dossier où sont passées les féministes?

Transcription

dossier où sont passées les féministes?
MODE
LE RETOUR
DU BCBG
DOSSIER
OÙ SONT
PASSÉES LES
FÉMINISTES ?
ENQUÊTE
le paradoxe
Sarkozy
ANTI-68: TOP TENDANCE
17
Directrice de la publication
Véronique Richard,
directrice du CELSA
Directeur de la rédaction
Arnaud Le Gal, professeur associé
au CELSA
Rédaction en chef
Marc-Antoine de Poret
Anastasia Svoboda
Rédaction Nicolas Allix, Nassim
Alloy, Leslie Benzaquen, Aline
Brachet, Gaël Chavance, Virginie
de Rocquiny, Claire Fleury,
Samuel Forey, Alicia Gaydier,
Justine Gourichon, Antoine
Guinard, Alix Le Bourdon, Samia
Malas, Marine Miller, Agnès
Millet, Jean-Baptiste Mouttet,
Rabya Oussibrahim, Marie
Piquemal, Marc-Antoine de Poret,
Anne Soetemondt,
Aude Soufi, Anastasia Svoboda,
Morgane Tual, Clément Zampa
Directrice artistique
Marie-Madeleine Sabouret,
chargée de cours au CELSA
Secrétariat de rédaction
Nathalie Avril, chargée de cours
au CELSA, Aline Brachet, Gaël
Chavance, Alicia Gaydier, Aude
Soufi, Morgane Tual
Photographe Samuel Forey
Iconographe Clément Zampa
Formule Avec l’aimable
autorisation de Madame Figaro
Remerciements
Hervé Demailly, Gérard Loustau
(CELSA), Christophe Forcari
Impression
Advence, Paris
Macadame Figaro est édité par
l’Université de Paris-Sorbonne,
CELSA, École des hautes études
en sciences de l’information
et de la communication
CELSA
77, rue de Villiers
92200 Neuilly-sur-Seine
Tél. : 01 46 43 76 76
Fax : 01 47 4566 04
Fax rédaction : 01 46 43 7630
49
26
DE VOUS A MOI
5 « Baba, bobo… bling bling »
par Anastasia Svoboda et
Marc-Antoine de Poret
EN WEEK-END…
6 Renaud Blanchard
NOTRE
CHRONIQUEUR
7 Le carnet de Sam
CULTURES
MACADAME
8
9
10
11
Cinéma
Télévision
Livres
Musiques
En couverture
Justine Kennedy porte une robe
Friperie
Maquillage Eïleen Caytan
Photo Samuel Forey
Chien Nimbus de marque bulldog
DÉCRYPTAGE
ENQUÊTE
12 Une bonne claque
à l’Éducation nationale ?
40 Nicolas Sarkozy, soixantehuitard contrarié
42 Anti-68, pourquoi
ça marche ?
RENCONTRES
15 Mai 68, je réécris ton nom
22 « Voter Boutin, c’est rejeter
Mai 68 »
MODE
17 Retour du BCBG
CONVERSATION
24 La désillusion en marche
DOSSIER
OÙ SONT PASSÉES
LES FÉMINISTES?
28 Conversation. Éric Zemmour
29 Conversation. Violaine Lucas
30 Portraits. Féministes,
mais pourquoi ?
31 Danièle Sallenave : « Vivre
dans la paix des sexes »
32 Reportage. Machisme
ordinaire : « Sois vierge et
tais-toi ! »
34 Témoignages. Femmes
au foyer pas désespérées
37 En blanc et contre tout
38 Rencontre. « Il est interdit
de ne pas jouir »
39 L’avortement, un droit
souvent oublié
VOS RUBRIQUES
43 Horoscope
46 Les héritiers
RENDEZ-VOUS
MADAME
44 Voyage : Paris,
capitale de l’oubli
45 Forme : cocaïne, les rails
du conformisme
CUISINE
47 Un chef se livre
BEAUTÉ
48 Du caviar dans la peau
DÉCO
49 Dominique Imbert,
artiste au foyer
SANTÉ
50 Cosmétique bio, la poudre
aux yeux
3
4
DEVOUSÀMOI
baba, bobo… bling
bling !
Sous les pavés, le mirage ? En mai 1968, une crise culturelle,
politique et sociale traversait la France. Passage d’un monde figé à
une société moderne pour les uns, apologie du laxisme pour les
a u t res. Les jeunes s’affranchissent du joug autoritaire. Les
étudiants conspuent le consumérisme grandissant. Ils vivent sans
temps mort et jouissent sans entrave.
Quarante ans plus tard, le temps est passé et lui non plus ne s’est
pas privé. Les soixante-huitards, à force de jouir, ont fini par
acheter. À croire que l’interdiction d’interdire a servi le libéralisme.
D’idéaliste, le baba cool semble avoir pris goût à l’individualisme.
S’est installé dans des quartiers huppés. A acquis un style de vie
aisé. A tenté de conserver sa liberté de penser. Mais s’est muté en
bobo. Aïe ! De quoi rester bouche bée… Heureusement, dans le sommeil du bourgeois bohème survit un utopiste prêt à lancer des pavés
et à casser du CRS.
Peu importe l’ivresse, l’important c’est le flacon. Un bel appart ement, du strass, du diamant et une veste plaquée or pour ceux qui
l’ont re t o u rnée… Bling bling ! Le nouveau héro s
n’est plus Dany mais Sarko. Pas un grain de sable dans
la Rolex, quoique… Vi v re sans temps mort, certes,
mais pour travailler plus.
C’est le B.A.BA du baba, passé bobo pour devenir,
un prince du bling bling. La boucle est bouclée. Retour
à l’âge d’or.
Que s’est-il passé pour échanger une plage c o n t re
tout ce babillage ? Un lieu commun veut que l’héritage de Mai 68 ait été réquisitionné par la gauche et
piétiné par la droite. Et certains estiment en payer
cher les droits de succession.
Sur le testament, pourtant, il y a à pre n d re et à
laisser. Alors, faut-il blâmer ou se battre ? À chacun
d’apprécier si la barricade a fermé la rue ou ouvert
la voie.
MARC-ANTOINE DE PORET
ANASTASIA SVOBODA
5
ENWEEK-END…
«
N
on, je ne me sens pas héritier de Mai 68! Contrairement aux idées re ç u e s ,
dans cette vallée des
Cévennes, je n’ai jamais
rencontré de soixanteh u i t a rds… À trente minutes de marche
du premier hameau, je ne vois pas grand
monde. Mes seuls voisins sont le Chasseur, sa femme et ses deux enfants. Vi v re
en autarcie, ne pas utiliser de machines
électroniques, ça n’intéresse pas les babas.
Beaucoup sont retournés dans leurs maisons confortables, avec un salaire qui
tombe chaque mois. De mon côté, je n’ai
pas écouté de grandes théories. Je me
suis construit par moi-même. La mécanisation a engendré un monde individualiste où plus personne ne se rencontre.
Après avoir vécu toute mon enfance en
Seine-Saint-Denis, j’ai cherché un style
de vie qui me corresponde mieux. L’an
dernier, en janvier, je suis parti du Diois
(Drôme), à la recherche d’un terrain cultivable. Après plusieurs jours de marche,
… Renaud Blanchard
POUSSÉ PAR UN DÉSIR DE RETOUR À LA TERRE, IL VIT RECLUS DANS
LES CÉVENNES, MAIS POSE UN REGARD CRITIQUE SUR LES SOIXANTEHUITARDS. À 32 ANS, SES CONVICTIONS SONT EN ADÉQUATION
AVEC CE LIEU AU NOM ÉVOCATEUR: LA VALLÉE PERDUE.
SES ADRESSES
• BASSIN NATUREL « LA PISCINE » OU
« GOURG DU POMMIER », La Vallée perdue.
Tenue correcte non exigée.
Attention, risque d’assèchement l’été.
• RIVIÈRE LE CHASSEZAC, frontière entre
la Lozère, le Gard et l’Ardèche. Tenue
de bain non obligatoire, nudité autorisée.
• COOPÉRATIVE ASSOCIATION BIO LIBRE
PARTAGE, La Grand Font, 07260 Joyeuses.
Tél. : 04 75 35 98 92.
• LA VIEILLE USINE, cuirs et peaux, stocks
d’usine. Beauregard, 26300 Châteauneufsur-Isère. Tél. : 04 75 05 05 15.
• LE GRAND SAULE, brins d’osiers réputés
pour le tressage de panier. La Vallée perdue.
6
je suis arrivé à La Vallée perdue sur les
conseils de gens croisés sur la route. Je
ne me suis pas dit : c’est magnifique,
posons le sac à dos là! Non, il faut être
pragmatique. Les terrasses étaient cultivables, elles étaient bien exposées et
l’eau ne manquait pas. Je suis resté. Comble
du luxe, il y avait une maison de pierre
inhabitée sans eau ni électricité. Mais
ça ne me pose pas de problème.
Grâce à La Vallée perdue, j’ai trouvé mon
é q u i l i b re. Mes choix de vie sont réalisables, même si les rencontres féminines
sont rares (rires). Le quotidien n’est pas
de tout repos. Il faut sans cesse remonter les murettes des terrasses en mauvais
état, ramasser les châtaignes pour les
v e n d reà des coopératives. Toutes les
petites activités prennent du temps: aller
c h e rcher de l’eau à pied, ramasser du
bois… L’hiver, je passe une grande partie de la journée autour du feu. J’y fais
mon linge, la cuisine. Quand j’ai un moment,
je vais chez des amis, Sylvain et Chloé,
à une heure de marche d’ici. On se rend
des petits services, ils me donnent des
œufs… Nous discutons, jouons aux cartes.
L’été, je vais me baigner dans la rivière,
le Chassezac. Parfois, je vais au hameau
pour me connecter à Internet. C’est la
seule technologie qui me soit encore
indispensable. Grâce au Web, je m’informe sur les techniques de cultures. M’en
séparer, ça signifierait que je n’ai plus rien
à appre n d re. Chaque fois que je renonce
à un objet superflu, c’est une délivrance…
Ce choix de vie, les soixante-huitards l’ont
vite abandonné. Il faut bien avouer que,
grâce à eux, les Cévenoles ont moins peur
des grands gars barbus aux cheveux longs
comme moi. Pourtant, il faut tourner la
page. Ils avaient des projets politiques
et spirituels qu’ils voulaient étendre à
l’ensemble de la société. Le chemin à
e m p runter doit être plus authentique,
moins idéologique. Aujourd’hui, des gens
expérimentent d’autres styles de vie, chacun de leur côté. Peut-être qu’un jour,
nous nous rassemblerons.»
PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-BAPTISTE MOUTTET
Anne
Soetemondt
pose devant les
futures pages du
journal.
Christophe
Forcari et MarieMadeleine
Sabouret
reçoivent les
ovations du
public.
LECARNET
DE SAMUEL FOREY
Une partie de la fine équipe s’est réunie
pour le shooting mode qu’on peut
retrouver dans ces pages. De gauche
à droite et de haut en bas : Clément
Zampa, Nassim Alloy, Ana Svoboda,
Leslie Benzaquen, Agnès Millet, Nick
Allix, Samuel Forey, Marc-Antoine
de Poret, Marine Miller.
“MACADAME FIGARO”
LA NAISSANCE D’UNE STAR
En mai 1968, les jeunes lançaient des pavés. Quarante ans
après, ils lancent des journaux. Les journalistes du CELSA
ont tous apporté leur contribution au nouveau chouchou des
revues de presse, le bien nommé Macadame Figaro. Les célébrités se sont aussi penchées au-dessus du berceau du petit
nouveau. Les bouclettes roses et blondes de Marie-Madeleine Sabouret et Nathalie Avril ont plané au-dessus des
écrans d’ordinateur. Les étudiantes sont devenues de séduisants mannequins, voire des vestales pour Arnaud Le Gal,
admiratif. Christophe Forcari, extatique, reste sceptique
sur certains articles. Gérard Loustau vogue de claviers en
écrans, présence discrète mais indispensable. Le programme
était chargé. Avec les buffets de Stevens et Balloche, ils ont
tous tenu. Les traits tirés, les yeux rougis, les étudiants ont
accouché d’un bébé de papier glacé. Né dans l’amour et avec
un brin de gloire, Macadame a la beauté d’une future star.
Les pauses, un moment toujours
privilégié pour Clément Zampa et
Antoine Guinard.
Marine Miller et Leslie
Benzaquen se sont pacsées
dimanche dernier. Elles fêteront
bientôt un nouvel événement :
Marine est enceinte d’une petite
Lilas-Lou.
C’est Nick Allix, le futur père de
Lilas-Lou, qui a trouvé ce beau
prénom. Jamais à court de bonnes
idées, il prépare sa nouvelle
émission de sport.
De haut en bas : Rabya
Oussibrahim et Aline
Brachet ont toujours été
présents et attentifs.
Morgane Tual, à la tour
de contrôle.
Aude Soufi et Gaël Chavance, le couple le plus glamour du moment,
mais surtout les deux têtes pensantes du secrétariat de rédaction.
7
CULTURESÉCRANS
ON AIME/ON N’AIME PAS…
TENDANCE
REFLUX DE MARÉE
LE CINÉMA EN 2008
En 2008, la Nouvelle vague est déjà loin.
Que reste-t-il de ce mouvement cinématographique amorcé dans les années
cinquante ? Ou sont passés les Tru ffaut,
Chabrol, Rivette et Rohmer ? À l’heure
d’Astérix chez les Ch’tis, et autre Bronzés font du Taxi, pas facile de re t ro uver les héritiers du courant.
Avec une grande liberté dans le traitement de l’histoire, une simplification
des méthodes de tournage, une génération de réalisateurs surfaient la
Nouvelle vague en inondant le milieu
de nouveaux codes professionnels et
n a rratifs. Un demi-siècle plus tard ,
l’écume laissée par la déferlante paraît
bien pauvre, presque invisible.
Le Péril jeune laissait entrevoir un certain
espoir de relève en la personne de
Cédric Klapisch. C’était avant que la
lame se brise sur Paris. Unique surv ivant, Philippe Garrel signait en 2005 une
évocation sensible de Mai 68 dans Les
Amants réguliers.
Mais attention aux a priori. Avant d’accuser le cinéma français de tomber dans
la grosse production abêtissante, il ne
faut pas oublier son plus gros succès en
salle. La Grande vadrouille (1966) et ses
17 millions d’entrées rappellent que le
cinéma populaire ne date pas du XXIe siècle.
En réalité, si le mouvement n’a pas trouvé
d’échos dans le cinéma français contemporain, c’est pour laisser place à une
multitude de styles. Aujourd’hui, le
cinéma français compte presque autant
de genres qu’il existe de réalisateurs.
En témoignent récemment : l’horreur de
Frontière(s) de Xavier Gens, la sciencefiction pour Dante 01 de Marc Caro, le
polar futuriste version Chrysalis de Julien
L e c l e rcq, l’animation avec Peur(s) du noir
et le thriller hypnotique façon Cortex
de Nicolas Boukhrief. Le cinéma français ne s’est jamais autant réinventé. La
Nouvelle vague s’est fracassée sur les
rochers pour mieux faire jaillir ce flot
d’imagination.
MARC ANTOINE DE PORET
INNOVATION
LE DERNIER COMBAT DES BOBINES
Fini les grosses bobines à l’ancienne. Les films sont désormais
contenus sur des disques durs offrant de grosses économies
pour les studios et les distributeurs. Frein à cette nouvelle
technologie, seuls 5 % des écrans dans le monde sont équipés
pour utiliser le numérique. Les équipements coûtent cher
aux exploitants et à, l’arrivée, les économies réalisées
ne leur profitent pas. À terme, dans le cinéma du futur,
les films pourraient bien être distribués via un vaste réseau
informatique, éliminant par la même occasion les réseaux
de distribution.
M.A.P.
8
ON AIME…
– La diversité. Savoir qu’à chaque instant il
est possible de voir à l’écran une
superproduction bourrée d’effets spéciaux,
une stoner comedy (film de défonce) ou un
drame intimiste dans le fin fond du Vietnam.
– L’invention du « love seat » dans un cinéma
du 13e arrondissement de Paris. Soulever un
accoudoir et transformer les sièges en
canapé permet de conclure beaucoup plus
facilement. Au lieu de rapporter le cinéma
chez soi avec un écran plat, voilà son propre
sofa directement dans la salle obscure.
ON N’AIME PAS…
– Les téléphones portables allumés
en permanence et les séances interrompues
à tout moment par une sonnerie
aussi stupide qu’agressive.
– La disparition du cinéma familial et de
l’entracte. Terminé la petite conversation
avec le guichetier ou le projectionniste.
Dépêchez-vous, la prochaine séance va
bientôt commencer ! M.A.P.
TV
VERSION ÉDULCORÉE
LE DOUBLAGE
En trente ans de métier, Éric Legrand a
doublé des dizaines de séries
étrangères. Il rechigne, bien sûr, à
modifier les dialogues de la version
originale, mais il avoue son impuissance
face aux clients. « C’est leur produit et ils
font ce qu’ils veulent. Parfois, on tombe
face à des cons…» Des traductions
absurdes, il en a donc vu défiler. Toutes
cherchent à gommer ce qui pourrait
choquer le téléspectateur.
Petite compilation :
AVANT MAI 68, L’ÉTAT GARANTISSAIT LE RESPECT
DE LA MORALITÉ DANS LES PROGRAMMES DE TÉLÉVISION.
IL A CÉDÉ LA PLACE À DES ACTEURS PRIVÉS, QUI ONT, EUX
AUSSI, LEURS IMPÉRATIFS.
Indépendants…
mais bien-pensants
F
igure consensuelle du PAF, devenue mémoire de la télévision,
on n’attend pas vraiment Pierre
Tc h e rnia sur le terrain de la censure .
