi l’existence des systèmes archéologiques, qu’il s’agisse d’objets ou des sites,
est-elle maintenue par la répétition ? Pourquoi est-il donc nécessaire que la continuation de
l’identité des créations archéologiques dans le temps passe par la reproduction d’événements
– ou de faits archéologiques – individuels ? J’ai déjà tenté de donner une réponse à cette
question en montrant que les phénomènes de répétition sont un élément fondamental des
processus de mémorisation, ou d’enregistrement séquentiel du passé : pour qu’il y ait
mémoire, il faut qu’il y ait réitération ; c’est-à-dire stratification. Cette réponse n’est
cependant pas suffisante à elle seule. Si elle permet de mieux comprendre comment se
construisent les palimpsestes archéologiques – par répétition et retranscription – elle ne
permet pas de saisir pourquoi il en va nécessairement ainsi et pas autrement. C’est dans la
condition des matériaux archéologiques qu’il nous faut chercher la clé de ces mécanismes
particuliers de la mémoire archéologique. La répétition est une composante directe du
caractère éphémère des créations humaines, qu’elles soient ou non organiques. Ici, rien n’est
destiné à durer, ni même, comme on vient de le voir, à se maintenir identique à lui-même.
L’apparente immobilité des restes archéologiques dissimule mal l’instabilité fondamentale de
tout ce qui existe ; plus encore, c’est la multiplicité même des restes archéologiques qui est le
signe direct de cette instabilité dont procèdent les processus de répétition archéologiques.
Face au changement permanent qui altère tout, il faut réaffirmer et réadapter sans cesse les
fonctions et l’identité des créations archéologiques ; face à la pression du présent, qui est
mouvement continu, la répétition est la condition même de l’existence : les lieux occupés –
habitats, nécropoles, installations artisanales, etc. – vivent de la répétition des actions et des
transformations individuelles, qui les font fonctionner. Pour eux, la mort c’est l’abandon,
l’interruption définitive de ce travail de reproduction qui les use et qui finalement les
déstructure. Comme le note avec une très grande justesse Binford dans son article de 1981 sur
le “ syndrome de Pompéi ” : “ plus grande est l’apparente désorganisation (des vestiges), et
124
plus intense est l’utilisation de l’espace dans le passé ”199.
Voilà pourquoi toute structure archéologique, des artefacts individuels aux complexes
de sites, consiste fondamentalement en un palimpseste, dans la mesure où elle accumule de la
mémoire. C’est la nécessité de répétition qui dévoile le lien paradoxal entretenu entre la
mémorisation et la précarité, l’inconstance des êtres ou des choses créées. C’est parce que les
objets sont éphémères qu’il faut sans cesse les (re)produire et c’est par cette reproduction,
cette répétition, que se créent les conditions de la génération de cette mémoire interne des
créations archéologiques. De la même manière, c’est parce que les individus qui composent
les communautés humaines n’ont qu’une durée de vie très limitée dans le temps que la
réplication de leurs tombes permet d’en enregistrer une mémoire et une histoire. C’est parce
que la matière s’use et se désagrège qu’il faut continuellement la rénover et la changer et c’est
dans ce remplacement que s’enregistre son histoire. Enfin, c’est parce que le présent apporte
continuellement la dislocation et la disparition de ce qui est, que chaque geste, chaque chaîne
opératoire pour utiliser le jargon archéologique, est un nouveau geste, une nouvelle procédure
et c’est dans cet inachèvement que se trouve précisément la promesse d’histoire.
L’archéologie nous enseigne cette leçon paradoxale sur nous-mêmes et l’histoire :
c’est parce que nous oublions que nous pouvons nous souvenir et c’est parce que nous
crevons comme des mouches que nous pouvons nous perpétuer dans la durée. Encore faut-il
savoir que, dans cette situation, le souvenir n’est pas la réminiscence de ce qui a existé mais
sa ré-invention et que la perpétuation n’est pas la conservation du passé mais sa
transformation. La fascination qu’exercent les images de l’archéologie tient très précisément à
ce paradoxe : l’archéologie exhume les témoins éphémères du passé, qui ont disparu en
enregistrant l’histoire ; ceux-ci sont devenus la matière de l’histoire des temps anciens parce
qu’ils n’étaient que temporaires. Il n’est guère qu’un seul autre médium qui expose le même
phénomène, c’est la photographie. Comme l’écrit Roland Barthes dans « La chambre
claire » :
« Le noème de la Photographie est simple, banal ; aucune profondeur : “ Ca a été. ” Je
connais nos critiques : quoi ! tout un livre (même bref) pour découvrir cela que je sais
dès le premier coup d’œil ? – oui, mais telle évidence peut être sœur de la folie. La
Photographie est une évidence poussée, chargée, comme si elle caricaturait, non la
figure de ce qu’elle représente (c’est tout le contraire), mais son existence même.
L’image, dit la phénoménologie est un néant d’objet. Or, dans la Photographie, ce que
je pose n’est pas seulement l’absence de l’objet ; c’est aussi d’un même mouvement, à
égalité, que cet objet a bien existé et qu’il a été là où je le vois. C’est ici qu’est la
folie ; car jusqu’à ce jour, aucune représentation ne pouvait m’assurer du passé de la
chose, sinon par des relais ; mais avec la Photographie, ma certitude est immédiate :
personne ne peut me détromper200 »
On peut voir l’image archéologique de notre foudroyante fugacité dans les
photographies de Gilles Peress, prises en 1997 à l’occasion de la fouille des charniers de
Srebrenica et Vukovar réalisée pour le compte du Tribunal pénal international (TPI) pour
l’ex-Yougoslavie201. Comme le souligne Barthes, ces images sont porteuses de folie, car ces
199
BINFORD, 1981 : 197 (ma traduction).
BARTHES, 1980 : 176-177.
201
STROVER et PERESS, 1998. J’ai publié ces premières observations dans la revue European Journal of
Archaeology : Photographie, archéologie et mémoire. A propos de l’exposition “ Bosnia : avant/après guerre ”
200
125
photographies de corps entassés dans des fosses communes sont l’image exacte de notre
réalité archéologique : on y voit des visages incertains surgir de terre, l’émail des dents
perçant la matière blanchâtre de la figure, devenue à la fois savonneuse et grumeleuse, et d’où
les détails des yeux, du nez et des lèvres ont été gommés, absorbés par le travail de digestion
du sol. On y découvre une surabondance de tissus, de loques formant des drapés écrasés sur la
carcasse indistincte des corps. On y remarque de curieux objets, préservés parfaitement
intacts : une basket blanche et sa chaussette étriquée au bout des ossements d’une jambe, des
semelles en plastique de chaussures bon marché étendues côte à côte, une montre en métal,
très ordinaire, qui marque toujours trois heures moins le quart. Cette accumulation de loques
aux plis étirés, c’est celle qu’on voit tombée, alourdie, au milieu des entassements de corps
décharnés et tachés, ou bien encore amoncelée, pendante, dans les gigantesques monceaux de
vêtements découverts à la libération des camps d’extermination nazis202. On y reconnaît les
mêmes objets incongrus, persistant dans leur indestructible trivialité, comme cet épandage de
gamelles émaillées, abandonnées au milieu des voies ferrées désormais abandonnées, qui
entrent dans le camp enneigé et désormais désert de Birkenau. On retrouve cette même façon
spécifique qu’on les corps humains de s’entasser dans un désordre de bras et de jambes qui
ressemble à celui des branches coupées (à l’ouverture des chambres à gaz, ont rapporté les
survivants des camps, les corps tombaient en masse « comme des pommes de terre » ou
« comme une avalanche de gros blocs déferlant d’un camion »203). On identifie cette manière
bien à elles qu’on les chaussures de se coucher sur le côté, les unes contre les autres, en
exposant leurs semelles usées. C’est cela l’archéologie de notre siècle ; c’est le saisissement
de cette quotidienneté éphémère, soudain fixée, devenue vestige matériel, tandis que l’humain
– les corps, les personnes – s’efface et se fond en une matière indécise. C’est cela qui capte
notre condition, qui fossilise notre temporalité. Nous sommes cela.
En sorte que l’histoire se lit désormais, comme le souligne Benjamin, dans les
“ lambeaux ”, les “ haillons ”, ou les “ guenilles ” : l’historien qui rejette le carcan historiciste
n’est autre, fondamentalement, qu’un “ chiffonnier ”, un ramasseur de loques
(Lumpensammler) du passé ; il fouille dans les ruines de l’histoire, à la recherche de débris, de
restes éphémères écrasés sous les décombres, les effondrements, les remplissages. Le
programme de ce nouveau matérialisme historique – qui, on l’aura compris, se confond avec
celui de cette autre archéologie à venir – consiste explicitement, selon la formule de
Benjamin, à “ créer de l’histoire avec les détritus mêmes de l’histoire204 ”. Ce programme est
inconciliable avec celui de l’approche traditionnellement historiciste des vestiges
archéologiques, qui conduit, comme on l’a vu, à distordre le temps pluri-linéaire des
matériaux de l’archéologie. Une archéologie des “ guenilles ”, un travail de “ chiffonnier ” de
l’histoire : il est frappant de retrouver précisément ces termes dans l’exposition que donne
pour la première fois de Caylus, au milieu du XVIIIème siècle, du nouveau programme de
l’archéologie, qu’il contribue directement à fonder comme pratique d’étude des vestiges du
passé. “ Je vous prie toujours de vous souvenir, écrit-il en 1758 au Père Paciaudi, que je ne
fais pas un cabinet, que la vanité n’étant pas mon objet, je ne me soucie point de morceaux
d’apparat, mais que des guenilles d’agate, de pierre, de bronze, de terre, de vitre, qui peuvent
servir en quoi que ce soit à retrouver un usage ou le passage d’un auteur, sont objet de mes
désirs205”, ou encore, peu après, au même correspondant : “ Je compare les antiquités aux
(Paris, Parc de la Villette, du 25 mars au 12 juillet 1998). European Journal of Archaeology, 2, 1, p. 107-115.
202
DIDI-HUBERMAN, 2002 : fig. 54.
203
LANZMANN, 2001 : 85, 181.
204
BENJAMIN, 2000b : 559 (citation de Rémy de Gourmont en exergue du chapitre S du “ Livre des
Passages ”).
205
Correspondance inédite avec le Père Paciaudi, Lettre II du 12 février 1758 ; NISARD, 1877 : 4.
126
belles dames et aux beaux messieurs dont la toilette est complète, qui arrivent dans une
compagnie, se montrent et n’apprennent rien ; au lieu que je retire quelque fois d’un morceau
fruste, que je comparerai en ce cas à un homme crotté et qui marche à pied, le sujet d’une
dissertation et l’objet d’une découverte. (…) Je ressemble en cela aux chiffonniers206 ”. Au
XIXème siècle, c’est Sigmund Freud qui instituera la psychanalyse comme étude spécifique
des “ rebuts ” de l’histoire psychique des individus. Sur le fond, c’est bien de la même chose
dont il s’agit.
Les lambeaux du présent : c’est ce que capte, par essence, la photographie. J’ai
découvert en 1999, avec “ Smoke ”, le travail du photographe américain Michael Ackerman
sur Cabbagetown, qui restituait l’image des habitants de cette banlieue déshéritée d’Atlanta
comme celle d’êtres égarés, suspendus dans l’instant. Les photographies d’Ackerman, en
saisissant le caractère immensément provisoire de l’existence des êtres de Cabbagetown,
faisaient apparaître les formes saisissantes prises par les corps se déployant dans l’espace de
l’“ à présent ”207. « Mes photographies, dit Ackerman, racontent l’histoire du temps qui
passe… J’ai essayé d’attraper l’ineffable, et peut-être les fantômes… Tout ce qu’il y a là
disparaît instantanément. Comme de la fumée ». Michael Ackerman a publié depuis deux
recueils de photographies bouleversants – « End Time City » réalisé principalement à Bénarès
et « Fiction », qui rassemble des clichés pris dans différentes villes d’Europe208. Sa
photographie s’est affinée, épurée : les visages, comme aériens, remplis d’ombres, sont
difficiles à reconnaître, comme ceux des corps de Srebrenica et Vukovar ; la lumière sur les
corps en mouvement produit des taches, des lignes, des filaments ténus comme ceux de la
fumée des cigarettes. Dans la fugacité des images, on reconnaît par endroits l’empreinte des
dents, l’alignement des côtes qui percent l’enveloppe des corps des charniers et les drapés qui
les absorbent.
L’éphémère révèle la vibration, devenue sensible l’espace d’un instant, du temps209. Il
y aurait tout à apprendre d’une archéologie du présent, qui consisterait précisément à observer
ce que révèle la part d’éphémère du présent : ce qui revient, toujours le même et à chaque fois
différent, ce qui ne dure pas et qui persiste210. Car le présent est bien un espace intermédiaire,
un « entre-monde » selon la formule du grand peintre contemporain Paul Klee :
« Des mondes se sont ouverts et s’ouvrent sans cesse à nous, des mondes qui
appartiennent aussi à la nature, mais qui ne sont pas visibles pour tout le monde, qui ne
le sont peut-être vraiment que pour les enfants, les fous et les primitifs. Je pense par
exemple au royaume de ceux qui ne sont pas nés ou qui sont déjà morts, au royaume
de ce qui peut venir, de ce qui aspire à venir, mais qui ne viendra pas nécessairement :
un monde intermédiaire, un entre-monde211. »
206
Correspondance inédite avec le Père Paciaudi, Lettre III du 28 août 1758 ; NISARD, 1877 : 8-10.
J’en ai tiré un article que j’ai publié en 1999 dans la revue European Journal of Archaeology : L’archéologie
et la fabrication du présent. A propos de “ Smoke ”, recueil de photographies de Michael Ackerman. European
Journal of Archaeology, 2, 2, p. 269-280.
208
ACKERMAN, 1999 ; id., 2001.
209
BUCI-GLUCKSMANN, 2003.
210
J’ai proposé une esquisse de cette Archéologie du présent comme une « mémoire de l’éphémère » dans un
article paru en 2000 dans la revue European Journal of Archaeology et intitulé: L’impossible archéologie de la
mémoire. A propos de “ W ou le souvenir d’enfance ” de Georges Perec. European Journal of Archaeology, 3
(3), p. 387-406.
211
Paul Klee, Souvenirs, cité dans LYOTARD, 1971 : 224 (ma traduction).
207
127
Chapitre VII
Palimpsestes et objets-mémoire
Charles Nègre : Ramoneurs en marche. Paris, 1851.
128
Palimpsestes et objets-mémoire
Palimpsestes
Par manque de parchemin, les moines copistes du Moyen âge devaient parfois gratter
complètement les pages d’anciens manuscrits pour y inscrire un nouveau texte. Ces
surimpositions d’écritures sont appelées palimpsestes212. Au sens étymologique du terme, le
palimpseste désigne un support matériel sur lequel différentes couches d’informations ont été
surajoutées les unes aux autres, chaque nouvel apport étant directement lié à l’effacement du
ou des précédent(s). Depuis les années 1980, le terme de palimpseste s’est progressivement
imposé pour évoquer les effets de surimpositions stratigraphiques ou, à l’échelle des sites ou
des paysages, les manifestations de superpositions d’occupations archéologiques213. Ainsi, à la
fin des années 1970, les photographies aériennes ont commencé les premières à réveler la
structure des paysages archéologiques sous la forme de surimpositions de structures de types
et de périodes différentes, dont le caractère graphique, d’ailleurs, est souvent saisissant. Dans
le même temps, l’essor des fouilles de grande ampleur, notamment dans les villes
européennes, a fait apparaître toute la complexité structurale des sites occupés dans la longue
durée : en particulier, leur développement est clairement apparu marqué par l’alternance de
processus de destruction et de construction, qui sont souvent séparés les uns des autres par des
périodes d’abandon ou d’inactivité archéologique plus ou moins prolongées. Dans leur
acceptation archéologique, les palimpsestes sont donc devenus une représentation des
phénomènes d’accumulation des séquences d’occupation – au sens de créations de restes
archéologiques – à l’origine de leur mémorisation – au sens de leur enregistrement dans le
terrain – sous la forme de surimpositions stratigraphiques.
Il existe en réalité différents types de palimpsestes archéologiques. Les plus évidents
sont ceux où l’effet des processus de surimposition est le mieux perceptible, comme en
particulier les stratifications de sols d’habitat, ou encore les accumulations de structures
archéologiques appartenant à différents états ou phases d’occupation à l’emplacement d’un
même site. Nous serions tentés de les appeler des palimpsestes de premier ordre. Les
formations stratigraphiques elles-mêmes sont une forme de palimpseste, quand bien même la
structure des dépositions archéologiques n’est pas directement lisible : les effets de succession
de strates résultant d’une part de processus d’érosion (comme par exemple les colluvions ou
les dépôts de pente) ou d’autre part de processus de construction (comme les structures
archéologiques : les couches d’occupation, les creusements, etc.) ou encore, d’une manière
plus générale, la surimposition de séquences d’occupation archéologique séparées les unes
des autres par des phases d’abandon, sont à compter également comme des palimpsestes.
212
213
Du Grec palimpsestos.
Notamment comme chez BAILEY, 1981 : 109-110.
129
Dans le détail, les processus d’accumulation et de mémorisation sont à l’œuvre aussi à
l’intérieur de la formation des strates archéologiques elles-mêmes. Ce sont des palimpsestes
de second ordre. Les couches archéologiques contiennent essentiellement des artefacts ou des
débris d’occupation humaine qui s’y sont accumulés à l’échelle de durées plus ou moins
longues, et qui sont le résultat de la répétition de différentes séquences de déposition ou
d’activité, dont ne nous est parvenu que le produit final. Les sols d’habitat ne sont pas autre
chose que cela et ce qui nous y apparaît comme des structures uniques (un foyer, une surface
de travail) est en réalité la somme d’une accumulation de transformations physiques, dont la
plupart des étapes ont été effacées. Ces transformations sont essentiellement liées à la
répétition de cycles de fonctionnement qui, en se recommençant, font disparaitre en partie les
restes matériels issus des cycles précédents: ainsi, avant de nous parvenir sous sa forme
terminale, le foyer que nous fouillons a été des dizaines ou des centaines de foyers successifs,
à chaque fois semblables, mais également à chaque fois uniques.
Il en va de même pour les distributions d’artefacts eux-mêmes, que ces derniers soient
restés là où on les avait initialement abandonnés ou qu’au contraire ils soient déposés en
position secondaire dans les formations archéologiques. Nous oublions trop souvent qu’un
ensemble de vestiges archéologiques en place (comme par exemple des restes d’activité de
consommation ou de production sur un sol : des fragments céramiques ou osseux, des déchets
de fabrication…) est fondamentalement le produit d’une accumulation de procédures de
transformation de la matière se répétant dans le temps. A l’intérieur de ce processus, chaque
nouveau cycle se substitue au précédent en effaçant ou en altérant les restes matériels qui en
subsistent. Qu’il s’agisse de produire de la matière première ou de la transformer pour
fabriquer des matériaux ou des produits, c’est en effet à chaque fois une nouvelle opération
qui recommence par le début : l’usure, le recyclage, les réparations, les modifications, les
destructions et les abandons sont les manifestations directes de la répétition de ces procédures
de transformation matérielle, dont témoignent les vestiges d’activité archéologique.
L’existence de ces cycles – ou de ce que nous appelons les chaînes opératoires – est
évidemment nettement moins bien lisible lorsque les vestiges sont remaniés en position
secondaire dans des contextes dépositionnels qui leurs sont étrangers. Néanmoins, dans la
mesure où elle reste partiellement enregistrée dans les transformations physiques des
artefacts, cette information n’est jamais complètement effacée : mêmes remaniés dans des
remblais, des comblements ou des niveaux d’érosion, les vestiges d’activité humaine
conservent une mémoire de leur(s) état(s) ancien(s) et, à ce titre, s’apparentent bel et bien à
des palimpsestes.
Les assemblages d’objets – tels qu’on peut les trouver par exemple disposés dans une
tombe – et les artefacts eux-mêmes sont aussi des formes de palimpsestes archéologiques, que
nous identifierions comme des palimpsestes de troisième ordre. Il existe en Allemagne une
tombe « princière » de l’âge du Fer, fouillée dans les années 1980 à Hochdorf (BadeWurtemberg), dans laquelle une partie des objets placés auprès du mort ont été transformés en
vue leur dépôt dans la chambre funéraire214. Certains éléments du mobilier personnel du
défunt – comme en particulier certaines pièces de parure et d’armement – ont soit été
complètement recouverts d’une nouvelle surface faite d’un revêtement d’or, soit ont été
encore fabriqués exprès: dans ce cas, l’assemblage funéraire a conservé une information de
type stratigraphique qui renseigne sur les différents états ou fonctions des pièces réunies
finalement autour du mort215. Comme la surface du parchemin des moines, n’importe quel
214
BIEL, 1985.
J’ai commencé à aborder ces questions en 1992, dans la revue archéologique de l’Université de Cambridge:
The tomb of Hochdorf (Baden-Württemberg): some comments on the nature of archaeological funerary material.
215
130
artefact a vocation à constituer un palimpseste : dans ses transformations physiques
successives, qui viennent se surimposer à son état initial – ses déformations, ses
transformations, ses altérations – est enregistrée la mémoire d’une suite d’états, au cours
desquels l’objet n’a pas eu la même utilisation ou la même identité. Tous les matériaux
archéologiques s’apparentent fondamentalement à des palimpsestes. Il en est ainsi parce que
le palimpseste – c’est-à-dire les effets de surimposition, de reprise, de répétition – est une
signature du travail de la mémoire.
Objets-mémoire
Plus que de palimpsestes, il vaudrait donc mieux parler à propos des vestiges
archéologiques d’objets – au sens de structures matérielles – enregistrant de la mémoire, ou
d’objets-mémoire. Un objet-mémoire, c’est un objet dans lequel le temps s’inscrit, ou plus
exactement c’est une entité matérielle dans lequel s’enregistre la mémoire d’un moment du
temps. Il faut nous arrêter un instant sur cette propriété particulière des objets-mémoire, qui
permet de comprendre pourquoi, fondamentalement, l’enregistrement de ces « moments du
temps » dans le support matériel de l’objet est indissolublement lié à l’effacement – ou plus
précisément à l’altération – des éventuels enregistrements antérieurs et ultérieurs. La propriété
essentielle des objets-mémoire ne réside pas tant dans l’enregistrement de modifications
physiques imprimées dans la matière par le présent que dans la conservation de ces altérations
ou, si l’on préfère, leur mémorisation. C’est parce que ces modifications ont été préservées
dans la matérialité des objets archéologiques qu’elles ont conservé la capacité de témoigner
des états anciens de ces vestiges, aujourd’hui évanouis. Comment cela se passe-t-il ? En fait,
tous les objets-mémoire – qu’il s’agisse des vestiges archéologiques à proprement parler ou
des objets qui, aujourd’hui, enregistrent de la mémoire, comme les appareils photographiques,
les caméras ou les ordinateurs – ont ceci en commun : leur capacité de mémorisation est
directement liée au fait que leur état de sensibilité (c’est-à-dire le moment où quelque chose
du présent s’inscrit en eux) est temporaire ; c’est-à-dire qu’il est encadré, avant et après, par
des états d’insensibilité ou d’inactivité.
L’impression des images sur la pellicule photographique permet de saisir facilement la
nature de ce phénomène : pour que le film soit en mesure d’enregistrer une image, il faut que
celui-ci ait été préservé de la lumière avant son exposition, puis qu’après son impression il
soit à nouveau soustrait à toute nouvelle exposition, jusqu’à ce que le procédé de
développement du film permette de fixer définitivement l’image enregistrée dans le négatif.
S’il en allait autrement et si en particulier la surface sensible qu’est la pellicule n’était pas
protégée à la fois avant et après son exposition, il serait tout simplement impossible d’obtenir
la moindre image. Nous voici confronté à un premier paradoxe, qui jette une lumière nouvelle
sur les objets-mémoire que sont les vestiges archéologiques : la condition élémentaire de la
mémorisation est l’intermittence ; c’est-à-dire la discontinuité. En d’autres termes, pour que
Archaeological Review from Cambridge, 11-1, p. 51-63. Une version plus élaborée et approfondie de ce travail a
été publiée en 1999 : The Hochdorf princely grave and the question of the nature of archaeological funerary
assemblages. Dans MURRAY T. (dir.) – Time and Archaeology. Londres et New York, éditions Routledge,
collection One World Archaeology, p. 109-138. Une version française abrégée de ce travail, présenté en 1993 au
Colloque de l’Association française pour l’Etude des Ages du Fer de Nevers est parue en 2002 : L'interprétation
des tombes princières du Premier Age du Fer et la question de la nature du matériau archéologique funéraire: à
propos de la tombe de Hochdorf (Kr. Ludwigsburg; Baden-Württemberg). Dans MARANSKI D. et GUICHARD
V. (dir) – Les âges du Fer en Nivernais, Bourbonnais et Berry oriental. Regards européens sur les âges du Fer
en France. Actes du XVIIème Colloque de l'Association Française pour l'Etude de l'Age du Fer (Nevers, 1993).
Glux-en-Glenne, Centre archéologique européen du Mont-Beuvray, Bibracte 6, p. 391-411.
131
quelque chose soit mémorisé, il est nécessaire que le support matériel de son enregistrement
soit resté insensible à ce qui a eu lieu avant son imprégnation comme à ce qui s’est passé
après. L’oubli, la disparition, l’effacement sont consubstantiels à la mémorisation. Si nous
pouvons lire les palimpsestes, c’est précisément parce que les différents épisodes d’inscription
dans la matière sont séparés les uns des autres par de longues séquences durant lesquels rien,
absolument rien, ne s’est passé. Ce sont ces vides, ces périodes d’absence pendant lesquelles
le temps s’est enregistré ailleurs et sous d’autres formes, qui révèlent que les couches du
palimpseste appartiennent à des moments différents. Autrement, nous n’aurions rien, rien
qu’une surface saturée de signes et de traces : un espace vide et uniforme.
La mémorisation du temps dans la matière dépend donc de conditions très précises qui,
si elles ne sont pas réunies, ne permettent pas l’enregistrement correct de la mémoire.
Jusqu’ici, nous ne nous sommes intéressés qu’au processus d’enregistrement, et non à
l’information enregistrée elle-même. Elle aussi doit se conformer à des états particuliers, si
elle est destinée à conserver une information signifiante sur la temporalité à laquelle elle se
rattache. La première de ces conditions est la suivante : pour qu’une mémoire quelconque
s’enregistre, il faut que ce qui s’inscrit à ce moment dans la matière en soit spécifique ; c’està-dire qu’il ait été tout à fait différent à n’importe quel autre moment du temps. En d’autres
termes, si c’est exactement la même chose qui s’inscrit à chaque fois dans le matériau
archéologique – la même forme d’objet, le même type de structure, le même état de la matière
– il n’y a pas de temps qui s’enregistre. Encore une fois, nous voici confrontés à
l’intermittence et à son corollaire nécessaire, la répétition. Car si, pour nous être lisible,
chaque inscription dans la matière doit être unique, cela signifie que seul un instant
particulier, saisi dans une conformation particulière, est enregistré, à l’exclusion de tous les
autres. Le fonctionnement de la mémoire est décidément paradoxal, dans la mesure où le
processus même de mémorisation est directement lié à l’oubli, à la disparition : en fait, nous
voyons bien désormais que la pérennité du souvenir repose sur l’absence de ce qui n’a pas été
enregistré ; fondamentalement la mémoire n’existe que par le manque du passé qui a été
perdu. Aussi, pour qu’une histoire quelconque s’inscrive dans la matière, il faut que quelque
chose se répète toujours au même endroit ; de la même manière que, pour que le palimpseste
nous dise quelque chose sur l’histoire du texte inscrit sur le parchemin, il est nécessaire que
les copistes du moyen âge reproduisent l’écriture du volume. Pour que l’histoire interne de ce
cimetière nous apparaisse, il faut qu’on y répété, à différents moments du temps et sous des
formes à la fois semblables et uniques, la même déposition du mort en terre.
Répétition et intermittence : de Lyell à Darwin
Quelque chose qui se répète, qui recommence, toujours au même endroit : voilà la clé
avec laquelle il devient possible de déverrouiller le temps bloqué des histoires de l’Histoire.
Quelque chose qui revient sans cesse, toujours neuf et toujours là ; quelque chose de
minuscule qui construit simultanément dans une infinité d’endroits, à toutes les échelles, la
masse gigantesque du monde : voilà l’outil avec lequel on brise la surface du temps figé de
l’histoire comme période, pour en faire surgir le temps fluide de l’histoire comme
construction. Les premiers à trouver cette clé sont les géologues, dans la première moitié du
XIXème siècle.
C’est le géologue anglais Charles Lyell qui fait sauter le verrou du temps historique, en
imposant la notion de temps géologique profond. Dans son « Essai d’explication des anciens
132
changements survenus dans la surface terrestre par référence aux causes présentement à
l’œuvre »216, Lyell montre que, si l’on veut connaître le passé de la Terre, comme histoire,
c’est son état au présent qu’il faut observer. De quoi s’agit-il ? Lyell commence par établir le
postulat suivant, qui sera par la suite désigné sous le terme d’uniformitarisme : certes, nous ne
pouvons pas connaître les événements qui ont eu lieu dans le passé de l’histoire de la Terre,
dit-il en substance, mais supposons que les phénomènes physiques qu’il est possible
d’observer aujourd’hui comme causes des transformations de la surface de la Terre – comme
par exemple le volcanisme, ou encore l’érosion due à l’action de l’eau – supposons donc que
ces causes actuelles aient également existé dans le passé, et qu’elles aient agi à peu près dans
les mêmes conditions au cours du temps. Confrontons-les maintenant aux vestiges de le
l’histoire de la Terre qui nous sont parvenus sous l’aspect de formations géologiques. Que
constatons-nous ? Nous constatons non seulement que tous les phénomènes géologiques
s’expliquent parfaitement par les causes à l’œuvre aujourd’hui, mais surtout qu’il nous faut
envisager un cadre chronologique beaucoup plus large (mesuré en dizaines ou en centaines de
millions d’années et non plus en dizaines ou en centaines de milliers d’années217) que ce qui
avait été estimé jusqu’ici pour rendre compte des processus du passé. Les phénomènes
apparemment brutaux ou soudains dont nous pouvons observer le témoignage dans les
vestiges matériels qui sont parvenus jusqu’à nous ont eu lieu en fait au cours de périodes de
temps extraordinairement longues : ils se sont déroulés en réalité de manière extrêmement
lente ; c’est-à-dire graduelle218. L’échelle de ce nouveau temps long de la géologie devient
ainsi, comme le souligne Lyell, le cadre d’une explication historique des phénomènes
géologiques, que leur appréhension traditionnelle dans le temps court, ou écrasé, de la
géologie conventionnelle rendait extraordinaires. Lyell insiste sur ce point ; ce n’était pas
parce qu’on raisonnait de manière irrationelle qu’on concevait l’existence de phénomènes à
proprement parler prodigieux, c’est au contraire parce que cette conception du passé de la
Terre était la seule conclusion rationnelle qu’il était possible de tirer de l’observation de
vestiges laissés par des événements supposés s’être déroulés dans un temps en réalité trop
court pour eux :
« Que d’erreurs fatales à propos de la quantité de temps révélée par l’application de
jugerments rationnels à des états de choses d’époques révolues peuvent se concevoir
quand on suppose par exemple que des faits consignés dans les annales civiles et
militaires d’une grande nation se sont déroulés sur une période de cent ans et non pas de
deux millénaires. Cette portion de l’histoire prend alors tout de suite un petit air
romanesque. Les événements semblent dépourvus de vraisemblance, incompatibles
avec le cours actuels des affaires humaines. (…) Les armées et les flottes paraissent
n’avoir été rassemblées que pour se faire détruire, et les villes édifiées que pour tomber
en ruines. Les transitions les plus violentes nous font passer de guerres étrangères ou
intestines à des période de paix profonde, et les œuvres accomplies durant les années de
désordre ou de tranquillité semblent indistinctement d’une grandeur surhumaine. »219
La durée inconcevable pour nous du temps géologique constitue un point essentiel de
l’argumentation de Darwin, qui reprend l’esprit de la démonstration de Lyell, à propos non
plus des formations géologiques, mais des espèces animales. Comme Lyell, Darwin
216
LYELL C., 1830-1833.
C’est ce que montre notamment Darwin à propos de la « dénudation du Weald », dans les Downs, en GrandeBretagne (DARWIN, 1992: 339-341).
218
Cette doctrine postulant l’uniformité des rythmes de transformation de la Terre durant le présent et au cours
du passé est désignée sous le terme de gradualisme.
219
LYELL, 1830-1833 : vol. I, 78-79.
217
133
commence par établir un postulat élémentaire, selon lequel « toutes les lois essentielles
établies par la paléontologie proclament clairement que les espèces sont le produit de la
génération ordinaire, et que les formes anciennes ont été remplacées par des formes nouvelles
et perfectionnées, produites par des lois de variation qui sont à l’œuvre autour de nous
(…) »220. En d’autres termes, c’est, encore et toujours, le présent qui constitue la clé
permettant de rendre compte de l’histoire du passé. Et c’est, souligne Darwin, parce qu’on
projette les mécanismes à l’œuvre dans le présent sur toute la durée du passé qu’il devient
possible de comprendre dans quelle mesure les vestiges sur lesquels nous travaillons ne sont
pas à prendre comme des témoins directs d’une histoire passée, mais davantage comme des
restes, par nature épars et fragmentaires :
« … Il me semble très important de parvenir à nous faire une idée, si imparfaite qu’elle
soit, de la durée du temps géologique. Durant chacune de ces années, dans le monde
entier, terre et eau ont été peuplées par des myriades de formes vivantes. Quel nombre
infini de générations, inconcevable pour notre esprit, ont dû se succéder pendant que
passaient lentement les années ! Regardons alors nos musées géologiques les plus
riches, et constatons la pauvreté de leurs collections ! »221
L’impact considérable qu’a eu, depuis 1859, la publication de l’Origine des espèces de
Charles Darwin222 a contribué à faire de lui le champion d’une vision maltusienne de la nature,
où chacun lutte contre les autres pour sa propre survie et où seuls les plus aptes, les mieux
adaptés, parviennent à se perpétuer. C’est oublier que le processus de sélection naturelle n’est
pas, à proprement parler, ce qui occupe, depuis l’origine, le cœur de la recherche de Darwin :
l’hypothèse de la sélection naturelle n’a été, pour lui, qu’une sorte de solution, ou
d’explication rationnelle, apportée à un phénomène qui l’a fasciné toute sa vie durant et sur
lequel il n’a jamais cessé d’amasser des observations, jusqu’à sa mort. Cette caractéristique de
la nature, qui n’a pu épuiser l’étonnement de Darwin, c’est la capacité qu’a le travail
d’organimes minuscules – comme les coraux – ou d’êtres extrêmement élémentaires ou
ordinaires – comme les vers de terre – à fabriquer graduellement, au cours du temps, des
phénomènes extraordinairement massifs : les coraux finissent par former des îles ; quant aux
humbles vers de terre, auxquels Darwin consacrera ses derniers efforts scientifiques223, ils
produisent littéralement la terre végétale, grâce à laquelle les plantes peuvent se développer,
et, avec elles, tous les êtres qui s’en nourissent ou qui, à leur tour, en nourrissent d’autres. Il
me semble que ce qui intéresse Darwin, ici, c’est le fonctionnement du temps long de la
nature, tel qu’il est à l’œuvre, très concrètement, dans le comportement des bêtes ou des
plantes que nous avons sous les yeux. C’est une approche qui, de ce point de vue, se place
dans la perspective « actualiste » de la géologie de Lyell, dans la mesure où elle fait du
présent le lieu dans lequel, véritablement, se joue la construction du passé. La répétition de
ces infimes transformations, qui finit par construire ces accumulations gigantesques de
matière dont témoignent les vestiges géologiques, n’est pas autre chose, au fond, qu’une
propriété première de la vie, dont l’action s’observe au présent, ici même, et non pas dans les
vestiges fossiles qui n’en sont qu’un lointain produit. En d’autres termes, l’explication du
passé, comme histoire, ne réside pas dans ce qui reste du passé – comprenons, pour ce qui
220
DARWIN, 1992 : 400-401.
DARWIN, 1992 : 341.
222
DARWIN, 1859 ; id. 1992.
223
« Le rôle de vers de terre dans la formation de la terre végétale » (DARWIN, 1881). Cet ultime travail de
Darwin publié de son vivant reprend la matière d’un premier article publié plus de quarante ans auparavant, en
1838.
221
134
nous concerne : dans les vestiges, les textes – mais dans ce qui vit au présent. Or, de quoi
s’agit-il : quels processus conditionnent donc ce phénomène de répétition par lequel le temps
construit la nature ? Ce sont les habitudes prises par les plantes ou les espèces animales et
c’est cela que scrute minutieusement Darwin : comment la reproduction des habitudes
construit imperceptiblement quelque chose d’inédit dans le temps ; en d’autres termes,
comment la nature produit de l’Histoire.
Aussi, depuis 1837, Darwin accumulait des observations sur les faits qui pouvaient
témoigner de l’existence de phénomènes de transformation des espèces. « Je compris, écrit-il
dans son Autobiographie de 1876, qu’il fallait suivre l’exemple de Lyell en géologie, et
collecter tous les faits relatifs, d’une quelconque manière, à la variation des animaux et des
plantes, qu’ils fussent domestiques ou sauvages.224 » Darwin a expliqué lui-même comment la
publication de l’Origine des espèces avait été le résultat d’un accident : alors qu’il était au
milieu de la rédaction d’un grand ouvrage sur les espèces, Darwin reçut en juin 1858 une
lettre d’un naturaliste alors peu connu qui travaillait en Asie du sud-est, Alfred Russel
Wallace, qui lui demandait si les conclusions auxquelles il était parvenu dans son travail
méritaient d’être publiées. Or, il s’agissait de la thèse même à laquelle travaillait Darwin
depuis des années; à savoir que les variétés d’une même espèce, une fois apparues, ont
tendance à s’éloigner sans cesse de leur type d’origine au fur et à mesure de la répétition des
reproductions. Il fallait faire vite, de manière à ne pas perdre le bénéfice scientifique de
l’accumulation systématique de plus de vingt ans d’observations. De ce point de vue,
l’Origines des espèces, qui paraît seulement moins de 18 mois après cette nouvelle, en
novembre 1859, doit être considérée comme une défense du travail de Darwin, écrite dans
l’urgence. Le temps manque à Darwin pour développer quoique ce soit. Il est important, en
revanche, d’opposer à l’avance des arguments précis à toutes les critiques que l’exposé de sa
thèse ne va pas manquer de susciter. C’est à mon avis l’une des raisons essentielles pour
lesquelles l’Origines des espèces est construite autour de l’hypothèse de la sélection
naturelle : elle fournit une explication plausible au phénomène de variation des espèces et, dès
lors, elle dépasse les observations de Wallace, en les englobant dans une démonstration.
C’est à ce problème de la variation des espèces que Darwin revient, après l’interruption
de son travail de synthèse des observations accumulées depuis 1837, qu’avait provoquée la
publication de l’Origine des espèces. Il lui faudra encore près d’une dizaine d’années de
recherches pour que ce travail débouche sur la publication d’un livre consacré à « La
variation des animaux et des plantes à l’état domestique » 225. L’ouvrage, publié en 1868,
constitue, en fait, le développement des deux premiers chapitres de l’Origine des espèces.
Darwin y exploite en particulier son expérience personnelle d’éleveur de pigeons pour
analyser les effets conjoints du milieu (comme l’alimentation, ou le climat) et des habitudes
(comme par exemple l’usage privilégié que font certains animaux de parties spéciales de leur
corps) sur la la transmission par reproduction des caractères individuels. Jusqu’aux années
1850, Darwin s’était concentré en effet sur l’étude de ces phénomènes de transmission par
réitération chez les espèces domestiques, en enquêtant chez les éleveurs et les horticulteurs,
qui sélectionnent et qui reproduisent des animaux et des plantes. Il avait découvert alors, dirat-il dans son Autobiographie, que la sélection est « la clé de voûte de la réussite humaine en
matière de production d’espèces utiles, tant animales que végétales. Mais, comment la
sélection pouvait-elle s’appliquer à des organismes vivant dans un pur état de nature, cela
resta longtemps pour moi un mystère.226» En tout cas, ces observations l’avaient convaincu,
224
DARWIN, 1985 : 99.
DARWIN, 1868.
226
DARWIN, 1985 : 100.
225
135
dès les années 1840, que les espèces naturelles pouvaient toutes être modifiées ; c’est-à-dire
qu’elles ne sont en aucune façon immuables227. Modifier les espèces, c’est ce que font
quotidiennement les hommes dans les élevages et les jardins, en intervenant sur la
reproduction ; mais comment la nature peut-elle le faire de la même manière, toute seule ?
Darwin dit que la réponse à ce problème crucial lui vint en octobre 1838, à la lecture de
l’Essai sur la population de Maltus228, qu’il lisait pour se distraire de ses études sur les plantes
et les animaux. Ainsi qu’il le rapporte dans son Autobiographie : « comme j’étais bien placé
pour apprécier la lutte omniprésente pour l’existence, du fait de mes nombreuses observations
sur les habitudes des animaux et des plantes, l’idée me vint tout à coup que, dans ces
circonstances, les variations favorables auraient tendance à être préservées et les défavorables
à être détruites. Il en résulterait la formation de nouvelles espèces.229 » L’essai de Maltus
apporte à Darwin un élément d’explication fondamental pour comprendre l’action de la
nature, qui lui échappait en réalité jusque là: la sélection artificielle, que pratiquent les
jardiniers et les éleveurs avec les espèces domestiques, est opérée naturellement par la
démographie avec les espèces sauvages. En d’autres termes, ce sont les mécanismes
démographiques qui régulent le jeu de la répétition, induite par les comportements ou les
habitudes, et de l’innovation, apportée par la reproduction des individus.
Aussi, en apportant une explication à la sélection comme processus favorisant la
« réussite » des espèces, l’essai de Maltus découvre un autre problème, dont Darwin reconnaît
qu’il n’avait pas pris jusque là la mesure de l’importance. Non seulement les espèces se
transforment en variétés sous l’effet d’une « sélection naturelle », donc, mais il est surtout
remarquable d’observer, indique Darwin, « la tendance qu’ont les êtres organiques d’une
même origine à diverger dans leur caractère une fois qu’ils se modifient »230. Pourquoi en estil ainsi et pas autrement ? Pourquoi la nature change-t-elle donc une formule qui réussit, et
pourquoi le fait-elle, dès lors qu’elle a commencé, de manière grandissante ? La encore,
Darwin découvre que la clé de ce phénomène réside dans cette relation triangulaire entre la
répétition, l’innovation et la démographie : « la descendance modifiée de toutes les formes
dominantes et croissantes tend à s’adapter, écrit-il, au fur et à mesure à des situations
nombreuses et diversifiées toujours possibles dans l’économie de la nature231 ».
Lyell et Darwin ouvrent un champ complètement nouveau à partir duquel il devient
possible non pas tant d’écrire une histoire de la nature que de comprendre comment celle-ci
prend forme. De manière tout à fait inattendue, c’est une explication par l’élémentaire, par le
tout petit, qui s’impose pour rendre compte de la constitution de réalisations matérielles aussi
démesurées que sont les restes géologiques. Ce ne sont pas des puissances extraordinaires qui
créent ces accumulations de roches gigantesques ; ce ne sont pas des ruptures violentes qui
produisent ces discordances brutales dans la succession des strates ou des espèces fossiles:
c’est quelque chose d’infime qui ne cesse de s’accumuler ; c’est une force de réitération qui
ne cesse de travailler et de transformer la matière du présent. L’histoire de la Terre a la forme
d’un palimpseste ; elle fonctionne comme une mémoire qui s’incarne dans la matérialité des
choses et des êtres, dans leur conformation et dans leur comportement. Ce qui me frappe, chez
227
Dans une lettre à son ami le botaniste Joseph Hooker, datée du 11 janvier 1844, Darwin écrit : « je suis
presque convaincu (contrairement à ce que je pensait au début) que les espèces – je dis cela comme si j’avouais
un meurtre – ne sont pas immuables» (DARWIN, 1987 : 1-3 ; ma traduction).
228
MALTUS, 1980.
229
DARWIN, 1985 : 100.
230
DARWIN, 1985 : 100.
231
DARWIN, 1985 : 100.
136
Lyell comme chez Darwin, c’est le déplacement radical que leurs observations très concrètes
sur les pierres, les animaux ou les plantes opèrent sur le lieu d’où se connaît l’histoire. Après
eux, le passé n’est plus le siège exclusif de l’histoire, comme il l’est dans l’histoire
conventionnelle, cette Histoire des histoires. Il ne l’est plus, car, bien que radicalement
différent du présent dans sa conformation, le passé n’est pas autre : il est construit par les
mêmes processus que ceux qui font le présent et qui sont à l’œuvre sous nos yeux. C’est le
présent, désormais, qui permet de comprendre, en quelque sorte intimement, le passé. Du
coup, l’histoire – comme connaissance du passé – en est transformée : elle n’est plus le récit
de la succession des temps ou des périodes du passé, mais elle devient une discipline encore
inédite qui observe le passé comme l’accumulation d’une mémoire toujours en construction.
Lyell et Darwin nous donnent la mesure de la manière dont l’archéologie aurait pu être
changée si elle avait connu une révolution analogue à celle de la géologie et de la
paléontologie.
