chroniques d`une enfance sobre et heureuse

Transcription

chroniques d`une enfance sobre et heureuse
Daniel PAUL
Chroniques d’une enfance
sobre et heureuse
Ilustrations de Thibaud Langlumé
1
On plante le décor
Je suis né en 1940 à Marseille, quartier des Catalans, en référence à la plage qui lui a donné
son nom. On dit aussi quartier du Pharo pour rappeler la présence du Palais impérial qui se
dresse, dos à la mer, sur un promontoire appelé autrefois la Tête de More. En compagnie du
Fort Saint-Jean, situé juste en face, il monte la garde dans la passe du Vieux-Port, posé sur
un écrin de verdure, le Jardin du Pharo.
C’était au temps du Pont Transbordeur qui enjambait l’entrée de la calanque phocéenne. Sa
nacelle filait doucement au ras de l’eau, transbordant d’un quai à l’autre (en 90 secondes)
charrettes et piétons depuis 1905. Les Allemands le dynamitèrent avant de s’enfuir, en 1944.
L’on ne peut évoquer ce quartier sans parler de la Corniche qui y prend sa source, cette
Corniche fantasque et sinueuse qui égrène criques et rochers, mini-plages et petits ports de
pêches, du Vallon des Auffes à Malmousque, de
l’anse du Prophète aux plages du Prado, puis
s’élance de la Pointe Rouge vers la Madrague de
Montredon, traverse le village des Goudes et
atterrit aux pieds du massif de Marseilleveyre,
face à l’île Maïre à la crête finement ciselée.
Au-delà de ce balcon de rêve, le bleu pastel de la
mer, irisé d’azur, s’étale paisiblement sous le
regard vigilant des mouettes jusqu’aux îles du
Frioul qui, avec la complicité du Château d’If,
2
organisent, les soirs d’été, des couchers de soleil incendiaires.
Vous avouerez qu’il y a plus déprimant que ces paysages comme décor!
Ah, j’allais oublier, le Vieux-Port, c’est juste à deux pas ! Tout le monde
connaît le Vieux-Port : le Bar de la Marine, le « ferriboîte »
d’Escartefigue… De nos jours, c’est un port de plaisance plein comme
un œuf, encombré de voiliers et de petits yachts qui ne sortent que très
rarement et entre lesquels se faufilent le matin de fringants « pointus »
qui partent à la pêche.
En continuant par le quai de Riveneuve, on arrive au Fort Saint-Nicolas
construit là par Vauban sur ordre de Louis XIV pour tenir les
Marseillais en respect. P… de roi ! Sous l’Occupation, les Allemands en
avaient compris l’usage et s’étaient empressés de s’y installer.
Et puis on se retrouve très vite devant les grilles du Jardin du Pharo.
C’est d’ailleurs là que je vous donne rendez-vous dans le prochain
chapitre.
Malmousque
3
Le Jardin du Pharo : jeux à volonté !
Une large entrée incite à la visite. Trois allées divergentes proposent l’exploration. L’allée centrale,
réservée aux piétons, est très pentue. Elle permet d’accéder rapidement, sous de grands pins
maritimes, à un immense plateau couvert de pelouses au fond duquel s’élève le majestueux Palais
impérial. Les deux ailes sud s’avancent vers vous, encadrant une belle esplanade où, en été, dans les
années cinquante, le Théâtre aux Etoiles déployait ses gradins.
Je me souviens avec émotion de ces jours où je venais assister aux répétitions du TNP de Jean
Vilar : j’ai encore en mémoire le beau visage de Maria Casarès. Une ambiance joyeuse régnait
durant ces répétitions et les bribes de conversation entre Jean Vilar et ses comédiens parvenaient à
mes oreilles après avoir ricoché sur les murs impériaux. Je me sentais bien dans cet univers et je
m’y abandonnais durant de longs après-midis. Une fois démontées, les installations de ce théâtre en
plein air libéraient un vaste espace goudronné où les enfants du quartier pouvaient jouer à volonté.
Nous étions une bande d’une cinquantaine de copains, garçons et filles de tous âges et toutes classes
sociales confondues. . Nous nous retrouvions ici les jours sans école, surtout à la belle saison. Les
jeux avaient une dominante sportive : le ballon prisonnier, le furet, le jokari, les patins à roulettes, la
corde à sauter, les courses d’endurance autour du Palais, etc., et bien sûr les incontournables
matches de foot. En somme, il s’était créé spontanément dans ce jardin, un « centre aéré » autogéré
par les enfants et je peux vous certifier qu’aucun adulte ne venait jamais le régenter. Ceci dit, les
familles gardaient discrètement un œil sur nos activités.
Vers le milieu de l’après-midi, quelques mamans venaient s’asseoir à l’ombre sur le rebord des
petites fenêtres censées éclairer les sous-sols de la Faculté de Médecine (celle-ci résida dans ces
lieux jusqu’au début des années cinquante). Tout en tricotant, elles se racontaient les derniers
évènements domestiques. Parfois, lorsque la fenêtre d’un soupirail était restée entr’ouverte, elle
laissait échapper les longs gémissements des chiens que l’on utilisait pour les expériences de
laboratoire. Souvent, en été, des odeurs pestilentielles faisaient fuir ces dames pendant que des
camions emportaient les cadavres de ces animaux sacrifiés sur l’autel de la science…
4
Des jours heureux s’écoulèrent ainsi entre les ailes protectrices du Palais du Pharo. Au fil des
années, certains d’entre nous atteignaient l’âge de l’adolescence et des couples éphémères se
formaient au sein de ce petit monde. Ces premiers émois amoureux et chastes faisaient l’objet de
nombreux commérages et taquineries. Moi-même, j’ai connu là un premier amour : elle s’appelait
Annick et avait des couettes qui certains jours se transformaient en queue de cheval sauvage tout à
fait indomptable. Un jour, elle se coupa les cheveux : son image se brouilla et je fit brutalement
l’expérience du désamour.
Nous reviendrons dans ce petit paradis lors de le prochain chapitre intitulé: Un jardin d’aventures
et de rêveries.
5
Un jardin d’aventures et de rêveries
Vers l’âge de huit ans j’allais déjà jouer au Pharo, en la seule compagnie de mon frère, de deux ans
mon aîné. Pour nous, le Pharo c’était un terrain d’aventures beaucoup plus passionnant que la rue
qui pourtant, à cette époque, n’était pas encore squattée par les voitures.
Mon frère m’y faisait explorer des terres inconnues peuplées d’animaux bizarres et couvertes de
plantes mystérieuses. De petits chemins serpentaient depuis les immenses pelouses du haut habitées
par les sauterelles, les cloportes et les papillons, jusqu’aux dédales rocheux du bas qui s’étalaient
jusqu’à la mer.
C’est là que nous allions pêcher les gobies paresseux que nous sortions de la sieste avec le hameçon
de notre palangrotte. Nous avions auparavant enfilé le morceau sanguinolent d’une esche extraite,
toute frétillante, d’un morceau de papier journal parsemé d’algues malodorantes. Nous déposions le
tout au fond de l’eau devant la bouche grande ouverte de ces poissons flegmatiques ventousés aux
rochers par leur nageoire ventrale. Cet apéritif leur était fatal et nous revenions, triomphants, à la
maison, le plus souvent chez notre grand-mère maternelle qui, docilement, nous confectionnait une
délicieuse soupe de poisson.
Bien sûr les gobies, ce n’était pas suffisant pour une soupe. D’autres poissons de roches, très
goûteux, se laissaient également prendre à notre impitoyable palangrotte : roucaous et verdaos
vaseux, bavarelles terre de sienne, très chics avec leurs ailerons froufroutants et autres girelles
royales(1) aussi somptueuses que des arcs-en-ciel. Parfois, de petits bancs de sars aux reflets
métalliques nous donnaient l’occasion de ramener une délicieuse friture, incapable toutefois de
rassasier nos faims d’aventuriers.
Le soir approchant, nous remontions en courant, coupant à travers les pentes escarpées couvertes
par endroits de petits bosquets de tamaris et de micocouliers. Nous dérangions fréquemment dans
leurs ébats des couples d’amoureux qui nous lançaient alors des regards meurtriers en grommelant
de vagues menaces. Nous détalions alors de plus belle avant d’éclater de rire à notre arrivée sur le
plateau.
6
Plus âgé, j’allais parfois au Pharo en promeneur solitaire. Je m’abandonnais alors à la
contemplation de l’immensité de la mer, du va-et-vient des petits bateaux à l’entrée du Vieux Port et
de l’arrivée des imposants paquebots à une centaine de mètres de moi, la voix de basse de leur
grosse sirène vibrant jusqu’aux tréfonds de mon corps.
Quelquefois, je venais simplement y rechercher le silence. Je ne regardais rien, j’oubliais tout de la
vie et je découvrais dans ces instants suspendus, des pans entiers d’une réalité indicible. L’air du
large, légèrement iodé, venait m’effleurer le visage. Je revenais doucement au temps présent et mon
regard pouvait alors s’étendre jusqu’à la silhouette lointaine de la chaine de l’Estaque. La mer
étalait un bleu de porcelaine et des mouettes criaient en planant au-dessus des bateaux de plaisance
qui sortaient de la passe, défilant lentement devant le Fort Saint-Jean.
Dans le prochain chapitre, je vous parlerai longuement de la plage des Catalans.
7
De la rue vers la plage
En sortant du jardin du Pharo, vous aurez devant vous l’avenue Pasteur, une artère qui offrait, au
temps de mon enfance, deux belles perspectives de platanes centenaires dont les immenses
feuillages rafraîchissaient les chaudes journées d’été. Aujourd’hui, quelques micocouliers malingres
tentent de survivre dans un océan de béton, de bitume et de voitures.
Côté droit, plusieurs rues débouchent, venant de la mer. La troisième, celle où je suis né, s’appelait
autrefois rue Port-Saïd. Les immeubles sont en pierre de taille rose venues des carrières la
Couronne, sur les bords Côte Bleue. Ils furent construits à l ‘époque du Baron Haussman, lorsque
celui-ci décida de percer la rue de la République - pardon, la rue Impériale - en éradiquant les vieux
quartiers datant de la fondation de Marseille.
La chaussée, quasiment déserte autrefois, est aujourd’hui envahie par les
voitures et les trottoirs ont du mal à se défaire des déjections de chiens malgré
les multiples campagnes de propreté. C’est un peu tristounet : le marchand de
brousses du Rove ne vient plus proposer à la cantonade ses cornets en fer blanc
dégoulinants de petit lait.
Absente aussi cette plantureuse marseillaise qui s’arrêtait au coin de la rue
pour hurler en contre-alto : « A l’aïgo sau (1) dei limaçoons !...y en a des
grooos et des pitchoons !... ». Quand le client s’approchait, elle plongeait une
louche en bois dans la marmite fumante d’où elle extrayait des escargots
parfumés qui me mettaient l’eau à la bouche. Petits et gros cacalaus(2)
dégringolaient alors prestement dans un cornet en papier « fromage » que la
gari (3) emportait comme un trésor.
Dans ma galerie de souvenirs des années 40, il y a aussi le
tondeur de chiens, qui me terrifiait avec le cliquetis menaçant de
ses gros ciseaux, le rémouleur silencieux qui faisait jaillir des
gerbes d’étincelles sur les lames de grands couteaux, l’orgue de
Barbarie et sa chanteuse de rues que je bombardais de pièces
trouées depuis une fenêtre du second étage.
8
A cent mètres de là, en laissant à gauche le début de la Corniche, on se retrouve rue des Catalans où
nous attend une longue balustrade qui surplombe la fameuse plage (la plage des Catalans doit son
nom aux pêcheurs espagnols qui s’installèrent là au dix-huitième siècle). (4)
Accoudés à cette balustrade, un pied posé entre les barreaux de fer légèrement rouillés par les
embruns, nous pouvons contempler la mer sous le soleil du soir. Celui-ci, en peintre talentueux,
travaille les « roses » avec application et prépare pour un peu plus tard, un apaisant « bleu de
Provence ».
En bas, autour du sable, derrière les terrains de volley, les belles arcades s’étalent largement dans
des tons jaune et « brique ». Chacune d’elle est l’entrée d’une construction troglodyte abritant
plusieurs cabines où les baigneurs, moyennant un petit « pourboire » peuvent y mettre leurs
vêtements en sécurité.