Dans les années 1950, alors qu’il présente la Boîte à Sel, une émission de
chansonniers à l’humour grinçant, il
est pourtant l’un des premiers à s’y
opposer. « On jouissait d’une liberté
totale, se rappelle-t-il. Mes complices,
Jacques Grello et Robert Rocca, parlaient de tout. Y compris, à demi-mot,
de la Guerre d’Algérie. »
Cette liberté durera cinq ans. Sous la
p ression de «certains députés» et après
la diffusion d’un sketch sur Michel Debré,
le ministre de l’Information Louis Terrenoire impose un contrôle préalable
de l’émission. Pierre Tchernia renonce
devant l’un des tout premiers exemples
de censure à la télévision.
Exhibition. Ancien chef opérateur à
l’ORTF, Jean-Jacques Ledos a tout connu
de cette époque. « En fait, il n’y avait
ni censure ni liberté d’expression. Seulement de l’autocensure . » Et les trans-
gressions étaient rares. « En 1961, Maurice Cazeneuve avait montré une actrice
nue, de dos, pendant quinze secondes,
se souvient-il. Cela avait pro v o q u é
un tollé ! »
Depuis, la libération des mœurs postMai68 a imposé la nudité et le sexe sur
le petit écran. Avec en point d’orgue l’année 1985 où Canal+ diffuse Exhibition, son
premier film X. Les soixante-huitards sont
aux manettes des chaînes. Ils libèrent les
p rogrammes et accompagnent la libéralisation du secteur.
Drogue, putes et pudeur. Un secteur qui,
entre-temps, s’est ouvert au privé. Cinq
mois seulement après Mai 68, la publicité faisait son apparition à la télévision. « Elle a considérablement modifié le contenu des émissions, relève
Jean-Jacques Ledos. Les chaînes se sont
rapidement soumises à l’attente des
publicitaires.» Avec un seul mot d’ordre:
préserver le téléspectateur, devenu
consommateur.
Ce constat, le comédien Éric Legrand
le fait au quotidien. « Il y a vingt ans,
• Merde = Oh non ! C’est pas vrai ! Bon
sang !
• Conneries = sottises
• Roi des connards = personnage odieux
• Saloperie = saleté
• Héroïne, cocaïne = poudre
• Whisky = boisson
• Dégueulasse = pas juste
• Foutre le camp = partir d’ici
• Ferrari = voiture de sport
• Le « Nazi » = le tyran (extrait de Grey’s
Anatomy)
• « Combien de fois par jour tu joues
avec popaul ? » = « Tu me trouverais
mieux avec les cheveux éclaircis ? »
(extrait de Dawson) C. Z
je travaillais sur un téléfilm où il était
question de deux choses : la drogue et
les putes. Seul problème : on n’avait
pas le droit d’utiliser ces termes dans
la version française ! »
En cause, les clients qui «veulent imprimer leur marque » sur les séries qu’ils
ont achetées. « Souvent, on s’autocensure pour ne pas avoir à réenregistrer
une prise dans laquelle un mot grossier
aurait déplu », constate Éric Legrand
(lire encadré).
Outre cette pudeur verbale, interdiction
f o rmelle de se moquer des minorités
ethniques ou sexuelles. Et aussi de citer
les marques. «Dans ce cas, il faut contrebalancer et citer les concurrents. » Et les
professionnels ne peuvent rien faire ,
malgré leur agacement.
« Il n’y a pas beaucoup de personnes
capables de faire avancer les choses,
conclut Pierre Tc h e rnia. Coluche, par
exemple, allait loin dans ce qu’il racontait, et personne ne s’est jamais plaint.
Mais il avait un vrai charisme. »
CLÉMENT ZAMPA
9
CULTURESLIVRES
AUSSI NOMBREUX QUE LES
PAVÉS DANS LE QUARTIER
LATIN, ON NE COMPTE PLUS
LES LIVRES SUR MAI 68
SORTIS CETTE ANNÉE.
L’HÉRITAGE DE CETTE
PÉRIODE CONTINUE
D’ALIMENTER LES DÉBATS
DANS LES DIFFÉRENTS
OUVRAGES. QUE RESTE-T-IL
DE MAI 68? DES PAVÉS!
Che
Sous les pavés… les pages
LA PHILOSOPHIE EST DANS LA RUE !
DE VINCENT CESPEDES
MAI 68 EXPLIQUÉ
À NICOLAS SARKOZY
D’ANDRÉ ET RAPHAËL
GLUCKSMANN
Renier ou renouer avec Mai 68 ? Voilà
le dilemme auquel semble livré Nicolas Sarkozy. Le 29 avril 2007, alors candidat à l’élection présidentielle, il se
lance dans une grande attaque contre
Mai 68. Pourtant, selon André et Raphaël
Glucksmann, le président est plus son
héritier contrarié que son pourfendeur acharné. Les auteurs
passent de Nieztche à Flaubert, de Montaigne à CohnBendit, de Stendhal à Shakespeare, pour analyser l’appropriation et le rejet des événements par le candidat Sarkozy. Un livre d’ailleurs centré davantage sur la personnalité
du chef de l’État, qu’André Glucksmann a ouvert e m e n t
soutenu durant la campagne, et son attitude stratégique
de rupture vis-à-vis de Mai 68, que sur l’héritage et les changements provenant de cette période. Décevant…
Plus qu’un événement historique,
Mai 68 est un concept
philosophique. C’est du moins
la thèse que défend Vincent
Cespedes. Pour lui, la crise qui a
conduit aux événements de ce
célèbre mois de mai est avant tout
d’ordre philosophique. C’est à la
philosophie de l’époque que les
soixante-huitards s’en sont prise,
c’est aussi à la philosophie du
mouvement que s’en prennent
aujourd’hui ses détracteurs et c’est
encore la philosophie de Mai 68
que ses héritiers revendiquent.
Une idée qui peut paraître
abstraite. Mais Vincent Cespedes
parvient à montrer en quoi
l’incompréhension de ce tournant
philosophique a généré les crises
actuelles de la société française.
Une prouesse pour un homme né
en 1973…
Éditions Larousse, coll. Philosopher,
17 e, sortie le 26 mars 2008.
ESSAI PHILOSOPHIQUE
Éditions Denoël, 233 p., 30 e, Sortie le 14 février 2008.
LIQUIDER MAI 68 ?
DE MATHIEU GRIMPRET
ET CHANTAL DELSOL
Universitaires, philosophes,
journalistes, mais aussi
humoristes, témoins,
responsables associatifs
et leaders d’opinion, français
et étrangers : ils dressent
le bilan de Mai 68 et
l’inscrivent pour la majorité
dans la colonne « passif ».
Un ouvrage satirique, parfois
comique, mais trop souvent
critique.
Édition des Presses de la Renaissance, 341 p.,
21 e, sortie le 1er avril 2008
10
À CEUX QUI NE L’ONT
PAS VÉCU
DE PATRICK ROTMAN
Que s’est-il réellement passé en
mai 1968 ? Une révolte estudiantine,
la plus grande grève de l’histoire, une
crise politique et économique sans
précédent? Une déferlante qui a marqué durablement la France des années
1970 et qui continue de diviser aujourd’hui. Loin des préjugés, des opinions partisanes, des idées préconçues, des légendes et de la mythologie qui entourent Mai 68,
Patrick Rotman revient sur les faits avec un re g a rd lucide et distancié. L’auteur retrace fidèlement les événements de cette
période et en propose une interprétation rigoureuse, pour mieux
comprendre un mois qui a marqué l’histoire.
Éditions du Seuil, 168 p., 12 e, sortie le 7 février 2008.
CULTURESMUSIQUE
Cheveux courts
À L’HEURE OÙ L’ON COMMÉMORE
MAI 68, PLUSIEURS AUTEURS
SE PENCHENT SUR UNE AUTRE
RÉVOLTE. PLUS NOIRE ET
PESSIMISTE, LE PUNK FERA VOLER
LES IDÉAUX DE 1968 ET INJECTERA
DU SANG NEUF AU ROCK.
et idées noires
I
l aura fallu attendre moins d’une décennie pour voir s’eff o n d rer les auteurs
de la bande-son de Mai 68. Dès
1975, quatre traîne-savates new-yorkais
fauchés qui s’ennuient se mettent à jouer
une musique effrénée, basique, mais diablement efficace, aux antipodes du
rock expérimental et progressif qui inonde
les ondes. C’est l’avènement des Ramones.
Suivis de près par les Sex Pistols, les Clash
ou encore les Buzzcocks outre-Atlantique,
ils vont allumer la mèche qui dynamitera
les derniers dinosaures du Flower Power
et rendre le rock au peuple.
Exit les soli d’orgue interminables des
virtuoses de Yes, Deep Purple et autre
King Crimson. Place à un rock re b e l l e ,
crasseux, brut, qui crache ses tripes et sa
désillusion. Caractérisé par des concert s
souvent violents, des morceaux cours
et rugueux, joué par des amateurs volontiers maladroits, le punk s’érige tout
d’abord en antithèse du rock psychédélique qui a accompagné et marqué les
années 1960. Faisant table rase du passé,
il va redonner au genre une certaine
sincérité et surtout l’urgence qui lui est
si vitale.
Antagoniste de ses prédécesseurs musicaux dans la forme, le punk l’est aussi
sur le fond par la nature même de ses
acteurs. Le slogan de Mai 68 «J’ai quelque
chose à dire mais je ne sais pas quoi »
trouve, certes, son écho chez Johnny Rotten, brailleur en chef des Sex Pistols, qui
« ne sait pas ce qu’il veut mais sait
comment l’obtenir». Pourtant, si les ro ckers des sixties étaient généralement
issus, comme la majorité des étudiants
de 1968, de la classe moyenne, voire
de la bourgeoisie, les punks se situent
pour la plupart en bas de l’échelle sociale.
Le Working class hero célébré par John Lennon en 1970, ce ne sont pas les lanceurs de pavés parisiens ou les hippies du quartier Haight Asbury à San
Francisco qui l’incarnent, mais bien eux.
“JUSTE POUR FAIRE CHIER
LE BOURGEOIS”
La conscience et l’activisme politique,
chers à leurs aînés plus favorisés, sont
donc remplacés par le cynisme, la dérision et la provocation. À l’inverse de la
génération de 1968, les punks vont souvent agir en réaction à cette hyperpolitisation. L’esprit nihiliste qui caractérise le mouvement à ses débuts se traduit,
entre autres, par la désacralisation des
symboles. On ne s’affiche plus Mao-spontex, trotskiste ou sympathisant d’une
cause noble et lointaine. Sigles communistes, imageries du troisième Reich
et crucifix sont au contraire exhibés
sans discernement, «juste pour faire chier
le bourgeois», comme l’écrit Rémi Pépin
dans Rebelles, qui raconte l’histoire du rock
alternatif.
« Soyez réalistes, demandez l’impossible», disait-on en 1968. En 1977, considérée comme l’année ultime du punk
avec la parution de plusieurs albums
cultes du genre, l’espoir d’un monde
plus juste s’est déjà estompé face à la
f roide réalité de la crise économique.
No future sera le mot d’ord re de cette
frange désabusée de la jeunesse qui
f o rme le creuset du mouvement punk.
Marsu, vétéran de la scène parisienne,
résume leur état d’esprit : « La génération précédente pouvait espérer un
meilleur avenir pour leurs enfants. Pas
nous. »
ANTOINE GUINARD
11
DÉCRYPTAGE
La violence tend à se
généraliser en classe.
“Interdire d’INTERDIRE”
a-t-il fait plus de mal
que de bien à l’école?
une bonne claque à l’Éduc
DIDIER PLEUX
psychologue et auteur du livre “De l’enfant roi
à l’enfant tyran”
VOUS AVIEZ 17 ANS EN 1968 ET ÉTIEZ TRÈS ENGAGÉ. AUJOURD’HUI, VOUS
PRÔNEZ L’AUTORITÉ. CELA NE VA-T-IL PAS À L’ENCONTRE DE VOTRE PASSÉ
MILITANT ?
Préconiser l’autorité dans l’éducation n’a rien à voir avec la politique ! Dans
mes livres, je lutte autant contre l’autoritarisme du temps des blouses grises
que la permissivité de certaines familles d’aujourd’hui, un travers issu des
théories Dolto. En dignes héritiers de la mouvance de 1968, ces principes ont
créé des enfants rois qui n’acceptent de se soumettre à aucun interdit. La
bonne autorité, c’est le fait de mixer amour et frustration.
QU’OBSERVEZ-VOUS CHEZ LES PATIENTS QUI ONT DES PROBLÈMES
DE DISCIPLINE AVEC LEUR ENFANT ?
En général, ces personnes sont déboussolées. Le grand impact de Dolto, c’est
de nous avoir fait croire qu’il y avait un double en nous, une sorte d’ennemi
intérieur. Comment voulez-vous que des parents ou des enseignants éduquent
rationnellement des enfants dans ces conditions ? Actuellement, les Français
ont trop tendance à être conditionnés par la vulgarisation de la psychanalyse.
La France est le dernier pays, avec l’Argentine, à croire autant au mythe
freudien. Ailleurs, cela fait bien longtemps que l’autorité est à nouveau au goût
du jour. On revient à des principes simples où l’enfant gagne son argent de
poche, participe aux tâches ménagères et fait du sport.
VOS THÉORIES POURRAIENT-ELLES AVOIR UN ÉCHO SUR LES FUTURS
JEUNES PARENTS ?
Il y a toute une génération qui a souffert de parents permissifs. Eux ont compris
l’importance de l’autorité. Mais aujourd’hui encore, on m’amène des enfants
de 2 ans qui ont des problèmes de discipline à la maison. Ces comportements
sont le résultat d’un mauvais cocktail entre la société de consommation
– qui nous pousse à satisfaire nos plaisirs immédiats – et l’éducation
d’un enfant, une entreprise qui suppose rigueur et exigence.
MAIS N’Y A-T-IL PAS JUSTEMENT UN CHANGEMENT DE MENTALITÉ
VIS-À-VIS DE LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION ?
Tout ça va dans le bon sens. On assiste peut-être à la fin de l’hédonisme à court
terme que peut proposer le système capitaliste. Finalement, il y a une seule
grande question : peut-on parvenir à éduquer l’humain pour qu’il accepte un
équilibre entre son plaisir et le principe de réalité?
PROPOS RECUEILLIS PAR ALIX LE BOURDON
12
L
a gifle est tendance. C’est même l’école qui l’a remise
au goût du jour. Car ces derniers temps, ça a claqué
dans les salles de classe. La dern i è re en date a visé un
collégien de 10 ans de Berlaimont qui a eu le «connard ! » un
peu facile. Aujourd’hui, les enseignants ont du mal à imposer
leur autorité et l’école ressemble parfois à un ring de boxe.
Reste à savoir qui du prof ou de l’élève finira KO. Les syndicats d’enseignants publient communiqué sur communiqué.
Le syndicat national des lycées et des collèges, le Snalc-CSEN,
s’est ainsi insurgé contre le placement en garde à vue du
p rof de Berlaimont, poursuivi en correctionnelle pour «v i olence aggravée sur mineur», et a re g retté qu’il « n’ait pas eu
le bras assez long pour gifler les parents de ce mal éduqué».
« Des petits princes ». L’éducation. C’est bien ce qui semble
être à la base du problème. Pour Jean-Bern a rdColdebœuf, exprésident de l’Autonome de solidarité laïque, une association de défense des enseignants, les slogans prônés en 1968,
comme le fameux «il est interdit d’interdire», ont causé du tort
à l’école. «Les enfants sont éduqués comme des petits princes.
Si un incident se produit en classe, les parents agressent l’enseignant ! » À ses yeux, « lorsque les soixante-huitards sont
devenus parents, ils ont voulu appliquer les principes qu’ils
ont défendus. Le résultat : leurs enfants n’ont pas été assez serrés et tout explose». Les parents rendraient responsables les
enseignants de ce qu’ils n’ont pas été capables de faire .
L’institution montrée du doigt. À une époque, on craignait son
maître comme un père de famille autoritaire. Mai 68, en
balayant ces institutions poussiéreuses, a permis à l’Éducation nationale de pre n d reun nouveau départ quelque peu…
original. Profs antipunitions ou antinotes, l’école a vu émerger une nouvelle génération d’enseignants. Plus ouverts, plus
sympathiques, mais efficaces ? Jean-Bernard Coldeboeuf le
reconnaît: «Ces professeurs n’étaient qu’une minorité. Mai 68
n’est pas responsable de tout, même si une bonne partie des
p roblèmes en vient. » Mais alors comment perm e t t re aux
enseignants de re t rouver cette autorité qu’ils disent perd u e ?
Punitions physiques et uniformes ? C’est mamie qui va être
contente !
LESLIE BENZAQUEN
FAUT-IL ABANDONNER LA MIXITÉ À L’ÉCOLE ?
Des relations entre garçons et filles quasi
inexistantes. C’est le constat que font certains
professeurs. « Les garçons vont vers les filles
pour la drague, mais pas dans un cadre
convivial. Ils se permettent de leur dire Tais-toi !
Salope, pute!» déplore Marie-Christine Montiel,
principale du collège Léon Blum,
à Villeneuve d’Ascq (Nord). Et si les garçons
sont plus agressifs, les filles ne sont pas
à court de vocabulaire pour se défendre…
Mais ce n’est pas là qu’il y a le plus de tensions.
Pour certains, les séances d’EPS sont de plus
en plus embarrassantes. À l’adolescence,
la transformation du corps gêne, les
comportements sociaux se construisent.
Quelques collèges ont donc eu l’idée
d’organiser des cours de gym non mixtes
et pas seulement. L’an dernier, le collège
Albert-Camus, à Lille, a mis en place un
atelier cinéma. Très vite, le projet mixte a
été abandonné. Les garçons ont réalisé
un film sur le foot, les filles sur la danse.
Pendant quarante ans, la mixité scolaire a
semblé s’imposer. Aujourd’hui, professeurs et
associations constatent une dégradation des
relations entre filles et garçons. «On s’est
interrogé sur les difficultés des garçons à l’école
et on s’est demandé s’il fallait qu’ils suivent des
enseignements en groupe », illustre MarieChristine Montiel. Toutefois, le dialogue et
la prévention peuvent désamorcer la situation.