Nous ne pouvons pas quitter Lyell et Darwin sans évoquer le rôle de la théorie, que l’un
et l’autre mettent en œuvre comme un outil permettant d’informer le passé, et non de
l’expliquer. Ici encore, l’ordre des choses est renversé : Darwin, en particulier, ne tire pas sa
théorie générale de la sélection naturelle d’une observation des vestiges du passé
paléontologique, qui sont pourtant destinés à constituer le champ d’application par excellence
de sa vision de l’histoire naturelle. Comme on vient de le voir, Darwin extrait au contraire
intégralement du présent sa théorie, pour la superposer ensuite au passé. C’est une façon de
procéder qu’on jugerait totalement inadaptée en archéologie, où, jusqu’ici, les tentatives de
théorisation - comme en particulier celles de l’archéologie processuelle – ont visé à rendre
compte de la conformation des vestiges archéologiques tels qu’on les trouve232. Darwin ne se
pose même pas la question. La « théorie de l’évolution » constitue un outil qui permet de se
représenter le passé non pas comme un moment figé de l’histoire – une temporalité qui
possèderait une identité particulière, car unique – mais au contraire comme un mouvement
ininterrompu, un processus qui n’a pas de lieu dans le temps, ou plus exactement qui est
toujours « au présent » : or, c’est précisément grâce à cette particularité nouvelle de cette
appréhension du passé comme mémoire et non plus comme histoire, qu’il devient possible
d’évaluer ce que représentent les vestiges matériels du passé par rapport au passé dont ils
proviennent. Comme le souligne Darwin lui-même dans l’Origines des espèces, « …je
n’aurais jamais, sans doute, soupçonné l’insuffisance et la pauvreté des renseignements que
peuvent nous fournir les couches géologiques les mieux conservées, sans l’importance de
l’objection que soulevait contre ma théorie l’absence de chaînons intermédiaires entre les
espèces qui ont vécu au commencement et à la fin de chaque formation. » 233 Ici, c’est la
théorie qui informe la réalité des vestiges, et non le contraire. Elle met en évidence quelque
chose qui, précisément, est destiné à nous échapper ; à savoir le caractère lacunaire et tronqué
des informations enregistrées dans les fossiles : une information qui est toute notre
information. On n’en trouvera pas d’autres et on ne travaillera jamais que sur des lambeaux de
passé. Nous savons nous aussi, à notre manière, que les vestiges du passé sont incomplets.
Mais c’est Darwin qui nous donne à comprendre pourquoi il en va nécessairemment ainsi.
C’est parce que l’intermittence, que nous avons trouvée au cœur de la production des
palimpsestes, est une propriété essentielle de la formation des fossiles, ou, en d’autres termes,
de l’enregistrement séquentiel des manifestations du passé. « Il semble, écrit Darwin dans son
232
Les chercheurs ont recherché en particulier des effets de régularité dans les manifestations archéologiques
(comme par exemple Lewis Binford, avec les pratiques de différenciation funéraire ; BINFORD, 1971), qui
indiqueraient l’existence de contraintes, ou de « lois » particulières (comme par exemple Michael Schiffer, avec
les processus de constitution des rejets archéologiques ; SCHIFFER, 1987).
233
DARWIN, 1992 : 356.
137
Origine des espèces, que chaque formation (géologique) distincte, de même que toute la série
des formations d’un pays, s’est en général accumulée de façon intermittente », avant de
d’indiquer plus loin : « nous ne tenons pas assez compte des énormes intervalles qui ont dû
s’écouler entre nos formations successives, intervalles qui, dans bien des cas, ont peut-être été
plus longs que les périodes nécessaires à l’accumulation de chacune de ces formations. 234»
La mémoire de la matière : l’apport de la psychanalyse
Après Lyell, Darwin est celui qui nous montre comment les restes du passé, en tant que
« fossiles », ou « palimpsestes », sont fondamentalement des productions de la mémoire et
non de l’histoire. Ce ne sont pas les événements du passé, à proprement parler, qui créent des
témoignages, ou des matériaux, qu’il suffirait de collecter ensuite pour reconstituer l’histoire
dont ils procèdent. C’est plus prosaïquement le processus de reproduction, de réinscription
dans la matière – qui est celui de tout ce qui vit – qui crée une histoire : une histoire
véritablement « sans queue ni tête », dont on voit bien qu’elle n’est enregistrée que de
manière intermittente, et dont l’enregistrement incomplet n’est lui-même que très
partiellement conservé. Voilà à quoi nous avons affaire, en réalité : à des lambeaux, à des
loques insignifiantes du passé. L’histoire, comme possibilité de récit du passé d’avant
l’histoire, s’effondre.
Est-ce à dire que tout est fini pour nous ? Il nous faut revenir aux palimpsestes, dans
leur relation fondamentale avec la mémoire, pour comprendre quel type de construction
historique s’élabore dans la durée de ce processus de « réinscription » ou de « remise en jeu »
que crée la réitération ou la reproduction. De manière intéressante, c’est Sigmund Freud – qui,
dès l’origine de sa démarche, avait rapproché le terrain de la psychanalyse de celui de
l’archéologie – qui a mis en rapport, dans la première moitié du XXème siècle, la structure de
l’inconscient, cette matière psychique dans laquelle s’inscrit la mémoire, avec celle des
palimpsestes. Ce rapprochement lui permettait de représenter le fonctionnement de la
mémoire en « couches psychiques » surimposées les unes aux autres, à l’image des strates
archéologiques accumulées dans le sol. Plus précisément, ce que voulait dire Freud par l’appel
à ce type de métaphore archéologique, était la chose suivante : l’enregistrement des
événements du passé, bien qu’effacé et rendu illisible en tant que tel par l’accumulation des
dépositions postérieures, reste néanmoins inscrit dans la mémoire et, à ce titre, il peut être
potentiellement révélé – ou plutôt réactivé – à tout moment235. La mémoire des origines est là,
présente tout en étant cachée, comme sont là, enfouies et invisibles du sol, les traces les plus
anciennes d’occupation humaine qui sont recouvertes par le développement des sites actuels.
Mais il y a plus : Freud, en réalité, utilisait cette comparaison pour mettre en lumière deux
implications essentielles, qui, en retour, informent l’archéologie, dans son rapport particulier
avec les palimpsestes :
-
D’une part, la surimposition des « couches psychiques » de la mémoire ne fonctionne
pas comme un simple effet de surimposition, dans la mesure où les formations en place
se trouvent altérées ou déformées par l’ajout de dépositions ultérieures. C’est là un point
234
DARWIN, 1992 : 349, 356.
Dans un article de 1925, Freud compare le fonctionnement de la mémoire psychique à celui du « tableau
magique », un jouet d’enfant au moyen duquel il est possible de tracer des inscriptions qui s’impriment par
contact de la surface inscrite avec un support de cire sous-jacent, puis de les faire disparaître en séparant l’une de
l’autre; les différentes écritures effacées en surface restant néanmoins inscrite dans le support de cire (FREUD,
1985 : 119-124).
235
138
moins évident qu’il n’y paraît : il signifie que tout nouvel épisode de la construction de
la mémoire fonctionne comme une réécriture ou une réinterprétation des dépositions
antérieures en place. Pour l’archéologie, ce phénomène est particulièrement clair dans
les processus de réoccupation, ou de transformations de l’occupation, tels qu’on peut les
observer en particulier dans les sites urbains, ou encore dans l’archéologie des paysages.
-
D’autre part, les événements initiaux, ou anciens, qui sont inscrits dans la mémoire ne
sont accessibles que par l’intermédiaire de leur(s) réécriture(s) postérieure(s) et non plus
en tant qu’eux-mêmes, pour autant que cela ait dorénavant un sens. Ainsi,
fondamentalement, ces événéments fondateurs du passé ne prennent leur identité
qu’après coup, selon l’expression de Freud. De même, les dépositions postérieures qui
sont surimposées à ces formations anciennes sont porteuses d’un sens
fondamentalement paradoxal, dans la mesure où ce sont elles qui donnent accès aux
événements anciens du passé en même temps qu’elles en sont une transcription
déformée. Là encore, les processus d’occupation humaine développés dans la longue
durée – comme, encore une fois, dans les villes, ou dans les paysages – nous livrent une
bonne illustration de ces phénomènes.
A la suite de Freud, c’est le psychanalyste français Jacques Lacan qui a approfondi cette
appréhension de l’inconscient à l’image du palimpseste, en soulignant le caractère central des
effets de discontinuité dus à la succession par intermittences des dépositions qui constituent la
mémoire psychique. Comme les écritures initiales effacées des palimpsestes et comme les
vestiges de sites anciens scellés sous les occupations actuelles, l’inconscient est pour Lacan
un « chapitre effacé de la vie du sujet ». Il est le lieu où la continuité du sens en quelque sorte
historique de la mémoire est interrompue. En ce sens, souligne Lacan, la structure
dépositionnelle de la mémoire psychique est fondamentalement discontinue, dans la mesure
où si les dépositions se surajoutent les unes aux autres dans le temps, celles-ci ne sont
néanmoins pas nécessairement liées les unes aux autres. C’est là un problème qu’on connaît
bien en archéologie, où il est fréquent d’observer des types d’occupation de natures
différentes se succéder les uns aux autres dans le temps, en venant cependant s’accumuler à
l’emplacement du même site, dont la vocation initiale devient illisible. Comme on l’a vu, les
effets de discontinuité ou d’intermittence sont une signature des processus d’évolution par
réitération. Ce qui intéresse ici Lacan, dans ce processus d’effacement du passé par le présent,
c’est la relation de l’un avec l’autre ; à savoir comment l’inconscient – disons la Préhistoire
enfouie – reste accessible en quelque sorte malgré le conscient – pour nous l’histoire vivante
des sites en activité :
« (le langage refoulé qu’est l’inconscient) ne disparaît pas, dit-il dans un entretien avec
Gilles Lapouge, publié en 1966 dans le Figaro Littéraire. Il est là, en nous, même si
nous ne pouvons pas l’atteindre et il se manifeste sans cesse dans les failles du
conscient. C’est le mécanisme que Freud appelle le « retour du refoulé » et qui fait que
sous la voix claire de notre conscience, vient sans cesse s’interposer une autre voix,
pressante, répétitive, qui nous dit des histoires graves, celles de notre préhistoire, et que
nous ne comprenons pas. (…) Je crois qu’on peut employer l’image du palimpseste,
(…) ces manuscrits sur lesquels un premier texte avait été effacé pour être recouverts
d’une autre écriture. Oui, un palimpseste : vous avez deux textes à lire, dont un ne surgit
que là où l’autre a des défaillances, mais qui ne se relie pas du tout au premier texte et
139
que vous ne pouvez pas entendre, aussi longtemps que sa structure n’a pas été
reconnue. 236»
Ces remarques sont très importantes pour cette archéologie des palimpsestes que nous
devons commencer à bâtir, parce qu’elles esquissent une phénoménologie des survivances du
passé enfoui. Même enseveli, même mutilé, même ignoré, le passé lointain dont la mémoire a
été perdue continue à s’exprimer dans le présent, en quelque sorte « à travers » toutes les
dépositions ultérieures. Il revient sans cesse, souligne Lacan, dans les failles ou les
défaillances du présent ; il est omniprésent bien que nous ne sachions pas le reconnaître. Les
recherches récentes d’archéologie du paysage, dont Gérard Chouquer a défini la démarche
sous le terme d’archéogéographie237, donnent à foison des illustrations directes de ce
phénomène de transmission dynamique du passé enfoui. L’un des exemples les plus lisibles,
sur lequel je voudrais revenir à la suite de Gérard Chouquer, est celui des survivances de la
cadastration romaine de la région d’Orange (il s’agit de la centuriation B) dans la réitération
du réseau de fossés fouillé aux « Malalones » de Pierrelatte (Drôme)238. L’archéologie révèle
ici qu’un événement maintenant très ancien (la mise en place d’un système de cadastration du
sol au début de l’époque romaine) a créé un structure archéologique initiale (un réseau de
délimitations orthogonales fondé sur des unités de mesure romaine) qui a été réitérée à de
nombreuses reprises au cours du temps et qui « survit » encore aujourd’hui sous la forme de
limites parcellaires marquées par des haies ou des rideaux d’arbres. De manière révélatrice,
les fouilles ont montré que cette « remise en jeu » répétée du système romain s’est traduite par
un phénomène de réitération (une série de fossés successifs se sont succédés aux mêmes
endroits) traversé d’intermittences (il a manifestement existé de longues périodes durant
lesquelles les fossés, complètement comblés, n’ont plus été en activité). On peut donc dire
que, bien qu’oublié et enfoui, le système de cadastration romain n’en continue pas moins à
informer le présent, dans la mesure où le passé romain a créé une « potentialité », sans cesse
rejouée, par laquelle il fait entendre, selon l’expression de Lacan, « sa voix pressante et
répétitive ». Et c’est bien en quelque sorte dans les « plis » du paysage actuel – dans des
détails aussi triviaux que des haies ou des lignes d’arbres – que se lit cette survivance
omniprésente du passé enfoui : un passé qui, bien que « refoulé », ne cesse de toujours
revenir, aujourd’hui comme depuis maintenant près de deux millénaires.
Nous comprenons maintenant que nous avons vu cette stratification, ou plus exactement
l’organisation de ce palimpseste, comment le paysage actuel porte l’empreinte du passé
romain, auquel, effectivement, rien ne le relie directement. Lacan a raison de dire que pour
que nous puissions être en mesure de lire la présence de ce passé dans le présent, il est
nécessaire que nous ayons reconnu sa structure (telle la structure parcellaire caractéristique de
l’époque romaine). Sinon, nous ne voyons rien, qu’un paysage agricole ordinaire, dans lequel
tout semble se jouer au présent, dans le « conscient » pour utiliser les mots de la
psychanalyse. Maintenant que nous savons lire cette survivance du passé dans le présent, nous
comprenons ce que Lacan signifie par « défaillance » lorsqu’il dit que le passé inconscient
surgit dans les défaillances du présent conscient : à Pierrelatte, la survivance du réseau romain
est là où, fondamentalement, le réseau parcellaire actuel ne parvient pas à imposer sa marque
distinctive sur le paysage, mais reproduit un passé auquel il lui est manifestement impossible
d’échapper.
236
LACAN, 1966 : 2.
CHOUQUER, 2003.
238
JUNG, 1999 ; CHOUQUER, 2003 : fig. 3.
237
140
Le passé inconscient possède donc une structure propre qu’il est nécessaire de déchiffrer
pour le faire apparaître (on connaît la formule fameuse de Lacan : « l’inconscient est structuré
comme un langage »). L’aborder de l’extérieur, comme une simple chose enfouie appartenant
à un passé révolu, ne permet pas d’apprendre ce en quoi il consiste, ce qu’il dit. Car la
psychanalyse nous apprend que le passé signifie quelque chose au présent, qu’il n’a de sens
même que dans sa relation au présent : le présent n’est pas constitué sans lui. Comme le
réseau romain inscrit dans le paysage actuel, le passé inconscient ressemble à une écriture qui
est là, visible, mais qu’on ne sait pas lire. A l’image des hiéroglyphes égyptiens avant leur
déchiffrement par Champollion, les manifestations de ce passé inconscient sont, souligne
Lacan, comme une langue à la fois présente et perdue : elles sont connues des archéologues ;
on sait les reconnaître, mais on ne sait pas les déchiffrer. Les inscriptions parlent – elles
mentionnent des événements, nomment des personnes, invoquent des dieux – mais personne
ne peut les entendre, car on ne sait pas les lire. Les observer comme une juxtaposition de
signes – identifier que celui-là est par exemple en forme d’oiseau, ou que cet autre représente
sans ambiguïté un personnage, comme on le fait avec la mise en type des formes d’occupation
archéologique – c’est se condamner à ne pas les comprendre, à ajouter de l’incompréhension à
l’ignorance. Déchiffrer les signes d’une écriture, c’est reconnaître leurs relations. C’est cette
théorie qui nous manque, à nous autres archéologues et c’est bien cette forme de connaissance
du passé qu’ont tenté d’élaborer Lyell et Darwin.
Les créations matérielles du passé et du présent sont donc bien comme des textes
superposés, dont l’écriture court en quelque sorte les uns au travers des autres. Nous voyons
bien que dans le processus de surimposition lui-même, non seulement quelque chose perdure,
mais que quelque chose, également, se constitue. Là encore, c’est plus qu’une simple histoire,
qui procéderait par accumulation d’événements successifs: c’est une construction de sens, par
laquelle le passé transmet une signification. Mais c’est aussi, en retour, un processus de
réévaluation du passé au fur et à mesure de son vieillissement. Comme l’explique Benjamin à
propos de son étude sur les Affinités électives de Goethe, la signification des créations du
passé, tend à se scinder, à mesure de leur transmission, en deux teneurs distinctes : la teneur
de vérité (Wahrheitsgehalt) d’une création correspond à sa signification originelle, au moment
où elle est produite. Quant à sa teneur chosale (Sachgehalt), elle consiste en le sens particulier
qu’elle est prend par la suite, au cours du temps :
« Ce qui détermine le rapport entre les deux, écrit Benjamin, est cette loi fondamentale de
toute écriture : à mesure que la teneur de vérité d’une œuvre prend plus de signification,
son lien à la teneur chosale devient moins apparent et plus intérieur. Si les œuvres qui se
révèlent durables sont donc justement celles dont la vérité est plus profondément
immergée dans leur teneur chosale, au cours de cette durée les éléments réels sont d’autant
plus perceptibles à l’observateur que, dans le monde lui-même, ils dépérissent davantage.
Unies aux premiers temps de l’œuvre, à mesure qu’elle dure, on voit ainsi se dissocier
teneur chosale et teneur de vérité car, si la seconde reste toujours aussi cachée, la première
perce. Plus le temps passe, plus l’exégèse de ce qui dans l’œuvre étonne et dépayse ; c’està-dire que sa teneur chosale, devient pour tout critique tardif une condition préalable. On
peut le comparer au paléographe devant un parchemin dont le texte pâli est recouvert par
les traits d’un écrit plus lisible qui se rapporte à lui. De même que le paléographe ne peut
que commencer par lire ce dernier écrit, le critique ne peut que commencer par le
commentaire. Et d’emblée il en voit surgir un critère inappréciable de son jugement : alors
seulement il peut poser la question critique fondamentale : l’apparence de la teneur de
vérité tient-elle à la teneur chosale ou la vie de la teneur chosale tient-elle à la teneur de
vérité ? Car, en se dissociant dans l’œuvre, elles décident de son immortalité. En ce sens,
141
l’histoire des œuvres prépare leur critique et augmente ainsi la distance historique de leur
pouvoir. Si l’on compare l’œuvre qui grandit à un bûcher, le commentateur (celui qui
s’intéresse à la teneur chosale) est devant elle comme le chimiste, le critique (celui qui
s’intéresse à la teneur de vérité) comme l’alchimiste. Alors que pour celui-là bois et
cendres restent les seuls objets de son analyse, pour celui-ci seule la flamme est une
énigme, celle du vivant. Ainsi le critique s’interroge sur la vérité, dont la flamme vivante
continue de brûler au dessus des lourdes bûches du passé et de la cendre légère du
vécu. 239»
239
BENJAMIN, 1971.
142
Chapitre VIII
Les chiffonniers du passé
Shomei Tomatsu : Jardins en ruines. Tokyo, 1964.
143
Les chiffonniers du passé
Cher découvreur…
Le passé a quelque chose à nous dire ; il voudrait que nous entendions son histoire :
« Cher découvreur, cherches partout, dans chaque parcelle du sol. Dessous, sont enfouis
des dizaines de documents, les miens et ceux d’autres personnes, qui jettent la lumière
sur ce qui s’est passé ici. On y a enfoui de nombreuses dents. C’est nous, les ouvriers du
Kommando, qui les avons intentionnellement disséminées sur tout le terrain, autant
qu’on l’a pu, afin que le monde puisse trouver des preuves tangibles des millions d’êtres
humains assassinés. Quant à nous, nous avons perdu tout espoir de vivre la
Libération. »240
Ce texte est l’un de ceux qui ont été trouvés depuis 1945 à Auschwitz. Ils étaient écrits à
la main sur des feuilles de papier pliées ou enroulées à l’intérieur de boîtes de métal ou de
bouteilles enterrées dans le camp, autour des fours crématoires ou directement dans les
accumulations de restes humains. On les désigne sous le nom biblique de rouleaux
d’Auschwitz241. Les derniers d’entre eux ont été découverts dans les années 1980 ; il en
subsiste certainement encore d’autres, bien qu’une part sans doute très importante d’entre eux
a été détruite au cours de l’immédiate après-guerre par les paysans polonais qui ont retourné
les ruines du camp à la recherche d’un imaginaire « trésor des Juifs » que la rumeur disait y
être enterré. Ces textes sont déjà pleins de manques creusés par le temps, qui finira bientôt par
les désagréger tous. L’un d’eux dit notamment :
« Nous continuerons à faire ce qui nous incombe. Nous allons tout [lacune] et cacher
[lacune] le monde mais simplement cacher dans le sol et dans [lacune]. Mais celui qui
voudra trouver, [lacune] encore, vous trouverez encore [lacune] de la cour, derrière le
crématoire, pas vers la rue [lacune] de l’autre côté, vous en trouverez beaucoup là-bas
[lacune] car nous devons, comme jusqu’à présent, jusqu’au [lacune] événement [lacune]
continuellement tout faire savoir au monde sous la forme d’une chronique historique. A
partir de maintenant, nous allons tout cacher dans le sol. »242
240
Lettre en yiddish de Zalmen Gradowki, écrite le 6 septembre 1944 à Auschwitz-Birkenau (GRADOWSKI et
al., 2001 : 67).
241
Ou « Megilot Auschwitz » (GRADOWSKI, 2001 ; GRADOWSKI et al. 2001).
242
Fragment intitulé T.N.Ts.B.H. (pour la formule Tehi nishmati tsura bitsor hakhayim des pierres tombales
juives, qui signifie « Que mon âme soit liée au faisceau des vivants » et qui, dans ce cas, peut se lire également
au pluriel Tihyou nishmotam tsurot bitsror hakhayim, pour « Que leurs âmes soient liées au faisceau des
vivants ») écrit par Zalmen Lewental le 10 octobre 1944 à Auschwitz-Birkenau ( GRADOWSKI et al. 2001 :
124). Ce texte a été découvert en 1962, dans une bouteille enterrée à proximité du Crématoire III.
144
Les membres du Sonderkommando d’Auschwitz, ceux auxquels était imposée la charge
de faire fonctionner la machine d’extermination en brûlant les corps des suppliciés et en
éliminant leurs restes, ceux qui étaient destinés à passer eux-mêmes par cette machine
d’anihilation, le savaient bien : pour remplir leur devoir de témoigner de « ce qui s’est passé
ici », il leur fallait enfouir leur témoignage dans le sol ; il leur fallait le cacher dans l’espoir
que des hommes « justes » le trouveraient et l’entendraient un jour. Des « Justes », capables
de reconnaître et de faire entendre la vérité, c’est ce que les morts d’Auschwitz espéraient que
nous serions. C’est en nous qu’ils ont placé le seul espoir qu’il leur restait ; celui que « le
monde » sache leur histoire. Mais ils savaient aussi qu’il faudrait nous tenir la main, nous qui
ne savons pas exactement « ce qui s’est passé ici ». Il faudrait qu’ils nous disent où,
exactement, nous devons chercher et quoi, précisément, nous devons trouver. Nous devons
trouver des textes, bien sûr, qui rapportent leur histoire « sous la forme d’une chronique
historique », mais nous devons surtout trouver les preuves matérielles de cet anéantissement,
qu’ils ont laissées à notre intention et qui portent témoignage de leur existence. Or, justement,
nous ne savons pas quelles sont ces preuves ou, plus exactement, nous ne savons pas de quelle
manière ces vestiges qu’ils ont enterrés peuvent être lus comme des témoins de leur histoire.
Alors, il a fallu qu’ils nous le disent : ils ont disséminé des monceaux de dents qu’ils ont pris
sur tous les cadavres qu’ils ont pu toucher sans être vus pour que nous voyions qu’il s’agit de
dents humaines provenant de masses de gens exterminés ici. Un autre membre de ces
Sonderkommandos, du nom d’Alter Szmul Fajnzylberg, nous dit avoir caché « près du
crématoire du camp de Birkenau » « un appareil photo (et) des restes de gaz dans une capsule
de métal »243. Il est vraisemblable que cet appareil photo – qui n’a pas été retrouvé – contient
une pellicule sur laquelle sont impressionnées des images du processus d’extermination ;
quant au gaz contenu dans la capsule de métal, c’est manifestement celui qui a été utilisé pour
gazer les victimes avant leur élimination par crémation. Mais, là encore, il faut qu’on nous le
dise : nous ne pouvons pas savoir à priori, sans le témoignage des hommes des
Sonderkommandos, qu’il y a des images d’une importance historique énorme dans ce fossile
d’appareil photo et que cette boîte de conserve rouillée contient en réalité tout ce qui reste du
gaz d’Auschwitz. Nous ne pouvons pas le savoir et les victimes d’Auschwitz comptent sur
notre bienveillance et notre persévérance : ils n’ont pas d’autre possibilité que d’espérer que
nous prendrons soin des vestiges qu’ils ont laissés pour nous – même s’il n’y a pas d’objets
précieux avec – et que nous les rechercherons inlassablement, « partout, dans chaque parcelle
du sol », même si nous ne savons pas exactement ce que nous devons nous attendre à trouver.
Ils espèrent que nous serons attentifs aux moindres débris de leur passé qui, tous, sont pour
eux imprégnés de sens. Ils ont confié cette prière à un morceau de papier qui tombe en
loques :
« … nous demandons au destin : Yehi rotsn milifneikho, eyno shoymea kol bekhies ;
fais-nous au moins cette faveur – shetashim dimeosseinu benodeikho lihies – cache ces
pages de larmes dans l’outre de l’être, qu’elles parviennent en de bonnes mains et
trouvent leur tikoun, leur accomplissement. 244»
Quelques années auparavant, Walter Benjamin avait dit dans sa thèse II « sur le concept
d’histoire » :
243
Témoignage d’Alter Szmul Fajnzylberg, cité dans SWIEBOCKA, 1999.
Texte anonyme en yiddish, daté du 3 janvier 1945, écrit à Auschwitz-Birkenau. Yehi rotsn milifneikho, eyno
shoymea kol bekhies signifie « Que ce soit ta volonté, que nul n’entende la voix de nos larmes. » (ANONYME,
2001 : 67).
244
145
« …il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. A nous,
comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique, sur
laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne point la
repousser. L’historien matérialiste en a conscience. »245
Mais nous, nous ne sommes pas préparés à une telle responsabilité. Nous faisons ce que
nous pouvons et nous ne voyons pas grand’chose. Nous n’avons pas les clés du passé qui
nous est étranger ; nous ne savons pas ce que nous devons reconnaître. Pour nous, il n’y a là
qu’une accumulation de gravats : un mélange de fragments de briques et de dalles de faïence
blanche, de morceaux de béton et de ferrailles rouillées, qui coupent les mains. C’est làdedans que nous creusons et plus on avance, plus ça empire. Le conducteur de la pelle
mécanique te regarde d’un air un peu inquiet parce que tu lui as dit avant de commencer que
tu voulais qu’il aille doucement et voilà qu’il arrache maintenant des blocs de plus en plus
gros, en faisant s’effondrer les parois du trou de plus en plus informe que tu es en train de lui
faire creuser. Alors, tu lui fais un petit signe de la tête qui veux dire « vas-y ; mets la force
qu’il faut » ; et lui se sert de son godet comme d’une énorme gueule carrée terminée par des
grosses dents en fer qu’il abat sur les blocs pour les faire éclater. Le sol tremble à chaque coup
sous tes pieds et ça se met à fumer et à sentir une odeur assez écœurante de moisi, de
poussière et d’étincelles de silex. Toi, tu ne sais pas où tu vas ; tu continues tant que ça vient.
Tu sais seulement qu’il faut que tu ailles jusqu’au bout, jusqu’à ce que tu en aies la fin. Tu
ramasses les morceaux d’objets que tu vois sortir et tu les mets dans un grand sac en
plastique transparent : ce sont des bouts isolés d’assiettes et de bouteilles en verre, avec des
débris de gamelles émaillées sur lesquelles les outils en fer dérapent avec un crissement
insupportable. Au fond du trou, quelqu’un de ton équipe te tend quelque chose qu’il a trouvé :
c’est une petite tête chauve de poupée industrielle, avec de grands yeux bleus, remplis de
terre, et une bouche minuscule peinte en rouge. « C’est sympa, non ? », te dit-il. « Ouais, c’est
chouette », réponds-tu en la mettant dans une petite boîte, sans savoir précisement ce que c’est
et en ignorant tout de ce que ça représente. C’est sans doute mieux ainsi, sinon je ne crois pas
que tu pourrais faire ce que tu fais là.
L’histoire de l’archéologie : les durées contre l’historiographie
En quoi consiste donc l’archéologie et d’où vient-elle ? Jusqu’à présent, ce sont
essentiellement des archéologues qui ont travaillé à l’élaboration de l’histoire de leur propre
discipline. De ce point de vue, cette « histoire de l’archéologie vue par les archéologues »
s’assimile naturellement à une historiographie de la recherche : les réalisations techniques
actuelles de l’archéologie, ses champs d’intervention, ses problématiques, bref la présente
identité scientifique de la discipline, définit le cadre de référence à partir duquel cette histoire
de la discipline est construite, à la fois comme identification d’un processus historique (l’essor
de la recherche archéologique) et comme description d’un moment historique particulier (telle
période des « origines de l’archéologie »). En d’autres termes, c’est la situation actuelle de la
discipline qui constitue l’horizon d’achèvement à partir duquel est reconstituée, de manière
rétrospective, la marche de l’archéologie depuis ses supposées origines balbutiantes du passé
jusqu’à son hypothétique réalisation dans le présent. Aucun livre d’histoire de l’archéologie,
245
BENJAMIN, 2000 : 428-429.
146
même les plus brillants, comme « l’Histoire de la pensée archéologique » de Bruce Trigger246
ou, en langue française, « La Conquête du Passé » d’Alain Schnapp247, n’y échappe.
C’est donc le statut même de l’historiographie de l’archéologie qui est en cause et, avec
lui, une certaine conception du temps et du devenir historique dont nous avons déjà observé
les effets sur l’appréhension des matériaux archéologiques eux-mêmes. Car, comme le
souligne l’historien et philosophe Michel de Certeau, l’historiographie est « un récit qui
fonctionne (…) comme un discours »248. Il faut nous arrêter sur cette formule, qui éclaire d’un
jour particulier ce mode d’écriture spécifique de l’histoire qu’est l’historiographie:
l’historiographie, en effet, se définit avant tout comme une mise en récit des événements du
passé. Cette mise en récit fonde l’articulation logique – ou plutôt cette supposée évidence de
l’engrènement des faits historiques les uns à la suite des autres – de la démonstration
historique à laquelle vise à aboutir l’entreprise historiographique, laquelle, en conséquence,
n’est pas autre chose, effectivement, qu’un discours. Ainsi, l’historiographie prend en quelque
sorte à partie les faits de l’histoire pour asseoir un argumentaire développé depuis la place
qu’occupe l’auteur en tant que chercheur – ou depuis celle de la communauté de chercheurs à
laquelle appartient l’auteur – par rapport à l’histoire de sa discipline. Car, comme le rappelle
Michel de Certeau, l’historiographie s’appuie sur une chronologie unilinéaire, articulée en
séquences successives, qui « construit le temps vers le moment du destinataire ; c’est-à-dire
du lecteur dans le présent qu’il occupe. » Ainsi, « l’historiographie travaille à rejoindre un
présent qui est le terme d’un parcours plus ou moins long sur la trajectoire chronologique
(…). Le présent, postulat du discours, devient le revenu de l’opération scripturaire : le lieu de
production du texte se mue en lieu produit par le texte. »249 C’est cette perception unilinéaire
du temps, que nous savons faussée, qui conduit l’historiographie à fonctionner spontanément
comme un discours de légitimation non seulement de la situation présente de la discipline,
mais plus précisément des collectifs qui dominent la configuration actuelle de la discipline et
qui ont (ou qui cherchent à obtenir) voix d’autorité. Dans ce contexte, l’appel à l’histoire de
l’archéologie ne sert souvent que comme un outil de démonstration au moyen duquel des
chercheurs ou des groupes de chercheurs tentent de doter leur propre perception de la
discipline d’une légitimité à caractère historique.
Cette approche de l’histoire de l’archéologie ne dit rien de l’objet même d’une histoire
de la discipline ; c’est-à-dire de l’effet du temps et des durées sur les transformations de la
méthode et de la démarche archéologiques. Je cherche à explorer un autre aspect du temps
historique – qui ne serait pas le temps unilinéaire et séquentiel de l’historicisme, mais le
“ temps saturé d’à présent ” propre à la pensée archéologique – ou encore, selon l’expression
de Michel de Certeau, je m’intéresse à une autre stratégie du temps de l’Histoire250. Comme le
montre de Certeau, l’historiographie fonde son discours sur la création d’une coupure, en
réalité artificielle, qui isolerait le passé du présent 251: par définition, le présent serait le lieu de
l’enquête, son origine en quelque sorte ; tandis que les événements du passé seraient l’objet de
l’étude historiographique et le matériau à partir duquel l’histoire serait restituée « telle qu’elle
s’est passée ou à peu près ». En fait, nous savons bien que les choses ne fonctionnent pas
ainsi : la simple nécessité d’écrire une histoire « véridique » ou « objective » dit assez que le
passé, en réalité, continue à hanter le présent et que l’omniprésence de ses matériaux – pour
246
TRIGGER, 1989.
SCHNAPP, 1993.
248
CERTEAU, 1975 : 125.
249
CERTEAU, 1975 : 125.
250
CERTEAU, 1987 : 85-88.
251
CERTEAU, 1987 : 87.
247
147
ce qui nous intéresse, ces milliers de publications, de fouilles, de collections archéologiques –
persiste à remplir physiquement l’espace de l’actuel. Ici comme sur le terrain, le présent est
saturé des vestiges du passé et c’est le jeu des durées qui importe bien plus que celui des
« événements » en eux-mêmes. Ici comme sur le terrain, cette approche est radicale :
s’intéresser aux durées dans l’histoire de l’archéologie, c’est déchirer cet écran opaque
interposé entre le passé et nous, c’est déligitimiser l’entreprise historiographique
traditionnelle, pour la fonder sur un autre approche, qui consiste à se mettre à l’écoute de
l’écho distordu du passé dans notre présent.
Les événements d’un côté et les durées de l’autre : il s’agit bien, comme le souligne de
Certeau, de deux façons opposées de « distribuer l’espace de la mémoire » ; c’est-à-dire de
penser les rapports du passé et du présent. Il faut creuser cette opposition jusqu’au fond et
souligner qu’on se trouve bien ici face à deux visions antinomiques du temps et de l’histoire :
les disciplines qui intègrent la durée (comme en particulier la psychanalyse et,
nécessairement, l’archéologie) reconnaissent la présence du passé dans le présent ; alors que
celles qui sont établies sur les événements (comme l’historiographie, avec l’histoire ou
l’archéologie traditionnelles) postulent le caractère objectivement inconciliable de toute
coexistence du passé et du présent. Plus profondément, pour les disciplines historiques
traditionnelles – parmi lesquelles se trouve englobée la pratique conventionnelle de
l’archéologie – la validité de la démonstration historique repose sur la successivité objective
des événements, qui s’enchaînent les uns après les autres et qui, en conséquence, s’expliquent
les uns par rapport aux autres. Pour les disciplines de la durée, au contraire, c’est la
réplication qui construit l’histoire ; les faits pouvant se renouveler les uns après les autres, les
uns reproduisant les autres sous une forme plus ou moins identique, ou plus ou moins altérée.
De même, selon l’approche conventionnelle de l’histoire, les relations historiques s’effectuent
par corrélation, dans la mesure où, dans le temps unilinéaire et séquentiel de l’histoire
traditionnelle, les événements n’agissent les uns sur les autres que de proche en proche. Là
encore, c’est tout l’inverse que reconnaissent les disciplines de la durée, pour lesquelles les
faits peuvent s’imbriquer les uns dans les autres, les uns prenant la place des autres. Cette
reconnaissance du jeu des durées dans la constitution de la discipline archéologique implique
plus qu’un simple replâtrage de l’histoire actuelle de l’archéologie, car elle mine toute la
structure explicative conventionnelle de l’histoire, et en particulier les notions d’effets et de
disjonction (deux événements distants dans le temps ne peuvent pas être la même chose) qui
sont fondamentales pour la perspective historiographique : dans l’approche des durées,
certains événements, au contraire, agissent à la place d’autres ; alors que des faits particuliers,
d’ordinaire invisibles, reviennent subitement sur le devant de la scène, masqués sous une autre
identité. C’est la prise en compte de l’inébranlable persistance des durées qui permet de
démêler lentement l’écheveau de cette ambiguïté fondamentale de l’histoire.
Ces durées qui travaillent en profondeur la discipline archéologique, comment les
reconnaître, comment les lire ? Il faut renoncer à l’idée qu’il serait possible de les saisir par la
simple mise en séquence de l’évolution historique de la discipline, comme le fait
l’historiographie, car c’est précisément cette approche qui occulte le travail des durées. En
fait, c’est dans les moments de transmission du savoir – là où l’identité de la discipline est à la
fois reproduite et transformée –que la tension des durées se laisse entrevoir. La façon dont
l’archéologie est enseignée, ou dont elle est débattue lorsqu’elle est soudainement confrontée
à des découvertes inattendues, dit beaucoup plus sur l’identité profonde de la discipline qu’il
n’y paraît. Là encore, ce qui se joue c’est la confrontation à la nouveauté qui perturbe le
système de représentations en place, qui le déstabilise et qui en même temps exige de lui qu’il
lui réponde tout de suite, par le rejet ou l’absorption ; peu importe. Ce qui importe en
148
revanche, c’est ce que révèle le comportement de la discipline – ou des archéologues – face au
changement : qu’est-ce qui est intégré, le cas échéant mis en valeur, et qu’est-ce qui au
contraire est refusé, parce qu’il est jugé irrecevable ou non approprié ? De même, lorsque
l’identité de la discipline n’est pas directement mise en cause sous la pression de l’extérieur,
sur quels types de pratiques est-elle reproduite dans l’enseignement, cette autre arène dans
laquelle est affirmée l’identité de l’archéologie ?
Chercheurs d’images
Au contraire des autres disciplines qui sont fondées sur l’observation et l’analyse d’un
terrain qui enferme une mémoire fossilisée du passé (comme par exemple la géologie, la
paléontologie ou la pédologie), l’archéologie n’est pas enseignée comme un mode
d’acquisition des données à partir des contextes qui contiennent cet enregistrement matériel
du passé. La fouille archéologique – pourtant essentielle dans la mesure où, comme l’a
souligné André Leroi-Gourhan, l’observation archéologique du passé détruit son objet d’étude
en même temps qu’elle se porte sur lui – la fouille archéologique, donc, ne fait pas partie de la
formation académique des archéologues et n’en a jamais été partie prenante. Dans sa
transmission, l’archéologie est assimilée à l’histoire des civilisations ou à l’étude des
caractéristiques stylistiques des cultures matérielles du passé, rappelant en cela que, depuis
ses origines du XVIIIème siècle, la discipline archéologique consiste fondamentalement en un
discours sur les créations culturelles des civilisations anciennes. Le jumelage de l’Histoire de
l’Art et de l’Archéologie, dont la plupart des archéologues, aujourd’hui, ne comprennent plus
la nécessité, possède des origines historiques qui remontent aux origines archaïques de la
discipline archéologique.
Car les archéologues n’ont jamais été des fouilleurs : leur métier consiste à élaborer, à
rassembler et à analyser des images du passé. C’est dans cette pratique de collecte d’images
des restes matériels du passé que se trouve, en fait depuis les plus lointaines origines de la
discipline, dans l’Antiquité, l’identité profonde de l’archéologie. Traditionnellement, l’activité
fondamentale d’un archéologue n’est pas de creuser la terre, ni d’exhumer des vestiges des
civilisations disparues. Elle est d’examiner des planches de catalogues d’objets, d’étudier des
plans de constructions, de considérer des coupes et des profils. L’archéologue est un savant de
cabinet, un iconographe qui cherche à identifier des détails morphologiques caractéristiques
des cultures du passé et à les comparer entre eux. C’est un érudit solitaire qui vit dans un
univers de reproductions saturé de listes et d’inventaires ; il est celui qui perpétue l’infini
« musée de papier » dont le projet universel a été lancé par les grands Antiquaires du XVIIIème
siècle : faire en sorte que chaque vestige archéologique ou, pour reprendre leur langage,
chaque monument de l’industrie et des arts des civilisations du passé, soit inventorié, figuré et
décrit. L’intense activité des archéologues du XIXème siècle s’inscrit dans la filiation directe
de cette archéologie encyclopédique des Lumières. On voit trop souvent les chercheurs des
années 1860 à 1900 comme les auteurs d’excavations désordonnés réalisées avec des
méthodes primitives, alors qu’en réalité leur travail est dominé par la réalisation d’un
gigantesque corpus iconographique des trouvailles archéologiques, entrepris à l’échelle
européenne. Les albums archéologiques de Charles Cournault, ou encore les dossiers
documentaires d’Edmond Flouest, ont vocation à alimenter, en faisant appel aux techniques
de reproductions les plus précises – dont la photographie, alors naissante – ce catalogue figuré
des productions matérielles du passé humain. L’archéologie du XXème siècle n’a pas rompu
avec cette tradition, en l’enrichissant notamment par l’informatique à partir de la fin des
années 1980. On peut penser que celle du XXIème siècle continuera à perpétuer ce projet de
149
« recueil archéologique total », en particulier grâce aux nouvelles ressources documentaires
fournies par l’imagerie numérique.
Les Antiquaires de l’âge classique instaurent une tradition de l’image – ou plus
exactement de l’imagerie – des vestiges du passé. Dès l’origine, c’est par des images que,
dans la seconde moitié du XVIème siècle, les premiers vestiges archéologiques deviennent
connaissables en tant que tels. Des dessins ou des aquarelles au réalisme minutieux les font
apparaître dans toute leur forme et leurs détails spécifiques. Dans ces tous premiers dessins de
fouilles, comme ceux réalisés par Amerbach en 1582 à Augst, ce sont bien les substructions
d’un théâtre romain, avec la disposition particulière des vomitoria et la maçonnerie typique en
petit appareil qui a été saisie et qu’il est toujours possible de reconnaître. De la même
manière, c’est bien le site de Stonehenge, avec ses fossés circulaires et son cercle
mégalithique ruiné, qu’on identifie immédiatement sur l’aquarelle de Lucas de Heere, datée
de 1575252. L’illustration naturaliste des vestiges du passé qu’on découvre désormais incrustés,
tels des corps étrangers, dans l’actuel des paysages est inséparable de la conscience, nouvelle,
de l’existence de temps différents dans le passé : puisque les réalisations des hommes des
temps anciens sont évidemment dissemblables des nôtres, alors il est essentiel de les
représenter dans toutes leurs particularités si on veut se donner les moyens de les reconnaître ;
c’est-à-dire de les identifier en tant que telles. Bientôt, on réalisera que le passé lui-même est
constitué de temps différents les uns des autres, qu’il importe de distinguer également selon
leurs caractères morphologiques propres : ce sera le programme de l’archéologie de la
seconde moitié du XIXème siècle et de celle du XXème siècle. Ainsi, dès les premières
représentations des matériaux archéologiques, un concept essentiel est injecté dans la
production des images des vestiges du passé : il s’agit de l’idée selon laquelle le passé est
fondamentalement distinct du présent, qu’il est autre et qu’il porte en lui-même sa propre
spécificité. Comme on le sait, c’est là un des présupposés essentiels de l’approche historiciste,
dont on voit bien qu’il est directement lié à cette reconnaissance de l’altérité des vestiges du
passé qui se met en place à la fin du XVIème siècle. Dans cette perspective, il devient
manifeste que l’expansion extraordinaire des représentations « ultra-réalistes » des vestiges
archéologiques au cours du XIXème siècle n’est pas fortuite (ces objets dont on représente non
seulement la forme particulière dans tous ses détails, mais aussi l’impact du vieillissement sur
eux, avec la reproduction des taches et des couleurs particulières prises par la corrosion) : elle
constitue désormais le support même qui soutient cette perception fondamentalement
historiciste de l’histoire de l’humanité.
Pour s’en convaincre, il suffit de se tourner vers l’imagerie archéologique héritée de la
tradition médiévale, qui fonctionne sur une représentation tout à fait différente du passé, en
fait absorbé tout entier dans cet « à présent » de l’actuel : l’image qui revient à de nombreuses
reprises est celle de la fabrication spontanée de vases par le sol, qu’on trouve encore à la fin
du XVème siècle, comme dans le magnifique « Livre des propriétés des choses » de
Barthélémy de Glanville. Aux côtés des divers animaux qui vivent dans des tanières creusées
dans le sol, on y voit des vases qui percent la croûte de la surface de terre, poussant à l’air
comme des champignons253. Ces vases, qui sont figurés comme des récipients actuels (du
moins des récipients usuels du XVème siècle), représentent en réalité des vases anciens, qui
pourraient aussi bien dater de l’âge du Bronze que de la période romaine ; il n’est pas possible
de le savoir. Contrairement aux illustrations qui viendront à partir de la fin du XVIème siècle,
nous ne sommes ici nulle part en particulier ; la représentation post-médiévale de ce
surgissement des pots de la terre trouve son identité dans la métaphore (l’image dit : comme
252
253
SCHNAPP, 1993 : 148-150.
SCHNAPP, 1993: 144-145.
150
certains animaux sortent la nuit de la terre où ils s’enterrent, des objets tous fabriqués sortent
aussi du sol), car le passé n’est pas encore identifié comme une entité singulière et
fondamentalement séparée du présent. Cette vision du temps est très résiliente ; on la trouve
encore exprimée en plein XVIIIème siècle pour expliquer en particulier la formation des
fossiles : ainsi, pour de nombreux chercheurs, les formes de coquillages ou de restes de
poissons prises par la pierre seraient dues à une propriété particulière à ce matériau, une vis
plastica ou une virtus lapidifica, qui ferait croître dans la roche des animaux minéraux,
similaires dans leur forme aux espèces animées du monde vivant254 : Voltaire lui-même se
demandait si « le sol de la terre ne peut enfanter ces fossiles » qui ressemblent à des animaux
marins mais qu’on trouve très loin de la mer255. On voit ici, aussi bien pour les animaux de la
pierre que pour les pots de la terre, que cette explication « prodigieuse » de la présence de
vestiges du passé lointain dans l’actuel est liée à une représentation tronquée du temps : dans
le « temps plat » d’avant la révélation du Temps profond apportée par les sciences historiques
du XIXème siècle, le passé est tout entier englobé dans le « maintenant » et ses témoignages,
intégrés au présent comme des entités surnaturelles, ne peuvent s’expliquer que comme le
résultat de phénomènes proprement merveilleux. Jusqu’à la révélation de l’existence de ces
autres temps dont témoignent les restes archéologiques, les monuments funéraires
mégalithiques ne peuvent être reconnus que comme des « tables de géants », les tumulus
comme des « tombeaux des fées » et les ruines romaines comme des « châteaux de la Belle
au Bois Dormant ». L’identification du caractère spécifique de la temporalité du passé est une
première étape, que concrétise l’avènement de l’archéologie. Ce sera la découverte de
l’immensité des temps anciens, apportée notamment par la géologie, qui permettra –
seulement à partir du milieu du XIXème siècle – d’imposer d’autres types d’explications de ces
créations mystérieuses, dans lequel le temps, désormais, jouera un rôle crucial comme effet :
le caractère extraordinaire de ces restes anormaux – reconnus désormais comme des vestiges
du passé – sera attribué à l’action cumulative de phénomènes graduels qui, déployés dans la
très longue durée du temps naturel, finissent par se traduire par des transformations radicales.
