Ligne - Le Monde

Transcription

Ligne - Le Monde
DES LIVRES
VENDREDI 21 JANVIER 2005
LITTÉRATURES
Entretien avec
David Lodge ;
Alain de Botton ;
Pétrarque ;
Jean Genet ;
Théophile Gautier ;
Oliver Rohe ;
Leslie Kaplan ;
Pierre Mari ;
Philippe Lafitte
pages III à V
LIVRES DE POCHE
ESSAIS
Le Prince de Ligne
et Sénac de Meilhan ;
Jan Yoors ;
Deux siècles d’édition
contemporaine
PSYCHANALYSE
page VI
pages VII et X
Roland Gori et Marie-José Del Volgo : mieux
prendre en compte les souffrances psychiques ;
écrits de Lacan ; leçons de liberté de Guattari ;
conversation avec Emilio Rodrigué
Primo Levi à voix nue
APARTÉ
Sommets
Trois ans avant « Si c’est un homme », l’écrivain cosignait, avec un compagnon de déportation,
un « rapport » sur les conditions de détention à Auschwitz. Ce document paraît pour la première fois en français
René de Ceccatty
D
ans sa biographie de
Primo
Levi
–
1919-1987 – (Le Livre
de poche nº 14 515),
Myriam
Anissimov
signalait un texte technique que Primo Levi avait cosigné avec son
compagnon de déportation, le
médecin Leonardo Debenedetti, à
la demande des autorités russes du
camp de Katowice, une fois qu’ils
furent libérés d’Auschwitz. Ce rapport, destiné à l’armée rouge, très
soucieuse d’entrer en possession
de documents exacts sur les conditions de détention dans les camps
d’extermination, a fait l’objet de
trois publications en Italie, dans la
revue médicale turinoise Minerva
Medica, en 1946, dans le premier
tome des œuvres complètes en italien de Primo Levi (1) et dans un
recueil de témoignages de déportés, Il Ritorno dai Lager (éd. Franco
Angeli, Milan, 1994).
Mais il n’a jamais paru en tant
qu’œuvre de Primo Levi, quoiqu’il
constitue, comme le signale son
éditeur français, Philippe Mesnard,
une source fondamentale de Si
c’est un homme. Ce document d’expertise permet non seulement de
connaître avec la plus grande précision la vie quotidienne des déportés et la manière dont était minutieusement organisée leur destruction, mais de comprendre ce que,
par contraste, la spécificité d’un
écrivain a pu apporter à cette
connaissance.
Dans sa longue préface, Philippe
Mesnard réfléchit, avec justesse et
subtilité, sur les statuts divers de
l’expertise, du témoignage et de la
littérature. Le contenu de ce rapport a une valeur irremplaçable,
étant donné la qualité des témoins.
Tous deux formés scientifiquement (un chimiste et un chirurgien), ses auteurs portaient un
regard scientifique sur la dégradation de l’environnement, sur les
maladies entraînées par d’effroyables conditions. Mais la rédaction
du texte était, bien entendu, soumise aux circonstances qui l’ont vu
naître. Il s’agissait de fournir des
renseignements de première main,
sans aucune intervention littéraire,
sans aucun jugement, sans aucun
commentaire d’aucune sorte.
C’était exiger des signataires un
extraordinaire contrôle de soi, lorsqu’on pense qu’ils se sont presque
immédiatement attelés à la tâche, à
peine sortis de l’enfer.
Primo Levi n’a jamais, de luimême, songé à réintégrer ces pages
à ses œuvres, même en y associant
le nom de son ami, mort quatre ans
avant lui. Pourtant, ce n’était pas
faute d’avoir réfléchi à l’écriture littéraire et à la voix nue du témoignage. Comme on le sait, Primo Levi a
une œuvre très complexe, qui ne se
réduit pas à Si c’est un homme ou à
La Trêve – ce que montre opportunément le volume qui paraît dans la
collection « Bouquins ». Avec Le
Système périodique, il tentait de réunir sa fonction de chimiste et l’expérience de la déportation, dans un
livre très singulier qui se présentait
comme une singulière variation sur
le tableau de Mendeleiev.
Ses nouvelles fantastiques, Lilith
ou Le Fabricant de miroir (2), parfois ignorées, constituent une part
inséparable de l’ensemble de son
œuvre. Leur lecture donne, par comparaison, aux récits plus directs ou
aux « romans » de Levi une autre
tonalité : on peut mesurer la profondeur de l’intervention stylistique et
la particularité de l’univers imaginaire dans des livres qui, superficielle-
ment, pourraient apparaître comme des témoignages immédiats.
Parce que, attaquant Giorgio
Manganelli, écrivain réputé hermétique, ou même Paul Celan, Primo
Levi a souvent critiqué « l’écriture
obscure », il a parfois caricaturé,
involontairement, ses propres positions sur la fonction de la littérature, comme médium transparent ou
du moins univoque d’une réalité
partageable par tous. On découvre
rétrospectivement qu’il avait, au
contraire, eu des relations souvent
fluctuantes avec le métier d’écrivain qu’il n’exerçait pas, loin de là,
en dilettante. Ses poèmes, ses critiques, ses contes fantastiques ont
révélé une autre dimension de son
activité littéraire, qui jette un éclairage troublant sur son idée du
témoignage.
Comme le remarque Myriam
Anissimov, le ton du rapport est
« beaucoup plus cru et dur, dans sa
présentation du camp d’Auschwitz,
des chambres à gaz, des crématoires,
de la faim et des maladies qui frappaient les prisonniers, que les pages
qu’allaient bientôt lire les lecteurs,
rares au demeurant, de Si c’est un
homme ». Les deux auteurs, en
effet, ne trahissant que rarement
leur émotion, quand ils sont
contraints, au détour d’une phrase,
de rappeler qu’ils faisaient euxmêmes partie des victimes, n’ayant
dû leur survie qu’au hasard ou au
destin. C’est ce qui donne à ce texte
un aspect inclassable. Le lit-on
autrement parce qu’on sait qui va
devenir Primo Levi ? Admire-t-on
l’incroyable maîtrise qu’impliquait
cet exercice ? Leonardo Debenedetti a perdu sa femme dès l’arrivée au
camp de Monowitz. Il n’y est fait
aucune allusion.
Lorsque Leonardo Debenedetti
meurt, en octobre 1983, Primo Levi
trace son portrait dans La Stampa :
« Fragile, mais pas corrompu par la
vie inhumaine du camp, doucement
et sereinement conscient, ami de tous,
incapable de rancœur, sans angoisse
et sans peur. » Dans La Trêve, qui
porte sur le long périple du retour
en Italie, Levi n’avait pas mentionné
la rédaction de ce rapport qui pourtant occupa longuement les deux
compagnons, les chargeant d’une
responsabilité redoutable. Ils rendent compte des maladies liées à la
carence alimentaire et à l’hygiène,
mais ils témoignent aussi des comportements (des nazis, mais aussi
des victimes, car Primo Levi a toujours pris soin de tout noter des faiblesses et des grandeurs humaines).
Ce qui était prétendument un camp
de travail, lié à la « construction du
complexe industriel Buna Werk,
dépendant de l’usine IG. Farben »
devient, sans le moindre doute, un
lieu de torture et de génocide. Mais
les apparences auraient pu être sauves, sans la survie de témoins qui
ont su surmonter la tentation d’évacuer l’horreur et la douleur, en mettant leur intelligence, leur honnêteté, leur sensibilité au service de l’humanité. Pour l’avenir.
(1) Einaudi, 1984 et 1997, édition sous
la direction de Marco Belpoliti.
(2) Ed. Liana Levi, 1986 et 1987 et
« Livre de poche ».
RAPPORT SUR AUSCHWITZ,
suivi de RETOUR À AUSCHWITZ,
dialogue avec Daniel Toaff
et Emanuele Ascarelli
de Primo Levi.
Traduit de l’italien
par Catherine Petitjean,
Présentation et appareil critique
de Philippe Mesnard,
éd. Kimé (2, impasse
des Peintres, 75002 Paris),
diffusion Belles Lettres
112 p., 13 ¤.
ŒUVRES, de Primo Levi.
Sous la direction
de Catherine Coquio.
Ed. Robert Laffont, « Bouquins »,
1 170 p., 29 ¤.
géographique qui permet non
pas de contourner un obstacle,
mais de l’affronter et de le
parcourir jusqu’à son point le
plus éloigné, le sommet. Les
montagnes sont des barrages
que l’intelligence humaine a
toujours forcés à l’endroit le plus
bas et le plus faible pour en tirer
une voie de passage. Mais pour
l’alpinisme, la montagne n’est
pas la barrière qui encombre la
voie de communication, c’est le
but tout entier du voyage.
Ce qui l’anime, c’est la découverte émue de la beauté, qui
fut aussi le point de départ de
la science, de l’astronomie ; le
désir de mesurer l’émerveillement, de fournir une métrique
à la stupeur. L’alpinisme est
une des nombreuses négations
du principe de l’utile, sans
correspondre pour autant à
l’inutile. La beauté est tout
autre chose qu’inutile, c’est
une substance qui maintient le
monde et s’affranchit des
règles comprimées de l’utilité.
A son propre risque, au prix de
l’effort suprême, la passion
humaine invente les gestes
pour saisir la beauté. Un sommet est un gaspillage gratuit
d’énergies pour atteindre la
plus parfaite des impasses.
Impossible d’aller plus loin que
les sommets, il faut retourner
au point de départ.
Erri De Luca
Lire la suite en page X
Pierre
Assouline
Lutetia
roman
LIRE AUSSI
a LA « SOLUTION FINALE » :
Florent Brayard, Maxime
Steinberg, Annette Wieviorka,
Shmuel Trigano...
a BOURREAUX ET VICTIMES :
Leon Goldensohn, Yehuda
Koren, Eilat Negev, Armand
Gliksberg, Rudolf Hoess...
p.VIII et IX
© J. Sassier - Editions Gallimard - 572 206 753 RCS Paris B.
leemage
a
L’ALPINISME est cette activité
"Dans cette intrication entre une Histoire difficile
à traiter par la fiction et les réactions d'un personnage
inventé, Assouline s'en sort à merveille, avec un
extraordinaire talent de conteur."
Lionel Richard, Le Magazine Littéraire
Gallimard
II/LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005
ACTUALITÉS
A L’ÉTRANGER
Don Quichotte célébré
dans le monde
Le 16 janvier 1605 paraissait à Madrid la première partie (52 chapitres)
d’El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha (Don Quichotte), de
Miguel de Cervantes, chez l’éditeur Juan de la Cuesta. Très vite, ce livre
connut un vif succès, qui ne s’est pas démenti puisque, à ce jour, il est
l’un des ouvrages les plus vendus dans le monde après la Bible et les
œuvres complètes de Lénine, selon l’Unesco. C’est donc à la mesure de
cet événement que va être célébré tout au long de l’année ce quatre-centième anniversaire, avec – sans parler des innombrables publications –
pas moins de 2 000 manifestations organisées sur les cinq continents. Parmi les principales :
a EXPOSITIONS
Espagne : « Don Quichotte dans l’art contemporain » (Madrid,
octobre) ; « L’art dans l’Espagne de Don Quichotte » (Ciudad Real,
novembre) ; « Dali et Don Quichotte » (Cuenca, jusqu’en janvier 2006) ; « Les 400 ans du Quichotte à travers le monde » (dans tout
le pays et dans les foires internationales du livre).
Etats-Unis : « Les tapis du Quichotte » (Dallas, septembre).
France : « Les images du Quichotte » (Lourdes, Tarbes, Oloron,
Orthez, Pau, de janvier à mars).
Hongrie : exposition à Budapest.
Serbie : exposition des éditions en serbe du Quichotte (Belgrade).
a CONGRÈS ET CONFÉRENCES
Espagne : « La femme dans le Quichotte » (Madrid, mars) ; « Le Quichotte et la littérature : expériences et enseignements » (Madrid et Ciudad Real, juin) ; cycle à la bibliothèque nationale avec notamment Juan
Goytisolo et Carlos Fuentes (Madrid, d’avril à octobre).
a MUSIQUE
Espagne : concerts spéciaux de l’Orchestre national et des Chœurs
d’Espagne, suivis d’une tournée au Mexique (Madrid, avril).
Allemagne : concerts de l’Orchestre symphonique de Berlin (les
30 septembre, 1er et 2 octobre).
a THÉÂTRE
Espagne : Voyage au Parnasse, de Cervantès (Madrid, juillet).
L’ÉDITION FRANÇAISE
a ÉTIENNE ROBIAL « NE CAUTIONNE PAS » LA RENAISSANCE DE FUTUROPOLIS. Après l’annonce d’une association entre Gallimard et les Editions
du Soleil, permettant de relancer Futuropolis, maison d’édition qui révolutionna la BD dans les années 1970-1980 (Le Monde du 1er janvier), son
fondateur, Etienne Robial, a affirmé à l’AFP « ne pas cautionner cette
renaissance » et s’est dit « consterné devant ce projet éditorial », où il ne
se retrouve pas. Dans une lettre adressée à Antoine Gallimard, il a déclaré également que « le logotype Futuropolis et son graphisme n’ont pas fait
l’objet d’une cession ». Aussi demande-t-il à Gallimard, « par souci du
respect de [s]on droit moral et de [s]a création », de ne pas le reprendre.
DENIS ENTRE À L’INTERALLIÉ. Lauréat du prix interallié en
2001 pour Sister (Fayard), le journaliste et écrivain Stéphane Denis a été
désigné membre du jury de ce prix en remplacement de Paul Guimard,
mort en mai 2004. Prochainement, le jury devrait également désigner un
successeur à Bernard Pivot, qui a démissionné après avoir rejoint le jury
du prix Goncourt.
Nouvelle tête à la Maison des écrivains
Entrée en fonction le 12 janvier, Sylvie Gouttebaron remplace Alain Lance
à la tête de l’institution. Avec pour priorité la recherche d’un nouveau site
S
on regard vert, aigu et malicieux, est la plus convaincante des invites pour qui ignore
ce qu’est la Maison des écrivains.
Adresse parisienne de rencontres
et d’animations autour du livre et
de la lecture, l’institution vient d’accueillir Sylvie Gouttebaron, nommée à sa tête le 20 décembre 2004,
en remplacement d’Alain Lance,
dont le départ en retraite était
effectif au 31 décembre. Un passage de relais qui aurait pu être délicat : la place sembla un temps promise à Paul Fournel, qui finalement ne postula pas à la succession
de Lance, et il fallut en moins de
deux mois faire un appel d’offres,
et recruter, parmi la centaine de
candidatures reçues et au terme de
l’audition des six candidats présélectionnés, sur leur CV et leur lettre
de motivation, le nouveau responsable de l’établissement.
Le 12 janvier, la nouvelle directrice a pris ses fonctions, 53, rue de
Verneuil. Une adresse toute provisoire, puisque le Centre national du
livre (CNL), qui abritait jusque-là à
l’hôtel d’Avejan la Maison des écrivains, entend récupérer l’ensemble
des locaux, ce qui devrait être fait
d’ici à la fin de l’année. La difficulté
de la charge, qui lui est confiée pour
deux ans, ne semble pas entamer la
bonne humeur et l’énergie souriante de celle qui sut faire du Festival
du premier roman de Chambéry,
durant les huit annnées où elle en
assura la direction (1996-2004), l’un
des plus intéressants rendez-vous
littéraires nationaux.
Sans doute Sylvie Gouttebaron
a PRÉCISION
A propos de l’assignation en justice de La Martinière-Le Seuil (« Le Monde des livres » du 14 janvier), l’éditrice Liana Levi nous précise que c’est
aux « chiffres » et non aux « comptes » de janvier qu’elle ne peut avoir
accès, tout comme, jusqu’à ce jour, l’ensemble des éditeurs diffusés.
LE NET LITTÉRAIRE AVEC
RENDEZ-VOUS DE LA MDE
Rendez-vous francophones, mardi 25 à 19h30. Patrick Chamoiseau
s'entretiendra avec Catherine Pont-Humbert. Lectures par la comédienne Yasmina-Ho-You-Fat ;
Cycle «Revues en vue », jeudi 27 à 19 heures. « La Barbacane fête
ses 40 ans ! » avec Max Pons, fondateur des éditions, et le comité de
rédaction de la revue ;
Prix du Petit Gaillon, mardi 1er février à 19 heures. Pierre Lartigue et
les éditions Le Passage pour Rrose Sélavy, et caetera ;
Etats de la prose, jeudi 3 à 19h30. Jean-Luc Benoziglio (Louis Capet,
suite et fin) s'entretiendra avec Jean-Claude Lebrun ;
Journées Vladimir Pozner (1905-1992), vendredi 11 et samedi 12.
Association des amis de Vladimir Pozner, 86, av. Ledru-Rollin, 75012
Paris. www.pozner.com
ment publié chez Dumerchez Une
âme qui (prix Hélikon 2004) et Stock
annonce pour mai Du corps, dans la
belle collection dirigée par Philippe
Claudel, « Ecrivins ».
A 42 ans, la voilà qui relève un
nouveau défi, aussi délicat qu’exaltant pour elle, qui n’a jamais cessé,
depuis ses études de lettres en Sorbonne – elle a entrepris une thèse
de doctorat sur Joë Bousquet – de
s’attacher à la vie du livre et de la lec-
MÊME s’il se cantonne aux seuls premiers
romans, le Festival de Chambéry est peu à peu
apparu, aux yeux des institutions comme des
financeurs, autant comme une vitrine représentative de la littérature qui s’écrit aujourd’hui
que comme un lieu de réflexion.
Mais, depuis peu, l’image se brouille et le doute s’immisce : le rendez-vous savoyard est-il à la
hauteur de sa flatteuse réputation ? La valse des
présidents – Jérôme Barrelet, qui avait succédé
à Daniel Enjalran en 2003, a déjà cédé sa place à
Claude Guest, élu à la tête de l’association en
décembre 2004 – inquiète à peine moins que la
vacance prolongée de la direction de la manifestation, brutalement ouverte par le licenciement
de Sylvie Gouttebaron en août 2004. D’autant
que le divorce entre direction et présidence était
patent depuis la fin de la 17e édition, à la
mi-mai… A moins de quatre mois du rendezvous 2005, on s’interroge sur le contenu littéraire du Festival, quand on ne craint pas d’avoir
compris que, de réflexion sur l’écriture, il ne sera
plus question.
Le pronostic peut sembler sévère, mais les
indices alarmants se sont multipliés avant
même la crise du printemps 2004. Promouvoir
la convivialité des quelques jours où des
auteurs débutants bénéficient d’une visibilité
Chaque semaine, « lemonde.fr » propose aux lecteurs du « Monde des
livres », la visite d’un site Internet consacré à la littérature.