Les cours d’éducation sexuelle, ou ceux
d’histoire-géo sur la condition féminine en sont
l’exemple. Pour ces professeurs qui s’alarment,
c’est toute la société qu’il faut impliquer. Pour
éviter un retour en arrière que certaines jeunes
filles semblent déjà avoir accepté.
AGNÈS MILLET
que à l’Éducation nationale?
LES HUSSARDS DU B.A.BA
Françoise Candelier se défend d’être une maîtresse ringarde. Pourtant, dans sa
classe de CE1, les enfants planchent sur des leçons et des exercices repris
dans des manuels qui datent parfois… de la première moitié du XXe siècle !
À Roncq (Nord), l’école Jacques-Brel compte quatre classes expérimentales Slecc
(Savoir lire écrire compter calculer) agréées par l’Éducation nationale. Mis en place
par le Grip, groupement de réflexion interdisciplinaire des programmes, le projet,
défendu par d’éminents universitaires, entend revenir à une véritable « instruction
publique » calquée sur le modèle de l’école publique de Jules Ferry. Après trente ans
de carrière dans l’enseignement, Françoise Candelier émet un constat sans appel :
« Les élèves n’apprennent plus rien dans l’école d’aujourd’hui. » Son cheval
de bataille, la pédagogie ambiante qui règne sur le système scolaire. « Le sacro-saint
principe de l’autonomie régit tout le système actuel ! » s’emporte-t-elle. L’enfant
doit construire son propre savoir, émettre lui-même des hypothèses… C’est une
perte de temps ! » Ainsi, dans les classes Slecc, pas question de laisser les enfants
rédiger eux-mêmes le règlement intérieur de l’établissement, comme le veut
la tendance. Méthode alphabétique pour apprendre à lire – le fameux B.A.BA –,
textes d’auteurs classiques dès le primaire, les programmes se rapprochent de ceux
des années soixante. Pour autant, les CE1 Jacques-Brel ne sont pas menés à la
baguette façon école d’antan. Comme partout ailleurs, ils travaillent parfois en petits
groupes ou débattent dans la cour. « Le problème ne réside pas dans les méthodes
dites modernes, mais dans le contenu », martèle l’institutrice. Pour elle,
la réflexion autour de la faillite de l’autorité est un faux débat : si les enfants
n’obéissent plus, c’est que les enseignants n’ont plus de savoir à leur transmettre.
« Les instituteurs deviennent des animateurs, déplore Françoise Candelier, ou pire
VIRGINIE DE ROCQUIGNY
des copains, à qui l’on tape sur l’épaule… »
JE-SAIS-LI-RE
En 2006, la méthode syllabique est devenue officiellement la seule façon
d’apprendre à lire au C.P. Aux oubliettes les méthodes globales ou mixtes !
B.A.BA. C’est uniquement par syllabes que les petits font leurs premiers
pas. Malgré un certain succès, la méthode globale aurait fait des dégâts.
Mémoriser des mots entiers plutôt que divisés augmenterait les fautes
d’orthographe. Pourtant, aujourd’hui, seuls 7 % des enseignants déclarent
utiliser une méthode purement syllabique. L.B.
13
RENCONTRE
De g. à dr. : Charles Sylvestre, Bernard
Pudal et Brigitte Dionnet. Image de
fond : L’Humanité, article du 3 mai 1968.
Mai 68, je réécris
ton nom
LE PARTI COMMUNISTE RETOURNE-T-IL SA VESTE ?
DU MOINS IL ESSAIE. DE LA CRITIQUE VIRULENTE
DU MOUVEMENT ÉTUDIANT À SA DÉFENSE, LE CHEMIN
Par Jean-Baptiste Mouttet
N’EST PAS AISÉ.
«
D
e faux révolutionnaires à démasquer». L’éditorial de Georges Marchais fait la une de L’Humanité le
3 mai 1968. Les attaques sont virulentes:
Daniel Cohn-Bendit est un «anarchiste
allemand», les mouvements d’extrême
gauche des «groupuscules gauchistes».
Ces termes collent aujourd’hui encore
à la peau du parti alors que certains de
ses membres, comme le député Patrick
Braouezec, ont signé la pétition intitulée
«Mai 68, ce n’est pas qu’un début : c’est
une actualité urgente». Un collectif Mai 68
a même été créé au sein du parti pour
la commémoration du quarantième anniversaire.
Flash-back. À l’époque, le PC craint de
voir « s a » révolution lui échapper.
Seule la classe ouvrière, portée par le
p a rti, peut mener la révolte. Les « fils
de grands bourgeois », eux, se détourneront rapidement de la cause pour «diriger l’entreprise de papa», affirme Georges
Marchais, qui vise notamment le Mouvement du 22 mars ou la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire ) . Aujourd’hui, le
parti joue une autre musique. « Nous
avons tout intérêt à travailler avec l’ensemble des partis de gauche. Mai 68 est
plus à re f a i re qu’à défaire », se défend
Brigitte Dionnet, dirigeante du collectif
Mai 68. Preuve de ces bonnes résolutions:
les municipales où le PC décide de jouer
le jeu des unions, du Parti des travailleurs
aux socialistes. Mais tous les rassemblements ne fonctionnent pas. « À Clerm o n t - F e rrand, la LCR est restée sur une
ligne sectaire. Même Lutte ouvrière nous
avait rejoints. » Les anniversaires défilent, les querelles demeure n t .
Tourner la page. Le sentiment est partagé par de nombreux militants. Marcel
Zaidner, successeur de Georges Marchais
à la tête de la fédération du Val-de-Marne,
avoue n’avoir pas perçu la signification
profonde du mouvement. Bern a rdPudal,
historien du communisme, confirme: «Les
communistes n’ont rien compris. Ils étaient
en contradiction avec les valeurs défendues par les étudiants et leur préféraient
la discipline ou l’autorité du père . »
Aux yeux de Marcel Zaidner, le parti n’a
pas été anti-68. Il y a eu deux mouvements
qui ne se sont pas réunis: les ouvriers et
les étudiants. Et même quand Waldeck
Rochet, le secrétaire général, parle le 9 mai
de solidarité avec les étudiants en lutte,
l’accueil est froid. Lors la manifestation du
13 mai, Daniel Cohn-Bendit lance: «Ce qui
m’a fait plaisir cet après-midi, c’est d’avoir
marché en tête d’un défilé où les crapules
staliniennes étaient à la remorque.» «Les
torts étaient partagés», rappelle Charles
Sylvestre, qui a couvert les événements
pour L’Humanité. S’il dit regretter la confrontation, il avoue ne pas avoir digéré les propos haineux du meneur du Mouvement
du 22 mars. Ces regrets font doucement
r i re Patrick Braouezec : « Moi, je ne suis
pas dans la commémoration. Mai 68 a porté
des idées. Il faut se baser sur cert a i n e s ,
comme l’écologie, pour constru i re notre
société.» Il poursuit : « Chacun va tenter
de tord re la réalité à sa manière. Le PC
n’échappera pas à une relecture.»

15
BON
CHIC
…bon genre
La mode se débarrasse des BARIOLÉS HIPPIES pour s’attarder
sur le style BCBG, au MASCULIN comme au FÉMININ.
Chemises, robes et tweeds retrouvent le GRIS et le NOIR. En
bref, le simplement CHIC. AS P S F
HOTOS AMUEL OREY
17
COURSE AUX I DÉAUX LE COSTUME, OUI, MAIS AVEC DÉCONTRACTION. À gauche, cravate dénouée, chemise ouverte et baskets. C’est la lutte finale… contre
la mode guindée. AUX GRANDES FEM MES … LA MODE RECONNAISSANTE. À droite, les pantalons à pince mettent en valeur les longues jambes et les
pulls cintrés les tailles de guêpe.
19
CUI R ET COTON MUTINE, COQUINE. À gauche, la femme de 2008 peut être classe et libertine. Tout est suggéré, chuchoté, mais assumé. LASCI VE,
SUGGESTIVE GRIS CHINÉ, BLANC RAYÉ… À droite, la tendance est à la sobriété. Chic, mais pudique : le cache-cœur laisse la place à tous les fantasmes.
21
RENCONTRE
“Voter Boutin,
c’est rejeter Mai 68”
«
Q
ue chacun ait du plaisir, pourquoi pas, mais jouir sans
entrave, là, ça va trop loin»:
Jean-Frédéric Poisson
annonce la couleur. Pas de
dédain pour les soixantehuitards de la part de ce proche de Christine Boutin, juste la conviction qu’ils se
sont trompés. En clair, selon le député
Poisson, Mai 68 a été trop loin dans l’égocentrisme, dans l’envie de se faire plaisir. Le plaisir : c’est là que le bât blesse.
«Ce que Mai 68 a oublié, c’est l’aspect
raisonnable de la vie.» Comprenez que
dans le parti présidé par Christine Boutin, le Forum des républicains sociaux
(FRS), la raison est bien supérieure aux
sentiments. «Les valeurs traditionnelles
posent des limites à la jouissance, et elles
ont raison, car les excès nuisent à ceux
qui les pratiquent.» La messe est dite.
De là à voir en la doctrine boutiniste
un bébé de Mai 68, c’est plus compliqué. D’abord parce que Mai 68 n’est
Ambroise Touvet et Jacques Lefort
(de gauche à droite) lors d’une
réunion de présentation du Forum
des Républicains sociaux en
janvier 2008.
22
QUARANTE ANS APRÈS, DES ANTI-68 SONT AU POUVOIR.
LA GARDE RAPPROCHÉE DE CHRISTINE BOUTIN,
MINISTRE DU LOGEMENT ET DE LA VILLE, AFFICHE SES
POSITIONNEMENTS TRÈS MORAUX, EN RUPTURE TOTALE
AVEC L’ESPRIT DE MAI. UNE RUPTURE ASSUMÉE
PAR NICOLAS SARKOZY PENDANT SA CAMPAGNE.
Par Anne Soetemondt
qu’une étape de l’histoire : «On ne peut
nier son caractère accélérateur, mais le
mouvement était déjà en marche », rappelle Jean-Frédéric Poisson. Ensuite
parce que le FRS refuse d’en être réduit
à ça. Aucune trace dans les statuts, pas
de référence officielle à la révolution du
Quartier latin dans les textes. «Non, non
et non, Mai 68 ne stru c t u repas notre discours. » Et pourtant, dans la jeune garde
du parti, les avis sont plus tranchés et
clairement en défaveur du mouvement.
«Moi, c’est la lutte contre les soixantehuitards attardés qui m’a fait entrer en
politique », explique Jacques Lefort, à
la tête des jeunes du FRS. Pourtant, il
ne rejette pas toutes les valeurs véhiculées par Mai 68: « Il y a aussi certains
aspects positifs dans ce que cette
crise a engendré, par exemple la meilleure
prise en compte des jeunes générations,
c’est indéniable, et j’en suis le premier bénéficiaire, vous n’avez qu’à regarder la création des sections de jeunes
dans les partis politiques. »
“UNE EXCROISSANCE
PRINTANIÈRE”
L’énumération des bons points est courte,
celle des mauvais l’est beaucoup moins.
D’abord la remise en cause de la famille.
« M a i 68 a testé les autres modèles
familiaux : les couples homos, pas de
couple, les couples à trois. Une manière
de tenter de petites expériences sympathiques, mais pour quel résultat ?
Pas d’engagement, pas de responsabilité, et il y a toujours un perdant, c’est
évident! » s’énerve Jacques.
Mais pour cet ingénieur de 31 ans, la
plus grosse « connerie de Mai 68 », c’est
sans conteste d’avoir érigé le plaisir
en valeur suprême. «C ro i reque le plaisir est un therm o m è t re de la vie, une
sorte de réalisation de soi est une erreur.
En cela, c’est une exubérance, une excroissance printanière d’une philosophie
adolescente.» Au plaisir, Jacques répond
famille, construction, prise de re s p o nsabilité. «Et Christine Boutin est la seule
femme politique à ne pas faire allégeance aux thèses de 1968, croit savoir
Jacques, alors y’a pas photo ! » S’il fait
plus librement référence à Mai 68 que
ses aînés, il admet que dans le discours
politique de Boutin, la thématique est
absente. « C’est évident, c’est devenu
implicite. »
A m b roise aurait presque préféré que
le rejet de Mai 68 soit exprimé plus librement. Responsable des idées aux jeunes
FRS, il avoue avoir été agréablement surpris que «Nicolas Sarkozy ose prendre
des risques sur ce thème lors de la dernière campagne. C’est évident que si
Christine Boutin avait pris la parole, on
l’aurait encore taxée de catho tradi de
droite, alors qu’au moins, avec Sarko, le
problème a été posé et c’est tant mieux».
Le 29 avril 2007, le candidat Sarkozy prononçait un discours dans lequel il se positionnait très clairement contre l’héritage
du mouvement: « Dans cette élection,
il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68
doit être perpétué, ou s’il doit être liquidé
une bonne fois pour toutes.» Ambroise
et ses camarades du FRS ont choisi. Ce
sera la liquidation: «Voter Boutin, et Sarkozy en l’occurrence, c’est rejeter Mai 68,
là-dessus, aucun tabou. »
“MOI, J’AI 29 ANS
ET JE SUIS VIERGE”
Interdire d’interdire. À en croire Ambroise,
c’est LA grande erreur de Mai 68. «Pour
grandir, pour avancer, il faut des interdictions, des limites, ça me paraît le B.A.BA»,
re p rend-il. « Et la liberté, c’est de se
respecter soi et de respecter les autres,
pas de faire n’importe quoi. Moi, j’ai 29 ans
et je suis vierge, je n’ai pas honte de le
d i re, je suis hyperfier. Je ne me sens
pas prisonnier. La libération sexuelle,
c’est de la rhétorique, c’est une connerie complète. Ma liberté, c’est d’attendre
la bonne personne pour avoir des re l a-
tions sexuelles et, à mon sens, c’est ça
la vraie liberté, pas de coucher tous les
soirs avec quelqu’un de différent.»
A m b roise est anti-soixante-huitard et
fier de l’être. Pour lui, il est bien plus difficile de choisir la voie du respect que
celle de Mai 68, du laisser-aller. Il va
même encore plus loin en s’énerv a n t
c o n t re la « d i c t a t u re de la bonne pensée » : « A ff i rmer que les valeurs dites
conservatrices sont emprisonnantes, c’est
une connerie (une autre, NDLR), c’est justement l’inverse, mais ça demande un
e ff o rt, et Mai 68 a balayé la culture de
l’effort.» Sarkozy, après Boutin, a remis
ce thème sur le devant de la scène, et
« ça a fonctionné, puisqu’il a gagné ».
De quoi conclure, selon Ambroise, que
les Français sont «bien moins soixantehuitards que ce qu’on imagine». Pas de
doute chez les boutinistes en tout cas:
Mai 68, «c’est vraiment une saleté». 
23
La désillusion
en marche
“Mai 68 et le CPE sont deux images renve
WHO’S WHO ?
Antoine. 19 ans, élève en
hypokhâgne à Lakanal. Il a
participé au mouvement
anti-CPE quand il était au
lycée. Depuis, il ne trouve
plus le temps de manifester.
Elsa. 22 ans, étudiante en
Master 1 d’histoire à Paris-I.
Elle se considère comme
non politisée, mais participe
aux « grosses manifs » : Le
Pen, Irak, CPE…
Jean-Daniel. 20 ans, étudiant
en Licence 3 de lettres
modernes à Paris-III. Il
s’intéresse beaucoup à la
politique, mais n’adhère à
aucun parti.
Noémie. 25 ans, étudiante
en Master 2 d’anthropologie
à l’EHESS. Issue d’une famille
fortement politisée, elle se
revendique seulement
« de gauche ».
24
Les jeunes défilaient contre le CPE en 2006.
Un “mini-68” pour certains.
Quatre étudiants ont rencontré le
sociologue François Dubet. Leur histoire:
celle d’une génération désenchantée.
Par Alicia Gaydier et Morgane Tual
Q
uarante ans après, quel re g a rdles
étudiants portent-ils sur la révolution de Mai 68 et leur engagement politique d’aujourd’hui? Pour nous,
Antoine, Elsa, Jean-Daniel et Noémie ont
accepté d’en débattre avec François
Dubet, sociologue des jeunes et du travail à l’université de Bordeaux-II.
– F. Dubet. J’ai l’impression que Mai 68 et
le mouvement anti-CPE sont deux
images renversées. Il y a quarante ans,
les jeunes avaient confiance en l’avenir.
À l’inverse, les jeunes anti-CPE ont bac +4
et découvrent qu’ils sont promis à la
précarité. Ce qui caractérise les étudiants
d’aujourd’hui, c’est qu’ils ont peur.
– Noémie. Oui, on ne voyait pas
d’avenir. Il y avait cette fatigue, cette
lassitude. Ce qu’il y avait de
désespéré dans le CPE, c’est qu’on a
manifesté sans vraiment espére r
grand-chose…
– Jean-Daniel. C’était un mouvement
défensif par rapport à des acquis, dont
ceux de 1968. On ne proposait pas. On
était uniquement dans le « non ».
– F. Dubet. Oui, c’est une réaction de
crainte. Les étudiants se disent : « J’ai
CONVERSATION
n’a pas contribué à le créer.
A u j o u rd’hui, la société me semble
menacée par un mouvement
conservateur. Au niveau de l’art,
notamment, j’ai l’impression
d’un retour en arr i è re .
– Noémie. Dans la justice aussi.
– Elsa. Et dans l’éducation.
– F. Dubet. Cette image que tout va de
mal en pis est typiquement nationale.
Les jeunes Français d’aujourd’hui sont
dans un état de démoralisation extrême.
En 1968 aussi, la fac était sinistre.
Dans les deux cas, ce qui redonne
le moral aux étudiants, c’est d’occuper
la fac, de former une communauté !
– Antoine. Mai 68, c’est l’unité du
monde étudiant. Sauf que le monde
étudiant, ça reste l’université. Moi qui
viens d’un grand lycée parisien, quand
j’allais dans les manifs, les étudiants
me disaient : « Qu’est-ce que tu fous
là ? » Pour eux, j’allais intégrer une
grande école.