Cet établissement de bains représente ce qui reste d’un projet touristique grandiose datant du
Second Empire, de 1862 exactement. Il avait été conçu par Emile de Girardin, inventeur de la
publicité dans la presse et par le vicomte Decaze, un riche industriel. Pour attirer une clientèle aisée,
ce projet prévoyait, en outre, un hôtel luxueux et un casino dont les plans furent confiés à
l’architecte Espérandieu, le constructeur de la Bonne Mère ! Faute de financements suffisants, ce
projet fut abandonné.
La plage des Catalans n’a guère changé depuis
les années quarante. Les solariums et le kiosque à
sandwiches sont toujours là. A gauche, intégrée
dans de vieux bâtiments, se dresse une tour
carrée, vestige de l’ancien lazaret désaffecté dans
lequel les premiers pêcheurs catalans élirent
domicile. Côté nord, la piscine olympique du
Cercle des Nageurs de Marseille, surplombe la
mer.
Plusieurs terrains de volley-ball occupent une
grande partie de la plage. En été, lorsque je
sortais de l’eau, j’allais immédiatement
m’intégrer dans une de ces interminables parties
à trois dont le beach-volley n’est qu’une variante.
Je n’étais pas un bon smatcheur, n’ayant pas une taille suffisante, mais j’excellais dans le sauvetage
extrême de ballons impossibles, grâce à des plongeons spectaculaires. Le sable était brûlant et l’on
avait l’impression de marcher sur des braises. A la fin de la partie, inondé de sueur et ivre de
fatigue, j’allais m’anéantir dans la fraîcheur des vagues.
C’est durant l’été 1946 que j’ai commencé à m’y baigner, en famille. On y allait le matin, vers 9
heures, avant que les rayons du soleil ne deviennent trop agressifs et que la foule n’envahisse les
quelques arpents de sable fin. Car c’était une plage très fréquentée, surtout après la Libération
lorsque les Marseillais recommencèrent à prendre du bon temps après les longues années de
souffrances.
Mes souvenirs les plus anciens sont relatifs à mon premier maillot de bain qui me posa tout de suite
de gros problèmes. Ma mère, qui possédait un grand nombre de savoir-faire, m’avait tricoté un
magnifique caleçon à bretelles avec des bouts de laine de toutes les couleurs, ce qui lui donnait un
aspect très chatoyant. Du moins, tant que je ne m’immergeais pas dans les vagues, car alors cette
9
laine se gorgeait d’eau de mer et le maillot, fort heureusement retenu par les bretelles, me
descendait brusquement sur les genoux. Je devais alors, par de subtiles contorsions, exprimer ce
liquide d’une lourdeur inattendue, en comprimant centimètre par centimètre, toute la surface de
mon remarquable vêtement de plage. Les difficultés ne s'arrêtaient pas là car dès que je m’asseyais
sur le sable, celui-ci se collait inexorablement sur toutes les surfaces de contact et, un kilo de sable
valant largement un kilo d’eau de mer, je me retrouvais avec un nouveau problème à résoudre :
l’époussetage de ce maudit maillot pour en faire tomber les plaques de sable, pesantes et
disgracieuses.
A la plage des Catalans, le sable descend en pente douce dans la mer et lorsque, petit garçon, je m’y
retrouvais avec de l’eau jusqu’aux épaules, il me suffisait d’arrêter ma respiration, d’immerger ma
tête dans l’eau et, après avoir allongé mon corps et écarté les bras et les jambes, je me sentais alors
en parfaite flottabilité. A partir de ce moment là, je disposais de quelques secondes pour démontrer
à mon père qu’en remuant énergiquement les mains et les pieds, je pouvais nager comme tout le
monde.. Ce style de nage provoquait le fou rire de papa qui ne tarda pas à me donner le surnom de
Favouille, mot qui désigne un petit crabe très apprécié dans les soupes de poissons.
Notes:
(1)- Mot à mot : soupe d’eau salée. L’aïgo sau de limaçons, c’est une bouillabaisse de petits
escargots : les limaçons.
(2)- En Provence, un cacalau, c’est un escargot
(3)- Un jeune homme, dans le parler marseillais
(4)- Lire l’article de Pierre Echinard, historien de Marseille, sur le site APHG
10
De la plage au Vallon des Auffes
Quittons la plage des Catalans pour une promenade sur la Corniche que j’ai déjà évoquée dans la
première chronique. Un balcon sur la mer d’où remontent maintenant le flux des souvenirs
d’enfance et surtout de l’adolescence au cours de laquelle, sur les pas de mon frère, équipé d’un
masque et d’un tuba rudimentaires, j’allais parfois à la cueillette des oursins que nous déposions
dans un cageot muni de flotteurs de liège. D’autres fois, armés d’un bâton prolongé par une
fourchette solidement arrimée, nous partions à la chasse aux poulpes endormis sur les rochers dans
des eaux peu profondes. Nous leur portions l’estocade avant qu’ils aient le temps de cracher leur
encre noire. Rapidement, leurs tentacules se scotchaient à la fourchette et au bâton. De retour sur les
rochers, il fallait s’en dépêtrer et retourner la gueule de ces monstres en un tournemain pour leur
arracher la couronne de dents avec lesquelles ils étaient capables de nous mordre cruellement.
Chemin faisant, tout en contemplant le Château d’If, les Isles dus Frioul et
la myriade de voiliers qui voguent au loin, nous nous sommes rapprochés
du Vallon des Auffes, dont l’entrée est enjambée par un pont, œuvre d’art
qui ouvrit jadis la promenade à la circulation. Du haut de ce viaduc, nous
pouvons contempler le petit port de pêcheurs où les barques, sagement
alignées le long du quai en pente, sont protégées sur le côté droit par un
village lilliputien composé de petites maisons bricolées avec amour et
rudement proprettes et sur le côté gauche par des constructions plus
« riches » mais tout aussi baroques au milieu desquelles se trouve le
célèbre restaurant « Chez Fonfon » qui a nourri de sa délicieuse
bouillabaisse toutes les célébrités de ce monde. Au fond de cette crique se
trouve encore un restaurant qui multiplie les terrasses en été pour accueillir
les amateurs de pizzas et d’ambiance pittoresque.
A la gauche de ce temple de la bonne bouffe, une rue de village monte vers la Bonne Mère qui, tout
là-haut, fait respirer au Petit Jésus le bon air iodé de la Méditerranée et les effluves de la divine
11
bouillabaisse. Ce décor authentique pourrait être digne d’une Pastorale si des promoteurs imbéciles
n’avaient construit sur la colline qui le surplombe, deux immeubles hideux qui écrasent ces
merveilles.
Arrachons-nous à ce spectacle et prenons tout de suite à gauche ce
petit escalier tortueux qui plonge vers le fond du vallon. Les jours
de vacances, ma grand-mère nous traînait jusqu’ici le matin, mon
frère et moi, pour attendre l’arrivée des barques de pêcheurs. Nous
dévalions en courant devant ses yeux effrayés, ce petit escalier en
pierre qui nous faisait atterrir sur le quai du port de pêche où, vers
les neuf heures, les « pointus » accostaient, chargés de caisses dans
lesquelles frétillaient joyeusement des quantités de poissons
rutilants et alléchants. Puis, dans une longue procession, les
pêcheurs transportaient sur de petites charrettes des empilements
de cageots jusqu’à leurs maisons situées dans la rue montante,
suivis par la horde des clients qui leur posaient mille questions.
Chacune de ces maisons disposaient d’une petite cour au milieu de
laquelle trônait une balance posée sur une table. Ma grand-mère
ayant repéré son pêcheur attitré, nous entrions dans la cour où ne
tardait pas à régner une ambiance fiévreuse dans laquelle le patois marseillais se donnait libre cours.
Bien emballé dans du papier journal, le bon poisson était déposé au fond du couffin de Mémé et
nous repartions, affamés, à la maison pour y dévorer les petits merlans « en colère » (quand ils se
mordent la queue) et les délicieux rougets de roche.
De nos jours, les pêcheurs ne vendent plus le poisson de cette manière. Le peu qui est pêché, car il
s’est considérablement raréfié, est vendu directement aux restaurateurs et le reste, s’il y en a, est
proposé aux marseillais, le matin sur le Quai des Belges, au Vieux-Port.
Pour l’heure, promenons-nous le long du quai de ce port miniature et allons jusqu’aux petites
maisons de pêcheurs, de l’autre côté. Nous entrons dans des ruelles aux noms évocateurs : rue des
sars, rue des girelles, impasse des beaux-yeux, (il s’agit de poissons…). C’est l’heure du pastaga et,
çà et là, devant les portes, des habitants de ce décor de rêve, trinquent autour de minuscules tables
en remplissant l’espace de cet accent que ni Pierre Fresnay ni Orane Demasis n’ont réussi à imiter.
12
Sobre mais sombre, très sombre : l’Occupation
La remontée vers les plus anciens souvenirs de mon enfance s’arrête inexorablement aux
bombardements du printemps 1944 qui ont précédé la Libération de Marseille. J’avais trois ans et
demi.
J’ai gardé toutefois dans un coin de ma mémoire l’image estompée de mon grand-père maternel
attablé dans la cuisine de son appartement, au 31 de la rue Port-Saïd. J’ai douze mois et il me
regarde, admiratif et souriant : je fais devant lui mes premiers pas en lui tendant les bras.
Mais il s’agit sans doute d’un souvenir construit par mon entourage dans les conversations de
famille au cours desquelles on célébrait la mémoire de ce généreux aïeul qui, au moment de prendre
sa retraite méritée de navigateur, avait voulu faire un voyage supplémentaire, en ces temps de
disette, pour nous ramener de quoi manger. Il ne revint jamais avec les précieuses nourritures car
son bateau, le « Porthos » (voir photo) sombra dans le
bombardement américain de la flotte française à Casablanca le
8 novembre 1942.
Quant aux bombardements de Marseille, ce n’est pas des
explosions dont je me souviens, mais des alertes quotidiennes
avec le hurlement tragique des sirènes qui nous intimaient
l’ordre de rejoindre les abris au plus vite. C’était chaque fois
une course effrénée qui aboutissait dans les sous-sols d’un
immeuble voisin, avenue Pasteur, ou dans un tunnel noir et
profond creusé par les Allemands dans les rochers de la
Corniche.
L’une de ces alertes traumatisa un jour ma grand-mère chez
qui je vivais la plupart du temps et qui m’adorait comme un
13
petit dieu. Pourtant, malgré ses prières, ce jour là je refusai obstinément de la suivre aux abris. La
raison était que je me trouvais attablé devant une somptueuse omelette nature qu’elle m’avait
cuisinée grâce aux œufs, révolutionnaires pour cette époque, achetés à des Russes Blancs installés
depuis 1917 dans des baraquements aux pieds du Fort Saint-Nicolas. Mon infortunée grand-mère
dut attendre que j’avale le dernier morceau de ce chef-d’œuvre gastronomique pour que je
condescende à dévaler les trois étages qui nous séparaient de la rue et que, dans une course folle,
elle m’entraîne jusqu’au tunnel salvateur.
Un jour les Allemands, avec la complicité de Vichy, détruisirent les Vieux Quartiers, témoins de la
longue histoire de Marseille. Puis, un peu plus tard, ils firent sauter l’une des piles du Pont
Transbordeur qui ne s’en remit jamais. C’était l’heure du Débarquement en Provence. Les
bombardements s’intensifièrent et les autorités donnèrent l’ordre aux habitants d’évacuer le
quartier. Depuis 1942 les Allemands occupaient le Fort Saint-Nicolas. Nous devenions la cible
majeure des bombardements Alliés et nous n’avions pas intérêt à traîner trop longtemps dans les
parages.
Nous partîmes à pieds, sac au dos, dans le bruit du canon et de la mitraille, destination Mazargues, à
l’extrême sud de Marseille. C’est là que vivait ma grand-mère paternelle. Arrivés au carrefour du
chemin de la Corniche et de la rue Charras, mon père, qui était aux avant-postes, nous fit signe
énergiquement de nous jeter à terre et nous donna l’exemple en se couchant à plat ventre sur le sol.
Il pointa alors le doigt vers une grosse toupie qui tournoyait par terre derrière nous, devant la porte
du presbytère de l’église Saint-Georges.