Ubu ou la pompe à poésie
http://www.ubu.com
http://www.epc.buffalo.edu/
http://www.as.wvu.edu:8000/clc/
http://www.upenn.edu/
ON NE CHERCHERA pas forcément le rapport avec Jarry et sa figure grotesque et dévastatrice ou l’on
se demandera si la démesure du site
ne renvoie pas un lointain écho du
drôle d’homme. En matière de poésie, le site ubu.com nous semble
pourtant une ressource sans
pareille. Il permet d’écouter, de lire
ou de voir de la poésie. Invitons
d’abord le lecteur à écouter Apollinaire lire son Pont Mirabeau en
1913, puis à visiter au gré de ses
envies l’ensemble des entrées. Indépendant mais soutenu par le centre
de poésie électronique de l’université de Buffalo, par l’université de
Pennsylvanie et par le centre pour
la littérature électronique de l’université de Virginie de l’Ouest, ubu
est un immense répertoire de la poésie et de textes expérimentaux.
Organisé en rubriques plus ou
moins simples d’accès, on peut choi-
sir comme porte d’entrée l’index
des auteurs qui présente les différents types de texte selon la classification : « contemporaine », « historique », « sonore », « graphique »,
« ethnopoétique », etc. Il permet
une déambulation vers l’univers
des poètes anglo-saxons contemporains, pour la plupart largement
ignorés en France.
Ubu présente aussi des projets
tel « le projet 365 jours », ce son
quotidien décliné en 365 instants
ou les aphorismes d’Yves Klein au
format pdf. Ubu revendique une
approche multimédia et sonore des
textes qui prône une appropriation
par les artistes ou par les musiciens
du phonème poétique. Il en résulte
un site dont la richesse est un dangereux appel à la dérive. On s’y
perd avec délices au risque de
rejoindre les ministres et autres
conseillers dans la fameuse fosse :
un ordinateur portable qui consomme toute sa batterie et vous laisse
coi et encore affamé.
Boris Razon
Lemonde. fr
ture. Des petits boulots dans les
années 1980, puisqu’elle n’entend
pas enseigner (sans doute pour rester attentive à tout ce qui l’émeut,
au sens premier du mot), un an à la
tête du Centre régional des lettres
(CRL) de Basse-Normandie et le
long investissement chambérien qui
prit fin à l’issue de l’édition 2004,
placée sous le parrainage de Jeanne
Benameur.
La première priorité pourrait
sembler la recherche de nouveaux
locaux. En fait la Ville de Paris y a
déjà pourvu, mettant à la disposition de la Maison des écrivains l’hôtel des frères Goncourt, à la porte
d’Auteuil. Mais les travaux de restauration et d’aménagement nécessaires à sa nouvelle destination
devraient retarder d’un an le déménagement annoncé. Pour l’heure
c’est un autre espace que cherche
la nouvelle directrice, en accord
avec le président, Jean-Michel
Maulpoix, et le conseil d’administration. Plus central. Insolite si possible. Pour des actions hors les
murs. On retrouve là la signature
de Sylvie Gouttebaron, qui veut faire entendre la voix des écrivains au
cœur même de la vie, élargissant
sur la ville le public de sa nouvelle
Maison.
Hôtesse ambitieuse, elle envisage, secondée par un bureau et
une petite équipe prêts à « mettre
la main à la pâte », de rationaliser
les actions en cours pour que les
projets s’ouvrent, grandissent… et
retrouver les soutiens financiers
nécessaires – de la direction du
livre et de la lecture (DLL) notamment. Séduite par une initiative de
France 3 qu’elle a découverte en
Rhône-Alpes, Sylvie Gouttebaron
rêve de créer des ponts entre
auteurs et réalisateurs de documentaires pour archiver et diffuser la
musique du poète et le phrasé de
l’écrivain. Comme elle entend
constituer une bibliothèque des
auteurs « Maison » pour étoffer
un fonds documentaire déjà
ancien, dont elle serait le complément légitime.
Avec ces grandes manœuvres qui
amorcent une « politique d’exigence
tournée vers les auteurs » et les impératifs de la délocalisation, c’est en
chef de chantier que la nouvelle
directrice se voit le plus souvent.
Ou en entraîneur-joueur d’une équipe d’une ambition déraisonnable.
La seule qui vaille.
Ph.-J. C.
Le Festival de Chambéry à l’heure des choix
a STÉPHANE
a PRIX. Le prix Alberto Benveniste de la création est revenu à Caroline Bongrand pour L’Enfant du Bosphore (éd. Robert Laffont). Le prix
Alberto Benveniste de la recherche a été décerné, ex aequo, à MarieChristine Varol pour son enseignement et son Manuel de judéo-espagnol
(éd. L’Asiathèque) et à Daniel Lindenberg pour Destins marranes
(Hachette Littératures). Le prix parlementaire franco-allemand, attribué pour la première fois et doté de 1 000 ¤, a couronné Tilo Schabert
pour Comment se fait l’histoire mondiale. La France et l’unité allemande,
et Dominique Bourel pour Moses Mendelssohn, la naissance du judaïsme
moderne (Gallimard). Le prix Polar dans la ville, qui récompense le
travail d’une maison d’édition indépendante et son auteur, a été remis
aux éditions L’Ecailler du Sud pour Chien des quais, d’Annie Barrière.
a-t-elle été choisie pour la pertinence de ses choix de programmation –
on se souvient en 2002 de la formidable intervention de Francesco Biamonti, ou, l’année suivante, du passionnant face-à-face d’Enrique VilaMatas et Alberto Manguel –, mais
plus encore son ouverture d’esprit
et l’éclectisme de ses curiosités,
pour ne rien dire de son travail
d’écrivain : poète rare, elle a récem-
exceptionnelle n’avait rien d’inquiétant, sinon
que la vogue des stars d’un jour ne fait guère
l’affaire en matière d’évaluation littéraire. Affirmer dans les plaquettes de l’association que « le
plaisir de la rencontre et de l’échange » tient à la
« circulation de la parole » (cru 2003) revient à
disqualifier les médiateurs – animateurs, universitaires ou non – , ce que l’éditorial de 2004,
signé de l’éphémère nouveau président, assume clairement, puisque le Festival n’est plus présenté que comme l’occasion de « volubiles joutes oratoires sans passeur ni contrainte ».
L’émotion contre la réflexion, le face-à-face
lecteur-auteur posé comme un absolu, où les
clés de l’approche critique sont perçues comme
autant de filtres superflus, voire d’impostures,
quand triomphe l’idéal de l’« auteur copain ».
Le paradoxe est que la manifestation, qui a
pu se prévaloir d’une assise démocratique, grâce à ses comités de lecture, croisant tous les
types de publics, obtint sa vraie reconnaissance
sous l’impulsion de Sylvie Gouttebaron, dont le
parcours comme les aspirations intellectuelles
faisaient davantage une candidate à la direction
de la très lyonnaise Villa Gillet qu’une animatrice de kermesse des lettres remettant un trophée sympathique – aujourd’hui remplacé par
une simple pile de livres, à l’imitation des palma-
rès scolaires de l’école de Jules Ferry, dont nombre de festivaliers semblent nostalgiques. L’édition 2004 fut de ce point de vue éclairante,
quand Jeanne Benameur, marraine de l’année,
fut contestée pour sa façon de douter, de ne pas
jouer le jeu d’une certitude d’écrivain qui ne l’habite pas, quand nombre de lauréats se congratulaient entre eux, ravis d’être trois jours sous les
projecteurs sans paraître réellement concernés
par les enjeux de l’écriture.
Grisé par son antériorité, quand le concept
marketing du « premier roman » s’impose aux
médias, Chambéry, semble-t-il, n’en assume
plus la dimension intellectuelle. Municipalité
comprise puisque, dès l’origine, via la bibliothèque, mairie et Festival marchent de concert.
Danièle Bac-David, qui fut trésorière de l’association et est aujourd’hui conseillère déléguée
auprès de l’adjointe à la culture, veut continuer
à soutenir un festival dont elle est, depuis plus
de dix ans, l’une des supportrices enthousiastes.
En sommeil, l’intelligence qui a un temps marqué ce festival sera-t-elle au rendez-vous de
mai ? Avec – c’est encore la période des vœux –
le souhait que le nouveau directeur, dont le
choix est attendu le 4 février, trouve le remède
capable de rendre son âme à Chambéry.
Ph.-J. C.
AGENDA
VOIX DE FEMMES
Du 21 au 23 janvier, les 8e Journées des Poétiques de Strasbourg
accueilleront les poètes Marie-Claire Bancquart, Silvia Baron
Supervielle, Ariane Dreyfus, Anise Koltz, Sophie Loizeau,
Maximine, pour une lecture de leurs textes et une table ronde
avec Sylvie Reff, Nadine Soubrouillard et Anne-Marie Soulier.
(à 18 heures le 21, de 11 heures à 20 heures le 22 et 11 heures le 23,
à la BMS-Centre ville, 3, rue Kuhn ; rens. : 03-88-41-45-02 ou
03-88-43-64-64).
aA
PARTIR DU 21 JANVIER. FILIATION. A Paris, le Centre GeorgesCanguilhem et l’Académie de médecine organisent un séminaire sur
« La filiation » sous la direction de
Claude Sureau et Dominique
Lecourt ; le colloque du 21 janvier
traitera des « Aspects biologiques », celui du 28 abordera les
« Aspects anthropologiques et historiques ». Suivront ensuite « Aspects
juridiques », le 4 février, « Aspects
psychologiques et sociaux », le 11,
et « Aspects philosophiques » le 18
(chaque rencontre aura lieu à l’Académie de médecine, 16, rue Bonaparte, 75006, à 16 h 30).
cles d’or. Histoire des foyers de la
civilisation européenne et de leur
rayonnement. VII-XXe siècle » avec,
en parallèle, la tenue du Salon du
livre d’histoire (à 10 heures, à l’Hôtel national des Invalides, 129, rue
de
Grenelle,
75007 ;
rens. :
01-48-75-13-16 ou www.herodote.net).
a LE 22
JANVIER. DELEUZE. A Paris, la
BNF et France-Culture proposent
un après-midi d’étude autour de
Gilles Deleuze (à 15 heures, site
François-Mitterrand, 75013 ; grand
auditorium, rens. : 01-53-79-59-59).
a LE
a LES
21 ET 22 JANVIER. HISTOIRE. A
Paris, Journées de l’Histoire organisées par l’Association des historiens
et
l’université
Paris-Sorbonne
autour du thème « L’Europe des siè-
22 JANVIER. ULYSSE. A Lyon, à
la bibliothèque de La Part-Dieu,
rencontres autour de « Ulysse, ses
amazones et ses traducteurs » avec
Laure Murat, Pascal Bataillard,
Michel Cusin et Tiphaine Samoyault
(à 14 h 30, 30, bd Vivier-Merle,
69003 ; rens. : 04-78-62-18-00).
a LE 24 JANVIER. FOREST. A Paris,
lecture de Sarinagara de Philippe
Forest par Bérangère Bonvoisin et
Aurélien Recoing, en présence de
l’auteur (à 20 h 30 au Reid Hall, 4,
rue de Chevreuse, 75006. Entrée
8 ¤, billets à retirer à partir de
19 h 30, à la caisse de la librairie
Tschann, 125, bd du Montparnasse, 75006 (rens. : www.textes-etvoix.asso.fr).
a LE
25 JANVIER. BENVENISTE. A
Paris, en Sorbonne, 4e conférence
du centre Alberto-Benveniste
« Juifs, chrétiens et musulmans en
Espagne médiévale », donnée par
le professeur Ron Barkai (à 17 heures, salle Liard, 17, rue de la Sorbonne, 75005 ; rens. : 01-45-88-25-12).
a LE
26 JANVIER. QUIGNARD. A Toulouse (31), « In angulo cum libro » :
lectures-rencontres avec Pascal Quignard, organisées par Yves Charnet,
Supareo et la librairie Ombres blanches (à 20 h 30 le 26, 10, avenue
Edouard-Belin, salle des Thèses ; à
16 h 30 le 27, Médiathèque JoséCabanis, grand auditorium).
a LES 25, 26
ET 27 JANVIER. ALTERNATIVE. A Paris, tenue du colloque de
l’Alliance française « L’Alternative
culturelle » sous la présidence de
Jean-Pierre de Launoit et JeanClaude Jacq (à 9 heures, 101, bd Raspail, 75006 ; rens. : 01-42-84-90-82).
a DU
26 JANVIER AU 6 FÉVRIER. A
Saint-Quentin-en-Yvelines (78) la
10e édition du Festival « Polar
dans la ville » qui s’articulera
autour de cent cinquante manifestations dont le week-end littéraire
avec plus de quarante auteurs,
aura Rufus pour parrain et Fred
Vargas, marraine de la littérature
noire
(rens. :
www.agglosqy.fr/polar ou 01-30-51-46-06).
a DU
25 AU 27 JANVIER. KUREISHI. A
Paris, Hanif Kureishi fera une signature de son livre Contre son cœur
(éd. Christian Bourgois) le 25, à la
librairie Village Voice, 6, rue Princesse, 75006, à 19 heures, ainsi que
le 27 au MK2 Bibliothèque, suivie
de la projection du film Intimité, de
Patrice Chéreau ; 128-162, av. de
France, 75013, à 19 heures (rens. :
01-44-24-74-56), et donnera une
conférence à la Sorbonne, salle des
Actes, le 26 à 18 h 15.
LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005/III
LITTÉRATURES
Oliver Rohe, le monologue du désastre
Dans un texte court et incisif, le jeune romancier dépeint l’agonie d’un homme seul, se vivant lui-même comme un fantôme.
Autour de lui, un univers noir et désespéré, décrit sans complaisance ni apitoiement
d’Oliver Rohe.
Dessins d’Alexis Gallissaires,
éd. Allia, 62 p., 6,10.
O
liver Rohe, 32 ans, s’est fait
remarquer en 2003 – chez
le même éditeur au goût
très affirmé – par un premier
roman au style incisif et tenu,
Défaut d’origine (1). L’année précédente, il avait brillamment préfacé
un ouvrage collectif sur la littérature – intéressant mais inégal –, Le
cadavre bouge encore (2).
Dans Défaut d’origine, où il
revendiquait ouvertement l’influence de Thomas Bernhard sur
son travail, il souhaitait récuser –
en prétendant échouer – toute littérature des origines, « ne plus
jamais prêter le flanc à la nostalgie
ou à la contemplation proprement
débile du passé, ou à l’évocation
incontinente et mélancolique d’un
tel ou d’un tel ».
Ce n’est certes pas l’« incontinence » littéraire qui le guette. De
Défaut d’origine à Terrain vague,
qui paraît cette semaine, il est
passé de 160 pages à 60, accompagnées de quelques dessins, sobres
et bienvenus, d’Alexis Gallissaires.
Il ne cède pas non plus à une quelconque nostalgie. Il est radicalement du côté de la noirceur, de
Thomas Bernhard, ou de Samuel
Beckett. Il a, déjà, un grand talent
pour le monologue du désastre.
Sans complaisance. Sans apitoiement. Sans issue.
Un homme seul, se vivant lui-
même comme un fantôme, « complètement transparent », se regarde
et se souvient, dans une pièce où
« tout est jaune et fissuré et vert »,
où sont éparpillés quelques objets,
dont « une horrible poupée rousse », qu’il ne songe même pas à
déplacer. Et d’où l’on peut encore
voir la mer. Plus pour très longtemps, car la ville est en pleine
reconstruction et le béton gagne
du terrain. Bientôt, un immeuble
bouchera la vue.
A part le fait qu’elle est au bord
de la mer, on ne sait rien de cette
ville ni du pays où elle se trouve.
On est probablement à la fin du
XXe siècle ou au début du XXIe, puisqu’un personnage – plutôt un
autre fantôme, un marchand de
légumes, que le narrateur aperçoit
dans la rue – a vu ses deux fils disparaître le 6 février 1984 « sans
qu’il ne retrouve leur corps » (peutêtre une manière de faire allusion
à la fois à la sanglante manifestation du 6 février 1934 à Paris et au
1984 de George Orwell).
étrange agonie
Le narrateur est entré dans une
étrange agonie, il ne contrôle plus
les mouvements convulsifs de sa
jambe droite, il est secoué de tics,
mais ne veut pas aller se faire soigner. Ceux de ses amis qui ne sont
pas en exil ou déjà morts sont internés dans des asiles, transformés en
légumes, à coups d’électrochocs et
de médicaments. Lui peut encore
se souvenir du temps où ils étaient
« rois », regarder la mer, fumer des
virées nocturnes, « une longue ronde de nuit ». Il rêve que ça pourrait
recommencer et que ce qu’il vit
désormais est « un mauvais rêve : un
canular. C’est ça. Un canular » : « Ce
soir nous irons chasser la femelle et
nous nous déchargerons euphoriques
dans des jeunes filles dont les cris
décupleront notre détermination. »
texte impitoyable
nathalie desserme/tango photo
TERRAIN VAGUE
cigarettes américaines, entendre
siffler ses poumons et écouter,
même si les piles de son appareil
faiblissent de jour en jour, « la cinquième symphonie de Mahler – et
plus particulièrement l’adagio très
lent en fa majeur ». « J’ai toujours
aimé Gustav Mahler. Je ne connais
pourtant rien à la grande musique. » « Cette manière caverneuse
de mettre l’effondrement en musique m’obsédait déjà à l’époque et
m’obsède encore aujourd’hui. »
On pourrait penser, en le voyant
observer des brutalités policières,
une pendaison à laquelle assiste
une foule réjouie, qu’il est un homme du monde d’autrefois, de l’ordre ancien, civilisé, venant d’être
renversé par une dictature. Mais
chez Oliver Rohe, comme souvent
dans une réalité que chacun essaie
de se cacher, les maîtres anciens
n’ont pas plus de vertus que les
nouveaux maîtres.
Du temps où ils étaient « rois » –
« nous étions quelques-uns à survivre
– à nous épanouir même – dans un
monde malade » –, le narrateur et
ses amis se livraient à de curieuses
Il se souvient d’un « pédé
anglais », à moins qu’il n’ait été italien, « le dernier client étranger
qu’on nous avait confié ». Il était professeur de musique et n’aimait pas
l’adagio de Mahler, « l’estimait complaisant et surfait, d’une sentimentalité grandiloquente, trop immédiate,
germanique. Nous avions mis un terme à sa sexualité. Il en avait émis un
râle avant de pleurer. »
Il n’y a pas de salut chez Oliver
Rohe, pas de rédemption, pas
d’avenir. « Dehors, tout est calme,
dépeuplé, en béton. » Ce bref texte
impitoyable est placé sous le signe
de cette phrase de Shakespeare
« The pretty vaulting sea refused to
drown me ». (« Le beau caveau de
la mer a refusé de m’engloutir. »)
Le fantôme est condamné à errer.