– F. Dubet. C’est la lutte des classes !
Vous êtes les futurs patrons !
images renversées”
une licence d’Histoire. Qu’est-ce que ça
vaut ? Rien. » Ça peut paraître
démagogique, mais c’était mieux
d’avoir 20 ans en 1968.
– Elsa. C’est pour ça qu’on cherchait à
se comparer à Mai 68 pendant le CPE.
P a rce que c’est le rêve de toute
génération de re v i v re ça.
– F. Dubet. Il y a une constante dans
les mouvements étudiants : l’idée que
les années soixante ont offert une fête
à une génération. Les générations
suivantes ont cette nostalgie.
Il y avait une euphorie de la conquête
de la liberté. Aujourd’hui, ces droits
semblent acquis. Vous n’êtes plus une
génération qui va chercher des libertés.
Vous êtes une génération angoissée
de ne pas savoir qu’en faire.
– Noémie. C’est pour ça que je me suis
distanciée du mouvement. À cause
de cette énergie du désespoir qui
n’était pas destinée, comme en 1968,
à pre n d re des libert é s .
– J.D. N o t re génération se bat contre
la destruction possible d’un système
qu’on a peut-être idéalisé, parce qu’on
Les divisions sont passées dans le
monde étudiant. En 1968, il y avait
500 000 étudiants. C’était un monde
de relative unité. Aujourd’hui, vous
êtes 2 millions. Les grandes prépas
forment les futurs dirigeants et ça se
stratifie jusqu’à la licence de psycho.
Les anti-CPE, c’est cette partie basse
de l’université.
– Noémie. Mais on peut être à l’École
normale supérieure ou à Sciences-Po
et être solidaire ! On a le droit
de vouloir une société meilleure !
En 1968, par exemple, il y avait
une solidarité entre étudiants
et ouvriers.
– F. Dubet. Aujourd’hui, l’image de la
misère du monde, ce n’est plus la classe
ouvrière. Ce sont les banlieues. En
France, vous avez deux jeunesses : une
dedans, une dehors. Celle qui est
dehors a fait les émeutes en 2005, celle
qui est dedans a lutté contre le CPE. Et
quand elles se sont rencontrées, l’une a
tabassé l’autre.
– J.D. C’est exactement ça. Pendant
une manif, je me suis fait tabasser en
règle. Je me suis dit: « Je viens de vivre
la lutte des classes. Je suis un nanti! »
C’est vrai, personnellement je pense
que j’aurai une vie heureuse. Mais ce
qui me rend triste, c’est qu’on détru i t
les acquis de 1968.
– F. Dubet. Ce qui est extraordinaire,
c’est que 80 % des Français disent que
ça va mal. Mais individuellement, ils
affirment tous : « Moi, ça va. » C’est ça
votre problème !
– Noémie. Vous pensez qu’on est tro p
pessimistes ?
– F. Dubet. Oui. Et je pense que la
situation ne vous y autorise pas.
– Elsa. Mais c’est un discours ambiant
qu’on trouve dans la presse, chez les
politiques, où on nous dit que tout est
incertain…
– F. Dubet. Mais vous êtes les seuls au
monde, dans des pays comparables, à
dire ça ! Les Allemands, eux, pensent
que la société sera meilleure demain.
– J.D. On est peut-être défaitistes,
mais quand on voit d’anciens soixanteh u i t a rds devenus conservateurs,
ça casse le mythe !
– Antoine. C’est ça le problème.
Mai 68, ça devait être sympa. Mais ça
n’a pas changé grand-chose: les
révoltés d’alors sont devenus les
réacs qu’ils combattaient.
– J.D. Moi aussi, je suis remonté
c o n t re les soixante-huitards qui se
sont embourgeoisés… Au fond,
la mouvance anti-68 est plus
une question de personnes
que d’idéologie.
– Noémie. Il faut aussi arrêter de
revenir systématiquement à Mai 68,
c’est comme ça qu’on pourra créer un
nouveau militantisme. Même si, bien
sûr, cet élan de liberté, c’est quelque
chose qu’on aimerait revivre…
Enfin, vivre.
– Elsa. Moi aussi. Forcément, c’est un
t ruc que j’aurais aimé vivre, mais ce
n’est pas possible car 1968 a déjà fait
beaucoup.
– J.D. Il faut trouver notre combat, au
lieu de penser à ce qui a déjà été
gagné.
– Antoine. En Mai 68, on a obtenu des
acquis fondamentaux que personne
n’essaie de nous repre n d re. C’est pour
ça que pendant le CPE, c’était idiot
d’utiliser les slogans de 1968. Ce
n’était pas le même contexte.
– J.D. Et pourtant, ces slogans
reviendront aux prochaines manifs…
– Noémie. Eh bien il faut en créer
de nouveaux.

25
DOSSIER
où sont passées
les féministes?
Néomachistes contre militantes féministes,
femmes au FOYER ou femmes ACTIVES,
sexologues ou membres du planning
familial: Macadame Figaro ouvre ses pages
à de nombreux acteurs ou TÉMOINS
des CHANGEMENTS de la société. Bilan
de quarante années de LUTTES féministes.
26
Miss.Tic est une artiste,
plasticienne et poète
parisienne. Elle est
notamment connue pour
ses pochoirs sur les murs
de Paris, d’abord
sauvages, maintenant
exposés dans de grandes
galeries de la ville.
I
«
l y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. » C’est
avec ce slogan et le dépôt d’une
gerbe sous l’Arc de Tr i o m p h e
que le féminisme militant s’impose dans les années 1970.
Car s’il n’est pas né avec Mai 68, le
mouvement bénéficie de l’onde déclenchée par les mouvements étudiant
et ouvrier. Dans leurs foulées, en dignes
h é r i t i è res de Simone de Beauvoir,
les femmes s’organisent, la parole se
l i b è re .
Malgré les décennies de combat, les progrès paraissent dérisoires. En matière
de sexisme, par exemple. De la publicité pour yaourt aux clips de rap, en
passant par les jouets ou les livres pour
enfants, les cibles ne manquent pas.
F e rmons l’œil un instant et imaginons. « Il était une fois, dans une petite
maison coquette, une paisible famille
d’ours. Papa Ours était le plus gentil
des papas : toute la journée, il faisait
le ménage et cuisinait de bons petits
plats pour ses oursons pendant que
Maman Ours allait travailler au ministère des Finances. »
Ce conte, nous ne le lirons pas. Pas assez
conventionnel, trop dérangeant. Les
clichés ont la vie dure, jusque dans les
rateurs miniatures… comme maman.
Aux petits garçons les ateliers de bricolage, les gros muscles et les jeux de
conquête… comme papa. Rose pour
les filles, bleu pour les garçons. On a
froid dans le dos quand on sait que les
l i v res et les jeux sont parmi les supports les plus importants pour l’appre ntissage des rôles sociaux. Qu’on ne
s’étonne pas, ensuite, si 80 % des tâches
m é n a g è res sont faites par les femmes
et que les hommes soient plus violents.
«L’égalité est loin d’être acquise», explique
Jules Falquet. Pour cette sociologue et
maîtresse de conférences à l’université
Paris VII, « en dix ans, la part de parti-
« Papa Ours aux fourneaux
Maman Ours au boulot »
albums illustrés pour enfants. Selon
l’association Du Côté des filles, qui a
étudié une centaine d’ouvrages européens, il y aurait encore du chemin à
faire pour que les mamans perdent leurs
tabliers et les papas leurs chare n t a i s e s .
Idem pour les jouets : aux petites filles
les dînettes, les poussettes, les aspi-
cipation des hommes a augmenté de
dix minutes par jour. La priorité, à mes
yeux, c’est la lutte contre le racisme et
la précarité économique, qui touche en
particulier les femmes et encore davantage les femmes d’origine étrangère.
Le temps partiel ou la flexibilité les
concernent plus que les hommes ».
À l’occasion du quarantième annivers a i re de Mai 68, Macadame Figaro tente
de dresser un état des lieux du féminisme. Est-il ringard, bourgeois et dépassé
comme on le dit souvent? Représentet-il encore un combat de référence pour
les femmes du début du XXIe siècle ?
Peut-on parler d’un recul des valeurs
de Mai 68 en matière de comportements
amoureux et sexuels ?
Avec, notamment, Violaine Lucas, de
l’association Choisir la cause des femmes,
Danièle Sallenave, auteur d’un ouvrage
sur Simone de Beauvoir, et Mimouna
Hadjam, militante à La Courneuve, retour
sur un combat vieux de plusieurs siècles.
ALINE BRACHET
QU’EST-CE QUE
LE FÉMINISME ?
Le féminisme est une réflexion et un
mouvement qui préconise l’extension
des droits et du rôle de la femme dans
la société, dont on peut
dater la naissance
autour du XVIIIE SIÈCLE,
avec Olympe de Gouges.
Les définitions et les
pratiques sont multiples,
mais pour Jules Falquet, être féministe
repose surtout sur quelques valeurs
fondamentales : « Souhaiter,
au minimum une égalité entre les hommes
et les femmes, lutter contre toute forme
d’oppression, sexuelle, raciale et
capitaliste ; remettre en cause le principe
de l’hétérosexualité comme système. Et
bien sûr, selon les pays et les circonstances,
il existe d’autres combats prioritaires. »
27
CONVERSATIONSOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
En 2006, Éric Zemmour déclenche
la polémique avec son livre
“Le Premier sexe”, biblede la virilité
du XXIe siècle. Le court pamphlet
dénonce la “féminisation de la
société”. Deux ans plus tard, les
valeurs de Mai 68 sont contestées
et le débat plus vif que jamais.
Par Agnès Millet avec Marine Miller
Éric Zemmour “Les hommes
veulent devenir des femmes”
« Macadame Figaro ». – En 2008, certaines
féministes se battent encore contre ce
qu’elles considèrent comme l’oppression
masculine. Pourtant, selon vous, les femmes
auraient déjà gagné la guerre contre les
hommes…
Éric Zemmour. – Depuis des années, le
discours dominant est celui de la
féminisation. Dans les années 1960, les
féministes existentialistes voulaient que
les femmes se comportent comme
des hommes, mais elles y ont, pour la
p l u p a rt, renoncé. Trop douloure u x .
Aujourd’hui, les féministes essentialistes, qui défendent l’idée que les
valeurs féminines prévalent sur les
valeurs masculines, ont gagné. Les
hommes veulent devenir des femmes.
Ségolène Royal est l’incarnation de ce
féminisme essentialiste. C’est le discours dominant, même si, dans la réalité, on croit voir encore les hommes
dominer la société. En fait, ce sont les
valeurs féminines qui régissent la culture actuelle. Les films de Pedro Almodovar l’illustrent bien.
– Deux ans après la publication de votre
livre et avec des phénomènes tels que la
Chabalmania et un certain retour à l’idéal
28
du mâle viril, pensez-vous que votre analyse soit toujours d’actualité ?
– Plus que jamais, je suis sidéré de voir
le nombre de jeunes – beaucoup de
jeunes filles – qui viennent me voir,
deux ans après, pour me dire à quel
point ils sont d’accord avec mon livre .
Ils vont même encore plus loin que
ce que j’ai écrit. Il faut arrêter de dire
que je suis un pro v o c a t e u r. Je ne fais
que constater.
– Concrètement, comment se traduit cette
féminisation ?
– La société est traversée par deux mouvements contradictoires, la féminisation dominante et le retour fantasmé
à la virilité. Aujourd’hui, les jeunes
femmes trompent leurs petits amis avec
des types beaucoup plus vieux qu’elles,
qui ont l’argent, la réussite sociale, et
osent des comportements machos.
– Quelles limites imposer à la parité ?
– Le christianisme est la pre m i è re
religion qui ait imposé la monogamie
et l’amour dans les relations sexuelles.
Mais le christianisme a échoué à imposer cette « a p p roche féminine de la
sexualité » en Europe, quand la bourgeoisie, au XIXe siècle, réussit – en sur-
f a c e – à imposer la monogamie aux
hommes. Mais il ne faut pas oublier
les bordels, les maîtresses… Mai 68,
c’était la fin du puritanisme du XIXe siècle.
Tout a commencé quand les étudiants
de Nanterre ont voulu aller dans le dortoir des filles.
– Pour vous, Mai 68, c’est quoi ?
– Au final, c’est la victoire du marc h é .
Il a besoin « d’armée de réserv e » pour
briser les revendications des ouvriers
blancs mâles. La parité, comme les délocalisations, comme l’immigration permanente, c’est le moyen génial qu’a
t rouvé le capitalisme pour abaisser les
salaires et retrouver le chemin des inégalités énormes. Féministes, gauchistes,
libert a i res, tous ont été les «idiots utiles
du capitalisme ». Certains des chefs
soixante-huitards ont été récompensés par une belle réussite sociale. Le
prix à payer fut la dislocation du pays,
l ’ é m e rgence des communautés antagonistes, la féminisation des garçons,
menacés par la virilité agressive des
jeunes machos des banlieues. C’est
cela que comprend mon narrateur dans
mon nouveau roman, Petit frère. Mais
ceci est une autre histoire.

Violaine Lucas “Le formatage
des femmes continue”
FÉMINISTE ET BÉNÉVOLE DE L’ASSOCIATION CHOISIR LA CAUSE DES FEMMES,
VIOLAINE LUCAS, PROFESSEUR DE LETTRES ET PROCHE DE GISÈLE HALIMI, LUTTE
Par Marine Miller
CONTRE LES CLICHÉS MACHISTES PERSISTANTS.
« Macadame Figaro ». – Mai 68, une révolution pour les femmes ?
Violaine Lucas. – Les comport e m e n t s
n’ont pas changé en un mois. D’ailleurs,
Daniel Cohn-Bendit et Alain Krivine ont
récemment avoué qu’ils étaient très
machos à l’époque. Ce sont d’abord les
hommes qui ont profité de cette révolution sexuelle ; les femmes étaient
encore préoccupées par leur contraception et par le droit à l’avortement. La
revendication de droits pour les femmes
et le début d’une liberté sont devenus
réalité avec, en 1971, le Manifeste des
343 salopes (pétition parue dans Le Nouvel
O b s e rvateur et signée par 343 femmes
a ff i rmant avoir avorté et s'exposant ainsi à des
poursuites pénales, N D L R) et, en 1972, le
p rocès de Bobigny (une mineure de
16 ans poursuivie pour avoir avorté à la suite
d’un viol. Défendue par Gisèle Halimi, elle avait
été acquittée, NDLR). Le militantisme féministe des années 1970 est une des conséquences de Mai 68.
– Selon vous, les progrès réalisés depuis
sont-ils suffisants ?
– Non. Aujourd’hui, une femme meurt
tous les trois jours sous les coups de
son conjoint. D’un point de vue pragmatique, la violence ordinaire contre
les femmes n’a pas diminué.
– Quel jugement portez-vous sur le livre
d’Éric Zemmour “Le premier sexe” ?
– Il y a une tendance globale d’inversion
des rôles : la femme est un bourre a u ,
l’homme sa victime. Ces idées me parais-
sent très loin de la réalité que je connais
en tant que féministe et aussi en tant
que professeur de lettres. Éric Zemmour
a tenté de pro d u i reune réflexion, mais
l’essentiel de son livre est basé sur des
c a r i c a t u resgro s s i è res me donnant l’imp ression d’être au café du commerce.
– Les féministes ont-elles encore un rôle
aujourd’hui ?
– Plus que jamais. Elles doivent être
lucides sur le fonctionnement de la
société. L’arrêt de la Cour de cassation
sur le statut du fœtus est symptômatique, nous savons que c’est un premier
pas vers quelque chose de grave. Il y
a un rôle de veille et de vigilance à avoir.
D ’ a u t repart, je constate qu’il n’y pas de
transmission aux jeunes générations du
combat qu’ont mené certaines, comme
Gisèle Halimi. Le formatage des femmes
La féministe qui déteste
les hommes, c’est un cliché
continue sous des formes insidieuses.
Exemple : la presse pour adolescentes
avec tous ces tests psychologiques :
« Savez-vous séduire ? Êtes-vous une
salope au lit ? » De manière générale,
l’ensemble de la presse féminine est
en phase avec une forme de doublemind:
la femme doit être sexy mais fidèle,
désirable mais fréquentable… S’il y a
un combat à mener, c’est celui de la
transmission des valeurs féministes.
– Les féministes peuvent-elles dépasser
l’affrontement entre les hommes et les
femmes ?
– Bien sûr. Nous ne sommes pas du
tout dans cette logique d’opposition des
sexes. Au contraire! J’apprécie la compagnie des hommes. La féministe qui déteste
les hommes, c’est devenu un cliché. Je
ne suis pas une féministe essentialiste.
Pour moi, la nature de la femme n’est pas
m e i l l e u reque celle de l’homme.

29
PORTRAITSOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Féministe, mais pourquoi ?
ELLES NE SE SENTENT PAS CONCERNÉES PAR LES MOUVEMENTS MILITANTS DE 1968.
INCONSCIENCE OU FÉMINISME MODERNE ? À UNE LUTTE QU’ELLES JUGENT
CARICATURALE, ELLES OPPOSENT LEUR RÉUSSITE PROFESSIONNELLE. Par Justine Gourichon.
De gauche à droite : Julie, Blanche et Nathalie
30
« CE N’EST PLUS UNE
QUESTION D’ACTUALITÉ »
« JE NE SUIS PAS
MILITANTE »
« JE SUIS FÉMINISTE
PAR DÉCORATION »
Julie, 29 ans, cinéaste
« On peut porter des minijupes et ne pas
avoir de poils sous les bras sans que ce
soit au détriment de l’image de la femme.»