Elle ne tarda pas à se coucher sagement dans le silence général. C’était un obus : il avait
curieusement renoncé à exploser. Sans doute terrassé par l’ombre de Saint-Georges qui devait nous
protéger ce jour-là. Ce personnage légendaire n’en était pas à son premier dragon. A moins que ce
soit l’intervention de Saint-Nicolas, le frère jumeau de Père Noël, qui ait permis qu’un miracle se
produise en faveur de deux petits enfants et de leur famille. En tout cas, peut-être grâce à l’un
d’eux, à trois ans et demie, je commençais une autre vie.
La suite de cette aventure dans le prochain chapitre.
14
Mazargues, mai 1944 : un hâvre de paix
Après une longue marche de sept ou huit kilomètres, nous atteignîmes Mazargues.
Nous dûmes faire de nombreuses haltes afin que ma grand-mère maternelle, qui avait les pieds en
sang et les jambes boursoufflées, puisse reprendre des forces.
Nous nous installâmes dans une chambre de la petite maison de village que ma grand-mère
paternelle habitait avec Monsieur Paoli, épousé en secondes noces après son veuvage. C’était rue
Plaine-Rey, à deux pas de l’Obélisque.
Il y avait un petit jardin, pas plus grand qu’un mouchoir de poche, mais qui disposait tout de même
d’une grande terrasse où une table en bois recouverte de zinc pouvait nous rassembler pour les
repas. Le reste du jardin était partagé par une allée centrale. Un petit potager et quelques arbres
fruitiers d’un côté, un grand poulailler qui abritait indifféremment poules et lapins, de l’autre côté.
Notre « marraine de Mazargues », comme nous l’appelions bizarrement, nous autorisait à y entrer
pour découvrir les œufs que les poules avaient pondus pour nous . Après la « cueillette », nous nous
installions mon frère et moi sur un petit banc, face au clapier et « marraine » déposait sur nos
genoux deux petits lapins que nous avions adoptés et que nous caressions pendant des heures.
C’était un moment de grand bonheur.
Les repas en plein air constituaient aussi un agréable bouleversement de notre mode de vie. Je me
souviens de l’un d’entre eux au cours duquel un petit poulet au cou dégarni (un « cou pelé », avait
marmonné le vieux Paoli, derrière ses grandes moustaches blanches), s’était mis à roder sous la
table et avait soudainement découvert un trésor inestimable sous la forme d’une tranche de
15
saucisson. Il avait alors détalé avec le précieux disque calé dans son bec emmanché du fameux cou,
salué par un éclat de rires général.
C’est sans doute là le plus beau souvenir de ma tendre enfance, ces jours passés dans ce hâvre de
paix, isolé de l’ambiance générale de fin du monde.
Peu après le 28 août 1944, jour de la reddition des Allemands, nous avons quitté Mazargues pour
rejoindre les Catalans.
16
Quinze rue Port-Saïd
Nous habitions, au deuxième étage, côté sud, un appartement typiquement marseillais composé
d’une cuisine et d’une chambre à alcôve. A droite de l’alcôve, une porte ouvrait sur une
« chambrette » de 6 m2, sans fenêtre, qui servait de débarras à mes parents.
Chez ma grand-mère, au numéro 31, c’était le même appartement,
mais la « chambrette » avait été aménagée en véritable chambre
avec un lit à barreaux dans lequel ma mère avait dormi jusqu’à son
mariage. C’est dans ce lit que je dormais lorsque, par bonheur,
c’était mon tour de passer la nuit chez Mémée.
A la maison, mon frère et moi, nous dormions dans la grande
chambre à alcôve, nos deux lits collés contre celui de nos parents,
l’un au pied, l’autre sur le côté.
Il n’y avait bien sûr pas de salle de bain en ce temps là et les
cabinets (on dira plus tard les W.C.) étaient sur le palier, communs
aux deux appartements, ce qui pouvait donner lieu parfois à des
découvertes qui n’avaient rien à voir avec la physiologie du corps
humain. Ainsi, il advint qu’un jour, sous l’Occupation, un locataire de l’immeuble ramasse dans ces
lieux « d’aisance », les papiers d’identité que son voisin de palier, en
remontant son pantalon, avait laissé tomber au sol par inadvertance.
Le locataire en question eut la surprise de trouver parmi ces papiers,
la carte de la Gestapo.
Ce n’était pas, en soi, une grande découverte et le « bon » français
qui avait abandonné sa précieuse carte dans un lieu prédestiné,
n’était pas le seul, hélas, à alimenter la Collaboration. D’autres
habitants du quartier allaient aussi vendre leur âme par haine, par
vengeance ou pour un plat de lentilles. On repérait facilement ces
braves gens à leur silhouette grassouillette qui contrastait avec celle
du Marseillais commun, qui était plutôt du genre « stoquefiche ».
Dans l’immeuble il n’y avait pas d’enfants, à part mon frère et moi.
L’appartement d’en face, sur le palier, était occupé par une vieille femme, Mme S. qui vivait en
recluse au milieu d’un bric-à-brac imprégné de vapeurs de rhum, sa boisson préférée. Elle parlait
souvent d’un petit fils disparu dont elle épinglait les photos sur les murs sombres du hall d’entrée de
son appartement. C’était un danseur que l’on surnommait « Valentin le désossé ».
Il faisait partie de la troupe des « Blue Bell Girls » et sur une photo du cabaret, on pouvait
l’apercevoir aux côtés de Coccinelle, une artiste transsexuelle qui défraya la chronique au début des
années cinquante. Un jour Valentin fut victime d’un accident à la suite duquel il dut arrêter sa
carrière de danseur. Il ne put le supporter et se suicida peu après.
Un autre malheur avait auparavant marqué la vie de Mme S. : son fils aîné, employé dans les
bureaux d’une usine de peinture située au bout de la rue, était un résistant, membre des FFI.
17
Dénoncé et interné à Auschwitz, il en réchappa, délivré par les Alliés. Mais au cours de sa
libération, il tomba sous les tirs approximatifs des bombardiers
américains qui traquaient les Allemands en déroute.
Mme S. nous faisait souvent entrer chez elle, mon frère et moi, pour
nous laisser admirer le bouddha, style « sumo », qui trônait sur une
petite table du hall d’entrée et dont les nombreux orifices du corps de
porcelaine laissaient échapper les fumées d’un encens chargé de
parfums subtils qui frayaient avec les entêtantes odeurs de rhum.
Dans une lumière tamisée, les volutes parfumées s’élevaient
lentement, donnant à ce lieu l’aspect d’un temple mystérieux.
18
Bijou, le petit chat
Au-dessous de chez nous, au premier étage, vivait un couple sans enfants, Mr et Mme O. Ils
aimaient les chats et cette faiblesse nous fut d’un grand secours, à mon frère et à moi, le jour où
nous recueillîmes Bijou.
C’était un petit chat noir et blanc qui, nous l’ignorions le jour de son baptême, était en réalité une
chatte. Quel adorable petit animal c’était et comme il avait bien su provoquer notre compassion
avec ses miaulements déchirants ce jour de juillet où nous jouions, au bout de la rue, dans les ruines
de l’usine de peinture ! Ce pauvre chaton avait perdu sa mère et mourait de faim.
C’est du moins ce que nous pensions, tant il ouvrait grand sa bouche d’où sortait une petite langue
rose et râpeuse. Mon frère prit rapidement les choses en main et décida qu’il fallait l’emmener à la
maison. Là, notre élan humanitaire fut stoppé net par notre mère : « …surtout pas de chat à la
maison !...n’avez qu’à le mettre en bas dans la cour avec les autres !... ».
Au pied de l’immeuble, côté sud, il y avait en effet une cour avec, au fond, un lavoir qui ne servait
plus et sur le côté, une série de petites remises dans lesquelles les locataires entreposaient leur
charbon. Sur les tuiles du toit de ces remises, vivait une bande de chats que Mr et Mme O.
nourrissaient régulièrement.
Ce jour-là donc, nous installâmes confortablement Bijou parmi cette tribu et sa petite langue rose
lapa quantité de lait. Durant de longues semaines, il occupa tous nos loisirs. Ma grand-mère,
attendrie par notre aventure, me donnait des pièces avec lesquelles j’allais acheter du « mou de
veau » chez le tripier de la rue Decaze. Mais quelque temps après cette adoption, un drame se
déroula dans la cour, qui faillit coûter la vie à notre Bijou adoré.
Pour une raison inexpliquée, la peur d’un autre chat sans doute, il fut pris de panique et grimpa le
long d’un très grand arbre exotique qui ornait, tout seul, la cour de l’immeuble. Arrivé au sommet, il
fut incapable de redescendre. Nos voisins vinrent à la rescousse mais ne réussirent pas à convaincre
19
notre Bijou de prendre le chemin du retour. A la fin de la journée, ils
décidèrent de sacrifier l’arbre. Cet acte nous parut héroïque, car le
spécimen était beau, long et mince avec, au sommet, un feuillage d’une
rare élégance. Mr O. alla chercher une scie de charpentier et commença
à entamer le tronc. Quelques instants plus tard, l’arbre fit entendre un
craquement sec et amorça sa chute. Le chaton retrouva alors tous ses
instincts et, avant que le beau végétal ne se fracasse au sol, il sauta
prestement sur le toit des cabanons. Bijou était sauvé mais la cour, elle,
était définitivement déplumée.
Quelques mois plus tard, notre jeune chatte fut séduite par un matou qui
l’engrossa. Lorsque le moment de mettre bas arriva, nos voisins
accueillirent Bijou chez eux et lui confectionnèrent une crèche
confortable . Ils nous promirent de nous faire assister à l’événement. Ce
fut un jour très attendu. Mon frère et moi nous traversâmes une période
d’angoisse intense, comme si nous attendions un petit frère. Un matin,
alors que nous jouions dans la cour, des volets s’ouvrirent au-dessus de
nous et Mme O. apparut. Elle nous appela discrètement et nous invita à monter chez elle.
En entrant dans la cuisine, mon cœur battait très fort. Nos amis nous firent signe d’avancer sans
bruit près du petit placard situé sous la « pile » et dans lequel nous distinguâmes à peine Bijou qui
se tenait debout sur ses pattes. C’est à genoux que nous avons assisté alors
au plus grand des miracles de la nature. Un, puis deux, puis trois chatons
descendirent lentement de l’ouverture mystérieuse pour disparaître dans
la pénombre du lit de chiffons. Bijou fit entendre de brefs miaulements
qui nous fendirent l’âme. Puis un silence religieux s’abattit sur ce
sanctuaire.
Nos voisins nous demandèrent gentiment de nous éloigner pour ne pas
perturber Bijou dans les opérations que la nature allait exiger d’elle.
Quelques semaines plus tard, Mr et Mme O. nous rendirent Bijou et
adoptèrent l’un de ses petits qu’ils baptisèrent Barbarin.
Il eut une vie sédentaire de chat castré et choyé et fit durant de longues
années le bonheur de ces braves gens.
20
Petit tour du quartier
A la sortie du jardin du Pharo, à droite, c’est le départ vers la mer des rues secondaires: rue de Suez,
rue Papety, l’ex-rue Port-Saïd (ma rue !), rue Girardin. A gauche, à l’emplacement des immeubles
actuels s’étalait une petite zone artisanale : un tonnelier, une fabrique de meubles et l’entrepôt d’un
marchand de vin dont la boutique se trouvait en bas de chez moi.
Derrière, au pied du Fort Saint-Nicolas, les pentes herbeuses accueillaient des Russes Blancs qui,
ayant fui l’Armée Rouge, s’étaient installés là dans des baraquements de fortune et élevaient un peu
de volaille pour survivre.
L’avenue Pasteur aboutit à la place du Quatre Septembre (…1970 , la Troisième République) qui
donne naissance, à droite, à la Promenade de la Corniche.
Mais auparavant, nous longeons le Stade Henri Tasso où, tous les dimanches, mon père
m’emmenait assister aux tournois de « sixte » sur le terrain de foot en terre battue. Il s’y déroulait
aussi en été des courses de chameaux. Je ne manquais aucune séance d’entraînement. Un jour, un
impressionnant touareg arrêta sa monture devant moi. Le chameau s’accroupit alors docilement en
repliant ses longues pattes et je me sentis soudain rudement agrippé
par le bras. Il s’en suivit une fulgurante remontée d’ascenseur qui me
décrocha le cœur. Puis, maintenu fermement entre les plis des
immenses vêtements, j’ai vécu deux ou trois minutes interminables au
cours desquelles mon esprit oscilla entre la terreur et l’émerveillement
que me procurait cette course chaotique dominée par les cris gutturaux
de ces animaux antédiluviens.