Et à se souvenir. Il ne sait même
pas que grâce à l’auteur, il survit
par le style, qui fait admirer ce
récit glaçant.
Josyane Savigneau
(1) Ed Allia, « Le Monde des livres »
du 12 décembre 2003.
(2) Ed. Léo Scheer et Chronic’art 2002,
puis en poche 10/18.
Cauchemars climatisés
L’aveugle objet de la transmission
Deux tableaux cruels du monde de l’entreprise
Un crime gratuit sert de fil rouge à Leslie Kaplan pour remonter le cours des générations
RÉSOLUTION
de Pierre Mari.
Actes Sud, 132 p., 15 ¤.
UN MONDE PARFAIT
de Philippe Lafitte.
Buchet-Chastel, 160 p., 14 ¤.
E
st-ce la fin de l’euphorie boursière et de la dépression économique qui l’a suivie ? Toujours est-il que, depuis deux à trois
ans, les romanciers réinvestissent le
monde du travail. Ainsi, après
notamment Thierry Beinstingel
(Central, Fayard, 2002), Aurélie Filipetti (Les Derniers Jours de la classe
ouvrière, Stock, 2003) ou Jean Grégor (Jeunes cadres sans tête, Mercure de France, 2003), deux jeunes
romanciers explorent avec acuité et
justesse l’univers de l’entreprise. Et
ce chacun à sa manière, sombre,
inquiétante, âpre, corrosive, avec
des attendus bien différents. Car, si
le héros de Philippe Lafitte glisse
inexorablement dans la folie d’un
monde qui n’a d’égal que sa propre
déraison, celui du premier roman
de Pierre Mari voit poindre une
lueur d’espoir, à l’issue d’un
combat désespéré.
Après six ans au département
logistique, ce dernier a choisi d’être
muté aux ressources humaines.
« Pouvait-il rêver d’un meilleur angle
de vue ? (…) Jamais son regard
n’avait pu lier, avec cette fluidité qui
va du tout au détail et inversement,
les grandes orientations stratégiques
de Nexorum (…). Jamais surtout il
n’avait discerné, comme aujourd’hui
les forces qui minent la vieille architecture des métiers, et laissent entrevoir la géométrie variable des prochaines années. »
Une géométrie plus que variable
dès lors que l’entreprise, qui vient
d’être privatisée, se lance dans une
politique de fusions et acquisitions
tous azimuts. Malgré les mises en
garde de V., son ami, ancien syndicaliste retraité, qui fustige « l’idéologie » des ressources humaines ; malgré une stratégie hasardeuse, dont
les premières conséquences sont
un « dégonflement des effectifs »
sous la forme de plan de départs
volontaires et de mises à la retraite ; malgré le principe de « réalité »
brandi par des chefs cyniques qui
nourrissent la peur, l’angoisse et la
violence ; malgré enfin une démobilisation et une démoralisation manifestes, cet « opérateur de mobilité »
s’arc-boute à sa tâche. Tiraillé entre
sa fidélité à l’entreprise et son refus
de cautionner ses évolutions concédées au prix d’un désastre humain.
Il écoute les plaintes, les rancunes,
l’amertume, échos d’une parole
trop longtemps refoulée. Et tente
d’endiguer la fatigue, le désarroi, la
dépression, jusqu’à ce qu’un
« non » massif resurgisse d’une
vieille colère enfouie « sous les sollicitations fines et flatteuses », comme
lui écrit V. « En tendant un peu le
bras, tu serais même surpris de la frôler. Et c’est dans ce genre de surprise,
crois-moi, que la vie trouve son vrai
pouvoir de résolution. »
subvertir le système
Reste qu’une colère trop longtemps contenue peut nourrir les
pensées les plus folles, comme on le
découvre à travers le personnage de
Philippe Lafitte, qui, tel celui de Pierre Mari, n’a pas d’identité. Désespérément seul, dans la vie comme
dans son bureau où il végète depuis
vingt-trois ans (avec le même salaire), ce « programmateur en gestion
et variables d’ajustement » a eu le
temps de ruminer rancœur, amertume contre le diktat de la performance et ses contemporains (« paltoquets », « suicidés du quotidien »)
qui ne prisent guère l’ironie de ce
trublion. Il est vrai que crier en réunion « Trop de chefs, pas assez de
braves ! », en conclusion d’une
réjouissante démonstration sur le
« surnuméraire hiérarchique », ne
peut être au mieux qu’une provocation ou, pis, les propos d’un insensé
qui voudrait subvertir le système.
Or, telle est bien la mission que
s’est assignée ce paranoïaque, schizophrène, à l’humour ravageur.
« Les entreprises sont des boîtes qui
gouvernent le monde et les immeubles qui les figurent sont soudés sur
l’horizon pour l’éternité. (…) Des
plans sont prêts pour changer tout
cela. » « Aidé » d’une jeune Indienne, femme de ménage de son état,
qu’il a kidnappée pour en faire la
princesse de sa cité idéale…
D’un enfermement à l’autre,
d’une conscience brûlée de lucidité
à une autre qui peu à peu s’émancipe de son passé d’intouchable, Philippe Lafitte dépeint, dans l’alternance de ces deux voix, sombre et
lumineuse, la folie qu’engendre ce
cauchemar climatisé qui est le
nôtre.
Christine Rousseau
FEVER,
(Depuis maintenant, 5)
de Leslie Kaplan.
POL, 192 p., 14,90 ¤.
D
epuis maintenant est le titre
générique que Leslie Kaplan
donne à ses romans depuis
bientôt dix ans (1). Ce « maintenant » est donc la figure impérative
de son projet d’écrivain. Et c’est
« depuis » cette figure, depuis l’éthique littéraire qu’elle suppose, dans
l’urgence et le souci qu’elle appelle,
que l’auteur de L’Excès-l’usine (POL,
1982) écrit. Et s’il faut rappeler que
Duras et Blanchot la saluèrent, ce
n’est pas au titre d’un trophée que
l’on brandit mais pour indiquer
dans quel paysage on se situe.
Car avant de juger tel ou tel type
de littérature et de décréter autoritairement ce que devrait être ou ne
pas être la littérature – engagée,
politique, citoyenne, loin ou non de
l’intimité, etc. –, on serait bien avisé
de prendre connaissance de ce que
chaque type peut engendrer. En
bien ou en mal. La réussite de Leslie
Kaplan, quel que soit le sujet abordé, tient à une certaine exigence
maintenue, à une volonté presque
farouche de comprendre le monde
dans lequel nous vivons où les générations s’enchaînent, reconduisant
les malentendus, transmettant le
poison des trahisons, des lâchetés,
des renoncements.
Justement, cette question des
générations est au centre de Fever –
qui emprunte son titre à une chanson connue d’Alice Snow. Nous
sommes à Paris, de nos jours, dans
le petit périmètre de Montparnasse,
entre le cimetière, le boulevard
Edgar-Quinet, le carrefour Raspail,
la rue de Rennes… C’est le début du
printemps. Deux jeunes gens, intelligents, bosseurs, fils de famille de la
petite bourgeoisie, préparent leur
bac dans un lycée du quartier : ils le
réussiront, avec mention.
Lorsque le roman commence,
Pierre et Damien descendent les
escaliers d’un immeuble de la rue
Delambre. Ils viennent d’assassiner
une femme choisie au hasard. Sans
motif. Pour se prouver à euxmêmes que le hasard et la gratuité
sont à la fois des images souveraines du destin et que pour se soustraire à toute poursuite, et conséquemment à toute culpabilité, il
faut et il suffit de n’avoir aucun
mobile, aucun intérêt au crime.
Peu à peu, le champ s’élargit, s’approfondit. D’autres personnages
apparaissent, donnent de la densité
à ce qui n’est plus un simple fait
divers. Les éléments de la vie familiale, morale et sociale des deux adolescents s’additionnent, s’entrecroisent. Pierre est issu d’une famille juive. Il regarde son grand-père, « ce
vieil Elie qui ne parlait pas mais qui
n’en pensait pas moins, qui toute la
journée restait assis, impuissant,
dans son fauteuil et ressassait
“Exterminez-les”. » Damien, lui,
interroge son propre grand-père,
René, sur son attitude à la même
époque de la guerre : discours désespérément convenu pour justifier la
lâcheté ordinaire des jours, la
débrouillardise comme morale, le
silence comme engagement maximal. Le cours de philosophie des
deux lycéens sert de contrepoint à
l’angoisse et aux rêves qui viennent
les hanter. Le geste criminel n’est
donc qu’une réponse folle à l’interrogation de vivre. Mais surtout parce que la question est comme antérieure à Pierre et à Damien. Elle a
informé la vie de leurs parents, de
leurs grands-parents. C’est pourquoi elle les déborde aujourd’hui…
On ne peut être vierge de l’histoire
dont on est directement issu.
A la fin de son livre, Leslie Kaplan
revient sur le procès d’Eichmann vu
par Hannah Arendt, ou sur celui de
Maurice Papon. Tout ici trouve sa
juste place, sans effet de démonstration grossière. Car c’est en romancière, avec la licence et la règle que
l’on se fixe à soi-même, que l’auteur
parvient à son but : montrer comment la responsabilité se transmet.
Et de quoi nous sommes contraints
d’accepter l’héritage.
Patrick Kéchichian
(1) Les quatre premiers romans de cette série, tous chez POL, étaient :
Depuis maintenant. Miss Nobody Knows
(1996) ; Les Prostituées philosophes
(1997) ; Le Psychanalyste (1999) ; Les
Amants de Marie (2002).
IV/LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005
HISTOIRE LITTÉRAIRE
Pétrarque, un ancêtre pour les « honnêtes gens »
Alors qu’on célébrait en 2004 le septième centenaire de la naissance du poète et moraliste italien, le zèle éditorial des « pétrarquiens » français
contraste avec la relative inertie de sa patrie d’origine
L
es commémorations ! Pour ne
pas rester machinales et
« culturelles », il leur faut coïncider soit avec un tournant encore
latent de la réflexion historique, soit
avec un changement général de
perspective modifiant imperceptiblement jusque-là la réception d’un
auteur, d’un événement, d’un personnage-clé.
Le septième centenaire de la naissance de Pétrarque en 2004 a-t-il
bénéficié d’une telle conjoncture ?
Le rétrécissement actuel de la
mémoire littéraire le condamnait à
une semi-clandestinité. Pourtant,
grâce à trois petites maisons d’édition, Les Belles Lettres, Jérôme Million et Champion, la France n’a
démérité ni de sa Renaissance, qui
naturalisa français le Toscan grandi
en exil à Carpentras et à Avignon, ni
de l’historicisme du XIXe, qui
relança en 1892 les études sur le
poète avec le Pétrarque et l’humanisme de Pierre de Nolhac.
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres, de Pétrarque. Ed. bilingue sous la direction de Pierre Laurens.
Sont déjà disponibles 4 volumes des Lettres familières. Le 5eparaît en
février, les 6e et 7e en février 2006.
3 volumes des Lettres de la vieillesse sont en librairie. Le 4e doit paraître en mai, les 5eet 6e en mai 2006.
Parmi les nombreux ouvrages de Pétrarque publiés aux éditions Jérôme Millon, traduits et annotés par Christophe Carraud, signalons Aux
amis. Lettres familières 1330-1331 (288 p., 11 ¤).
Pétrarque : les voyages de l’esprit, de Nicholas Mann, 144 p., 19 ¤.
A lire également, Pétrarque ou la connaissance de soi, d’Arnaud Tripet, éd. Champion, 210 p., 46 ¤.
che communiste. D’où les langueurs de l’édition nationale de
Pétrarque. D’où les gémissements
universels des Italiens sur la « pauvre Italie » esclave prégaribaldienne
et le relatif ostracisme qui a frappé,
jusqu’à ces dernières années, non
sans contradiction avec la faveur
ininterrompue réservée aux arts
visuels des mêmes époques, les traités de « conversation civile » du
XVIe siècle, la poésie de Giambattista Marino et la prose des grands rhéteurs baroques du XVIIe siècle, la
L’édition nationale du poète piétine en Italie depuis le début du
XXe siècle, et n’a guère avancé en
2004. Or toutes les œuvres majeures de Pétrarque écrivain néo-latin
ont fait l’objet chez Millon, sous la
direction de Christophe Carraud, de
traductions françaises nouvelles,
tandis qu’aux Belles Lettres la Correspondance latine de Pétrarque ainsi que son épopée latine inachevée,
L’Africa, bénéficient, sous la direction de Pierre Laurens, d’une édition bilingue et critique sans équivalent. Millon a publié, de l’Anglais
Nicholas Mann, ses conférences au
Collège de France : Pétrarque, les
voyages de l’esprit ; Champion a réédité l’excellent essai du Lausannois
Arnaud Tripet, Pétrarque ou la
connaissance de soi.
Ainsi le septième centenaire a
consacré en France la réhabilitation
plénière du Pétrarque latin. Seraitce aux dépens du recueil en langue
a
« Le Rime del Petrarca », frontispice et portrait de Pétrarque (1304-1374)
toscane de sonnets et de canzoni
composé comme un journal intime
de quarante années, ce Canzoniere
dédié à la belle et cruelle Laure de
Sade, vivante, puis morte (lointaine
grand-mère du « divin » marquis) ?
C’est ce recueil de « fragments »
qui a le plus fait pour sa gloire au
cours des quatre siècles suivant la
mort du poète. En fait, les essais de
Mann et de Tripet (comme celui,
non encore traduit, du romaniste
allemand Karl-Heinz Stierle) ressaisissent le contrepoint ininterrompu,
entre deux idiomes, du poète lyri-
que toscan et de l’« humaniste »
néo-latin.
Le contraste entre le zèle éditorial
des « pétrarquiens » français et la
relative inertie de la patrie du poète
a fait réagir l’un des meilleurs
connaisseurs italiens de la tradition
littéraire transalpine, Amedeo
Quondam. Dans un bref et vigoureux essai, lui aussi non encore traduit, Pétrarque l’Italien oublié, il
retrace la généalogie de la doctrine
littéraire du Risorgimento italien,
esquissée dès le début du XIXe siècle
par le poète jacobin Ugo Foscolo et
étayée après l’unité italienne par
l’historien Francesco De Sanctis.
Cette doctrine « nationale » canonise Dante et déprécie Pétrarque,
« père » coupable de plusieurs siècles de littérature péninsulaire
déchue de Dante, dont le mâle
génie enfin retrouvé aurait inspiré
la politique des restaurateurs de la
nation et aurait nourri sa nouvelle
et patriotique littérature.
Quondam montre que Leopardi
s’est inscrit d’avance en faux contre
cette antithèse endossée depuis par
la droite fasciste comme par la gau-
Marc Fumaroli
poésie de Métastase au XVIIIe, toutes efflorescences de la souche
mère pétrarquienne, toutes nourritures exquises avidement goûtées
par toute l’Europe éclairée, France
comprise, autant de démentis
apportés à la prétendue flatulence
du classicisme italien d’Ancien Régime.
Laissons à Dante, suggère Quondam, la gloire sublime et solitaire
réservée à la « littérature absolue »,
et revenons à Pétrarque, qui a inventé une langue et un régime littéraires et enseigné pendant plusieurs
siècles, à une Italie et à une Europe
encore féodales, le scepticisme politique et l’autonomie personnelle.
Notre « ère du vide » a tout à réap-
La part d’ombre de Jean Genet
Le critique et le poète
Une volumineuse étude qui se perd entre amalgames et simplifications
Les deux visages de Théophile Gautier
d’Ivan Jablonka.
Seuil, 408 p., 23 ¤.
Q
u’est-ce qu’un « grand écrivain » ? Ivan Jablonka,
jeune historien qui consacre une étude volumineuse
à Genet et le présente comme « l’un
des plus grands écrivains du XXe siècle », se débarrasse vite de la question. Avec une fierté quelque peu
confondante, il annonce ne pas
s’être penché sur « les processus
d’écriture » ou « les structures internes de l’œuvre ». Un « grand écrivain », pour lui, c’est juste quelqu’un qui écrit bien, qui « a du
talent ». Qu’une grande œuvre soit
une affaire un peu plus compliquée,
que toute la pensée, la chair, l’histoire d’une époque y soit engagée,
qu’elle déploie ses effets au cœur
même du commentaire qui prétend
la décrire ou la juger ne semble pas
lui traverser l’esprit.
Du coup, le critique s’expose à
devenir lui-même personnage du
théâtre qu’il prétend déconstruire,
comme ce juge en larmes du
Balcon, qui supplie à genoux la
voleuse d’avouer son vol afin qu’il
puisse devenir juge.
Albert Dichy
Les aveux, pourtant, ce n’est pas
ce qui manque chez Genet. La plupart des « vérités inavouables » que
lui reproche Ivan Jablonka sont
revendiquées par l’œuvre ellemême. Traître, voleur, lâche, pédé :
on pourrait dresser la nomenclature
des qualificatifs dont Genet s’est
paré, tout en les élevant, il est vrai,
au rang de « vertus théologales ».
C’est que Genet, on l’oublie trop
souvent, a aussi de l’humour.
Un humour formidable, essentiel,
noué à son désespoir, sous-jacent à
tous ses propos. Que lui reproche-t-on ? D’avoir été le chantre du
mal ? Certes, mais écoutons-le par-
ler de la bonté : « Pauvre, j’étais
méchant parce qu’envieux de la
richesse des autres et ce sentiment
sans douceur me détruisait, me consumait. Je voulus devenir riche pour
être bon, afin d’éprouver cette douceur, ce repos qu’accorde la bonté…
J’ai volé pour être bon. » Genet
aurait été un adorateur d’Hitler,
adhérant « jusqu’à l’égarement » au
modèle nazi. Lisons dans Pompes
funèbres l’évocation de son idole :
« Se pouvait-il qu’une simple moustache composée de poils raides, noirs et
peut-être teints par L’Oréal, possédât
le sens de : cruauté, despotisme, violence, rage, écume, aspics, strangulation, mort, marches forcées, parades,
prison, poignards ? »
Par-delà l’humour, on perçoit ici
ce qui fait de Genet un véritable
écrivain : une virulence ironique,
parodique et critique qui ne se laisse fixer dans aucune position, un
rire qui affleure sous les textes les
plus dramatiques, une capacité à
« écrire contre soi », à assumer le
monde dans sa complexité, à proposer, parfois au sein d’un même paragraphe, une explication tout en
démontrant que « l’explication
contraire est admissible ». Genet a
donné la règle de son art : « Tout
roman, poème, tableau, musique,
qui ne se détruit pas, je veux
dire qui ne se construit pas
comme un jeu de massacre
dont il serait l’une des têtes, est une
imposture. »
L’étude d’Ivan Jablonka ne s’attarde pas sur ces frivolités. Son objectif est sérieux : à l’aide de quelques
concepts empruntés à Bourdieu, il
entend démontrer que l’œuvre de
Genet, « artiste issu de l’artisanat
rural qualifié », procède entièrement d’un ressentiment à l’égard
de la IIIe République. « Chômeur
déclassé », affligé d’un « complexe
d’infériorité sociale », l’écrivain
aurait compensé ce sentiment par
un « fantasme de toute-puissance
que Genet partage avec Sartre mais
aussi avec l’homme fasciste ». Les
muns » avec celui du fascisme. Il
serait nazi parce qu’il y aurait « une
riche parenté en matière de pensée,
de morale et d’images » entre les textes de Genet et les « valeurs nazies »
ou parce que le « renversement radical des valeurs morales » prôné par
l’écrivain « est celui qu’on observe
dans les camps de concentrations
nazis ».
jerry bauer/opale
LES VÉRITÉS INAVOUABLES
DE JEAN GENET
a
g. dagli orti
réhabilitation plénière
prendre de Pétrarque et de son
« usage de soi ».