Selon Julie, le féminisme version 1968
est une lutte contre les hommes, agre ssive et caricaturale. Elle a fait des études
de lettres et commence aujourd’hui sa
carrière de cinéaste. Son premier court métrage a été sélectionné au festival
Paris Tout Court. « Lubrique est un teenage-moovie où les filles ont une place
centrale. Le personnage apprend à ses
dépens que le garçon n’est pas toujours
l’ennemi. Ce qui ressort, ce sont les
difficultés communes aux garçons et aux
filles de trouver leur propre voie et pas
celle d’un groupe, d’écouter leurs désirs
sans les brimer. » Pour Julie, le conflit
entre hommes et femmes est aujourd’hui
une manière obsolète d’aborder la question de la femme en France. Selon
elle : « Chacune d’entre nous peut faire
progresser cette cause à l’échelle individuelle, en menant une vie libre et indépendante, la vie qu’on entend.»
Blanche, 25 ans, naturopathe
« J’ai autant d’ambition qu’un homme.»
Blanche est naturopathe ( m é d e c i n e
douce basée sur des moyens nature l s ). Dans
un milieu majoritairement masculin, elle
c o n s i d è re que se mesurer dans son
métier à des hommes réputés souvent
machos, c’est revendiquer sa féminité. Pour elle, pas besoin de refuser
qu’un homme lui porte sa valise. « Je ne
cherche pas à être leur égale. Être féministe, c’est être une femme indépendante, qui s’assume dans la société en
tant qu’individu, autant dans sa famille
que dans son projet professionnel ». Si
dans son milieu, la question du féminisme ne se pose pas, la plupart du
temps, c’est dans le monde du travail
qu’il y a encore, selon elle, des inégalités. « Tous les jours, dans ma pratique de la naturopathie, je donne des
conseils à des hommes pour leurs problèmes d’érection et à des femmes
qui ont été violées, dont les droits ont
été bafoués. » Au lieu de revendiquer
l’égalité avec les hommes, cette jeune
femme plaide pour l’égalité des hommes.
Nathalie, 31 ans, graphiste
À ses yeux, le plus souvent, il s’agit d’un
jeu. « Il m’est arrivé de dire à des garçons: “Fais gaffe, ne me parle pas comme
ça, je suis féministe.” Mais surtout parce
que je trouvais ça rigolo.» Nathalie n’est
pas féministe parce que, dans son quotidien, elle n’en voit pas l’utilité. «Dans
le milieu de la mode, les codes sexuels,
de représentation, sont complètement
brouillés, mais c’est parce qu’on est
égaux que l’on peut se permettre d’en
jouer.» Des filles qui s’habillent comme
des garçons, des mecs qui sont des filles,
ou qui ne savent pas très bien où ils
en sont : dans les ateliers du couturier
Jean-Charles de Castelbajac, on est jugé
sur ses qualités artistiques et son excentricité. « Je suis graphiste, j’ai 31 ans,
je ne suis pas mariée, je fais ce dont j’ai
envie et je ne me sens pas du tout marginale. » Pour Nathalie, être féministe,
ce serait un peu comme revendiquer
des droits déjà acquis. « Tout ça me
paraît tellement évident. Il est possible
que je ne sois pas féministe consciemment. »

ENTRETIENOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Danièle Sallenave :
“Vivre dans la paix des sexes”
PLUS QUE L’ÉGALITÉ ENTRE HOMMES ET FEMMES, DANIÈLE SALLENAVE PRÔNE L’ÉGALITÉ
DES INDIVIDUS. PRESQUE SOIXANTE ANS APRÈS “LE DEUXIÈME SEXE” (1949) ET QUARANTE
ANS APRÈS 1968, L’AUTEUR DU PORTRAIT DE SIMONE DE BEAUVOIR, “CASTOR DE GUERRE”,
Par Justine Gourichon
RÉAGIT À CE QUE CERTAINES JEUNES FEMMES PENSENT DU FÉMINISME.
« Macadame Figaro». – Pour certaines jeunes filles, le féminisme
est obsolète. Ça vous surprend ?
Danièle Sallenave. – Pas du tout. C’est un peu normal qu’une
jeune fille puisse dire ça, parce qu’elle a l’impression d’avoir
acquis l’essentiel : elle est émancipée, elle peut se marier ou
pas, avoir des enfants ou pas. Concernant les comportements
sexuels, elle prend aussi plus d’initiatives. Tout ça est vrai
et, heureusement il y a eu quelques acquis.
– Y a-t-il des inégalités pour lesquelles elles devraient toujours
se battre ?
– Il y a au moins deux points pour lesquels l’égalité n’est pas
encore réalisée: l’économie et la maternité. Ce sont les femmes
qui acceptent des conditions de travail précaires, des horaires
flexibles ou partiels. L’ a u t rejour, je lisais un article sur un couple
et la femme disait: «Je ne gagne pas beaucoup, mais comme
deuxième salaire, ça va.» Comme si l’essentiel était le salaire
de l’homme. Et d’une manière générale, ce sont les femmes qui
s’occupent des personnes dépendantes, petits-enfants, malades
et personnes âgées. Deuxièmement, il y a bien sûr eu des
évolutions depuis Simone de Beauvoir
(l’avortement, la contraception), mais
la maternité reste le piège des femmes.
Comme si c’était ce qui leur donnait un
destin exceptionnel. Je suis frappée
quand je lis dans les magazines féminins: le plus grand moment
de ma vie, c’est la maternité. Je me demande si elles ne se
sentent pas un peu obligées de dire ça et si ce n’est pas une
position confortable qui va dans le sens éternel des choses. Et
les nouvelles formes de maternités, comme la procréation médicalement assistée, sont aussi une nouvelle contrainte. Parce
qu’elles ont la possibilité d’utiliser des moyens médicalisés, les
femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants se sentent coupables si elles ne les utilisent pas. Tout ça, c’est dans la tête,
pas forcément dans les droits. J’ai envie de dire aux femmes
de réfléchir encore à ces questions-là.
– Peu de jeunes filles lisent Simone de Beauvoir aujourd’hui…
– C’est dommage. Les livres de Simone de Beauvoir sont
quand même la marque que les femmes sont éditées, qu’elles
ont le droit en tant que femme, aussi bien qu’un homme,
d’écrire un livre. C’est un instrument très important. La preuve
en est que dans les pays où les femmes ne sont pas libres,
on lit et on traduit beaucoup Le Deuxième S e x e, parce qu’on
est conscient que c’est un moyen pour elles de re v e n d iquer le droit d’être libres et égales. Moi je suis très frappée
quand je vois qu’une femme, que ce soit en matière de sport
ou dans sa profession en général, réalise des choses qu’on
ne croyait pas possibles. Une navigatrice en solitaire n’a
pas peur d’être seule sur les océans. Ça, pour moi, c’est le
féminisme d’aujourd’hui.
– La modernité aujourd’hui, c’est parler de l’égalité des individus?
– La vraie modernité serait de dire que tous les choix de l’individu se valent du moment qu’ils sont libres. Si un garçon ne
s’exprime pas dans la violence, ça ne l’empêche pas d’être un
homme, si une fille veut être député, qu’elle puisse l’être. On
reproche aux femmes de vouloir imiter les hommes, mais il y
a des hommes qui ne veulent pas du pouvoir, le droit d’aimer
le pouvoir n’est pas une question d’hormones. Il y a eu une
période dans les années soixante-dix où le féminisme était
a g ressif parce qu’il fallait en finir avec certaines inégalités,
a u j o u rd’hui il faut dépasser ça, il faut vivre dans la paix des
sexes. Ce que je ne supporte pas, c’est le féminisme différe ntialiste. Des femmes qui se disent supérieures, parce que la
nature de la femme serait d’être plus gentille, plus conviviale, plus douce. Je pense qu’il y a des hommes gentils et
des femmes méchantes.

Le pouvoir n’est pas une
question d’hormones
Danièle Sallenave,
femme de lettres, est
auteure d’une
biographie portrait de
Simone de Beauvoir.
REPORTAGEOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Machisme ordinaire : “Sois vierge
L’explosion médiatique de Ni putes ni soumises a LIBÉRÉ
la parole, mais les petits machos font toujours la loi dans les cités.
Leur FILLE IDÉALE ? Fidèle, vierge, pas trop fêtarde et non-fumeuse.
Reportage.
et qui tournent dans les caves », commente Viviane, vivace. Toutes trois ont
un petit copain. Amel et Anissa depuis
quelques mois, Viviane depuis un an
et demi, bague de fiançailles à l’appui.
Des amours chastes, jurent-elles. « Si
on le fait, personne doit être au courant », réagissent-elles en chœur.
“LES FILLES DOIVENT
SE RESPECTER”
8 mars 2008, passerelle
Simone-de-Beauvoir,
à Paris. Matériel
de manifestation
de Ni putes ni soumises
pour la journée
internationale de la
femme.
32
E
lles sont trois, assises devant
le centre culturel de la Courneuve (Seine-Saint-Denis).
Épaules contre épaules,
Viviane, Amel et Anissa,
15 ans, vident des paquets
de bonbons et de chocolats. Quelques
h e u res à tuer pour ces collégiennes qui
habitent la cité Francs-Moisins-Bel-Air
(Saint-Denis, 93), à cinq minutes du
Stade de France : un petit espace
bien délimité, où tout se sait et où les
filles n’ont qu’à bien se tenir. « Les gars
veulent qu’on soient droites, pas des
putes qui couchent à droite à gauche
Amel se lève pour aller taxer une
c i g a rette. « Ça non plus, il faut que personne ne le sache. Si mon mec sait que
je fume, il me tape !» s’exclame Viviane,
yeux écarquillés. Blasée, Anissa re nchérit : « Une fois j’étais toute seule à
minuit dans la cité, un pote à ma
sœur m’a vue et il m’a mis une claque.»
Toutes ces petites violences font partie de leur quotidien. Et le féminisme, l’égalité entre les sexes, Mai 68 ?
Les collégiennes froncent les sourc i l s .
« Les mecs font ça pour notre bien »,
relativise Viviane. À la Maison des jeunes
(MJ), les garçons se justifient : «Les filles
doivent se respecter, respecter leurs
corps, ne pas sortir avec n’importe qui.
M e t t re une jupe, OK, mais se bomb a rder de fond de teint et traîner
avec un gars diff é rent tous les jours,
n o n ! » s’indigne Reda, 25 ans, re sponsable de la MJ. Ly e r, 17 ans, re c o nnaît un peu penaud: «On a tous un petit
côté macho, on ne veut pas que les filles
de nos cités fassent des cochonneries
à 15 ans. » Son copain Abder, 17 ans,
rêve d’une future épouse « pro p re »
– c o m p re n d revierge. Lui sous-entend
qu’il ne l’est plus. «Un bonhomme reste
un bonhomme», tranche-t-il, à court de
justifications. Loline, 17 a n s, le défie
gentiment. « Une fille qui trompe son
gars, c’est une pute, un mec qui trompe
sa nana, c’est un héros. Moi, je m’en
“Sois vierge et tais-toi!”
fiche, je suis libre de faire ce que je veux»,
lance-t-elle en tirant une langue piercée.
Ne pas fumer, ne pas avoir de re l ations sexuelles à droite à gauche, ne pas
s’habiller sexy. Voilà, en résumé, les lois
implicites auxquelles se plient toujours
la plupart des jeunes filles habitant des
cités sensibles. Et gare aux affranchies :
elles sont exclues, harcelées, tabassées.
Violées collectivement ou tuées, dans
les cas les plus dramatiques et les plus
médiatisés.
“UN PROBLÈME D’ÉDUCATION”
« La petite fille de 8 ans, on lui parle
d’égalité à l’école et, quand elle rentre
chez elle, on lui dit: Mets la table, passe
l’aspirateur, occupe-toi de tes petits
frères!» s’emporte Ernestine Ronai, présidente de l’Observatoire de la violence
envers les femmes de Seine-Saint-Denis.
Une étude, menée à la demande du
conseil général par cet observatoire
unique en son genre, prouve que 23 %
des filles du « 9-3 » ont été victimes
de violences physiques, presque toujours par des proches ( l i re encadré cid e s s o u s ). Soit une fille sur six. Seul
signe encourageant, la parole s’est libérée. En 2000, 68 % des femmes interrogées n’avaient jamais évoqué auparavant les agressions subies. Aujourd’hui,
c’est l’inverse : les deux tiers des filles
victimes de violences en ont déjà parlé
autour d’elles.
CAMILLE SAYART
LA VIOLENCE EN CHIFFRES
Une enquête rendue publique en
novembre 2007* révèle l’ampleur des
violences subies par les jeunes filles vivant,
travaillant ou étudiant en Seine-Saint-Denis.
23% disent avoir été victimes de violences
physiques (coups, tabassage, menace armée,
tentative de meurtre). Presque toujours par
des membres de la famille ou des proches,
même si les mères et les belles-mères sont à
l’origine des coups dans 37% des cas.
13% des filles ont été l’objet d’agressions
sexuelles (attouchements, tentative de viol,
viol).
18% affirment avoir subi des violences
verbales, 13 % des atteintes sexuelles et 8%
des violences physiques dans le cadre de leur
activité professionnelle.
* Réalisée auprès de 1 600 filles de 18 à 21 ans.
TROIS QUESTIONS À
Mimouna Hadjam, militante
féministe à La Courneuve
Fin février, son association a fêté ses 20 ans autour d’un couscous géant (photo).
Implantée dans la cité des 4000, Africa 93 milite pour améliorer la condition des
femmes issues de l’immigration. Mimouna Hadjam s’inquiète d’un retour à l’ordre
moral et religieux dans les quartiers.
EST-CE PLUS DIFFICILE D’ÊTRE UNE FILLE QUAND ON HABITE UNE CITÉ DIFFICILE,
COMME LES 4 000 OU LES FRANCS-MOISINS ?
Oui, il y a des choses à ne pas faire, pour ne pas se taper l’affiche. La rumeur est
rapide. Cela se traduit au quotidien par des agressions verbales, des intimidations.
Dans plein de cas, les garçons sont nommés par la famille pour surveiller leurs
sœurs. Protéger les femmes malgré elles, c’est la définition même du machisme.
COMMENT ÉVOLUE LA CONDITION DES FILLES DES QUARTIERS ?
C’est de pire en pire. Les plus jeunes portent la régression sociale. De plus en plus de
jeunes filles se laissent marier. La polygamie revient. De plus en plus d’hommes
partent au pays prendre une deuxième femme. Quand on parle un peu avec eux, on
s’aperçoit souvent qu’ils ont perdu leur travail.
COMMENT EXPLIQUER CE MACHISME PERSISTANT ?
Il y a une résurgence de l’ordre moral et un inquiétant retour du religieux. Mais cela
concerne l’ensemble de la société française : nos quartiers sont juste un miroir
grossissant. Les partis politiques ont déserté nos quartiers et la situation
économique s’aggrave. C’est un terreau idéal pour les islamistes, avec des
répercussions immédiates sur la vie des femmes. La situation des femmes dans la
culture arabo-musulmane est catastrophique et je ne vais pas me taire par peur du
dérapage raciste !
PROPOS RECUEILLIS PAR C. S ET R. O
33
TÉMOIGNAGESOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Femmes au foyer
pas désespérées
JEUNES, SOUVENT DIPLÔMÉES, ELLES ONT CHOISI DE RESTER À LA MAISON.
LOIN DES CLICHÉS ACTUELS, CES MÈRES AU FOYER, SATISFAITES DE LEUR SITUATION,
S’ÉPANOUISSENT AUPRÈS DE LEURS ENFANTS. Par Aline Brachet
CLARA
23 ans, Bussy-Saint-Georges (77)
maman de Mathilde, 1 an
« Beaucoup de gens disent que les femmes au
foyer sont soumises à leur mari. C’est le cliché de
la femme qui apporte la bière. Chez nous, les
tâches ménagères, c’est 50/50 ; David, le papa de
Mathilde, cuisine mieux que moi. Et si je décide
de travailler un jour, il sera d’accord. Nous
sommes très croyants et attachés à la famille
comme noyau de la communauté. Nous voulons
cinq ou six enfants, c’est pour ça que j’ai
commencé tôt ! Je me suis mariée jeune, à
21 ans. Cela ne va pas m’empêcher de finir mon
master d’anglais. J’ai droit à des réflexions du
style : “Une fille intelligente comme toi, tu ne vas
pas rester à la maison.” Je ne vais pas me forcer à
travailler pour avoir
l’air normal. L’intérêt
du féminisme, c’est
justement de faire ce
qu’on veut. On ferait mieux de se concentrer sur
des choses plus importantes, comme la
différence de salaires. »
Me forcer à travailler pour avoir l’air normal ?
STÉPHANIE
34 ans, Paris (75), maman d’Éva, 6 ans
et demi, et d’Anna, 6 mois
« J’ai été carriériste. J’avais un poste de management dans un
magasin de luxe. Après ma séparation avec le papa d’Éva, j’ai été
mère célibataire pendant cinq ans. J’avais des semaines de
50 heures. Impossible de voir ma fille plus de quelques heures.
Puis mon licenciement a entraîné une grosse remise en question.
Peu après ma rencontre avec le futur papa d’Anna, je suis tombée
enceinte. Je commence seulement à rechercher du travail, sans
grande motivation, car j’adore être chez moi, cuisiner, recevoir.
Je travaille depuis l’âge de 14 ans, j’ai trop vécu dans le stress.
Beaucoup d’amies célibataires me jugent. Pour elles, je fais un pas
en arrière. Mais c’est juste une pause. Je vais repartir avec plus de
punch, cette fois-ci sans
sacrifier ma vie de famille.
Il y a une pression pour que les
femmes travaillent, en tout cas
à Paris. Mai 68 aurait dû nous apporter la liberté de choix.