Il devient maintenant clair pourquoi il est si difficile de critiquer, de l’intérieur, cette tradition
historiciste profondément ancrée dans la démarche archéologique conventionnelle : parce
qu’il s’agit d’un héritage très ancien de la discipline, qui se trouve à la source même de la
constitution de son identité originelle.
Les chiffonniers du temps
Comme les historiens, les archéologues apparaissent dès lors que la mémoire du passé
est reconnue comme chargée d’une signification spécifique, une mémoire qui nous est pas
directement accessible – parce qu’elle est cachée dans le présent, enfouie sous la surface du
sol, ou dispersée sous la forme de débris – et qui, en conséquence, ne nous est pas
immédiatement compréhensible, dans la mesure où sa lecture nécessite un commentaire.
Depuis l’époque romaine, l’archéologue est ce personnage solitaire, dont l’esprit obsessionnel
est accaparé par l’immense perte du passé, et qu’on peut voir fréquenter les terrains vagues,
les dépotoirs et les cimetières. Il est celui qui cherche qui est caché, qui extrait ce qui est
enfoui, qui collecte ce qui est dispersé et qui, tel un chiffonnier du temps, remue les
accumulations de choses mortes à la recherche des débris des âges anciens de l’humanité. Son
terrain, comme on dit aujourd’hui, est là où sont abandonnées les épaves, où sont entassées les
loques, où sont relégués les déchets de ce qui a vécu. Son objet d’étude, qu’il ne partage avec
personne d’autre, ce sont les restes, ou plus exactement les rebuts de l’histoire. Depuis
254
255
ROSSI, 1984 : 3-6.
BUFFETAUT (1998) : 24.
151
toujours, l’archéologue est un antiquarius, un antiquaire, un collectionneur. Il ramasse et
rassemble des vestiges abandonnés et incomplets.
Les premiers archéologues de l’âge classique sont directement conscients de leur
situation de fouilleurs des ruines du passé, au sens premier du terme. Ils ont à définir ce que
sont exactement ces restes sur lesquels ils pourraient construire une connaissance du passé,
c’est-à-dire ce en quoi consistent, en soi, les matériaux de l’archéologie. C’est le bénédictin
Bernard de Montfaucon qui en donne au début du XVIIIème siècle la définition la plus
définitive: « … je réduis dans un corps, écrit-il dans son « Antiquité expliquée en figures »,
toute l’antiquité : par terme d’antiquité, j’entends seulement ce qui peut tomber sous les yeux
et ce qui peut se représenter dans les images256 ». Les matériaux de l’archéologie, c’est tout ce
qu’on peut voir du passé ; nous dirions aujourd’hui tout ce qui possède une existence
enregistrée physiquement dans la matière. Les données archéologiques, c’est en conséquence
tout ce qui peut être visualisé par l’intermédiaire d’images : ce sont des dessins ou des cartes
au XVIIIème siècle, puis à partir du XIXème siècle des photographies, aujourd’hui ce sont des
images numériques calculées à partir des propriétés physiques de la matière. Tout ceci,
souligne de Montfaucon, est destiné à former un « corps » ; nous dirions aujourd’hui un
champ, le champ particulier à l’archéologie. Ici, tout est dit : les archéologues rechercheront
des vestiges matériels observables et les enregistreront par l’intermédiaire de systèmes
d’images. Depuis le XVIIIème siècle, nous n’avons pas quitté d’un pouce ce programme.
Pourtant, nous savons bien que quelque chose manque, que ce programme n’est pas
suffisant à lui seul. Le problème, ce sont précisément les images. Aucune image, même la
plus fidèle à l’original, ne parle jamais d’elle-même. Il ne suffit pas, comme l’envisage de
Montfaucon, de réunir le corpus le plus étendu d’images de vestiges du passé pour obtenir la
vision la plus complète du passé lui-même. Même si, comme le souligne Montfaucon, on
cherche à réduire la représentation du passé à ce qui peut s’en voir (comme les plans de
bâtiments, les images des divinités, les types d’outils ou de costumes) cela n’est pas suffisant :
l’image nécessite un commentaire qui dise au moins ce qu’elle montre. Il n’est sans doute pas
fortuit que ce soit un spécialiste des images, un critique d’art rompu à l’analyse des peintures,
qui, en la personne de Caylus, introduit la notion de catalogue, indissociable de celle du
corpus iconographique. Caylus connaît les images, comme graveur et dessinateur, comme
proche de Watteau, et comme membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture, où il
intervient comme expert auprès des grands collectionneurs d’art257. L’œuvre maîtresse de
Caylus, ces sept volumes du « Recueil d’antiquités égyptiennes, grecques, étrusques et
romaines » publiés de 1752 à 1767258, n’est autre qu’un immense catalogue raisonné des
pièces de l’antiquité qu’il est possible de répertorier en France au milieu du XVIIIème siècle. Il
en tire la méthode des principes de mise en catalogue des œuvres d’art. C’est toujours ce que
nous faisons lorsque nous décrivons des objets.
On n’y voit rien
Les premiers pas des archéologues qui, dans la première moitié du XIXème siècle,
sortent de leur cabinet pour se risquer sur le terrain sont particulièrement décourageants.
Contrairement à ce que laisse entendre l’historiographie traditionnelle de la discipline, qui fait
de la fouille l’acte fondateur de l’archéologie, fouiller ne s’impose pas au premier abord
256
MONTFAUCON (1719) : I.
CASTOR, 2002.
258
CAYLUS, 1752-1767.
257
152
comme une démarche nécessaire : jusqu’aux années 1860, à partir desquelles la fouille se
généralise effectivement comme une pratique usuelle de collecte des matériaux
archéologiques, les archéologues profitent en effet le plus souvent d’excavations réalisées à
l’occasion de travaux, qui mettent au jour des objets anciens qui les intéressent. S’ils se
rendent sur place, c’est pour récupérer à la source des objets qui pourraient être détériorés ou
simplement jetés par ceux-là qui les mettent au jour dans leur travail quotidien. A l’origine,
l’exploitation du terrain vise donc essentiellement à constituer des collections. Il faut en
conséquence rétribuer les inventeurs, ou les pourvoyeurs ; ce qui favorise immédiatement les
trafics et les falsifications, comme le naïf Boucher de Perthes en fait l’expérience à ses
dépens, en particulier à Moulin-Quignon, près d’Abbeville259. Car, au moins jusqu’aux années
1950, à partir desquelles se généralisent les fouilles stratigraphiques, les archéologues sont
dépourvus des moyens de contrôler l’authenticité archéologique des trouvailles auxquelles ils
sont confrontés. Le développement extraordinaire pris par « l’affaire de Glozel »260 montre
bien qu’encore dans les années 1930 la discipline ne dispose pas des outils méthodologiques
qui lui permettraient de déterminer s’il existe ou non un contexte archéologique authentique
dont proviendraient les extraordinaires trouvailles « d’écriture paléolithique » du « Champ des
Morts ». En réalité, jusqu’à ce les archéologues commencent à être capables de lire le sol et
d’y reconnaître les formations spécifiques que sont les palimpsestes, le terrain de
l’archéologie leur échappe pour sa plus grand part.
Enfoui au fond d’un archéologue se trouve un Antiquaire. Pour lui, la fouille n’est que
le déplacement de la collecte des objets – ou plus exactement de celle des œuvres des temps
passés – des collections où on les rassemble vers le terrain où on les trouve. Fouiller donc,
pourquoi pas, mais quoi au juste ? Pendant très longtemps les archéologues n’en ont
simplement aucune idée. Il ne le savent pas, parce qu’ils ne savent pas interpréter le terrain.
Ce n’est pas la connaissance du terrain qui leur indique où il serait intéressant de pratiquer des
fouilles pour trouver ce qu’ils recherchent. C’est le hasard des découvertes fortuites – des
travaux mettent au jour des objets, alors ils arrivent pour les voir, avec l’espoir d’en trouver
d’autres pour eux-mêmes – ou bien encore ce sont des hypothèses tirées de la lecture des
textes historiques qui les guident vers certains lieux particuliers. Ainsi, l’extraordinaire
développement de l’archéologie des « Antiquités nationales » des années 1860, que provoque
en France la recherche des sites témoins des événements de la Guerre des Gaules, révèle en
réalité une méconnaissance foncière de la spécificité du terrain archéologique. Ce sont des
considérations d’ordre topographique sur l’itinéraire emprunté par les armées romaines, tel
qu’il est relaté dans les Commentaires de la Guerre des Gaules, qui conduisent par exemple à
situer, dès le XVIIème siècle, le lieu de la bataille des Helvêtes dans la région des Côtes de
Beaune, peut-être aux environs du village de Cussy-la-Colonne (Côte-d’Or), où une colonne
historiée d’origine romaine pourrait, pense-t-on, commémorer l’événement. Le fait qu’on y
trouve des tumuli en grand nombre est immédiatement attribué par les archéologues à la
présence de tombes « celtiques » édifiées pour y enterrer les milliers de morts helvêtes261.
C’est la raison des fouilles qui sont entreprises, d’abord dans les années 1840 puis au début
des années 1860, sur le plateau des « Chaumes d’Auvenay » à Ivry-en-Montagne (Côte-d’Or).
Là, tout ce que voient ces archéologues leur donne apparemment raison : comme certains des
objets découverts – comme en particulier des épingles en bronze – trouvent leur
correspondance directe dans les sites lacustres récemment découverts alors en Suisse, cela
signifie donc avec certitude que les populations enterrées aux « Chaumes d’Auvenay » sont
bien les Helvêtes de César. De même, l’apparente inorganisation de la disposition des tumulus
259
LAMING-EMPERAIRE, 1964 : 167-175 ; COHEN et HUBLIN, 1989 : 201-221.
JULLIAN 1926 ; REINACH, 1926-1927; id. 1928 ; FRADIN, 1979.
261
SAULCY, 1860 : 337.
260
153
et le fait qu’on y rencontre parfois plusieurs sépultures superposées les unes aux autres, tout
cela témoigne pour eux de la hâte avec laquelle les survivants ont dû enterrer leurs morts. Un
scénario analogue se répète à Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, où c’est la découverte en
1860 d’un dépôt d’armement en bronze de la fin du Bronze final262 – qu’on rapproche
immédiatement des trouvailles des « Chaumes d’Auvenay » - qui déclenche les premières
recherches systématiques à la suite desquelles les fossés de César établis devant Alesia vont
être découverts. Par chance, ceux-ci passent à seulement quelques mètres de l’emplacement
du dépôt de bronze de la Ferme de l’Epineuse et c’est ainsi qu’on les trouve. Et si on
s’intéresse alors à Alise, c’est essentiellement parce qu’une tradition érudite situe, là encore
depuis au moins le XVIIème siècle, l’Alesia de César. Personne ne voit qu’en réalité les tombes
fouillées à Ivry-en-Montagne ou les armes en bronze de l’Epineuse datent de près d’un
millénaire avant les événements auxquelles elles sont attribuées. Pourquoi ? essentiellement
parce que les objets extraits du sol ne sont considérés alors que comme l’illustration
matérielle d’une histoire autrement mieux connue par les textes.
La grande difficulté qui fait obstacle au développement des fouilles est que les
archéologues ne sont guère en mesure de distinguer quoique ce soit dans le sol, si ce n’est les
objets qu’ils sont éduqués à rechercher. Ainsi, lorsque Claude Rossignol, qui deviendra par la
suite le premier conservateur du Musée des Antiquités nationales, se fait conduire en mai
1842 sur le plateau des « Chaumes d’Auvenay » à Ivry-en-Montagne (Côte-d’Or), il ne
parvient d’abord à rien observer. Il a convoqué pour l’occasion une quinzaine d’ouvriers, qu’il
a recrutés parmi les travailleurs agricoles des villages environnants, et que dirige pour lui le
maire d’Ivry-en-Montagne. Au cours de la seule journée du 20 mai 1842, dix tertres
funéraires sont ouverts, la fouille d’un tumulus ne mobilisant en moyenne guère plus qu’une
demi-journée de travail. Mais Rossignol n’y voit rien : « Tout est confondu, écrit-il,
ossements, terre, cailloux, cendres (…) on trouve des débris humains à toutes les profondeurs,
mais toujours dans une horrible confusion »263. Une vingtaine d’années plus tard, le site excite
l’intérêt des archéologues de l’entourage de Napoléon III, qui sont convaincus que ces
sépultures sont bien celles des Helvêtes défaits par César. Félix de Saulcy reprend les fouilles
à Ivry-en-Montagne, mais lui non plus ne trouve rien de particulier à signaler à propos de sa
première campagne de 1859. A partir de 1860, il parviendra à reconnaître quelques sépultures
à inhumation (grâce à la présence de squelettes intégralement conservés en place), mais il
n’identifiera pas les tombes à incinération dont nous savons aujourd’hui qu’elles constituaient
l’essentiel des sépultures sous tumulus des « Chaumes d’Auvenay »264.
Partout, ces premières fouilles du XIXème siècle donnent des résultats mitigés, non pas
parce qu’elles sont entreprises sans méthode mais surtout parce que les archéologues ne
parviennent à distinguer aucun ordre apparent dans ce qu’ils découvrent. C’est ce qui se
produit par exemple à Sainte-Colombe sur Seine (Côte-d’Or) lorsqu’en 1845-1846 le grand
tumulus monumental de « La Garenne » est enlevé pour le compte des Maître, une importante
famille de propriétaires terriens de Châtillon-sur-Seine265. Alors que la moitié du tumulus a
262
ROSSIGNOL, 1861.
ROSSIGNOL, 1842-1846 : 80.
264
BERTRAND, 1861. Je me suis intéressé à ces toutes premières fouilles de tertres funéraires protohistoriques
dans le Nord-est de la France dans un article paru en 2000 et intitulé « Les fouilles de Félix de saulcy dans la
nécropole des « Chaumes d’Auvenay » à Ivry-en-Montagne (Côte-d’Or) et les inhumations précoces de la fin du
Bronze final dans le Nord-est de la France ». Antiquités nationales, 31 (1999), p. 117-149.
265
J’ai publié en 2001 les archives inédites de cette toute première relation d’une découverte de tombe
“ princière ” hallstattienne en Europe, dans un article paru en 2001 : Nouvelles recherches sur le tumulus à
tombe à char de “ La Butte ” à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or) : prospections géophysiques et sondages
263
154
déjà été excavée, les travaux de terrassement mettent soudain au jour un important mobilier
métallique, qui comporte en particulier un grand chaudron de bronze à protomés de griffons,
avec un haut trépied en fer. Le directeur de la bibliothèque de Châtillon, le Docteur JeanBaptiste Honoré Bourrée, se rend sur place, pour étudier les objets découverts et en particulier
pour les dessiner. Nous savons aujourd’hui que ce mobilier exceptionnel appartenait à une
tombe à char de la fin du premier âge du Fer – la première observée en Europe – et que celleci devait certainement comporter d’autres éléments, dont en particulier les restes d’un ou de
plusieurs corps. Rien de tout cela ne figure dans le compte rendu de Bourrée, qui souligne, lui
aussi, le désordre et la confusion des restes que les ouvriers mettent au jour sous ses yeux :
« au dessous de ces débris (de chaudron), écrit-il, gisaient confusément une grande quantité de
baguettes de fer, droites ou courbées, entières ou fragmentées, de larges têtes de clous, trois
pieds d’un instrument quelconque terminés en forme de griffe, les débris d’un cercle en fer
revêtu dans quelques unes de ses parties d’épaisses lames de bronze ciselé, dont trois
s’allongent en forme de bec de cane pour former des anses » 266.
Bref, à Sainte-Colombe comme à Ivry-en-Montagne, on n’y voit rien ; on ne reconnaît
rien et on n’y comprend rien. Une vingtaine d’années plus tard, le tertre monumental voisin de
“ La Butte ” à Sainte-Colombe-sur-Seine est ouvert sous la direction d’Eugène Stoffel, le
coordinateur des travaux archéologiques sur les sites de la Guerre des Gaules auprès de
Napoléon III. Les fouilles, dont la réalisation est confiée au service de la voirie de
l’arrondissement de Châtillon, mettent au jour, en 1863, une inhumation déposée sur un char à
quatre roues, entièrement garni de plaques de fer. C’est seulement à ce moment qu’un autre
érudit local qui avait assisté à la découverte de « La Garenne », Jules Baudouin, peut
reconnaître parmi les débris métalliques incompréhensibles du Docteur Bourée, les restes
d’un char à revêtement de fer analogue à celui découvert dans le tumulus de « La Butte »267.
Car c’est dans la répétition des découvertes, la réitération des observations similaires, que les
archéologues apprennent à reconnaître le terrain. Et cela prend du temps, car l’archéologie est
en réalité un domaine inconnu, que nous n’avons toujours pas fini d’explorer.
Ne rien laisser échapper de ce que l’on cherche
La présence des archéologues sur le terrain n’est d’abord qu’épisodique. Le plus
souvent à la fin d’une journée de travail, ils viennent voir ce qui a été trouvé et collectent les
objets pour les emporter dans leur cabinet. En réalité, c’est parce que les archéologues
focalisent leur intérêt sur les objets qu’ils ne s’intéressent pas directement à leur « contexte »
archéologique, qu’il ne voient que comme une simple matrice. Comme on ne trouve pas
toujours des objets lorsque l’on creuse dans le sol, ils considèrent que leur présence sur le
terrain n’est pas indispensable pendant les temps morts durants lesquels les ouvriers ne font
apparemment que déplacer de la terre. C’est la situation qui prédomine globalement, en
France comme en Europe, jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Les archéologues
s’installent sur le terrain pour assister aux fouilles, puis ils commencent à fouiller eux-mêmes
à partir du moment où ces amateurs d’antiquités deviennent capables d’identifier la présence
d’évaluation archéologique à l’emplacement des tertres funéraires monumentaux de “ la Butte ” et de “ La
Garenne ”.Antiquités nationales, 32 (2000), p. 97-115.
266
Ce texte figure dans la première notice du Docteur Bourée, datant probablement de mars 1846, publiée dans
OLIVIER et al., 2000 : 114.
267
J’ai publié l’ensemble des données d’archives de cette importante fouille de tombe “ princière ” hallstattienne
à char, la première entreprise en Europe, en 2000, dans un article intitulé : Nouvelles recherches sur le tumulus à
tombe à char de “ la Butte ” à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or) ; l’étude des données d’archives.
Antiquités nationales, 31 (1999), p. 171-190.
155
d’une information spécifique dans le terrain, qui doit être extraite d’une manière particulière.
Ce changement ne se généralise pas avant les années 1930 en Allemagne et en Angleterre,
voire les années 1960 en France. Pendant longtemps, les archéologues disposent d’un
contremaître, le plus souvent recruté sur place, un homme de terrain et de confiance, qui
cherche et qui fouille pour eux. A Vix, par exemple, c’est le cantonnier Jean Moisson qui,
après avoir travaillé pour Jean Lagorgette au « Mont Lassois » dans les années 1930 et 1940,
réalise les fouilles de René Joffroy et fouille pour lui notamment la tombe de la « Dame de
Vix », en 1953268. Néanmoins, le souci premier de ces nouveaux archéologues de terrain reste
la découverte des objets : s’ils fouillent eux-mêmes, c’est parce qu’ils ne veulent plus prendre
le risque de voir des objets précieux ou « importants pour la science » brisés ou égarés par
leurs ouvriers.
Car, fondamentalement, c’est à reconnaître des archétypes et à identifier des classes de
types d’objets ou de monuments que sont traditionnellement formés les archéologues, non à
tirer des informations du terrain dans lequel sont enfouis les vestiges du passé. Depuis qu’elle
existe comme pratique, cette archéologie de terrain là s’apprend tout seul, par l’expérience des
chantiers de fouille, comme un simple savoir-faire manuel. D’ailleurs, et de manière très
significative, il n’a pas existé, pendant longtemps, d’ouvrage exposant, à proprement parler, la
façon de réaliser des fouilles archéologiques. En France, il a fallu attendre globalement les
années 1950 pour voir apparaître, avec les publications d’André Leroi-Gourhan, les premières
formalisations de méthodes de fouille visant explicitement à prendre en compte la spécificité
des données du terrain, et non plus seulement à extraire des vestiges matériels du sol269. Dans
le monde anglo-saxon, les techniques de fouilles n’ont fait l’objet d’un ouvrage spécifique
que dans les années 1970, avec les “ Techniques of Archaeological Excavation ” de Philipp
Barker, qui s’adressent à un public peu spécialisé270. Les publications de synthèse les plus
récentes sur la pratique de l’archéologie, comme par exemple l’ouvrage collectif dirigé en
1980 par Alain Schnapp271 ou, tout dernièrement, le « Guide des méthodes de l’archéologie »
publié par Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehöerff et Alain Schnapp272 sont
avant tout des recueils de techniques qui, là encore, s’adressent à des lecteurs non spécialisés
ou débutants en archéologie : on y expose comment on traite les données extraites du terrain
et selon quels procédés d’analyse – en particulier statistiques – celles-ci sont interprétées,
mais rien n’est dit, réellement, du terrain lui-même qui fossilise ces informations et de la
manière dont celui-ci peut être abordé. La fouille, en tant que telle, continue à ne pas
s’expliquer.
Pourtant, la publication de manuels de terrain est une pratique ancienne, dont l’origine
remonte à la fin du XIXème siècle. Les premiers ouvrages apparaissent dans les années 1890,
et sont principalement liés aux recherches menées dans l’Est de la France. L’un des tous
premiers manuels destinés aux fouilleurs ou aux prospecteurs est le « Guide pour les
recherches archéologiques dans l’Est de la France » de Jules Bleicher et de Jules Beaupré,
publié à Nancy en 1896273. La plupart des guides n’apparaissent guère avant le début du
XXème siècle, comme « L’archéologie sur le terrain » de Paul Jobard274. Tous ces ouvrages
ont en commun la même démarche : il s’agit d’identifier les lieux particuliers où l’on trouve
des objets archéologiques, notamment préhistoriques, et de montrer comment reconnaître,
268
JOFFROY, 1954.
LEROI-GOURHAN, 1950.
270
BARKER, 1977.
271
SCHNAPP, 1980.
272
DEMOULE et al., 2002.
273
BLEICHER et BEAUPRE, 1896.
274
JOBARD, 1903.
269
156
selon leurs caractéristiques morphologiques propres, les différents types d’artefacts qui
appartiennent aux différentes périodes du passé connu par l’archéologie. En ce sens, les sites
archéologiques – comme les grottes, les tumulus ou encore les « camps préhistoriques » –
sont essentiellement perçus comme des types de contextes particuliers ( des « Fundstelle », au
sens allemand du terme), où l’on trouve des types d’objets spécifiques de certaines périodes
du passé. Leur répartition dans l’espace, leur structure interne, les différentes transformations
que ces types de sites ont pu connaître au cours du temps ne sont pas abordés par ces manuels,
dont le rôle est d’aider les archéologues à trouver les objets qu’ils recherchent.
C’est avant tout la recherche d’objets que sert l’établissement des premières techniques
de fouille, qui commencent à se normaliser dans les années 1870. Là encore, les recherches
menées dans l’Est de la France jouent un rôle pionnier dans la mise en place de modes
opératoires de reconnaissance du terrain. En Alsace, Xavier Nessel élabore une technique de
fouille des tumulus protohistoriques combinant des tranchées axiales à des décapages par
niveaux horizontaux successifs, qui préfigure celle des fouilles du XXème siècle275. A ce
moment, la plupart des tertres funéraires sont encore fouillés au moyen d’une excavation
centrale, qui vise à atteindre directement la tombe principale du tumulus. C’est la technique
qu’utilise notamment Felix de Saulcy pour ses fouilles de Bourgogne et des Vosges276 ou
encore Abel Maître et Alexandre Bertrand pour celle du grand tumulus à tombe à épée du
« Monceau-Laurent » à Magny-Lambert (Côte-d’Or)277. Il faut cependant préciser que si, dans
ses fouilles de la Forêt de Haguenau, Nessel développe une technique de fouille intégrale,
c’est surtout parce qu’il cherche à obtenir le mobilier de l’ensemble des sépultures, la plupart
du temps riches en objets, qui sont dispersées dans la masse des tumulus. Aussi, les
recommandations adressées aux fouilleurs par les manuels du XIXème siècle soulignent toutes
qu’il est nécessaire de fouiller avec soin – et en particulier les tombes – afin de « ne rien
laisser échapper de ce que l’on cherche278 ». Là dessus, les « naturalistes » (comme en
particulier les préhistoriens) sont d’accord avec les « antiquaires » pour dire que l’archéologie
consiste essentiellement à rechercher des objets dans le sol.
Aussi, ce que les archéologues apprennent du terrain, par le développement de la
pratique des fouilles, consiste essentiellement en un enrichissement du savoir antiquaire. Ils
augmentent, par les nouveaux vestiges qu’ils extraient du sol, le « musée total » imaginé au
XVIIIème siècle. Ainsi, alors que quelques types seulement d’objets, sélectionnés en général
pour leurs qualités esthétiques, étaient représentés dans les collections du XVIIIème siècle, les
fouilles du XIXème siècle démultiplient les types d’artefacts et montrent qu’il est important de
s’intéresser aussi aux débris – que l’on peut reconstituer – comme aux restes d’allure modeste,
que l’on peut identifier. Les fouilles développent également la notion ambigûe de contexte
archéologique : il devient rapidement clair, à partir de la première décennie du XXème siècle,
que des types d’objets spécifiques (comme certains éléments de mobilier, par exemple) sont
associés à des constructions particulières, notamment comme des types de tombes. L’essor
des recherches de terrain fait apparaître enfin que certains traits morphologiques des objets
possèdent des propriétés culturelles et chronologiques et qu’en conséquence, les types de sites
ou de constructions dans lesquels on les découvre sont liés à des civilisations et des périodes
particulières du passé. Il faut décrire et surtout représenter – par des plans, des dessins ou des
275
Les observations de Nessel sur les tumulus de la Forêt de Haguenau ne furent publiées qu’à partir des années
1920 par François Schaeffer (SCHAEFFER, 1926 ; id. 1930).
276
SAULCY, 1861 ; id. 1866 ; id. 1876.
277
BERTRAND, 1873.
278
JOBARD, 1903 : 32, 77.
157
photographies – ces nouveaux éléments du corpus des vestiges archéologiques. C’est ce
savoir que cherchera à synthétiser, en particulier, la publication du « Manuel
d’archéologie préhistorique et celtique » de Joseph Déchelette dans les années 1910, dont
Albert Grenier assurera la suite pour la période gallo-romaine, jusqu’aux années 1960279.
Pourtant, comme on le sait, l’ouverture du terrain apporte une masse d’informations
nouvelles qui ne trouvent pas leur place dans les collections, ou les musées d’archéologie,
dont la création se développe en Europe à partir des années 1860 : les fouilles livrent
désormais quantité de restes inédits, le plus souvent modestes, qui ne sont pas des œuvres ; ce
sont des fragments de pots, des ossements, des pierres, des morceaux de bois ou encore des
ferrailles méconnaissables. Dans un premier temps, les musées d’archéologie – dont le Musée
des Antiquités nationales donne un bon exemple – présentent au public l’intégralité de
collections, dont les éléments ont été sélectionnés par les archéologues ou les collectionneurs
directement sur le terrain. Les tessons de céramique et les ossements sont alors abandonnés en
général sur place. Puis, devant l’afflux d’une masse grandissante de restes inexposables
(qu’on identifie, jusqu’aux alentours de la Première Guerre mondiale, sous le terme générique
de rebuts), des espaces de réserve sont finalement aménagés. A Saint-Germain, c’est Henri
Hubert qui dote le Musée des Antiquités nationales d’un magasin central, qui n’existait pas
jusqu’aux années 1920. Aujourd’hui, ce sont ces restes mêmes qui constituent l’essentiel des
matériaux produits par les fouilles, et auxquels les musées ne peuvent plus répondre, faute
d’espaces de stockage suffisants. La fouille met fondamentalement en crise la notion de
musée ou de collection de séries, qui constituait la forme par laquelle le savoir antiquaire était
à la fois produit et représenté.
L’intelligence du terrain
L’archéologie comme recherche d’objets caractéristiques du passé mène donc à une
double impasse : d’un côté elle asphyxie l’institution du musée en la submergeant de restes
qui n’y ont pas leur place et, de l’autre, elle contribue directement à la décontextualisation des
vestiges matériels, en négligeant les informations contenues dans le terrain qui n’informent
pas directement les objets. Aussi, c’est de l’étude des constructions complexes que constituent
les sites archéologiques que viennent une série d’observations sur la spécificité du terrain
archéologique, des observations qui, en réalité, mettront beaucoup de temps à trouver une
place légitime dans le discours archéologique établi. Dans les années 1880-1890,
l’archéologue britannique Augustus Pitt Rivers développe un enregistrement systématique des
données de terrain destiné à reconstituer, après la fouille, la disposition initiale des structures
archéologiques qui ont été découvertes, dans le plus de détails possibles280. Pour Pitt Rivers, la
forme idéale de cette reconstruction est la maquette, qui permet de restituer l’organisation
dans l’espace des constructions archéologiques, dont les plans et les coupes – également
restitués après fouille, chez lui – ne rendent compte que partiellement. Il est très significatif
que l’œuvre de Pitt Rivers est tombée presque complètement dans l’oubli durant toute la
première moitié du XXème siècle, avant qu’elle ne soit reconnue par Mortimer Wheeler
comme l’origine de la méthode stratigraphique, que Wheeler contribua à imposer dans les
années 1950 à partir de la fouille du site de Maiden Castle, en Angleterre281.
279
DECHELETTE 1908 ; id. 1910 ; id. 1913 ; id. 1914 ; GRENIER, 1934 ; id. 1934 ; id. 1958 ; id. 1960.
THOMPSON, 1977 ; BOWDEN, 1991.
281
WHEELER, 1954.
280
158
L’invention de la notion de stratigraphie, qui constitue un des fondements essentiels de
la reconnaissance des manifestations d’une mémoire archéologique enregistrée dans le terrain,
trouve cependant son origine non dans l’archéologie préhistorique, comme on le croit
souvent, mais dans l’archéologie classique méditerranéenne. C’est en Grèce, en particulier,
que les fouilles confrontent directement les archéologues aux constructions archéologiques
complexes que sont les villes. Le déblaiement des ruines, comme l’entreprend Heinrich
Schliemann à Troie ou à Mycènes, montre en effet rapidement ses limites : il faut se donner
les moyens de comprendre la chronologie des sites, qui renseigne sur l’identité historique des
objets découverts. L’un des premiers ouvrages anglo-saxons consacrés, en tant que tels, à
pratique et à la conduite des fouilles est celui de l’archéologue classique anglais P.J. Droop,
publié en 1915 à Cambridge282. Tout archéologue, souligne Droop, « devrait savoir que ce
qu’il trouve n’est pas moins important que les conditions dans lesquelles il le trouve283 ». S’il
insiste sur l’importance du contexte archéologique des trouvailles et sur celle de leur position
respective en élévation – dans la mesure où celle-ci est, pour lui, une représentation de leur
position dans le temps – Droop ignore néanmoins la notion de couche, ou de formation
archéologique. Sa stratigraphie des sites est, comme chez Pitt Rivers, reconstruite à postériori,
car elle s’appuie sur une technique de fouille par niveaux de décapage horizontaux décidés
arbitrairement.
De la même manière, la méthode de fouille en « carrés Wheeler » (ou « grid method »),
que popularise, à partir des années 1950 et surtout 1960, Mortimer Wheeler n’est pas à
proprement parler une méthode d’enregistrement de la stratigraphie des sites. Comme chez
ses prédecesseurs, les sites, chez Wheeler, continuent à être fouillés par niveaux horizontaux
arbitraires (c’est la technique dite « strip method » selon Wheeler). Surtout, la fouille en
carrés séparés par des bermes vise d’abord à permettre une restitution de la position des
artefacts dans les trois dimensions. A cet égard, Wheeler est plus le continuateur de la
méthode de reconstitution du terrain de Pitt Rivers que l’inventeur d’une méthode
stratigraphique, qui permettrait de restituer l’histoire interne des sites. Car la notion de couche
ou de formation archéologique, dont l’existence est pourtant reconnue depuis longtemps par
les géologues et les préhistoriens, ne s’impose pas facilement comme une unité d’observation
des séquences de déposition accumulées dans les sites. Pourquoi ? Parce que l’objet de
l’archéologie n’est pas les sites, mais les artefacts (ou d’une manière générale tous les
produits qui renseignent sur la culture) contenus dans les sites. Dans cette situation, les
couches ne jouent pas comme des unités de déposition, dont la formation marquerait la
constitution de la mémoire matérielle accumulée dans les sites, mais comme de simples
contextes. Les couches disent de quelle période datent les objets qui y sont déposés, tandis
que leur étude précise éventuellement dans quel type d’environnement elles se sont formées.
En France, les premières fouilles stratigraphiques de sites historiques sont introduites
dans les années 1950 par Jean-Jacques Hatt, à partir des fouilles urbaines de Strasbourg et de
Metz, en Alsace-Lorraine284. La « fouille stratigraphique » se généralisera par la suite à
l’archéologie historique au cours des années 1960 et 1970. En fait, Hatt propage à
l’archéologie française d’après-guerre les méthodes de l’archéologie allemande des années
1930 et 1940. Cette interprétation du terrain attribue directement les strates à des épisodes
historiques, comme les incendies ou les destructions militaires qui sont attestés dans les
sources historiques. Encore une fois, le terrain n’est vu que comme un contexte témoignant
d’une histoire qui lui est extérieure, et non comme le produit d’une histoire interne des sites ;
282
DROOP, 1915.
DROOP, 1915 : viii.
284
HATT, 1951.
283
159
c’est-à-dire de leur mémoire. Vers la même époque, André Leroi-Gourhan est l’un des tous
premiers à tenter d’appliquer à l’archéologie préhistorique une fouille minutieuse opérée
« couche par couche », qui expose toutes les interfaces stratigraphiques. Pourtant, là encore, il
ne s’agit pas d’une fouille qui vise à étudier, à proprement parler, le processus d’accumulation
de vestiges constitué dans le terrain : ce qui intéresse Leroi-Gourhan, c’est d’exposer, sur les
plus grandes surfaces possibles, la disposition des vestiges organisés « tels que les ont vu les
hommes du passé »285. Son projet de « fouille ethnographique » est donc peu éloigné, dans sa
conception, des entreprises de fouilles en aire ouverte (ou en open area) héritées des grands
projets archéologiques d’état des années 1930 : ce type de fouille privilégie la mise en
évidence d’organisations d’ensembles, comme en particulier des plans d’habitats ou de
nécropoles, dont la disposition est supposée fournir des informations directes sur l’identité
culturelle, technique ou sociale des sociétés qui les ont produits. L’échelle spatiale s’est
élargie – on recherche désormais l’appréhension « complète » des structures archéologiques
dans le sol – mais la perception du terrain n’a guère évolué ; son démontage, que constitue la
fouille, est juste devenu beaucoup plus minutieux, ne serait-ce que parce qu’il est devenu
évident que les artefacts déposés dans le sol sont liés entre eux par des relations dans l’espace.
En réalité, ce sont toujours les artefacts qui constituent l’objet central de l’enquête
archéologique menée sur le terrain, et non le terrain lui-même qui conserve cette mémoire
archéologique. La fouille consiste toujours à extraire un souvenir du passé de la mémoire du
sol, comme si cela était possible. Or, pas plus dans la mémoire que dans le sol, les souvenirs
ne sont des images du passé proprement empilées les unes sur les autres, comme les pages
d’un livre qu’il suffirait d’enlever une à une pour remonter dans le temps. C’est juste un petit
peu plus compliqué que cela.
La préhistoire et l’archéologie, telles qu’elles se sont constituées à partir du XIXème
siècle, participent fondamentalement d’une entreprise de création d’une nouvelle histoire
universelle. Mais c’est déjà un combat d’arrière garde. Dans les années 1860, en effet, la
révélation d’un temps profond de l’histoire humaine – c’est-à-dire en fait d’un temps inconnu
de l’histoire – ouvre une béance énorme qu’il est urgent de refermer. Il faut combler ce
« sombre abîme de temps », pour reprendre l’expression de Buffon, avec tout ce qui peut
tomber sous la main. Car les chercheurs comprennent très vite que la profondeur
apparemment sans fin de ce gouffre réduit l’histoire des sources historiques aux dimensions
d’une pellicule superficielle et par conséquent marginale de l’histoire humaine. L’histoire du
progrès humain ressemble désormais à celle d’une « humanité sans passé » qui n’aurait, avec
l’histoire traditionnelle des sources historiques, qu’une représentation de ses tous derniers
moments. Aussi, cette prise de conscience du temps profond de la Préhistoire créé-t-elle une
fissure qui grandit à l’intérieur même de la masse de l’histoire. Celle-ci est désormais destinée
à se dissocier en une histoire du passé en quelque sorte conscient – l’Histoire, au sens
conventionnel – et une histoire du passé en quelque sorte inconscient de l’humanité : c’est le
domaine de la Préhistoire et, globalement, celui de l’archéologie. La fouille accentue ce
divorce, jusqu’à le rendre irrévocable : plus on fouille et plus on réalise que l’histoire des
événements qui ont marqué les grandes civilisations du passé et la mémoire constituée par les
faits archéologiques enregistrés dans les sites archéologiques sont des entités tout à fait
distinctes. Je crois que c’est ce découplage de l’histoire et de la mémoire provoqué par l’essor
de l’archéologie qu’a perçu Sigmund Freud, avec les découvertes de Troie et de Mycènes par
Schliemann : à partir de ce moment, l’archéologie devient la discipline qui fait ressurgir les
vestiges du passé inconscient – car oublié, car enfoui – de l’histoire de l’humanité. Mais il lui
manque encore une méthode qui soit réellement adaptée à son objet particulier. Nous la
cherchons toujours.
285
LEROI-GOURHAN, 1950.
160
Chapitre IX
Tout commence ici
Le temps et les vestiges dans le « monde d’après »
Shomei Tomatsu : Bouteille, fondue par la chaleur. Nagasaki, 1961.
161
Tout commence ici
Le temps et les vestiges dans le « monde d’après »
La fin de l’histoire
Sur les images de la télévision, l’air semble rempli de poussière. Dans les rues,
d’innombrables feuilles de papier immaculé jonchent le sol, dans lesquelles pataugent des
silhouettes effarées, blanches comme des spectres. On ne voit pas bien ce qui se passe ; les
gens fuient en courant une nuée de cendres et de fumée qui obscurcit tout. En un instant, la
masse du présent en marche, si dense qu’elle en était venue à se confondre avec celle du réel
lui-même, a été soufflée, rejetée dans un passé désormais hors d’atteinte. Il n’en reste qu’un
incroyable monceau de vestiges incompréhensibles et vaguement pathétiques : de
l’archéologie. C’est le vrai présent des choses, de la matière, qui est désormais exposé là,
étendu à terre : un entremêlement de bouts de passés désarticulés, jetés simultanément dans ce
maintenant arrêté net. Le monde perpétuellement neuf qui avait unilatéralement décrété la fin
définitive de l’Histoire286 n’est plus que décombres, débris, souillures. Déjà les équipes
d’intervention s’affairent pour tout nettoyer, pour refermer au plus vite cette béance
inimaginable dans l’écran du réel : tout doit revenir exactement comme avant. On ne
retrouvera jamais les milliers de morts, dont les corps écrasés et brûlés ont été réduits à l’état
d’un mélange de débris de chairs et de chiffons maculés, inextricablement mêlés aux restes de
béton et de ferraille, que des camions emportent pour les jeter au loin, dans des décharges :
comme des déchets, dont ils sont devenus matériellement indissociables. Nous savons que des
attentats du type de celui du World Trade Centre peuvent maintenant se produire à tout
moment, partout dans le monde.
Le « court XXème siècle »287 aura été celui dans lequel ont sombré tous les idéaux du
XIX siècle européen, qu’avait libéré l’espérance des Lumières. Les expériences collectives
du XXème siècle, avec l’invention de nouveaux processus de “ fabrication industrielle de
cadavres ”, selon l’expression de Heidegger, ont non seulement ruiné les croyances en les
bienfaits du progrès technique partagé, de l’éducation pour tous et de la prééminence de la
raison ; elles les ont surtout rendues définitivement indéfendables. En quoi pouvons-nous
encore raisonnablement espérer, après tout ce qui est arrivé ? Et quelles convictions pouvonsnous encore transmettre, qui ne soient pas de creuses invocations ? Ce n’est pas l’Histoire qui
est arrivée à destination, au bout d’une longue course qu’elle aurait commencée avec
l’apparition de l’humanité, comme le prétend Fukuyama, c’est le passé qui a perdu son sens et
le futur qui s’est réduit. No Future : nous sommes dans le même monde que celui de nos
objets fabriqués à des millions d’exemplaires identiques, produits pour être jetés sitôt qu’ils
ont fini de servir, pour être triés, entassés, et enfin traités. Comme eux, nous ne mourrons pas,
ème
286
287
FUKUYAMA, 1992.
HOBSBAWM, 1994.
162
nous disparaissons. L’élimination des déchets n’est qu’une procédure de traitement spécial,
en ceci qu’elle vise la disparition et non pas la production des biens ou des personnes. Rien
n’existe plus que des produits et des procédures. Nous vivons désormais au rythme du temps
réel du monde de la circulation globale des biens, dans ce présent généralisé toujours neuf,
sans mémoire, sans au-delà. Le monde est ce qui arrive maintenant, à l’instant même, et rien
n’a désormais d’existence – pas même nous-mêmes – en deçà et au delà de ce maintenant
absolu.
Fondamentalement, ce sont les expériences collectives du XXème siècle qui nous ont
laissés seuls, n’ayant plus que la consommation de biens produits industriellement comme
unique et dernier lien collectif. Ce qui s’est effondré, c’est la conscience historique d’être
ensemble, la conviction de réaliser, dans l’Histoire, une destinée commune. Qui le croit
désormais ? Comme l’écrit la philosophe et journaliste Hanna Arendt, la disparition de
l’Histoire « a laissé derrière elle une société d’hommes qui, privés d’un monde commun qui
les relierait et les séparerait en même temps, vivent dans une séparation et un isolement sans
espoir ou bien sont pressés ensemble en une masse. Car une société de masse n’est rien de
plus que cette espèce de vie organisée qui s’établit automatiquement parmi les êtres humains
quand ceux-ci conservent des rapports entre eux mais ont perdu le monde autrefois commun à
tous288 ».
L’archéologie est destinée à être touchée, directement, par cette transformation du
monde contemporain, ne serait-ce que parce qu’elle traite spécifiquement de l’humain – des
restes de ceux qui furent jadis humains, avant nous – et de sa transmission. Car nous sommes
pris dans une “ crise de la culture européenne ” dont l’ampleur s’est révélée au sortir de la
Seconde Guerre mondiale et qui se traduit par un effondrement de la valeur de l’histoire. Or,
ce que décrit Hannah Arendt c’est précisément cela : cette irréversible « usure de la
tradition » pose très concrètement le problème de savoir comment penser les choses et le
monde aujourd’hui, dans une réalité radicalement transformée par les catastrophes
déshumanisantes du XXème siècle et par la perte de cette histoire commune.
L’épuisement de l’expérience
Que s’est-il donc passé, pour que nous ne puissions plus reconnaître comme nôtres les
aspirations collectives des hommes d’avant la Première Guerre Mondiale, pour que leur
pensée ne soit plus pour nous qu’un point d’histoire de la discipline, pour qu’eux-mêmes nous
paraissent aussi lointains que s’ils appartenaient à un monde intégralement disparu ? Est-ce
seulement parce que leur univers culturel a vieilli et qu’un autre monde – plus brillant, plus
rapide, plus précis : le nôtre – a pris la place du leur ? Pour le philosophe de l’histoire qu’est
Walter Benjamin, un symptôme bien plus profond s’est imposé au XXème siècle comme la
manifestation d’une perte de prise sur le réel : dans le monde nouveau issu de
l’industrialisation massive des sociétés occidentales, la notion d’expérience humaine s’est
vidée de son sens. Dans son essai intitulé « Le Narrateur », Benjamin donne une explication
saisissante de cette impuissance du statut d’humain ordinaire à désormais rendre compte de la
réalité nouvelle introduite par la guerre industrielle, dans la mesure où le traumatisme
incommensurable de la Première Guerre mondiale recouvre directement un processus de
destruction de l’expérience individuelle et collective :
Les survivants de la Grande Guerre, écrit-il, « revenaient frappés de mutisme (…),
288
ARENDT, 1972 : 120.
163
non pas enrichis d’expériences susceptibles d’être partagées, mais appauvris (…). Car
jamais expériences n’ont été si radicalement démenties que les expériences
stratégiques par la guerre de positions, les expériences économiques par l’inflation, les
expériences corporelles par la faim, les expériences morales par le despotisme. Toute
une génération, qui était allée à l’école en tramway à chevaux, se retrouvait debout
sous le ciel dans un paysage où rien n’était resté inchangé - sauf les nuages et, au
centre, dans un champ de forces destructrices et d’explosions, le fragile, le minuscule
corps humain. 289»
Benjamin n’est pas le seul à le dire : l’horreur et les souffrances inouies de la Guerre
des tranchées, où la mort était produite à l’échelle industrielle par une machinerie à
proprement parler « anti-humaine » dépassait tout ce qu’on avait pu vivre jusqu’ici, de telle
sorte que la forme du récit et les mots mêmes étaient impuissants à exprimer ce que les
survivants avaient réellement vécu. Ils se taisaient. Aussi, si l’expérience inédite de la
Première Guerre Mondiale a donné lieu, dans les différents pays engagés dans le conflit, à une
importante production de témoignages ou de récits de guerre dès les années 1920 et 1930, la
question de la véracité de ces histoires s’est immédiatement posée partout : le problème
n’était pas tant que la relation de ces événements avait été exagérée ou magnifiée après coup,
mais bien plutôt que l’application aux faits d’une grille de lecture traditionnelle sur la guerre
(avec ses déformations légendaires, littéraires ou idéologiques : le panache, l’héroïsme et le
patriotisme) avait pour effet direct de vider totalement les événements de leur sens
intrinsèque290. Dans tous les cas, les descriptions avaient en commun d’échouer à rendre
compte de la réalité, telle qu’elle avait été vécue sur le moment par les soldats eux-mêmes.