En été, il y avait des combats de boxe. Là aussi, durant les
entraînements, l’entrée était libre. Au programme : punching, musculation, corde à sauter, charges,
combats. Je me souviens du champion Ray Grassi qui mourut sur le ring, en pleine gloire, victime
d’un mauvais uppercut. A l’entraînement il avait pour partenaire le jeune marseillais Gracieux
Lamperti qui sera champion d’Europe des poids plume.
Dans ce stade s’organisaient aussi des récitals de chanteurs célèbres comme Réda Caire, dont la
voix électrisait les grand-mères, ou Pierre Dudan dont le café au lait au lit me faisait saliver, moi
qui avait toujours faim.
Prenons maintenant sur la droite la promenade de la Corniche qui, un peu
plus loin, va côtoyer la mer. Nous passons d’abord devant le Saint-Georges,
un immeuble récent de haute taille, abritant l’église du même nom.
Autrefois, il y avait à la place de cet immeuble une modeste église qu’un
curé astucieux avait fait aménager dans une usine désaffectée. La cheminée
an avait été conservée presque entièrement et à son extrémité, on avait
pratiquée deux ouverture permettant à la cloche de se balancer librement..
De la fenêtre de chez moi, je pouvais distinguer le battant qui heurtait la paroi de
bronze et j’ai longtemps été intrigué par le léger décalage temporel qui existait
entre le choc que j’observais et le son que je percevais.
Un cinéma paroissial avait été installé dans les murs. On y passait des films
récents tous les dimanches après-midi. On s’y retrouvait avec les copains et j’ai
21
souvent côtoyé dans cette salle le neveu de Fernandel, qui avait mon
âge et qui était facilement identifiable car il avait la même dentition
que son oncle…
22
L’arrivée des chewing gums
J’avais six ans en 1946. Les restrictions, les cartes d’alimentation, étaient
toujours là. Durant de nombreux mois, après la Libération, la vie ne fut
pas facile pour les Français en général et pour moi en particulier, qui
avait toujours faim. Pourtant, tandis qu’à Marseille les habitants
ramassaient les débris du Pont Transbordeur et déblayaient les ruines des
Vieux Quartiers, les Américains nous concoctaient une nouvelle ère
économique que nous avons baptisée plus tard les « Trente Glorieuses ».
Pour l’heure, ils nous apprirent à consommer ce qui souvent n’était ni
naturel ni nécessaire.
Juchés sur les chars d’assaut qui sillonnaient les boulevards, les G.I.’s
jetaient sur les marseillais faméliques qui les acclamaient, des pluies de
biscuits périmés, des salves de tablettes de chocolat fourré de crème
blanche et surtout, des cascades de leurs fameux chewing-gums qu’euxmêmes n’arrêtaient pas de mastiquer. Ces braves Ricains nous initiaient
inexorablement à la société de consommation.
Pour moi, l’acte fondateur de ce bonheur basé sur l’accession à l’inutile
et au superflu, fut l’ingestion de mon premier chewing-gum.
Cela se passa à la communale, durant une récré. Un copain m’en avait
refilé un, sans me dire qu’il datait de l’ « an pèbre ». Desséché par des années de stockage, il avait
perdu depuis longtemps sa consistance caoutchouteuse et aux premiers coups de dents, il se brisa
dans ma bouche en tout petits éclats que ma salive tenta de ramollir en vain. En désespoir de cause,
j’avalai cette hostie des Temps Nouveaux, honteux de n’avoir pas su mastéguer, comme les
copains, la nouvelle friandise « branchée ».
A la honte succéda l’inquiétude lorsque j’appris le jour même par les milieux autorisés de l’école
communale, qu’il ne fallait surtout pas avaler les chewing-gums car les parois de l’estomac
risquaient de se coller et l’on pouvait mourir alors dans d’atroces souffrances. Je n’en parlai pas à
ma mère car elle m’aurait reproché d’avoir mangé ces « saletés » que distribuaient les Américains.
Au « bazar » qui se trouvait en face de l’école de filles et que je fréquentais assidûment, je finis par
dégotter un vrai chewing-gum, bien mou, que Mathusalem n’avait pas connu et que je réussis à
mâcher dans les règles de l’art.
Je fus soulagé et fier de faire partie désormais de la confrérie des « mastiqueurs».
J’étais maintenant prêt à accueillir, comme tout le monde, une certaine boisson gazeuse…
23
Sormiou, la belle calanque
Au cœur de l’été, lorsque Papa était en congé, nous allions deux ou trois fois à la calanque de
Sormiou. C’était une belle aventure. Je me souviens de notre première excursion.
Nous avions pris le tramway circulaire n°82. Ce jour-là nous sommes descendus à la Préfecture
pour y prendre un autre tramway, le 22, qui devait nous amener jusqu’à Mazargues, derrière
l’église. Là, nous avons pris la navette qui allait nous transporter jusqu’à la prison des Beaumettes.
Cet édifice flambant neuf m’impressionna beaucoup. Non par ses kilomètres de murailles
infranchissables, mais à cause des sculptures qui ornaient le mur d’entrée. Elles représentaient les
sept péchés capitaux. Je fus surpris et un peu culpabilisé, cette fois là, d’y trouver la Gourmandise
parmi les différentes transgressions qui pouvaient justifier un terrible enfer(mement).
Une fois rendus dans ce secteur, il fallait affronter la nature et choisir le bon sentier qui devait nous
conduire à la fameuse calanque. Il devait être huit heures du matin, ce jour de juillet et la journée
s’annonçait très chaude. Nous avancions à travers le maquis et les pinèdes et déjà les cigales
commençaient à chanter avec application. Le décor était enchanteur et mon frère et moi nous nous
sentions pousser des ailes. Mais il ne fallait pas trop s’éloigner, d’autant que mes parents
s’arrêtaient souvent pour discuter de plus en plus vivement sur le choix du chemin le plus direct.
De tâtonnements en hésitations, nous marchâmes durant plusieurs heures et, parvenus aux environs
de midi, nous aperçûmes tout en bas la petite calanque verte et bleue que nous ne pourrions
atteindre ce jour-là car il faisait maintenant trop chaud pour continuer la marche. Nous nous
installâmes dans une pinède sur les aiguilles de pins qui tapissaient le sol et Maman sortit du sac les
sandwiches et le thermos d’eau fraîche, ce qui nous fit instantanément oublier notre mésaventure.
De temps en temps, tout en mâchonnant, nous nous approchions, mon frère et moi, du précipice du
haut duquel nous pouvions admirer la belle échancrure que la mer dessinait dans les roches
blanches.
24
Tout à coup nous entendîmes un tintement de clochettes qui se rapprochait, suivi par l’apparition de
quelques ânes chargés de sacs et de bonbonnes d’eau qu’un muletier conduisait tranquillement
jusqu’à la calanque. Mon père, mazarguais d’origine, se fit expliquer par ce brave homme, le bon
chemin qu’il fallait prendre au départ des Beaumettes et quelques jours plus tard, nous avons pu
recommencer l’expérience avec succès et cela pendant
des années.
En ce temps-là, le massif des calanques était recouvert
de pinèdes. Le parfum des résineux et de la garrigue
nous enveloppait. L’ombre des pins est la plus fraîche
que je connaisse et il suffisait de s’arrêter un instant
sous leurs ombrages pour oublier la canicule.
D’ailleurs à Sormiou, non loin du rivage, des
mazarguais avaient construit sous les arbres des
cabanons de fortune dans lesquels ils venaient passer
les vacances. Les cabanons en dur, sur les rochers près
du petit port, étaient occupés par les pécheurs.
Habituellement, vers onze heures du matin, fourbus et assoiffés après cette longue marche, nous
arrivions au bord de la calanque inondée par le bleu intense du ciel. Nos regards émerveillés
plongeaient dans l’eau limpide et scintillante qui recélait des reflets d’émeraude et de turquoise
cernés par des masses sombres. Nous déposions nos cacs sur une table de la petite guinguette verte
construite sur un talus et nous nous précipitions, mon frère et moi, dans cette mer tant espérée.
Le choc qui s’en suivait était rude. L’eau était glacée et nous ne comprenions pas que la chaleur
caniculaire ne parvienne pas à réchauffer cette petite quantité de liquide. Mon père nous donna la
clé de l’énigme : dans les profondeurs aquatiques, des sources fraiches sortaient des roches calcaires
et diffusaient dans la calanque. D’ailleurs mes parents, tout comme les autres excursionnistes qui se
trouvaient là, calaient des bouteilles d’eau et de « rosé » dans des anfractuosités de rochers baignés
par les vagues pour les maintenir au frais.
Nous nous adaptions très vite à la température de l’eau et de délicieuses séances de baignades et de
jeux aquatiques nous occupaient durant de longs moments. Ce n’est que lorsque nous commencions
à grelotter et que nos lèvres viraient au bleu, que nous retournions sur le sable, tremblants et
comblés.
Attablés à la guinguette, nos dévorions ensuite les sandwiches que Maman avait préparés en buvant
la limonade glacée que nous achetions sur place. Après le repas, nous avions l’autorisation d’aller
jouer non loin d el à dans la pinède.
Mon frère avait amené des boîtes d’allumettes vides car il avait prévu que nous irions chasser les
cigales. Il s’agissait alors d’en repérer une à l’oreille, dans l’immense concert qui nous étourdissait.
Ensuite, il fallait écarquiller les yeux car cette pauvre bestiole avait la même couleur que l’écorce
du pin sur lequel elle s’était posée. Lorsqu’il finissait par l’apercevoir, sur on gros tronc, mon frère
avançait vers elle en catimini et posait vivement sa main sur l’insecte qui se mettait à grésiller
frénétiquement dans le creux de sa paume. Rapidement, l’affaire était dans le sac, ou plus
exactement dans la boîte.
25
Nous pouvions alors admirer à loisir les belles ailes aux allures de vitrail de ce pauvre homoptère
qui stridulait avec angoisse. Nous scrutions vainement son ventre, essayant d’apercevoir cette
fameuse « timbale » vibrante responsable du vacarme collectif qui stoppait brusquement le soir, sur
le chemin du retour.
Après la chasse, la pêche. Mon frère avait emporté dans son sac une petite palangrotte garnie de
plombs et de petits hameçons. A Mazargues, mon père avait acheté quelques esches enfouies dans
un lit d’algues humides et qui se tortillaient vigoureusement au contact de mes doigts. Au milieu de
l’après-midi, je suivais mon frère sur les rochers bordant la calanque et nous lancions à tour de rôle
le fil relié au morceau de liège et au bout duquel un petit morceau de ver allait essayer de séduire un
petit poisson de roches. Le fil tendu au bout de l’index, nous attendions que « ça pite ». Les
poissons de roches sont très nerveux, mis à part les gobies, bien sûr, et quand l’un d’entre eux
« mordait », il se produisait tout le long du fil de pèche une secousse ondulante qui nous faisait
croire qu’une énorme rascasse s’était laissée prendre. A la remontée, nous étions toujours déçus.
A la fin de la journée, nous avions droit à une nouvelle baignade. L’eau était légèrement plus
chaude et à la surface de la mer des teintes pastel renvoyaient une douce lumière.
Sur le chemin du retour, mes parents se donnaient la main et souriaient en plaisantant sur nos coups
de soleil. Nous marchions lentement car il s’agissait de remonter la pente. Le soleil avait presque
rejoint l’horizon et nous découvrions un autre paysage, plus paisible. Il n’y avait pas de fausses
notes, nous étions en accord parfait avec l’univers. Les cigales, enfin, s’étaient tues et, derrière les
collines, le quotidien nous attendait.
26
Les jeux de la rue
Quand l’école était finie et que l’appartement devenait trop petit, mon frère et moi nous nous
évadions dans la rue (qui n’était pas encore dominée par les voitures), et là, au milieu des autres
enfants et adolescents, nous savourions des moments paisibles meublés de rires, de jeux et de
découvertes.
Les centres d’intérêt variaient beaucoup suivant les âges, tout en restant très simples, vu la pauvreté
des moyens. Les plus grands organisaient des concours où il s’agissait de
franchir la largeur de la rue en un minimum d’enjambées. Ou alors ils
multipliaient des acrobaties du genre « les pieds au mur », le « poirier » ou
la « pyramide humaine ».