À chacune de trouver son rôle : mère au foyer ou chef d’entreprise,
tout est possible. »
Pour mes amies, je fais un pas en arrière
ÉMILIE
27 ans, Montfavet (84), maman
de Hugo, 1 an, et de Gaël, 4 ans
« Je ne suis pas devenue muette en étant femme au foyer,
j’assume pleinement ! Dans mon entourage, tout le monde
me soutient. Il faut dire que mon père a fait pareil quand
mes sœurs et moi étions petites : il a arrêté de travailler
pendant six ans. Et à l’époque, il passait pour un
extraterrestre ! J’aime les travaux manuels et je publie ça
sur mon blog, Miliezebomb. Rester à la maison, c’est un
choix, mais c’est surtout une évidence. Quand Gaël est né,
j’ai recommencé à travailler comme hôtesse d’accueil au
bout de cinq mois : ça a été un véritable déchirement de
confier mon bébé à quelqu’un d’autre. Alors, à la naissance
d’Hugo, j’ai sauté sur l’occasion : un congé parental de trois
ans ! Et je compte bien reprendre le travail après. C’est vrai,
c’est un sacrifice financièrement, mais ça vaut le coup de
voir grandir ses enfants. Contrairement à Guillaume, mon
futur mari, ça ne me dérangeait pas de rester à la maison,
ça s’est fait comme ça. On nous rebat les oreilles avec cette
Mon père a fait pareil, il a arrêté de travailler pendant six ans
idée qu’être mère, c’est un sentiment naturel, qu’être
enceinte, c’est fantastique. C’est faux, s’occuper d’un enfant,
ça s’apprend. À la maison, on partage les tâches. Guillaume
travaille, mais il fait le repassage, parce que moi, ça ne me
plaît pas ! »
ANNE-LAURE
28 ans, Vignieu (38),
maman d’Ambre, 10 mois,
enceinte d’un mois
« Il y a une chose qui me gêne dans la vie de femme
au foyer, c’est le manque d’activité cérébrale et de
rencontres. Et à la campagne, ça complique tout : pour
aller au cinéma, il faut faire une demi-heure de
voiture ! Ceci dit, j’adore être à la maison. Pas de
patron, pas de montre… C’est un peu les vacances. À la
naissance de ma fille, j’ai compris que c’était elle la
priorité. Mon mari occupe un poste depuis beaucoup
plus longtemps, il était nettement
mieux payé que moi. Si j’avais eu son
poste, on aurait inversé. Là, je
commence à chercher un emploi.
Financièrement, je ne peux pas rester femme au
foyer. Je vais changer d’orientation professionnelle,
peut-être prendre un temps partiel. Je suis pour la
parité, pour partager les tâches ménagères quand les
deux conjoints travaillent. Je ne vois pas pourquoi j’en
ferais plus que monsieur si on travaille autant à
l’extérieur. »
J’adore être à la maison…
REPÈRES
On comptait 2,9 millions de femmes
inactives non étudiantes parmi les
moins de 55 ans en 2005.
(Source : Observatoire des inégalités)
REPORTAGEOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
ATTENDRE LA TRENTAINE POUR
S’UNIR, NOUVELLE NORME
DU MARIAGE ? RENCONTRE
AVEC TROIS COUPLES À CONTRECOURANT, QUI, DU HAUT DE LEURS
20 ANS, SE SONT DIT OUI.
Par Nicolas Allix
«
a jeunesse n’empêche pas de
construire.» Pour Jean, 25 ans, épouser Tiphaine, 23 ans, avait tout d’une
évidence. Après trois années de vie
commune, le mariage est arrivé comme
une étape naturelle dans leur vie de couple.
L’été dern i e r, ils se sont unis en Bretagne. Pourtant, tout n’a pas toujours été
simple dans leur relation. «J’ai eu de sérieux
problèmes de santé et Jean a toujours été
l à», raconte Tiphaine. «De la même manière,
L
elle m’a aidé car j’entretiens des rapport s
difficiles avec mes parents», ajoute Jean.
Les épreuves franchies et l’amour aidant,
il lui a fait sa demande sur les marc h e s
de leur ancien lycée parisien.
À cet âge, la simple idée de se passer la
bague au doigt surprend. Et pour cause.
L’âge au premier mariage a reculé de
dix ans par rapport à 1968. Pourtant, les
jeunes ne semblent pas tous effrayés à
l’idée de passer devant monsieur le maire.
La baisse du nombre d’unions chez les
18-25 ans s’inscrit davantage dans un mouvement de diminution global du nombre
annuel de mariés depuis quarante ans.
“LE MARIAGE, JE PENSAIS
QUE C’ÉTAIT BOURGEOIS !”
Avec le nouveau millénaire, le visage de
la famille traditionnelle s’est modifié.
Les naissances hors mariage ou les familles
monoparentales sont monnaie courante.
Pour autant, se marier n’a rien d’obsolète, bien au contraire. Et pour cause, le
nombre d’unions se stabilise à la hausse
par rapport à la fin des années 1990. Les
jeunes n’hésitent pas à s’inscrire dans le
sillage de ce retour progressif au mariage.
Si l’amour représente le premier moteur de leur décision,
les jeunes époux préfèrent
s’entourer de quelques certitudes avant de se dire
oui.
Jean et Tiphaine se sont mariés en juillet 2007, en Bretagne.
Le 1er septembre 2007, Vincent, 27 ans,
«Caroline m’a rejoint en Égypte au milieu
a épousé Lucile, 22 ans. Après quatre
de mon périple. Pendant deux semaines,
années passées en couple et l’assurance
nous avons vécu de supermoments. J’ai
d’un revenu régulier, ces Parisiens n’ont
su que c’était la femme de ma vie», confie
pas hésité à franchir le pas : « Je gagne
Stéphane, étudiant. Pour eux, le mariage,
ma vie donc j’apporte une certaine stac’est cet été. Et pourtant, pas grand-chose
bilité financière à notre couple. Sans
ne les destinait à une union si solennelle.
l’assurance d’un revenu, nous ne nous
« Quand j’étais plus jeune, je critiquais
serions pas mariés tout de suite » ,
le mariage, je pensais que c’était bourprécise Vincent, intergeois, sourit Stéphane. Je
mittent du spectacle.
suis assez surpris, mes
Jean et Tiphaine possépotes étaient plutôt
• Plus de 356 000 mariages.
daient également cette • Âge moyen. Femmes : 22 ans,
contents pour nous. »
garantie financière au hommes : 24 ans.
Une bonne étoile que les
moment de leurs noces.
trois couples espèrent voir
Deux mois plus tard, l’enbriller longtemps. «Je sais
treprise où travaillait Jean • Plus de 253 000 mariages.
qu’à Paris, plus de la moia fait faillite. «On s’est pris • Âge moyen. Femmes : 26 ans,
tié des couples mariés
une bonne claque après hommes : 28 ans.
d i v o rcent, reconnaît Carole mariage. J’ai repris mes
line. J’ai envie de cro i re
études et je travaille
que je ferai partie de l’autre
comme vendeur dans • Plus de 270 000 mariages
moitié, de ceux qui ne
un magasin de vête- • Âge moyen. Femmes : 29 ans,
se séparent pas. »
ments», explique le jeune hommes : 31 ans.
Pour ce qui est des
homme.
enfants, les trois coupleSources : Insee, France métropolitaine
À 25ans, Caroline et Stés attendront encore
phane ont, eux aussi, aff ronté leur lot
quelques années. Tiphaine s’amuse à
d’épreuves. Après un an de vie comcette idée: «On s’est déjà mariés jeunes,
mune, lui est parti huit mois faire
on ne va pas cumuler les conneries. » 
le tour du monde. Tandis que
sa moitié restait en France.
1968
1994
2006
37
RENCONTREOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Il est interdit
de ne pas jouir
Que reste-t-il de la libération sexuelle
de 1968? Nos parents et la société
environnante semblent avoir généré
de nouveaux tabous. Isabelle Alet,
sexologue et chercheuse à l’Ined*, fait
le constat suivant: plus d’inhibition
des désirs, mais obligation du plaisir.
«
C
e n’est pas concevable, ce qu’on se fait engueuler, rappeler à l’ordre et contrôler. […] Quoi qu’il arrive on n’y a rien
compris, trop porno ou pas assez sensuelles… Décidément, cette révolution sexuelle, c’était vraiment de la confiture
aux connes». C’est le bilan de 1968 dressé par la romancière trash
Vi rginie Despentes. Bien avant ce qu’on a appelé la libération
sexuelle des années 1970, et dans un style beaucoup plus chaste,
Simone de Beauvoir parlait de la crainte du péché et du sentiment de culpabilité comme «résistances morales qui empêchent
l’apparition du plaisir». C’était en 1949, à la sortie du Deuxième sexe.
C’est à se demander ce qu’il s’est passé pendant toutes ces années.
Qu’en est-il devenu du slogan: «La révolution commence où commence le plaisir» ? Isabelle Alet est sexologue à Paris et chercheuse à l’Ined (Institut national des études démographiques).
Elle est catégorique: «La libération sexuelle, moi, je ne la vois
pas, elle n’apparaît pas dans les histoires de mes patients. Les
diff é rents types de comportements sexuels ont augmenté, mais
ce n’est pas pour ça que l’on jouit.»
Coupable de ne pas jouir. «On parle beaucoup de sexualité,
mais on en parle mal», constate Isabelle Alet. Selon la sexologue, cette mauvaise information concerne l’obligation
de jouir. «Les parents n’ont pas du tout éduqué sur ce
terrain-là. Avant 1968, la culpabilité se situait du côté d’envies que
l’on n’osait pas avouer. Aujourd’hui, on est coupable de ne pas
jouir.» Problèmes d’érection chez les hommes, angoisses chez
les femmes, les jeunes consultent médecins et thérapeutes de
couple dans la crainte de ne pas être normaux. «Ils pensent que
la jouissance et l’orgasme sont faciles, alors que c’est tout un travail d’exploration du corps. Les femmes, en particulier, pensent
que si elles n’arrivent pas à jouir, c’est pathologique, alors que c’est
tout à fait normal.» Selon Isabelle Alet, la jouissance féminine est
un travail d’émancipation qui ne serait pas du tout intégré. Et les
tabous autour de la masturbation resteraient importants. Ce manque
de connaissances est parfois à l’origine de comportements incoh é rents, tel l’arrêt de la pilule dans le cas où la jeune fille ne
prend pas de plaisir, et révélant «une immaturité érotique».
«Kit plaisir ». Outre une éducation sexuelle défaillante, la sexologue met en cause la publicité et les magazines féminins. Ces
magazines seraient à l’origine de faux messages sur la sexualité. «A u j o u rd’hui, il y a une peur de perd re l’autre ainsi qu’une
peur de ne pas répondre à une certaine norme qui apparaît dans
les médias, des normes de perf o rmances, de régularité du rapp o rt sexuel», analyse-t-elle. Testez votre appétit sexuel. Êtesvous disposés à avoir un orgasme? Quel moyen de transport vous
conduit au 7e ciel? Des thèmes régulièrement à la une de la presse
féminine. Pour Femme actuelle, la journée de la femme devient
celle de la femme sexy. En cadeau, un canard vibrant. Patchs pour
augmenter le désir féminin et conseils pour « booster sa
libido». La sexologue pense que «les sujets de ces revues sont
terribles pour les femmes. Ils font croire aux couples qu’ils sont
obligés d’être dans la prouesse pour être normaux. Ils divulguent
de faux messages et provoquent de fausses angoisses. On ne
va ni vers la liberté, ni vers la défense des femmes ». Les
années 1970 ont libéré les mœurs. Et si 2008 était l’année d’un
nouveau combat: être libre de ne pas jouir? JUSTINE GOURICHON
Ined : Institut national d'études démographiques.
ENQUÊTEOÙ SONT PASSÉES LES FÉMINISTES?
Infrastructures en nombre insuffisant,
délais d’attente impressionnants :
trente-trois ans après l’adoption
de la loi Veil qui légalisait l’IVG,
avorter en France relève encore
du parcours du combattant.
l’avortement :
un droit souvent oublié
L
a peur au ventre, Nathalie attend
dans les couloirs de la maternité des
Lilas (Seine-Saint-Denis). Accompagnée par Michèle, sa maman, cette jeune
fille de 16 ans vient d’essuyer le refus
d’un hôpital du département. La raison ?
Elle est enceinte de onze semaines. Tro p
tard pour envisager une intervention selon
le premier médecin qui l’a auscultée.
Un refus à première vue étonnant. Depuis
la loi sur la contraception de 2001, la limite
légale pour avorter est passée de dix à
douze semaines. Pourtant, dans les faits,
beaucoup de médecins refusent de
pratiquer une intervention à ce stade
de la grossesse et mettent en avant leur
clause de conscience. La loi les autorise
en effet à ne pas réaliser les actes médicaux qui heurteraient leurs convictions.
Congédiées sans plus d’explications,
Michèle et Nathalie se disent très marquées par ce rendez-vous. «Ce médecin
a été glacial», souligne la mère de famille.
À la sortie de ce premier entretien, désemparée, elle appelle son médecin traitant.
Ce dernier lui conseille la clinique des
Lilas, connue pour sa politique libérale.
Un véritable ovni dans le monde médical.
Chaque année, 1300 IVG y sont pratiquées.
Un quart est réalisé entre dix et douze
semaines de grossesse. Une politique parfaitement assumée. Marie-Laure Brival,
chef du service d’orthogénie, explique :
« Dans mon service, aucun médecin n’a
signé de clause de conscience.»
47 % DES FEMMES SE VOIENT
REFUSER UNE PRISE EN CHARGE
En France, la durée légale pour avorter
a donc du mal à s’imposer. Le cas de
Nathalie n’est pas isolé, loin s’en faut.
L’ i n t e rruption volontaire de grossesse
relève souvent du parcours du combattant. Entre janvier et avril 2005, la
SIMPLIFIER L’IVG
Dans les quarante-neuf jours qui suivent les
dernières règles, il est possible d’interrompre
une grossesse par la prise d’un médicament.
L’IVG (interruption volontaire de grossesse)
médicamenteuse est souvent mieux vécue par les femmes que l’intervention chirurgicale. Pourtant,
en France, seules 42 % des IVG sont pratiquées de la sorte. Jusqu’en octobre 2007, pour se voir
délivrer la pilule abortive, il fallait l’autorisation d’un médecin conventionné. La ministre de la
Santé, Roselyne Bachelot, a souhaité simplifier ces démarches. Depuis janvier 2008, les médecins
du Planning familial peuvent aussi la délivrer. Une avancée importante. Très implantés dans les
quartiers les plus défavorisés, ces quelque 800 centres sont largement sollicités par les jeunes
femmes les plus vulnérables.
DHOS (Direction de l’hospitalisation et
de l’organisation des soins) a réalisé une
enquête. Ses conclusions sont accablantes:
47 % des femmes se voient refuser une
prise en charge à l’issue d’un appel téléphonique. Clause de conscience, absence
de places, refus car la patiente n’habite
pas à proximité, les raisons avancées sont
multiples. Et lorsqu’une date d’intervention est fixée, dans un quart des cas, la
femme doit attendre deux à trois semaines.
C’est bien au-delà des cinq jours préconisés par la Haute Autorité de santé.
Fait aggravant, selon le planning familial,
très souvent, une échographie est demandée lors du premier rendez-vous. «Devoir
se rendre chez un échographiste et y
côtoyer des femmes enceintes est souvent très mal vécu », souligne Danièle
G a u d ry, gynécologue adhérente au Planning. Ce médecin soupçonne d’ailleurs
certains de ses confrères de chercher ainsi
à décourager leurs patientes d’avort e r.
Plus préoccupant encore, si la législation
se veut plus libérale, les moyens ne
suivent pas. Entre 1999 et 2005, le nombre
de stru c t u res réalisant des IVG est passé
de 176 à 126. Une baisse de 29 % qui a
p a rt i c u l i è rement touché l’Ile-de-France,
région où est réalisé un quart des
220000 avortements. In fine, selon le planning familial, chaque année, entre 3000 et
5 000 Françaises iraient avorter à l’étrang e r, le plus souvent en Espagne, en
Belgique ou aux Pays-Bas. Une situation
que ne tolère plus l’association. Bien
décidée à mobiliser l’opinion publique,
elle a lancé en janvier 2008 une campagne
d ’ i n f o rmation dans toute l’Ile-de-France.
CLAIRE FLEURY
39
ENQUÊTE
Nicolas Sarkozy
soixante-huitard contrarié
Critique le plus virulent de Mai 68,
le président apparaît pourtant comme
l’un de ses héritiers les plus fidèles. Par Gaël Chavance
Q
u’est-ce qui est à l’origine
de tous les maux de la société
française ? À entendre Nicolas Sarkozy, en campagne à
Paris-Bercy ce 29 avril 2007,
la réponse serait Mai 68. Il
faut dire que l’événement, vieux de quarante ans, a bon dos. Mieux, il permet de
tout expliquer. Et le candidat d’énumérer, en vrac : « la crise du travail », de la
« famille », de « l’école », de la « nation ».
Sans oublier celle de «l’autorité». Et puis,
il y a aussi « l’argent roi », « le cynisme »
et « la contestation de tous les repères
éthiques » qui, tous, indéniablement,
découlent de ce sombre épisode de l’hist o i rede notre pays. Pire encore, le mouvement de Mai a « affaibli la morale du
capitalisme » et l’a rendu « sans scrupule
et sans éthique». Qu’on se le tienne donc
pour dit : il faut «tourner la page ».
Soit. Sauf que… Sauf que depuis son accession au sommet de l’État, Nicolas Sarkozy
m o n t re tous les jours qu’il est, et reste,
un enfant de 1968. « À 100% », confirme le
philosophe Luc Ferry1, son collègue au
g o u v e rnement entre 2002 et 2004. Dans
sa façon de s’exprimer, de vivre, il en
i n c a rne presque l’esprit. Et tout d’abord
dans sa « m a n i è re décomplexée d’aborder les questions de sa vie privée » ,
soutient l’ancien ministre de l’Éducation nationale. De sa retraite dorée sur
le yacht de son ami milliard a i re Vincent
Bolloré à ses luxueuses vacances aux ÉtatsUnis dans une villa qui se loue à plus de
20 000 e u ros la semaine, en passant par
son voyage en Égypte à bord du jet
privé du même Bolloré, le président s’affiche dans le luxe, décomplexé. Et puis
il y a les femmes bien sûr.