L’expérience de la guerre industrielle était indicible.
Après le choc en quelque sorte initial de la Première Guerre Mondiale, les
traumatismes collectifs du XXème siècle ont eu ceci de spécial qu’il est devenu
intrinsèquement impossible d’en porter témoignage. Ainsi, dans son ouvrage intitulé “ Si c’est
un homme ”, l’écrivain italien Primo Levi rapporte qu’il existait dans les camps
d’extermination nazis une catégorie particulière de “ morts vivants ” ou “ d’hommes
momies ”, qu’on appellait également, dans la langue des camps, les “ musulmans ”291. Il
s’agissait de ceux qui avaient perdu toute force de vivre, ou plus précisément toute espérance
dans l’acte d’exister : ils savaient qu’ils étaient destinés à la mort, sans aucune possibilité d’y
échapper. Pour Levi, ces hommes sont “ ceux qui ont vu la Gorgone ” 292. Comme le souligne
le philosophe italien Giorgio Agamben, le “ musulman ” est le “ témoin intégral ” des camps :
il est celui qui a tout vu, mais qui, parce qu’il a vu ce qu’on ne peut pas voir sans en mourir
sur le champ, n’en est pas revenu pour en parler. A ce titre, il est “ celui dont l’humanité fut
intégralement détruite ”293 en même temps que le témoin par excellence de l’enfer nazi, dont
personne, dans l’esprit de ses concepteurs, ne devait être en mesure de pouvoir parler. Ainsi, il
n’y a de mots ni pour désigner les victimes des camps d’extermination – dans la langue nazie,
ce sont des Stücken, des “ pièces ” – ni pour nommer l’action de les tuer (il s’agit seulement
d’un “ traitement spécial ”, désigné sous le sigle SB pour Sonderbehandlung). Quand aux
hommes eux-mêmes objets de ce “ traitement ”, ou encore exécutants de ce programme
289
BENJAMIN, 2000 : 116.
NORTON CRU 1929 ; id. 1967.
291
LEVI, 1987.
292
Dans la mythologie de l’Antiquité, la Gorgone est une horrible tête de femme dont la vue suffit pour
provoquer la mort : pour tuer la Gorgone, il faut lui trancher la tête sans la regarder.
293
AGAMBEN, 1999 : 106.
290
164
“ spécial ”, ils n’existent pas plus les uns que les autres, puisque ce sont les mêmes : en
conséquence il s’agit des mêmes « non humains », un pur matériau industriel que traite une
machinerie en quelque sorte automatisée. Là se situe l’origine du trouble des survivants des
camps d’extermination: s’ils parlent, c’est au fond d’une chose qu’ils n’ont pas complètement
connue ; s’ils témoignent, c’est en définitive d’une horreur à laquelle ils ont collaboré,
puisqu’ils ont pu la supporter en lui survivant ; c’est-à-dire en se plaçant du côté de la
machine.
A Hiroshima, personne n’est plus là non plus pour témoigner de ce qu’il a vu au
voisinage du point d’impact de la bombe atomique. Il ne reste absolument rien des corps, qui
ont été instantanément vaporisés. Les irradiés d’Hiroshima sont des hibakusha – littéralement
des “ personnes ayant subi le bombardement ” - un mot pour désigner des épaves humaines
réduites à la mendicité dans le Japon de l’après-guerre, dont l’écrivain japonais Kenzaburô Oé
a recueilli le témoignage. Eux aussi sont frappés de mutisme : « jusqu’à leur dernier souffle,
dit l’un d’eux, les gens de Hiroshima n’ont qu’une envie : se taire. Ils veulent s’approprier et
leur vie et leur mort. (…) J’ai longtemps détesté ces gens incapables de comprendre notre
mutisme. Commémorer le 6 août est au dessus de nos forces. Tout ce que nous pouvons faire,
c’est passer cette journée dans le recueillement, en compagnie des morts 294 ».
Car la catastrophe dont procède Hiroshima ajoute un degré supplémentaire à la perte
d’expérience dont parle Benjamin ; c’est-à-dire à cette disparition du monde comme origine
nécessaire de tous les enseignements : le “ monde d’après ” est un monde contaminé, dans
lequel la catastrophe n’en finit pas de résonner et qui renvoie l’ancien monde, le “ monde
d’avant ”, à un passé tellement lointain qu’il en devient fondamentalement irréel, à
proprement parler imaginaire. Dans le monde d’après l’explosion atomique, les survivants ne
sont plus ceux qui ont réussi à survivre et qui retrouveront bientôt une vie « normale », mais
ceux qui se trouvent repoussés aux confins de ces deux mondes – passé et présent, irréel et
réel –; c’est-à-dire entre la vie et la mort. « J’ai cru voir au ras du sol, se rappelle une jeune
femme d’Hiroshima, une rangée d’ombres noires ; alors je me suis approchée. Il n’y avait pas
moyen de distinguer les hommes des femmes, les jeunes des vieux. Ils étaient assis en rang,
presque nus et tous avaient le visage et le corps boursouflé et brunâtre, comme s’ils s’étaient
donné le mot. Certains étaient déjà aveugles. Sur les genoux de quelqu’un, il y avait un tout
petit enfant et quand j’ai vu la peau de son dos qui pendait en lambeaux, comme celle d’une
nèfle gâtée et noircie quand on l’a entièrement pelée, malgré moi, j’ai détourné la tête. Tout le
monde restait immobile, figé dans un silence lugubre, si bien qu’on ne savait pas s’ils étaient
vivants ou morts 295 ».
Le silence est omniprésent, partout, à Hiroshima comme à Hambourg, où les
bombardements stratégiques alliés ont anéanti la ville dans la nuit du 28 juillet 1943, en
produisant un gigantesque incendie dont les flammes sont montées jusqu’à 2000 mètres
d’altitude296. La parole n’est plus d’aucune espèce d’utilité, les mots n’ont plus même aucun
sens devant ce qui arrive. Les mêmes images de folie reviennent, en Allemagne et au Japon.
Dans le Reich en ruines, un nombre inconnu de femmes fuyant les bombardements angloaméricains dans des trains de réfugiés bondés emportent dans leurs bagages le corps de leur
enfant mort. Il y a à ce moment 7 millions et demi de personnes sans abri, errant sans savoir
294
cité dans KENZABURO, 1995 : 20-21.
cité dans KENZABURO, 1995 : 221.
296
A Hambourg, les survivants ne parlent pas. Les reporters étrangers dépêchés sur place les décrivent comme
des « silhouettes noires chargées de ballots – aussi silencieuses que la ville elle-même. » (ENZENBERGER,
1995 : 101, cité par SEBALD, 2004 : 41).
295
165
où aller. Dans son « Journal d’un désespéré », l’écrivain allemand Friedrich Reck rapporte
avoir vu une des valises en carton d’une réfugiée de Hambourg tomber sur un quai de gare et
répandre son contenu sur le sol : « Des jouets, une trousse à ongles, du linge en partie brûlé.
Pour finir, le cadavre d’un enfant calciné et réduit à la taille d’une momie, que la femme à
moitié folle a transporté avec elle comme relique d’un passé encore intact quelques jours
auparavant. 297» L’humanité frappée par les événements de ce monde effroyable qu’est devenu
le nôtre perd précisément toute crédibilité humaine : « Ce n’était pas un monde ; ce n’était pas
l’humanité, dit encore un témoin qui a pu visiter le Ghetto de Varsovie. Je n’en étais pas. Je
n’appartenais à cela. Je n’avais jamais rien vu de pareil (…) On me disait qu’ils étaient des
êtres humains. Mais ils ne ressemblaient pas à des êtres humains. Et nous sommes partis298 ».
La fin du monde a déjà eu lieu
Plus près de nous encore, la journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch a recueilli les
témoignages des survivants de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, survenue en Ukraine le
26 avril 1986, avant que ceux-ci ne disparaissent des suites de leur irradiation. Pour eux aussi,
il est fondamentalement impossible de témoigner, car ce qui leur est arrivé se situe au delà de
toute expérience humaine : « personne ne comprend d’où je suis revenu, dit un des
“ liquidateurs ” de Tchernobyl. Et il m’est impossible de le raconter. » Un autre dit plus
précisément : « Nous ne savons pas comment tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes
pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre
temps humain. »299. Néanmoins, les témoignages de ceux qui ont pu parler évoquent une
réalité extraordinaire, d’une beauté nouvelle et fascinante. Les vieilles paysannes ukrainiennes
disent du césium qu’il a « une couleur d’encre… il traînait par terre, luisant, par morceaux ».
Les enfants se souviennent encore que « les flaques sont devenues jaunes, vertes… comme si
l’on y avait versé de la couleur. On disait que c’était le pollen des fleurs »300. Curieusement, ce
sont les couleurs mêmes que les survivants des camps d’extermination nazis disent avoir
contemplé la première fois, fascinés, lorsqu’à Treblinka on a commencé l’élimination des
corps par crémation industrielle301. Et c’est cette fascination devant l’explosion de couleurs
inédites qui a saisi les témoins du grand incendie de Hambourg : « J’ai contemplé, fasciné, ce
spectacle de lumières, dit l’un d’eux, ces jaunes et ces rouges qui se mêlaient dans le ciel
nocturne et de nouveau se séparaient. Jamais je n’ai vu, pas même plus tard, un jaune si pur et
si lumineux, un rouge aussi éclatant, un orange aussi rayonnant… (…) Jamais, plus tard,
jamais, chez aucun peintre, je n’ai revu de couleurs si saturées et si lumineuses. Et si j’avais
moi-même été peintre (…) je crois que la vie entière m’aurait à peine suffi pour en retrouver
la pureté 302».
Ce qui frappe tous les témoins, c’est la transformation visible du monde qui s’opère
sous leurs yeux. L’urbaniste Paul Virilio dit à propos du “ basculement du monde ” provoqué
par la Seconde Guerre mondiale que ce qui s’est révélé à lui, en découvrant au matin sa ville
rasée par les bombardements, soudainement ouverte à l’espace, « ce n’est pas l’horreur des
297
cité dans SEBALD, 2004 : 39
cité dans LANZMANN, 1985 : 255.
299
cité dans ALEXIEVITCH, 1997 : 92, 100.
300
cité dans ALEXIEVITCH, 1997 : 244.
301
Richard Glazar, survivant de Treblinka, dit dans Shoah: “ En un instant, tout le camp parut s’embraser. (…)
par la fenêtre nous ne cessions pas de voir le fantastique arrière-fond de flammes de toutes les couleurs
imaginables : rouge, jaune, vert, violet (…). C’était la première fois que cela arrivait : nous sûmes cette nuit-là
que désormais les morts ne seraient plus enterrés, ils seraient brûlés ” (cité dans LANZMANN, 1985 : 34-35).
302
cité dans SEBALD, 2004 : 92-93.
298
166
emmurés vivants dans les caves (…), mais c’est cette soudaine transparence, ce changement à
vue de l’espace urbain, cette motilité de l’inanimé, de l’immeuble303 ». Ici, le lieu de la réalité
est soudain complètement autre, vertigineux ; c’est à proprement parler un espace fantastique,
dans la mesure où il intègre, dans un univers totalement déshumanisé, des éléments déplacés,
étrangement familiers. Les repères les plus élémentaires ont perdu leur sens commun – ou du
moins en trouvent un autre – tandis qu’une réalité ordinairement invisible est désormais
exposée partout. C’est nouveau. A Hiroshima des milliers d’hirondelles aux ailes brûlées se
traînaient par terre en sautillant ; à Tchernobyl, des oiseaux, « il y en avait partout, morts (..)
on les ramassait à la pelle pour les emporter dans des conteneurs, avec les feuilles mortes 304».
A Hambourg, dans les jours qui suivent le grand incendie, des mouches « grosses, verdâtres,
comme on n’en n’avait jamais vu » se mettent à proliférer dans des quantités incroyables.
« Par essaims, elles se vautraient sur les pavés, s’accouplaient, les unes sur les autres, sur les
pans de mur, et se chauffaient, rassasiées et engourdies, contre les débris de vitres. Quand
elles ne pouvaient plus voler, elles rampaient à nos trousses à travers les moindres fissures,
souillant tout ; et leur bruissement, leur bourdonnement, était la première chose que nous
entendions au réveil » a rapporté l’écrivain allemand Hans Erich Nossack305.
Pour décrire ce que représentent ces événements, il n’existe fondamentalement pas de
mots dans ce que nous pouvons penser. Après le film « Shoa », il est devenu un lieu commun
que de dire, avec Primo Levi, que la réalité des camps est fondamentalement irreprésentable.
C’est le même constat qui s’impose à propos des opérations de destructions massives de villes
allemandes menées par les alliés en 1944306 : Leur réalité même, souligne l’écrivain allemand
Wilfried Gehrard Sebald, « échappe à la compréhension tant elle paraît hors normes » ; tandis
que le contenu des récits rapportés par les survivants est fondamentalement intransmissible,
dans la mesure où, de manière inédite, celui-ci constitue « un savoir sans commune mesure
avec l’entendement normal. 307» « Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni
système de représentation, ni analogies, ni expérience, écrit Alexievitch à propos de la
catastrophe de Tchernobyl. Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles,
ni notre vocabulaire. (…) Dans ce cas précis, notre vieille expérience est visiblement
insuffisante. Après Tchernobyl, nous vivons dans un monde différent, l’ancien monde n’existe
plus308 ».
Le mot qui revient systématiquement pour caractériser les témoins de ces catastrophes
collectives – que ce soient celles de la Grande Guerre, des camps d’extermination nazi, des
bombardements de Hambourg et d’Hiroshima, ou encore du désastre de Tchernobyl – est
celui de survivants309 : nous avons survécu à l’inimaginable, à l’indicible, disent-ils tous, mais
tout est désormais mort autour de nous. L’humanité est morte.
« Si je survis, je serais le seul au monde, se souvient avoir pensé Simon Srebnik, quand,
jeune garçon, il déchargeait les monceaux de cadavres des camions de gazage du camp
de Chellmno. Plus un être humain, moi seul. Un. Il ne restera que moi au monde si je
303
VIRILIO, 1993 : 16.
cité dans ALEXIEVITCH, 1997 : 244.
305
cité dans SEBALD, 2004 : 45.
306
Dans la mesure où l’antique distinction entre ami et ennemi ne signifie plus rien face à l’étendue de la
catastrophe.
307
SEBALD, 2004 : 35, 23.
308
ALEXIEVITCH, 1997 : 33.
309
« Celui qui a été contemporain des camps, écrit Maurice Blanchot dans « L’écriture du désastre », est à
jamais un survivant : la mort ne le fera pas mourir » (BLANCHOT, 1980 : 217).
304
167
sors d’ici 310».
L’ancien monde, le monde des humains, est mort. Dans le monde d’après qui est
désormais le nôtre, l’ancien monde a disparu, et avec lui « toute notre culture, comme le dit
un des survivants de Tchernobyl, n’est plus qu’une caisse avec de vieux manuscrits 311 ». Il
n’en reste désormais que des ruines et des loques. C’est là le matériau des archéologues : les
pauvres restes de ceux qui, jadis, furent humains avant nous.
L’impact historique et culturel de ces événements est tel que nous n’avons pas le choix
d’en détourner les yeux, comme ne peuvent s’empêcher de le faire les témoins qui ont vu les
hommes transformés par ces catastrophes. Le problème est que face à l’horreur de
l’industrialisation de la mort créée par les expériences du XXème siècle, nous ne pouvons pas,
humainement, « vouloir en être » ; nous ne pouvons pas concevoir que cela puisse nous
appartenir. Le caractère an-humain de ces désastres est tel qu’il nous est impossible de les
accepter comme appartenant normalement à notre monde : nous aimerions pouvoir penser
qu’il s’agit seulement d’accidents localisés dans la trame de la réalité - loin dans le temps,
ailleurs dans l’espace – et que, tout autour de ces quelques trous noirs isolés dans le tissu de
l’Histoire, la toile qui tient le monde ensemble est restée intacte, solide, épaisse. Pourtant,
cette attitude est insensée. Elle conduit à ignorer – ou plutôt à feindre d’ignorer – que c’est
l’ensemble du monde qui a été transformé par ces catastrophes successives du XXème siècle,
comme elle conduit à légitimer l’existence de tels désastres collectifs en les réduisant à de
simples « accidents » historiques. Là-bas, à Tchernobyl, « mon passé ne me protège plus », dit
un des psychologues envoyés sur place pour porter assistance aux survivants312 : le passé ne
signifie plus rien ; il ne porte plus le présent. Ce qui reste du passé, dans ce présent qui est le
nôtre, ce sont des ruines et des vestiges, des débris qu’on distingue mal des ordures. Notre
temps, le temps de l’Histoire, c’est désormais ici et maintenant ; autrement dit le présent : le
lieu fondamental de l’archéologie. Nous sommes tous des survivants. Comme le souligne
Kenzaburô Oé, « si nous sommes capables en imagination de nous figurer de façon juste ce
tableau apocalyptique, alors devenir les compagnons des hibakusha (…) n’est même plus une
question de choix : c’est le seul moyen qu’il nous reste de vivre en étant sains d’esprit 313».
L’impact de ces catastrophes est, à proprement parler, celui d’une contamination, dans la
mesure où celui-ci ne cesse de grandir et de se transformer bien après : « cette catastrophe,
soulignent les experts qui étudient les effets de Tchernobyl sur les populations dix-huit ans
après l’explosion de la centrale, ne cesse de se déployer comme un arbre qui pousse. »314
Qu’est-ce qui (nous) arrive ?
On se souvient de la formule sans appel du philosophe allemand Theodor Adorno, au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « Toute culture consécutive à Auschwitz, y
compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordures. » La portée des catastrophes répétées
du XXème siècle est tellement radicalement anti-humaine qu’il nous est parfaitement
impossible de les faire rentrer dans le cours « normal » d’une histoire commune : comme un
310
cité dans LANZMANN, 1985 : 149.
cité dans ALEXIEVITCH, 1997 : 135.
312
cité dans ALEXIEVITCH, 1997 : 39.
313
KENZABURO, 1995 : 230.
314
Frédérick Lemarchand, chercheur au Laboratoire d’analyse socio-anthropologique du risque (LASAR) de
Caen, cité dans Libération du jeudi 13 mai 2004.
311
168
disque rayé qui ne cesse de dérailler, l’histoire ne parvient plus à se faire, à se tisser dans la
durée ; elle découvre du même coup l’immensité du champs de ruines qu’est notre monde
aujourd’hui et notre statut de survivants au milieu des débris désarticulés et décomposés d’un
passé devenu fondamentalement incompréhensible. Nous sommes coupés de notre passé
immédiat par ce que Sebald appelle fort justement un « déficit de transmission historique »,
une incapacité à transmettre qui, paradoxalement, nous expose directement à la répétition de
ces catastrophes déshumanisantes, à chaque fois différentes dans leurs origines mais toujours
fondamentalement identiques dans leurs résultats. Il y aura d’autres Hiroshima, d’autres
Hambourg, d’autres Tchernobyl, et inévitablement d’autres Auschwitz, ici ou ailleurs. C’est
cette mécanique de répétition, cette absence de possibilité d’inscription dans l’histoire, qui a
changé radicalement le statut du temps comme expérience. Ce retournement a eu lieu au
XXème siècle et nul ne peut plus l’ignorer à présent, tant il est omniprésent. « Notre passé ne
nous protège plus » disent en notre nom les survivants de Tchernobyl. La filiation avec la
pensée de ceux qui nous ont précédés – dans ces temps désormais excessivement reculés et
dépassés que sont devenus pour nous les XVIIIème et XIXème siècles – est rompue et, plus
fondamentalement encore, toute éventualité de filiation réelle avec eux est barrée. Les
espérances des hommes de ces temps anciens ne sont plus qu’une matière à érudition. Nous
ne transmettrons rien, dans la durée, car, nous le savons, les expériences de dépouillement de
l’humanité ne cesseront pas de revenir – elles n’ont jamais cessé – dans un temps transparent,
sans passé ni futur, le temps réel du monde globalisé.
Dans sa folie schizophrène, Friedrich Nietzsche avait eu l’intuition précise de ce qui
était en train de se nouer au cours des dernières années du XIXème siècle européen, alors que
se préparait le passage à la guerre industrielle ; c’est-à-dire totale. « Le trésor des livres est
périmé, notait-il à l’été 1882 : il peut donc exister un éternel retour aujourd’hui. 315». Ce que
perçoit Nietzsche à ce moment, c’est très précisément la chose suivante : le « trésor des
livres », cet inestimable savoir commun de l’humanité, n’est aujourd’hui plus rien qu’un
fatras de vestiges – les gens de Tchernobyl disent « une caisse avec de vieux manuscrits » - et
son contenu est désormais totalement « périmé », dans la mesure où ce savoir est dépassé par
cette réalité incommunicable et inédite qui est celle de notre propre monde. Si nous en
sommes là, si le savoir du passé n’est plus transmissible comme connaissance effective du
réel, alors le monde est tout entier dans l’aujourd’hui, dans un « à-présent » dépourvu
d’inscription dans l’histoire ; c’est-dire sans mémoire ni devenir. Cet à-présent toujours
recommencé est la marque distinctive, pour Nietzsche, du « temps sans but 316» sous lequel
nous vivons. « Le monde persiste, ajoute-t-il ; il n’est rien qui devienne, rien qui passe. Ou
mieux : il devient, il passe, mais il n’a jamais commencé à devenir ni ne cessera de passer. Il
se conserve dans les deux processus… 317»
Il faut nous arrêter quelque peu aux remarques de Nietzsche sur cette notion de « retour
du temps », qu’il est un des premiers à formuler aussi distinctement, sous le terme d’éternel
retour, auquel fait écho le concept « d’à-présent » (ou de Jetz-zeit) de Walter Benjamin.
Quelques précisions préalables de vocabulaire sont nécessaires : comme le rappelle Georgio
Agamben, cette notion nietzschéenne d’éternel retour du même (ewige Wiederkehr des
Gleichen chez Nietzsche) doit être comprise, au sens étymologique du terme, non comme la
reproduction à l’identique d’événements qui se seraient déjà produits dans le passé, mais au
contraire comme la réitération de la ressemblance de phénonènes se produisant
315
NIETZSCHE, 2003 : 46, souligné par l’auteur.
NIETZSCHE, 2003 : 52 (notes de novembre 1882 à février 1883).
317
NIETZSCHE, 2003 : 93 (notes du printemps 1888 consacrées à « la nouvelle vision du monde ») souligné par
l’auteur.
316
169
indifféremment dans le passé et dans le présent ou destinés encore à se produire dans le
futur318. Plus encore, c’est non seulement la ressemblance formelle qui est importante ici, mais
c’est surtout le processus de répétition, de réitération (Wiederholbarkeit), dont Nietzsche fait
une condition fondamentale du fonctionnement de l’éternel retour, comme phénomène
d’éternisation319. Dans le temps « an-historique » de notre condition tel que le perçoit
Nietzsche, ce qui est fondamentalement à l’œuvre n’est rien d’autre qu’une sorte de puissance
de répétition, qui fait coexister ensemble le passé, le présent et le futur dans une même
ressemblance ou, si l’on préfère, dans des prises de formes similaires. Là se trouve,
spécifiquement, l’origine de la temporalité, qui impose sa marque à tout phénomène
archéologique. Car, comme l’explique magistralement le philosophe français Gilles Deleuze :
« (…) comment le passé peut-il se constituer dans le temps ? Comment le présent peutil passer ? Jamais l’instant qui passe ne pourrait passer s’il n’était déjà passé en même
temps que présent, encore à venir en même temps que présent. Si le présent ne passait
pas par lui-même, s’il fallait attendre un nouveau présent pour que celui-ci devînt passé,
jamais le passé en général ne se constituerait dans le temps, ni ce présent ne passerait :
nous ne pouvons pas attendre, il faut que l’instant soit à la fois présent et passé, présent
et à venir, pour qu’il passe (…). Il faut que le présent coexiste avec soi comme passé et
comme à venir. C’est le rapport synthétique de l’instant avec soi comme présent, passé
et à venir, qui fonde son rapport avec les autres instants. L’éternel retour est donc
réponse au problème du passage. En ce sens, il ne doit pas être interprété comme le
retour de quelque chose qui est, qui est un ou qui est le même. Dans l’expression éternel
retour, nous faisons un contresens quand nous comprenons : retour du même. Ce n’est
pas l’être qui revient, mais le revenir lui-même constitue l’être en tant qu’il s’affirme du
devenir et de ce qui passe. Ce n’est pas l’un qui revient, mais le revenir lui-même est
l’un qui s’affirme du divers ou du multiple. 320»
Nous devons comprendre quelque chose de très profond sur le temps et sur l’histoire,
que met ici au jour Deleuze : Comme le souligne l’historien de l’art Georges Didi-Huberman,
le passé prend forme de l’intérieur même du présent, en tant que celui-ci est
fondamentalement passage 321. Nous voyons bien que, dans notre présent matériel, les
créations matérielles n’existent en quelque sorte que comme « choses vieillissantes », ou
encore comme « accumulation de ruines », pour reprendre la fameuse image de Benjamin.
C’est pourquoi la matérialité de notre présent est en quelque sorte intimement tissée de passé.
Il s’en suit que, contrairement à la perception historiciste classique, le passé n’est pas ce qui
s’oppose au présent, dans la mesure où celui-ci serait situé ailleurs, en arrière du présent. A
l’inverse, le passé est l’épaisseur même du présent, en même temps qu’il est, dans le présent,
le germe possible de ce qui va devenir, comme la trace de ce qui a été et qui persiste à
survivre: c’est là l’identité même des créations de la culture matérielle ; c’est ici même le sens
historique spécifique de ce que nous identifions comme les attributs typologiques des
318
Comme l’écrit Agamben, « il y a donc dans l’éternel retour quelque chose comme une image, comme une
ressemblance (…) : quelque chose comme une image totale ou, pour reprendre les mots de Benjamin, une image
dialectique. C’est seulement si on le ramène à cette dimension que l’éternel retour acquiert sa véritable
dimension. » (AGAMBEN, 2004 : 98).
319
Dans une ébauche de plan d’ouvrage consacré au « Retour du Même »,de l’automne 1881, Nietzsche inscrit,
comme argument d’une partir consacrée à l’explication du phénomène de l’éternel retour : « une toute autre
éternisation (…) il nous faut y inscrire le fond éternel, l’éternelle réitération. » (NIETZSCHE, 2003 : 40,
souligné par l’auteur).
320
DELEUZE, 1962 : 54-55.
321
DIDI-HUBERMAN, 2002 : 171.
170
créations matérielles. A partir du moment où cette prise de conscience s’est opérée, le monde,
comme apparence, comme matérialité, prend un sens nouveau, et son histoire se trouve
complètement renouvelée comme mémoire potentielle322. L’histoire ne peut plus s’incarner en
une succession de périodes chronologiques, ou de temporalités spécifiques, mais elle apparaît
désormais fondamentalement dynamique, dans la mesure où elle se développe dans un temps
radicalement différent de celui de l’histoire conventionnelle, effectivement maintenant
« périmée ». Cette nouvelle histoire devient l’objet d’une discipline encore innommée, qu’il
reste à construire pour sa plus grande part à partir des matériaux abandonnés dans le champ de
ruines du présent. Cette discipline qui n’a pas encore de nom c’est l’archéologie : une autre
archéologie.
Si le fonctionnement du temps qui est le nôtre ne répond plus exactement à un principe
de succession, mais de réitération, alors la nature même des événements – comme facteurs
déclenchants, ou comme étapes de processus particuliers – est complètement remise en cause.
Pourquoi cela? Parce que si le temps traditionnel, « périmé » (celui de la pure succession
chronologique unilinéaire des événements) était nécessairement complètement continu, le
temps présent de la réitération est maintenant plein de trous, inéluctablement discontinu. Il est
d’ailleurs surtout fait de vides, de manques, d’absences. C’est paradoxalement un temps avec
lequel, nous autres archéologues, sommes particulièrement familiers : comme on l’a vu dans
les chapitres précédents, toute occupation archéologique, même la plus continue qui puisse se
trouver, n’est jamais que la succession d’une multitude d’événements archéologiques
excessivement ponctuels, qui sont séparés les uns des autres par des périodes plus ou moins
longues durant lesquelles il ne se passe rien, en tout cas du point de vue de la création de
« faits » archéologiques. La pensée de Nietzsche nous aide à saisir pourquoi,
fondamentalement, cette discontinuité du temps est consubstantielle à toute notion
d’événement, c’est-à-dire à ce qu’il identifie comme des actions dans le temps. « Une action
entre des moments consécutifs est impossible, écrit-il, car deux points temporels consécutifs
coïncideraient. Toute action est actio in distans, c’est-à-dire qu’elle effectue un saut. » Et il
ajoute : « Comment une action de ce type est possible in distans, nous n’en savons rien323 »
Nous non plus, nous n’en savons rien, mais nous savons effectivement, grâce aux
palimpsestes archéologiques ou aux « objets à mémoire », que la répétition des faits
archéologiques au même endroit ne prend son sens de construction archéologique développée
dans le temps que par l’existence d’une discontinuité entre les événements ; nous
soupçonnons même que c’est cette discontinuité, ou plus exactement ce manque, qui
conditionne l’identité des « faits » archéologiques en tant que tels. Dans ce bout de campagne,
où il faut régulièrement recreuser et redessiner les réseaux de fossés, car ceux-ci ne cessent de
s’effacer, de tendre à disparaître, c’est par cet acte de re-création développé dans le temps que
chaque tronçon de fossé acquiert progressivement au cours du temps une qualité
morphologique ou structurelle particulière, une identité à partir de laquelle peut se construit
une histoire, ou une évolution chronologique. La ligne du temps (Nietzsche utilise le terme de
Zeitlinie) est donc loin d’être régulière ; elle est brisée en une multitude de points, elle est
constituée d’événements disjoints se raccordant à des dynamiques (Nietzsche parle d’actions)
d’échelles temporelles diverses, qui sont inextricablement surimposées les unes aux autres :
« le temps n’est pas un continuum, écrit-il en légende de son schéma dynamique du temps, il
322
Comme l’écrit Nietzsche dans « Fragments posthumes sur l’éternel retour », « à partir du moment où cette
pensée est là, toutes les couleurs se modifient, il existe une nouvelle histoire. » (NIETZSCHE, 2003 : 40,
souligné par l’auteur).
323
NIETZSCHE, 1990 : 317 (fragment XXVI, 12, souligné par l’auteur).
171
n’y a que des points temporels totalement différents, pas de ligne. Actio in distans. »324. On est
tenté d’ajouter : telle est la question.
Crise du temps, crise de l’histoire
La crise de l’histoire dans laquelle nous sommes impliqués est donc le symptôme d’une
crise du temps que les catastrophes du XXème siècle, comme les destructions massives, ont
réduit à la surface du présent. Le présent comme champ de ruines : le passé et le futur sont
désormais inextricablement mêlés, désarticulés et écrasés dans le présent. C’est une crise qui
touche l’ensemble de la représentation du réel. Toute la culture occidentale moderne des
XIXème et XXème siècles est issue en effet du le changement conceptuel introduit au XVIIIème
siècle, qui consiste à penser désormais la nature, la société et l’individu dans l’histoire. La
« mise en histoire » est une notion fondamentale des sciences humaines issues du XIXème
siècle : elle naît du renversement de perspective de l’histoire opéré au XVIIIème siècle325:
jusqu’alors, la forme dominante de l’Histoire est celle d’un récit dynastique, dont l’objet est
d’enraciner dans la mythologie les fondements du pouvoir royal et de l’ordre social d’Ancien
Régime. En d’autres termes, un ordre a été fondé dans le passé, qu’il faut rappeler sans cesse
au présent, dans lequel il a tendance à se dissoudre ; le nœud du temps historique est dans le
passé. Le concept d’histoire qui se cristallise au XVIIIème siècle est symétriquement opposé à
cette histoire post-médiévale : dans le passé, ont eu lieu des événements historiques (comme
la conquête franque, à l’origine de la noblesse) qui continuent à résonner dans le présent, en
alimentant une lutte sociale et politique, dont la nature est fondamentalement historique.
L’endroit où le temps historique prend sa dimension n’est plus le passé dans le passé – aux
origines – mais le présent, maintenant326.
Cette transformation conceptuelle donne naissance à une série complète de nouvelles
disciplines, dont la particularité est d’étudier le déploiement de l’identité des phénomènes non
plus dans leur acte de création dans le passé, mais dans la durée, en observant leurs
transformations dans le temps. Ces disciplines qui trouvent un sens nouveau au XIXème siècle
sont fondamentalement historiques : aux côtés de l’Histoire proprement dite - dont on a pu
dire qu’elle constituait la discipline par excellence du XIXème siècle - on trouve également
l’archéologie et la préhistoire, de même que la géologie et la paléontologie, mais aussi la
philologie ou encore l’économie historique, pour n’en citer que les principales. Dans leur
diversité, ces nouvelles disciplines explorent les champs ouverts par cette « mise en histoire »
du réel, que nous venons d’évoquer. Néanmoins, et comme le souligne Michel Foucault dans
son Archéologie des sciences humaines, l’essor de ces disciplines coïncide avec une rupture
de l’unité du temps historique traditionnel, qui liait, depuis la lointaine Antiquité, l’histoire
des hommes au devenir du monde327. En effet, dans la première moitié du XIXème siècle, les
avancées de la géologie et de la paléontologie mettent désormais en évidence l’existence d’un
324
NIETZSCHE, 1990 : 318 (fragment XXVI, 12, souligné par l’auteur).
Ce basculement de l’histoire a été analysé en détail par Michel Foucault dans son enseignement de 1976 au
Collège de France (FOUCAULT, 1997).
326
J’ai développé cette argumentation dans un article paru en 1999 dans la revue internationale Antiquity (The
origins of French Archaeology. Antiquity, 73, 279, p. 176-183). Une version française longue a été publiée la
même année dans la revue Antiquités Nationales (Aux origines de l’archéologie française. Antiquités Nationales,
30 (1998), p. 185-195). Cet article a été traduit en Portuguais au Brésil sous le titre : As origens da arqueologia
francesca (traduction portugaise de Glaydson José da Silva). Dans : FUNARI P.P.A. (dir.) – Repensando o
Mundo Antigo : Martin Bernal & Laurent Olivier. Sao Paulo, Université de Campinas, 2003, Textos didaticos,
49 : 31-59.
327
FOUCAULT, 1966 : 378-385.
325
172
« régime d’historicité » propre à la nature et surtout totalement indépendant de l’histoire
humaine, ne serait ce que parce qu’il lui préexiste. De leur côté, les découvertes la Préhistoire
et la constitution d’une archéologie des civilisations d’avant l’Antiquité classique – qui
s’imposent dans la seconde moitié du siècle – procèdent aussi de la révélation de nouveaux
régimes de temps historiques : là encore, ces nouveaux champs historiques sont situés au delà
de l’histoire humaine connue jusqu’alors, mais surtout ils lui échappent. Ce n’est pas
seulement qu’on découvre qu’il existe une histoire « d’avant l’histoire » : que ce soit en
matière d’évolution des espèces naturelles, de transformation des produits de l’industrie
humaine ou encore d’histoire des langues, on découvre surtout que tous ces matériaux
obéissent individuellement à des évolutions dans le temps qui leur sont particulières : leur
chronologie, comme le souligne Foucault, se constitue « selon un temps qui relève d’abord de
leur cohérence singulière »,328 et non plus selon ce temps unique des événements de l’Histoire
classique. Le temps de l’histoire explose en une multitude de dynamiques chronologiques
qu’on ne sait plus désormais comment réunir.
Ainsi, au terme de ce mouvement de constitution des nouveaux objets d’histoire, qui
accompagne le développement des disciplines historiques du XIXème siècle, l’homme se
trouve en réalité de plus en plus dépossédé de son histoire. L’humanité, comme phénomène
historique, apparaît désormais mêlée à une variété d’histoires qui n’ont pas nécessairement de
sens commun et qui surtout ne lui sont plus subordonnées. Aussi, les tentatives systématiques
de « mise en histoire » dont témoignent les travaux des chercheurs du XIXème siècle, ne font
que rendre plus apparent encore le spectre d’une « déshistorisation » radicale de l’être :
l’homme n’est plus l’unique et nécessaire origine des événements qu’il éprouve. Comme le
souligne Michel Foucault dans son Archéologie des sciences humaines, l’homme, en tant que
sujet historique, se révèle dès lors fondamentalement « exposé à l’événement »329, nu et sans
défense face à une histoire qui se créé au delà de lui et qui s’alimente d’elle-même. L’homme
n’est plus celui qui crée l’histoire – avec sa technologie, ses civilisations, ses empires – il
devient celui que son propre passé façonne, malgré lui, que ses origines les plus lointaines et
les plus obscures poursuivent. C’est ce que montrera de manière éclatante l’essor de la
psychanalyse freudienne dans la première moitié du XXème siècle. Si ce n’est plus l’homme
qui est maître du destin de l’histoire, qui l’est donc ; c’est-à-dire qu’est-ce qui agit dans le
temps ? L’une des entreprises essentielles qui s’impose bientôt à l’ensemble de ces nouvelles
disciplines historiques nées au XIXème siècle est celle du raccommodage du temps de
l’histoire : il s’agit de trouver un fil commun, qui pourrait enfin restituer une unité
fondamentale à cette histoire du monde désormais fragmentée en une multitude d’histoires
particulières.
Mais où trouver ce fil? C’est dans l’homme lui-même – en tant que sujet qui vit, qui
travaille et qui pense – que les chercheurs du XIXème siècle recherchent cette cohérence
essentielle de l’histoire. Ce serait parce que l’être humain consomme, produit et exploite
l’environnement qu’il trouve autour de lui, qu’il engendrerait une multiplicité d’histoires
autour de lui, qui certes sont toutes dissemblables mais qui sont toutes connectées avec lui. Et
ce serait parce que l’homme pense et réagit qu’il infléchirait la diversité de ces
transformations dans une direction particulière, bref qu’il les subordonnerait au progrès
humain : à mesure que l’histoire se déroule, la complexité des organisations humaines se
développe, l’efficacité des outils s’améliore, la nature est progressivement entièrement
contrôlée par la technique. C’est cela qui se voit dans la mise en chronologie des productions
matérielles de l’humanité ; cela peut être établi et démontré. Un nouveau récit, qui raconte
328
329
FOUCAULT, 1966 : 379.
FOUCAULT, 1966 : 382.
173
l’histoire de l’homme, peut se substituer enfin au vieux récit de l’histoire des rois. C’est une
histoire objective, fondée sur l’étude des sources historiques, qui remplace un discours
imaginaire, construit sur une tradition mythologique. Il n’y a plus qu’à se mettre au travail,
pensent les chercheurs du XIXème siècle.
Une entreprise avortée de normalisation du temps historique : l’archéologie
préhistorique
Quelle nouvelle discipline historique du XIXème siècle concentre mieux que
l’archéologie préhistorique les espoirs et les déceptions que porte cette recherche de l’unité
fondamentale de l’histoire humaine ? C’est dans ce nouveau champ de l’étude des origines de
l’homme, dans lequel on cherche à rassembler les disciplines de la Géologie, de
l’Anthropologie et de l’Archéologie, que se manifeste en particulier la tentative d’unir
l’histoire de l’Homme et l’histoire de la Nature. Avec toutes les autres disciplines historiques
fondées au XIXème siècle, la préhistoire et l’archéologie fonctionnent néanmoins sur des
concepts introduits avec le Mouvement des Lumières, qui sont à la fois d’ordre scientifique et
idéologique :
1) le passé est fondamentalement connaissable : l’archéologie postule qu’il est possible de
connaître l’enchaînement des périodes du passé, parce que leur succession obéit à une
logique interne, qui est celle du développement continu des sociétés humaines. C’est le
postulat que le préhistorien Gabriel de Mortillet formule à la fin des années 1860 comme
la Loi générale du Progrès de l’humanité330.
2) le passé est fondamentalement compréhensible : l’archéologie postule qu’il est possible de
comprendre le comportement social ou les choix techniques des “ primitifs ” ou des
“ préhistoriques ” parce que nous partageons avec eux, en tant qu’hommes, une même
identité humaine. Ce concept est formalisé en préhistoire par la Loi dite d’unité
psychologique de l’humanité de Gabriel de Mortillet.
3) le passé est fondamentalement représentable en tant que tel : l’archéologie postule qu’il
est possible de se représenter chaque période du passé, car ces dernières possèdent
chacune leur identité propre. Cette identité n’est autre que le résultat de leur place dans
l’histoire. C’est la Loi du développement similaire de Mortillet ; tous les systèmes
humains passant, au cours de leur développement historique, par des stades analogues.
Alors que le temps unique de l’histoire traditionnelle est en train d’exploser en une
multitude de temps historiques particuliers, les préhistoriens poursuivent la recherche d’une
grande synthèse qui réunirait, sous un temps historique commun – le temps du progrès
humain – le temps culturel de l’histoire des civilisations et le temps naturel des
transformations de la nature. Ce nouveau temps de l’archéologie préhistorique marierait les
temps des sciences humaines et des sciences naturelles : il serait à la fois un temps de
l’histoire particulière – c’est-à-dire unique – des cultures et des sociétés tout au long de
l’évolution de l’humanité et un temps du monde naturel, obéissant à des lois scientifiques, qui
seraient spécifiques à l’espèce humaine mais d’un fonctionnement similaire aux « vraies » lois
physiques de la nature. Il va sans dire que cette grande synthèse, envisagée dans les années
1870-1880, n’a jamais pu être atteinte car en réalité ces deux formes de temps sont
330
MORTILLET, 1869 ; id. 1883.
174
radicalement antinomiques. Le temps « culturel » de l’histoire du développement des
civilisations est puissamment enraciné dans une suite de séquences particulières, dont
l’identité dépendrait de leur position dans l’histoire. Comme on l’a vu au chapitre précédent,
le temps « naturel » de l’histoire de la nature, au contraire, n’a pas de lieu spécifique dans le
temps : il est tout entier dans « l’à présent ». On ne peut pas faire rentrer ce temps nouveau de
la nature dans le temps ancien de la culture, si ne ce n’est en en coupant ce qui fait sa
spécificité : c’est ainsi qu’on réduit l’évolutionnisme darwinien à un simple transformisme.
Aussi, comme l’ensemble des autres disciplines historiques développées au XIXème siècle,
l’archéologie et la préhistoire restent fondées sur un concept traditionnel de temps historique,
qui présente les caractéristiques suivantes :
1) Le temps est unidirectionnel : l’histoire se dirige du passé vers le futur, des origines vers
l’essor et la fin, de l’élémentaire vers le complexe. Sont par définition anti-historiques les
évolutions qui conduiraient du complexe vers l’élémentaire, ou de l’achèvement vers le
(re)commencement.
2) Le temps est unilinéaire : l’histoire obéit à un principe d’unité de lieu et d’action ; la
multiplicité des événements est réductible à une série d’épisodes essentiels s’inscrivant
dans une dynamique générale, qui se confond avec le déroulement de l’histoire ellemême.
3) Le temps est causalité : le temps linéaire constitue le support d’une histoire qui, en se
déroulant, développe sa propre cohérence interne. Dans cette perspective, le temps
historique – qui se confond avec l’accomplissement de l’Histoire - va quelque part ; il se
dirige naturellement vers la réalisation des processus.
La situation des disciplines historiques du XIXème siècle ressemble à celle des sciences
« exactes » au même moment, au sein desquelles commence à se former la possibilité d’un
fonctionnement non standart du temps et de l’espace : la démultiplication des « objets
d’histoire » donne l’impression qu’il est possible en quelque sorte de « mailler »
complètement le réel, en reliant ces objets systématiquement les uns aux autres à la manière
d’un filet. Mais il y a un trou qu’on n’arrive décidément pas à fermer et par lequel s’échappe
l’histoire, en entraînant par cette déchirure, à l’origine minuscule, des pans de plus en plus
importants du temps historique conventionnel. Cet accroc dans la trame du temps historique,
c’est la psychanalyse dans les sciences humaines et c’est l’évolutionnisme darwinien dans les
sciences de la nature. En réalité, plus on cherche à normaliser et à unifier ces nouveaux temps
de l’histoire et moins cela marche. De manière révélatrice, ce sont dans les nouveaux champs
ouverts par la préhistoire et l’archéologie où l’échec est le plus indiscutable :
1. les découvertes de la Préhistoire montrent à l’évidence que le passé n’est pas tout à fait
connaissable, puisqu’on y découvre des choses qu’on y avait jamais soupçonnées, en
particulier comme des espèces humaines fossiles ( mais peut-on dire encore d’elles
qu’elles sont vraiment humaines ?) disparues depuis des temps immémoriaux.
2. le passé n’est pas réellement compréhensible, puisqu’on y découvre des vestiges dont,
justement, on éprouve beaucoup de difficultés à expliquer la présence. C’est précisément
à cause de l’histoire qu’on se fourvoie, en attribuant à des événements ou des pratiques
évoquées par les sources historiques classiques des vestiges qui n’ont rien à voir avec eux,
notamment parce qu’ils n’appartiennent pas à la même période.
175
3. En conséquence, le passé n’est pas réellement historiquement représentable, puisque, en
se fondant sur l’histoire, on se trompe et on attribue des vestiges archéologiques à des
périodes erronées : l’exemple le plus flagrant est celui de l’archéologie impériale des
“ Antiquités nationales ” des années 1860, qui réduit les vestiges « pré-romains » qu’elle
découvre à la période de la Guerre des Gaules, alors qu’elle est en train de révéler des
pans entiers de la culture matérielle des âges des Métaux.