A d’autres moments la rue se transformait en terrain de foot-ball car les
matches de l’OM avaient repris et le Zidane de l’époque s’appelait Larbi
Ben Barek. Il jouait inter droit dans l’équipe de France et à Marseille. Il
fera aussi les beaux jours de l’Athlético de Madrid.
Pour les plus jeunes, ce fut longtemps la mode des carrioles. Ces ancêtres
des skate-boards étaient bricolés par les gamins avec des morceaux de planches équipés de
roulements à billes, deux à l’arrière et un plus gros à l’avant, monté à l’aide de clous sur un tasseau
de bois pivotant sur un axe et servant de guidon.
Posé à terre, le véhicule était donc légèrement incliné. Le garçon adoptait sur l’engin une position
semi allongée ou bien, si la carriole était suffisamment grande, il se mettait carrément à plat ventre
et, les mains agrippées au guidon, il dévalait la chaussée pentue de la rue Charras. Lorsque la pente
devenait insuffisante, l’un de ses pieds poussant le sol servait de propulseur. Les courses de
carrioles étaient délirantes ; Certains jouaient les kamikases et collectionnaient plaies et bosses. Ce
sport, décrété trop dangereux, avait été mis à l’index par ma mère. Mais les copains nous aidaient
souvent à transgresser l’interdit en nous prêtant leur machine infernale et celle-ci nous apportait
chaque fois des plaisirs vertigineux.
Illustration de Michel Librini
(librinimichel.unblog.fr)
27
Les vacances à Bras
Nous n’étions jamais partis en vacances jusqu’à ce fameux été de 1950. Ma mère s’était liée d’amitié avec un couple de bouchers de l’avenue Pasteur chez qui elle se servait régulièrement. Il se trouvait que ces commerçants possédaient une maison de village à Bras, dans le Var, non loin de Saint-­‐Maximin. Ils proposèrent à ma mère de lui louer pour les vacances l’un des appartements de cette maison, situé au dernier étage. Marché fut conclu pour deux semaines au mois d’août, durant les congés annuel de mon père. Des vacances à la campagne ! Mon frère et moi nous ne connaissions de cet univers que ce que nous traversions aux environs de Mazargues lorsque nous rendions visite à la cousine Marguerite dont le mari assurait la maintenance du canal de Marseille. Il s’occupait des appareils chargés de la verdunisation de l’eau destinée à la consommation des marseillais. Nous pouvions apercevoir, chemin faisant, les terres des derniers paysans de Mazargues qui cultivaient encore quelques arpents de potagers. Je me souviens surtout de la bonne odeur de fumier qui parvenait jusqu’à mes narine urbaines avides de senteurs naturelles !
La perspective de passer deux semaines en pleine campagne nous rendait fous de joie. Le jour du départ arriva enRin. Mon père, vacancier inexpérimenté, avait fait appel aux services d’un copain chauffeur de taxi qui se faisait fort de nous amener sains et saufs dans ce village du bout du monde. Le prix de la course fut à la hauteur de l’immense angoisse de mes parents, confrontés pour la première fois, à l’organisation d’un séjour en pays inconnu. Le voyage fut interminable. Le taxi était poussif et puait l’essence. Nous ouvrîmes bien grand les vitres et nous pûmes ainsi supporter tant bien que mal la chaleur caniculaire et la poussière de la route qui se faisait de plus en plus dense au fur et à mesure que nous nous éloignions des grandes villes pour pénétrer dans l’arrière pays. Après Saint-­‐Maximin, le copain chauffeur perdit plusieurs fois son chemin et nous dûmes nous arrêter souvent pour interroger çà et là quelques paysans qui répondaient invariablement « c’est tout droit ». Le petit village nous apparut soudain au détour d’une route. Il était bien plus beau que nous l’avions imaginé. C’était le début de l’après-­‐midi et le chauffeur de taxi repéra tout de suite un bistrot dans lequel tout le monde s’engouffra. Mon père paya la course sous les yeux écarquillés de Maman qui se retint de hurler en voyant s’évanouir un large pan de ses économies. 28
Renseignements pris, la maison se trouvait à quelques mètres du bistrot, au début de la grand’rue. Laissant nos bagages dans un coin du bar, nous attaquâmes l’ascension des deux étages qui nous menèrent au fameux appartement. Dans l’escalier, il faisait encore assez frais, à l’abri des ardeurs du soleil derrière les vieilles pierres de cette maison. En entrant dans le logement, nous fumes agressés par une chaleur brutale qui nous tétanisa. En levant les yeux, nous avons tout de suite compris : nous étions sous les tuiles du toit, à l’emplacement d’une ancienne fenière sommairement aménagée. Cet aspect des choses n’avait pas été signalé par les propriétaires que ma mère commença à maudire d’une voix blanche. Mon père, songeur, semblait penser qu’il devrait se résoudre, au moment de la sieste, à trouver refuge au bistrot d’à côté dont nous avions pu apprécier la fraicheur un instant auparavant.
La deuxième surprise était aussi de taille : en ce temps là, dans les petits villages de Provence, on n’avait pas encore découvert les toilettes à domicile, avec chasse d’eau et tout-­‐à-­‐l’égout. On avait donc conservé l’usage du pot de chambre, le « jarron », comme on disait à Marseille. Tous les matins, après avoir rassemblé le contenu des différents récipients de la maisonnée dans une « tinette », chaque villageois rejoignait la procession de ceux qui allaient porter à bout de bras le précieux trophée jusqu’aux WC publics situés sur la grand place du marché, en bas du chemin, au bord de la rivière qui traversait le village.
Pour mon frère et moi, cette deuxième découverte allait en provoquer une troisième. Cette rivière, le Cauron, était d’une beauté paradisiaque : une forêt de grands arbres couvrait ses berges et nous réalisâmes tout de suite quel terrain d’aventures elle allait constituer pour nous ! De petits poissons argentés scintillaient dans le courant et les enfants du village qui venaient à notre rencontre nous dévoilèrent bien vite les meilleurs coins de pêche. Ici, c’était des poissons de rivière et on n’appâtait pas à l’esche, come au Pharo ou à Sormiou, : il fallait se procurer des asticots, ces larves de mouches à merde. Et la merde, ce n’était pas ce qui manquait dans les toilettes communales qui n’étaient nettoyées que très rarement et où les mouches avaient tout leur temps pour procréer. Mon frère devint très rapidement expert dans la cueillette des asticots. Nous achetâmes des lignes que nous accrochâmes à des cannes de Provence, plantes qui poussaient à profusion au bord du Cauron. Cette pêche était une variante amusante de celle que nous connaissions déjà : le bouchon Rlotteur nous avertissait lorsque ça « pitait » et il était facile de ferrer les petits poissons sans avoir à tendre le Ril, comme pour la palangrotte. Sous la fraicheur des frondaisons, nous passions des heures inoubliables à courir sur les berges, à l’affût des bancs de poissons, ou à laisser aller nos rêveries au Ril de l’eau en surveillant du coin de l’œil les sautillements du Rlotteur. Une belle lumière nous enveloppait et les douces vibrations de l’air caressaient nos âmes d’enfants.
Certains jours, nous allions dans les bois, non loin du village, avec des copains qui nous initiaient à la construction de cabanes. C’était nouveau et passionnant. Lorsque nous en avions assez de pêcher, nous allions à la « Source » qui se trouvait sous de grands arbres, au bord d’un champ de blé. C’était le lieu de rencontre des habitants du village 29
qui venaient avec les jeunes enfants et les bébés, se reposer et bavarder à l’ombre près de cette eau très fraiche qui coulait dans un petit canal et rejoignait la rivière. Mes parents y venaient souvent l’après-­‐midi. La voix de Maman dominait les conversations pendant que mon père se mêlait à nos jeux d’enfants et engrangeait quelques moments de bonheur.
Nous vîmes arriver avec stupeur la Rin du séjour : les deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on s’en rende compte. Devant nos mines déconRites, mon père eut une idée géniale : il allait trouver le médecin du secteur et il essaierait de le convaincre que son état de santé nécessitait un arrêt de travail d’une semaine. Le médecin fut compréhensif et nous pûmes savourer ce « bada », comme on disait à Marseille quand on a droit à un petit supplément inespéré.
Malheureusement ces vacances n’eurent pas de suite et furent à la fois les premières et les dernières. 30
Mémée, ma grand-mère bien-aimée
En dehors de jours d’école, mon frère et moi nous allions souvent chez Mémée,
notre grand-mère maternelle. Nous pouvions jouer chez elle en toute sérénité. Il
y avait très peu d’interdits et elle n’élevait jamais la voix. Sa chambre était notre
salle de jeux. Elle nous aimait beaucoup et se lamentait souvent sur le « manque
de patience » de sa fille .
Blanche Porruncini – Bianchinetta, l’appellait-on chez elle – était née en Corse
d’un père muletier, lui-même fils de muletier.
Les Porruncini, c’est une dynastie dont l’origine corse remonte au début du
19ème siècle. On raconte dans la famille que trois frères grecs originaires de
Chypre débarquèrent un jour sur la côte occidentale de la Corse et s’y
installèrent. L’un de ces frères partira plus tard aux Amériques pour y faire
fortune. Le second deviendra bandit et mourra de mort violente. C’est le
troisième qui semble être l’aïeul de Mémée. L’un de ses fils, Paul, vint un jour
se fixer dans un village de la Castaniccia, Taglio-Isolaccio. C’est là qu’il rencontra Virginie Raffali
qui lui donna deux enfants, Blanche et son frère Joseph. Paul mourut assez jeune, d’un coup de
fusil, au cours d’une campagne électorale.
Virginie était, paraît-il, une femme admirable dont ma grand-mère aimait évoquer le souvenir. Elle
écrivait des chansons et des poèmes sur commande, à l’occasion des évènements du village. Elle
cuisait le pain pour plusieurs familles et sur ses terres, traversées par une rivière, le Fiumalto, elle
cultivait un jardin potager et ramassait des châtaignes.
Mémée chantait quelques fois, rien que pour moi, les chansons en langue corse que sa mère avait
composées. Elle avait un joli filet de voix et bien que je ne comprenne pas les paroles, je l’écoutais
avec émotion.
J’ai appris par hasard, il ya quelques années, à l’occasion de
vacances en Corse, que dans le village de Taglio-Isolaccio,
habitait autrefois un menuisier, Ghiuliu Bernardini, qui avait
aussi la passion du chant, en particulier du chant polyphonique
traditionnel. Il avait transmis cette passion à ses deux fils qui ont
rendu célèbre le groupe « I Muvrini ».
C’est Ghjuvanna, la mère de ces chanteurs, qui me raconta
l’histoire. J’étais en train de prendre des photos dans le village
lorsqu’elle s’approcha de moi pour bavarder, comme le font si
souvent les Corses, qui ont un sens de l’accueil très développé.
Lorsque je lui appris que je photographiais le village natal de ma
grand-mère, elle en vint rapidement à me parler de son défunt
mari. Nous étions devant sa maison et elle nous montra sur la
façade, la plaque commémorative où son nom était gravé. Puis
elle me parla de ses enfants : « Vous connaissez, les Muvrini ?...
les chanteurs ?... ce sont mes enfants !...ils ont fait le
Zénith !...c’est leur père qui leur a tout appris ! ».
Elle rayonnait de fierté.
31
Depuis ce jour-là, je suis allé plusieurs fois voir I Muvrini en concert pour mon plus grand plaisir.
Mais revenons à Mémée. C’était une petite bonne femme d’un mère cinquante, toujours vêtue de
noir, car elle portait le deuil de son mari et en ce temps-là, en Corse ou à Marseille, le deuil, ça
durait des années. Elle portait un chignon et quand elle le défaisait, ses cheveux tombaient en
vagues jusqu’aux mollets. Cela se passait le matin, avant de partir faire les « commissions. Elle se
plaçait devant sa coiffeuse et moi, assis par terre derrière elle, je regardais attentivement la scène et
n’en perdais pas un miette. A grands coups de brosse et de peigne, elle coiffait sa grande crinière
blanche et grise. Puis elle tricotait avec ses doigts de longues tresses à une vitesse qui me laissait
pantois. Enfin, à l’aide de petits peignes en os et de nombreuses épingles, elle confectionnait sa
boule de chignon qui tenait fermement derrière sa petite tête. Elle avait un regard très vif et souriait
souvent dans le miroir quand elle apercevait son petit admirateur.