40
Le feuilleton Cécilia Sarkozy a longtemps tapissé les couvertures des magazines people, avant d’être remplacé par
les photos de son bonheur élyséen avec
Carla Bruni. Au point que Nicolas Sarkozy est devenu l’incarnation du slogan
«jouissons sans entraves». Adolescent en
1968, le chef de l’État en a conservé la substantifique moelle: la libéralisation des
mœurs. Trois mariages, deux divorces. Premier président français à s’être marié en
cours de mandat depuis Paul Doumergue
en 1931, premier aussi de la Ve République
à épouser une star du show-biz, Nicolas
Sarkozy restera, enfin, le premier président à se séparer de son épouse en
cours de mandat.
D’UN GRENELLE À L’AUTRE
Malgré ses diatribes contre Mai 68, la
politique même du président dénote
un puissant attachement moral à cette
période. Son vocabulaire, d’abord, le
trahit. Lorsqu’il annonce, en octobre 2007,
l ’ o rganisation d’une grande confére n c e
sur l’environnement, il décide de la
nommer «Grenelle de l’environnement».
La référence aux accords de Grenelle,
négociés les 25 et 26 mai 1968 entre le
gouvernement de Pompidou, les syndicats et les organisations patronales
pour mettre fin à l’agitation sociale, est
explicite. Pour quelqu’un qui veut «l i q u ider l’héritage de Mai 6 8 », la re p r i s e
de ce terme est pour le moins tro ublante. D’autant qu’historiquement, ces
a c c o rds, bien que signés par les syndicats, ne mirent pas fin aux grèves. Il
faudra attendre la proclamation de la
dissolution de l’Assemblée nationale
et la tenue d’élections législatives anti-
cipées par le général de Gaulle, trois
jours plus tard, pour que le mouvement
s’éteigne de façon définitive.
Sur la forme, Mai 68 colle à la peau du
chef de l’État. Mais aussi sur le fond. Lors
de ses premiers vœux de président de la
République aux Français, le 31 décembre
2007, Nicolas Sarkozy annonce la mise en
œ u v re, sur le plan international, d’une
« politique de civilisation ». Or, l’expre ssion reprend le titre d’un essai du sociologue et philosophe Edgar Morin2, un pur
produit de l’idéologie soixante-huitarde.
Non seulement l’homme a écrit sur les événements3, mais il figure, comme JeanPaul Sartre, Simone de Beauvoir et quelques
a u t res, parmi les grands maîtres à penser
de la génération 1968.
LA FRANCE DÉCOMPLEXÉE
C’est là tout le paradoxe Sarkozy. D’un
côté, fustiger le mouvement de Mai et ses
conséquences dramatiques sur la société
française. De l’autre, incarner son esprit.
En s’attaquant à cet héritage, Nicolas Sarkozy a lui-même ouvert le bal des commémorations, avec presque un an d’avance.
Pour Daniel Cohn-Bendit, la polémique n’a
pas lieu d’être. Il faut « se demander
pourquoi la droite a besoin de ce retour en
arrière. Idéologiquement, elle n’a rien à
dire, elle essaie donc de remuer l’histoire
pour se trouver du grain à moudre»4. Et,
depuis quarante ans, la figure de proue du
mouvement n’a de cesse de répéter que
cette révolte cristallise avant tout le passage d’une France archaïque à une France
décomplexée. Décomplexée ? Voilà un
terme qui colle particulièrement bien à la
peau de Nicolas Sarkozy. Reste qu’il lui faut
encore faire la paix avec sa génération pour
être véritablement décomplexé.

1. Entretien entre Luc Ferry et Daniel Cohn-Bendit réalisé le
31 janvier 2008 pour le “Nouvel Observateur” et “France Culture”. 2. “Pour une politique de civilisation”, éditions Arléa,
1997. 3. “Mai 68: La brèche”, éditions Fayard, 1968. 4. Entretien entre Luc Ferry et Daniel Cohn-Bendit réalisé le 31 j a nvier 2008 pour le “Nouvel Observateur” et “France Culture ” .
ENQUÊTE
Anti-68
pourquoi ça marche?
“L’héritage de Mai 68 doit-il être
perpétué ou liquidé une bonne fois
pour toutes ?” Réponse de nicolas
sarkozy: “il faut tourner la page.” Cette
profession de foi anti-68 a-t-elle été
décisive pour son élection ? Par Samia Malas
I
ls ont entre 16 et 30 ans. Certains ne votent pas encore ,
mais sont déjà actifs en politique. Ces nouveaux
m e m b res des Jeunes de l’UMP du Jura sont tous
pro-Sarkozy. Julien Damelet, étudiant de 20 ans et
a d h é rent UMP depuis 2005, décrit Mai 68 comme «un
vaste mouvement de contestation mené par des
enfants gâtés qui voulaient tout casser mais rien reconstruire.»
« Toutes ces idées peace and love étaient de pures utopies »,
lance, de son côté, Raphaël Chamouton, étudiant de 22 ans
et adhérent depuis 2006. «Cette envie d’une liberté à outrance
a montré ses limites », ajoute-t-il. Le positionnement antisoixante-huitard de Nicolas Sarkozy a joué un rôle déterminant pour l’élection de l’actuel président. « La droite a été
sensible à cette posture. Les électeurs ne pouvaient que bien
accueillir cette proposition», estime Julien Damelet. Pour ces
jeunes militants, Nicolas Sarkozy incarne l’esprit du temps.
Mai 68 ne leur parle plus.
Malgré les débats actuels sur l’efficacité du président, ils re stent plutôt optimistes. « Pour l’instant, il ne me déçoit pas.
Je ne m’attendais pas à des résultats immédiats. Les réformes
qu’il mène auront des conséquences à moyen terme, dans
deux ou trois ans. Les Français doivent être patients. Dans
cinq ans, on fera un bilan et on verra s’il a vraiment tenu ses
engagements», préconise Raphaël Chamouton. Une confiance
à peine ébranlée par le tapage médiatique autour de la vie
privée de Nicola Sarkozy.
“RÉINTRODUIRE DES VALEURS MORALES
UN PEU PARTOUT”
Pour Xavier Crettiez, politologue et coauteur de l’encyclopédie La France re b e l l e, le rejet de la génération 68 par ces jeunes
est « une conséquence de la conduite des gauchistes de
l’époque. Arrivés à la tête des institutions, ils n’ont pas su
p a rtager le pouvoir», juge-t-il. La jeune génération de droite
perçoit cet héritage comme un frein pour leur avenir.
Il y a quarante ans, les étudiants de 1968 ont décidé d’arrêter
de s’ennuyer. Une fois l’euphorie des Trente Glorieuses retom-
42
bée, certains ont viré de bord, déçus par les conséquences
du mouvement de Mai. Quelques-uns de ces désenchantés
sont devenus des sarkozistes convaincus. Comme le président,
ils veulent tourner la page, à l’image de Mohand Amimeur, 58
ans, ancien soixante-huitard. Il s’est senti laissé pour compte,
exclu de ce «mouvement qui a profité à une minorité d’individus et a engendré le laxisme». «Mai 68 n’a pas fait que du
bien à la société, comme le prétendent certains socialistes. Les
soixante-huitards ont permis à la culture américaine de s’installer en France. Ils ont créé le communautarisme et ont provoqué une hausse du racisme », ajoute-t-il. Khadija, sa
femme, s’en prend au « déclin de l’Éducation nationale ».
Nostalgique des traditions de l’avant-68, elle fait confiance à
Nicolas Sarkozy pour rétablir l’autorité à l’école: «Je pense que
son discours est sincère, mais il sera sans doute difficile de l’appliquer. » Et Xavier Crettiez d’ajouter: «Chez les individus de
plus de 50 ans, ce sont les idéaux de Mai 68 qui suscitent le
plus de débats. Cette génération fait preuve d’une vraie volonté
de réintroduire des valeurs morales un peu partout. Des valeurs
s u rtout défendues par la droite.»
Comme Julien et les autres, ils assument leurs choix et affirment être simplement à la recherche d’un nouvel équilibre.
Pour eux, l’homme providentiel, c’est Nicolas Sarkozy, le seul
à pouvoir rétablir l’ordre moral dans la société française. 
Réunion des jeunes de l’UMP du Jura.
QUI SONT-ILS ?
 Les Jeunes populaires, ou Jeunes pop, créés en 2003, font
partie du mouvement des jeunes de l’UMP. Âgés de 16 à 30 ans, ils
se regroupent dans une structure semi-autonome et sont présents
dans tous les départements métropolitains et d’Outre-mer. Fabien
de Sans Nicolas, originaire de l’Isère, en est le président depuis
septembre 2005.
 96. C’est le nombre de fédérations dans lesquelles se
répartissent les Jeunes pop en métropole.
 45 000. C’est le nombre d’adhérents qu’ils revendiquent.
À Paris, ils affichent 6 800 militants officiels tandis que, dans le Jura,
ils sont 1 273.
Source : www.jeunespopulaires.com
HOROSCOPE
DE FIN AVRIL À DÉBUT MAI, EN GROS
PAR NICOLAS ALLIX
ET NASSIM ALLOY
aguichantes. Vie publique : « Celui qui n’a
jamais été seul (…) peut-il seulement
aimer ? » Faites comme Garou, soyez
rebelle ! Vie privée : rentrez ce string que
je ne saurais voir. Privilégiez sous-pull
Damart et velours côtelé !
SAGITTAIRE
DU 23 NOVEMBRE AU 21 DÉCEMBRE
TAUREAU
DU 21 AVRIL AU 21 MAI
2008 sera une année pleine
d’interrogations : sous les pavés, y’a quoi ?
Brûlez vos numéros des Cahiers du cinéma,
et pensez à regarder Arthur plus souvent.
En bon taureau, votre entêtement frôle
l’autisme. Vous n’irez plus au travail, ne vous
laverez plus les dents, et vous prendrez
un hystérique malin plaisir à provoquer
des disputes avec tout le monde. Du côté
de votre vie privée, cette année, ce sera le
grand huit ! Venus va tout vous apprendre.
Peut-être même beaucoup plus
que nécessaire. Ne faites pas ça,
c’est superfétatoire.
BELIER
prendre. Enfin bon, on ne va pas vous faire
un dessin.
Vie publique : cette semaine, toujours
plus de mondanités pour notre ami
Cancer, qui adore s’entourer de famille et
amis. C’est sympa ! Vie privée : accouplezvous avec un signe de feu ! Vous seule
saurez adoucir leurs ardeurs de dégénérés.
LION
CAPRICORNE
DU 23 JUILLET AU 22 AOÛT
DU 22 DÉCEMBRE AU 20 JANVIER
Vous êtes un félin, mais vous savez aussi
faire votre gros chacal. Comme d’habitude,
vous obtiendrez tout de tout le monde. Pas
de pitié pour les croissants! Vie publique:
vous. Et les autres. Vie privée: rrrrrrrrh. Ça va
chauffer dans la tanière! Alors révisez vos
classiques: le 68 n’existe pas.
Oh, ce beau voisin que vous reluquez
depuis des mois ! Prenez le taureau par
le cornes ? À votre tour, montez sur…
la barricade ! Vie publique : sobriquets,
quolibets et menaces, vos collègues ne
vous ménagent pas. Fin des intempéries
prévues pour le 29. Vie privée : Cupidon
n’est pas avare de flèches pour le premier
décan.
DU 21 MARS AU 20 AVRIL
VIERGE
Singer les femmes oisives de bas étages ne
doit pas devenir une habitude. Levez-vous,
n’ayez pas peur ! Vie publique : néant. Vie
privée : profitez de la fête du travail pour
travailler plus et gagner encore plus.
DU 23 AOÛT AU 23 SEPTEMBRE
Une semaine folle, folle, folle. Les plus
belles sont à la fête. Vie publique : strass
et cotillons : c’est la révolution des
paillettes ! Vie privée : wouhouuu !
GÉMEAUX
BALANCE
DU 22 MAI AU 21 JUIN
DU 24 SEPTEMBRE AU 23 OCTOBRE
Qui êtes vous dame Gémeaux ? Ségolène
ou Rachida ? Faites le bon choix ! Pour que
tout devienne possible. Vie publique :
Cannes, Roland-Garros, défilés syndicaux…
Trop busy ! Vie privée : oh là là ! Comme
une Américaine, vous vous attiferez d’un
micro short de pouffe toute la semaine.
Et comme une américaine, vous feindrez
le quiproquo au moment de rencontrer
le loup…
Le printemps porte avec lui ses douces
senteurs. Mais gare ! L’allergie guette. Vie
publique : votre excès de zèle pourrait
agacer. Avec les beaux jours, il est
préférable de lécher des glaces plutôt que
de cirer des pompes. Vie privée : Saturne
aime vous jouer des tours. Peu importe,
allez-vous laisser une planète dicter votre
libido ?
CANCER
DU 24 OCTOBRE AU 22 NOVEMBRE
DU 22 JUIN AU 22 JUILLET
« Qui s’y frotte s’y pique. » On vous sent
mutine et coquine. Oubliez vos principes
et devenez la femme-objet aux formes
Pourquoi tant de nostalgie ? Le présent,
c’est bien aussi ! Il suffit juste de bien s’y
Prenez-vous en main. Vos petites rondeurs
n’ont plus rien de charmant. Pensez à
éliminer les couscous-boulettes dont vous
raffolez tant. Vie publique : affrontez le
regard des autres. Vie privée : si vous êtes
du deuxième décan et que patates sautées
et persil sonnent pour vous comme une
évidence, foncez !
SCORPION
VERSEAU
DU 21 JANVIER AU 18 FÉVRIER
Quel beau mois d’avril. Au programme :
de beaux moments les 28, 30, le 2 mai et le
3 (au matin, seulement sur rendez-vous).
Vie publique : gros salaire et belle berline :
c’est le moment, trompez sans compter !
Vie privée : votre imagination agace votre
partenaire. Créativité et Uranus n’ont
jamais fait bon ménage.
POISSONS
DU 19 FÉVRIER AU 20 MARS
Les ultraviolets courent sur votre peau
avec l’aisance d’une joueuse de badminton
naturiste. Quel beau teint hâlé. Un petit
sweater col en V sans manche vous irait à
merveille. Faites vite, l’orage gronde.
Vie publique : prenez la main tendue.
Il est temps de mettre du beurre dans les
épinards. Vie privée : vous, de toute façon,
dès qu’il s’agit de beurre…
43
RENDEZ-VOUSVOYAGE
la mémoire
courte
Paris est-il amnésique ? Les lieux
emblématiques de Mai 68 ne sont plus
frondeurs. Petit tour dans le Paris anti-68.
PAR NASSIM ALLOY. PHOTOS NASSIM ALLOY ET SAMUEL FOREY
PIMPANT 5E
UNIVERSITÉ DE PARIS X,
NANTERRE, 92
La fac de Daniel Cohn-Bendit n’a de
rouge que la ligne de RER qui la dessert.
Aujourd’hui, des milliers d’étudiants
rejoignent le gigantesque campus de
béton, pour y suivre des cours de droit, de
gestion ou d’économie. Et pendant les
grèves, la mythique fac ne donne plus
vraiment le « la ».
Qui peut croire que le Quartier latin fût le centre névralgique de la révolte étudiante ?
Y aller, c’est pénétrer un monde magique où tout va très bien. La rue Vavin, par exemple,
mignonne petite artère reliant Montparnasse au Luxembourg. Les beaux jours, on y croise
Alain Finkielkraut, beaucoup de Smart et des lycéennes qui ressemblent aux héroïnes de
Rohmer. Les touristes adorent le « Latin Quarter » pour son côté authentique : monumental
et minéral rue Soufflot, médiéval et titi rue Mouffetard.
Quant aux riverains, ils ne jurent que par les adresses confidentielles : qu’il est bon
de remonter la pente de la rue Gay-Lussac avec ses petits restos, sa boutique de lodens…
Le vrai chic parisien, la frime du 16e en moins.
L’ÎLE SEGUIN, BOULOGNEBILLANCOURT, 92
D’un projet à l’autre. L’art contemporain
selon François Pinault ne verra pas le
jour en lieu et place de l’usine Renault.
L’un des sites clé de Mai 68 sera un lieu
d’élite urbaine: le nouveau campus de
l’université américaine à Paris, un hôtel
quatre étoiles et une résidence
internationale de chercheurs feront
table rase du passé.
QUAI ANDRÉ CITROËN, 15
PLACE DE LA SORBONNE, 5E
« Vivre en bonne société, collégialement,
moralement et studieusement.» La devise
de Robert de Sorbon, fondateur de l’une
des plus anciennes universités d’Europe,
s’applique aujourd’hui parfaitement
au Quartier latin, dont la place de
la Sorbonne est le cœur. Un endroit sage,
propret et UMP. Les touristes y croisent
les étudiants en droit des affaires. Et les
points chauds de Mai 68 – le boulevard
Saint-Germain ou la rue Gay-Lussac –
sont maintenant ultra-résidentiels.
44
E
Symboles du Paris ouvrier, ces quais
se sont peu à peu transformés en
Manhattan-sur-Seine. Plus au sud,
c’est Television City, le nouveau lieu
de la sous-culture tant décriée par les
soixante-huitards. Canal +, France
Télévisions et TF1 s’y sont installés ces
dix dernières années dans leurs
vaisseaux amiraux de verre.
THÉÂTRE DE L’EUROPE,
PLACE DE L’ODÉON, 6E
Son directeur, Olivier Py, est partisan
d’un théâtre « festif et populaire ». Mais
allez y faire un tour le soir d’une
représentation et vous verrez combien la
culture à Paris est une affaire de classe.
On est loin des débats qui s’y tenaient en
Mai 68, quand tout le pays semblait
s’être donné rendez-vous.
RENDEZ-VOUSFORME
FICHE PRATIQUE
Cocaïne les rails
du conformisme
Si les hallucinogènes sont associés, dans l’imaginaire collectif,
à Mai 68, la cocaïne est désormais la drogue à la mode.
Le trip psychédélique a fait place à la recherche d’intensité
et de performance de notre société de consommation.