Aussi, et malgré les progrès considérables de la connaissance historique dans la seconde
moitié du XIXème siècle - ou plus exactement à cause d’eux -, la réalité du passé se révèle
constituer, selon l’expression de l’historien de l’art britannique David Lowenthal, une « terre
étrangère »331. Les découvertes des nouvelles disciplines historiques que sont en particulier la
préhistoire et l’archéologie font apparaître que les histoires que nous traversons ne nous
appartiennent pas complètement ; c’est-à-dire que nous n’en sommes pas exclusivement le
sujet. D’autres forces, qui sont situées au delà de nous, conditionnent ces histoires : comme le
montrera brillamment le philosophe Henri Bergson au tournant du XXème siècle,
l’enregistrement des événements du passé est conditionné non pas tant par l’histoire dont ils
témoignent que par le support dans lequel ils sont mémorisés ; en d’autres termes par la
matière332. Dans les sciences humaines comme dans celles de la nature, c’est cette
émancipation de la mémoire de l’histoire qui met en crise le temps historique traditionnel.
Normalisées, les révélations apportées par les nouvelles disciplines de la mémoire – dont
participent, fondamentalement, la préhistoire et l’archéologie – ne parviennent cependant pas
encore à bouleverser le temps historique traditionnel, fondé sur l’unité de l’homme comme
sujet agissant. Cette révolution du temps historique, ce sont les catastrophes du XXème siècle
qui vont l’accomplir.
L’histoire est vide
Les origines de la crise de l’histoire que fait éclater la « perte de l’expérience »
provoquée par les catastrophes de destruction massive du XXème siècle sont donc à rechercher
dans le XIXème siècle lui-même. C’est l’histoire elle-même qui, dans le même moment où elle
se diversifie une série de disciplines spécialisées – dont la préhistoire et l’archéologie –
devient impuissante à dire l’histoire ; c’est-à-dire à rendre compte de ce qui se passe dans le
temps. Dans ses Thèses sur le concept d’histoire écrites en 1940, Walter Benjamin a formulé
avec une grande acuité les caractéristiques de cette crise, qui correspond, fondamentalement, à
celle de la représentation du présent comme « ce qui arrive » :
« La tradition des opprimés, écrit-il, nous enseigne que « l’état d’exception » dans
lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui
rende compte de cette situation. (…) S’effarer que les événements que nous vivons
soient « encore » possibles au XXème siècle, c’est marquer un étonnement qui n’a rien de
philosophique. Un tel étonnement ne mène à aucune connaissance, si ce n’est à
comprendre que la conception de l’histoire d’où il découle n’est pas tenable. 333»
331
« The Past is a foreign country » (LOWENTHAL, 1985).
BERGSON, 1896.
333
Thèses sur le concept d’histoire, VIII (BENJAMIN, 2000: 433).
332
176
Benjamin le dit clairement : l’enjeu de cette critique de l’histoire conventionnelle est
celui d’une réappropriation de l’histoire, qui nous permettrait de sortir de cette situation
d’oppression dans laquelle nous tient la répétition des catastrophes collectives de notre temps.
Ces catastrophes ne sont pas des accidents dans le cours « normal » de l’histoire ; elles sont au
contraire, souligne Benjamin, la règle : c’est en effet toute la notion d’histoire comme progrès
qui est en cause, dans la mesure où c’est elle qui non seulement autorise la venue de ces
catastrophes, mais qui surtout les légitime. Il nous faut comprendre autrement le
fonctionnement du temps de l’histoire, car effectivement notre situation, face à la répétition de
ces effondrements de l’humanité, n’est pas tenable. En réalité, nous n’avons pas le choix : si
nous voulons conserver notre part d’humanité que l’industrialisation de notre existence nous
retire, nous devons nous débarrasser de cette appréhension historiciste de l’histoire.
L’histoire comme progrès, qu’est-ce que cela signifie au juste ? Il ne s’agit pas
seulement d’une interprétation du mouvement de l’histoire ; c’est plus profondément une
façon de connecter par des liens de causalité les événements du passé les uns au bout des
autres. Pourquoi ? Parce, dans l’optique traditionnelle, le progrès « doit venir à son heure »,
parce que le but idéal à atteindre qu’il représente est sans cesse repoussé dans le futur, il est
toujours modifié à mesure que la marche vers le progrès s’accomplit. Pour nous, le progrès
suit le cours graduel et régulier du temps ; à tel point qu’il est devenu, dans les typochronologies archéologiques élaborées depuis le XIXème siècle, la mesure même du temps. Or,
souligne Benjamin, ce temps unilinéaire du progrès est vide ; notre temps historique n’est pas
autre chose que le temps industriel des horloges, le même partout à la même heure,
parfaitement homogène : « L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est
inséparable de celle d’un mouvement dans le temps homogène et vide », écrit-il334. Le temps
unilinéaire de l’histoire comme progrès n’est qu’un support temporel, sur lequel les
événements sont mis en ordre selon une suite continue, qui dirait l’histoire. Dans ces
conditions, que devient l’histoire, comme discipline ? Elle se réduit à une pratique
d’accumulation de faits ; elle consiste à remplir ce temps creux d’événements et de périodes,
dont la juxtaposition unilinéaire en vient à constituer la trame d’une histoire universelle :
l’unique histoire du progrès, partout dans le monde, dans le même temps universel. Comment
ne pas reconnaître, ici, le fonctionnement traditionnel de l’archéologie ? Depuis le XVIIIème
siècle, l’archéologie que nous connaissons ne cesse d’accumuler des matériaux, dont le
bourrage dans ce temps « homogène et vide » qu’évoque Benjamin constitue la matière même
de l’histoire des hommes et des civilisations du passé. L’archéologie que nous pratiquons
depuis toujours n’est pas autre chose que cela. Elle est fondamentalement historiciste, dans la
mesure où elle n’a pas d’autre but que de restituer une histoire universelle du progrès des
sociétés humaines, depuis leurs lointaines origines du Paléolithique jusqu’à leur
épanouissement dans les civilisations historiques. Mais cette approche conventionnelle est
inconsistante ; elle ne possède ni ne produit aucune théorie de l’histoire, qui permettrait de
comprendre, ou de se représenter, ce qui se construit dans le temps. Comme l’écrit Benjamin :
« L’historicisme trouve son aboutissement légitime dans l’histoire universelle (…)
L’histoire universelle n’a pas d’armature théorique. Elle procède par addition : elle
mobilise la masse des faits pour remplir le temps homogène et vide. »335
334
335
Thèses sur le concept d’histoire, XIII (BENJAMIN, 2000: 439)
Thèses sur le concept d’histoire, XVII (BENJAMIN, 2000: 441).
177
Nous le savons bien nous-mêmes : notre travail consiste, fondamentalement, à combler
par de nouveaux matériaux archéologiques les « trous de temps vide » qui continuent à
subsister, ça et là, dans la trame de la succession des phases et des périodes archéologiques
qui a été laborieusement accumulée, depuis maintenant presqu’un siècle et demi. Car nous
sommes désemparés face au vide de sites ou de matériaux archéologiques ; nous ne savons
plus quoi dire. Nous ne savons pas ce qui manque à cet endroit du temps et cette lacune, qui
rompt la continuité des données, nous rend incompréhensible l’articulation des matériaux
disjoints dont nous disposons. C’est parce que notre démarche consiste à élaborer, pour
chaque moment du temps qu’il nous est possible d’individualiser, des tableaux, qui sont
supposés les identifier. Voici d’abord les tableaux typo-chronologiques, qui permettent
d’identifier, pour chaque séquence du temps qu’il est possible de reconnaître, le corpus des
artefacts produits au même moment dans différentes régions. Voici encore le tableau de
l’espace protohistorique, avec ses fermes et ses oppida, auquel succède le tableau de l’espace
romain, avec ses agglomération urbaines et ses campagnes quadrillées de centuries, etc. Pour
nous, ces séquences qui sont autant de tableaux – par nature homogènes – succèdent les unes
aux autres par ordre de proximité chronologique ou, plus exactement, elles procèdent les unes
des autres d’une manière purement unilinéaire. Là encore, cette démarche est particulière à
l’approche historiciste du passé :
« L’historicisme, souligne Walter Benjamin, se contente d’établir un lien causal entre
divers moments de l’histoire. Mais aucune réalité de fait ne devient, par sa simple
qualité de cause, un fait historique. Elle devient telle, à titre posthume, sous l’action
d’événements qui peuvent être séparés d’elle par des millénaires. L’historien qui part de
là cesse d’égrener la suite des événements comme un chapelet. Il saisit la constellation
que sa propre époque forme avec telle époque antérieure. Il fonde ainsi un concept du
présent comme « à-présent », dans lequel sont fichés des éclats du temps
messianique »336.
Ce passage de Benjamin est très important pour l’archéologie, car il souligne une
propriété essentielle des matériaux archéologiques qu’est la mémoire. C’est la longue durée,
dans laquelle prennent sens les vestiges archéologiques, qui ruine le postulat historiciste sur
lequel est construit la démarche traditionnelle de la discipline. Nous savons bien, comme le
dit Benjamin, qu’il ne suffit pas qu’un événement archéologique quelconque – comme la
création d’une série de maisons, ou la mise en place d’un ensemble de tombes – ait eu lieu à
un moment donné du temps pour que celui-ci entraîne, à sa suite, une chaîne d’autres
événements archéologiques qui procèderaient directement de lui. L’archéologie nous donne
de très nombreux exemples d’interruptions d’occupation des sites, sans que ces abandons
n’apparaissent avoir été explicitement annoncés dans les événements archéologiques euxmêmes : il s’avère simplement que cette tombe, ou cet ensemble de tombes, auront été les
dernières, à avoir été mises en place dans ce cimetière qui, par conséquent, ne sera plus utilisé
en tant que tel ensuite. On observe surtout, comme le souligne Benjamin, que des événements
archéologiques peuvent rejouer ; c’est-à-dire qu’ils peuvent devenir, bien plus tard, la cause
d’autres créations archéologiques. Des découpages de l’espace, comme par exemple ceux
introduits à la période romaine, peuvent être réactivés après des périodes de latence plus ou
moins longues. Ils peuvent encore conditionner, dans la longue durée, la structure des modes
d’organisation spatiale qui viennent après eux et qui sont néanmoins étrangers les uns aux
autres. Le postulat d’une trajectoire unilinéaire des transformations historiques dans le temps
s’effondre : il est désormais incapable de rendre compte de la nature réelle des évolutions
336
Thèses sur le concept d’histoire, appendice, A (BENJAMIN, 2000: 442-443).
178
archéologiques, qui fonctionnent à diverses échelles de durées. Dans cette configuration, ce
qui devient essentiel n’est plus l’enchaînement, phase après phase, de la succession des
événements archéologiques : ce sont les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres à
différentes échelles de temps et d’espace, c’est la manière dont les créations antérieures ont
une influence préformatrice sur les créations futures et c’est, à l’inverse, la manière dont les
créations ultérieures retranscrivent les créations antérieures. Nous avons quitté le domaine de
l’histoire – où il importe de savoir « ce qui s’est vraiment passé » – pour aborder celui de la
mémoire, où il importe de savoir quel impact ont les événements du passé.
Effectivement, « l’historien qui part de là cesse d’égrener la suite des événements
comme un chapelet ». Il devient désormais évident que le lieu des événements du passé n’est
pas exclusivement le moment du temps auquel ils se sont produits. C’est toute la démarche
historique qui se trouve bouleversée par ce changement de perspective, que l’archéologie rend
particulièrement évident. Aussi, alors que l’approche historiciste conventionnelle fonctionne
par addition, l’approche archéologique nouvelle est destinée à fonctionner par construction :
les créations archéologiques ne sont plus les maillons nécessaires d’une vaste chaîne
unilinéaire d’événements, mais elles deviennent au contraire le noeud d’une immense
diversité de connexions possibles, qu’il devient urgent d’explorer. Elles offrent, comme le dit
Benjamin, « cette chance de faire sortir par effraction du cours homogène de l’histoire une
époque déterminée »337. En effet, dès lors que l’on a reconnu leur statut de mémoire
matérielle, les vestiges archéologiques échappent désormais à ce « cours homogène de
l’histoire » dans lequel l’approche historiciste traditionnelle cherche à les canaliser : ici,
l’histoire événementielle, unilinéaire, perd tout sens. Le travail de l’historien, ou plus
spécifiquement encore de l’archéologue, devient la recherche de ces correspondances à
travers le temps et non plus exclusivement la laborieuse reconstruction de la succession des
événements du passé.
L’à présent
Si le lieu temporel des événements archéologiques du passé n’est plus seulement le
moment du temps où ils ont été produits, où est-il donc ? La réponse à cette question est
déroutante, pour notre sens commun : ce lieu est partout et nulle part à la fois, ou encore les
créations archéologiques ignorent le temps tout en étant fondamentalement le produit. En fait,
il apparaît que le lieu temporel des créations archéologiques est dans le présent, au sens de
l’actuel ou de l’à présent. Là encore, il faut que nous nous détachions de cette perspective
unilinéaire, ou historiciste, du temps de l’histoire pour considérer la mémoire que
construisent, dans la longue durée, les connexions des créations archéologiques. Comme on
l’a vu précédemment, chaque création archéologique – qu’il s’agisse d’un objet, ou d’une
construction – doit trouver sa place. A ce titre, elle est le résultat d’une négociation entre
l’ancien et le nouveau, ou entre l’existant et « l’à venir ». C’est le contenu de cette
configuration qui donne leur identité particulière aux créations archéologiques et c’est parce
que ce contenu est sans cesse modifié (par le vieillissement et la disparition, ou par le
renouvellement et le changement) que l’identité des créations archéologiques est instable, en
d’autres termes, qu’elle évolue. Le lieu de cette négociation est dans la temporalité du
moment où elle a lieu dans la mesure où celle-ci joue comme un « à présent ». Plus encore, on
pourrait dire que les créations archéologiques sont repétées (il faut réparer les constructions,
les réaménager ou les remplacer) dans la mesure où cet « à présent » est sans cesse
recommencé, qu’il est toujours identique et jamais le même. Nous avons vu que nous aussi
337
Thèses sur le concept d’histoire, XVII (BENJAMIN, 2000: 441).
179
nous nous trouvons dans une relation avec les vestiges archéologiques qui se joue au présent.
Non seulement les restes archéologiques sont découverts dans notre présent, mais c’est surtout
dans leur rapport à notre présent que se construit le sens qu’ils prennent pour nous. Ainsi, les
les charniers du XXème siècle, par exemple, sont fondamentalement de même nature que ceux
des périodes plus anciennes, mais les réponses que nous cherchons à y trouver sont
particulières à la relation que nous entretenons, ici et maintenant, avec les événements du
passé auquel ils se rattachent. Nous leur trouverons demain d’autres significations, non pas
tant parce que nous les interpréterons autrement que parce que de nouveaux événements
seront venus les connecter à des processus historiques que nous ne connaissons pas encore.
C’est pourquoi nous recherchons aujourd’hui dans les charniers d’ex Yougoslavie l’identité
des personnes disparues ; alors que dans ceux contemporains de la Guerre des Gaules, nous
cherchons plutôt à observer l’impact du processus de romanisation. Là encore, c’est dans l’à
présent – le nôtre, aujourd’hui, et demain celui des archéologues qui nous succéderont – que
les restes archéologiques du passé prennent signification, comme mémoire. Ainsi, et comme
le souligne Benjamin, « l’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps
homogène et vide, mais le temps saturé d’à-présent »338
A tout moment du temps, les restes du passé fonctionnent donc comme une mémoire au
présent. Dire non seulement que des fragments physiques du passé sont inclus dans la
matérialité du présent mais qu’ils continuent aussi à jouer dans « l’à présent », c’est ouvrir la
possibilité d’une réévaluation fondamentale de la notion d’histoire ; plus exactement, c’est se
donner les moyens d’une autre compréhension des processus d’évolution à l’œuvre dans le
temps de l’histoire. Car le futur ne se construit pas de manière unilinéaire à partir
d’innovation pure, comme laisse à l’entendre l’appréhension historiciste du temps, ne seraitce que parce que le présent est « plein » de passé – conscient ou inconscient, reconnu ou non
reconnu, mais actif – le futur se construit conditionné par l’actuel : on voit bien, grâce à
l’archéologie, que c’est la capacité des entité archéologiques du passé à être toujours
présentes qui leur permet de se maintenir et de se transformer dans le temps. Aussi, si le
présent est rempli de passé, l’inverse est vrai également : l’actuel n’est pas seulement ce qui
est en train d’arriver en ce moment même, mais au contraire ce qui se reproduit depuis
toujours : c’est le vieillissement de la matière, l’usure des lieux, l’empreinte des corps dans
l’espace ; en bref l’effet de la vie sans cesse recommencée qui prend forme dans le présent
sous nos yeux, comme dans tous les présents qui nous ont précédé et qui viendront après
nous. En sorte que le présent, loin de porter la marque du changement ininterrompu, porte
bien plutôt celle de « l’éternel retour du même », toujours semblable à lui-même dans sa
diversité et son unicité. Comme le dit Benjamin, l’ensemble du temps est effectivement
« saturé d’à présent ». Car c’est bien d’une autre appréhension du passé dont il est question
ici ; c’est bien comme le souligne Benjamin « l’expérience unique de la rencontre avec le
passé »339 qu’il s’agit de recueillir dans chaque moment du temps dont nous trouvons les
restes archéologiques. « Faire œuvre d’historien, précise-t-il, ne signifie pas savoir « comment
les choses se sont réellement passées ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit
à l’instant du danger. »340
L’ouverture du temps
338
Thèses sur le concept d’histoire, XIV (BENJAMIN, 2000: 439).
Thèses sur le concept d’histoire, XVI (BENJAMIN, 2000: 441).
340
Thèses sur le concept d’histoire, VI (BENJAMIN, 2000: 431).
339
180
L’idée maîtresse de Benjamin est que le présent comme « à présent » (Benjamin utilise
le terme allemand de « Jetzzeit ») porte en lui la capacité de mettre à tout instant le moment
présent en communication avec un moment quelconque du passé. Toutes les potentialités de
devenir sont donc réunies dans l’instant présent, dans la mesure où le devenir est aussi un
retour sur le passé, comme remémoration du passé ou réévaluation de l’existant. C’est en ce
sens qu’il faut comprendre la formule de Benjamin, qui dit que le présent est pénétré
« d’éclats du temps messianique » : le temps messianique – c’est-à-dire ce temps par lequel
tout peut arriver, dans l’instant – est ce temps « plein » de la mémoire, qui s’oppose au temps
« vide » de histoire.
L’entreprise de Walter Benjamin consiste à libérer le temps historique, à ouvrir la petite
boîte dans laquelle le temps a été enfermé par l’historicisme. Car si le futur est ouvert à
d’innombrables possibles, parce qu’il est réalisation, le passé l’est aussi, parce qu’il est
mémoire. Chaque instant du présent s’ouvre à la fois sur une multiplicité d’avenirs possibles,
comme sur une diversité d’histoires probables ; il est fondamentalement construction. Il est
faux, dans ces conditions, de considérer qu’il n’est qu’une seule histoire nécessaire. Nous ne
savons pas quelles conséquences auront dans le futur nos choix et nos actes de production de
créations archéologiques, ni à quelles échelles de temps ces conséquences se développeront.
C’est donc à une résistance contre les schémas historiques traditionnels que nous invite
Walter Benjamin, en même temps qu’à une (re)lecture de l’histoire, qui doit être prise, selon
ses propres termes, « à rebrousse-poil »341. Il s’agit là d’une approche en définitive très
perturbante, car elle amène à renverser notre compréhension de l’histoire et du passé, en ne
prenant plus comme point de départ – ou d’appui – le passé, mais le présent lui-même, cet
endroit où nous nous tenons et dans lequel se tient également le temps. Pour les historiens, ou
d’une manière générale pour ceux qui se définissent comme les spécialistes du passé, cette
démarche est exaspérante, parce qu’elle inverse notre rapport au temps et parce que, ce
faisant, elle renverse ce que nous prenions pour l’ordre, à proprement parler, des choses.
La pensée de l’histoire de Benjamin, telle qu’il la formule face à la « crise de la culture
moderne » est chargée d’implications directes pour l’archéologie, car, à l’instar de la
démarche archéologique, l’approche de Benjamin se développe à partir d’un travail sur la
matérialité des vestiges, qui témoignent de l’histoire. Radicale, la démarche de Benjamin
conduit à poser les termes de l’aternative suivante :
-
Ou bien on considère que l’archéologie fonctionne au fond comme une sorte de
« para-histoire » ; elle restitue des séquences typo-chronologiques, qu’elle ordonne dans le
temps pour restituer des phases culturelles et des processus de civilisation : dans ce cas,
l’archéologie traite du passé en lui-même et n’a rien à faire du présent, qui ne concerne
pas l’archéologie, car celui-ci est fondamentalement de nature non-archéologique. C’est
l’approche traditionnelle et, en quelque sorte, officielle de la discipline. Or, c’est
précisément cette approche du passé que dénonce Benjamin sous le terme d’historicisme.
-
On bien, on considère que ce qui est en question dans l’archéologie, c’est la
mémoire matérielle du passé et que la démarche archéologique consiste à étudier la
construction de cette mémoire, à travers le temps. Dans ce cas, le présent, comme « à
présent », devient le lieu central de l’interprétation du passé. C’est précisément l’approche
que préconise Benjamin à propos de l’histoire et ce type de démarche qui a permis aux
géologues et aux paléontologues de faire sauter le temps historique bloqué qui continue à
341
« … l’historien matérialiste, écrit Benjamin, se donne pour tâche de brosser l’histoire à rebrousse-poil ».
Thèses sur le concept d’histoire, VI (BENJAMIN, 2000: 433).
181
peser sur l’archéologie.
Ce renversement de perspective qu’introduit la pensée de Benjamin sur l’histoire est
dérangeant parce que celui-ci met en cause des notions qui jouent un rôle fondamental dans
notre appréhension traditionnelle – c’est-à-dire moderne au sens de Bruno Latour342 – du
monde et des hommes autour de nous. Dans la mesure où l’une des spécificités de la tradition
occidentale moderne est de « mettre en histoire » la nature et les hommes, les notions qui
définissent le devenir historique sont essentielles : ce sont des fondements qui doivent rester
cachés et auxquels personne ne doit pouvoir toucher. Or, si, comme le souligne Benjamin,
c’est cette vision historiciste du monde qui conduit aux catastrophes du XXème siècle – ou qui,
au moins, les rend possibles – alors le renversement de l’historicisme est non seulement une
nécessité pour une juste compréhension de l’histoire ; c’est également une obligation pour le
rétablissement de notre humanité.
342
LATOUR (1991).
182
Chapitre X :
Une biologie des formes
Aby Warburg : Enfants d’Oraïbi (Arizona) attendant le début de la danse humiskatcina (1896).
183
Une biologie des formes
Journal d’un fou
Ils attendent le début de la danse. « Graves et attentifs », ils regardent le petit œil de
verre et de métal pointé sur eux, et, derrière lui, l’étrange homme blanc vêtu d’épais habits
noirs qui les vise avec sa boîte. Les tous petits, devant, ne l’ont pas vu ; ils jouent dans la
poussière éclaboussée de la lumière blanche du soleil, assis par terre, « comme des petits
sauvages » dirait-on. Les plus grands, au milieu, l’ont tous remarqué : serrés les uns contre les
autres, ils regardent l’étranger qui est entré dans leur village, comme ils nous regardent nous,
un peu incrédules, depuis leur monde disparu : un univers incroyablement pauvre et sec, fait
juste de pierre et de terre. On sent bien que l’homme en noir les impressionne, avec son
chapeau et sa grande moustache, et la chaîne de montre en or qui scintille sur son gilet ; mais
ils n’en ont pas peur, comme si, pour eux, c’était lui qui n’était pas complètement réel. Lui
voudrait bien leur parler, mais il ne les connaît pas et il ne sait pas leur langue. Alors il se
contente de sourire, de son air un peu las, un peu absent. Il est venu jusqu’ici, à deux jours de
pistes désertiques de la dernière gare américaine, depuis l’Europe. Il s’appelle Aby Warburg
et est supposé être un spécialiste de l’art de la Renaissance, en Allemagne. Il est perdu au fond
de l’Arizona. Il est fou.
Warburg est riche. Dans la famille, tout le monde est banquier, à Hambourg et à New
York. Son frère aîné lui a promis, quand ils étaient enfants, qu’il n’aurait jamais à travailler et
qu’il lui achèterait tous les livres qu’il voudrait. Il a tenu parole : Au cours de sa vie, Aby en a
amassé plus de 80 000. Il est déjà sujet à des phobies et des angoisses : pendant l’hiver
précédent, dans les gorges de la Mesa Verde, au Colorado, il était obsédé à l’idée d’attraper
une pneumonie343, parce qu’il considérait que lors de l’épidémie de choléra à Hambourg, il
n’avait « pas tenu bon comme (s)on frère et la famille de (s)a chère épouse 344». La spécificité
de la maladie mentale de Warburg, qui devait éclater avec la Guerre de 1914-1918, ne réside
pas tant dans ces terreurs irrationnelles que dans le fait que celles-ci prennent littéralement
corps pour lui, et ce malgré lui. De ce point de vue, la carte qu’il a dessinée de la région de la
Mesa Verde à l’occasion de son voyage de 1895, et dans laquelle il a minutieusement indiqué
chaque bivouac, chaque halte pour manger, a déjà une allure pathologique : Warburg a
représenté le paysage sous la forme de son réseau de ravins, dont la structure arborescente
rappelle directement celle des poumons ; l’ensemble évoquant une sorte de carcasse écorchée
d’où transparaissent les côtes345.
343
Dans ses Ricordi, il écrit à la date du 8 décembre 1895, à l’occasion de sa visite des ruines troglodites
indiennes de Mancos, au Colorado : « Pneumonie » (mon obsession) » (WARBURG, 2003 : 137).
344
Notes inédites d’Aby Warburg pour sa conférence de Kreuzlingen sur le « rituel du serpent » (1923), cité
dans MICHAUD, 1998 : 254.
345
DIDI-HUBERMANN, 2002 : 134-136 et fig. 13.
184
Lorsqu’il se rend au printemps 1896 en Arizona, pour visiter les villages indiens
pueblos du Sud-ouest des Etats-Unis, Warburg se sent, dit-il, comme « un sismographe de
l’âme » qui fonctionnerait « sur la ligne de partage entre les cultures », oscillant entre sa
culture familiale d’origine juive, sa culture personnelle d’Allemagne du nord et sa culture
intellectuelle centrée sur l’Italie de l’Antiquité et de la Renaissance. Il dira plus tard qu’il s’est
senti alors « poussé vers l’Amérique », parce qu’elle constituait à ses yeux « un objet mis au
service d’une cause supra-personnelle, pour y connaître la vie dans sa tension entre les deux
pôles qui sont l’énergie naturelle, instinctive et païenne, et l’intelligence organisée 346».
Intellectuellement, Warburg sait bien, comme il le dira dans sa conférence de 1923 à la
clinique Bellevue de Kreutzlingen (Suisse) – où il est soigné par Ludwig Binswanger pour
schizophrénie depuis 1921 –, que cette « tension » ou ce « clivage » est à proprement parler
un symptôme de l’ordre de la folie, une « contradiction interne… schizoïde 347». La
comparaison avec le sismographe n’est pas une simple métaphore pour lui ; elle est réelle ou,
en tout cas, il la vit réellement au moment de ses crises, quand la réalité s’empare de lui,
comme d’un objet. Il peut alors tout voir, tout connaître d’un seul coup en même temps, parce
que la réalité – réelle ou imaginaire, la différence n’a désormais plus de sens – passe au
travers de lui ; elle passe par lui. Comme l’aiguille du sismographe qui, au moment des
tremblements de terre, tressaute nerveusement sur la bande enregistrante, Warburg est
travaillé, en corps et en esprit, par cette tension qu’il ressent à l’intérieur de lui-même comme
une déchirure et qui, indique-t-il, oppose « l’instinct » à « l’inhibition », la puissance
« magique » à « la logique destructrice »348. Cette perception de la réalité n’a rien d’une idée,
ou d’une interprétation, au sens commun où nous – qui ne sommes pas fous – l’entendons : la
circonscrire par des mots et des images est pour Warburg un moyen de s’en défendre, de
maintenir cette tension dévastatrice à distance. Aussi, lorsqu’il présente, en 1923, à la clinique
de Kreutlingen sa fameuse conférence sur le « rituel du serpent » des indiens Pueblos,
Warburg souligne qu’il ne veut pas qu’on la considère comme une communication
scientifique présentant de quelconques résultats de recherches, mais, souligne-t-il, comme
« les confessions désespérées d’un homme qui cherche à se délivrer de son état de captivité,
une tentative d’élévation spirituelle au dessus de (Warburg a corrigé ensuite en : dans) la
compulsion de liaison par incorporation réelle ou imaginaire 349». Warburg voudrait échapper
à cette tension qui sature la réalité d’une vibration insoutenable et sur laquelle le grand
partage conventionnel, celui qui sépare le réel de l’imaginaire, ou la vérité de l’invention, n’a
absolument aucune prise. Le voyage chez les indiens Pueblos et leur « rituel du serpent » lui
ont révélé que les créations culturelles, dans toutes les sociétés passées et présentes, sont de
nature sismographique : les représentations – ou plus exactement les images, les formes – sont
fondamentalement, écrit-il, « un produit biologiquement nécessaire entre la religion et la
pratique de l’art 350». Le tracé en zig-zags du corps stylisé du serpent-éclair qui, chez les
Indiens Pueblos, relie le ciel et la terre, est pour lui une figure sismographique. A
Kreutzlingen, l’écriture même de Warburg – qui se met soudain à courir en tressautant en
travers des pages, ou qui se trouve brusquement traversée d’éclairs analogues au corps en zigzags des serpents hopis – devient sismographique351. « Au secours ! » écrit Warburg le 8 août
346
MICHAUD, 1998 : 282.
WARBURG, 2003 : 60.
348
Warburg écrit dans ses notes inédites pour sa conférence de Kreuzlingen sur le « rituel du serpent » de 1923
que, pour lui, «les images et les mots » sont « un moyen de se défendre contre le tragique de la tension (variante :
du clivage) entre l’instinct (ajouté : magique) et l’inhibition (variante : la logique destructrice) » (Cité dans
MICHAUD, 1998 : 250).
349
WARBURG, 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 250.
350
WARBURG, 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 250.
351
Journal de Kreutzlingen , reproduit dans DIDI-HUBERMANN, 2002: fig. 79-80.
347
185
1923 sur la page de garde du manuscrit de la conférence sur le « rituel du serpent » alors qu’il
est en train d’essayer de le rédiger352.
Les œuvres posthumes de Warburg, qui devaient être éditées par l’historien de l’art
Ernst Gombrich en un « grand livre » en plusieurs volumes, ne furent jamais publiées.
Gombrich écrivit à la place une « Biographie intellectuelle » d’Aby Warburg, qui a été
imprimée en langue anglaise en 1970353. L’ouvrage tentait de (re)donner une légitimité
intellectuelle à la contribution de Warburg à la constitution de l’histoire de l’art
contemporaine, au prix de l’élimination d’une masse considérable de documents, considérés
par Gombrich comme relevant de la catégorie du déchet. Certains des textes inédits les plus
importants de Warburg sont restés non publiés pendant très longtemps. Ainsi, le texte du
« Rituel du serpent » n’a été publié en Allemand qu’en 1988354. Sa traduction française a du
attendre la toute fin des années 1990 et le début des années 2000355, quand la portée
véritablement révolutionnaire de l’approche de l’histoire de l’art selon Aby Warburg est
devenue évidente. Il n’en demeure pas moins qu’on se sait toujours pas comment, réellement,
négocier avec la folie de Warburg. Gombrich a transformé le projet initial d’étude
« sismographique » des formes et des images selon Warburg en une « iconologie » de laquelle
toute la dimension pathologique « schizoïde » warburguienne a été soigneusement gommée.
Les collages schizophéniques d’images, que Warburg avait réalisés pour son recueil des
représentations iconographiques de l’art antique et de la Renaissance, son gigantesque projet
inachevé de Bilderatlas Mnemosyme, n’ont jamais trouvé de postérité : en réalité, seul l’esprit
torturé et inquiet de Warburg était capable de reconnaître les détails de formes pertinents dans
des figurations d’époques et de styles différents, qui étaient la preuve, selon lui, de la
répétition de cette réponse « sismographique » aux tensions primitives auxquelles était
soumise, depuis l’origine, la production des images et des formes356. A l’inverse, la tentation
est grande, chez les éxégètes les plus récents, de raccorder les considérations de Warburg à
une tradition d’idées fondamentalement académique et dans laquelle, enfin normalisées, elles
trouveraient naturellement leur place. Pour ma part, je pense qu’il faut prendre les idées de
Warburg comme elles sont : pathologiques, délirantes, mais en même temps
extraordinairement perspicaces et fécondes.
L’image comme symptôme, les formes comme palimpseste
Qu’allait donc faire Warburg chez les Indiens Pueblos ? « J’étais sincèrement dégoûté,
écrira-t-il à Kreuzlingen – « encore sous opium » -, de l’histoire de l’art esthétisante. Il me
semblait que la contemplation formelle de l’image – qui ne la considère pas comme un produit
biologiquement nécessaire entre la religion et la pratique de l’art (ce que je ne compris que
plus tard) – donnait lieu à des bavardages si stériles qu’après mon voyage à Berlin en été 1896
je cherchai à me reconvertir dans la médecine357». C’est précisément cela que Warburg part
aller voir directement, dans le Sud-ouest des Etats-Unis : la fabrique de l’image, comme
352
WARBURG, 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 249.
GOMBRICH, 1970.
354
WARBURG, 1988.
355
MICHAUD, 1998 ; WARBURG, 2003.
356
WARBURG, 1927-1929 ; SAXL, 1930. Sur la fin de sa vie, Warburg a résumé ainsi sa démarche : « Souvent,
il me vient à l’esprit que, en tant que psycho-historien, je cherche à établir la schizophrénie de la civilisation
occidentale à partir de ses images par un réflexe autobiographique : la nymphe extatique (maniaque) d’un côté,
et le dieu fluvial mélancolique (dépressif) de l’autre. » (Journal, 3 avril 1929, cité dans GOMBRICH, 1970 :
303).
357
Manuscrit du 14 mars 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 254.
353
186
résultat d’un processus de médiation - pour reprendre la terminologie de Bruno Latour – qui
s’exerce dans le champ de tension produit par la relation dialectique d’un pôle des
représentations s’opposant à un pôle des pratiques. Ce qui l’intéresse chez les Indiens
Pueblos, c’est leur « rituel du serpent », une cérémonie de danses collectives destinée à attirer
la fécondité sur la Terre par l’appel à des serpents vivants, qui reproduit, pour Warburg, les
processions dyonisiaques de l’Antiquité classique. Il veut s’y confronter.
Cette position, qui consiste à considérer, par delà les ruptures du temps et de l’espace,
les Grecs de l’Antiquité et les Indiens Pueblos de la fin du XIXème siècle comme des
« cousins »358, est fondamentalement hérétique pour l’histoire de l’art conventionnelle, car elle
est anachronique. Sacrilège, elle l’est également pour toutes les disciplines historiques
traditionnelles – dont, bien sûr, l’archéologie – qui sont fondées sur une approche historiciste
du passé : il est insensé de dire que deux périodes différentes du temps sont voisines parce
qu’il est évident qu’elles ne peuvent pas communiquer entre elles. Il est plus scandaleux
encore de prétendre que deux cultures éloignées (l’une « sauvage » ou « primitive », l’autre
représentant de surcroit la quintessence de la civilisation) appartiennent à la même famille, car
elles sont situées à des endroits différents de la trajectoire du développement de la civilisation
et, là encore, elles sont étrangères l’une à l’autre. Selon un postulat fondamental formalisé à
l’origine par Winckelmann359, les civilisations, ou les cultures, sont censées trouver toutes
entières leur identité par l’Histoire ; elles n’existent que parce qu’elles possèdent un lieu bien
à elles dans le temps et dans l’espace. A cela, Warburg oppose une critique radicale de
l’histoire de l’art, comme de l’histoire traditionnelle en général. Pour lui, il ne s’agit là que
d’approches superficielles, qui se bornent à décrire l’apparence formelle des « œuvres » du
passé, et qui ne sont qu’un commentaire de ce qui a été dit ou représenté : à ce titre, la
démarche conventionnelle d’histoire des civilisations est stérile, dans la mesure où elle est
incapable d’atteindre le niveau du sens des créations des sociétés du passé et où, en
conséquence, elle n’est qu’un bavardage d’apparence savante.
Qu’est-ce qui autorise donc Warburg à tenir un tel discours déraisonnable ? Il s’agit
d’un fait fondamental, que cette approche séquentielle des civilisations tend à évacuer : je
veux parler des survivances. Dans l’art de la Renaissance, par exemple, ce n’est pas
simplement une figure ou un type de motif qui sont reproduits ou imités à partir de ceux de
l’Antiquité ; ce sont, souligne Warburg, des thèmes de représentation issus du paganisme
antique qui sont réactualisés dans la culture chrétienne du XVIème siècle et qui, ce faisant,
accèdent à une nouvelle existence et connaissent alors une « vie posthume » (Nachleben). Les
cultures ou les civilisations communiquent donc entre elles à travers le temps et l’espace; elles
se répondent les unes aux autres par l’intermédiaire d’un processus de réévaluation, ou de
recomposition, de schèmes qui leurs sont communs, dans la mesure où elles sont exposées à
des tensions similaires. En ces sens, les créations culturelles ne sont pas à prendre comme de
simple images – simples ou complexes, grossières ou élaborées, agréables ou désagréables –
mais comme les éléments d’une mémoire développée dans la longue durée des civilisations.
Est-ce parce que l’esprit de Warburg est dérangé ? En tout cas, Aby Warburg touche,
avec son obsession pour la reconnaissance des survivances de l’ancien dans l’actuel, un aspect
essentiel des représentations culturelles ou, plus généralement, des manifestations
matérielles : il s’agit de l’idée selon laquelle ces réalisations ne sont pas à prendre, à
358
Warburg écrit sur la page de titre de son manuscrit du « rituel du serpent » : « C’est un vieux livre à
feuilleter : Athènes, Oraïbi : rien que des cousins » (cité dans MICHAUD, 1998 : 249).
359
WINCKELMANN, 1781.
187
proprement parler, comme des témoignages, mais bien davantage comme des symptômes.
Qu’entend donc Warburg par là ? Pour lui, les sculptures de l’Antiquité, les peintures de la
Renaissance ou encore les rites collectifs des Indiens des pueblos américains ne sont pas une
simple expression de l’identité culturelle particulière des peuples ou des périodes historiques
qui les produisent. C’est parce qu’on les réduit traditionnellement à n’être qu’une illustration
des représentations culturelles des collectivités qui les développent que l’histoire de l’art
conventionnelle s’embourbe dans une démarche esthétisante forcément stérile. Warburg ne
veut pas de cette perception qui vide les créations culturelles de leur sens intrinsèque et que
Benjamin qualifiera d’historiciste. Ce qui intéresse Warburg ce n’est pas tant ce que
représentent ou disent ces créations que ce à quoi elles servent, ce qu’elles ont pour objectif
de réaliser. A toutes les époques, les créations culturelles ne sont pas gratuites, car elles sont
le produit d’un champ de tension aux extrémités duquel s’opposent, selon Warburg,
« l’instinct » et « l’intelligence », la « contemplation » et la « pensée », ou, plus généralement,
le « cosmos » à l’état de nature et la « civilisation ». C’est parce que les créations culturelles
fonctionnent comme des représentations permettant aux sociétés qui les mettent en œuvre
d’intercéder auprès de ces forces contradictoires et de se les concilier qu’elles traversent le
temps et que leurs formes survivent. Si, souligne Warburg, on trouve les mêmes contextes de
représentation du serpent dans l’Antiquité gréco-romaine et dans la culture des Indiens
pueblos, c’est non pas que celui-ci a chez les uns et chez les autres la même signification
culturelle, mais c’est parce que l’appel à la figure du serpent vise à répondre aux mêmes types
de tensions. Ici se trouve la raison fondamentale de l’importance radicale qu’a eu pour
Warburg son voyage chez les Indiens Pueblos. C’est leur rencontre qui, en venant percuter
son savoir des représentations de l’Antiquité et de la Renaissance, lui a permis, écrit-il, de
« voir très nettement (…) l’identité ou plutôt l’indestructibilité de l’homme primitif qui
demeure éternellement le même à toutes les époques360 »
L’image comme symptôme et non pas comme témoignage : ce n’est pas à l’apparence
de la forme – à son style, ou à son caractère – que Warburg s’intéresse mais à ce qu’il appelle
son « squelette hiéraldique ». Ce « squelette hiéraldique de la forme », il le reconnaît dans la
structure des motifs de « l’ornementation » (car elle n’en est pas une) des céramiques hopis.
Leur « décor » de motifs géométriques qui représentent le ciel et la terre reliés par les
serpents-éclair qui apportent la pluie est là non pas tant pour représenter quelque chose que
pour le signifier. De même, la reproduction de ce « décor », qu’on trouve décliné sous
diverses variantes, vise non pas tant à répéter qu’à transmettre cette signification. Ce qui se
perpétue, dans le temps, ça n’est donc pas exactement une forme, à proprement parler, mais
un squelette de forme ; de même c’est plus exactement une composition de symboles –
comme sur les blasons médiévaux – qu’une figure spécifique qui se trouve représentée de
manière variable. Parce qu’elle est symptôme, la forme est instable. Elle est, comme le dit
Warburg, le résultat d’un « compromis entre image et signe, entre image-reflet réaliste et
(image-)écriture » Comme dans la hiéraldique, ce compromis opéré entre des formes de
représentation aussi opposées les unes aux autres consiste nécessairement en une composition
d’éléments hétérogènes ; comme le souligne l’anthropologue Carlo Severi, les créations
culturelles sont fondamentalement des chimères ou, plus précisément, des « objetschimère »361. Warburg ne va pas, comme avant lui Tylor au Mexique362, contempler ce qui
survit de primitif, ou de supposé originel, chez les Indiens Pueblos du Sud-ouest des EtatsUnis, avant qu’ils ne soient complètement et définitivement occidentalisés. Il voit au contraire
dans la culture indienne contemporaine un « matériel contaminé », et surtout stratifié : « le
360
WARBURG, 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 255.
SEVERI, 2003 : 78-85.
362
TYLOR, 1871.
361
188
fond originel américain, écrit-il à propos des indiens du Sud-Ouest, est recouvert depuis la fin
du XVIème siècle par une couche d’éducation confessionnelle hispano-catholique, dont
l’influence s’interrompit brutalement à la fin du XVIIème siècle (…). Puis vint une troisième
couche, celle de l’éducation nord-américaine, qui recouvre le tout363 » Ainsi, Warburg
s’intéresse à la culture indienne de son temps comme à un matériau composite ; ce qu’il veut
observer c’est non seulement l’effet de superposition, comme processus additionnel, mais
c’est aussi, et peut-être surtout, comment l’ancien et l’actuel continuent à jouer dans
l’épaisseur de la surimposition des « couches » culturelles. De cette stratification, Warburg dit
qu’elle constitue « l’objet le plus difficile qu’on puisse imaginer », car elle n’est pas autre
chose qu’un « palimpseste, dont le texte – même si on le met au jour – est contaminé364 ».
Instables, hétérogènes, contaminées, les créations culturelles durent tant qu’agit la
tension de forces dans laquelle elles sont prises. Lorsque ces forces sont dominées réellement,
c’est-à-dire lorsqu’elles perdent leur puissance agissante, les images meurent d’elles-mêmes,
car elles perdent leur raison d’être. C’est précisément ce qui tue les Indiens, ou plus
exactement ce qui les acculture. Ainsi que l’écrit Warburg :
« Dans une rue de San Francisco, j’ai pu prendre un instantané de l’homme qui a
triomphé du culte du serpent et de la peur de l’éclair, l’héritier des habitants primitifs
et du chercheur d’or qui a éliminé l’Indien. C’est l’oncle Sam, coiffé d’un haut de
forme, marchant fièrement dans la rue et passant devant un édifice circulaire néoclassique. Un câble électrique est tendu au dessus de son chapeau. Dans ce serpent de
cuivre d’Edison, il a dérobé l’éclair à la nature. (…) Le télégramme et le téléphone
détruisent le cosmos. La pensée mythique et la pensée symbolique, en luttant pour
donner une dimension spirituelle à la relation de l’homme à son environnement, ont
fait de l’espace une zone de contemplation ou de pensée, espace que la communication
électrique instantanée anéantit. »365
La typologie archéologique : une biologie des formes ?
Le philosophe italien Georgio Agamben a dit, en reprenant une remarque de Robert
Klein366, que le travail d’Aby Warburg consistait à créer une discipline « qui, à l’inverse de
tant d’autres, existe, mais n’a pas de nom », ou, précise-t-il encore, « une science sans nom »,
une « discipline innommée 367». De quoi s’agit-il ? Sans qu’il en ait conscience – Warburg est
historien de l’art, pas archéologue – Aby Warburg ressuscite pour un court moment un rêve
mort-né de l’archéologie préhistorique, et issu de la rencontre manquée de la typologie
préhistorique et de l’évolutionnisme darwinien, dans les années 1870. C’est déjà la question
de l’apparition de la forme comme une nécessité en quelque sorte de nature biologique, pour
reprendre l’expression de Warburg, sur laquelle s’interrogent les préhistoriens qui tentent de
restituer la logique d’évolution des objets archéologiques : quels types de contraintes,
précisément, conditionnent le développement des caractères morphologiques ou stylistiques
des créations de la culture matérielle du passé ? Dit autrement, qu’est-ce qui assure la
pérennité de telles innovations et qu’est-ce qui garantit leur transmission dans le temps, en
quelque sorte d’une génération d’objets à une autre?
363
WARBURG 2003 : 60.
WARBURG, 1923, cité dans MICHAUD, 1998 : 257.
365
WARBURG, 2003 : 131-133.
366
KLEIN, 1970 : 224.
367
AGAMBEN, 2004 : 9.