L’opération terminée, elle prenait ses clefs, son couffin et son
porte-monnaie et nous partions tous les deux au « comestible
», une épicerie située à quelques pas de chez elle et où elle
achetait un hecto de beurre, deux hectos de fromage et une
livre de macaroni. Les denrées étaient vendues « en vrac », à la
quantité demandée. L’épicier allait à la pêche aux pâtes, au riz
ou aux légumes secs avec une pelle en fer qu’il plongeait dans
les cases d’un immense présentoir en bois verni. En sortant du
magasin et avant de se diriger vers le marchand de primeurs,
Mémée qui était très bavarde, croisait immanquablement une
voisine ou une connaissance avec qui elle faisait la « blaguette » pendant au moins dix minutes. Le
scénario se répétait plusieurs fois car Mémée prenait son temps, comme tout le monde. Se dépêcher,
ça sera pour plus tard, dans ces années « glorieuses" où il faudra aller vite pour gagner du temps et
perdre sa vie. On n’appellera plus ça les « commissions » mais les « courses ».
De retour à la maison, il s’agissait de gravir les trois étages. En ce qui me concerne, je les avalais de
plus en plus vite d’année en année, au fur et à mesure que mes jambes s’allongeaient. Deux par
deux, puis trois par trois, j’arrivai à l’adolescence à franchir quatre marches à la fois en
m’accrochant solidement à la rampe en fer. Pour ma grand-mère, ce fut l’évolution inverse. Une
pleurésie mal soignée lui rendait la respiration douloureuse et elle gravissait les dernières marches
en laissant échapper des « oïe mé ! » étouffés. « Povré dé nastri… » concluait-elle, en s’étendant
lourdement en travers de son lit pour reprendre son souffle. Cinq minutes plus tard, elle s’affairait
dans la cuisine.
A suivre dans le prochain chapitre...
Taglio-­‐Isolaccio
32
Mémée et ses bons petits plats.
Le repas était prêt depuis le matin, de bonne heure. C’était la première chose qu’elle faisait en se levant, lorsqu’elle avait bu son café au lait. Il n’y avait plus qu’à mettre la table et servir le bon petit plat qu’elle avait mitonné avec trois fois rien. Trois pommes de terre, deux rutabagas et quelques carottes sufRisaient pour apprêter un délicieux aïoli pour lequel elle avait monté devant moi une mayonnaise aillée. C’était l’un de mes spectacles préférés. Agenouillé sur la paille d’une chaise d’église, les coudes posés sur la toile cirée de la table de cuisine, je la regardais écraser les gousses d’ail dans le mortier à l’aide d’un vieux pilon en bois fendu par l’âge. Puis, elle prenait un œuf, le cognait d’un coup sec sur le rebord d’un verre et obtenait deux demi coquilles qui, dans un tour de passe-­‐passe, laissait échapper la totalité du blanc qui se retrouvait seul au fond du verre. Le jaune, lui, atterrissait au fond du mortier. Le lent mouvement de rotation du pilon commençait alors tandis que, de l’autre main, elle versait goutte à goutte une épaisse huile d’olive qui larmoyait en surface. Cette crème d’ail, d’huile et d’œuf, odorante et lumineuse, ne tardait pas à prendre corps en augmentant peu à peu son volume. Quand elle était sufRisamment abondante et ferme, Mémée faisait couler le jus d’un citron et tournait encore deux ou trois fois. L’eau à la bouche, hypnotisé, je plongeais alors l’index dans cette ambroisie des dieux et le portais à mes lèvres. Le piquant de l’ail me montait aux yeux, me tirant une larme ou deux. J’étais prêt pour le festin. Lorsque les pêcheurs du Vallon des Auffes avaient ramené de belles sardines, Mémé faisait des beignets géniaux. Elle ouvrait chaque poisson après lui avoir tranché la tête, en détachait prestement l’arrête et, après l’avoir déposé à plat sur un torchon, elle le plongeait dans une pâte à beignets avant de l’immerger dans l’huile bouillante. Quelques instants plus tard, le beignet de sardine sortait de la poêle, craquant en surface et moelleux en profondeur. Mon frère et moi, nous en dévorions des bancs entiers. D’autres fois, Mémée, qui était très inspirée par les sardines, se mettait à faire ce qui, je crois, constitua son chef-­‐d’œuvre : les sardines farcies. D’abord, elle faisait fondre les épinards dans une cocotte en fonte avec de l’ail écrasé, de l’huile d’olive et des condiments divers. Elle 33
hachait ensuite Rinement sur sa planche en bois à l’aide du fameux hachoir à lame cintrée qu’elle empoignait fermement tandis qu’il décrivait sur la piste des courses endiablées. Elle étalait ensuite la moitié de ce hachis au fond d’un tian. Dans l’autre moitié, elle incorporait du « petit salé » doré à la poêle et Rinement haché. Elle mélangeait bien le tout et déposait sur chaque sardine largement déployée, une dose de farce. Puis elle roulait l’animal qui prenait alors l’aspect d’un petit cylindre métallique. Elle le déposait cérémonieusement et, lorsque toutes les sardines étaient sagement alignées, elle les saupoudrait de chapelure et les enfournait dans sa cuisinière à charbon où elles gratinaient un bon moment. La cuisine était bientôt envahie par une odeur appétissante faite d’un mélange subtil de fumets de poisson, d’ail et d’épinard. Une fois sur la table, le plat était d’une beauté impressionnante. Mais cela ne nous empêchait pas, mon frère et moi, de nous en mettre « plein la lampe ».
Et puis il y avait la brousse, autre élément basique de la cuisine de Mémée. C’était en général la brousse du Rove, celle qui se vendait dans la rue à coups de corne de brume. Elle avait une saveur particulière, bien meilleure que celle achetée chez le crémier. Sans doute parce que cette brousse avait une origine un peu légendaire. En effet, les chèvres qui donnaient le lait nécessaire à sa fabrication avaient pour origine la Mésopotamie, l’Anatolie et bien sûr la Grèce. Elles auraient été importées par les Phéniciens à bord d’un vaisseau qui aurait coulé le long du littoral rovenien. Une grande partie de ces chèvres aurait gagné la rive à la nage pour être ensuite domestiquée par les bergers du Rove, sur les pentes escarpées couvertes de maquis odorants. . Leur lignée nous gratiRie aujourd’hui encore du produit de leurs mamelles.
Avec cette brousse, Mémée nous faisait des beignets délicieux que l’on pouvait déguster indifféremment sucrés ou salés. Je vous conseille la deuxième formule. Elle excellait aussi dans la confection d’un gâteau de brousse corse, le $iadone dans lequel se conjuguaient des œufs, du sucre, de la brousse – le brucciu – et surtout du zeste de citron Rinement râpé qui l’imprégnait d’un arôme exquis. utilisé. Lorsque le repas était terminé, Mémée faisait rapidement la vaisselle ey se mettait tout de suite à faire la lessivr, dans la « pile » qui servait aussi de lavoir quand il ne s’agissait pas de laver des draps, car alors, c’était le lavoir collectif, en bas de la cour de l’immeuble, qui était Après la lessive, elle nettoyait soigneusement le sol de la cuisine avec la « pièce à frotter » qu’elle appelait aussi « l’estrasse ». Puis venait le rituel du mastiquage des mallons, c’est-­‐à-­‐dire des tommettes hexagonales marseillaises. Au Ril des années, les joints de ces carrelages avaient en partie disparu et les interstices laissaient passer les eaux du lessivage, ouvrant ainsi la voie à des dégâts insidieux pour les voisins de l’étage au-­‐dessous. Il fallait donc combler cet espace avec un matériau, le mastic, relativement imperméable. Mémée prenait dans sa main une boule de cette pâte imprégnée d’huile d lin et en écrasait un peu avec son index chaque fois qu’elle apercevait une Rissure. Au bout de quelques jours, il fallait recommencer.
34
Généralement cette corvée terminée, mon frère et moi nous lui demandions de nous raconter une histoire. Mémée en connaissait beaucoup. L’une d’entre elles nous passionnait et nous la réclamions souvent.
Elle allait chercher un petit banc de bois qui servait en principe à la rehausser pour atteindre les pots de faïence alignés sur le rebord de la cape de cheminée. Elle s’asseyait devant nous qui étions assis par terre et elle nous contait une sombre aventure qui advenait à un petit garçon. C’était une histoire désespérante qui nous remplissait d’effroi et qui Rinissait très mal : de méchants adultes le punissaient injustement en l’enfermant dans un cachot où ils le mettaient au pain sec et à l’eau.
Un silence de plomb tombait alors dans la cuisine et Mémée souriait de nous voir anéantis pour la énième fois. 35
La Communale
Lorsque vous êtes à la place du Quatre-septembre, il suffit de remonter la rue Decaze, en
face du stade, puis de prendre la première rue à gauche, la rue Codaccioni, anciennement
rue Clotilde. C’est la rue des écoles ; vous passez d’abord devant l’ancienne école de filles
aux fenêtres ornées de briques rouges. C’est aujourd’hui une école maternelle. Après avoir
croisé la rue Crinas, vous arrivez devant un bâtiment scolaire identique au premier : c’est
l’ancienne école maternelle : c’est là que j’ai commencé ma carrière d’élève, à la Libération.
Je me souviens m’être fait oublier au fond de la classe, près de la fenêtre qui m’inondait de
soleil. A la récréation, l’essentiel de mes activités consistait à aller vérifier que la mallette en
osier qui contenait mon précieux goûter était toujours là, dans l’immense gondole qui les
contenait tous. Puis je me dirigeais vers la porte en bois qui communiquait avec la cour de
l’école de garçons et j’essayais d’apercevoir, par le trou de la serrure, mon frère qui devait
s’y trouver puisqu’il était entré, lui, au cours préparatoire. Quelque fois, devinant que je me
trouvais scotché derrière cette porte, il venait me parler et me rassurer, car je vivais là une
douloureuse solitude, loin de mon héros préféré. L’année suivante, je l’ai rejoint et je suis
entré au cours préparatoire de la gentille Mme Deleau.
Néanmoins, le premier jour fut une tragédie. Lié à ma mère par un attachement fusionnel et
excessif, j’avais refusé de la quitter le matin de la rentrée, devant la porte de l’école, hurlant
et pleurant à chaudes larmes. Après de longues négociations, ma mère avait renoncé et ce
n’est que l’après-midi, après un bon repas, que je me suis résolu à entrer dans le sanctuaire
de l’Instruction que je n’ai jamais plus quitté jusqu’à ma retraite d’enseignant, même pas
pour le service militaire durant lequel j’ai enseigné en Algérie au titre de la Coopération.
Mes souvenirs de la communale sont d’abord imprégnés de l’odeur de l’encre violette et des
livres neufs, des beaux cahiers immaculés sur lesquels je traçais consciencieusement les
36
pleins et les déliés avec la plume du célèbre Sergent-Major que je croyais être un héros de la
terrible guerre qui venait de se terminer. Je fus un bon élève, j’obtins même le 3ème prix à
la fin du Cours Préparatoire. Et pourtant ma mémoire a surtout retenu de cette première
année d’apprentissages les difficultés que j’ai rencontrées le jour où il a fallu dessiner sur le
cahier à « double lignes », ce maudit chiffre 8 dont je n’arrivais pas à orienter les méandres.
J’utilisai alors un subterfuge en accolant l’un sous l’autre deux zéros. L’œil bienveillant de
ma douce maîtresse n’en fut pas choqué.
Des années qui se sont succédées je retiens aussi les noms paradoxaux de certains
instituteurs de cette école : madame Nègre était blanche comme un linge, Monsieur léger
était obèse et Monsieur Petit était très grand. J’ai une pensée particulière pour Monsieur
Astruc qui me prépara à l’examen d’entrée en 6ème. Il nous avait raconté comment il s’était
évadé du train qui l’emmenait à Auschwitz : il avait réussi à arracher un morceau du
plancher du wagon à bestiaux où il était enfermé, puis il avait sauté sur le ballast après avoir
passé de longs moment agrippé sous le wagon.
37
De drôles d’oiseaux
Dans les immenses feuillages des platanes de
l’avenue Pasteur, se cachait au début de l’été
une multitude de nids de moineaux. On
pouvait entendre dès le matin le concert des
oisillons affamés et le ciel environnant était
rempli du vol de leurs parents s’épuisant dans
la chasse aux insectes.