Cette réévaluation italienne de
Pétrarque approuve la ferveur que
mettent les Français à le faire
connaître dans sa totalité, poète
toscan et moraliste néo-latin. Les
« lauriers » d’immortalité qu’invoque Pétrarque lyrique, ravagé par le
désir de l’inaccessible Laure, il les
espère non pour lui-même, mais
pour la poésie qui jaillit de ce
ravage, qui en éclaire les misères,
mais en leur donnant forme,
rythme et sens. Même
recréation permanente de
soi dans la prose des lettres
latines, notamment celles de la
vieillesse : elles réfléchissent au jour
le jour une instabilité de cœur et
d’esprit à laquelle le contrôle du style rend mesure et sagesse. Nourris
de vastes lectures païennes et chrétiennes, ses traités néo-latins, mosaïque de sentences, de maximes, de
réflexions pour toutes les occasions
et situations de la vie, amorcent
tout le dessein des lettres « humanistes » : baliser de lieux communs
éprouvés par la tradition les eaux
mobiles sur lesquelles flotte le
« moi », le pourvoyant de repères
intimes qui l’affranchissent de sa
propre houle et des leurres de l’Histoire. Pétrarque : le Montaigne de
l’Italie, avec deux siècles d’avance.
romans et les pièces de Genet présenteraient, dans cette logique, des
« accointances esthétiques avec
l’idéal de Hitler et de Mussolini » et
des « similarités importantes » avec
l’œuvre de Drieu La Rochelle.
Il y a mille choses contestables ou
extravagantes dans cet ouvrage,
notamment de voir qualifiés de
« douillette » l’enfance de Genet à
l’Assistance publique et de « consensuel » son théâtre. Mais, pour rester
au plus près du sujet, on peut déjà
trouver incongru qu’un portrait de
Genet en écrivain fasciste fasse justement l’impasse sur ses textes et
positions politiques ; de même
qu’on s’étonne que l’auteur ne se
préoccupe pas de savoir pourquoi
cet écrivain fasciste ne l’a jamais été
mais s’est curieusement tourné vers
la défense des colonisés, des immigrés, des Noirs, des Palestiniens.
Il y a certes une violence qui traverse l’œuvre de Genet et il faut
être vigilant à ses effets. Mais la
démarche d’Ivan Jablonka n’aide
pas à y voir plus clair, d’autant qu’elle comporte elle-même des dérives
inquiétantes. Il est ainsi pour le
moins hasardeux de construire une
argumentation aussi péremptoire
sur les notions de « rapprochement » ou d’« accointance ». Genet
serait fasciste parce que son univers
imaginaire, fortement hiérarchisé,
présenterait des « points com-
l’absurde et l’ignoble
Genet, enfin, serait un antisémite
« discret » (aucune ligne, en effet,
dans les textes étudiés ne l’atteste)
parce qu’il reproduirait « l’argumentaire des collaborateurs antisémites ». De glissement en amalgame,
on atteint à l’absurde aussi bien
qu’à l’ignoble. Genet évoque-t-il au
hasard d’une phrase « le lien verbal
qui joint l’assassin et l’assassiné (l’un
étant grâce à l’autre) », qu’Ivan
Jablonka affirme aussitôt : « Transposée dans l’empire nazi, cette union
monstrueuse relie complaisamment
bourreaux et victimes. » Ou encore,
après avoir cité un propos d’Eichmann, satisfait « d’avoir tué cinq millions d’ennemis de l’Etat », ce commentaire : « Cette conception du
meurtre, on le voit, n’est pas très éloignée de celle de Genet – la névrose
antisémite en moins. » On en arrive
ainsi presque naturellement à cette
conclusion délirante et anachronique : « Genet restitue avec brio le
mélange de bassesse et d’orgueil qui
a rendu possible la collaboration de
la France avec l’Allemagne nazie. »
Revenons à Genet. En 1962, il
écrit à Roger Blin : « Je ne suis pas
un type de droite (ou alors quelle incohérence !)… Je ne suis pas un type de
gauche. C’est-à-dire que je ne peux
pas accepter une morale donnée,
déjà élaborée, aussi généreuse soitelle. Je reste un voyou, c’est-à-dire un
artiste, qui doit se démerder avec luimême pour mettre au point une
œuvre et une vie avec, si possible, une
morale éclairant les deux. Cela ne se
fait pas du jour au lendemain, ni en
termes clairs. »
THÉOPHILE GAUTIER
de Gérard de Senneville.
Fayard, 482 p., 28 ¤.
ŒUVRES POÉTIQUES COMPLÈTES
de Théophile Gautier.
Edition établie par Michel Brix,
éd. Bartillat, 934 p., 30 ¤.
U
n soir de février 1830, un
gilet rouge suffit à vous
rendre célèbre. Mais la
renommée du jeune Théophile
Gautier (1811-1872), qui se bat
pour Hernani, ne se limite pas à un
effet vestimentaire. Deux ans
après la « bataille », avec Les Jeunes-France – qui porte pour soustitre Romans goguenards –, il mêle
à une banale histoire d’amours
libertines la défense des théories
de l’art pour l’art. En 1835, son
roman Mademoiselle de Maupin se
fait remarquer par sa préface, où il
brocarde les prophètes du progrès, la morale chrétienne – « Le
Christ, dit-il, n’est pas venu pour
moi » – et les critiques, plus
envieux que créateurs – « Le critique qui n’a rien produit est un
lâche ; c’est comme un abbé qui
courtise la femme d’un laïque :
celui-ci ne peut lui rendre la
pareille. »
Aux yeux de Gautier, le critique
est au poète ce que le cheval hongre est à l’étalon. Pourtant, en
1836, nécessité fait loi : il donne à
Girardin, le puissant directeur de
La Presse, la première des quelque
2 000 critiques qui, pendant trente
ans, feront de lui un personnage
craint et courtisé, qu’il s’agisse de
littérature, de peinture, de danse
ou de théâtre. Dans sa biographie
faite de courts chapitres marquant
les étapes professionnelles, amicales et amoureuses de Gautier,
Gérard de Senneville souligne l’importance de ce « gagne-pain, source d’un pouvoir considérable sur les
arts et les lettres » que l’auteur du
Capitaine Fracasse pensait être au
détriment de son œuvre. Il avait
tort. Ses critiques sont un témoignage sur l’art de son temps, et
son œuvre n’est pas mince qui
inclut romans, nouvelles, théâtre,
récits de voyages, arguments de
ballets – dont Giselle – et d’innombrables poèmes, parmi lesquels le
célèbre Emaux et Camées ne représente qu’une partie.
recherche de la perfection
L’édition de l’œuvre poétique
nous en fait découvrir beaucoup
d’autres, souvent méconnus, voire
inconnus. Plus légères que les
mêmes de Verlaine, les Poésies
libertines, euphémisme de pornographie ; La Comédie de la mort, où
à la gravité succède l’ironie quand
un ver dialogue avec une morte ;
España, à la suite d’un voyage de
Burgos à Séville ; et tant d’autres à
l’adresse des nombreuses maîtresses de ce brillant séducteur.
Si, au temps du lycée, le jeune
Gautier fréquente un atelier de
peintre, la plume l’emporte très
vite sur le pinceau. Très vite, Gautier montrera aussi qu’en s’éloignant de l’esprit des romantiques,
de leur grandiloquence, il recherche une perfection que traduisent
des strophes courtes et cette simplicité du vocabulaire qui fait la
qualité et la particularité de ses
poèmes.
« Sculpte, lime, cisèle ;/Que ton
rêve flottant/Se scelle/Dans le bloc
résistant. » Cette conception de la
prosodie explique l’admiration de
Flaubert ou la dédicace des Fleurs
du mal – « Au Poète impeccable, au
parfait magicien ès Lettres françaises… » Elle explique aussi que nous
passions avec le même bonheur du
Lied qui chante dans Emaux et
Camées à une Séguedille dans España ou à un octosyllabe pour la princesse Mathilde. Autant de réussites de ce perfectionniste qui font
mentir Balzac lorsqu’il prédisait :
Gautier « ne fera jamais rien parce
qu’il est dans le journalisme ».
Pierre-Robert Leclercq
LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005/V
LITTÉRATURES
Tristesse des ambitieux
Alain de Botton : une approche rationnelle, analytique,
mais aussi hilarante, de l’angoisse du statut social
DU STATUT SOCIAL
(Status Anxiety)
d’Alain de Botton.
Traduit de l’anglais
par Jean-Pierre Aoustin,
Mercure de France,
« Bibliothèque étrangère »,
384 p., 22 ¤.
Q
uand deux écrivains se
retrouvent pour déjeuner,
de quoi parlent-ils ? De lettres ? Allons donc. De chiffres, bien sûr : d’à-valoir, de tirages,
de ventes… Cela est arrivé récemment à Alain de Botton. Son cher
confrère égrenait ses succès :
« J’avais un grand sourire crispé,
j’avais juste envie de le tuer… »
En rentrant chez lui, l’auteur de
Comment Proust peut changer votre
vie a voulu décortiquer ce sentiment mêlé qu’il appelle « l’anxiété
du statut social », c’est-à-dire, en
somme, l’importance, la valeur que
l’on peut avoir aux yeux des autres
– et donc aux siens, puisque, hormis
quelques exceptions comme Socrate et Jésus, nous avons tous besoin
de l’estime des autres pour nous
estimer nous-mêmes.
Comme notre homme est un perfectionniste, il a poussé la réflexion
jusqu’à en faire un livre. Un gros
livre même – près de 400 pages.
Mais l’on conviendra que le sujet
s’y prête : « On pourrait dire que chaque vie d’adulte est définie par deux
grandes histoires d’amour. La première – l’histoire de notre quête d’amour
sexuel – est bien connue et documentée, ses variations alimentent toute la
littérature et la musique, elle est socialement acceptée et célébrée. La seconde – celle de notre quête de reconnaissance sociale (amour du monde) –
est plus secrète et honteuse. Et pourtant, cette seconde histoire d’amour
n’est pas moins intense que la première, elle n’est pas moins complexe,
importante ou universelle. »
Ni moins douloureuse ou dramatique. Car bien entendu, il ne suffit
pas d’accéder aux barreaux supé-
ALAIN DE BOTTON
Alain de Botton est né en 1969 à Zurich. Envoyé dans un pensionnat anglais dès l’âge de 8 ans, il a fait de la Grande-Bretagne son
pays d’élection et vit actuellement à Londres. Romancier, essayiste,
journaliste, il est l’auteur de sept livres traduits : Petite Philosophie
de l’amour, Le Plaisir de souffrir, Comment Proust peut changer votre
vie, Portrait d’une jeune fille anglaise (Denoël, respectivement 1994,
1995, 1997 et 1998), Les Consolations de la philosophie (Mercure de
France, 2001) et L’Art du voyage (Mercure de France, 2003, repris ces
jours-ci en poche chez Pocket, n o 11872).
rieurs de l’échelle sociale. Encore
faut-il s’y maintenir alors que tout
conspire à vous en faire dégringoler. Bref, note Alain de Botton dans
un grand éclat de rire : « L’anxiété
liée au statut social est dotée d’un
pouvoir exceptionnel d’inspirer tristesse et chagrin. »
implacable rigueur
Voyons cela de plus près. Avant
d’être un fin gentleman doublé d’un
inépuisable érudit, Alain de Botton
est d’abord une tête bien faite. Il a
étudié dans les meilleures écoles,
dont la célèbre Dragon School d’Oxford. Son approche est donc éminemment rationnelle. Grand 1 : les
causes. Grand 2 : les solutions. Un
plan dont l’implacable rigueur est
néanmoins tempérée : 1) par une
irremplaçable dose d’humour ; 2)
par cette manière très « bottonnienne » de mêler au texte de nombreux
documents visuels – une publicité
de 1933 pour les aspirateurs Hoover, un dessin en coupe d’une cuvette de WC, un tableau de Chardin, un
dessin humoristique de Punch –
d’où il résulte une agréable invitation à lâcher la bride à sa pensée…
Mais revenons à l’angoisse du statut social et à ses racines. Botton en
dénombre cinq :
Cause nº1 : l’absence d’amour.
« On estime communément que, parmi les motifs qui nous incitent à
rechercher un statut social élevé, il y a
un désir d’argent (…), de pouvoir. Or,
il pourrait être plus juste de résumer
ce que nous cherchons par un mot
rarement utilisé en théorie politique :
le mot “amour”. » Et si le pouvoir
hamy borden/ipg/gamma
RENCONTRE
était, non une fin en soi, mais une
« promesse d’amour », d’attentions,
d’égards ? Un moyen d’influencer
l’attitude d’autrui pour conditionner favorablement l’image que nous
nous faisons de nous-mêmes ?
Cause nº2 : le snobisme – que
l’auteur lie à la peur. « Il faut avoir
un sentiment cuisant de sa propre
infériorité pour vouloir donner aux
autres l’impression qu’ils ne sont pas
assez bons pour soi. » Il n’empêche :
plus on a peur, plus on met de dis-
tance entre soi et autrui. Alain de
Botton ajoute même que l’histoire
du luxe pourrait se lire « plus justement comme une histoire de traumatisme émotionnel que de convoitise et
de cupidité ». C’est la quête de ceux
qui se sentent obligés d’ajouter à
leur « moi nu » pour montrer qu’ils
peuvent aussi prétendre à être
aimés.
Cause nº3 : les espérances. Comme chacun sait, le statut social relève du calcul, dans tous les sens du
terme. C’est même une fraction mathématique : estime de soi
= Succès/Prétentions. Si le dénominateur (prétentions) diminue alors
que le numérateur (succès) reste stable, l’estime de soi grimpe en flèche.
Soit, en langage simple : « On éprouve une étrange légèreté de cœur lorsqu’on accepte sincèrement sa propre
incapacité dans tel ou tel domaine. »
Causes nos 4 et 5 : la méritocratie
moderne (qui sous-entend que les
pauvres n’ont plus d’excuse s’ils
sont méritants) et la dépendance à
des facteurs non maîtrisables
(talent, chance, situation économique globale) qui ajoutent encore à
l’angoisse du statut.
A ces cinq causes, cinq solutions… que l’on se gardera bien de
déflorer ici. Car le lecteur doit
d’abord s’auto-évaluer : sur l’échelle de l’ambition, où se situe-t-il
entre « léthargie » et « hystérie »
au regard du statut social ? Puis il
choisira la solution adaptée. Peutêtre ira-t-il picorer du côté de l’art,
de la philo, de la politique, de la
religion ou de la vie de bohème.
Alain de Botton lui ouvre de nombreuses pistes, aidé en cela par d’illustres collègues – Tocqueville,
Galbraith, Montaigne, Chamfort,
Epictète, Rousseau… S’il s’entête à
ne pas « réussir », il se consolera
avec cette maxime de La Rochefoucauld : « Le monde récompense
plus souvent les apparences du mérite que le mérite même ». Sinon, il
pourra dire « je réussis, mais je me
soigne ». Ou… « Comment Botton a
changé ma vie. »
Florence Noiville
David Lodge a écrit « L’Auteur ! l’auteur ! », récit de l’échec retentissant d’Henry James lors de la première de sa pièce de théâtre, « Guy Domville »
« James voulait écrire comme il l’entendait et être connu du grand public »
P
our
écrire
L’Auteur !
l’auteur !, vous avez consulté nombre de livres, de lettres, de documents sur Henry
James, interrogé chercheurs et
spécialistes. Dans L’Art de la fiction (1), un recueil d’essais critiques, vous aviez déjà consacré un
chapitre à Henry James intitulé
« Le point de vue ». Pourquoi cet
intérêt pour James ?
En tant que professeur d’anglais –
j’enseignais à l’université de Birmingham – je me suis toujours intéressé
à la psychologie moderne du
roman. James a été le premier
romancier de langue anglaise résolument moderne. Tout ce qui allait de
soi dans un univers victorien, le
monde objectif et l’intrigue linéaire,
le narrateur omniscient, qui privilégie un ou deux points de vue possibles à partir desquels l’histoire sera
racontée, tout cela disparaît. James
est un virtuose de la manipulation
du point de vue ; il fait usage de la
« conscience subjective », il explore
ce qui se passe dans la conscience
d’un personnage. J’ai appris énormément de lui, mon roman Pensées
secrètes (2) s’inspire de sa technique, on y sent comme une présence
invisible.
En lisant la biographie de James
par Leon Edel, en suivant les tentatives de James pour s’affirmer comme auteur de théâtre, j’ai été frappé
par le côté dramatique de sa faillite :
l’échec retentissant de sa pièce Guy
Domville, montée à Londres en
1894, alors que tous ses amis et
beaucoup de gens célèbres se trouvaient dans la salle, les huées du
poulailler, la honte de James qui
était sur scène pour saluer.
Mais l’idée du livre ne m’est
venue qu’après avoir lu Trilby, le
roman qui rendit célèbre George
Du Maurier, caricaturiste au journal
Punch et ami de James. Une chaîne
de télévision britannique m’avait
demandé de l’adapter. Là encore,
une chose m’a frappé : l’intrigue de
Trilby, Du Maurier l’avait un jour
livrée à James pour qu’il en fasse
une fiction.
James avait refusé, disant à Du
Maurier qu’il devrait lui-même écrire un roman. Or voici que ce livre
obtenait un succès incroyable, un
succès tel qu’on put parler – l’expression naquit à cette époque – de bestseller, l’équivalent, par exemple, de
Da Vinci Code aujourd’hui.
La conversation avec James fut
en quelque sorte le « germe » d’où
naquit cet ouvrage. Il y a là une ironie tragique : James incite Du Maurier à écrire un roman ; ce roman
devient le succès éditorial du siècle,
au moment même où lui, James, qui
désire tant la réussite, essuie un
échec cuisant avec sa pièce. J’avais,
dans ces circonstances cruelles,
dans l’amitié de James et Du Maurier, où se glissa sans doute de la
rivalité et de la jalousie, le germe de
mon propre roman.