364
189
Comme on le sait, ce sont les archéologues scandinaves qui, à la suite de Thomsen et
Worsaee, élaborent la chronologie des créations culturelles de la Préhistoire, principalement
des âges des Métaux. Or, ces premiers observateurs sont frappés par l’existence d’une filiation
manifeste des caractères morphologiques, ou stylistiques des objets, qui sont transmis, en se
modifiant, dans le temps. Une fois établis, certains traits morphologiques ont ainsi tendance à
se développer à mesure de leur reproduction sur les différents objets ou supports qui sont
fabriqués au cours du temps. Qu’est-ce qui sous-tend cette évolution des matériaux
archéologiques ? C’est l’archéologue suédois Hans Hildebrand qui, dès le début des années
1870, met en parallèle l’évolution morphologique des artefacts archéologiques et l’évolution
biologique des espèces vivantes reconstituée par la paléontologie. Mais, plus profondément,
Hildebrand fait de ce rapprochement de la préhistoire avec la paléontologie le principe
fondateur de l’élaboration du séquençage chronologique des objets préhistoriques. Pour
Hildebrand, en effet, c’est l’évolution des caractéristiques techniques et stylististiques ou
techniques des objets du passé qui permet de déduire la position de ces derniers dans le temps.
Comme il l’écrit avec enthousiasme dans un opuscule consacré à la nouvelle discipline
historique que constitue, selon lui, l’archéologie scientifique :
« on peut appeler la nouvelle étape dans laquelle est entrée l’archéologie le « stade
typologique ». Notre objectif est maintenant d’établir les types, de définir ceux qui
sont caractéristiques de chaque région, de rechercher leurs affinités typologiques, et de
reconstituer leur histoire (…) Sous l’influence de la combinaison de deux facteurs – le
besoin pratique et le goût de l’artisan – de très nombreuses formes sont produites, dont
chacune d’elles doit lutter pour sa propre existence : si l’une ne trouve pas ce dont elle
a besoin pour se maintenir et disparaît, une autre prend sa place et produit une série
complète de formes. S’il existe une seule science qui aujourd’hui a besoin de son
Darwin, c’est l’archéologie comparée … 368».
Déjà, chez Hildebrand, la création des formes est perçue comme l’effet d’une tension
entre le besoin et l’invention, ou la tradition et l’innovation ; déjà la transmission des
caractères est envisagée comme un processus de reproduction, au sens d’une nécessité
biologique : chez les objets inanimés comme chez les espèces vivantes, rien ne peut se
transmettre qui ne soit destiné à être viable. Dans le chef d’œuvre de sa vie, paru entre 1873 et
1880, où il tente d’établir la première synthèse des nouvelles connaissances sur les « Peuples
préhistoriques d’Europe », Hildebrand fait de cette biologie des objets la pierre angulaire de
la nouvelle discipline de l’archéologie préhistorique :
« Les étapes (du développement culturel de l’humanité) sont marquées par les types,
qui correspondent aux espèces du monde vivant, bien qu’il ne s’agisse pas là des
espèces telles qu’elles sont aujourd’hui (…), mais de celles telles qu’elles apparaissent
en paléontologie, c’est-à-dire ordonnées chronologiquement. Cependant, la différence
avec les séries paléontologiques est que, dans les séries historico-culturelles, il est plus
facile de distinguer l’essor, l’apogée et l’effondrement. En conséquence, il est clair
également que les types d’objets culturels (du passé) ne peuvent pas être aussi
strictement individualisés que les espèces naturelles actuelles : on rencontre un très
grand nombre de formes transitionnelles, mais on apprend progressivement à
368
HILDEBRAND, 1873, cité dans GRÄSLUND, 1987 : 101 (ma traduction).
190
distinguer certaines formes qui sont devenues constantes, alors que d’autres révèlent
une fluctuation incertaine.369 »
Après Hildebrand, l’archéologue suédois Oscar Montelius est celui qui pousse le plus
loin le rapprochement de la typologie préhistorique avec la paléontologie darwinienne.
Conservateur du Musée des Antiquités nationales de Stockholm de 1868 à 1907, Montelius se
consacre à l’étude des problèmes chronologiques de la Protohistoire européenne, à partir de
l’étude des séries d’objets, qui sont conservées dans les collections des musées. Ainsi, dans un
article de 1884 consacré aux « méthodes et matériaux de l’archéologie préhistorique »,
Montelius rapproche explicitement l’archéologie préhistorique – et ici spécifiquement la
typologie des matériaux archéologiques – des nouveaux développements des sciences
naturelles, liés à la théorie de l’évolution :
« La méthodologie de l’archéologie préhistorique a depuis toujours été comparable à
celle des sciences naturelles. Comme ces dernières, celle-ci a également atteint
aujourd’hui un nouveau stade. Les sciences naturelles ne se contentent plus désormais
de décrire les différentes espèces (vivantes) et d’étudier leur existence. Elles tentent de
découvrir quelles sont les connexions internes qui lient ces espèces les unes aux autres
et de mettre en évidence comment ces espèces se sont développées les unes à partir des
autres. Ce que l’espèce est aux sciences naturelles est ce que le type est à
l’archéologie. »370
Comme Hildebrand, Montelius est convaincu que les objets archéologiques, en tant
que créations culturelles, sont semblables aux espèces vivantes, prises comme créations
biologiques. Comme les sciences naturelles, l’archéologie identifie et classifie des espèces
d’objets ou de constructions du passé qui sont, dans le vocabulaire d’Hildebrand et de
Montelius, les types archéologiques. Dans les deux cas, dans les sciences naturelles comme en
préhistoire, la question centrale est désormais celle de l’histoire de ces créations ; il ne suffit
pas de les décrire et de les classer, souligne Montelius , il est essentiel de comprendre la
structure des relations morphologiques qui relient ces « espèces » ou ces « types » les uns aux
autres et, par conséquent, d’appréhender la transmission de leurs caractères dans le temps.
Fondamentalement, l’archéologique préhistorique et les sciences naturelles partagent donc,
pour Montelius, le même programme.371
Dans un article de 1899 intitulé « La Typologie ou la théorie de l’évolution appliquée
au travail humain », Montelius revient à nouveau sur cette mise en perspective de la démarche
de l’archéologie préhistorique avec l’évolutionnisme darwinien, et précise quelle est la
méthode de la préhistoire comme « biologie des formes » :
« (l’archéologie préhistorique) ne considère plus désormais comme son seul objectif la
description et la comparaison des antiquités de différents pays ainsi que l’étude de la
vie dans ces régions dans un passé révolu. L’archéologie préhistorique tente à présent
d’isoler les connexions internes qui existent entre les types et de montrer comment un
369
HILDEBRAND, 1873-1880, cité dans GRÄSLUND, 1987 : 102 (ma traduction).
MONTELIUS, 1884, cité dans GRÄSLUND, 1987 : 102 (ma traduction).
371
L’archéologie préhistorique, écrit Montelius dans le même article, consiste en « une méthode qui n’est en rien
différente de celle des sciences naturelles, si ce n’est qu’elle est appliquée non aux productions de la nature mais
aux vestiges de la préhistoire de l’humanité. MONTELIUS, 1884 : 27, cité dans GRÄSLUND, 1987 : 102-103
(ma traduction).
370
191
type (d’objet), tout comme une espèce (animale), s’est développé à partir d’un autre.
Nous appelons cette démarche typologie. »372
La méthode spécifique à l’archéologie préhistorique, c’est donc la typologie, au sens
de l’étude de l’évolution des types constitués par les créations archéologiques. Montelius le dit
clairement : ce n’est pas d’une typologie visant à définir quels types d’objets ou de
constructions sont présents dans certaines régions aux différentes périodes du passé dont il
s’agit. L’objectif de l’archéologie préhistorique est au delà de cela ; encore une fois elle n’a
pas vocation à seulement décrire et comparer. La typologie est l’outil méthodologique qui
permet d’élaborer cette biologie des formes qu’est destinée à constituer l’archéologie.
L’archéologie, pour Montelius, est au delà de l’histoire dans la mesure où elle ne s’intéresse
pas exactement à savoir ce qui se passait durant les diverses périodes du passé, mais plus
précisément à déterminer comment le système des créations matérielles du passé était-il
organisé et comment s’est-il transformé en se transmettant. Là encore, il ne suffit pas de
décrire et de comparer : si les créations matérielles du passé évoluent, c’est qu’il y a bien
quelque chose qui provoque cette évolution et qui la sous-tend :
« Le fait qu’il soit possible, pour ce qui concerne les productions de la nature, de
suivre l’évolution d’une forme à une autre est une chose, bien sûr, que nous
connaissons tous depuis longtemps. Mais ce n’est seulement récemment que nous
avons découvert (…) qu’un développement tout à fait similaire peut être mis en
évidence en ce qui concerne les productions de l’activité humaine. Ceci devrait
intéresser les chercheurs des sciences naturelles au plus haut point, dans la mesure où
l’homme doit être considéré, évidemment, comme une production de la nature et, par
conséquent, comme un objet d’étude pour leur science. En fait, c’est aussi une chose
extrêmement admirable que de constater que l’homme, dans son activité, est soumis à
une évolution gouvernée par des lois (naturelles). La liberté humaine est-elle si limitée
que nous ne puissions pas produire la moindre forme que nous souhaitons ? Sommesnous condamnés à avancer, pas à pas, d’une forme à une autre, qui n’est que
légèrement différente de la précédente ? Avant qu’on n’ait étudié le problème plus
précisément, on répondrait certainement « non » à ces questions. Mais quand on est
devenu familier, par une étude systématique, avec ces phénomènes remarquables dont
je viens de parler, on constate que la réponse doit être « oui ». L’évolution peut
fonctionner plus rapidement ou plus lentement, mais l’homme est toujours condamné,
dans ses créations de nouvelles formes, à obéir aux lois de l’évolution, telles qu’elles
s’appliquent au reste de la nature.373 »
L’échec des tentatives d’archéologie « darwinienne »
Oscar Montelius est celui qui fonde le plus explicitement le projet d’une biologie des
créations archéologiques, dans la mesure où celui-ci soutient que l’évolution typologique des
objets archéologiques est produite par des lois naturelles absolument identiques à celles de
l’évolution biologique des espèces vivantes. Mais Montelius ne nous dit pas quelles sont,
précisément, ces lois. Contrairement à Hildebrand, Montelius n’invoque plus, en effet, la
théorie de la sélection naturelle pour expliquer l’évolution des types archéologiques. En
abandonnant le concept darwinien de « compétition pour la survie », Montelius délaisse en
fait l’aspect fondamentalement dynamique de la théorie darwinienne, pour la restreindre à un
372
373
MONTELIUS, 1899 ; cité dans GRÄSLUND, 1987 : 103 (ma traduction).
Cité dans GRÄSLUND, 1987 : 103 (ma traduction).
192
simple « évolutionnisme » dépourvu d’énergie. En réalité, je crois qu’à ce moment – nous
sommes dans le dernier quart du XIXème siècle – personne n’a idée de ce qu’il faudrait
chercher. Les partisans les plus convaincus de la parenté de la typologie préhistorique avec
l’évolutionnisme ne sont pas prêts à envisager que des objets inanimés puissent réellement
« lutter pour leur survie » ; ils se tournent vers les représentations idéelles des sociétés qui
sont à l’origine de la création de ces matériaux et retombent dans une approche de type
historiciste.
En Angleterre, le général Augustus Pitt Rivers, qui a lu avec enthousiasme l’Origine
des espèces dès sa publication en 1859 et qui, par la suite, fréquente John Lubbock et Thomas
Huxley à la Société ethnologique de Londres, devient un promoteur de l’application du
darwinisme à l’archéologie et à l’ethnologie. C’est vers la fin des années 1860, puis surtout
dans les années 1870, que Pitt Rivers élabore sa propre conception de « l’évolution de la
culture » : il s’agit, en fait, d’une approche très « tylorienne », qui consiste à chercher à faire
apparaître, en commençant par réunir les objets des populations « sauvages » actuelles, la
filiation des types issus des populations préhistoriques anciennes qui ont survécu jusqu’à
aujourd’hui. Ainsi, en en rassemblant tous les objets « préhistoriques » passés et actuels, Pitt
Rivers cherche à reconstituer une généalogie des formes, qui se développe à la fois dans le
temps et dans l’espace. Les connexions de formes font apparaître, selon Pitt Rivers, une
évolution du simple vers le complexe, de l’homogène vers l’hétérogène, car elles obéissent
aux lois de l’évolution. Dans une perspective qui, au fond, n’est pas très éloignée de celle
d’un Leroi-Gourhan, Pitt Rivers cherche à atteindre, au delà des objets, les représentations, ou
ce qu’il appelle les « idées humaines » qui sous-tendent les créations matérielles du passé et
du présent. Pour lui, la généralisation de ces idées suit un processus qui est analogue à à celui
qui sous-tend l’évolution des espèces, dans la mesure où leur transmission procède d’une
filiation. Là encore, Pitt Rivers montre des apparentements morphologiques ou techniques à
travers le temps et l’espace, mais il se révèle incapable d’en donner une explication
convaincante.
C’est une approche assez voisine, à l’origine, de celle de Pitt Rivers que développe
l’ethnologue suédois Hjalmar Stolpe. Comme Hans Hildebrand et Oscar Montelius, Stolpe
appartient à la première génération de chercheurs dont la carrière scientifique est directement
produite par l’arrivée à maturité de la constitution des collections du musée de Stockholm,
après les années 1860. A partir de l’étude du style des motifs « décoratifs » développés sur les
objets ethnologiques, Stolpe cherche à étudier comment s’établissent ce que Pitt Rivers
appelait les « connexions de formes », qui, selon lui, sont bien plus que l’expression d’un
simple effet de proximité morphologique, ou d’apparentement374. Ce que Stolpe cherche à
mettre en évidence, ce sont les règles fondamentales qui sous-tendent l’évolution des
représentations stylistiques qui, chez lui comme chez Warburg, fonctionnent comme une sorte
d’écriture. L’intérêt du travail de Stolpe est de montrer que ces processus de transformation
stylistique au cours du temps obéissent à une logique de type géométrique : certains éléments
de « décor » sont progressivement individualisés en tant que tels, pour devenir par la suite des
motifs particuliers qui sont à leur tour déclinés ou divisés, pour former d’autres types de
figurations. Loin de conduire de l’élémentaire vers l’élaboré, la dynamique d’évolution des
styles « ornementaux » répond à un processus interne complexe, qui s’articule selon deux
mouvements opposés et complémentaires de séparation et de regroupement. En fait, souligne
Stolpe, c’est toujours la même chose qui est perpétuée dans la reproduction des
représentations, mais sous une forme à chaque fois différente : du point de vue structurel, le
message de la forme est toujours composé des mêmes éléments, mais, du point de vue formel,
374
STOLPE, 1927.
193
ces derniers sont représentés à chaque fois d’une manière spécifique, car unique. En ce sens,
la signification de la forme est en quelque sorte cachée dans le signe ; elle est exprimée, selon
l’expression de Stolpe, sous l’aspect d’un « cryptoglyphe ». Aussi, souligne Stolpe, ce n’est
pas une forme particulière que l’on cherche à préserver dans la reproduction des motifs
« ornementaux », mais c’est bien un sens. Et c’est précisément parce que l’on cherche à
maintenir une signification et non une représentation que les iconographies non seulement
peuvent se perpétuer dans le temps, mais qu’elles peuvent surtout conserver leur cohérence
« stylistique ».
Personne n’a pris réellement la mesure, il me semble, de la tentative muséographique
menée par Henri Hubert au Musée des Antiquités nationales. « Jumeau de travail » du
sociologue Marcel Mauss (l’expression est de Mauss lui-même), Hubert n’a été tiré de l’oubli
dans lequel il était tombé qu’au début des années 1980, par les sociologues qui ont reconnu en
lui un précurseur de la sociologie du temps375. Du côté de l’archéologie, il est surtout connu
pour ses deux ouvrages posthumes sur les Celtes et les Germains, dont la matière avait été
réunie dès avant la Première Guerre mondiale et qui sont une tentative avortée de synthèse
ethnographique des données de l’histoire et de l’archéologie376. Hubert aura, en réalité, tout
entrepris, mais rien achevé. Conservateur adjoint au Musée des Antiquités nationales auprès
de Salomon Reinach à partir de 1903, Hubert s’est trouvé absorbé dans « l’immense
labeur »377 que constituait l’organisation de la présentation des collections du Musée de SaintGermain, dont le volume quadruple entre la fin du XIXème siècle et les années 1920. Pendant
près de trente ans, Hubert se consacre à l’acquisition de séries de référence nouvelles – en
particulier d’archéologie extra-européenne et d’ethnologie – et à l’aménagement des salles
ouvertes au public, qu’il laissera inachevé à son départ du musée, en 1925. Son grand œuvre à
Saint-Germain est l’installation de la « Salle de Comparaison » dans la grande salle de bal du
château, que préfigure, par sa démarche, l’aménagement de la présentation de la collection
archéologique de Frédéric Moreau. Dans les deux cas, il s’agissait de faire apparaître, par la
disposition des objets et des séries dans l’espace muséographique, les connexions de formes et
les effets de transmission typologique dans le temps et dans l’espace. Comme Hubert l’a
souligné lui-même, ce projet visait à faire du musée et de l’organisation des collections un
« microcosme », qui montrerait, en réduction, les manifestations du temps archéologique dans
la longue durée.
Ancien censeur de la Banque de France, Frédéric Moreau s’était retiré, à sa retraite,
dans une de ses grandes propriétés de l’Aisne et avait commencé, à 70 ans, une carrière
d’archéologue. Les fouilles qu’il avait fait réaliser aux environs de Soissons lui avait permis
de réunir une impressionnante collection d’archéologie préhistorique, protohistorique, galloromaine et mérovingienne, dont les procès-verbaux de découverte remplissent les 18 volumes
du recueil connu sous le nom d’Album Caranda. Ce qui intéressait Hubert dans la collection
Moreau c’était d’une part qu’elle provenait d’un secteur unique et d’autre part qu’elle
correspondait à une succession de périodes développées dans la longue durée :
375
ISAMBERT, 1979.
HUBERT 1950 ; id. 1952. J’ai présenté une tentative de syntrhèse du travail d’Henri Hubert archéologue dans
un dossier des Nouvelles de l’Archéologie, publié en 2000 avec Patrice Brun : Henri Hubert, archéologue.
Dans BRUN P. et OLIVIER L. (dir.) : Dossier Henri Hubert (1872-1927). Les Nouvelles de l’Archéologie, 79, p.
9-14.
377
MAUSS, 1932 : 24.
376
194
« C’est l’histoire continue d’un coin de terre, écrit Hubert dans son projet
d’introduction au catalogue de la collection Moreau, depuis la civilisation de La Tène
jusqu’au Moyen âge que nous trouvons représentée par ses débris (…). Il manque à
peu près deux chaînons, l’âge du Bronze et le premier âge du Fer, pour relier les
tombes gauloises du Dolmen de Caranda, le deuxième âge du Fer au Néolithique, qui
est au contraire très richement représenté. »378
Hubert voit dans la collection Moreau le matériau qui peut lui permettre de mettre en
œuvre un concept dont il fera l’assise de l’aménagement ultérieur de la « Salle de
Comparaison ». De quoi s’agit-il ? Il s’agit de faire apparaître visuellement quelque chose qui
n’est normalement pas visible et qui s’exprime dans la morphologie des objets. Cette chose,
que le temps produit dans la longue durée et que le raccourci muséographique révèle, c’est
non seulement l’évolution typologique des formes, mais ce sont aussi leurs filiations et leurs
apparentements. Nous sommes toujours dans le projet, informulé, d’une biologie des formes.
Hubert a saisi ce qu’une telle tentative de représentation dynamique des processus d’évolution
stylistique implique vis-à-vis du temps conventionnel, séquentiel, des chronologies
archéologiques. Dans ce même projet de texte d’introduction au catalogue de la collection
Moreau, il écrit :
« C’est d’ailleurs moins sur les périodes où les civilisations nous apparaissent comme
pures, complètes et parfaitement distinctes, que sur les transitions d’une époque à une
autre, sur les transformations, sur les mélanges de coutumes et de mobiliers, sur les
phases indécises de métamorphoses, qu’un pareil assemblage d’objets semble devoir
nous instruire. »379
Les archives du Musée des Antiquités nationales conservent une série de notes et de
plans, dans lesquels Hubert tente d’esquisser ce projet qui, en réalité, le dépasse par son
ampleur démesurée. Il ne suffit pas, en effet, de juxtaposer des pièces dans des vitrines et de
les ordonner par grandes périodes chronologiques. Il faut mettre en place d’abord une
véritable grille de lecture, qui permette de faire apparaître, pour les milliers d’objets pris en
compte individuellement, les connexions de formes et surtout les systèmes de relations
unissant le style à la technique, ou l’ornement à la fonction. Hubert tente de formaliser, en
fait, des matrices descriptives qui sont destinées à restituer non seulement des classes
morphologiques, ou typologiques, mais aussi et surtout des connexions sérielles, c’est-à-dire
des degrés d’apparentements.
« Il m’a semblé nécessaire, écrit-il, de donner à l’intérieur de chaque classe (d’objets)
une cote spéciale aux éléments séparables de la forme et de la décoration entre
lesquels on ne peut établir de rapports constants. Cette distinction (…) est destinée à
(faire) apparaître plus clairement la parenté des motifs interchangeables ou associés,
les relations entre l’ornement et la forme et les emprunts de l’un à l’autre. »380
De fait, Hubert a laissé, dans ses notes préparatoires conservées à Saint-Germain,
plusieurs essais inachevés de grilles descriptives des formes archéologiques. Il s’y emploie à
croiser les critères identifiant les motifs décoratifs (codés en chiffres arabes) et les attributs
techniques ou morphologiques (codés en chiffres romains). Ces grilles de Hubert ressemblent
directement aux tableaux des « formules de pathos » élaborés par Aby Warburg entre 1909 et
378
HUBERT, 1902 : 170-171.
HUBERT, 1902.
380
HUBERT, 1902 : 178.
379
195
1911381. Comme Hubert, Warburg tente de croiser, dans ses Schemata Pathosformeln, les
« degrés mimiques » des figures représentées dans les œuvres (comme la danse, la course,
etc.) avec les types de représentation. Il est frappant de constater que, dans l’un et l’autre cas –
chez Warburg comme chez Hubert – ces grilles sont restées vides. L’archéologue comme
l’anthropologue de l’art se sont révélés incapables de les remplir.
Qu’est-ce qui ne marche pas ; pourquoi donc ces tentatives de formalisation d’une
biologie des formes ne parviennent-elles pas, malgré le tentatives répétées des uns et des
autres, à aboutir ? Je crois qu’une partie de la réponse à cette question se trouve dans la folie
de Warburg. C’est en effet de la matière de cet essai inabouti d’une typologie des « formules
pathétiques » que Warburg tire directement son entreprise d’atlas Mnemosyne, ce collage
« schizoïde » d’images empruntées à différents temps et à différents contextes culturels. Ce
qui ne veut pas marcher dans les grilles sérielles de Warburg et d’Hubert, c’est le temps
conventionnel, ce temps que Benjamin qualifie d’historiciste. En matière de formes, il n’est
pas possible de réduire les structures d’apparentement ou de filiation – dont chacun perçoit
clairement l’existence – à une seule grille. Il en faudrait des dizaines et des dizaines, peut-être
des milliers ou peut-être même des dizaines de milliers pour les mêmes objets. Pourquoi ?
Parce que si les motifs ou les formes s’organisent effectivement en types qui appartiennent à
des périodes bien particulières du temps et de l’espace, leurs relations n’ont pas de lieu dans
le temps ou dans l’espace, ou alors elles les ont tous en même temps. A chaque fois qu’on
produit une forme – c’est-à-dire, très concrètement, qu’on la fabrique physiquement – c’est
bien une succession unilinéaire d’objets qui se trouve augmentée, mais les caractères qui sont
transmis ou introduits dans cette forme ne suivent pas le même chemin ; ils ne procèdent pas
directement les uns des autres. Chaque création d’objet est fondamentalement une
réinvention, qui peut mobiliser, sous l’aspect de la nouveauté la plus radicale, des façons de
faire extrêmement archaïques. Le nouveau, c’est-à-dire ce qui est créé ici, maintenant,
échappe à l’histoire, car il a affaire avec la mémoire. Comme l’écrit Maurice Blanchot dans
son « écriture du désastre » :
« Le neuf, le nouveau, parce qu’il ne peut pas prendre place dans l’histoire, est aussi
bien ce qu’il y a de plus ancien, quelque chose de non historique auquel nous sommes
appelés à répondre comme si c’était l’impossible, l’invisible, ce qui a depuis toujours
disparu sous les décombres. »382
Comme le voit bien Hubert, c’est dans les moments de transition – qui sont,
fondamentalement, des moments de re-création – que tout se joue. Mais comment se
représenter ce qui se passe au cœur de ces « métamorphoses » ? Personne ne le sait ; nos
outils historiques traditionnels ne nous servent à rien ici. Walter Benjamin dira, dans sa thèse
VI « sur le concept d’histoire » :
« Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont
réellement passées ». Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant
du danger. »383
381
DIDI-HUBERMAN, 2002 : fig. 47.
BLANCHOT, 1980 : 63-64.
383
BENJAMIN, 2000 : 431.
382
196
Les cycles des formes
Jusqu’à ces toutes dernières années, je n’ai pas su comment interpréter, réellement, les
données non standard fournies par les dizaines de sériations d’assemblages ou de mobiliers
funéraires que j’ai réalisées pour mon travail de thèse sur les sépultures de l’âge du Fer du
Nord-est de la France. J’avais bien repéré que, selon les types d’information qu’on prend en
compte, on obtient des périodisation et des vitesses d’évolution différentes, lesquelles peuvent
varier d’ailleurs au cours du temps : l’évolution des types de parures féminines, par exemple,
est beaucoup plus rapide et diversifiée que celle des types d’assemblages de mobiliers
corporels, ou encore que celle des pratiques funéraires elles-mêmes, qui diffère encore selon
les types de défunts représentés dans les tombes384. J’avais observé, surtout, que le temps
typologique n’était pas linéaire, mais périodique : lorsqu’on sériait en particulier de grands
ensembles d’assemblages portant sur des durées archéologiques assez longues, certaines
périodes typo-chronologiques avaient systématiquement tendance à se trouver déplacées et à
apparaître transportées en arrière de plusieurs siècles, ce qui, évidemment, était impossible.
Lorsqu’on prenait en compte, par exemple, l’évolution des types de parures métalliques entre
le VIème et le IIIème siècles av. J.-C., celles de la période du début de La Tène moyenne, dans
le courant du IIIème siècle, venaient se placer auprès de celles de la fin du premier âge du Fer,
qui dataient en réalité de la fin du VIème siècle. On pouvait remédier, bien sûr, à cet
inconvénient en utilisant d’autres méthodes de sériations ou, de façon plus radicale, en
éliminant les éléments perturbateurs. C’était plus intéressant de chercher à comprendre qu’estce qui produisait cela, de manière aussi insistante. La raison était claire : c’était parce que les
assemblages d’attributs de ces deux périodes situées à deux endroits différents du temps se
ressemblaient. Les calculs de sériation, qui rapprochaient les assemblages selon leurs degrés
d’apparentement, les donnaient donc systématiquement ensembles ou très proches les uns des
autres. Les périodes auxquelles appartenaient ces séries n’étaient pas neutres. Dans les deux
cas, il s’agissait de périodes dites de « transition », qui se trouvaient à l’articulation de
séquences typologiques ou stylistiques très différentes les unes des autres : celle de la fin du
VIème siècle correspondait au passage de la culture dite de Hallstatt à celle de La Tène, tandis
que la période de la seconde moitié du IIIème siècle assurait le passage majeur de la phase
ancienne à la phase récente du second âge du Fer. Comme on l’avait remarqué depuis
longtemps, il se passait des choses bizarres pendant les périodes de transition.
Si la trajectoire du temps typologique n’est pas linéaire, si elle « repasse » donc par des
endroits du temps qu’elle a déjà traversées auparavant, c’est parce qu’elle est liée à des cycles.
Dans la longue durée de l’évolution du port des parures féminines sur le corps, pour cette
même période du VIème au IIIème siècles av. J.-C., on voit ainsi très bien se dessiner un cycle
qu’on pourrait qualifier de standardisation-déstandardisation. Tout au long des phases typochronologiques qui se succèdent du VIème au IVème siècles, c’est d’abord un mouvement de
standardisation des panoplies de parures féminines qui va se renforçant. Les femmes des
strates sociales supérieures se signalent d’abord par des séries de bracelets ou d’anneaux
identiques, qui sont portés symétriquement par paires aux avant-bras. Dans la seconde moitié
du VIème siècle, des séries de fibules et d’anneaux de jambes, portées de manière symétrique
au niveau de la poitrine ou des chevilles, viennent renforcer ce schéma. Il est systématisé au
Vème siècle, durant lequel se généralisent des combinaisons standard associant des torques à
des paires de bracelets, dont les motifs décoratifs sont identiques. La standardisation atteint
son maximum au IVème siècle, avec des panoplies dans lesquelles les motifs décoratifs du
384
Ces observations recoupaient, pour une toute autre période, celles de l’archéologue classique Ian Morris sur
les phénomènes de variabilité funéraire dans les sépultures de l’âge du Fer des cités-états grecques (MORRIS,
1987).
197
torque, des bracelets, des anneaux de jambe sont désormais identiques. Le mouvement reflue
dans la première moitié du IIIème siècle av. J.-C. et cède la place à un processus inverse de déstandardisation, qui remet notamment en cause le port symétrique des parures sur le corps et
l’uniformisation des motifs décoratifs. La déstructuration du schéma traditionnel construit
depuis le VIème siècle est achevée à la fin du IIIème siècle, au moment où un nouveau schéma,
qui sera celui de La Tène récente, s’impose de manière générique. Auparavant, elle aura
repassé par des stades de « déconstruction » dont les contenu est comparable à celui des
stades de construction initiale : ainsi, les assemblages de la première moitié du IIIème siècle av.
J.-C. apparaissent-ils proches de ceux du Vème siècle, tandis que ceux de la seconde moitié du
IIIème siècle ressemblent davantage à ceux de la fin du VIème ou des débuts du Vème siècles av.
J.-C.
Il n’y a pas que dans les panoplies de mobilier funéraire qu’on observe l’existence de
cycles. L’évolution stylistique du mobilier lui-même – et notamment des parures – est
marquée également par la présence de cycles, dont la périodicité est manifestement plus
courte que celles assemblages de parures. Schématiquement, on voit ainsi alterner des cycles
de réduction-diversification des caractéristiques stylistiques des objets au cours du temps. Les
moments d’invention prennent forme dans des phases de diversification et de déstructuration,
que nous identifions après coup comme des séquences de transition. Il y a à ce moment de
nombreux attributs différents en circulation – certains anciens, d’autres très nouveaux – qui
tous sont corrélés à distance les uns aux autres. C’est en particulier la situation de la fin du
VIème et du début du Vème siècles av. J.-C., à la « transition » entre les périodes de Hallstatt et
de La Tène, où apparaissent à la fois des formes hallstattiennes baroques – qui développées
sur les fibules, en particulier, aux pieds ou aux ressorts sur-dimensionnés – et des formes
« pré-laténiennes » très diverses. La fabrication des objets présentent de nombreuses formes
techniques en même temps, les unes simples (comme les parures filiformes, ou les objets en
tôle) et complexes (comme les objets assemblés à partir de pièces ou de matériaux différents).
Les décors sont à la fois gravés, estampés ou moulés. Au sein de cette hétérogénéïté, des types
d’attributs particuliers commencent à se généraliser et à s’associer préférentiellement les uns
aux autres. Cette situation caractérise les phases qu’on pourrait qualifier d’archaïques, comme
celle du début du « style » laténien ancien, au Vème siècle av. J.-C. C’est à ce moment que
commencent à s’imposer des types de parures – comme des torques et des bracelets – à petits
tampons soulignés d’un petit décor géométrique gravé. Le prolongement logique de ces
phases initiales de réduction des attributs stylistiques à des combinaisons qui prennent
dorénavant un caractère générique est constitué par des phases de systématisation, qu’on
qualifie généralement de classiques. La période d’expansion du « style » laténien ancien du
IVème siècle av. J.-C. correspond à ce type de période, qui voit le schéma archaïque
s’appauvrir en même temps qu’il devient plus complexe. C’est à ce moment que le concept de
parure à tampons, par exemple, est systématisé sur les parures du second âge du Fer, en
l’associant à un type morphologique répété partout. La taille des parties d’objets mises en
valeur commence à augmenter notablement, à mesure que la diversité des potentialités
stylistiques se réduit. Aussi, la phase qui suit immédiatement ces séquences classiques de
systématisation est marquée par le retour des productions de type baroque : c’est
particulièrement le cas de la période terminale du style laténien ancien, dans la première
moitié du IIIème siècle av. J.-C. Les créations baroques sont une tentative de réintroduction de
la diversité dans un corpus stylistique dont les phases antérieures classiques ont
considérablement réduit le potentiel. Elles font avec ce qui reste : les parties d’objets qui
avaient été privilégiées à la phase précédente (comme les tampons sur les torques et les
bracelets, par exemple) deviennent sur-dimensionnés, comme les décors de nervures, qui
s’épaississent et qui s’étendent à tout l’objet, pour former des décors de nodosités. D’une
198
manière générale, c’est à ce moment que les décors deviennent couvrants, ou envahissants, et
que la croissance des motifs plastiques s’engage dans une croissance de type exponentielle.
La fin, désormais, est proche : elle arrive avec le développement d’une nouvelle phase de
diversification – comme ici, dans la seconde moitié du IIIème siècle av. J.-C. – qui relance
l’engagement d’un nouveau cycle stylistique. La boucle est bouclée.
Il existe donc une logique interne propre aux évolution typologiques, par
l’intermédiaire de laquelle les créations stylistiques construisent, en fait, leur propre histoire.
Cette histoire est chaque fois singulière – dans la mesure où elle s’exprime par des créations
spécifiques à chaque « style » - mais elle passe par des stades analogues, dont l’existence a été
remarquée depuis longtemps. La succession des séquences archaïques, classiques et baroques
va bien au delà du simple enchaînement des périodes de formation, d’expansion et de
dégénérescence avec lesquelles on les met généralement en rapport. Les stades archaïques
explorent de nouvelles potentialités formelles ouvertes par la crise d’un système stylistique
qui a épuisé toutes ses ressources créatrices. Les stades classiques déclinent et développent
ces innovations, en explorant les combinaisons de possibilités offertes ; ils imposent
également un modèle stylistique général, qui tend à l’uniformisation. L’arrivée des stades
baroques est le symptôme d’un refermement de l’espace des possibilités formelles : puisqu’il
n’est plus possible de trouver de nouvelles voies, alors on hypertrophie les développements de
formes déjà élaborés. Au cœur de ce temps typologique cyclique, se trouve un processus de
négociation des créations formelles par rapport à l’existant stylistique. Comme l’avait
remarqué Stolpe, les « connexions de formes » procèdent non pas d’une simple proximité
morphologique, mais bien d’un dialogue, à l’issue duquel les formes – je veux dire chaque
forme nouvelle, chaque individu créé – trouve sa place. Dans ce dialogue des formes, deux
tendances s’opposent : l’une vise à la simplification et à la standardisation, l’autre vise à le
diversification et à la déstructuration ; l’une compose et l’autre décompose. C’est parce que
les formes doivent sans cesse être recréées – à chaque fois que l’on fait un pot, un bracelet,
une épée… – parce qu’elles doivent toujours être renégociées, qu’elles développent une
histoire qui n’appartient qu’à elles. Cette histoire, c’est celle produite en propre par les
créations archéologiques, par leur mémoire.
Formes et mémoire
Nous nous faisons une idée complètement fausse des processus d’évolution
typologique si nous pensons qu’ils sont sous-tendus avant tout par des phénomènes de
continuité chronologique. Les effets de continuité chronologique qu’on observe à l’échelle du
développement de telle ou telle séquence typologique ne sont qu’un effet d’un processus plus
complexe qui, en réalité, se joue à chaque instant du temps typologique ou, plus exactement, à
chaque moment où quelque chose est créé. C’est à ce moment que se décident en effet les
tendances qui vont s’inscrire dans le nouvel objet, qu’il soit mobilier ou immobilier : est-ce la
rupture par rapport à tout ce qui précède qui va s’imposer ou est-ce au contraire la continuité ?
S’oriente-t-on vers l’innovation ou sont-ce plutôt les traits acquis qui vont tendre à se
consolider, voire à se figer ? La création de tout nouvel objet sanctionne ici un choix entre ces
différentes options et c’est la succession de ces orientations qui, fondamentalement, nourrit
l’évolution typologique. C’est elle qui crée, par accumulation, un capital stylistique à partir
duquel pourra être négociée la création de nouveaux objets. Le temps typologique est
fondamentalement affaire de transmission. Encore une fois, ce qui se joue ne réside pas tant
dans la succession que dans la filiation.
199
Il y aurait donc une sorte de mémoire interne, ou de processus de mémorisation, qui
serait nécessairement à l’œuvre dans ces phénomènes « auto-informés » que sont les
processus d’évolution typologique. Car il faut bien en effet qu’une identité quelconque soit
attribuée au passé lorsqu’on créé quelque chose de nouveau à partir de lui. C’est dans cet acte
de retour sur le passé que s’élabore non seulement l’identité des créations au présent mais que
se constituent également ce qu’il est convenu d’appeler des lignées typologiques. C’est sur ce
phénomène essentiel qu’il nous faut porter maintenant notre attention. Nous sommes ici en
effet dans le domaine du fonctionnement de la mémoire, peu importe, encore une fois, qu’elle
soit d’origine psychique ou qu’elle soit enregistrée dans la matière archéologique. Ce qui est
essentiel ici, ce sont les conditions de négociations du passé – ou de l’existant – par rapport au
présent, ou plus exactement au nouveau.
Comment cela se passe-t-il ? Dans une lettre de 1900 au Pasteur Oskar Pfister, Freud
donne, à partir du processus qu’il appelle refoulement – par lequel les événéments du passé
sont, depuis l’actuel, enfouis dans l’inconscient385 – une représentation essentielle de ce
phénomène. « Tous les refoulements, écrit-il, s’accomplissent sur des souvenirs et non des
expériences (…) ; on a donc raison de rappeler l’importance de la structuration après coup qui
scinde le moment de l’expérience de celui de la signification. »386. Il faut nous arrêter un
moment sur cette formulation, dont découlent deux implications essentielles sur les processus
d’évaluation du passé à l’œuvre dans la mémoire. En premier lieu, et comme le dit Freud, le
moment où intervient un événement n’est pas nécessairement celui où celui-ci acquiert une
signification particulière. Ce phénomène est commun aux processus de mémoire historique ;
nous savons bien en effet qu’un laps de temps plus ou moins long peut s’écouler entre le
déclenchement d’un événement particulier et sa reconnaissance comme fait historique
marquant, pour une histoire qui se développe après lui. Dans le domaine de l’archéologie,
nous savons également que le moment où intervient la création d’un objet archéologique
quelconque n’est pas celui où se décide son utilisation, qui s’acquiert par l’usage ; c’est ce que
soulignent les innombrables exemples de réutilisation, de réoccupation ou de recyclage que
fournissent les données archéologiques. C’est un phénomène tout à fait comparable qui
intervient par ailleurs dans les processus d’évolution typologique ou stylistique : si les formes
ou les motifs, souvent mêlés à d’autres d’ailleurs, des phases « archaïques », se formalisent et
s’imposent de manière générique au cours des phases « classiques » c’est parce qu’ils ne se
sont pas simplement transformés : comme le souligne Stolpe, ils sont « relus » ou
« renégociés » au moment où ils sont reproduits ou recomposés dans le style des phases
ultérieures.
La seconde implication de la remarque de Freud est plus inattendue pour
l’archéologie : elle est que le moment où un fait est reconnu comme porteur d’un sens
particulier ne s’appréhende pas comme un moment actuel, engagé dans le temps qui est le
sien, mais qu’il se définit, selon les termes du psychanalyste André Green, comme une
« rétrospection à travers l’identité et la différence »387. C’est là un point tout à fait crucial : s’il
y a bien une filiation des attributs à l’intérieur d’une séquence typologique ou, si l’on
considère le problème du point de vue historique, s’il existe bien un enchaînement des
événements à l’intérieur d’une période donnée, cette succession ne découle pas, à proprement
385
Freud donne de ce concept psychanalytique une formulation directement archéologique : « Le refoulement,
écrit-il, qui rend le psychique à la fois inabordable et le conserve intact, ne peut en effet mieux se comparer qu’à
l’ensevelissement, tel qu’il fut dans le destin de Pompéi de le subir, et hors duquel la ville a pu renaître sous le
travail de la bêche. » (FREUD, 1986 : 170).
386
Lettre du 10 janvier 1900 ; in FREUD (1966) : 65.
387
GREEN, 2000 : 28-29.
200
parler, d’une sorte d’effet de suite à l’intérieur de laquelle chaque événement historique, ou
chaque création archéologique, serait le simple prolongement de ceux ou de celles qui les
précèdent immédiatement. La construction spontanée de cette histoire est, à chaque fois, le
résultat d’une évaluation rétrospective du passé dont le lieu, contrairement à ce que l’on
pourrait penser, n’est pas le moment du temps où a lieu cette dernière: c’est plutôt celui d’un
« hors le temps » qui n’a pas de localisation précise dans la chronologie, dans la mesure où,
étant l’endroit où se négocie l’identité des événements ou des créations archéologiques, il est
situé entre le passé et le présent ; c’est-à-dire en réalité nulle part. Pour reprendre l’exemple
des lampes de mineurs, lorsqu’à toutes les périodes de l’histoire de ce type d’ustensile de
sécurité un nouveau modèle est créé, ses concepteurs ne cherchent pas, à proprement parler, à
produire un objet « de leur temps » : c’est fondamentalement toujours le même concept
d’objet technique qu’ils cherchent à reproduire, en l’adaptant éventuellement à de nouvelles
contraintes venues de l’extérieur, comme en l’occurrence le développement de nouveaux
modes de combustion. En d’autres termes, c’est l’existant – c’est-à-dire cette accumulation de
traits typologiques amassée au cours du temps – qui est reconfiguré à chaque création ou, plus
exactement, qui est remis en jeu. L’omniprésence des phénomènes de répétition ou de
reproduction, que l’on voit à l’œuvre dans tous les processus d’évolution typologique, découle
directement de cette situation, qui autorise par là même l’existence de grandes variations à
l’intérieur du temps typologique, ce temps qui mesure le rythme des modifications technomorphologiques. Ainsi, c’est parce l’existant est renégocié à chaque création – c’est-à-dire à
chaque instant du temps typologique – que le résultat de cette réévalution peut se traduire à
chaque fois par une grande diversité de réponses, allant de la simple reproduction à la
complète transformation. Dans ce contexte, on comprend maintenant mieux pourquoi Freud
utilise le terme de « structuration après coup » : c’est parce que, fondamentalement, l’identité
des créations archéologiques, toute comme la signification des événements du passé, ne
trouve pas son sens sur le moment mais tout au long de leurs diverses réévaluations au cours
du temps. C’est le futur qui donne son sens au passé, non le passé lui-même.
Aussi, à partir du moment où le processus de formation typologique est engagé, les
formes qui sont produites se définissent par rapport à un fonds hérité du passé – un capital
stylistique, ou typologique –, qui est non pas simplement reproduit, mais considéré
rétrospectivement en termes de différence et d’identité. Ce qui se passe dès lors est fascinant,
car le phénomène de recomposition de formes qui caractérise le processus de création
stylistique ou typologique, est fondamentalement instable, dans la mesure où il est pris dans
un champ de tension particulier. A chaque création, c’est l’existence même du passé, comme
entité viable transmise au présent, qui est mise en jeu : le développement de nouvelles formes
ne doit pas abolir le passé, ni en l’annulant – c’est-à-dire en l’abandonnant, pour lui substituer
quelque chose de tout à fait différent – ni en l’absorbant – c’est-à-dire en le reproduisant plus
ou moins à l’identique. A chaque fois qu’une nouvelle forme est créée entre les mains de
l’artisan (un nouveau pot, un nouvel outil, une nouvelle maison) c’est une chose à la fois
identique et différente qui vient augmenter la population des créations matérielles en usage et
qui la renouvelle, car les objets sont fragiles et par conséquent mortels. L’histoire des objets,
leur trajectoire typologique, se crée d’elle-même, à partir de cette incessante reproduction des
créations matérielles, qui se joue entre la diversité et l’homogénéité. On comprend dès lors
pourquoi les formes meurent, en réalité, dès lors qu’elles se fixent, ou qu’elles se stabilisent.
Il s’en suit que, sur l’instant, chaque moment du temps typologique ne va nulle part en
particulier, comme nous l’enseigne l’exemple des lampes de mineurs. Chaque moment du
temps se définit d’avantage comme l’expression d’un potentiel que comme la réunion de
caractères, ou d’attributs typologiques spécifiques. Ainsi, on reconnaît bien, notamment dans
201
les productions de lampes de la fin du XIXème siècle, que les traits qui vont s’associer et se
généraliser dans la phase ultérieure du début du XXème siècle sont ici en germe ; mais si ceuxlà le sont, tous les autres le sont également. On ne peut pas savoir, à ce moment particulier,
quels attributs sont destinés à se développer et lesquels, au contraire, vont se marginaliser :
c’est le futur de l’évolution typologique qui le dit, un futur qui, à tout moment, aurait pu
prendre une voie tout à fait différente de celle qu’il a finalement prise. L’avenir des attributs
typologiques est à la fois déterminé – car il est transmis par le passé – et indéterminé, dans la
mesure où l’identité qu’il va acquérir en tant qu’élément transmis dépend de ce qui va passer
par la suite388. Lorsqu’il s’installe dans la durée, lorsqu’il est reproduit et transmis à mesure de
la création de nouveaux objets, son identité s’alourdit, en, quelque sorte à rebours dans le
passé. Pour reprendre l’exemple des lampes de mineurs, ce qui n’était, jusqu’aux alentours du
milieu du XIXème siècle qu’une proposition de solution technique à l’éclairage des mines
fondée sur une composition d’éléments techniques devient, en quelques décennies, la forme
standart qu’on reconnaît sous le terme de « lampe de mineur ». Ce qui n’était qu’une
proposition typologique parmi de nombreuses autres possibilités techniques (ou stylistiques)
devient un type de référence, qu’il devient très difficile de changer. Une lampe de mineur qui
ne serait pas faite comme « doit l’être une lampe de mineur » ne serait pas une vraie lampe de
mineur… C’est ce processus qui conduit droit au baroque, à l’hypertrophie du détail
morphologique au détriment de la forme globale, qui n’évolue plus. Celui-ci ne correspond
pas tant à l’épuisement des ressources du registre stylistique existant, qu’à l’impossibilité dans
laquelle se trouve ce dernier d’être modifié.