PAR ANTOINE GUINARD, MARINE MILLER
L
’alcool tue. Prenez du LSD»: c’est un des
slogans les plus méconnus de 1968. À
l’époque, en France, la consommation
de cette drogue est marginale. Les chantres
du LSD s’inspirent largement de la Beat Generation. Ses membres, les poètes et écrivains Jack
Kerouac, Allen Ginsberg ou William Burroughs sont les pionniers de la culture hippie,
qui établit sa mecque dans le quartier de HaightAshbury, à San Francisco, au milieu des
années 1960. Aujourd’hui, la consommation de
drogue s’est largement banalisée. Les hallucinogènes n’ont plus le vent en poupe. Après l’extase des années 1990, la cocaïne, drogue de la
jet-set dans les années 1980, fait son come-back,
transcendant cette fois les frontières sociales.
« On est passé d’une population polytoxicomane et désocialisée à des consommateurs plutôt insérés, qui ont une famille, un travail »,
explique le docteur Céline Berdah, psychiatre
au service toxicomanie de l’hôpital Bichat à Paris.
En 2008, la cocaïne s’est démocratisée. Plus
d’un million de Français en ont déjà sniffé au
moins une fois. Principale raison: la chute des
prix. En cinq ans, le gramme de coke a baissé
de moitié. Il coûte aujourd’hui 60 euros en
moyenne. Pourtant, l’aspect financier n’est pas
suffisant pour expliquer cette tendance. La
consommation de cocaïne correspond à notre
«
société individualiste tournée vers la fête et la
performance. «Tenir le coup, se maîtriser, se
conformer aux différents impératifs sociaux. »
Voilà, peut-être, l’autre raison du succès de cette
drogue, comme l’explique l’historienne Emmanuelle Retaillaud-Bajac. Si la cocaïne est consommée majoritairement dans un cadre festif,
son usage est parfois lié à une recherche de
productivité. « Il arrive que les gens en prennent sur leur lieu de travail, pour bosser mieux,
plus vite, faire des tâches qui ne sont pas très
agréables», constate le docteur Berdah.
DROGUE ESTHÉTIQUE
Prendre de la cocaïne relève moins d’un
acte collectif qu’individuel. « Il n’y a plus ce
sentiment d’appartenance à une communauté », confie Julien*, étudiant de 21 ans et
consommateur régulier. Facile d’accès, la
cocaïne n’a jamais été aussi populaire. Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas. « Dans les
années 1930, elle était associée aux bas-fonds
et à la prostitution. Elle était considérée comme
la drogue la plus trash, bien plus que l’opium
et la morphine », rappelle Pierre de Taillac,
auteur d’un livre sur la représentation des
drogues en France.
Contrairement aux autres drogues, elle jouit
d’un capital de sympathie. L’héroïne est tou-
Noms : cocaïne, coke, CC, coco, blanche,
charlie, chnouffe, yayo, dragon bleu
Date de naissance : 1859
Description : alcaloïde, extrait de plante
de coca + solution hydrosoluble chauffée
déshydratée, poudre blanche brillante,
puissant stimulant
Consommation : inhalation, injection,
prise (sniff), ingestion
Effets : libération de dopamine et de
sérotonine dans le cerveau provoquant
l’euphorie, sentiment de puissance,
stimulation du désir sexuel
Dangers : irrégularité du rythme cardiaque,
hypertension artérielle, transmission
d’hépatite A, B et C, tremblements, attaques
de panique, ralentissement psychomoteur,
perte de mémoire
Statistiques : 1 million de consommateurs
parmi les 12-75 ans, 2 % des 18-26, 4 % des
26-44 ans, 0,4 % des 45-75 ans, 3,9 % des
hommes, 1,6 % des femmes
jours associée au sida et à l’overdose, le crack
aux milieux défavorisés, et le cannabis est
tellement banalisé qu’il en a perdu son attrait
subversif. « La coke va avec toute cette esthétique de la pureté du design. Les années
1960, c’était la pop et la couleur. La coke,
c’est plus froid et plus urbain », analyse Julien.
« C’est la drogue des gens socialement intégrés », ajoute Pierre de Taillac. Inodore, elle
peut être consommée de manière furtive, et
ses effets, d’une durée de trente minutes environ, permettent aux consommateurs d’avoir
le sentiment de conserver une certaine lucidité. « Cela fait une semaine que j’en prends
tous les soirs, j’ai l’impression d’augmenter mes
facultés intellectuelles, tout en restant en contact
avec la réalité », avoue Julien. Avec tous les
risques de dépendance, bien réels, qu’il encourt.
Même en matière de drogue, l’époque n’est
donc plus à la transgression. Les enfants de
1968, ces créatures disciplinées, ont remplacé
la contestation par le pragmatisme, et la récréation par la performance.
* Le prénom a été modifié.
45
46
CUISINE
Il est un enfant des années
soixante. Quarante ans après,
Philippe Chevrier est un des
plus grands chefs du monde.
Et il a réuni son talent et ses
innovations dans un livre*.
Mise en bouche.
un chef se livre
DR
BAR DE LIGNE PARFUMÉ
À LA CITRONNELLE
Pour 4 personnes
ASSEZ DIFFICILE
 1 bar de ligne de 900 g  3 kg de gros sel
 100 g de citronnelle en feuilles  4 cuillères à
soupe de poivre blanc  4 cuillères à soupe de
poivre noir  1 sachet de fenouil séché  100 g de
persil  1/4 litre de blancs d’œufs
MISE EN PLACE : vider le bar, enlever
les ouïes, couper les nageoires. Ciseler
finement 50 g de citronnelle. Farcir le
bar avec le fenouil, les queues de persil et les 50 g de citronnelle re s t a n t .
Mélanger le sel avec les poivres, la
c o r i a n d re, la citronnelle ciselée et les
blancs d’œufs jusqu’à obtention d’une
masse malléable. P r é c h a u ffer le four à
220 °C (th. 7). Se munir d’une plaque
de cuisson et d’un papier sulfurisé.
Former un socle avec le sel pour y poser
le bar. Attention : le poisson doit être
posé droit et non pas couché sur le sel.
Former ensuite autour du bar une forme
identique à ce dernier avec le mélange
de sel. Découper le papier à l’aide
d’un couteau en contournant le bar. Le
glisser doucement
au four. Au bout de
treize minutes, le
retirer du four et le
laisser dans le sel
cinq minutes supplémentaires.
D R E S S A G E : présenter le bar aux invités dans un plat, puis
découper le sel à l’aide d’un couteauscie. Enfin, découper le bar et serv i r.
NOIX DE SAINT-JACQUES
AUX ASPERGES, ÉMULSION
AUX MORILLES FRAÎCHES
Pour 4 personnes
ASSEZ DIFFICILE
 2 0 coquilles  5 0 0 g de morilles fraîches
 20 asperges vertes  9 dl de fond de blanc de
volaille  50 g de beurre  2 dl de crème montée
 1 cuillère à café d’armagnac  1 cuillère à café
de cognac  1 échalote ciselée finement  1/2 dl
d’huile d’arachide  50 g de beurre noisette  Sel
MISE EN PLACE: ouvrir les saint-jacques
à l’aide d’un couteau plat pour garder les
coquilles entières pour la décoration.
Enlever délicatement le corail. Laver soigneusement les noix à l’eau. Peler les
queues d’asperges. Les cuire en botte
dans l’eau bouillante salée. Les refroidir
dans l’eau glacée. Tailler les pointes de
la longueur d’un pouce, le restant en fines
rondelles. Rincer les morilles fraîches à
l’eau courante pour enlever tout le sable.
SAUCE AUX MORILLES : couper 100 g
de morilles en morceaux. Les faire re v enir avec de l’huile d’arachide. Couvrir.
Laisser pincer les champignons, ajouter l’équivalent d’une demi-échalote,
flamber avec le cognac.
Mouiller avec le fond de volaille et le
fond brun, porter à ébullition, laisser
mijoter une heure. Mixer au rotor et passer au chinois.
DRESSAGE: faire revenir 400 g de morilles
fraîches dans une poêle avec de l’écha-
lote ciselée finement. Garder les plus
belles pour les redresser dans les coquilles.
Embeurrer (10 g) les autres morilles avec
les queues d’asperges taillées en ro ndelles. Dresser un petit tas au milieu des
noix. Griller ces dern i è res d’un côté et
les rôtir de l’autre au beurre noisette
dans une poêle. Les dresser sur le socle
de champignons. Chauffer et embeurrer
(10 g) les pointes d’asperges. Les dre sser en volume sur les coquilles. Term iner la sauce en la montant au beurre
(30 g), en y ajoutant la crème montée
et la cuillère d’armagnac. Assaisonner,
émulsionner et saucer les saint-jacques.
* “ H i s t o i res gourmandes”, éditions Jouvence, 221 pages,
55 euros.
BEAUTÉ
DU CAVIAR
DANS LA PEAU
Le caviar véhicule l’image du luxe et de l’inaccessibilité.
Dans les plats, il aurait des vertus aphrodisiaques.
Peu le savent, mais il est également bon pour la peau.
Les laboratoires l’ont vite compris. Laissez-vous convaincre.
LA PRAIRIE CAVIAR
Les laboratoires La Prairie le disent eux-mêmes : « [nous avons] compris que
le cœur des femmes aspirait au luxe aussi profondément que leur peau à la
plénitude ». L’équation est toute trouvée : luxe + beauté = caviar.
Depuis les années 1980, ces laboratoires suisses se sont spécialisés dans les
soins à base de caviar. Leur recette est simple : allier protéines marines et
extraits de caviar. Crèmes antirides, sérums cellulaires, soins contours des
yeux… Cette gamme se décline en de nombreux produits.
Garder sa beauté, sa vitalité et sa jeunesse ne passe plus seulement par la
consommation de caviar dans vos plats, mais aussi dans votre crème !
COUP DE JEUNE AU CAVIAR
LES CHEVEUX AUSSI
EN VEULENT
Le caviar contient beaucoup de substances naturelles : des acides aminés
essentiels, des protéines, des acides gras essentiels, des oligoéléments… Les
cheveux en raffolent. Le caviar les protège contre la pollution et le desséchement
du soleil. Effet réparateur garanti : vos cheveux sont plus souples, plus brillants
et plus volumineux. Le shampoing aux extraits de caviar est devenu le best-seller
des pharmacies. Duo Caviar Expert’Hair : 65 euros environ.
48
Diadermine
Les effets bénéfiques du caviar sur la peau
n’ont pas échappé aux grandes marques
de cosmétique. Les laboratoires
Diadermine, par exemple, ont créé la
crème anti-âge « Age Excellium » à base de
caviar. Grâce à son complexe caviarprotéine, ce soin offre une triple action :
antirides, fermeté et éclat. Une véritable
brise fraîche pour les cellules de la peau !
Comment ?
Dès 40 ans, votre activité cellulaire est
réduite de 30 %. Bilan : vos cellules se
régénèrent plus difficilement. La solution ?
Cette crème à base de caviar.
Elle stimulera vos cellules. Rides
estompées, peau plus lisse et hydratée.
Vous voilà rajeunie.
Prix indicatif : 16 euros
Utilisation : crème de
jour et de nuit.
Appliquer sur le
visage et le cou
parfaitement
nettoyés. Masser du
menton vers le front.
DÉCO
Dominique Imbert
artiste au foyer
Un parcours atypique.
Dominique Imbert, propriétaire
de la marque Focus, se joue
des conventions. L’ancien
professeur de lettres est devenu
créateur de cheminées.
Gyrofocus, première cheminée suspendue pouvant pivoter à 360 °.
Ce modèle prestigieux, devenu un classique international, a notamment
été exposé au musée Guggenheim à New York.
D
ominique Imbert suit ses intuitions. Après des études
littéraires, il se retrouve ethnologue en Alaska, puis
aide-cuisinier à Manhattan, docteur en sociologie à la
Sorbonne et professeur de lettres dans un lycée parisien.
En 1967, il abandonne le tableau noir pour l’enclume. Il crée
un atelier de sculpture en métal, à Viol-le-Fort, au pied des
Cévennes. Parmi les objets qu’il façonne: une cheminée
pour son usage personnel. Son entourage est
immédiatement séduit: naissance de l’idée du modèle
Focus (en latin: foyer), on est en 1968. Depuis, il a fait du
chemin. Ses cheminées s’exportent jusqu’au Japon.
Dominique Imbert, en concurrence avec de grandes
e n t reprises, conclut des marchés de près de 760 000 euros.
Il se refuse pourtant à délocaliser. Alors que l’usine qui
fabrique ses modèles doit ferm e r, il la re p rend. Quatre vingts emplois directs et indirects ont ainsi été créés.
Designer autodidacte ? Soixante-huitard re c o n v e rti ?
F o rg e ron sociologue ? Chef d’entreprise mutant ? Artiste
humaniste ? C’est par une citation de Le Corbusier qu’il
répond : «La tradition consiste à créer son époque…»
RABYA OUSSIBRAHIM
CHEMINÉE EN COULEUR
Chromifocus a un foyer intégré muni
de portes coulissantes. Les deux portes
en acier de la façade s’ouvrent
latéralement par une simple poussée
manuelle. Prix de vente : 9 600 euros
BRONZE SCULPTÉ
Dans le même esprit, la Métafocus
a des portes coulissantes dont la
façade en bronze est sculptée.
Signée Dominique Imbert.
Prix de vente : 11 500 euros.
Tirage limité.
49
SANTÉ
VOUS AIMEZ VOUS TARTINER D’ARGILE
OU DE CONCOMBRE ? LA COSMÉTIQUE
NATURELLE VOUS PARLE ? NORMAL,
VOUS PORTEZ EN VOUS L’HÉRITAGE
DU MOUVEMENT HIPPIE. MAIS GARE,
LES INDUSTRIELS EXPLOITENT LE FILON :
LA NATURE EST DEVENUE UN ARGUMENT
MARKETING. Par Marie Piquemal
cément bon pour la santé. Mais c’est totalement faux ! Quand
on vous vend une crème 100 % nature l l e, là aussi c’est une
arnaque. À l’exception des huiles essentielles pures, aucun
produit cosmétique n’est complètement naturel », explique
Laurence Coiffard, experte à l’Agence française de sécurité
sanitaire des produits de santé (Afssaps).
Pour elle, le problème est clair. L’utilisation marketing des
t e rmes « naturel » ou « végétal » n’est pas encadrée juridiquement. Résultat:
ces appellations
sont employées
pour tout et n’importe quoi, entretenant l’amalgame
entre le naturel et
le bio. Un défi pour
les associations
p ro f e s s i o n n e l l e s
du secteur en
quête de légitimité
«
n dessine une petite feuille verte sur le pot de
et de visibilité. En France, deux organismes principaux, Nature
crème et on vous fait cro i re que c’est naturel !» s’agace
& progrès et Écocert, proposent de labelliser les produits
Isabelle Frapart, professeur de cosmétologie à
conformes à des cahiers des charges très précis.
Toulouse. Elle vient d’entrepre n d reune étude sur la comEn pratique, il s’agit d’utiliser un maximum de produits
position des produits vendus comme naturels : «Prenez
issus de l’agriculture biologique et d’écarter les ingréune marque comme Yves Rocher. Sur cinquante ingrédients obtenus par des procédés chimiques lourd s .
dients répertoriés, je peux vous en citer une trentaine
A u t rement dit, si vous achetez une crème estamqui sont des produits de synthèse! » Seulement voilà.
pillée Écocert, vous avez la certitude de ne pas tro uLe mot « naturel » fait vendre. Considéré comme une
ver de composants dérivés de la pétro c h i m i e ,
valeur refuge, il bénéficie d’un excellent capital confiance.
comme les parabens, ces conservateurs utilisés
Mais aussi d’un petit parfum de nostalgie car il rapdans 80% des produits de beauté. Une garanpelle le retour à la terre que prônaient nos ancêtres
tie pour les consommateurs, un casse-tête
les hippies. Un filon marketing donc.
pour les producteurs. Michel Feuillet, re sÀ voir les rayons des grandes surfaces, les industriels s’en
ponsable de JLM Laboratoire, en fait chaque jour
donnent à cœur joie, semant le trouble chez les consoml’expérience depuis qu’il a choisi de faire cert i f i e r
mateurs. « On vous persuade qu’un produit naturel est forses produits par Écocert en 2002. «Il y a plein de
produits que l’on n’a pas le droit d’exploiter. L’huile de cassis, par exemple.
LABELS À LA LOUPE
Voilà un ingrédient 100% naturel et
 ÉCOCERT est une entreprise privée fondée en 1991, dans la lignée du mouvement
pourtant on n’a pas le droit de l’utiassociatif agrobiologique des années 1970. Elle garantit les qualités biologiques et
liser. Cette huile est extraite à l’hexane,
écologiques des cosmétiques avec un niveau d’exigence supérieur à la réglementation
un dérivé du pétrole, et ça, c’est
conventionnelle. Agréé par les ministères de l’Agriculture et de l’Économie, cet organisme
interdit ! » À moins d’avoir des connaissances en
de certification a su s’imposer dans ce secteur. www.ecocert.fr
chimie pour décrypter la composition des pro NATURE & PROGRÈS est une fédération qui rassemble des agriculteurs, des
duits, les labels restent les seuls indicateurs perdistributeurs et des consommateurs de produits issus de l’agriculture biologique. Le label
mettant aux clients de s’y retrouver. Et de faire
Nature & Progrès garantit le respect de l’environnement. Mais pas seulement. Il propose
la part des choses entre effet marketing et ingréaussi un projet global de société et s’alarme « des dérapages possibles d’une production bio
dients nature l s .
industrielle motivée par le seul intérêt économique ». www.natureetprogres.org

Cosmétiques bio
la poudre aux yeux
O
50
DR
Promo
Des pavés dans la mare
À Anne-Lorraine
51
École de journalisme
promotion 2008
École des hautes études en sciences de l’information et de la communication - Université Paris-Sorbonne
77 rue de villiers 92200 Neuilly-sur-Seine www.celsa.fr