Les thèmes de la réussite et de
l’échec sont au centre du livre
avec celui de l’argent. Vous pré-
sentez en même temps les conditions de l’édition dans la dernière
décennie du XIXe siècle, une situation dont James eut à souffrir.
Il voulait à la fois écrire comme il
l’entendait, de façon expérimentale
– et jamais il ne fit de concessions –
et être connu du grand public, vendre beaucoup de livres. C’est une
contradiction qu’il ne résolut pas.
James dépendit d’abord de la bonne
volonté de sa famille, une situation
inconfortable, puis il hérita d’une
somme modeste. Son grand-père
avait édifié une fortune considérable ; il eut douze enfants et son héritage fut donc dispersé. Le père de
James fit en outre de mauvais placements et le capital fondit. Je crois
que l’ambition secrète de James
était de restaurer la fortune familiale avec l’argent que lui rapporterait
son œuvre. Mais il gagna davantage
avec la publication de ses romans
en épisodes, dans les journaux, que
par ses livres jugés difficiles :
850 exemplaires pour Les Papiers
Un épisode dramatique
d’Aspern, 70 livres de droits
d’auteur pour La Muse tragique…
S’il s’orienta vers le théâtre, c’est
qu’il espérait par ce moyen acquérir
la reconnaissance et la fortune que
le roman ne lui apportait pas. C’est
pourquoi l’échec de sa pièce l’ébranla si fortement.
Votre livre, qui a le sérieux
d’une biographie, se lit comme un
roman. Comment faire pour
qu’une documentation aussi
considérable se glisse dans la narration ?
J’ai laissé de côté une grande partie du matériau dont je disposais
pour suivre un fil directeur. L’amitié
avec Du Maurier, la tentative pour
devenir un auteur dramatique, la
juxtaposition ironique de l’échec de
Guy Domville et du succès de Trilby,
voilà la trame du livre. Si bien que
tout le reste de la vie de James reste
partiellement ou totalement dans
l’ombre. Un biographe traite d’une
vie tout entière, ce qui produit une
image diffuse ; un romancier se pen-
che sur une petite partie de cette
vie : il en tire une histoire. Le problème : donner une forme narrative à
une masse de documentation aussi
énorme. J’ai eu de la chance en ce
sens que Guy Domville, Trilby, et la
mort de Constance Fenimore,
l’amie de James dont il est beaucoup question ici, sont des événements qui ont eu lieu la même
année. Henry James disait : « Dramatisez, dramatisez ! » L’histoire
doit être présentée sous forme d’interaction plutôt qu’être décrite de
l’extérieur : les gens se parlent, bougent, réagissent, comme dans une
pièce, comme dans un film…
C’est la manière de James qui
nous intéresse aujourd’hui, plutôt
que ses thèmes, la conscience qu’il
avait de lui-même en tant qu’écrivain : il nous montre le processus à
l’œuvre dans l’écriture.
Propos recueillis par
Christine Jordis
(1) Rivages, 1992.
(2) Rivages, 2002.
ZOOM
POMME, de Enis Batur
C’est dans le périmètre d’un chef-d’œuvre
tumultueux que le romancier, essayiste, éditeur et
journaliste turc Enis Batur emmène son lecteur.
L’Origine du monde, cette toile inouïe peinte par
Gustave Courbet en 1866, n’en finit pas de provoquer l’étonnement, l’admiration, l’indignation, y
compris lors de sa première exposition publique,
en 1995. Mais qui était le commanditaire de cette
représentation en gros plan d’un sexe féminin ?
Déployant son talent de romancier, Enis Batur part
sur les traces de Khalil Chérif Pacha, personnage fascinant, à
l’époque ambassadeur de l’Empire ottoman à Paris. Avec une grande
subtilité, l’écrivain turc mêle le réel et l’imaginaire pour explorer le
halo de surprise engendré par ce tableau, mais aussi les représentations de la Genèse et du Paradis dans l’histoire de l’art et le croisement des cultures orientale et occidentale autour d’un sujet aussi
saisissant.
Traduit du turc par Ferda Fidan, Actes Sud, 234 p., 21,50 ¤.
a LA
L’AUTEUR ! L’AUTEUR !
(Author, Author)
de David Lodge.
Traduit de l’anglais
par Suzanne V. Mayoux,
Rivages, 416 p., 21 ¤.
L
’échec n’est pas un moins bon
indicateur que la réussite pour
étudier la situation et le destin
de la littérature. Et surtout des littérateurs. On peut même parier qu’en
échouant dans son désir et ses projets un écrivain révèle bien davantage sa personnalité, ou même son
être, qu’à l’heure du succès : l’orgueil et la satisfaction, les suffrages
et les prestiges n’offrant de l’auteur
adulé qu’une image un peu plate et
transitoire.
Sur cette question de l’échec en
littérature – que l’on pourrait étendre à d’autres domaines –, David
Lodge vient d’écrire un formidable
roman. On le lit avec la délectation
que procure l’intelligence lorsqu’elle s’allie à la plus grande délicatesse,
et qu’elle exclut la caricature. Un
roman vrai, ou du moins vraisembla-
ble, puisqu’il s’applique à décrire
une figure réelle des lettres angloaméricaines : le génial Henry James.
Pour cette tâche, le romancier britannique David Lodge – qui est aussi un universitaire et un critique littéraire avisé – s’est appuyé sur toute
l’information disponible concernant l’auteur des Ailes de la colombe. A partir d’un épisode précis, il
brosse un étonnant et libre portrait
de l’écrivain. Il propose ainsi quelques hypothèses plausibles pour
lever les énigmes que les biographes et les commentateurs de
James, Leon Edel en tête, avaient
abordées avec prudence.
funeste erreur de jugement
L’épisode en question se situe à
Londres, au Théâtre Saint-James, le
5 janvier 1895. On donne la première d’une pièce de James, Guy
Domville. Depuis plusieurs années,
le romancier constate que sa notoriété stagne, que les ventes de ses
livres, et donc ses revenus, baissent.
En fait, son œuvre, toute en lenteurs, en méandres et en complica-
tions sociales et psychologiques, ne
peut toucher que la frange cultivée
et raffinée des lecteurs. C’est pourquoi, en réfléchissant à la manière
de gagner les suffrages d’un plus vaste public, il avait décidé de se tourner vers le théâtre. Là, pensait-il, il
gagnerait les faveurs du public. Là,
les bénéfices seraient substantiels…
Funeste erreur de jugement ! A
l’heure où sa pièce est jouée, James
assiste à quelques pas de là, au Haymarket, à la deuxième représentation d’Un mari idéal d’Oscar Wilde.
Il arrive dans les coulisses du SaintJames peu avant la tombée du
rideau. Dans la salle il y a tous ses
amis, et aussi deux critiques débutants, Bernard Shaw et H. G. Wells.
Il y a aussi, dans le poulailler, un
public plébéien et bruyant.
Ce que décrit alors David Lodge
est terrible, humiliant, inoubliable,
et d’abord pour Henry James luimême. Poussé par George Alexander, directeur du théâtre et acteur,
l’écrivain s’avance timidement sur
la scène pour recevoir l’ovation
attendue. Mais ce sont les huées, les
cris et les miaulements d’un public
sans tact qui accueillent le malheureux, couvrant les maigres applaudissements de l’orchestre. Douloureusement frappé – il songea au suicide –, James racontera à son frère
William que ces « rugissements »
étaient « pareils à ceux de bêtes en
cage dans quelque zoo de l’enfer ».
Magnifiquement construit et
conduit, le roman de Lodge – qui
s’ouvre et se referme significativement sur l’agonie de James, au
cours de l’hiver 1915-1916 – se
déploie et converge jusqu’à cette
scène qui est l’équivalent symbolique d’une mise à mort. Et soudain
la méditation sur les ratés de la
gloire, sortant du sentier dérisoire
des vanités personnelles, prend sa
vraie et tragique dimension.
P. K.
e David Lodge préface également un
recueil de James, Le Siège de Londres
et autres nouvelles (Rivages poche,
« Bibliothèque étrangère », traduit
de l’anglais par Jean Pavans, 388 p.,
8,50 ¤).
POÈTE SANS PAUPIÈRES, de Lourdes Ventura.
En hommage aux écrivains romantiques, la journaliste et critique
littéraire espagnole Lourdes Ventura se lance dans une histoire
d’amour imaginaire entre une jeune fille de la bourgeoisie madrilène
et un célèbre poète du XIXe siècle ayant réellement existé, Gustavo
Adolfo Bécquer. On peut savourer ce roman pas vraiment marquant,
mais drôle et bien écrit.
Traduit de l’espagnol par Vincent Ozanam,
Buchet-Chastel, 252 p., 18 ¤.
Sélection établie par R. R.
a LE
VI/LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005
LIVRES DE POCHE ESSAIS
A l’écart des Lumières
Sénac de Meilhan dépeint une génération d’exilés qui ont quitté la France pour fuir la Révolution et portent encore le deuil
de l’Ancien Régime disparu. Un temps évanoui que pleure également son contemporain, le prince de Ligne
de Gabriel Sénac de Meilhan.
Edition présentée, établie
et annotée par Michel Delon,
Gallimard, « Folio classique »,
512 p., 8,90 ¤.
MÉMOIRES DU PRINCE DE LIGNE
Préface de Chantal Thomas.
Mercure de France, « Le Temps
retrouvé », 640 p., 9,60 ¤.
S
i en 1791 Louis XVI échoua
dans sa tentative de gagner
l’étranger, démasqué par le
maître de poste de Sainte-Menehould et arrêté à Varennes, son frère Provence (Louis XVIII) parvint à
rejoindre Coblence où l’attendait
leur cadet, Artois (Charles X). Là
bientôt allait se constituer l’armée
de Condé, conférant à la cité rhénane un emblématique statut de capitale de l’émigration, tandis que s’y
développerait une idéalisation nostalgique d’un Eden évanoui, ce monde de l’Ancien Régime où la « douceur de vivre » était un privilège
d’aristocrate.
Parti dès juin 1790 pour Londres,
Aix-la-Chapelle et Rome, avant de
faire étape à Vienne, puis Varsovie,
pour séjourner à la cour de Catherine II à Saint-Petersbourg, Gabriel
Sénac de Meilhan (1736-1803) ne
succomba jamais à cette illusion
rétrospective. Trop lucide sans doute, ce fils du médecin de Louis XV
savait certes ce qu’il devait à la
monarchie et n’acceptait pas sa brusque remise en cause, mais il était
trop conscient des blocages d’une
élite crispée sur ses prérogatives
pour croire à un possible retour en
arrière. Faute de radicaliser sa position, l’administrateur royal – cet
intendant préoccupé de commerce
et d’urbanisme se désolait de la
popularité usurpée de Necker –
irrita la tsarine (« Il ne sait pas s’il est
comme tous ses amis démagogue ou
royaliste selon ses anciennes charges ») qui avait pourtant un temps
songé à l’employer.
Classé au nombre de ces « êtres
amphibies » dont parlent les Lettres
trouvées dans des porte-feuilles d’émigrés, d’Isabelle de Charrière (1793),
il passa longtemps au regard de la
postérité pour un de ces penseurs
aigus dont la clairvoyance ne suffit
pas à assurer la renommée.
suprême distinction
Peut-être est-il en passe de
gagner en appel ? L’exhumation de
son roman L’Emigré (1797), réédité
tronqué en 1904, avait été saluée
par Albert Thibaudet trente ans
plus tard (« le seul roman important
publié entre Paul et Virginie de
1787 et Valérie de 1803 ») – mais
l’ouvrage de Mme de Krüdener a
moins bien résisté à l’oubli que
celui de Bernardin de Saint-Pierre.
Il faut lire aujourd’hui ce roman
épistolaire, sur lequel Etiemble fermait son anthologie des Romanciers du XVIIIe siècle (Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade »,
1965) et dont Michel Delon, qui présenta naguère Des Principes et des
causes de la Révolution en France
(éd. Desjonquères, 1987), paru en
1790 et qui inspire directement certains développements politiques
akg-images
L’ÉMIGRÉ
« Le grand conseil des Emigrés », caricature française (1790)
de L’Emigré, donne chez le même
éditeur une édition admirable.
Loin de s’enfermer dans une
stricte chronologie événementielle, l’auteur campe une Révolution
qui bat au pouls des passions
humaines, des élans du cœur et
des extravagances de la tourmente. Ouvert sur la découverte d’un
corps inanimé – celui du jeune
marquis de Saint-Alban dont les
tribulations, de l’armée des émigrés au tribunal révolutionnaire,
scandent la violence et la folie du
temps –, L’Emigré n’affiche pas en
titre le prénom du héros, comme
le veut la mode du temps. C’est
qu’il s’agit là d’un panorama
emblématique, romanesque en diable, de toute l’émigration, cette
France fantôme dont des errants
portent le deuil.
Ce deuil, Charles-Joseph de
Ligne (1735-1814) l’affiche à sa
façon. Chantre mélancolique d’un
temps évanoui. Certes, il n’eut pas
à émigrer. Trop Européen pour se
contraindre à la moindre frontière ; trop soucieux de ménager son
écart, gage du bonheur qui gouver-
ne sa vie, pour reconnaître de ces
disciplines communes. Prince belge, maréchal du Saint-Empire, ami
de Voltaire et de Casanova, stratège enthousiaste (il se désole d’être
tenu en marge des terrains d’affrontements armés : « 1794 Perte
de ma fortune, de mes terres et, ce
qu’il y a de pis, de mes espérances
de gloire, n’étant pas employé »),
diplomate avisé et philosophe
audacieux (lui, qui professait : « Je
ne veux pas mourir, je ne sais comment cela réussira », eut le goût
exquis de disparaître lors du
congrès de Vienne en commentant, laconique : « C’est fait »).
L’édition de ses Mémoires, que
préface avec l’élégante pertinence
qu’on lui connaît Chantal Thomas,
a la liberté et le panache de ses
mots d’esprit. Cette incroyable
légèreté, d’une suprême distinction, suffit-elle à justifier qu’on
oublie qu’il composa avec Casanova les souvenirs les mieux écrits de
son temps ?
A l’heure où l’actualité réveille la
figure de Napoléon, qu’on relise
Ligne : « Bonaparte est à la fois
César, Alexandre, Annibal, Pyrrhus et
Scipion. C’est un être prodigieux,
mais il n’y a pas un mot à citer de lui
en sensibilité ni élévation. » Ou plus
terrible encore : « Le duc d’Enghien
a tué Bonaparte, la vanité a tué sa
gloire. Sa folie impériale a abaissé les
Alpes, Saint-Cloud a détruit Marengo. Ses gendarmes ont effacé les
Mamelouks. Son trône a culbuté sa
tente. La fable a écrasé l’histoire. »
Peut-on être plus juste ?
Philippe-Jean Catinchi
Le choix de l’errance Du temps de l’artisanat à l’ère des concentrations
Le destin de Jan Yoors, nomade parmi les nomades
TSIGANES
(Gypsies)
de Jan Yoors.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Antoine Gentien
et Patrick Reumaux,
Phébus, « Libretto »,
274 p., 8,90 ¤.
A
u filtre du temps qui passe
certains livres résistent,
d’autres pas. Si bien qu’à
leur parution en poche, au bout de
quelques années, ils finissent par former deux piles bien distinctes : celle
des oubliés ou semi-oubliés
(« Tiens ! D’où ça sort ? » ou « Le
titre me dit vaguement quelque chose… ») et celle des livres marquants,
dont le souvenir s’est durablement
imprimé dans l’esprit du lecteur.
Une catégorie à laquelle appartient
évidemment ce livre étrange et captivant, porté par la passion de
l’auteur, par les renseignements
qu’il fournit sur les Tsiganes, mais
aussi par les mystères qui l’entourent. Des secrets qui sont, après
tout, indissociables de la pérennité
d’un ouvrage – tant il est vrai que ce
sont souvent les aspects non résolus
d’un texte, ses anfractuosités, ses
zones d’ombre qui nous restent le
mieux en mémoire.
climat singulier
Et dans celui-ci, que d’énigmes !
Le récit, qui ne semble pas vouloir
entretenir la curiosité, pas même la
susciter, baigne dans un climat singulier. Qu’on se figure la situation
de départ, en se rappelant qu’il
s’agit d’un livre de souvenirs, donc
d’une histoire vécue. En 1934, Jan
Yoors, un garçon de 12 ans vivant à
Anvers, apprend que des Tziganes
(en fait des Roms, de la tribu Lovara) se sont arrêtés aux abords de la
ville. Il s’approche du campement,
s’y introduit, se lie d’amitié avec des
enfants de son âge et passe la nuit
avec eux. Jusque-là rien d’extraordinaire, mais le lendemain surviennent des gendarmes, qui viennent
chasser les nomades. Alors, au lieu
de rentrer chez ses parents, le garçonnet se cache sous un édredon et
part dans une roulotte, sans prévenir ses proches.
De retour dans sa famille, six
mois plus tard, Jan Yoors reprendra
son existence précédente. Et se livrera, dix ans durant, à ce type de
nomadisme inusité, partageant son
temps entre la maison (des parents
bourgeoisement installés à Anvers),
l’école et ses séjours « chez les
Peaux-Rouges », comme il le disait à
ses camarades pour expliquer ses
absences prolongées.
Quelle fut la réaction de ses
parents quand ils découvrirent l’absence ? Et comment put-il mener
cette existence aussi longtemps ?
Mort en 1977, l’auteur ne peut
répondre à ces questions et sans
doute ne l’aurait-il guère désiré. A
peine esquisse-t-il, dans une scène
fugitive et poignante, la réaction de
ses père et mère lors de sa première
réapparition. Jan Yoors, qui s’était
installé à New York dans les années
1950 (ville où il s’était livré à des
occupations très diverses, plongeur,
photographe ou cinéaste, comme le
rappelle Jacques Meunier dans son
excellente préface), ne s’attarde pas
sur les motivations des autres. Les
siennes, il les décrit fort bien (par
exemple le « charme » qui le poussait à passer d’un monde à l’autre),
mais sans jamais verser dans l’interprétation psychologique. Pour ce
qui est du reste, il constate, mais ne
juge pas, décrit mais ne cherche pas
à se situer, comme allergique à toute forme de classement (bien qu’il
ne dissimule pas son amour pour
les Roms) – le tout dans une langue
très précise, bien que sans intérêt littéraire particulier.