Vers la fin du mois de juin venait le temps des
envols et il arrivait souvent que certains petits
moineaux impatients et immatures, bousculés
par le mistral, prennent trop tôt le chemin de
la liberté et atterrissent brutalement aux pieds
des arbres. Leurs petites ailes maladroites
tentaient alors vainement de vaincre la loi de la
gravitation. Les piou-pious déchirants nous attiraient chaque fois comme un aimant, mon
frère et moi.
Nous recueillions alors dans nos mains tremblantes d’émotion l’une de ces petites boules de
duvet qui piaillait à fendre l ‘âme. Nous courions ensuite à la maison, comme des voleurs, la
tête dans les nuages, pour mettre notre butin en lieu sûr. Maman ne faisait aucune objection
à l’arrivée de ce nouveau pensionnaire. Une boîte à chaussures et un peu de coton nous
étaient même octroyés pour la confection d’un petit nid. Mon frère, grand chasseur de
mouches, se mettait alors à l’ouvrage.
Ayant le choix entre les mouches, la mie de pain et les fruits, le petit moineau finissait par
préférer ces derniers, avec un net penchant pour les pêches et les abricots. Mis en confiance,
il s ‘apprivoisait rapidement et sautillait sur notre main pour y chercher la nourriture, venant
jusqu’à picorer nos lèvres qu’il prenait pour un fruit rouge.
Chaque été nous recueillions ainsi un ou deux pensionnaires. La destinée de ces pauvres
oiseaux était souvent tragique : certains mouraient d’une overdose d’abricot, d’autres se
noyaient , la nuit, dans le seau d’eau traînant imprudemment dans un coin de la cuisine.
Certains se sauvaient par la fenêtre et tombaient dans les griffes des chats de la cour qui
n’en faisaient qu’une bouchée. Nous soupçonnions Bijou de participer à ce massacre.
Nous réussîmes quelques fois à mener à bien notre mission de parents adoptifs et c’est avec
un serrement de cœur mêlé de fierté que nous relancions par la fenêtre le moineau devenu
robuste qui disparaissait dans les airs sans un piou-piou de gratitude.
38
Chez Mémée, au printemps, c’était le temps des hirondelles. De la fenêtre de sa chambre,
les yeux perdus dans l’azur du ciel, je suivais longuement les mouvements browniens de ces
élégants volatiles. Leurs cris stridents qui emplissaient l’atmosphère devaient avoir la même
utilité que les coups de klaxon des voitures qui résonnaient toute la journée dans les rues de
Marseille à cette époque : éviter les collisions en avertissant de sa présence l’imprudent qui
pouvait croiser la même route que soi. Ces oiseaux étaient plus adroits que les chauffards
car jamais aucun accident d’hirondelle ne fut à déplorer, à ma connaissance.
J’admirais leurs arabesques au rythme syncopé, avec cette alternance de battements d’ailes
accélérés et de brusques vols planés ; Je n’interrompais mon observation que pour aller
rapidement à la fenêtre de la cuisine d’où je pouvais apercevoir le retour de l’immeuble, qui
faisait un angle avec la rue Charras. Au quatrième et dernier étage se trouvait la terrasse de
madame Simorre au-dessus de laquelle un coin de génoise offrait un lieu idéal aux
hirondelles pour y maçonner leurs nids.
Madame Simorre était une femme sans âge au visage émacié qui lui donnait un air de
croque-mort. Elle était infirmière et venait souvent faire des piqûres à Mémée. Dès qu’elle
entrait dans l’appartement, un immense
sourire irradiait son visage décharné et le
transformait en celui d’une fée bienfaisante
dont la baguette était toutefois un peu acérée.
Agrippé au rebord de la fenêtre, il me suffisait
de me tordre un peu le cou pour apercevoir les
deux ou trois nids qui s’alignaient au-dessus
de moi, pétrifiés et silencieux, ne laissant
dépasser de leur ouverture que de rares
brindilles de paille. Soudain, une hirondelle
venait atterrir sur le bord de l’un d’eux, le bec
bourré de nourriture.
Alors, comme propulsés par des ressorts, cinq ou six petits becs écarlates, largement
ouverts, surgissaient de l’ouverture et hurlaient à qui mieux-mieux leur insatiable fringale.
Le gavage durait trois secondes et l’hirondelle repartait vivement sous les protestations
véhémentes de sa couvée. Un silence radio s’instaurait ensuite jusqu’à l’atterrissage suivant.
39
Le « circulaire » 82 : Un tramway nommé plaisir
En octobre 1951, ayant réussi brillamment au
concours d’entrée en 6ème, je fus admis au Collège
Moderne Pierre Puget, rue Paradis, à hauteur de la
place Castellane. Ce n’était pas la porte à côté
(j’habitais aux Catalans, près de la mer) et je dus faire
la moitié des trajets en utilisant le tramway n° 82 qui
avait la particularité de parcourir la ville en faisant
deux boucles : l’une dans un sens, l’autre dans le sens
inverse.
J’avais donc le choix, comme au temps de Christophe
Colomb, pour atteindre non pas les Indes, mais le
collège, soit de passer par la Corniche pour arriver à la
place Castellane par le Prado, soit de passer par
l’intérieur des terres : le boulevard de la Corderie, le
cours Pierre Puget, la Préfecture et enfin la rue de
Rome qui aboutit à Castellane.
Ce tramway est resté dans mes souvenirs un véhicule ludique qui permettait toutes sortes de
fantaisies. On pouvait par exemple le prendre en marche, en agrippant l’une des barres qui
encadraient chacune des entrées. Il n’allait pas très vite et ralentissait souvent car la voie
ferrée qu’il empruntait était toujours encombrée de voitures.
On pouvait aussi en descendre en marche, bien que cela fut interdit. Il suffisait d’avoir
acquis une technique simple qui consistait, après avoir mis le pied gauche sur le
marchepied, à donner à son corps une impulsion arrière tout en sautant du véhicule. Pour
cela il fallait pousser fermement sur la barre d’accès à l’aide d’une main avec une force
proportionnelle à la vitesse du tramway. J’étais toujours surpris de me retrouver debout,
immobile, sur le trottoir, les deux forces contraires s’étant strictement annulées.
Le conducteur du tramway était un « wattman ». Il devait cette appellation au fait qu’il
distribuait, à l’aide d’une manivelle, une quantité d’énergie électrique qui augmentait au fur
et à mesure qu’il la faisait tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Il se tenait debout
devant son tableau de bord et lorsqu’il devait freiner brusquement ou ralentir quand il
amorçait une pente, il ramenait vivement la manivelle à son point de départ et appuyait
frénétiquement sur une pédale qui se trouvait à son pied droit. Alors, un jet de sable était
projeté au niveau des roues en fer, ce qui leur évitait de patiner sur les rails au moment où,
simultanément, il actionnait les mâchoires du frein en tirant sur une manette qui impulsait
de l’air comprimé. Cette opération se déroulait dans un grand tremblement de la carcasse en
fer qui donnait alors l’impression de dérailler. Durant un court instant, un frisson me
parcourait le dos.
40
Je me plaçais souvent à côté du wattman car celui-ci, en bon marseillais, n’arrêtait pas de
raconter des blagues durant tout le voyage et, surtout, m’autorisait à appuyer moi-même sur
la pédale du sable quand une descente s’annonçait.
Au-dessus du wattman, il y avait un petit écriteau qui disait : « Par mesure de sécurité, il est
interdit de parler au wattman ». Immanquablement, il y avait toujours parmi les voyageurs
un petit malin qui s’exclamait : « Oh con ! ils se sont trompés !... c’est pas parler au
wattman qu’ils auraient dû écrire, mais répondre au wattman, si on veut qu’il s’arrête de
blaguer ! ». Et tout le monde de s’esclaffer dans le tram.
Lorsqu’il y avait la Foire de Marseille, au Parc Chanot, ou un match de l'O.M. au
Vélodrome, le 82 était pris d’assaut et des grappes humaines se formaient sur ses flancs.
Des audacieux arrivaient même à s’installer sur le toit, provoquant quelquefois le
décrochement de la perche qui virevoltait alors dangereusement.
41
Les rêveries de l’écolier solitaire
Parvenu au CM2, chez Monsieur Astruc, les choses allaient devenir sérieuses : la
préparation du concours d’entrée en sixième ! Malheureusement, depuis le début de ma
carrière d’élève, je m’étais installé dans une attitude confortable pour moi, mais angoissante
maintenant pour ce héros de la dernière guerre, chargé de transborder sur le quai de
l’Enseignement Secondaire les meilleurs rejetons de la classe ouvrière du quartier.
Au vu de mon dossier et de mes « antécédents », je devais absolument figurer parmi cette
élite. Or, en classe, je passais le plus clair de mon temps à rêvasser, les yeux tournés vers les
fenêtres. En fait, si j’étais physiquement présent dans la classe, mentalement, j’en étais
absent, laissant mon esprit buissonnier parcourir des territoires mouvants désertés par
l’arithmétique et les règles de grammaire.
Ce brave homme était persuadé que j’allais anéantir tous les espoirs que mon entourage
avait placés en moi. Il convoqua solennellement mes parents pour les mettre au courant de
la situation. Ceux-ci, à ma grande surprise, prirent la chose avec philosophie. « Il a toujours
été comme ça, vous savez », lui expliqua ma mère, « il est toujours dans la lune mais il est
très intelligent, « il passe son temps à bayer aux corneilles mais il apprend ses leçons et lit
tout ce qui lui tombe sous la main ».
De fait, à la maison, je travaillais d’arrache-pied pour rattraper le temps perdu à l’école.
Monsieur Astruc, lui, ne comprit jamais par quel miracle je fus reçu premier au concours, à
la fin de l’année scolaire.
42
Les années collège
Le Collège Moderne Pierre Puget assurait en ce temps-là un enseignement secondaire de la
Sixième à la Terminale. Il était situé dans cette zone de la rue Paradis suffisamment proche
de la Canebière pour qu’il ne soit pas trop imprégné par la coloration bourgeoise de plus en
plus marquée que prend cette rue, la plus longue de Marseille, au fur et à mesure qu’elle se
rapproche de l’avenue du Prado.
Un peu plus haut, à quelques centaines de mètres, se trouvait le Lycée Perrier, formaté pour
une population plus aisée, de sensibilité laïque, qu’il était chargé d’accueillir. Son
enseignement couvrait toutes les étapes allant du cours préparatoire au baccalauréat,
autrement dit de la Onzième à la Terminale, conformément au modèle napoléonien.
Dans mon collège, on ne faisait pas de latin ni de grec : on n’étudiait que les langues bien
vivantes, « modernes », d’où son qualificatif. La mixité sociale, donc, n’était pas à l’ordre
du jour : la séparation des classes sociales était organisée autour de l’apprentissage des
langues vivantes et des langues mortes : le côté pratique pour les enfants de la classe
ouvrière, les « humanités » pour les enfants de la bourgeoisie. La « mixité » s’organiserait
plus tard dans ces entreprises où les capitaines d’industrie formés à ces « humanités » auront
l’occasion de mettre en pratique un certain « humanisme » fordiste.
La population scolaire du collège Pierre Puget était donc composée de fils d’immigrés
italiens, de réfugiés espagnols, de rescapés arméniens du génocide de 1915, et bien sûr de
travailleurs marseillais, fiers d’être parvenus à donner à leurs « nistons » la bonne
instruction qui allait leur permettre de gravir les barreaux de l’échelle sociale. Viviani,
Espéjo, Garabédian, voilà un échantillon de noms de camarades dont je me souviens.
Maman avait décrété, je ne sais pour quelle raison, que mon frère et moi nous ne devions
pas manger à la cantine. En conséquence, deux fois par jour, nous faisions à pied le trajet
qui mesurait environ six kilomètres. Les deux autres trajets se faisaient en tramway avec
une carte spéciale de la RATVM (la Régie Autonome des Transports de la Ville de
Marseille) qui donnait droit à un aller-retour. Entre midi et deux, nous avions donc une
heure et demie pour franchir, à pied et en tramway, les douze kilomètres. Il nous restait une
demi-heure pour avaler en vitesse le déjeuner qui, fort heureusement, était dépourvu de
complexité.