Il existe donc, tout au long de ce processus de négociation de l’innovation introduite par
la fabrication des créations matérielles, différentes périodes ou époques, qui dépendent des
conditions de cette réévalution du passé dans l’actuel. Nous comprenons maintenant pourquoi
le baroque est toujours ce qui arrive vers la fin, lorsque le capital stylistique ou typologique
commence à se rigidifier. Nous comprenons également pourquoi il n’existe en général pas de
transition d’un style à un autre, dans la mesure où le baroque – qui est une forme de surhiérarchisation – signale l’entrée du système stylistique ou typologique dans un régime « aux
limites », dans lequel il ne peut plus désormais se réformer. C’est à ce moment qu’il apparaît
« parasité » par des formes ou des attributs qui semblent surgis de nulle part : les « passages »
d’un style à un autre ont toujours l’air incohérents et remplis de « bruit ». Nous saisissons
également pourquoi les phases « archaïques » sont marquées par une grande diversité de types
ou d’attributs et pourquoi les phases « classiques » paraissent, dans toutes les cultures, si
« sages » et si « normalisatrices ». Là encore, la clé de ce phénomène est dans le processus de
négociation du passé dans l’actuel, reproduit à chaque instant du temps typologique ; c’est-àdire à chaque création d’objet. Les objets, ou les artefacts, ne sont pas autre chose que la
réification de cette relation, son inscription dans la matière. Nous comprenons maintenant
pourquoi les trajerctoires typologiques des objets – comme celles lampes de mineurs, qu’il est
possible de connaître en détail – sont si irrégulières : c’est parce qu’elles sont ponctuées d’une
succession d’objets en réalité différents, car tous spécifiques individuellement. Comme le dit
Freud, l’espace d’une vie individuelle est faites de la succession « d’innombrables Moi », tous
particuliers.
388
Walter Benjamin dit très justement à propos de la question de l’origine, qu’elle « ne se donne jamais à
connaître dans l’existence nue, évidente, du factuel, et sa rythmique ne peut être perçue que dans une double
optique. Elle (…) touche à sa pré- et post-histoire. ». « L’origine, précise-t-il, bien qu’étant une catégorie tout à
fait historique, n’a pourtant rien à voir avec la genèse des choses. L’origine ne désigne pas le devenir de ce qui
est né, mais bien ce qui est en train de naître dans le devenir et le déclin. (…) L’origine (…) demande à être
reconnue d’une part comme une restauration et une restitution, d’autre part comme quelque chose qui est par là
même inachevé, toujours ouvert. »
202
Il faut revenir enfin sur le temps des objets qui, décidément, ne veut pas se laisser
attraper. Car ce n’est pas, à proprement parler, dans le présent que se négocie cette relation du
passé et de l’actuel dont nous venons de parler. En fait, c’est en se situant dans ce « hors
temps » réciproque que passé et présent trouvent l’occasion de coïncider et de s’éclairer l’un
l’autre ; c’est dans une temporalité qui ignore fondamentalement le temps que le présent
surajouté au passé produit des effets de continuité chronologique ou de trajectoire historique,
lesquelles, en réalité, n’existent pas en tant que telles. C’est précisément pourquoi le temps
typologique n’est pas un temps linéaire, fait de la succession chronologique directe des
innovations morphologiques dans le temps. Lorsque par exemple le tissu urbain d’une ville
antique, puis médiévale, est remodelé à l’époque moderne et contemporaine, ou lorsqu’encore
la structure parcellaire d’un paysage rural est retravaillée, cette confrontation du passé et du
présent se situe en réalité dans l’espace d’un rapport de fonctionnalité ou d’identité, qui n’est
lié à aucune moment particulier du temps, dans la mesure où celui-ci les embrasse tous
ensemble. Ainsi, si de nouvelles maisons doivent être construites, ou réaménagées, dans le
cœur ancien d’une ville, c’est avant tout parce que c’est là que l’on continue à habiter. De la
même manière, si de nouvelles parcelles agricoles doivent être redessinées, c’est parce
qu’elles ont toujours vocation à être cultivées… C’est ce rapport contradictoire qui fabrique
l’histoire ; en d’autres termes, c’est cette tension qui provoque l’émergence d’une évidence de
la continuité d’identité, qui ne peut évidemment se constituer qu’après coup. Car c’est
l’association, le plus souvent inattendue, qui fait surgir ces continuités. L’histoire en marche
nous est invisible. L’histoire, comme phénomène historique – mais aussi comme connaissance
du passé – se noue dans la rencontre, ou dans la mise en relation, d’événements
fondamentalement discontinus. L’oubli et l’absence, créent ce hiatus qui est nécessaire à
l’association, ce manque qui nourrit le sens.
203
Chapitre XI :
L’inconscient du temps
Christine Preston : Le Camino Real de Mexico à Santa Fe dans le désert du Jornada del Muerte (NouveauMexique), 1998.
204
L’inconscient du temps
Retour à Marsal
Je reviens
Il y a trop d’images qui défilent trop vite ;
on peut juste les apercevoir avant qu’elles ne disparaissent du regard
Il y a une petite route blanche qui s’enfonce dans la forêt, à droite
Dans le ciel bleu pâle les sillages croisés des avions
et des filaments de nuages blancs, comme des draperies, des vagues
L’eau verte d’une rivière, un peu plissée, entre deux rangées d’arbres
Une camionnette blanche, des sièges pliants et des gens assis qui pêchent
Un chemin qui serpente dans les champs : deux lignes parallèles d’herbe foulée qui luit
Château-Thierry, Vitry-le-François sans s’arrêter
Un arbre isolé, comme un signe
La gare de Bar-le-Duc
On arrive
Il n’y a rien de spécial en fait
La forêt sur les collines en forme de trapèze
L’eau gris vert du canal le long de la voie
Des piquets de bois gris, de l’herbe jaune
Le feuillage touffu des chênes
Un sous bois ; entre les troncs noirs, des taches de lumière blanche sur le sol tout vert
Puis l’herbe d’un champ comme une toison épaisse, parcourue de vagues claires
La terre à nu, beige rouge
Il est quatre heures moins dix
Les grands toits de tuiles rondes, un peu roses
Un rapace qui tournoie lentement dans le ciel, harcelé par une bande de corneilles noires
Il n’y a rien de spécial ici, c’est pareil qu’ailleurs, sans doute
Je crois seulement que quelque chose m’attend ; je sais seulement que j’attends quelque chose
Sur la façade d’une maison, on lit « Bière de Tantonville » en capitales rouges passées
La Moselle : le feuillage des arbres se penche au dessus d’elle, jusqu’à presque la toucher
Deux chevaux, l’un noir l’autre blanc ; leurs queues battent lentement l’air en cadence
Le train ralentit, on y est presque
La gare de Frouard
Des files de wagons et l’herbe qui pousse entre les rails
Et puis Nancy, il est quatre heures vingt-cinq
On est arrivé.
Depuis trois ans, je suis revenu travailler à Marsal, là où j’avais commencé à fouiller
pour la première fois. J’ai accepté le projet que me proposait mon ami Jean-Pierre Legendre
de reprendre l’étude du « Briquetage de la Seille ». Etre attaché à un endroit c’est y avoir
quelque chose d’enterré. C’est la raison pour laquelle je reviens en Lorraine ou, plus
205
exactement, c’est la raison pour laquelle je ne peux pas la quitter. Elle garde les traces de ma
mémoire ; elle contient les vestiges d’innombrables mémoires dont je me sens – à tort ou à
raison – solidaire. J’ai donc repris le projet du « Briquetage de la Seille » et, avec lui,
l’héritage des recherches entreprises par Jean-Paul Bertaux dans les années 1970, qui avait
révélé la tographie générale des accumulations de rejets de production de sel dans la vallée
supérieure de la Seille, entre les villages de Salonnes et de Marsal (Moselle) 389. L’objectif de
ce nouveau projet, qui a été programmé dans une première phase sur cinq ans (2001-2005),
est d’obtenir une image relativement précise des ateliers de production, grâce en particulier à
des prospections géophysiques extensives, de déterminer l’organisation générale de la
production et enfin de préciser la chronologie de cette extraction « proto-industrielle » du sel
durant la protohistoire. Au delà de ces objectifs immédiats, le projet « Briquetage de la
seulle » vise, surtout, à tenter d’évaluer l’impact dans la longue durée de cette activité de
production intensive du sel sur les sociétés et l’environnement naturel. 390
Le sel et l’histoire du Saulnois
La petite région de la vallée supérieure de la Seille a connu un destin particulier grâce,
ou à cause de la présence du sel. Une grande partie du territoire actuel de la Lorraine recouvre
en effet de très importantes formations de sel gemme, qui sont ordinairement enfouies à plus
d’une centaine de mètres de profondeur et qui ne sont devenues accessibles qu’avec le
développement de techniques minières industrielles, après la révolution industrielle du XIXème
siècle. Dans les environs de la Seille supérieure, ces formations ne sont situées qu’à seulement
une cinquantaine de mètres de profondeur: elles sont dissoutes superficiellement par des
infiltrations d’eau, qui remontent à la surface du sol chargées en sel sous la forme de sources
salées391. Ici, le sel est inscrit partout dans la toponymie : depuis le moyen âge, la région de la
Seille supérieure est appelée Saulnois ; c’est l’ancien pagus salinensis hérité de l’antiquité
romaine. Le nom même de la Seille, dérivé de son appellation romaine (Salia), est marqué par
la présence du sel, tout comme celui de l’agglomération de Salonnes (Salona), ou encore celui
de la saline médiévale de Salées-Eaux (Salsa Aqua). Château-Salins s’est développé à la fin
du moyen-âge à partir d’une saline créée par les ducs de Lorraine. C’est l’exploitation du sel
du Saulnois qui a suscité d’âpres rivalités entre les divers pouvoirs qui se sont affrontés, tout
au long du moyen âge et de la période moderne, pour s’en emparer du contrôle exclusif. A
partir du XIIème siècle, les évêques de Metz y sont d’abord parvenus : ce sont eux qui ont
fortifié aux XIIIème et XIVème siècles les centres de production de Marsal, Moyenvic et Vic, où
ils avaient installé, dès le XIIIème siècle, leur temporel392. Leur présence a favorisé le
développement d’une véritable culture de cour, à laquelle se rattache par exemple, l’activité
du peintre Georges de la Tour, installé à Vic au XVIIème siècle. C’est encore le contrôle des
salines de la Seille qui oppose, tout au long des XIIIème, XIVème et surtout XVème siècles, les
389
BERTAUX, 1972 ; id. 1976.
Les premiers résultats apportés par le projet « Briquetage de la Seille » ont fait l’objet de publications en 2001
et 2003 : OLIVIER L. – Le « Briquetage de la Seille » (Moselle) : nouvelles recherches sur une exploitation
proto-industrielle du sel à l’âge du Fer. Antiquités nationales, 32 (2000), p. 143-171 ; id. (2003) – Nouvelles
recherches sur l’exploitation du sel de la Haute Seille à l’âge du Fer. Le Pays lorrain, 84, p. 15-26 ; OLIVIER L.
et TRIBOULOT B. (2003) - L’enceinte de Tincry (Moselle) : un nouveau centre de pouvoir hallstattien lié à
l’exploitation du sel de la haute Seille ? Antiquités nationales, 34 (2002), p. 119-133.
391
Ce sont les prospections géophysiques héliportées, réalisées en 2001 en coopération avec le Bureau de
Recherche Géologique et Minière (BRGM), qui ont permis de préciser la structure du sous-sol de la vallée et de
déterminer les mécanismes hydro-géologiques des remontées de saumure sous la forme de sources, ou de mares
salées (BOURGEOIS, PERRIN, FEUGA, 2003).
392
HIEGEL, 1980 ; id., 1981.
390
206
évêques de Metz aux ducs de Lorraine, et ces derniers à leurs voisins messins. Les ducs de
Lorraine finiront par l’emporter au XVIème siècle, mais pour peu de temps : à l’issue de la
Guerre de Trente Ans, ils perdront finalement le contrôle des centres de production du
Saulnois au profit du royaume de France393. Les Français démoliront d’abord les fortifications
ducales de Moyenvic et de Marsal, avant de rétablir celles de Marsal – qui avaient été
complètement modernisées à la fin du XVIème siècle par le duc de Lorraine Charles III – sous
la direction de Vauban. Ils redévelopperont la saline de Moyenvic, qui devenue saline royale,
multipliera ses capacités de production par trois du XVIIème au XVIIIème siècles394. Au cours
du XIXème siècle, les réaménagements défensifs successifs de la place de Marsal, comme en
particulier dans les années 1810 et 1830-1840, accompagnent de brèves renaissances du rôle
stratégique du Saulnois, que celui-ci avait perdu avec l’incorporation de la Lorraine à la
France. La France perdra néanmoins cette région encore deux fois, à la suite de la défaite de la
guerre de 1870, puis en 1940. Bien que traditionnellement de langue romane, le Saulnois sera
englobé dans le territoire du Reich allemand, avant de revenir à la France en 1945. Le sel, qui
avait fait sa richesse et ses malheurs, lui fera cependant échapper à l’industrialisation du
XXème siècle : grâce au développement de techniques d’extraction du sel gemme par
dissolution et pompage de la saumure introduites à la fin du XIXème siècle, l’exploitation
industrielle du bassin salifère aux environs de Nancy fera abandonner définitivement les
salines de la Seille, dont la dernière (Dieuze) ne cessera néanmoins son activité que dans les
années 1970. Depuis le XIXème siècle, le Saulnois est redevenu une région essentiellement
rurale. Sa population actuelle est de plus en plus largement employée dans les activités
tertiaires des grandes agglomérations urbaines voisines de Nancy et Metz.
Si l’histoire du Saulnois est particulièrement riche, donc, ses sources sont cependant fort
inégales. En direction du passé, on ne dispose de véritables données historiques qu’à partir,
grossièrement, de l’entre-deux-guerres. Entre nous et le front du passé problématisé et
identifié par des documents reconnus comme historiques, s’étend une période d’au moins une
cinquantaine d’années pour laquelle existe une masse considérable de documents, qui
proviennent des particuliers, des entreprises, des administrations, etc. Ces documents ne sont
cependant sont pas encore considérés comme des archives historiques, dans la mesure où
ceux-ci participent à l’activité du présent. C’est actuellement la période de la Seconde guerre
mondiale et de l’immédiate après-guerre qui, dans son ensemble, commence à faire l’objet de
recensements et de recueils de données. Les sources historiques sont les plus riches pour la
première moitié du XXème siècle et la seconde moitié du XIXème, tandis qu’on possède des
données historiques relativement solides et précises jusqu’au XVIIIème siècle inclus. Le
XVIIème siècle et surtout le XVIème siècle commencent à être marqués par une documentation
de plus en plus lacunaire, en particulier pour tout ce qui concerne les aspects de la « vie
quotidienne », qui ne revèlent directement ni de la politique ni de l’économie. Au delà, on
dispose des données qui permettent de reconstituer une histoire relativement cohérente
jusqu’aux XIIIème et éventuellement XIIème siècles. Plus loin, on ne connaît guère plus que de
bribes éparses jusqu’au VIIIème siècle, puis presque plus rien : quelques indications isolées
sont attestées pour la période mérovingienne, puis seulement deux inscriptions, dont une
douteuse, pour la période romaine395. Il n’y a plus rien du tout à partir du Ier siècle avant J.-C.
393
MARTIN, 2002.
MULTHAUF, 1978 : 265 et table 25. C’est la « saline royale » de Moyenvic qui est figurée dans
« L’encyclopédie » de Diderot et d’Alembert à la rubrique « fontaines salantes » de l’article « salines »
(DIDEROT et D’ALEMBERT, 1765 : 551-554 ; id., 1768).
395
CIL XIII, 4565 ; SAULCY (1846).
394
207
Cette conformation des sources historiques est le produit d’une situation archéologique,
dont en observe l’équivalent direct dans le domaine des vestiges matériels. Ces derniers
s’inscrivent dans des cycles de vie de durées différentes selon qu’il s’agit d’objets ou d’outils,
de meubles ou d’aménagements ou encore d’habitations ou d’édifices. Les matériaux
consommables – avec leurs déchets : emballages, conditionnements, etc. – sont évidemment
ceux qui possèdent les durées de vie les plus brèves ; alors que les constructions ou les
monuments restent en usage sur des durées qui peuvent atteindre couramment plusieurs
siècles. Néanmoins, tous ces matériaux sont marqués par un processus de raréfaction
exponentiel en direction du passé. Comme on l’a souligné, ils ne disparaissent pas : enfouis ou
démembrés, ils ne participent plus au fonctionnement « conscient » du présent ou, dirait
Schiffer, ils ne figurent plus directement dans le contexte systémique de notre culture
matérielle contemporaine396. Ainsi, du présent vers le passé, la période, schématiquement, des
cinquante dernières années se signale par une profusion de créations matérielles, qui ne sont
pas encore inscrites en tant que vestiges, dans la mesure où ces objets ou ces constructions
sont directement en usage dans le présent. Les éléments mobiliers qui commencent
actuellement à se constituer comme des vestiges – c’est-à-dire à disparaître de notre corpus de
matériaux en usage – appartiennent principalement à la période de la Seconde Guerre
mondiale et de l’immédiate après-guerre. Globalement, les objets utilitaires de plus d’un
siècle d’âge et encore en usage sont rarissimes. Cette durée d’usage est un peu plus longue
pour les pièces d’ameublement (elle atteint, au maximum, deux siècles et demi pour de très
rares pièces d’antiquités, en particulier comme des armoires de style régional lorrain).
Comme on l’a déjà noté, le processus par lequel ces éléments s’enregistrent comme vestiges
coïncide avec celui par lequel ils sont effacés du présent. On observe un phénomène tout à fait
analogue avec les éléments immobiliers du bâti. La masse principale des constructions en
usage date essentiellement de la période contemporaine ; à savoir de la première moitié du
XXème siècle et de la seconde moitié du XIXème. Les constructions dont l’origine remontent au
XVIIIème siècle deviennent nettement plus rares, et plus encore celles du XVIIème siècle, qui
subsistent notamment à Marsal ou à Vic. Au delà, les vestiges en élévation sont conservés
sous une forme de plus en plus parcellaire et exceptionnelle dans les constructions : ce sont
surtout des lambeaux de constructions monumentales qui subsistent dans le bâti actuel et dont
les plus anciens remontent jusqu’aux XIIème et XIIIème siècles (comme les portions de
l’enceinte urbaine et du château féodal de Vic, ou encore les éléments romans de la collégiale
Saint-Léger de Marsal). Au delà, à partir globalement du haut moyen âge, toutes les
constructions matérielles sont enfouies, ou archéologiques.
De manière intéressante, la longue durée de vie des matériaux immobiliers rend
apparent un phénomène de distribution chronologique que nous avons déjà relevé ailleurs (à
propos, notamment, de l’exemple des monnaies) mais qui est moins nettement visible dans les
matériaux à courte durée d’usage. Dans le bâti actuel, on observe en effet que les créations
strictement contemporaines – celles par exemple des 5 ou 10 dernières années – sont
quantitativement à peu près aussi rares que celles qu’il est possible d’identifier comme les
plus anciennes. Majoritairement, les constructions actuelles les plus récentes ont une trentaine
à une quarantaine d’années d’existence, comme celles des auréoles de pavillons individuels
qui se sont développées après les années 1970 à la périphérie de chacune des trois
agglomérations de Marsal, Moyenvic et Vic-sur-Seille. Le présent, comme structure
matérielle actuelle, est donc bien marqué par un décalage dans le passé ; c’est un conglomérat
de constructions d’âges et de durées de vie différentes, dont l’existence est incessamment
remise en jeu, ou renégociée, au présent : certaines d’entre elles sont maintenues en l’état,
d’autres sont aménagées, d’autres enfin sont détruites et disparaissent. Ainsi, il est
396
SCHIFFER, 1987.
208
vraisemblable que les derniers vestiges monumentaux de la saline royale de Moyenvic,
actuellement isolés et très dégradés, sont destinés à disparaître prochainement, dans la mesure
où ceux-ci subsistent dépourvus d’usage à la périphérie des installations d’une exploitation
agricole réédifiée durant la période de la « reconstruction » des années 1950. C’est par ce
processus de renégociation ininterrompue que la structure matérielle actuelle fonctionne
comme une mémoire au présent et c’est bien ce processus qui alimente la transformation des
constructions actuelles en vestiges archéologiques. Enfouies et désarticulées, les traces des
périodes anciennes sont cachées, ou plus exactemement elles sont incrustées dans la masse la
structure matérielle actuelle et en participent. Les vestiges de ces temps disparus ne sont pas
directement accessibles, mais ils n’en sont pas moins actifs : comme on l’a déjà souligné, ils
constituent une « préhistoire » ou plus précisément un « inconscient » de la structure
matérielle actuelle. En les exhumant, à quoi donc est destinée l’archéologie, si ce n’est à faire
apparaître leur action lointaine sur le présent, à travers toute l’épaisseur du palimpseste de
structures matérielles accumulé au cours du temps ?
Le « Briquetage de la Seille »
Le projet archéologique auquel je me suis attaché, en revenant à Marsal, est focalisé sur
un événénement particulièrement important, du point de vue de cette archéologie de la vallée
supérieure de la Seille, qui a eu lieu durant sa préhistoire. Il s’agit du « Briquetage de la
Seille » ; à savoir une accumulation gigantesque de déchets de production du sel, qui sont
constitués de fragments de moules et de débris de fourneau à sel en terre cuite. Ces restes
forment de véritables tells de terre cuite à la base des agglomérations actuelles de Marsal,
Moyenvic et Vic, sans oublier les villages ou écarts de Salonnes et de Burthecourt. A
Moyenvic, la hauteur des accumulations atteint 12 mètres, sur une surface estimée à 40
hectares. Elle est de 8 mètres à Marsal ; tandis que les accumulations s’y développent sur plus
d’un kilomètre et demi de longueur. De Marsal à Salonnes, on trouve des accumulations de
briquetage dans tout le fond de la vallée de la Seille, sur une longueur qui dépasse 10
kilomètres. Le volume total des déchets de production est estimable à près de 4 millions de
mètres cubes, soit presque deux fois le volume de la Grande pyramide de Kéops…
C’est à l’occasion de la fortification de la place de Marsal à la fin du XVIIème siècle que
la présence de ces accumulations de terre cuite fut remarquée par l’ingénieur royal d’Artézé
de la Sauvagère, qui leur attribua la dénomination de « briquetage de Marsal », en raison de
leur ressemblance avec ce type de matériau de construction397. A la suite du congrès de la
Société d’Anthropologie de Berlin, organisé en 1901 à Salonnes – à l’occasion duquel la
relation du « briquetage de la Seille » avec une exploitation préhistorique du sel fut établie
grâce aux fouilles du nouveau conservateur allemand du musée de Metz, Johann Baptist
Keune398 – le terme briquetage a essaimé partout en Europe ; il est devenu un terme générique
pour désigner ce type de rejets techniques lié à la production du sel dans des fourneaux et des
moules en terre cuite. Dans le Saulnois, on parle du « briquetage de la Seille ». Dans la
mémoire collective des habitants de la vallée, qui ne remonte guère au delà de la Première
guerre mondiale, le « briquetage » est littéralement à l’origine de la fondation des
agglomérations. Tous les enfants connaissent ces fragments de terre cuite aux formes étranges
et familières de « boudins » ou « d’osselets », qu’ils appellent d’un dénominatif maintenant
tombé en désuétude : pour eux, comme pour toute la population de la vallée, ce sont des
« colifichets ». Concrètement, la présence du briquetage continue à conditionner l’occupation
397
398
ARTEZE DE LA SAUVAGERE, 1740.
KEUNE, 1901.
209
humaine à l’intérieur de cette vallée jadis marécageuse, et réputée malsaine et dangereuse399.
L’épaisseur des alluvions tourbeuses, qui peut atteindre plus de 12 mètres, empêche le
développement des constructions habituelles ; celles-ci se concentrent traditionnellement sur
les remblais solides que constituent les accumulations de briquetage. Ainsi, à Salonnes, c’est
la topographie de deux accumulations juxtaposées de briquetage qui explique la structure
actuelle du village en deux bourgs séparés (dits de la Haute et de la Basse Salonne), qui sont
connus dès le IXème siècle sous les noms de Salonnes et de Courcelles400. Dans leur ensemble,
les agglomérations actuelles de Marsal, Moyenvic et Vic (avec celle de Salonnes, sur la petite
Seille) correspondent à une anomalie d’implantation qu’on ne rencontre qu’à cet endroit de la
vallée de la Seille : ce sont les seuls habitats groupés qu’on observe installés en fond de vallée
inondable ; alors que l’ensemble du réseau d’occupation humaine est fixé dans des villages ou
des fermes implantés généralement sur des versants de coteau des plateaux environnants.
Les nouvelles recherches archéologiques menées depuis 2001 sur le « Briquetage de la
Seille » ont permis d’en établir l’origine, qui se situe à l’âge du Fer. Au cours d’une première
phase (que nous avons appelée phase ancienne du « Briquetage de la Seille »), de nombreux
ateliers de production prennent leur essor dans l’ensemble de la vallée, de Salonnes à Marsal.
Ils apparaissent au début du premier âge du Fer, dans le courant des VIIIème-VIIème siècles av.
J.-C., et atteignent leur apogée au moment de l’expansion de la société « princière » de la fin
du VIème siècle av. J.-C. Ces ateliers, dont les rejets s’étendent sur des surfaces moyennes de 3
à 4 hectares, sont directement liés à des petits habitats, qui sont installés au contact même des
batteries de fourneaux à sel. Dans une seconde phase, qui correspond à la phase récente du
« Briquetage de la Seille », au cours des IIème et Ier siècles av. J.-C., on assiste à un phénomène
de concentration des centres de production, qui paraît toucher parallèlement l’habitat associé
aux ateliers. Dans l’ensemble, seuls les sites de Marsal, de Moyenvic et de Vic sont
reconduits à la fin de l’âge du Fer. L’extraction du sel, dont la productivité est manifestement
démultipliée401, se fixe désormais sur ces trois centres qui seront par la suite les sièges
principaux de la production du sel dans toute la durée des époques médiévales, modernes et
contemporaines.
On peut donc dire que la structure de l’implantation humaine actuelle de la vallée est
puissamment informée par cet événement archéologique majeur qu’est la création du
« Briquetage de la Seille », à l’âge du Fer. Il est tout a fait possible que d’autres événements
du même type aient eu lieu déjà auparavant (notamment à l’âge du Bronze, au cours duquel
l’extraction du sel par la méthode du briquetage est avérée sur une série de sites d’Europe
centrale et moyenne, voire même plus anciennement encore au Néolithique) ; néanmoins,
pour ce qui nous intéresse ici, aucun n’a manifestement atteint ce caractère massif – et par
conséquent fondateur – qu’il a pris à l’âge du Fer. Comme on va le voir, ce sont les
transformations introduites à la période romaine qui ont semble-t-il fixé cette transmission, en
particulier par l’impact qu’elles ont eues sur l’évolution du réseau d’occupation humaine au
cours du haut Moyen âge.
De la même manière, la nature marécageuse de la vallée apparaît aujourd’hui, comme
une conséquence dans la longue durée de l’activité d’extraction intensive du sel à l’âge du
Fer. La présence de marais dans toute la vallée supérieure de la Seille est attestée par les
399
BRUNOTTE, 1896.
LEPAGE, 1853 : 509 ; id. 1872 : 123.
401
Les estimations de production que nous avons pu établir à partir du volume des accumulations se chiffrent en
milliers de tonnes par an pour la phase ancienne du « Briquetage de la Seille » ; alors qu’elles doivent
manifestement être estimées en dizaines de milliers de tonnes par an au cours de de la phase récente.
400
210
sources historiques depuis au moins le début du XIIème siècle. Grâce à l’installation d’un
système de digues et d’écluses, les marais de la Seille ont été utilisés, principalement aux
XVIIIème et XIXème siècles, comme une ressource stratégique, qui permettait en particulier de
défendre la place forte de Marsal, en inondant l’ensemble de la vallée et en la rendant ainsi
inaccessible. C’est également à partir des XVIIIème et XIXème siècles, que, durant les périodes
de plus en plus longues durant lesquelles Marsal a perdu son intérêt stratégique, la question de
l’assèchement des marais s’est imposée comme une question de santé publique : les enquêtes
médicales du XIXème siècle ont montré en effet que les habitants de la vallée étaient sujets à
une forte mortalité, due principalement à la « fièvre des marais », et qu’ils présentaient
fréquemment des pathologies particulières, comme des goîtres. Les premiers travaux de
canalisation de la Seille remontent au XVIIème siècle, et ont été systématisés à la fin du XIXème
siècle, sous l’occupation allemande. Ce n’est que dans le courant de la seconde moitié du
XXème siècle que la vallée a été complètement asséchée. La présence de marais est donc une
composante essentielle de l’identité de la vallée durant les périodes historiques et jusqu’à la
période contemporaine. Nous savons cependant, grâce à une série de forages réalisés en 2003,
que l’environnement de la Seille supérieure était très différent durant la protohistoire : la
rivière coulait au moins 5 mètres plus bas que son cours actuel et son débit était beaucoup
plus rapide ; le milieu, surtout, n’était pas marécageux. Le comblement massif de la vallée est
un phénomène récent, qui paraît déclenché par le « Briquetage de la Seille » : il est très
vraisemblable que la déforestation massive de l’environnement de la vallée pour les besoins
de l’alimentation en combustible des ateliers de sauniers a provoqué des phénomènes
d’érosions de sol ; le phénomène est connu en particulier pour la période moderne402. Il est
certain, d’autre part, que le dépôt d’énormes accumulations de briquetage dans le fond de la
vallée – en particulier comme à Moyenvic, où à Vic – s’est avéré constituer un frein de plus
en plus important à la libre circulation des eaux de surface, empêchant par là même
l’évacuation des sédiments en surcharge. Le niveau stratigraphique correspondant aux marais
de la période historique est bien identifié au sommet de ce remplissage rapide de la vallée et
n’en est en quelque sorte que la phase pour le moment terminale. Le « Briquetage de la
Seille » conditionne donc fortement l’environnement de la vallée à différentes échelles de
durées, jusqu’à nos jours. C’est lui qui a produit ce milieu si particulier – avec ses mares
salées, sa flore halophile et ses nombreuses espèces d’oiseaux dont on considère aujourd’hui
qu’il est prioritaire de les conserver – un milieu « naturel », qui est en réalité le produit
lointain d’une modification de l’environnement due à une activité de type industriel.
L’empreinte romaine : continuités et ruptures
Il est probable que des concentrations relativement importantes de populations fixes
aient existé avant la conquête romaine à l’emplacement des centres de production de la fin de
l’âge du Fer. Nous savons par exemple par une inscription datée de 44 ap. J.-C., que les
habitants de Marsal (dont le nom apparaît pour la première fois : Marosallum) se considèrent
comme des vicani ; c’est-à-dire des membres d’une agglomération urbaine pourvue
d’institutions municipales à la romaine. Un autre vicus est attesté à l’emplacement du centre
de production de Vic-sur-Seille, par une inscription aujourd’hui perdue qui donne son nom à
l’époque romaine : Vicus Bodesius. Les observations archéologiques récentes y ont confirmé
la présence d’un bâti domestique à architecture de terre daté du Ier siècle de notre ère, qui se
développe directement à la surface des accumulations de briquetage de la fin du second âge
du Fer. Nous ne savons pour le moment rien du centre majeur de Moyenvic, qui abrite un
atelier monétaire à l’époque mérovingienne, dans lequel sont produits des tiers de sou d’or à
402
HUSSON (1991).
211
la légende Mediano Vico. Cette appelation correspond bien à la position intermédiaire du site
de Moyenvic, à mi-chemin entre Vic et Marsal. Jusqu’à la fin du haut moyen âge, les
agglomérations de Marsal et de Vic sont identifiées sous leurs noms romains : Marsallum, ou
Marsallo Vico et Bodesius Vicus ou Bodatio Vico403. Des ateliers monétaires y fonctionnent
également à l’époque mérovingienne. L’hypothèse de trois agglomérations urbaines se
développant au début de l’époque romaine à l’emplacement des centres de productions de la
phase récente du « Briquetage de la Seille », à Marsal, Moyenvic et Vic, n’est donc pas
complètement invraisemblable. Là encore, c’est l’héritage protohistorique qui conditionne,
selon toute évidence, ce développement particulier, dont on ne connaît pas d’équivalent
ailleurs. Habituellement, les agglomérations urbaines secondaires de type vicus ne se
rencontrent pas en effet à un tel niveau de concentration spatiale : dans le reste de l’Est de la
France, elles se répartissent, en général, selon une maille de 30 à 40 kilomètres. De la même
manière, c’est l’héritage protohistorique augmenté de l’apport urbain romain, qui explique
l’autre grande anomalie qui s’impose à partir de la période médiévale avec les agglomérations
de Marsal, Moyenvic et Vic : ce sont toutes les trois des villes juxtaposées à quelques
kilomètres seulement les unes des autres.
La conquête romaine introduit néanmoins une série de ruptures par rapport à la situation
de la période protohistorique, dont les plus visibles sont pour nous celles qui touchent au
réseau de communications. Depuis les temps anciens du premier âge du Fer, aux VIème-VIIème
siècles av. J.-C., le Saulnois se trouvait au débouché d’un couloir de développement par
lequel arrivaient notamment les biens de luxe et les matières premières précieuses de
Méditerranée (comme le corail, par exemple). Ce couloir sud-nord était situé dans le
prolongement du grand axe du Rhône et de la Saône ; à la fin du second âge du Fer, il assurait
le développement économique des centres fortifiés (ou oppida) de la Lorraine centrale,
comme ceux de Boviolles (Meuse), de Saxon-Sion ou de la « Butte Sainte-Geneviève » à
Essey-les-Nancy (Meurthe-et-Moselle). Dans la vallée supérieure de la Seille, on en trouve la
confirmation dans la composition des numéraires gaulois déposés à titre d’offrandes dans le
sanctuaire que nous avons identifié récemment au sommet de la « Côte Saint-Jean », à
Moyenvic : à l’exclusion des émissions des Leuques, ces monnayages sont composés
essentiellement d’émissions des régions situées au sud de la Lorraine actuelle, comme en
particulier celles des Rêmes, des Lingons, des Séquanes et des Eduens. Avec la création du
réseau d’Agrippa, la romanisation bouleverse manifestement ce système : l’axe du Rhône et
de la Saône continue bien à constituer l’axe de pénétration majeur en Europe occidentale
depuis la Méditerranée, mais le tracé du couloir au delà de la Saône est modifié pour desservir
de nouveaux centres urbains, comme en particulier Metz. En Lorraine, la grande voie de
Langres à Metz est déplacée d’une trentaine de kilomètres à l’ouest par rapport à l’itinéraire
protohistorique : ceci a pour conséquence l’étiolement, puis souvent la disparition, des centres
économiques de la période de l’indépendance gauloise ; tandis que, tout au long de ce nouvel
axe, de nouvelles agglomérations urbaines sans antécédents protohistoriques notables
prennent leur essor. La vallée de la Seille est désormais coupée de ses approvisionnements
traditionnels par voie de terre. Elle est maintenant directement reliée à la nouvelle capitale de
Gaule Belgique, Metz (Divodurum), par une voie qui dessert Strasbourg et les cantonnements
des armées romaines basées sur le Rhin et le Limes. Sur place, la voie romaine passe par le
sanctuaire désormais romanisé de la « Côte Saint-Jean », puis par Marsal, avant de bifurquer
à l’est, pour relier le sanctuaire monumental de Tarquimpol (Decempagi), aux sources de la
Seille (qui semble lui aussi directement évolué d’un sanctuaire de la fin de l’âge du Fer) avant
de rejoindre Sarrebourg (Pons Saravi), Saverne (Tabernae) et enfin Strasbourg (Argentorate).
403
Sur Marsal au haut moyen âge, on consultera LEPAGE, 1843 : 355 ; id., 1872 : 87 ; HIEGEL, 1981 : 9. Sur
Vic, voir LEPAGE 1843 : 602 ; id. 1872 : 152 ; HIEGEL, 1981 : 9.
212
L’histoire de cet axe dans la longue durée est intéressante, car celui-ci « rejoue » de
diverses manières au cours du temps. Le tronçon reliant Marsal à Tarquimpol tombe
manifestement en désuétude après la période romaine ; ce qui paraît lié à la désaffection du
sanctuaire de Decempagi, probablement au cours de l’Antiquité tardive. D’autres sections, en
revanche, continuent à fonctionner, comme en particulier celle de Metz à Delme (l’antique Ad
Duodecimum), qui est prolongée jusqu’à la création médiévale de Château-Salins et, de là,
Moyenvic. C’est la route de Metz, que double la voie d’eau par la Seille, navigable à partir de
Vic et qui se jette dans la Moselle à Metz. La prise de contrôle des salines de la Seille par les
ducs de Lorraine produit le (re)développement d’un autre axe, qui relie d’ouest en est Nancy,
capitale du Duché, à Moyenvic et au delà à la saline de Dieuze. Moyenvic (re)devient à ce
moment, au XVIème siècle, le point nodal du réseau de communication qui relie la vallée
supérieure de la Seille à l’extérieur. Lorsqu’après la Guerre de Trente ans, le royaume de
France prend le contrôle de cette partie de la Lorraine, celui-ci réactive l’axe antique de Metz
à l’Alsace. Les Français ouvrent ce qu’on appelerait aujourd’hui un « couloir sécurisé » de
Metz à Moyenvic, puis de Moyenvic à Sarrebourg jusqu’à Phalsbourg, non loin de Saverne.
C’est évidemment la voie Metz-Strasbourg qui « rejoue », mais qui n’emprunte que
partiellement à nouveau son tracé antique : ainsi, le tronçon Metz-Delme continue à
fonctionner grâce à l’existence de la route médiévale ; tandis que le détour par Marsal et
Tarquimpol est supprimé au profit d’un nouvel axe rectiligne tiré depuis Moyenvic le long de
la petite vallée du Nard.
C’est toujours cet axe majeur qu’on emprunte aujourd’hui lorqu’on traverse la vallée
supérieure de la Seille depuis Metz (la capitale régionale de la Lorraine) jusqu’à Strasbourg,
la nouvelle capitale européenne de l’Alsace. Le contournement de l’agglomération de
Moyenvic, réalisé en 2000 pour le compte du département de la Moselle (car il ne s’agit là
que d’une route départementale, la D 955), vise d’ailleurs moins à détourner la circulation de
l’agglomération qu’à établir une continuité, jusque là jamais réalisée, entre les deux tronçons
nord et sud de la route, qui sont issus d’héritages différents : le tronçon nord, de Metz à
Delme et Château-Salins, reprend le tracé de la voie antique et médiévale ; alors que celui du
sud, de Moyenvic à Maizières-les-Vic correspond à la route royale mise en place à la fin du
XVIIème siècle. Pour destructeurs qu’ils soient souvent, les aménagements contemporains sont
fondamentalement conditionnés par l’héritage des formes du passé. Si la nouveauté s’impose
– comme ici avec ces travaux de creusement considérables – c’est parce qu’en réalité elle est
préformatée par le passé. Quant à l’axe de Nancy à Dieuze, celui-ci est resté relativement
secondaire, bien que route nationale (c’est la N74). Il n’est principalement emprunté que
jusqu’à sa bifurcation vers Château-Salins, d’où celui-ci permet de rejoindre la route de Metz.
Comment les formes du passé se transmettent-elles ?
Pour ne prendre que cet exemple, l’histoire apparemment simple de l’axe de Metz à
Strasbourg ouvre une série de perspectives archéologiques nouvelles. Il est tout d’abord
évident que celui-ci « rejoue » à distance dans le temps : des hiatus le plus souvent importants
séparent les séquences de réactivation du tracé, comme en particulier entre l’Antiquité et la
période moderne. Hétérogène dans le temps, l’histoire de cet axe l’est également dans
l’espace, dans la mesure où certains tronçons sont reconduits, alors que d’autres ne sont le
pas. Cette hétérogénéité introduit une diversité de cas dans une multiplicité d’échelles, alors
que, toutes ensemble, ces situations différentes participent en réalité d’un même palimpseste
archéologique. Elles ne jouent pas aux mêmes endroits du temps et de l’espace. En d’autres
213
termes, si l’axe « rejoue » au cours du temps, celui-ci peut prendre des formes très différentes,
qui ne sont pas nécessairement répétées aux mêmes places et aux mêmes moments. Le
processus même de perpétuation est exotique, dans la mesure où, lorsqu’il s’effectue, c’est
non pas dans la continuité, mais à distance et littéralement au travers de certaines périodes :
on le voit bien en particulier avec le cas du tronçon de la voie de Metz à Delme, dont le tracé
antique s’est transmis jusqu’à nous par l’intermédiaire de ses reprises du moyen âge et de la
période moderne.
Il faut désormais nous méfier particulièrement des apparences : les formes et les
structures archéologiques ne sont pas nécessairement ce qu’elles ont l’air de signifier. Par
exemple, on ne sait pratiquement rien de Moyenvic pour les périodes antérieures au Xème
siècle. Le bourg a été détruit à 95% lors de l’avancée américaine de 1944. On a peine à
imaginer la réalité des plans anciens et des vues gravées, qui montrent au XVIIème siècle une
ville opulente entourée d’un système de fortification bastionné imposant. Les remparts ont été
rasés après la Guerre de Trente ans et la saline royale du XVIIIème siècle s’est installée à
l’emplacement d’une partie des fortifications démantelées. Elle a elle-même complètement
disparu au XIXème siècle. Il ne reste rien de tout cela et le bourg actuel subsiste rétréci à
l’intérieur de l’emplacement des remparts, dont le tracé en étoile survit dans les limites des
vergers et des jardins. Avec son église en béton de la reconstruction qui domine toute la vallée
comme une sorte d’édifice industriel abandonné, Moyenvic a aujourd’hui l’allure désolée
d’un ex-bourg industriel déserté. Le sel n’apporte plus la richesse. C’est la raison pour
laquelle Moyenvic ne parvient pas à se relever des destructions de 1944, pris qu’il est dans
une récession dont l’origine principale remonte en fait à l’abandon de la saline dans les années
1830, et sans doute au delà, dans l’effondrement de sa production dans la seconde moitié du
XVIIIème siècle. En réalité, si Moyenvic est détruit si souvent au cours des périodes
historiques, c’est parce qu’il paie pour sa position stratégique, de laquelle il commande les
communications nord-sud et est-ouest qui passent par la vallée. De toutes les agglomérations
du Saulnois, c’est toujours Moyenvic qui pâtit le plus des guerres : le bourg a été
complètement incendié plusieurs fois au cours des guerres féodales des XIIIème et surtout
XVème siècles, puis il a été ravagé à nouveau à plusieurs reprises au cours de la Guerre de
Trente Ans404. Ainsi, si on connaît si peu de choses de l’archéologie de Moyenvic, c’est parce
qu’en réalité il s’agit d’un site majeur, sans cesse détruit et reconstruit : c’est à l’emplacement
de Moyenvic, que les prospections géophysiques héliportées, que nous avons entreprises en
2001 à l’échelle de la vallée, ont révélé notamment les concentrations de briquetage les plus
massives de toute la vallée.
Tous près de là, Vic-sur-Seille et Marsal présentent à l’inverse une physionomie et une
mémoire archéologique tout à fait différentes. Si Vic a conservé jusqu’à aujourd’hui de
nombreux bâtiments d’époque moderne et médiévale, dont la plus grande partie de son
enceinte urbaine du XIIIème siècle, c’est essentiellement parce que la ville, enfoncée qu’elle
est dans un étranglement de la vallée de la Seille, a perdu toute valeur défensive dès le XVIème
siècle, quand l’usage des sièges faisant appel à l’artillerie a commencé à s’imposer comme
une méthode de guerre déterminante. De la même manière, la préservation exceptionnelle du
système de fortifications à la Vauban de Marsal est surtout due à la disparition de son intérêt
stratégique au XVIIIème siècle, puis durant l’essentiel de la période contemporaine : le dernier
bombardement sérieux qu’ait eu à subir Marsal remonte à 1815, quand le gouverneur de la
place s’avisa de faire tirer au canon sur les colonnes bavaroises qui empruntaient, sans se
soucier de lui, la route de Nancy dans leur avancée vers l’ouest405. Ainsi, si, contrairement à
404
405
LEPAGE, 1843 : 387 ; MARTIN, 2002 : 55, 106.
LEPAGE, 1843 : 355.
214
Moyenvic, Marsal et Vic apparaissent, tout au long de l’histoire de la recherche
archéologique, comme des pôles particulièrement importants, c’est aussi parce que les
vestiges du passé y sont mieux conservés et plus accessibles qu’ailleurs, dans la mesure où
ces cités sont moins actives après le moyen-âge. Leur bon état de conservation général
favorise la création d’une masse de données archéologiques inhabituelles, qui croît
naturellement par la suite. Aussi, si le briquetage est le mieux connu à Marsal, c’est
principalement parce que, des trois centres de la vallée, Marsal est celui qui, depuis le
XVIIIème siècle, est le moins soumis au développement urbain. Là où on le briquetage est le
moins bien connu, c’est à l’inverse à l’emplacement du seul centre qui ait subsisté de manière
ininterrompue comme ville jusqu’à nos jours ; c’est-à-dire à Vic-sur-Seille.