D’où sans doute l’attrait exercé
par son récit, qui échappe aux genres bien établis. Et qui, surtout, livre
des informations extraordinaires
sur une communauté fermée aux
regards extérieurs, toujours encline
à dresser le plus grand nombre
d’écrans possible entre elle et un
monde sédentaire extrêmement
menaçant. Il faut dire – et Jan Yoors
n’en cache rien – que le mode de vie
des Roms ne pouvait manquer
d’ébranler celui des régions qu’ils
traversaient. Pas tellement à cause
des conséquences matérielles (vols
de poulets ou d’objets divers, pillage du petit bois, etc.) mais parce
que ces nomades se moquaient
éperdument des frontières et de la
propriété privée, deux piliers de la
société occidentale. Installés dans
un temps sans temps, sans légendes, sans histoire des origines, ils traversaient le monde en voyageant
léger, ne se laissant saisir qu’en passant par l’œil attentif de Jan Yoors.
Raphaëlle Rérolle
Elisabeth Parinet retrace deux cents ans d’histoire de l’édition en France
UNE HISTOIRE DE L’ÉDITION À
L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE
d’Elisabeth Parinet.
Seuil, « Points Histoire »
490 p., 11,50 ¤. Inédit.
F
aire l’histoire de l’édition au
XIXe siècle et au XXe siècle, c’est
(…) étudier la seconde révolution du livre », prévient Elisabeth
Parinet, qui propose une plongée
sur près de deux siècles dans toutes les grandes évolutions de l’édition : du développement de la
fabrication et de la diffusion du
livre en France jusqu’aux dernières
grandes manœuvres du secteur, le
rachat, en 2002, de Vivendi Universal Publishing par Lagardère, qui
devra revendre 60 % d’Editis à
Wendel Investissement ou l’acquisition, en janvier 2004, du Seuil par
les éditions La Martinière.
Des balbutiements de l’édition
jetée dans le capitalisme aux mouvements
de
concentrations
actuels, Elisabeth Parinet reconstitue ce vaste puzzle, minutieusement. Et, page après page, apporte
une meilleure compréhension de
ce grand Meccano.
La première partie rappelle des
données simples. L’industrialisation et la modernisation du pays,
dont la population s’accroît de plus
de dix millions d’habitants de 1811
à 1911 ; le développement des systèmes d’imprimerie ; l’essor du chemin de fer, qui abaisse le coût des
marchandises transportées ; l’alphabétisation qui progresse : « En un
siècle, le lectorat a presque triplé. »
L’auteur précise cependant que
savoir lire n’implique pas forcément lire : si « l’alphabétisation de
la quasi-totalité de la population est
le phénomène majeur du XIXe siècle
pour l’histoire du livre », on sait
que tous n’achètent pas pour
autant de livres, même si les données de l’époque sont vagues.
« Tout juste peut-on dire que, jusqu’aux années 1880, la moitié de la
population française n’a pas d’argent à consacrer au livre. »
L’édition a été lente à s’ouvrir au
capitalisme. L’auteur s’invite dans
les grandes familles, Flammarion
ou Hachette, dont elle raconte les
sagas. En 1914, les maisons d’édition sont, dans leur immense majorité, familiales.
le jeu de la concurrence
La construction du secteur passe
aussi par le jeu de la concurrence et
notamment avec celle de la presse,
qui se voit reprocher « d’offrir au
public une masse de lectures qui le
détourne des livres et, par conséquent, nuit à leur vente ». Des éditeurs se lancent alors dans l’aventure des journaux, qui représentent
une diversification intéressante.
Un chapitre passionnant est
consacré aux « best-sellers ». La
progression de la littérature au
XVIIIe siècle se confirme au XIXe. Cette époque voit de nouveaux genres
faire irruption dans l’édition : les
livres scolaires, les ouvrages pour
enfants, les livres pratiques ou de
vulgarisation.
Le « consommateur » ? Il trouve
la lecture dans les bibliothèques, le
colportage, les cabinets de lecture
et les librairies.
Au-delà des crises, des reflux et
des conquêtes, de la baisse des prix
symbolisée par la Petite Bibliothèque Charpentier, qui permettra de
vendre 60 000 volumes des romans
de Balzac du vivant de l’auteur, par
exemple, l’ouvrage accorde une large part aux questions éditoriales :
ainsi ces nombreuses pages consacrées à la censure et à la liberté d’expression au XIXe siècle ou pendant
la deuxième guerre mondiale.
Cette démonstration continue jusqu’à l’orée du XXIe siècle, à l’époque
des concentrations mais aussi à celle des petits éditeurs qui se maintiennent dans un univers toujours
en construction, marqué par la crise
de VUP.
A quand la troisième révolution ?
« Les multiples péripéties de la fin du
XXe siècle et du début du XXIe ne donnent pas une réponse claire à cette
question récurrente dans les médias.
Elles s’inscrivent encore dans une succession d’adaptations aux nouvelles
règles du marché apparues au milieu
du XIXe. »
Bénédicte Mathieu
ZOOM
a L’ÉDIT
DE NANTES
Réflexions pour
un pluralisme
religieux,
de Pierre Joxe
Paru à l’occasion
de la célébration
du
quatrième
centenaire
de
l’édit de Nantes
(1598), l’essai de Pierre Joxe a changé de sous-titre (naguère, il ne
s’agissait que d’« une histoire pour
aujourd’hui ») et prend en compte
l’irruption, « dans l’organisation du
monde contemporain », de l’islam,
religion et culte, dont l’« expression
culturelle exige d’être partie prenante
dans [la] réorganisation » en cours.
Son exercice d’admiration pour le
génie politique d’Henri IV appelait
déjà à une imitation réfléchie pour
réussir l’intégration de l’islam en
France, plus fragile encore depuis le
traumatisme du 11 septembre 2001.
D’où la vertu de cette édition augmentée et actualisée dont l’introduction de 1998 appelait la mise à
jour : « Comment célébrera-t-on,
dans sept ans, le centenaire de la loi
de 1905 ? ». On attend avec impatience la réponse d’une démocratie
laïque.
Ph.-J. C.
Hachette Littératures, « Pluriel »,
400 p., 8,40 ¤.
litation de Dreyfus par exemple,
qu’il est le moins fiable). Une bonne
initiation œcuménique pour les
adolescents.
Ph.-J. C.
Pocket Jeunesse, « Mythologies »,
224 p., 6,50 ¤.
a DIAPSALMATA,
a PETIT
DICTIONNAIRE DES
RELIGIONS, de Cathy Boëlle,
Chantal Chemla et Nicole Rastetter
Le sous-titre est moins ambigu
quant à l’envergure du propos :
« Comprendre les quatre grandes religions du monde ». Il n’est donc ici
question que du judaïsme, du christianisme, de l’islam et du bouddhisme (l’ordre doit être sans doute le
legs d’une vision traditionnelle qui
privilégie l’héritage judéo-chrétien).
Clair, pratique, insistant sur les
points de comparaison – on remarque que les entrées du bouddhisme,
limitées, offrent le menu de presque
tous les liens transversaux –, ce petit
livre interroge des notions délicates
qu’il sait présenter sans graves
scories (c’est sur l’événementiel,
naissance de l’Inquisition ou réhabi-
de Sören Kierkegaard
Kierkegaard rédigea L’Alternative –
publié en 1843 et sous le pseudonyme de Victor Eremita – dont les
« Diapsalmata » constituent l’un
des chapitres de la première partie,
lors de la période la plus tourmentée de sa vie, notamment en 1841,
l’année de la rupture avec sa fiancée Régine Olsen. Le mot grec du
titre désigne des intermèdes musicaux qui scandent la lecture des
Psaumes à la Synagogue. Ces aphorismes désenchantés et ces
réflexions amères, souvent tirés du
Journal de Kierkegaard, sont l’expression exaltée et lyrique d’un
jeune homme en proie au désespoir et accablé de lui-même. « Seul
l’amour fait de ressouvenir est heureux. » Ou bien : « La meilleure preu-
ve de la misère de la vie est celle
qu’on tire du spectacle de sa magnificence. » Aux yeux du philosophe,
ces expériences sont provisoires et
ce stade romantique et « esthétique » doit être dépassé. Là, « l’ange
exterminateur » qui « va toujours à
mes côtés » sera vaincu.
P.K.
Traduit du danois par Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau,
et annoté par Jacques Lafargue,
Allia, 64 p., 6,10 ¤.
LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005/VII
ESSAIS PSYCHANALYSE
Guérir le corps, soigner l’âme
LA SANTÉ TOTALITAIRE
Essai sur la médicalisation
de l’existence
de Roland Gori
et Marie-José Del Volgo.
Denoël, « Espace analytique »,
270 p., 22 ¤.
C
’est dans la tradition de
Georges Canguilhem, pour
l’histoire de la science médicale, et de Michel Foucault, pour la
critique de ses débordements, que
Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, et
Marie-José Del Volgo, médecin et
physiologiste, abordent, dans un
très bel essai, l’une des questions
centrales qui sont posées à la médecine moderne : que faire de la souffrance morale des patients confrontés, d’une part, à la grande précision des techniques de dépistage,
d’évaluation et de vérification –
radiologie, scanner, IRM, contrôles
sanguins –, et, d’autre part, à la formidable efficacité des traitements
lourds : chirurgie, radiothérapie,
chimiothérapie, etc. ?
Dans les temps anciens, la mort
appartenait à Dieu, seul habilité à
donner la vie et à la retirer. La maladie était alors regardée soit comme
une malédiction envoyée aux hommes qui avaient trahi les lois de la
cité ou de la généalogie, soit comme une punition infligée à ceux qui
avaient péché. Même les disciples
d’Hippocrate, soucieux de se
démarquer des devins et des charlatans, ne mettaient pas en cause la
grande origine divine qu’ils identifiaient à des lois naturelles. Pen-
dant des siècles, la médecine fut
exercée par des « hommes de
l’art » – philosophes et praticiens –
qui se chargeaient du gouvernement des corps et des âmes.
Mais, avec l’avènement de la
médecine scientifique, tout au long
du XIXe siècle, c’est à un nouveau
type de médecin que fut dévolue la
place autrefois occupée par Dieu.
Entouré de respect, celui-ci se mit
à diriger, avec l’autorité d’un roi, la
destinée de ses patients, leur dissimulant la vérité et choisissant pour
leur bien un traitement adéquat.
Or, de nos jours, cette situation
s’est inversée. Devenu un simple
spécialiste, le médecin n’est plus le
maître en sa demeure. Et, du coup,
le patient est invité à donner un
« consentement éclairé » au traitement qu’on lui administre. Mais
comment être le partenaire d’un
malheur que la science médicale
ne maîtrise, bien souvent, qu’à
coups de statistiques ?
Du fait même de leur sophistication, les traitements destinés aux
pathologies lourdes ne peuvent
pas prendre en compte les états
d’âme et les angoisses liés à l’émergence de la maladie. Pire encore,
ils ont parfois sur le sujet fragilisé
par celle-ci un effet dévastateur.
Qui n’a pas tremblé en attendant
le résultat d’un examen susceptible de confirmer ou d’infirmer un
sombre pronostic ? Qui n’a pas eu
envie de fuir en entendant l’appel
d’un nom lancé à la cantonade
dans le couloir d’un hôpital au
milieu d’une foule de malheureux
terrifiés par le verdict du labora-
toire ou de l’appareil de
détection ?
On sait que les progrès de la
médecine moderne ont eu pour
effet néfaste d’étendre les catégories de la norme et de la pathologie à des comportements sociaux
qui ne relèvent en rien d’une quelconque maladie mais d’une volonté de normaliser les consciences.
Ainsi sont nées les dérives d’un
hygiénisme d’Etat, dont nous sommes les héritiers, et qui consiste,
au-delà des nécessaires politiques
de santé publique, à médicaliser
tous les actes de notre existence :
les passions, le sexe, la pensée,
l’alimentation, les manières de
vivre. D’où la naissance d’un
esprit sécuritaire visant à faire du
sujet le responsable de ses maladies et des dommages qu’elles causent à la société. Désormais, le
mal organique ne vient plus ni des
dieux ni de la nature, mais de
conduites humaines jugées désordonnées ou fautives.
médicalisation abusive
Mais ce progrès a aussi eu pour
conséquence de favoriser, à l’échelle mondiale, un divorce entre l’approche du corps et celle de l’âme.
Quand le spécialiste des pays
riches se fonde sur la science pour
appliquer à son patient des thérapeutiques impersonnelles, celui-ci
se sent contraint, pour soigner son
âme, d’avoir recours à des médecines dites « alternatives » sans
efficacité. Au contraire, dans les
pays pauvres, où la médecine
scientifique ne s’est guère implan-
christian roux
Plaidoyer pour une éthique médicale qui prendrait davantage en compte
les souffrances psychiques du sujet
tée, les thérapeutiques traditionnelles s’occupent de l’âme en prétendant guérir le corps. Ainsi, plus la
médecine est riche en résultats
face à la maladie, plus elle s’appauvrit dans sa relation au sujet. Mais,
plus elle est inefficace sur le plan
organique et plus elle est bénéfique pour l’âme du sujet dont le
Jacques Lacan, dits et écrits
Jacques-Alain Miller poursuit la publication des œuvres du psychanalyste
LE TRIOMPHE DE LA RELIGION
de Jacques Lacan.
Seuil, « Champ freudien »,
104 p., 12 ¤.
LES NOMS-DU-PÈRE
de Jacques Lacan.
Seuil, « Champ freudien »,
106 p., 12 ¤.
A
l’âge de 60 ans, JacquesAlain Miller a décidé de se
consacrer de façon plus active à la publication de l’œuvre écrite
et orale de Lacan, dont il a la charge, en tant que détenteur du droit
moral et coauteur du fameux Séminaire. Aussi a-t-il annoncé un nouveau programme éditorial. Dans
une série intitulée « Les paradoxes
de Lacan », paraîtront des « dits et
conférences ».
Simultanément sera mise en
chantier, à raison de deux livraisons
par an, et d’une dizaine de volumes,
la transcription des quatorze livres
encore inédits du Séminaire (sur un
total de vingt-cinq, dont onze ont
déjà été publiés entre 1973 et 2004).
Le prochain livre à paraître, en mars
2005,
Le
Sinthome
(XXIII,
1975-1976), est l’un des plus baro-
ques de la période du dernier
Lacan, marquée par la fascination
de celui-ci pour la topologie. Il porte sur l’œuvre de Joyce et sur la
question du symptôme.
Par ailleurs, dans une série dite
« La bibliothèque sonore du
champ freudien », seront réunis
par Miller les enregistrements disponibles des conférences et du
Séminaire. S’agissant de l’œuvre
écrite, qui comporte déjà trois volumes publiés (Ecrits, De la psychose
paranoïaque dans ses rapports avec
la personnalité, Autres écrits), une
édition chronologique est déjà en
cours. Si ce programme est réalisé,
l’œuvre complète de Lacan sera disponible vers 2010, à l’exception de
la correspondance et des archives,
qui ne sont ni déposées officiellement, ni classées, ni recensées.
faire cesser les querelles
En ce qui concerne le Séminaire,
un problème subsiste : des sténographies, des notes bibliographiques, des index et des transcriptions ont été réalisés en France et à
l’étranger par des auteurs modestes, soit du vivant de Lacan, soit
après sa mort. Elles circulent libre-
ment dans la communauté des
chercheurs et des spécialistes, et
Miller s’appuie sur certaines d’entre elles, les sténographies notamment. Aussi devrait-il les prendre
en compte de façon plus systématique afin de faire cesser les querelles de transmission et les attaques
sauvages qui le visent et qui n’intéressent plus aujourd’hui qu’une
poignée de lacaniens fanatiques.
Ces attaques ad hominem n’ont
d’ailleurs plus rien à voir avec le
nécessaire débat critique autour
de l’œuvre de Lacan et de la manière de l’éditer.
Pour la première livraison de la
série des paradoxes, Miller a réuni
en deux courts volumes quatre
conférences : deux de 1960 et de
1974 sur la religion (« Discours aux
catholiques » et « Le triomphe de
la religion ») et deux autres de
1953 et de 1963 sur des concepts
majeurs (« Le symbolique, l’imaginaire et le réel » et « Les noms-dupère »). Si ces deux dernières
conférences permettent de reconsidérer la question de la fonction
symbolique et de la paternité au
moment où la construction de l’Europe fait vaciller la forteresse du
nationalisme, les deux autres invitent à une réflexion sur la place de
la religion dans un monde dominé
par la raison.
Contrairement à Freud, qui fut
fidèle à sa judéité, infidèle au judaïsme et hostile à toute religion,
Lacan, athée lui aussi, resta attaché
à l’institution cléricale, qu’il regardait comme une force politique, et
à l’idée que le christianisme était la
seule vraie religion, du fait de sa
doctrine de l’incarnation. Aussi voulut-il convaincre le pape, en 1953,
que sa théorie d’un inconscient
incarné par le langage pouvait toucher les fidèles sans les heurter. En
fait, persuadé que la religion finirait toujours par triompher de tout,
y compris de la science, il assignait
pour rôle à la psychanalyse, discipline rationnelle, de s’intéresser au
réel, c’est-à-dire à ce qui échappe à
toute symbolisation : le sexe, la violence, la folie, etc. En bref, aux
aspects subjectifs du malaise de la
civilisation. Sans doute la leçon estelle valable pour notre époque,
partagée entre un désir d’intégrisme et une quête illimitée de la
jouissance ?
E. Ro.
Les leçons de liberté de Guattari
ÉCRITS POUR L’ANTI-ŒDIPE
de Félix Guattari.
Textes agencés
par Stéphane Nadaud,
Lignes & Manifestes,
510 p., 30 ¤.
P
our tous ceux qui ont connu
Gilles Deleuze et Félix Guattari ou qui ont assisté,
entre 1969 et 1972, au séminaire fulgurant que donnait le premier à
l’université Paris-VIII-Vincennes,
devant un auditoire passionné par
sa merveilleuse diction de fou chantant, ce recueil de textes, de lettres,
de notes et de brouillons, adressés
par Guattari à Deleuze, est un trésor d’informations et d’émotions. Il
permet de se souvenir à quel point,
en unissant en une seule plume leur
désir commun de renverser les dogmes, les deux amis donnèrent au
conformisme psychanalytique de
l’époque une leçon de plaisir, de
révolte et de liberté dont on souhaiterait qu’elle se répète aujourd’hui,
fût-ce sous d’autres formes.
A cette date, Deleuze avait déjà
en tête les « machines désirantes ». Quant à Guattari, il pensait,
comme les antipsychiatres anglais
et italiens, mais à travers une autre
conceptualité, poser, et peut-être
résoudre, le problème de la nature
de la folie. Est-elle une maladie
mentale ou une révolte singulière
visant à renverser l’ordre établi ?
écriture au long cours
C’est alors que les deux amis se
mirent à construire L’Anti-Œdipe
comme on compose un opéra. Grâce à un échange épistolaire commandé par l’élégance du vousoiement, et grâce à une écriture au
long cours dominée par une rhétorique rhizomatique, l’ouvrage, jus-
que dans sa forme, oppose à l’impérialisme de l’Un – c’est-à-dire de la
structure ou de l’ordre symbolique
– une essence machinique et plurielle du désir, seule capable de subvertir les idéaux d’un souverainisme œdipien et patriarcal.