La discipline dans le collège était assurée avec une poigne de fer par le surveillant général,
monsieur Espagnac, un petit bonhomme sec comme un coup de trique, aux sourcils
broussailleux et au regard « révolver ». Il nous interpelait, comme à l’armée, avec un accent
du Sud-Ouest à couper au couteau, tenant nerveusement dans sa main gauche une énorme
pipe qui répandait partout une âcre odeur de tabac.
43
C’était, croyait-on, un célibataire endurci. Il devait pourtant, un jour, fondre comme neige
au soleil sous le charme de la jolie secrétaire blonde que le collège avait recrutée. C’est au
jardin de la Colonne, en haut du cours Pierre Puget, que je l’aperçus en compagnie de sa
dulcinée, par un bel après-midi de juin, alors que je rentrais à la maison. Ils étaient assis sur
un banc du jardin public, les amoureux !... Notre Espagnac avait quitté sa pipe et bécotait sa
belle comme un collégien ! A partir de ce jour-là, j’ai posé sur lui un regard différent, car il
était devenu, après cette découverte, un véritable être humain.
Dans l’ensemble, les professeurs du collège Pierre Puget sont restés pour moi des
personnages hors norme. Mais sans doute en est-il ainsi pour tous les anciens collégiens qui
ont observé durant des années ces acteurs du « théâtre pédagogique » avec le regard
impitoyablement acéré de l’adolescent. Nous avions tendance à cet âge, à les caricaturer en
grossissant leurs manies et leurs faiblesses.
En feuilletant l’album des souvenirs les concernant, je retrouve avec plaisir la silhouette
massive de Monsieur Guidi, le professeur de sciences naturelles, (photo ci-dessus prise à
son insu par un camarade) qui dessinait admirablement au tableau, avec des craies de
couleur, les organes du corps humain et les schémas du monde végétal. Il avait un délicieux
accent corse qui s’accordait très bien avec la lenteur de ses gestes et de son discours. Il
assaisonnait souvent ses leçons de considérations sur l’hygiène de vie et les dangers qui
menaçaient notre santé. L’alcoolisme en faisait partie et il utilisait parfois des arguments
sujets à caution pour nous en détourner. C’est ainsi qu’il nous raconta un jour que les
fabricants de pastis intégraient dans la composition de la boisson fétiche des marseillais, de
44
la poudre d’os obtenue à partir d’animaux de boucherie. Il expliquait ainsi l’origine du
précipité jaunâtre que l’on observait lorsqu’on versait l’eau fraiche dans ce divin breuvage.
La révélation de ce terrible secret n’a pourtant jamais fait baisser les ventes chez Ricard,
Pernod, Casanis et consorts.
Monsieur Chevalier, qui fut mon professeur d’Histoire et Géographie des années durant,
avait une personnalité intéressante. Il fut le seul à pratiquer les enquêtes sur le terrain et j’ai
conservé comme une relique le cahier où j’avais écrit les compte-rendus de la visite de
l’Abbaye de Saint-Victor, de l’observation du Vieux-Port liée à la fondation de Marseille ou
de la visite de l’entreprise Peugeot au Prado. A la veille des grandes vacances, il nous
donnait une liste de livres à lire, principalement des romans historiques écrits par Erckmann
et Chatrian, et nous devions lui rendre à la rentrée des classes, des fiches de lecture sur tous
ces livres.
Abstraction faite de ses bonnes méthodes pédagogiques, le personnage était assez cocasse. Il
venait au collège en charentaises et ses vêtements un peu défraîchis dégageaient un rude
parfum de cigarette. Un mégot pendouillait en permanence au coin de ses lèvres. Ses cours
étaient un long monologue au cours duquel il éveillait notre intérêt en nous révélant les
secrets d ‘alcôve des rois de France. Il présentait chaque année l’agrégation, sans succès,
jusqu’à la treizième fois où de méchantes langues parmi nous affirmèrent que le jury, de
guerre lasse, lui en avait fait cadeau. Dès le lendemain de cet heureux événement, nous
eûmes la surprise de le voir arriver au collège en complet-veston, tiré à quatre épingles : son
nouveau statut d’agrégé avait changé notre homme en un pédagogue à l’allure éminemment
respectable.
De la Sixième la Terminale, j’ai eu l’honneur de connaître trois professeurs d’anglais à
propos desquels le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’étaient pas coulés dans le même
moule. Monsieur Gilormini que j’ai « expérimenté » l’année du Bac (deuxième partie), était
d’un calme impressionnant. Sa voix était douce, suave, presque inaudible. Ses yeux,
étonnamment bridés pour un marseillais, se cachaient derrière d’épaisses lunettes. Il avait un
âge avancé et ses cheveux blancs, distribués essentiellement autour de son crâne, lui
composaient une auréole de sagesse très orientale. Ses cours se déroulaient dans une
atmosphère sereine meublée par le bruissement des bavardages de mes camarades qui
faisaient peu d’efforts pour décoder les élégantes phrases anglaises que notre professeur
nous murmurait consciencieusement. Vers la fin de l’heure, inquiet sans doute de notre
manque de participation, il avait pour habitude de nous faire lire à tour de rôle quelques
poésies qu’il avait mises à notre programme pour le Bac. Je me souviens des premiers vers
de l’une d’entre elles. Il s’agissait, je crois, d’une berceuse célébrant la beauté d’un bébé
nommé Timothy Tim :
Timothy Tim has ten pink toes
And ten pink toes has Tomothy Tim
Ces deux vers devenaient rapidement une espèce de refrain que toute la classe murmurait en
cœur pendant que le camarade désigné pour lire la totalité du poème faisait un effort
surhumain pour ne pas pouffer de rire. Au bout d’une minute le drum-beat lancinant de ce
refrain provoquait l’effet soporifique que l’on attend d’une berceuse et nombre d’entre nous
45
sombraient dans une douce somnolence que venait interrompre brutalement le tintement de
la cloche que le brave Espagnac actionnait vigoureusement à la fin de l’heure.
Monsieur Colombani, lui, était un professeur d’anglais dans la force de l’âge, sportif,
dynamique, impulsant dans ses cours une énergie qui nous tenait en haleine. C’était une
succession des séquences très rythmées au cours desquelles il nous administrait tour à tour
du vocabulaire, de la grammaire, de la lecture de textes, des corrections d’exercices au
tableau, etc. Les « interros » écrites étaient nombreuses, courtes, rapides, et se faisaient sur
des demi-feuilles. Nous les corrigions nous-mêmes tout de suite après. Son regard vigilant
nous surveillait de si près et son autorité était si grande que nous n’osions pas tricher : nous
nous infligions des notes strictement méritées. Je dois reconnaître que ce système nous
obligeait à apprendre régulièrement nos leçons et nous permettait de récolter beaucoup de
bonnes notes.
Monsieur Marcellin a été mon premier prof d’anglais et c’est sans doute grâce à lui que
cette matière est celle où j’obtins toujours les meilleurs résultats. Je me souviens de ce
premier jour de rentrée en 6ème où il se présenta dans la classe en s’adressant à nous en
anglais avec un grand sourire : nous comprenions fort bien tout ce qu’il nous disait car il
faisait force gestes et mimiques qui « sous-titraient » parfaitement son discours. Au bout de
quelques minutes, il ouvrit un grand sac en papier et en sortit tout une kyrielle de
personnages de Walt Disney en caoutchouc qu’il disposa sur son bureau. Il se mit alors à les
mettre en scène dans des situations cocasses qui nous faisaient rire et nous aidaient à retenir
les quelques mots qu’il introduisait dans le spectacle.
De toute ma scolarité, c’est bien le seul professeur que j’aie connu qui entrait en classe sous
les applaudissements de ses élèves. Nous avions en effet plébiscité ce professeur qui avait
choisi délibérément de nous apprendre la langue de Shakespeare en prenant appui sur nos
âmes d’enfants. C’est peut-être simple, mais il fallait y penser… Sans doute que lui-même,
au fond, avait un peu gardé la sienne. On ferait bien de faire de cette qualité humaine un
critère indispensable pour sélectionner les candidats à cette noble profession… Mais
malheureusement les enseignants n’ont jamais été choisis pour leur capacité à éduquer les
enfants mais pour la nature de leur savoir universitaire. Et si le hasard laisse entrer dans « la
grande maison » un individu incapable d’établir une relation positive avec les enfants, ou
chez qui la peur est la réaction automatique en leur présence, des générations d’élèves vont
subir des heures durant des situations comiques ou tragiques où eux perdront un temps
précieux et l’adulte sa dignité.
Le collège Pierre Puget n’a pas échappé à cette règle. Dès la sixième, mon professeur de
français, dont j’ai oublié le nom, se fit remarquer par un comportement singulier. Non
seulement il n’avait aucune autorité mais son cours était d’une opacité totale. Le chahut ne
tardait pas à s’installer et montait en puissance jusqu’au moment où il pointait le doigt au
hasard sur l’un d’entre nous à qui il intimait l’ordre de venir à son bureau. Le silence régnait
enfin. « Approche-toi » disait-il. Lorsque l’infortuné camarade se trouvait très près de lui, il
soufflait à deux reprises sur sa main comme pour la refroidir et lui administrait une gifle
magistrale. L’élève retournait à sa place sous les éclats de rire et le chahut reprenait très
46
rapidement. Pendant quelques secondes un sourire béat illuminait le visage du prof. Puis il
reprenait le soliloque philologique obscur que son cerveau malade n’arrêtait pas de tricoter.
De la seconde à la terminale j’ai eu la malchance d’avoir un professeur de mathématiques à
l’égard duquel j’éprouvais rapidement une répulsion maladive. Personnage chétif,
enveloppé dans une blouse dont la blancheur se reflétait sur son visage émacié, il tenait en
permanence dans sa poche un morceau de ficelle au bout de laquelle pendait un morceau de
craie. Il sortait régulièrement cet instrument rustique pour tracer au tableau un cercle à partir
duquel le supplice allait commencer sous la forme d’une leçon dans laquelle il était question
de « lieu géométrique ». D’incompréhension en écœurement, la séance se terminait pour
moi dans la nausée car ce fameux « lieu » était un prétexte pour nous faire naviguer dans un
véritable labyrinthe géométrique duquel je me sentais inexorablement prisonnier à la fin de
l’heure.
Je n’ai pratiquement rien appris durant ces trois années ce qui a abouti logiquement à un
zéro pointé à l’oral du Bac. Pour préparer la « session » de septembre, je dus m’inscrire à
une « boîte à bac » durant l’été. Là, un prof de math me tint un langage compréhensible et
me fit rattraper en un mois les trois ans de retard.
L’été 1958 se terminait. Sur la porte du collège, la liste des admis était affichée. Je lisais et
relisais mon nom écrit là, en tout petit. J’avais le Bac !... A côté de moi Jamie me regardait
avec ses yeux rieurs. Elle aussi avait vu son nom sur la liste, au Lycée Mongrand. Nous
nous sentions légers, délivrés d’un lourd fardeau. Notre enfance se terminait ainsi.
Délivrance ?... Métamorphose ?... Je la pris par la main et nous partîmes en amoureux. En
bas de la rue du Dr Escat, la vie nous attendait.
(le deuxième en bas , c’est moi)
47
Table des matières
On plante le décor ………………………………………………………………
2
Le jardin du Pharo : jeux à volonté ! …………………………………………. 4
Un jardin d’aventures et de rêveries …………………………………………. 6
De la rue vers la plage …………………………………………………………
8
De la plage au Vallon des Auffes …………………………………………….. 11
Sobre mais sombre, très sombre : l’Occupation ………………………… 13
Mazargues, mai 1944 : un hâvre de paix …………………………………… 15
Quinze rue Port-Saïd ………………………………………………………….. 17
Bijou, le petit chat ……………………………………………………………… 19
Petit tour du quartier …………………………………………………………... 21
L’arrivée des chewing gums ………………………………………………….. 23
Sormiou, la belle calanque ……………………………………………………. 24
Les jeux de la rue ………………………………………………………………
27
Les vacances à Bras ………………………………………………………….. 28
Mémée, ma grand-mère bien-aimée ………………………………………… 31
Mémée et ses bons petits plats. ……………………………………………... 33
La Communale …………………………………………………………………. 36
De drôles d’oiseaux ……………………………………………………………. 38
Le « circulaire » 82 : Un tramway nommé plaisir ………………………… 40
Les rêveries de l’écolier solitaire ………………………………………………42
Les années collège …………………………………………………………….. 43
48