Ces exemples élémentaires montrent combien il est nécessaire de changer notre regard
sur les vestiges archéologiques : ceux-ci ne sont pas tant à prendre comme les témoignages
directs d’une « histoire » des sites, que, plus fondamentalement, comme les manifestations
d’un « symptôme » du fonctionnement de leur mémoire matérielle. Ces manifestations
archéologiques prises comme symptômes sont bien le signe ou l’indice d’une modification, ou
d’une perturbation, de l’activité fonctionnelle des sites, qui ne devient clairement lisible ici
que dans la longue durée. C’est dans cette perspective – et dans cette perspective seulement –
que les structures archéologiques trouvent un sens ou, en tous cas, révèlent quelque chose de
l’histoire des sites. De la même manière, il devient particulièrement évident que les conditions
d’observation de ces manifestations archéologiques – leur accessibilité, ou leur lisibilité, en
quelque sorte – sont étroitement dépendantes de la forme prise par ces types de
« symptômes ». Concrètement, si on connaît autant Marsal et si peu Moyenvic, c’est
manifestement parce que ces sites ont « réagi » de manière différente, selon leur identité
propre, aux perturbations et aux crises de l’histoire. Il existe donc une sorte de
phénoménologie de la formation de ces symptômes archéologiques – dans le langage médical,
on dirait une nosologie – dont l’étude et la description (leur nosographie, donc) sont
essentielles pour identifier le comportement de ces sites dans la durée.
Une archéologie de la « proto-industrialisation »
L’archéologie du « Briquetage de la Seille » donne la possibilité d’observer, à diverses
échelles du temps et de l’espace, l’intrication d’une activité protohistorique de statut
véritablement « proto-industriel » avec les dynamiques à la fois de l’environnement et des
formes d’occupation humaine. L’extraction du sel du Saulnois à l’âge du Fer présente un
caractère industriel non seulement à cause de l’intensité de la production, mais aussi par
l’organisation spécialisée des sites de production et la division manifestement poussée du
travail. Avant d’aller plus loin, il faut rappeler le rôle éminemment important du sel dans les
sociétés pré-industrielles antérieures à la période contemporaine. Le sel est en effet une
ressource naturelle essentielle, qu’il est nécessaire d’introduire artificiellement dans les
régimes alimentaires des hommes et des animaux domestiques406. En quantité, dans les
sociétés rurales des périodes médiévales et modernes, le sel était surtout utilisé pour
l’alimentation des animaux d’élevage, en particulier des herbivores : les agronomes romains
avaient déjà remarqué que, nourris en sel, les animaux mangent mieux ; ils sont plus
406
Chez l’homme, les besoins physiologiques en sel sont de l’ordre de 6 à 12 grammes en moyenne par jour pour
un adulte. On ne dispose évidemment pas d’estimations des quantités de sel introduites artificiellement dans le
régime alimentaire des populations de la Protohistoire et de l’Antiquité ; pour les périodes contemporaines préindustrielles de la première moitié du XIXème siècle, on estime qu’elles constituaient une masse de 4,5 kilos en
moyenne par individu et par an (LEFEBVRE, 1882 : 34-35).
215
vigoureux, les moutons produisent plus de laine, de qualité plus fine, et les vaches donnent
plus de lait407. L’alimentation des humains et des animaux ne constitue cependant qu’une part
de la consommation du sel. Jusqu’au XVIIIème siècle, à partir duquel se développe l’usage
alimentaire du sel dit « de cuisine », la plus grande partie de la production de sel était destinée
en effet à la conservation des aliments par salaisons : on salait essentiellement des viandes,
mais aussi de grandes quantités de poisson. Le sel était employé également dans la fabrication
des fromages et du beurre. Là encore, on ne dispose pas d’estimations fiables des quantités de
sel produites pour les salaisons durant la Protohistoire et l’Antiquité ; à titre de comparaison,
on sait par les sources historiques qu’à compter du XIIIème siècle les salaisons absorbaient
entre 50 et 60 % du sel produit en Europe continentale408. Le sel servait enfin à des usages qui,
s’ils ne requièrent en proportion de la masse de sel produite que de faibles quantités de
matière, n’en étaient pas moins très importants du point de vue économique : ainsi, le sel était
utilisé pour le tannage (pour ses propriétés déshydradantes), la verrerie (pour sa capacité à
abaisser le point de fusion des silicates), la sidérurgie et l’orfêvrerie (pour ses proriétés
décapantes et ionisantes).
Dans ces conditions, on comprend pourquoi le sel devient, à partir essentiellement du
Néolithique, une ressource indispensable qu’il est vital d’acquérir. En effet, les populations
d’agriculteurs-éleveurs doivent pouvoir compter sur un approvisionnement régulier en sel, car
il leur faut non seulement compenser les régimes alimentaires pauvres en sel induits par la
production agricole (céréales, légumineuses, etc.), mais surtout il leur faut assurer l’entretien
du bétail – en l’alimentant artificiellement en sel – et enfin il leur faut assurer la conservation
de stocks de nourriture suffisants durant la période dite de « soudure » située entre l’automne
et le printemps, par des salaisons ou des saumures. Il faut donc envisager que d’importantes
quantités de sel aient pu être produites et consommées durant la Protohistoire409.
Ce sont ces circonstances particulières qui expliquent vraisemblablement le
développement considérable de l’exploitation du sel des sources salées de le Seille au cours
de la Protohistoire. Celui-ci connaît en effet deux périodes d’apogée de la production, qui se
situent l’une à la fin du VIème siècle av. J.-C., au moment de l’essor des « centres de pouvoir »
hallstattiens, et l’autre aux IIème Ier siècles, lors du développement du système des oppida.
Dans ses travaux récents, Joseph Tainter a attiré l’attention des anthropologues sur le rôle
particulier joué par l’exploitation des ressources dans le développement des sociétés. Tainter
distingue deux types principaux de systèmes d’exploitation des ressources : les systèmes à
faible niveau de productivité caractérisent en particulier l’exploitation des ressources
agricoles, qui assurent à ceux qui les prélèvent des revenus relativement réguliers, mais peu
importants410. Leur exploitation ne requiert pas le développement de technologies particulière,
mais exige le contrôle individuel de très nombreuses unités de production, dipersées et de
petite taille. Les systèmes à haut niveau de productivité, au contraire, caractérisent en
407
Comparativement aux humains, les animaux ont besoin de plus grandes quantités de sel : celles-ci
représentent une consommation d’une vingtaine de kilos par tête et par an pour les chevaux et au moins du
double pour les bovidés.
408
BERGIER, 1982 :135, 122
409
Pour un domaine agricole courant de la taille d’une petite ferme, dont on connaît de nombreux exemples aux
âges du Bronze et du Fer (AUDOUZE et BUCHSENSCHÜTZ, 1989), on obtient des estimations de
consommation en sel de l’ordre d’au moins une centaine de kilos par an et dont près des trois quarts sont
absorbés par l’alimentation des animaux d’élevage. Les armées, d’autre part, dont le rôle devient essentiel à
partir de l’âge du Fer, ont besoin de sel de cuisine en très grandes quantités à la fois ; elles sont également de très
grands utilisateurs de conserves alimentaires (comme en particulier les salaisons), grâce auxquelles il est possible
de transporter sur de grandes distances des ressources alimentaires de base.
410
TAINTER, ALLEN et HOEKSTRA, 2001.
216
particulier l’exploitation des ressources minières, ou des matériaux précieux, comme le sel,
dont les revenus sont très importants, mais instables. Leur exploitation demande la mise en
place de technologies spécifiques, tandis que les unités de production tendent à se concentrer
et à atteindre des tailles importantes. Alors que les systèmes à faible niveau de productivité
n’autorisent qu’une complexification sociale relativement limitée, ceux à haut rendement
rendent possible le développement de strates sociales extrêmement élevées en regard du reste
de la hiérarchie collective. L’exploitation du sel, ressource vitale, entre manifestement dans ce
schéma : les sources historiques antiques montrent que, partout dans le monde ancien,
l’exploitation spécialisée du sel est captée par les pouvoirs centralisés, qui la poussent à un
stade intensif. Placée sous leur contrôle, la production du sel assurent à ces pouvoirs
centralisés des ressources importantes, qui leur permettent d’investir dans la guerre et dans le
renforcement des structures de contrôle collectif. Dans la Chine ancienne comme dans l’Italie
antique, les sel est une des ressources en quelque sorte consubstantielle au développement des
premiers empires.
Il est vraisemblable que l’exploitation du sel de la Seille aux âges du Fer ait joué un rôle
équivalent. Ce qui est intéressant ici, c’est l’instabilité fondamentale de tels systèmes, qui sont
sujets, par nature, à des évolutions rapides. La technologie d’abord est instable : la surexploitation de la matière première ou des matériaux nécessaires à son extraction – comme ici
le combustible indispensable à la fabrication du sel à partir de la saumure – peut provoquer
des épuisements qui conduisent, par accumulation, à un effondrement irrémédiable de la
production. La diffusion du produit lui-même est également instable et peut à tout moment
être remise en cause, notamment à la suite de conflits avec d’autres pouvoirs voisins qui
souhaitent se l’accaparer. Enfin, la structure sociale dont l’exploitation de telles ressources
« géostratégiques » accentue puissamment la hiérarchisation, est aussi très instable et peut
céder sous le poids du déséquilibre engendré, en particulier lorsqu’il atteint une taille critique.
Tous ces phénomènes, dont je n’évoque ici que quelques uns d’entre eux, sont inter-connectés
et surtout sont conditionnés par des effets de seuils : les transformations, souvent en cascade,
se déclenchent à partir du moment où les capacités de réponse du système à la sollicitation
sont dépassées et où celui-ci est déstabilisé. L’archéologie du « Briquetage de la Seille »
donne l’occasion d’étudier ces trajectoires, par l’intermédiaire des vestiges du système
technique d’exploitation du sel, dont l’évolution peut être suivie sur près d’un millénaire. Les
premières recherches entreprises depuis 2001 montrent que la morphologie des éléments
technique du briquetage – la « biologie » en quelque sorte du Briquetage de la Seille – se
développe sous une double contrainte de gains de productivité et d’économie d’énergie : de la
phase ancienne à la phase récente, la démultiplication de la production s’accompagne d’un
extraordinaire processus d’économie du volume de matière première – et par conséquent de
travail – investi dans la production, qui est réduit de plus de 90% en moins de cinq siècles. Le
nombre des pièces entrant dans la fabrication des fourneaux à sel est progressivement réduit et
attachés à des pièces fixes, de plus longue durée de vie. La fabrication des moules à sel est
« automatisée », grâce au développement de techniques de moulage, qui se substituent aux
techniques traditionnelles de montage des pièces, empruntées à l’artisanat de la céramique. Il
est très vraisemblable, enfin, que les sauniers de la Seille parviennent, comme leur
successeurs de la période moderne, à substituer à la technique conventionnelle de bouillage de
la saumure (qui consomme les plus importantes quantités de combustible) d’autres techniques
faisant appel à la concentration ou à l’évaporation naturelle.
Les cycles de la mémoire
217
L’archéologie du « Briquetage de la Seille » permet d’explorer les processus particuliers
sont donc manifestement à l’œuvre dans la constitution des vestiges archéologiques, des
processus qui conditionnent non seulement la préservation de ces « archives du passé » mais
aussi leur découverte et, au delà, leur préservation. On peut identifier en particulier un cycle
de la mémoire matérielle, tout au long duquel les témoins matériels sont modifiés, détruits,
enfouis et éventuellement (re)découverts pour être préservés comme des témoins du passé, qui
pourront à leur tour être détruits et « oubliés » à nouveau. On connaît de tels objets qui ont pu
éprouver plusieurs cycles de reconnaissance et de disparition : certaines œuvres d’art de la
statuaire grecque, par exemple, ont été préservées ou copiées à l’époque romaine, avant de
disparaître à nouveau au cours du moyen-âge pour être redécouvertes à la Renaissance et
enfin réinterprétées dans une perspective archéologique durant la période contemporaine.
Tous les matériaux de la culture matérielle traversent en réalité de tels cycles, même si leur
caractère le plus souvent trivial empêche de reconnaître l’existence de telles périodicités.
Du côté du « présent », ou plus exactement de l’actuel, nous avons vu que la masse des
matériaux archéologiques est constituée majoritairement d’éléments récents, dont
l’importance quantitative décroît très rapidement en direction du passé. Ces témoins du
présent sont préservés hors sol ; ils font directement partie de notre équipement matériel
actuellement en fonction. Les éléments les plus anciens, s’il ne sont pas visibles, n’ont pas
totalement disparu pour autant : nous savons par l’archéologie qu’ils font toujours partie de
notre présent, mais, parce qu’ils sont enfouis ou recouverts par d’autres vestiges, ils ne sont
pas directement accessibles. D’ailleurs, dans les matériaux qui composent la masse matérielle
de l’actuel, on ne trouve pas que des objets ou des constructions en fonction. Aux côtés de ces
matériaux actuels en fonction, dont l’identité historique n’est pas reconnue, on trouve
également des matériaux qui ont perdu tout usage spécifique, mais qui sont préservés
néanmoins comme des témoins particuliers du passé : ce sont des monuments ou des sites
« historiques », ainsi que des archives, des documents, des collections d’objets ou encore des
œuvres d’art, qui sont conservés dans des bibliothèques ou des musées. Là encore, la masse
des éléments matériels préservés comme archives ou comme documents du passé est
composée quantitativement en majorité d’éléments récents, dont le volume s’accroît
pareillement en direction du présent et diminue au contraire vers celle du passé. Ainsi, le
volume de documents, d’objets ou de constructions des XIXème et XXème siècles est
incomparablement plus important que celui des périodes plus anciennes du moyen âge ou à
plus forte raison de l’antiquité. Cette distribution chronologique particulière de la masse des
matériaux réunis dans l’actuel – qu’il s’agisse de matériaux en fonction ou d’éléments
conservés au contraire à titre de témoins historiques – a un impact direct sur leurs conditions
de préservation. En termes de probabilités, ce sont en effet les matériaux en majorité récents
qui ont les chances les plus grandes d’être détruits ou démembrés. Nous savons bien,
malheureusement, que les incendies ou les guerres s’attaquent directement à ce qui constitue
directement la culture matérielle du présent.
Lorsque ces matériaux sont détruits ou démembrés, leurs restes sont en général rejetés
ou enfouis, car ils ont perdu leur capacité d’usage, ou leur identité de témoins. Ils deviennent
alors des déchets ou plus exactement des vestiges et viennent augmenter la masse
considérable des restes du « passé » ou plus exactement du révolu. Comme les matériaux du
présent actuel - qui sont soit ignorés comme témoins historiques, soit au contraire identifiés en
tant qu’archives – les vestiges peuvent s’inscrire dans deux formes principales de déposition.
Ils peuvent, comme c’est le cas dans l’immense majorité des situations, s’inscrire dans le sol
sous la forme de dépositions secondaires. La plupart des vestiges archéologiques enfouis,
comme la plupart des restes matériels ayant perdu leur capacité d’usage abandonnés hors sol
218
(ce que nous appellons ordinairement des ordures, ou des détritus), sont inscrits dans des
contextes de déposition secondaire, ou involontaire. Leur dépôt dans le sol n’est pas lié à une
volonté quelconque de les identifier comme témoins ou comme documents. En revanche, une
part infime des vestiges est enterrée dans le sol sous la forme de dépositions primaires, ou
volontaires. C’est le cas des tombes, des dépôts et de toutes sortes d’enfouissements qui visent
en général à préserver l’intégrité d’une information identifiant le présent objectivé ou
« conscient ». Les Rouleaux d’Auschwitz appartiennent par excellence à ce type de
déposition. Là encore, cette distinction entre les matériaux reconnus comme archives et ceux
qui ne sont pas perd son importance dans la mesure où ces vestiges, désormais enfouis ou
oubliés, ont définitivement quitté le domaine du présent objectivé ou « conscient » pour
rejoindre, dès lors qu’ils sont enfouis dans le sol, celui du passé oublié ou « inconscient ». On
peut dire également qu’autant les matériaux de l’actuel appartiennent à une histoire accessible
qu’il est possible de rendre objective par des témoins, autant ceux du révolu se fondent dans
une « préhistoire » qui n’est pas directement accessible dans la mesure où, enfouie, celle-ci
n’est pas lisible à partir de témoins directs. Les deux catégories de dépositions de ce passé
révolu sont soumises également, ensemble, à des effets de probabilité similaires. De la même
manière que la destruction guette les éléments du présent « conscient », c’est la découverte
qui attend ceux du passé « inconscient », ou du présent désormais « oublié ». Néanmoins, à
l’inverse des éléments du présent conscient – qui sont surtout constitués de matériaux du
passé récent – ceux du passé inconscient sont composés en majorité de matériaux issus du
passé reculé. Tout archéologue sait par expérience que, s’il creuse un trou à n’importe quel
endroit du sol, il a les plus grandes chances – s’il trouve quelque chose – de mettre au jour
plutôt des vestiges relativement anciens que des vestiges relativement récents. On sait même,
grâce aux fouilles préventives en milieu non urbain, que, statistiquement, ce sont les vestiges
archéologiques des périodes de la protohistoire, d’une part, et de l’antiquité romaine, d’autre
part, qui ont les plus grandes chances d’être découverts à l’occasion de travaux
d’aménagement quelconques.
C’est cette propriété particulière de la mémoire matérielle enfouie qui fait que
l’archéologie, comme pratique de terrain, est focalisée sur l’étude des vestiges anciens, et non
sur celle des témoins matériels récents, qui appartiennent pourtant, fondamentalement, à la
même catégorie de produits matériels. Car, lorsque ces vestiges du passé enfoui sont
découverts et reconnus comme tels, ils viennent rejoindre la masse des éléments matériels du
passé ou du présent « conscient ». Ils sont conservés comme des séries dans des dépôts de
fouilles, ils sont présentés comme des collections dans des musées, ou encore ils sont étudiés
comme des sources d’information sur le passé dans des laboratoires. Confondus avec les
matériaux du présent conscients, ils sont désormais menacés avec eux de la même destruction,
qui les repoussera à nouveau dans l’oubli. Les musées ou les collections sont souvent les
premières victimes des guerres ou des conflits.
On comprend mieux, désormais, la nature fondamentalement paradoxale des vestiges
matériels, que leur distribution dans les catégories conventionnelles identifiant le passé
comme séparé du passé rend contradictoire. J’ai suffisamment dit que le présent, comme
somme des éléments matériels actuels, est puissamment composé de vestiges issus du passé et
qu’à l’inverse le passé, comme somme des éléments matériels anciens, continue à informer
directement le présent. Cette distinction du passé et du présent perd tout sens ici. A l’inverse,
ce qui compte c’est cette différence qu’établit le contexte des éléments matériels entre d’une
part ce qui est préservé et d’autre part ce qui est enfoui, entre ce qui est reconnu et ce qui est
oublié, et en définitive entre ce qui est conscient et qui est inconscient. Dans les deux cas, ce
219
sont tout à la fois les matériaux du présent et du passé qui sont indistinctement préservés ou
détruits dans l’actuel ou qui sont encore enterrés ou exhumés dans le révolu. La situation des
témoins de cette mémoire matérielle est paradoxale car non seulement elle ignore les
catégories du temps conventionnel, mais aussi parce qu’elle porte en elle-même sa propre
négation. Ainsi, du côté de l’actuel, ce qui est préservé comme archive ne peut l’être que par
la destruction massive des témoins de « l’histoire » de l’actuel, qui accorde à ces reliques
souvent accidentelles le statut de document. De même, du côté du passé révolu – ou de la
« préhistoire » de l’actuel –, ce qui est découvert comme vestige ne peut l’être que par
l’effacement massif des traces de l’actuel. Les vestiges nous sont visibles en tant que tels
grâce à l’immense masse des matériaux qui ne se sont pas inscrits dans le sol. C’est pourquoi
les archives et les vestiges sont irrémédiablement lacunaires : parce que ce la matérialité du
« présent » dont ces documents témoignent est inextricablement conservée et détruite, ou
encore objectivée et oubliée. C’est aussi pourquoi les archives, ou les vestiges, nous sont tout
à la fois accessibles et inaccessibles : parce qu’ils sont autant des témoins miraculeusement
échappés de la destruction et de l’oubli que de pures inventions construites par les
contingences de la découverte et les représentations de la conservation.
220
Chapitre XII
Le passé n’est pas une marchandise
221
Edward S. Curtis : Watching the dancers, Hopi. Walpi, 1906
222
Le passé n’est pas une marchandise
Les employés
Ils attendent que le cours commence comme la foule au cinéma, réunis assis côte à côte,
mais étrangers les uns aux autres. Certains feuilletent un magazine ; d’autres fouillent dans
leurs affaires ou préparent ce qu’ils feront en sortant d’ici. Tous attendent que ça commence.
Non, ils n’ont pas de questions ou encore moins de remarques sur ce dont j’ai parlé la semaine
passée. J’ai renoncé depuis longtemps à donner des listes de lectures, dont nous pourrions,
ensemble, examiner et discuter à chaque session un ou deux textes. Collectivement, ils ne
feront rien qui ne leur rapportera pas une note comptant pour le diplôme. Alors, je fais comme
tous mes collègues ; j’ai distribué une page de bibliographie en début de semestre, que les
plus soigneux d’entre eux classeront avec leur notes de cours. Ainsi, tout est en ordre. Il y a
un marché tacite entre nous : ils viennent et je leur donne une note ; ils sont là et ils obtiennent
un diplôme. C’est la seule chose qui, d’ailleurs, les intéresse, le seul point sur lequel ils aient
des questions : « Monsieur, le dossier, combien il faut écrire de pages ? » et « Qu’est-ce qu’on
doit écrire ? » sont les deux questions qui reviennent presque à chaque semaine. Il ne faut pas
que je les décourage. Il ne faut pas qu’ils s’en aillent, sinon nous perdrons ce cours. Pour la
plupart, ils ne feront pas ce métier et ils en sont conscients. Quant à ceux qui trouveront
éventuellement un emploi dans l’archéologie, ils savent bien que leur travail ne consistera pas
à penser. Christine me l’a dit amèrement: « Vous nous dites qu’il faut qu’on développe notre
sens critique, mais mon employeur, ça n’est pas pour ça qu’il me paye. »
Car, pour eux, la pensée est un luxe. Je les entretiens de problèmes qui ne les concernent
pas. Ils ne sont pas impliqués personnellement dans l’archéologie ; ce n’est pas une
connaissance, ou une réflexion, qu’ils viennent chercher ici : ils sont là pour obtenir une
maîtrise ou un DEA. Alors il faut bien qu’ils écoutent ce que je leur dis, puisque ce cours
compte pour leur note. Sans relever la tête, ils notent ; ils notent intégralement tout ce que je
dis. Je parle de Colomb et de ses hommes d’équipage qui vendent aux tous premiers hommes
du Nouveau Monde qu’ils rencontrent des clous, des bouts de verre et des débris de leurs
ordures411 ; je parle des êtres des confins qu’on se représente toujours mi-humains et mimonstrueux, que ce soit chez Strabon ou dans Star Trek, et ils notent toujours. Je pourrais leur
dire n’importe quoi ; je dis que la préhistoire s’est construite historiquement sur un échec à
comprendre le passé, je dis que l’archéologie n’existe pas comme discipline d’étude du passé ;
je dis que la pratique à laquelle ils sont formés est le rejeton monstrueux né de l’union de la
société de masse industrialisée et du totalitarisme. Ils écoutent, mais ils n’entendent pas. Je ne
411
« Ils échangent, dit Colomb à propos des Indiens, des choses de valeur contre de menus objets, contents
même si ceux là n’ont que peu ou pas du tout de prix. » et plus loin : « j’interdis cependant qu’on leur fit des
cadeaux aussi dérisoires que des fragments d’écuelle, de plats ou des bouts de verre. » Ou encore : « …Clous et
aiguillettes, s’ils pouvaient les acquérir, leur paraissaient les plus beaux bijoux du monde. Il arriva aussi qu’un
matelot obtint, contre une aiguillette, un morceau d’or de trois castellanos et d’autres firent encore de meilleures
affaires, avec, surtout, des blancas nouveaux et certaines pièces d’or : pour en avoir, ils donnaient tout ce que le
vendeur demandait, une once et demie d’or, ou trente, ou quarante livres de coton, matière qu’ils connaissaient
déjà. » (COLOMB, D’ANGHIERA et VESPUCCI, 1992 : 8).
223
les touche pas; ici, ils ne font qu’assister à un discours, qui sera terminé dans une heure. Il leur
suffit que leur travail – on n’ose pas dire leur recherche – se borne à appliquer des procédures.
Cela les rassure. Leur esprit dort depuis des années – sans doute depuis la petite enfance – et
leurs émotions sans désir sont formatées depuis longtemps à n’être que des réactions de
consommateurs.
Demain, ils seront des employés, dans des sociétés privées ou des administrations.
Pour la plupart, ils en ont déjà assimilé la terminologie bureaucratique et les expressions
ampoulées. Romain évoque dans son devoir « les impératifs de la gestion du patrimoine » ;
Virginie « sollicite ma haute bienveillance » pour que je reconsidère sa note catastrophique ;
quant à Guillaume, qui doit effectuer un stage de fouille, il me signale qu’il ignore « la
méthode exacte liée au dépôt de candidature pour (mon) chantier de fouille ». Leur absence de
culture n’est pas, comme le croient les pédagogues, le résultat d’une quelconque lacune de
l’enseignement public ; c’est, fondamentalement, l’expression d’une attitude : ces questions
ne les intéressent pas, et ils se méfient intuitivement des concepts qui nécessitent une
explication. Ils ignorent qu’ils sont les semblables de la masse des employés de l’entre deux
guerres, dont l’essayiste allemand Sigfried Kracauer a détaillé le portrait édifiant dans
l’Allemagne de la fin des années 1920412. Ils ont parfaitement intégré le principe de la société
de consommation industrielle selon lequel, comme l’écrit Kracauer, « les inconvénients de la
mécanisation peuvent être compensés par des contenus intellectuels administrés comme des
médicaments » ; c’est-à-dire comme « des éléments tout faits livrables à domicile comme des
marchandises »413. Ils sont convaincus que l’archéologie trouvera son développement véritable
par un effort de communication, qui lui permettra d’étendre son public, à des catégories de
consommateurs qui l’ignorent jusqu’ici. « L’archéologie n’est pas assez ludique pour le grand
public », trouve par exemple Marine. De même, ils considèrent tout à fait naturellement que
ce développement se mesure concrètement au succès des produits qui seront proposés à partir
de l’archéologie. « C’est clair : vous faites une exposition pour attirer des visiteurs au musée »
me dit Sarah. Comme le souligne Walter Benjamin à propos de l’étude presque
ethnographique de Kracauer sur les employés allemands, « l’adaptation à ce que l’ordre actuel
comporte d’indigne pour la condition humaine est bien plus poussée chez les employés que
chez les ouvriers. Leur rapport plus indirect au procès de production a pour contrepartie une
soumission beaucoup plus directe aux formes mêmes des relations interpersonnelles qui
correspondent à ce procès de production »414.
Mes étudiants savent qu’il leur faudra savoir se vendre, mais ils ne savent pas très bien
comment. Marie, qui cherche un stage de fouille exigé par l’université, m’écrit qu’elle est
« très efficace dans ce qu’elle entreprend » et que, jusqu’ici, elle a « donné toute
satisfaction ». Comme le dit à Kracauer le patron d’une grande entreprise d’employés, ces
jeunes gens seront choisis pour leur « teint moralement rose »415, car leur représentation
morale du monde est l’expression naturelle de leur complète soumission aux effets sur les
relations humaines de l’industrialisation et de l’économie de marché. Christophe, qui
renseigne des bases de données pour des Systèmes d’Information Géographique, « est flatté,
comme l’écrit Kracauer, qu’on reconnaisse sa capacité à anticiper son propre remplacement à
tout moment. Et après tout c’est pareil. Que ce soit toi ou moi »416. « Tu écris toujours des
articles contre les Allemands ? » me demande gentiment Sébastien à propos de mon travail
412
KRACAUER, 2000.
BENJAMIN, 2000 : 176.
414
BENJAMIN, 2000 : 175.
415
KRACAUER, 2000 : 45.
416
KRACAUER, 2000 : 50.
413
224
sur l’archéologie allemande sous le national-socialisme. Il exprime une position commune
« moralement rose », qui veut que toute entreprise historique critique soit négative, car elle
désigne un mauvais objet. Je commence à dire que « Ca n’est pas contre les Allemands
que… », mais je renonce à essayer de lui expliquer que penser ainsi revient soit à charger
collectivement les Allemands d’aujourd’hui de la faute du national-socialisme, soit au
contraire à réduire le nazisme à un prétexte injuste pour accuser collectivement la nation
allemande. De toutes façons, il est déjà parti sans attendre la réponse. Véronique est plus
calculatrice ; elle me dit, à propos de l’histoire de l’archéologie, que « toute vérité n’est pas
bonne à dire » et qu’il vaut mieux laisser « le public » dans l’ignorance de questions qui
risqueraient de le perturber.
Mon travail d’enseignant consiste à faire sortir cette pensée non-dite, qui procède de la
prétendue évidence, et à la confronter aux débats ou aux controverses qui ont sous-tendu
l’histoire de l’archéologie. C’est ainsi qu’ils apprendront, je crois, en réfléchissant, même
furtivement. Alors, pour commencer l’année, je demande : « Puisque notre cours s’appelle –
un peu pompeusement, d’ailleurs – Théories de l’archéologie, quelqu’un peut-il me dire ce
qu’est une théorie ? » Silence général; ils prennent un air vaguement ennuyé ou se plongent
soudain dans leurs notes, comme à la recherche d’un détail qui leur permettrait de trouver la
réponse. J’insiste : « Il n’y a personne, parmi vous, qui peut me dire ce que c’est qu’une
théorie ? Vous, par exemple, qu’est-ce que vous en diriez ? » Aurélie ne sait pas, et David non
plus. Je finis par obtenir : « une théorie, c’est une interprétation… une idée. » Je ne les lâche
pas, et ça les contrarie ; ils n’ont pas l’habitude qu’on leur demande de dire quelque chose :
« Tout le monde est d’accord avec ça ? » Oui, tout le monde est d’accord avec ça : des
théories, il y en plein et il y a des gens qui en produisent sans arrêt des nouvelles. « Et ce
serait quoi, alors, le contraire d’une théorie ? » C’est Gérald qui finit par dire : « Le contraire
d’une théorie, c’est un fait ». Je ne les laisse décidemment pas tranquilles : « D’accord, mais
expliquez-moi ce que c’est, un fait ». « Un fait, disent-ils tous, c’est quelque chose qu’on n’a
pas inventé ». Ils disent là ce que la plus grande partie de la profession, celle qui travaille sur
le terrain ou qui gère les dossiers dans les bureaux, croit. Ils n’ont rien à faire avec moi et je
n’ai rien à faire avec eux. Je continue parce que je pense que l’enseignement consiste à faire
entendre une parole autre, à semer le doute. Je continue parce que, à chaque année, il y a
toujours, parmi eux, un ou deux qui s’interrogent et qui trouvent le courage de le dire
publiquement.
L’ archéologie du monde « global » : une archéologie commerciale ?
D’où vient donc cette envie de dormir, cette mise à distance de la pensée au profit du
comptable ? D’où vient cette confondante certitude que le monde est tout entier dans son
apparence matérielle instantanée ? « Le spectacle, écrit Guy Debord dans sa « Société du
Spectacle », ne dit rien de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ».
L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par
sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence 417». C’est bien de
cela dont il s’agit : nous assistons, avec la généralisation d’un type d’économie postindustrielle à l’échelle mondiale, à l’essor d’une nouvelle représentation du monde, qui
consiste en la pensée d’un monde global, ou plus exactement unique. Ce monde global, qui
coïnciderait avec l’avènement d’une modernité assurée par la libération de l’échange
généralisé, est ce que l’économiste Serge Latouche désigne sous l’appellation de modernité417
DEBORD, 1992 : 7, Thèse 12
225
monde418. Cette globalisation économique et culturelle est portée par l’expansion d’un modèle
économique de type nord-américain. Elle se traduit par une américanisation des modes de vie,
qui s’est engagée à la suite de la réorganisation géostratégique mondiale suivant l’achèvement
de la Seconde Guerre mondiale et qu’a précipité l’effondrement du mur de Berlin. A tel point
que certains, comme l’économiste américain Francis Fukoyama, ont pu se demander si
l’Histoire humaine, en tant que telle, n’était pas arrivée à son terme définitif419. Car c’est bien
ici de l’avènement généralisé d’une autre pensée de la durée dont il est question : nous vivons
désormais dans le présent toujours neuf du temps réel, dans l’immédiateté sans passé ni futur
du présent absolu des échanges simultanés.
Qu’en est-il pour l’archéologie ? En trente ans, l’archéologie en Europe s’est
transformée radicalement, à une échelle sans commune mesure avec les transformations que
la discipline avait pu connaître auparavant en un siècle et demi d’existence. L’une des
évolutions les plus marquantes, qui a transfiguré à la fois le statut et la pratique de
l’archéologie, est l’expansion sans précédent de l’archéologie de sauvetage, dite
« préventive ». La situation de l’archéologie aujourd’hui n’a plus rien en commun avec celle
que dépeignait au début des années 1960 le préhistorien français André Leroi-Gourhan,
lorsqu’une indigence criante en moyens financiers et en personnels, entretenue par
« l’indifférence indulgente » des pouvoirs publics, se conjuguait à la dilapidation d’un
patrimoine scientifique et culturel inestimable, provoqué à la fois par le manque de formation
professionnelle des fouilleurs et l’absence de contrôle archéologique des opérations
d’aménagement420.
Les destructions n’ont pas été enrayées, mais elles ont été contrôlées : dans les
différents pays européens, des procédures d’interventions archéologiques préalables au
nécessaire enlèvement des formations archéologiques imposé par les travaux d’aménagement
ont progressivement été mises en place, tandis que le financement de ces opérations
archéologiques « préventives » était imputé, souvent par des dispositions réglementaires, aux
aménageurs privés ou publics. L’extraordinaire multiplication des opérations, associée à un
afflux de moyens dégagés par les aménagements, a changé la physionomie de l’archéologie,
dont la pratique s’était forgée jusqu’alors dans une tradition de pénurie valorisant le bricolage.
En bénéficiant d’une professionnalisation massive, les pratiques de l’archéologie - jusqu’alors
cloisonnées en spécialités chronologiques ou thématiques - se sont rationalisées,
homogénéisées et normalisées. Les opérations de terrain elles-mêmes ont changé d’échelle :
elles sont passées des sondages ou des fouilles ponctuelles à des décapages gigantesques,
révélant d’un coup l’intégralité de sites complets, ou encore à d’immenses transects, ouvrant
en deux des paysages entiers. Le champ chronologique de la discipline s’est par ailleurs
considérablement agrandi, en particulier grâce à la prise en compte des périodes postérieures à
l’Antiquité - jusqu’à celles des temps modernes et contemporains -, qu’on a pu étudier quand
on a commencé à traiter systématiquement la globalité des vestiges archéologiques présents
dans le sol. Ainsi, l’ensemble de ces transformations a complètement renouvelé les matériaux
et les problématiques de l’archéologie, qui embrasse désormais un domaine considérable, et
dont la richesse et la diversité dépassent désormais de loin celles de l’histoire traditionnelle.
On a peu réfléchi, cependant, sur l’impact qu’a eu cette évolution sur la manière de
penser la pratique de la discipline, dans son ensemble, comme sur celle d’aborder les
418
LATOUCHE 1998 : 9
FUKOYAMA,1992.
420
LEROI-GOURHAN, 1983 : 136.
419
226
matériaux archéologiques eux-mêmes. Car l’essor de l’archéologie préventive signifie plus
qu’un simple déplacement des pratiques conventionnelles de la discipline – prospecter,
fouiller, étudier – dans le champ de l’urgence ou de la nécessité, en faisant de l’intervention
archéologique une opération préalable aux travaux d’aménagement. Elle signifie plus, non
seulement parce la généralisation des travaux de sauvetage a complètement remodelé les
pratiques de l’archéologie, mais aussi et surtout parce que l’avènement de cette nouvelle
archéologie préventive a amené à penser l’archéologie en tant qu’opération économique :
dans les années 1980, une nouvelle génération d’archéologues a du apprendre à convertir des
interventions qui relevaient jusque là de la pure recherche fondamentale, en délais d’exécution
et surtout en volumes de moyens financiers, humains et matériels.
Il faut faire le compte juste de cette transformation et, puisqu’il est question ici de la
mobilisation des moyens scientifiques et humains de la discipline archéologique au profit de
l’aménagement du territoire et du développement industriel ou urbain, il est essentiel de
déterminer également la valeur des retours, pour l’archéologie elle-même, qu’a suscité cette
intégration de la discipline dans l’activité économique. Car cette incorporation ne va pas de
soi : en réalité, cette « économicisation » de l’archéologie, si elle a effectivement
considérablement augmenté les moyens de l’exercice de la discipline, a en même temps
formidablement rogné le champ de ses ambitions légitimes. A l’origine, l’archéologie est
supposée constituer une activité de sauvegarde des témoins matériels du passé, mais, en
l’intégrant dans le champ économique, on lui a dénié le droit de dire non ; c’est-à-dire
d’empêcher, pour des motifs de sauvegarde, la destruction des vestiges qu’elle est censée
protéger. Ce changement s’est transcrit subtilement dans les mots : En France, on a préféré ne
plus parler d’archéologie de sauvetage – qui impliquait justement cette notion de préserver les
vestiges archéologiques de la destruction – pour dire plutôt archéologie préventive ; ce qui
limite l’intervention de la discipline à une simple observation préalable aux travaux
d’aménagement, eux inéluctables.
Plus profondément, les ambitions de la pratique archéologique se sont trouvés réduites à
des impératifs immédiatement quantifiables, qui ont coïncidé avec un repli sur une position de
pure gestion archéologique. C’est-à-dire qu’en réalité on a restreint les exigences de l’analyse
archéologique à un simple travail d’identification ; les travaux de recherche pure se trouvant
rejetés, en quelque sorte par nature, des préoccupations de cette nouvelle archéologie
économique. Suivant les nécessités des travaux d’aménagement, les archéologues ont ainsi
perdu leur capacité de choisir les sites sur lesquels ils décidaient jusqu’alors d’intervenir, et
ont fini par en être réduits à chercher du travail là où les moyens étaient disponibles : en
d’autres termes, le marché a commencé à décider pour l’archéologie ; tandis que se mettait en
marche un véritable processus de prolétarisation de la discipline. Car, à plus grande échelle, la
marchandisation de l’archéologie produit deux effets conjoints, qui, l’un avec l’autre,
conduisent à exclure les archéologues de la conception de leur propre discipline:
-
Alors que l’archéologie était rare, l’archéologie est maintenant chronique : il y a trop de
découvertes, trop d’informations pour qu’on puisse les maîtriser dans leur ensemble à
l’intérieur des découpages chronologiques ou des thématiques traditionnelles de la
discipline. Aussi, cette abondance est-elle retirée aux archéologues, car l’abondance
devient banalisation, quand toute diversité qualitative a été retirée aux produits de
l’archéologie marchandisée.
227
-
Les archéologues sont d’autre part progressivement exclus du champ de l’archéologie,
non pas par l’abondance des « produits » archéologiques, mais sous l’effet du caractère
nouveau qu’acquièrent ces derniers: personne parmi les archéologues n’a plus désormais
la possibilité, que ce soit à titre individuel ou institutionnel, de mobiliser à lui seul les
moyens mis au service de l’archéologie « commerciale ». Ce mouvement constitue un
mouvement d’exclusion des archéologues entre eux, comme des archéologues vis-à-vis du
« produit » archéologique qui est fabriqué globalement.
On a vu enfin se mettre en place un formatage préalable des interventions et la
définition de seuils financiers au delà desquels il devenait déraisonnable de contraindre les
entreprises à financer les interventions. Les autorités en charge de l’archéologie en sont donc
venues à garantir, pour le bon fonctionnement du marché, ces seuils de tolérance
archéologique ; c’est-à-dire à constituer des instances de régulation de la pression des
découvertes, qui conduisaient au contraire à multiplier les champs d’intervention de la
discipline et à amplifier son engagement scientifique et professionnel. Plus concrètement, les
instances chargées par la collectivité sociale et politique de protéger l’archéologie sont
devenues celles qui organisent sa soumission aux exigences et au fonctionnement d’une
logique d’entreprise. Ce sont elles qui procèderont à leur propre démantèlement.
Ainsi, les archéologues ne sont plus désormais des chercheurs, mais des « travailleurs »
(des « workers »), qui ne produisent plus pour eux-mêmes – je veux dire pour l’archéologie –
mais pour la puissance économique que représente la commercialisation de l’archéologie.
Comme l’écrit Debord, encore, « le succès de cette production, son abondance, revient vers le
producteur comme abondance de la dépossession. Tout le temps et l’espace de son monde lui
deviennent étrangers avec l’accumulation de ses produits aliénés.(…) Les forces mêmes qui
nous ont échappé se montrent à nous dans toute leur puissance 421». Lorsque l’immédiateté du
présent empêche toute réflexion dans la durée, lorsque l’activité de la pensée n’alimente plus
qu’un travail élémentaire d’identification, le « produit » archéologique n’est plus qu’une
marchandise sans contenu, un « emballage » d’archéologie. Le nivellement par le bas de la
production archéologique est devenu inéluctable, car il est non seulement une conséquence
directe, mais plus profondément une nécessité élémentaire du fonctionnement du marché. De
même, lorsque le travail de l’archéologie n’est plus qu’une activité d’expertise, l’espace
intellectuel de la discipline devient trop exigu pour autoriser le développement d’autres
approches du passé, qui poseraient d’autres questions : celles-ci sont tout simplement sans
objet, car elles n’intéressent ni les « collègues » fabriquants d’archéologie ni leurs « clients »
consommateurs ou utilisateurs. Nous en sommes là.
La culture est un produit ; la recherche est un (re)packaging
Ce sont évidemment dans les domaines où l’archéologie s’adresse au public sous la
forme d’un service ou d’une marchandise, que les effets de cette « marchandisation de la
culture » sont les plus visibles. Les sites archéologiques visitables, de même que les musées,
sont de plus en plus largement gérés comme des entreprises commerciales. Cette évolution se
traduit par un retrait de l’identité des sites ou des collections devant les « produits » qui en
sont proposés, c’est-à-dire par un effacement du contenu au profit du contenant. Les sites ne
proposent plus de banales visites, mais une déclinaison de « produits » supposés adaptés aux
différents types de clientèle auxquels ils s’adressent. Les « centres d’interprétation » ou les
421
DEBORD, 1997 : 16, Thèse 31.
228
musées deviennent, avec leurs indispensables « boutiques », des points de vente de produits
dérivés (comme des livres et des brochures, mais aussi des reproductions et des articles
divers : badges, jouets, crayons etc. ) ; ce sont désormais, dans le langage commercial du
marketing, des « sites ». Dans cette mécanique marchande, la singularité que constitue
l’identité archéologique des sites ou des collections présentées dans les musées tend à se
transformer en un handicap commercial, qu’il convient d’éliminer. L’archéologie au sens
strict ne vend pas assez, par comparaison avec ce qui se vend ailleurs à partir de l’image de
l’archéologie : les enfants se jettent plus facilement sur les petits Vickings et les parures de
princesse en plastique que sur les austères livres d’archéologie. Dans une pure logique
commerciale, il importe que ce qui se vend bien ailleurs dans le réseau des sites et des musées
puisse se vendre également sur les « sites » liés à l’archéologie. Il s’en suit un inéluctable
nivellement par le bas de la marchandise, dans la mesure où cette « logique du succès
commercial » consiste à privilégier la consommation de masse, en favorisant le plus petit
dénominateur commun des produits qui se vendent. Du coup, on trouve de plus en plus dans
tous les « grands musées » la même camelote médiocre et jetable : les porte-clés, les gommes,
les magnets à coller sur le frigo, etc…
La recherche institutionnalisée n’échappe pas à cette dégradation du statut de
l’archéologie, puisqu’elle se trouve prise elle aussi dans ce processus de marchandisation de
la discipline. On le voit particulièrement bien dans l’enseignement universitaire des pays
anglo-saxons, où les universités doivent trouver par elles-mêmes une partie de leur
financement. Il leur faut trouver des « clients » prêts à recourir à leurs services, à investir dans
les filières de formation qu’elles prodiguent, ou plus généralement à acquérir les diplômes
qu’elles dispensent. De nombreux départements d’archéologie tentent ainsi de développer des
services de « sciences archéologiques » (« archaeological sciences »), qui pourront fournir
des travaux d’expertise à l’archéologie commerciale. D’autres cherchent à diversifier la nature
de leurs diplômes, afin de les adapter à de nouveaux types de « clientèle » universitaire : en
Grande-Bretagne, on a vu ainsi apparaître au cours de ces dernières années des diplômes
d’archéologie locale, qui s’adresse à la clientèle des « seniors » et des retraités aisés. Ces
évolutions récentes posent un problème inédit à la recherche et à l’enseignement
académiques, dans la mesure où elles s’attaquent directement à la nécessaire continuité de la
transmission intellectuelle. L’un des effets immédiats de la « marchandisation » de
l’université est de produire en effet un éclatement de la discipline selon les diverses « niches »
de clients auxquelles elle s’adresse et dont l’existence finit par légitimer le développement de
problématiques ou de perspectives supposées propres. L’atomisation de la discipline – et son
corrolaire, la recherche d’approches « intégrées » ou « pluri-disciplinaires » - est un produit
direct de l’économicisation de la discipline. Dans cette archéologie désormais éclatée en une
une multitude de chapelles ou de spécialités, seul compte, en définitive, le point de vue; c’està-dire le lieu du discours, et la place que celui-ci occupe dans la configuration immédiate de la
recherche vue comme un « grand marché des idées ». Car l’autre effet principal de cette
« marchandisation » de la recherche et de l’enseignement est de transformer les contenus
intellectuels en produits. Les interprétations et les approches n’ont plus désormais de valeur
que dans la mesure où elles rencontrent un auditoire et trouvent un succès. Dans cette course à
la survie – « Publish or perish » -, seule compte dorénavans l’immédiateté : un contenu
intellectuel qui a eu du succès dans le passé et n’en a plus à l’instant présent n’existe plus, car
il a perdu toute valeur. Il est périmé, comme l’est un yaourt qui a dépassé sa date de
consommation. Ici également, la connaissance est devenue marchandise : seule compte le
« besoin » du consommateur ou du client ; seule compte la démarche pour lui donner envie de
consommer le nouveau produit lancé sur le marché. Seule compte la nouveauté, seul importe
229
le succès : la recherche doit s’adapter au fait que si elle veut survivre, elle doit &la