Fasciné par l’expérience, Stéphane Nadaud souligne qu’en acceptant de perdre leurs positions subjectives respectives, Deleuze et Guattari produisirent une écriture de l’indistinction qui allait de pair avec la position énoncée dans leur livre.
Sans doute cette hypothèse estelle exacte. Mais, comme les transformations actuelles de la famille et
de la psychiatrie montrent qu’il
s’est passé le contraire de ce dont
avaient rêvé les deux auteurs –
même dans la manière dont se
déconstruit aujourd’hui la famille
occidentale –, on pourrait dire aussi
que si L’Anti-Œdipe fait toujours
événement, c’est parce que sa force
littéraire n’est en rien réductible à
son message politique.
Entre Gilles et Félix, entre celui
qui, tel un Socrate sédentaire, possédait une admirable maîtrise de la
langue et de la pensée, et celui qui,
voyageur incessant et dispersé, habitait simultanément plusieurs lieux
eux-mêmes multiples, le mariage
fut bénéfique puisqu’il donna naissance à un grand texte iconoclaste
dont la composition reste, malgré
tout, énigmatique, même si l’on sait
désormais que Deleuze en assura la
finalisation, tout en affirmant que
sans Guattari il ne l’aurait jamais
écrit, pas plus d’ailleurs que leurs
autres ouvrages communs : « Soyez
la panthère rose, disaient les deux
auteurs, et que vos amours encore
soient comme la guêpe et l’orchidée,
le chat et le babouin. »
E. Ro.
corps est abandonné à la mort.
Sans se départir d’un choix explicite en faveur de la médecine scientifique, et sans jamais céder à un
quelconque manichéisme, Roland
Gori et Marie-José Del Volgo montrent qu’il faut réinventer une
approche du sujet qui tienne compte autant des nécessités de la scien-
ce que de la souffrance psychique.
Ainsi pourra-t-on éviter les excès
d’une médicalisation abusive de
l’existence humaine.
Une seule réserve : le titre de
l’ouvrage, La santé totalitaire, ne
correspond pas à la subtilité de son
contenu.
Elisabeth Roudinesco
ZOOM
a SAVOIR, APPRENDRE, TRANSMETTRE,
Une approche psychanalytique du rapport au
savoir, de Françoise Hatchuel
Spécialiste en sciences de l’éducation, membre du
collectif « Savoirs et rapport au savoir » de l’université Paris-X-Nanterre, l’auteure mêle les perspectives anthropologique, sociologique et psychanalytique, pour explorer la fonction de « l’apprendre »
dans la construction d’un sujet autonome. Aussi
pose-t-elle la nécessité de considérer le savoir comme un objet au sens psychanalytique du terme,
« c’est-à-dire un support de l’investissement affectif et pulsionnel, soumis
en tant que tel à des projections et des fantasmes ». Examinant les rapports entre savoir, pouvoir et autorité, Françoise Hatchuel en étudie
les tensions au sein des univers tant familiaux que scolaires. Enfin, elle
fait un sort tout particulier à la « situation d’exclusion » qui est celle
des femmes. Pour celles-ci, comme pour les autres « dominés »,
conclut-elle, « c’est la posture adoptée face au savoir qui est émancipatrice, pas le savoir lui-même ».
J. Bi.
La Découverte, 168 p., 12 ¤.
VIII/LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005
D’AUSCHWITZ À NUREMBERG
Mécanique de la « solution finale »
LA « SOLUTION FINALE
DE LA QUESTION JUIVE »
La technique, le temps et les
catégories de la décision
Sieg Maandag, jeune survivant juif
hollandais, marchant
sur un chemin bordé de cadavres
de détenus, Bergen-Belsen,
vers le 20 avril 1945
de Florent Brayard.
Fayard, 650 p., 28 ¤.
LA PERSÉCUTION DES JUIFS
EN BELGIQUE (1940-1945)
relief les nombreux obstacles que
le IIIe Reich doit surmonter pour
mettre ses plans à exécution. Obstacles légaux, d’abord, qui entraînent les nazis dans d’intenses
négociations
diplomatiques
visant à convaincre leurs partenaires européens de sacrifier les juifs
vivant sur leur territoire. Si « toute l’Europe dans l’orbite nazie
[doit] être “libérée” de ses juifs »,
la marge de manœuvre des nazis
diffère selon le statut des territoires. Obstacles techniques, ensuite. Des exécutions par balles aux
immenses chambres à gaz-crématoires d’Auschwitz-Birkenau, les
nazis sont à la recherche d’une
« technologie adaptée au meurtre
de masse ». Le Zyklon B, qui
« symboliserait à juste titre la politique d’extermination des juifs », est
expérimenté à Auschwitz en septembre 1941 pour éliminer plusieurs centaines de prisonniers de
guerre soviétiques et quelques
détenus physiquement épuisés.
Largement employé dans ce
camp pour assassiner les juifs à
partir du printemps 1942, il ne
s’impose pourtant jamais comme
l’unique technique que les nazis
utilisent pour exécuter la « solution finale ».
de Maxime Steinberg.
Ed. Complexe, 318 p., 24,90 ¤.
S
1941, année décisive
C’est dans cette veine historiographique que s’inscrit l’ouvrage
de Florent Brayard, issu de sa thèse
de doctorat. Pour en évaluer la nouveauté, il faut préciser ce qui était
tenu pour acquis avant sa parution. Car les controverses de ces
vingt dernières années ont perdu
de leur virulence au fil du temps.
Après avoir traqué en vain l’ordre d’Hitler d’exterminer les juifs
– un ordre unique n’ayant probablement jamais existé –, les spécialistes, comme Christopher Browning (2) et Philippe Burrin (3),
s’accordent à considérer 1941
comme l’année décisive. Si les premières décisions d’extermination
systématique sont prises dans les
semaines qui suivent le début de
l’opération Barbarossa, lancée
contre l’URSS le 22 juin 1941, les
tueries de masse n’ont lieu, dans
un premier temps, qu’à l’arrière
du front oriental.
george rodger/timelife/getty images
oixante ans après la libération des camps et la fin de la
deuxième guerre mondiale,
que reste-t-il à apprendre sur la
Shoah ? L’abondance des publications empêche parfois d’évaluer
les avancées de la recherche historique, d’avoir une conscience claire des questions qui demeurent
mal connues. La reconstitution du
processus décisionnel qui aboutit
à la mise en place de la « solution
finale de la question juive » fait
partie des sujets les plus débattus,
notamment depuis la publication,
en 1985, de La Destruction des juifs
d’Europe de Raul Hilberg (trad.
fr., Fayard, 1988), étude pionnière
à laquelle tous les historiens se
réfèrent, même pour en contester
certaines affirmations (1).
« mi-chemin belge »
Ces décisions émanent d’un
petit noyau de dirigeants nazis
comprenant, autour d’Hitler, le
ministre de la propagande,
Joseph Goebbels, le chef de la SS,
Heinrich Himmler, et son subordonné, Reinhard Heydrich, responsable des services de sécurité.
Florent Brayard, chercheur à
l’Institut d’histoire du temps présent
(IHTP-CNRS),
propose
d’élargir cette séquence temporelle décisive à la fois vers l’amont et
l’aval. Souhaitée sinon prévue par
Hitler dès les années 1920, l’extermination du peuple juif dans les
chambres à gaz n’est que la dernière et la plus radicale d’une
série de « solutions » qui, de la
stérilisation forcée à la transplantation des juifs en URSS ou à
Madagascar, sont successivement
abandonnées entre 1939 et 1941.
Pour Brayard, juin 1942 constitue une « césure importante »,
marquant l’aboutissement de cette « radicalisation progressive » et
l’extension à l’échelle de toute
l’Europe du programme génocidaire : en fixant à un an le délai au
terme duquel doit être réglée la
« question juive », les nazis déterminent l’« horizon temporel » qui
conduit à une « adaptation du
complexe d’extermination à un
objectif sans commune mesure
avec ceux précédemment fixés ».
D’une lecture rendue particulièrement difficile par l’accumulation de dates, de noms et de documents cités, l’essai de Brayard a
néanmoins le mérite de mettre en
L’angle adopté par Maxime
Steinberg illustre une autre tendance
de
l’historiographie
contemporaine de la Shoah : l’approche monographique, qui se
propose de décrire la façon dont
les projets nazis furent exécutés à
l’échelle d’un territoire donné.
Avec La Persécution des juifs en
Belgique (1940-1945), Steinberg
signe une synthèse éclairante sur
une question méconnue en France, comme l’est l’histoire de la Belgique d’une façon générale. On
regrettera toutefois que, contrairement au titre annoncé, le récit
s’interrompe pratiquement à
l’automne 1942.
Totalement occupée dès mai
1940, la Belgique est administrée
par les autorités militaires allemandes, qui sont chargées d’appliquer la politique antisémite décidée à Berlin. D’abord exclus du
droit commun et victimes de spoliations, les juifs de Belgique sont
déportés en masse à partir de
l’été 1942. Pendant une centaine
de jours, les rafles sont particulièrement nombreuses, surtout à
Anvers, où les policiers belges
sont les auxiliaires zélés des forces d’occupation.
Dès l’automne, les déportations diminuent, quand les rescapés basculent en majorité dans la
clandestinité. La « traque » lancée alors par les autorités allemandes est un semi-échec puisque seul un tiers des 25 000 juifs
de Belgique déportés sous l’Occupation (sur une population totale
de 56 000) le sont après l’automne 1942.
L’exemple belge confirme donc
la thèse de Brayard d’une radicalisation et d’une accélération de la
« solution finale » à l’été 1942.
Attentif aux cas français et néerlandais, Steinberg esquisse une
réflexion comparative qui intègre
la situation propre à chacun des
trois pays dans un schéma plus
général qui vaudrait pour l’ensemble de l’Europe occidentale. Entre
la France, où un juif sur quatre
est déporté, et les Pays-Bas, où
trois juifs sur quatre le sont, il
conclut à un « mi-chemin belge »,
l’occupation allemande ayant
« détruit » près de la moitié de la
population juive de Belgique.
Thomas Wieder
(1) De Raul Hilberg, reparaît Exécuteurs, victimes, témoins. La catastrophe
juive 1933-1945, paru en « NRF
essais » en 1994 (Gallimard, « Folio
Histoire », 528 p., 8 ¤).
(2) The Origins of the Final Solution.
The Evolution of Nazi Jewish Policy,
September 1941-March 1942 (William
Heineman, 2004) ; la traduction française paraîtra fin 2005 aux Belles Lettres.
(3) Hitler et les juifs (Seuil, 1995).
De la difficulté de faire l’histoire d’Auschwitz, symbole du mal absolu
AUSCHWITZ, 60 ANS APRÈS
d’Annette Wieviorka.
Ed. Robert Laffont, 306 p., 20 ¤.
E
n cette période commémorative, voici une lecture nécessaire. « Rendre Auschwitz à l’histoire », le projet est méritoire pour
un objet qui, à force d’être « saturé
de morale », serait quasiment « illisible ». Devenu la métonymie de la
Shoah, le symbole du mal absolu,
Auschwitz est finalement mal
connu en tant que tel, alors que son
histoire ne se confond pas avec celle des autres camps. Six ans après
Auschwitz expliqué à ma fille (Seuil,
1999), Annette Wieviorka apporte à
nouveau un ensemble de réponses
précises à des questions simples.
Sur
l’origine
d’Auschwitz,
d’abord, où comment Oswiecim, un
important carrefour ferroviaire de
haute Silésie, fut choisi au printemps 1940 pour abriter un camp de
concentration destiné dans un premier temps à compenser le surpeuplement des geôles polonaises. Sur
la géographie des lieux, ensuite. Auschwitz n’était pas constitué d’un
seul, mais de trois camps, euxmêmes situés à l’intérieur d’une
zone d’environ 40 kilomètres carrés,
dont les habitants furent expulsés
pour laisser place à des établissements agricoles et industriels où travaillaient les détenus. C’est l’un de
ces camps, Birkenau, aménagé à partir de 1941 à 3 kilomètres à l’ouest
d’Auschwitz, qui fut le lieu principal
du génocide des juifs. Conçu initialement pour accueillir les centaines de
milliers de Soviétiques faits prisonniers après l’attaque de l’URSS par
l’Allemagne le 22 juin 1941, Birkenau fut transformé en « usine de
mort » pour les juifs au printemps
1942, à une époque où fonctionnaient déjà les autres centres d’extermination qu’étaient Belzec, Chelmno, Sobibor et Treblinka, situés
également sur le territoire de la Pologne d’avant-guerre. Plans à l’appui,
Annette Wieviorka passe en revue
les principales installations de Birkenau : du « sauna » par lequel transitaient les arrivants aux immenses
chambres à gaz-crématoires, en passant par le « Canada », cet ensemble de magasins où étaient stockés
les biens des juifs.
Etablir les faits, donc, tel est le premier objectif de ce livre qui présente
sous forme synthétique un état des
recherches les plus récentes et les
plus fiables sur l’identité des détenus, le sort réservé aux différentes
catégories de déportés, le nombre
de morts (1,1 million de morts, parmi lesquels 960 000 juifs, sur un
total d’environ 1,3 million de personnes déportées dans les camps d’Auschwitz) et le lancinant débat concernant l’opportunité et la possibilité
de bombarder Auschwitz pour
enrayer la machine exterminatrice.
l’identité juive occultée
Cette mise au point n’est pourtant qu’une facette d’un ouvrage
qui, de façon plus inattendue, raconte aussi l’après-Auschwitz, ces
soixante ans qui suivirent sa
« découverte » par l’Armée rouge
– terme préférable à celui de « libération », étant donné que le sauvetage des juifs ne faisait pas partie des
buts de guerre des Alliés. Après le
camp comme lieu de la destruction
des juifs d’Europe, Annette Wieviorka s’intéresse donc au camp comme
« lieu de mémoire », plus exactement comme lieu d’affrontement
de mémoires concurrentes. Devenu
un musée en 1947, ce qui reste comme « le plus grand cimetière du monde » fut un « enjeu » autant qu’un
« théâtre » pendant la guerre froide, revendiqué comme terre de leur
martyre par les communistes, qui
mirent l’accent sur la déportation
politique et occultèrent l’identité juive de la majorité des morts d’Auschwitz. Ce n’est que dans les années
1980 qu’Auschwitz fut réinvesti par
la mémoire juive : les discours prononcés à l’occasion des cérémonies
commémoratives autant que la
conception des expositions et des
mémoriaux rendent compte de cette évolution de la signification
conférée à Auschwitz. A elle seule,
l’histoire de ce camp condense les
phases successives d’une mémoire
de la déportation et du génocide
qu’Annette Wieviorka avait été
l’une des premières à décrire dans
Déportation et génocide. Entre la
mémoire et l’oubli (Plon, 1992, rééd.
Hachette « Pluriel », 2003).
On manquerait la dernière raison
de recommander la lecture de cet
ouvrage si l’on omettait sa dimension réflexive. Pourquoi et comment raconter Auschwitz ? La chercheuse n’a pas oublié qu’elle fut
confrontée pendant vingt ans à ces
questions, comme « enseignante de
la République », notamment lorsqu’elle eut à accompagner des
lycéens à Auschwitz, pratique qui
commença à se généraliser à partir
de la fin des années 1980.
De ces expériences, peu de certitudes mais une vraie question : « La
visite à Auschwitz est-elle un outil
pour faire connaître, faire comprendre, prévenir les crimes liés au racisme et à l’antisémitisme ? », demande Annette Wieviorka, qui invite à
« réfléchir à ce que peut apporter
une visite à Auschwitz à ces adolescents inscrits dans une tout autre histoire pour tenter de comprendre ce
qu’ils sentent, ce dont ils prennent
conscience au-delà des mots un peu
creux, un peu convenus, qu’ils profèrent à l’issue de la visite ». En des
temps où les commémorations s’imposent comme de grands rendezvous médiatiques et politiques, ce
livre convie à s’interroger sur l’efficacité d’un devoir de mémoire érigé
peut-être trop volontiers en dogme
intangible.
Th. W.
e Signalons la publication d’Auschwitz, la solution finale, sélection
d’articles de la revue L’Histoire (préface d’Annette Wieviorka, Tallandier,
304 p., 21 ¤).
Les pièges de la fausse mémoire
LES FRONTIÈRES D’AUSCHWITZ
Les ravages du devoir de mémoire
de Shmuel Trigano.
Le Livre de poche,
« Biblio essais », 256 p., 6 ¤.
Inédit
D
ans l’avalanche commémorative, voilà un essai qui
détonne. Il ne célèbre pas
les morts, mais s’intéresse aux
vivants. C’est pourquoi il englobe
les questions politiques présentes,
épingle Chirac comme de Gaulle,
Durban comme l’Europe. Combattant des opinions communes, il
interroge le rôle de la mémoire
d’Auschwitz dans l’actuel regain
d’antisémitisme.
Au
premier
abord, c’est paradoxal : enseigner
la Shoah, n’est-ce pas le moyen de
combattre la haine envers les juifs,
d’empêcher le retour de l’inhu-
main ? Pas si simple. Regarder
autour de nous suffit pour le
constater.
L’hommage aux juifs exterminés
se juxtapose avec les plus dures
accusations envers Israël : Sharon
comparé à Hitler, les victimes
d’hier considérées comme les bourreaux d’aujourd’hui. « Ceux qui
compatissent avec force démonstration à la mémoire de la Shoah sont
ceux-là mêmes qui accablent les juifs
de l’infamie nazie, sans en ressentir
la moindre contradiction, en clamant même leur refus de l’antisémitisme », souligne Shmuel Trigano.
En développant son analyse, ce
philosophe et sociologue, déjà
auteur d’une œuvre considérable,
démontre comment le « devoir de
mémoire » tel qu’il est pratiqué
contribue finalement au renforcement de l’antisémitisme.
Que peut comprendre un lycéen
en apprenant aujourd’hui ce que
fut l’horreur des camps d’extermination ? Il demeure presque toujours
sans explications sur les raisons historiques profondes qui ont conduit
le nazisme à se donner pour but l’élimination physique définitive du
peuple juif. L’élève sera donc ému,
de manière intense et abstraite,
mais il ne saura que faire de cette
émotion. Le « devoir de mémoire »
masque autant qu’il montre. Cette
fausse mémoire tait l’essentiel.
Thèse centrale de Shmuel Trigano : on commémore la disparition
de victimes anonymes, non le
meurtre d’un peuple. On plaint des
hommes en général, tués un à un,
et non des juifs massacrés en
masse en tant que juifs. On évoque
des ombres, suscitant un émoi
humanitaire, non des êtres réels,
pris dans un destin historique collectif. En écartant cette dimension
collective et historique de la
Shoah, en ne disant rien de la place
introuvable du peuple juif au sein
de toute l’histoire européenne, le
« devoir de mémoire » occulte la
réalité politique. Il interdit de voir
les mutations en cours depuis la
création de l’Etat d’Israël. Les Frontières d’Auschwitz délimitent un
espace compassionnel : les juifs
sont priés de ne pas en sortir. S’ils
cessent d’être victimes, et vivent,
et se défendent, ils passent pour
des bourreaux ! Les Palestiniens
sont substitués aux juifs dans le
rôle de victimes, les tenants du
devoir de mémoire se rangent en
bonne conscience à leurs côtés,
tout en pleurant les bons juifs,
ceux qui sont morts.
R-P D.
LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005/IX
D’AUSCHWITZ À NUREMBERG
Sonder les cœurs et les entrailles des bourreaux
LES ENTRETIENS DE NUREMBERG
(The Nuremberg Interviews)
Paroles revenues
de l’extrémité de l’enfer
Le 30 septembre
1946, les chefs
nazis écoutent
les réquisitoires
des procureurs
du tribunal de
Nuremberg.
de Leon Goldensohn.
Présentés par Robert Gellately,
traduits de l'anglais par
Pierre-Emmanuel Dauzat,
Flammarion, 540 p., 25 ¤.
En librairie le 24 janvier
D
gna méticuleusement ses observations. Rendu à la vie civile, il rangea
ses notes et reprit aux Etats-Unis
son métier, qu’il exerça jusqu’à sa
mort, en 1961.
corpus insoupçonné
C’est à l’initiative de son frère que
paraît cet ouvrage, qui réunit un
choix d’une partie des entretiens
que Leon Goldensohn conduisit à
Nuremberg avec dix-neuf accusés
et quatorze témoins. A la demande
de l’éditeur, l’historien américain
Robert Gellately, du Centre
d’études de l’Holocauste de la Clark
University (auteur d’un remarqué
Avec Hitler. Les Allemands et leur
Führer, Flammarion, 2003), a mis en
forme ces textes, corrigeant les
erreurs manifestes, coupant les
redites, tout en restant aussi près
que possible de l’original.
De ce corpus insoupçonné autant
qu’improbable se dégage une irré-
Dans un témoignage recueilli en 1947, Christa Schroeder, morte en
1984, décrit un Hitler en quelque sorte intime, saisi dans le premier cercle de ses relations et amitiés. Méfiant, craignant sans cesse pour sa santé et sa sécurité, colérique, imprévisible, tel apparaît, dépeint par une de
ses secrétaires, l’homme privé Adolf Hitler. Il est regrettable que cette
édition ne précise pas plus soigneusement dans quelles conditions fut
collecté ce témoignage, pour établir le crédit qu’on peut lui porter.
e 12 ans auprès d’Hitler 1933-1945. La secrétaire privée d’Hitler témoigne, éd. Page après page (9, cité Trévise 75009), 224 p., 22 ¤.
pressible propension des accusés à
se disculper. L’amiral Doenitz affirme ainsi : « Je n’ai jamais eu la moindre idée de ce qui se passait en ce qui
concerne les juifs. » Questionné sur
le poids de la politique raciale dans
le nazisme, Goering répond : « Pas
du tout fondamental. Totalement
secondaire et accessoire. » Non sans
ajouter qu’il n’a rien su de l’extermination et qu’il n’arrive pas à croire
qu’Hitler en ait été informé. Et d’estimer que les juifs, par leurs « mensonges, injures et calomnies » à l’endroit des nazis, portaient une part
de responsabilité dans l’antisémitisme du régime. De son côté, Hans
Fritzsche, haut fonctionnaire au
ministère de la propagande de
Goebbels, ne craint pas d’assener :
« Je pourrais presque jurer que, dans
toute la France, nos troupes n’ont pas
pillé plus de dix montres-bracelets. »
Ces entretiens confirment donc que
les premiers à nier les crimes furent
leurs auteurs, qui restaient profondément imprégnés de l’idéologie
nazie. Le négationnisme, sous tous
ses aspects, puise là sa source.
A l’exception de Rudolf Hess,
manifestement fou, ou du très
méfiant Albert Speer, tous les prisonniers se confièrent à Goldensohn tout en lui manifestant une
confiance limitée. Beaucoup se
demandaient (et lui demandèrent)
quel usage il comptait faire de ses
notes. La teneur en serait-elle divulguée aux juges ? En tirerait-il un
livre ? Sans obtenir de réponse tran-
chée, ils parlèrent tout de même
pour avancer falsifications délibérées et contre-vérités, plus ou
moins conscientes, dont leurs
témoignages regorgent, et pour
roder leur défense.
Même si un examen attentif des
textes montre que Goldensohn
mena les entretiens dans les règles
de l’art, celui-ci n’était pas dupe de
l’inégalité entre la situation des
accusés, qui risquaient leur vie, et
la sienne propre, dans la mesure où
jamais le secret professionnel ne
fut de mise entre ses patients et lui.
Bien qu’il ait questionné les intéressés sur leur enfance, leur famille,
leur vie conjugale, leur carrière,
leurs sentiments, Goldensohn ne
se faisait guère d’illusions. A propos de Kurt Daluege, successeur
d’Heydrich en Bohême-Moravie, il
notait ainsi : « Essayer de lui arracher une réponse sincère ou émotionnellement significative, c’est comme
essayer de puiser de l’eau dans un
puits asséché de longue date. »
C’était finement vu.
En dépit de ces entretiens officiels par le truchement d’un traducteur, au cours desquels les accusés
avaient tout loisir de fourbir leurs
réponses, malgré ce que l’on
apprend de leurs pathologies somatiques et psychiques, le mystère
demeure entier. Il est tentant de
penser que la vérité jaillira de la
bouche du criminel : ces entretiens
démontrent que cet espoir est vain.
Laurent Douzou
« Oh, que je n’ai jamais été aussi honteux de me savoir “humain” ! »
CARTES POSTALES D’UN VOYAGE EN POLOGNE
de Giorgio Caproni.
Traduit de l’italien (bilingue) et présenté
par Philippe Lacoue-Labarthe et Federico
Nicolao, éd. William Blake & Co, 42 p., 11 ¤.
oût 1948. Un congrès international réuni
à l’initiative du Mouvement de la paix se
tient à Wroclaw, en Pologne. Un grand
nombre d’intellectuels européens progressistes
y participent – Picasso, Paul Eluard, Le Corbusier… pour les Français. Giorgio Caproni
(1912-1990), instituteur de 36 ans, ancien résistant et militant socialiste, fait partie de la délégation italienne. A l’issue de la réunion, des excursions sont organisées pour les congressistes. La
plupart d’entre eux choisissent des curiosités
touristiques. Quelques autres, dont Caproni, veulent se rendre à Auschwitz, « ou Oswiecim, comme préfèrent dire les Polonais ». Comme le rappel-
le Annette Wieviorka dans le dernier chapitre de
son livre (voir ci-contre), le camp a été transformé l’année précédente en musée et en « monument du martyrologe et de la lutte du peuple polonais et des autres peuples ».
« climat de tragédie pure »
Le choc pour Caproni est considérable.
Durant treize ans, celui qui deviendra l’un des
plus grands poètes italiens de sa génération (celle de Mario Luzi notamment) reste sans voix.
Son journal, tenu pourtant avec scrupule, s’interrompt brusquement, sans explications, pour ne
reprendre que plusieurs mois plus tard. Il faut
attendre l’été 1961 et trois articles de La Giustizia
pour que la voix se libère et que, de bouleversée,
elle se fasse bouleversante. Philippe LacoueLabarthe et Federico Nicolao ont traduit et
présenté ces trois articles, dont il n’existe pas
d’édition séparée en Italie.
Que disent ces textes ? La « honte » d’abord,
celle de visiteurs insouciants, « la langue déliée et
prêts à la boutade et à l’anecdote ».
« Honte » surtout « pour les nazis »… « Mais,
en fin de compte, les nazis ne sont-ils pas également partie intégrante de nous-mêmes (aberrante,
mais toujours intégrante, hélas) ?… » A partir de
cet instant, le visiteur n’est plus exempté, protégé : « Oh, que je n’ai jamais été aussi honteux de
me savoir “humain” ! » A la fin de ce parcours,
une fois passées les vitrines pleines d’objets familiers, de cheveux ou de boîtes de zyklon, le guide
(un ancien déporté, « catholique convaincu »,
précise Caproni) tient ce propos, qu’entendra
parfaitement le poète : « Ici, nous sommes dans le
climat de tragédie pure, où la vérité a tout à perdre
et rien à gagner, tant par elle-même elle est tragiquement horrible, à une quelconque adjonction de
passion ou, pire, de rhétorique inutile. »
P. K.
L’incroyable destin des « sept nains d’Auschwitz »
NOUS ÉTIONS DES GÉANTS
L’incroyable survie d’une famille
juive de lilliputiens
(Im Herzen waren wir Riesen)
de Yehuda Koren et Eilat Negev.
Traduit de l’allemand
par Inès Lacroix-Pozzi
et Dominique Laure Miermont,
Payot, 288 p., 18,50 ¤.
I
ntrigués par la mention dans un
ouvrage d’une troupe appelée
« Les Sept Nains d’Auschwitz »,
qui avait fait une tournée en Israël
en 1949, deux journalistes, Yehuda
Koren et Eilat Negev, ont mené l’en-
JO WAJSBLAT, L’ENFANT
DE LA CHAMBRE À GAZ
L
LA SECRÉTAIRE D’HITLER
A
Calmann-Lévy/Mémorial de la
Shoah, 448 p., 22 ¤.
Dessins d’Alec Borenstein,
textes de Gilles Lambert,
préface de Serge Klarsfeld,
TR éd. (2 rue Alfred de Vigny,
75008 Paris), 34 ¤.
keystone
u 20 novembre 1945 au
1er octobre 1946, le Tribunal
international de Nuremberg
jugea vingt et un responsables
nazis. Hormis Heydrich (abattu à
Prague en mai 1942), Hitler, Goebbels et Himmler (suicidés) et des
fuyards comme Eichmann, il y avait
là les principaux chefs du IIIe Reich.
Devant des magistrats représentant
les Etats-Unis, le Royaume-Uni,
l’URSS et la France comparurent les
acolytes directs d’Hitler (Goering,
Hess, Ribbentrop), des Gauleiters
(comme Frank pour la Pologne),
des officiers généraux (Keitel, Jodl,
Raeder, Doenitz), des experts
(Schacht, Speer), des théoriciens du
racisme et de l’antisémitisme
(Rosenberg, Streicher). Couvert par
des journalistes du monde entier,
décortiqué ultérieurement par les
historiens, ce procès est aujourd’hui
bien connu, jusque dans son détail.
Avec une zone d’ombre liée à l’impossibilité de sonder les reins et les
cœurs : quelles pensées ces hommes rattrapés par leur sinistre passé
ruminaient-ils dans leurs geôles ?
Il se trouve qu’un officier américain de 34 ans, Léon Goldensohn,
fut affecté à la prison de Nuremberg de janvier à juillet 1946. Psychiatre de son état, il fut chargé de
veiller sur la santé mentale des accusés, avec lesquels il s’entretint longuement et individuellement. Il
interrogea aussi des témoins de la
défense et de l’accusation, dont certains hauts dirigeants nazis. Il consi-
DES VOIX SOUS LA CENDRE
Manuscrits des
Sonderkommandos
d’Auschwitz-Birkenau
quête et mis au jour une histoire
familiale tragique qui croise celle de
la Shoah. Musiciens, chanteurs et
comédiens, sept lilliputiens de la
même fratrie, nés en Transylvanie
entre 1886 et 1921, les Ovitz
avaient formé une troupe qui se
produisait en Europe centrale. En
septembre 1940, le nord de la Transylvanie étant redevenu territoire
hongrois, les juifs y furent persécutés. Les Ovitz furent déportés à
Auschwitz-Birkenau en mai 1944.
Jozef Mengele, arrivé en 1943 au
camp en tant que médecin, fut averti immédiatement de leur présence.
Se livrant à des expériences criminelles censées étudier l’hérédité, il
s’intéressait particulièrement aux
jumeaux et aux nains. Les Ovitz
connurent l’enfer quotidien qu’était
la survie dans ce camp d’extermination tout en bénéficiant d’un régime spécial, parce que Mengele
tenait, pour ses expérimentations, à
les maintenir en vie.
Quand, le samedi 27 janvier
1945, vers 3 heures de l’après-midi,
les patrouilles de reconnaissance
de l’armée rouge entrèrent à Birkenau, les Ovitz surent qu’ils étaient
sauvés. Sur les 650 juifs déportés
de Rozavlea, leur village natal, au
printemps 1944, 50 avaient survécu. Les Ovitz émigrèrent à Anvers
avant de s’installer en Israël en
1949. Perla Ovitz, dernière survivante de la troupe lilliputienne, est
morte paisiblement à Haïfa en septembre 2001. « Tout ce qui reste à
Rozavlea des quatre-vingts ans de
présence mouvementée des Ovitz, ce
sont deux pierres tombales, deux pruniers et un sourire sur le visage des
vieilles gens quand on évoque les lilliputiens. » Une histoire familiale
aussi singulière que bouleversante.
L. Do.
e témoignage peut-il rendre
compte de l’extermination ?
Pour Primo Levi, les vrais
témoins sont ceux qui ne peuvent
témoigner, ces « naufragés » qui
seuls ont « sondé le fond », contrairement aux « rescapés ». L’aporie semble pourtant résolue lorsqu’on lit
ceux qui ont côtoyé l’extrémité de
l’enfer concentrationnaire.
Entre 1945 et 1980, la terre de Birkenau dévoila de surprenants vestiges. Des carnets presque illisibles
retrouvés près des chambres à gaz.
Ils avaient été rédigés par des membres du Sonderkommando, l’expression qui, dans la langue nazie riche
en euphémismes sinistres, désignait
l’« unité spéciale » constituée des
déportés chargés d’évacuer et d’incinérer les cadavres. Des centaines de
juifs furent ainsi employés à effacer
les traces de leurs coreligionnaires,
avant d’être assassinés, parce qu’ils
étaient juifs et en savaient trop.
Trois de ces manuscrits sont
aujourd’hui réédités dans un recueil
qui réunit d’autres témoignages, inédits en français, de rescapés du Sonderkommando, ainsi que d’utiles
mises au point factuelles. Il est inutile d’insister sur l’intérêt capital des
documents, écrits sur les lieux du
pire des crimes au moment où celui-
ci était perpétré et par ceux-là
mêmes qui étaient contraints de l’accomplir. D’une précision insupportable, ils décrivent l’extermination
industrielle qui permit de brûler jusqu’à 8 000 corps par jour, nous plongeant au cœur de cette « zone grise » que Levi définissait comme le
point où se brouille la frontière
entre la victime et le bourreau. Que
faire lorsqu’on risque d’être jeté vif
dans le crématoire en tentant d’alerter ceux q u’on mène aux chambres
à gaz ? N’a-t-on pas inconsciemment intérêt à ce que l’affreux travail continue quand on sait que les
périodes de relâche sont celles où
les nazis liquident le Sonderkommando et le renouvellent ? Certains
semblent s’être habitués, d’autres se
suicidèrent, d’autres enfin tentèrent, le 7 octobre 1944, un soulèvement, noyé dans le sang par les SS.
Jo Wajsblat croise le regard de
l’un de ces hommes en septembre 1944. Déporté à 15 ans à Birkenau, il échappe à la mort jusqu’au
jour où il est conduit à la chambre à
gaz. Un miracle se produit : au bout
de quelques secondes, les portes se
rouvrent, sur décision du docteur
Mengele d’utiliser quelques-uns de
ces hommes pour ses terribles expérimentations. Le sort exceptionnel
de Wajsblat, déjà connu (Le Témoin
imprévu, éd. Florent Massot et François Millet, 2001), est raconté dans un
album illustré d’une cinquantaine
de planches en noir et blanc, exécutées par le peintre Alec Borenstein, à
qui Wajsblat a demandé de fixer les
images qu’il gardait en mémoire.
A la lecture de ces textes, on pense à David Rousset, rescapé de
Buchenwald, qui, dans L’Univers
concentrationnaire, écrivait : « Les
hommes normaux ne savent pas que
tout est possible. »
Th. W.
ZOOM
a KADDISH
POUR LES MIENS. Chronique
d’un demi-siècle d’antisémitisme (1892-1942),
d’Armand Gliksberg
L’auteur avait 18 ans quand, en août 1942, son père,
sa mère et sa sœur furent déportés à Auschwitz.
Venue de Pologne, la famille avait vécu heureuse jusqu’en 1940. A cause de la législation antisémite, elle
vit bientôt la nasse se resserrer autour d’elle. Le
20 décembre 1941, le jeune Armand, en partance
pour la zone libre, embrassait ses parents pour la dernière fois. Quand ils voulurent franchir la ligne de
démarcation, les siens furent livrés par leur passeur, internés à Pithiviers,
puis à Drancy. « Resté orphelin du monde, pour toujours », Armand Gliksberg entend porter « assistance à vérité en danger ».
L. Do.
Mille et une nuits, 338 p., 10 ¤.
a AMI, SI TU TOMBES… Les déportés résistants des camps au souvenir
1945-2005, de Jean-Marc Dreyfus
Depuis l’émergence d’une revendication mémorielle proprement juive à
la fin des années 1970, la mémoire de la Shoah est dominante. Les déportés résistants, cités prioritairement en 1945, sont ainsi graduellement
passés au second plan de la mémoire sociale, bien qu’ils aient, à bien des
égards, joué un rôle important. C’est cette présence que cet ouvrage souligne en examinant la libération des camps et le retour des déportés, les
organisations qui ont porté leurs mémoires, les commémorations, les
modalités du témoignage. Avec cette idée que, dans les camps, la survie
était une forme d’héroïsme. Une excellente mise au point.
L. Do.
Perrin, 232 p., 19,50 ¤.
COMMANDANT D’AUSCHWITZ PARLE, de Rudolf Hoess
Dans la prison de Cracovie où il attendait le procès qui devait le condamner à la pendaison, le 4 avril 1947, celui qui commanda le camp
d’Auschwitz entre 1940 et 1943 rédigea son autobiographie. Primo Levi,
ancien déporté à Auschwitz, y voyait « un des livres les plus instructifs qui
aient jamais été publiés, car il décrit avec précision un itinéraire humain qui
est, à sa façon, exemplaire ». Souvent réédité depuis sa parution en France
(1959), ce document capital est remarquablement présenté par la sociologue Geneviève Decrop, qui livre les clés d’une lecture critique. Th. W.
La Découverte/Poche, « Essais », 280 p., 11,50 ¤.
a LE
LES NAZIS ET LA « SOLUTION FINALE », de Laurence Rees
Directeur des programmes historiques de la BBC, Laurence Rees réussit
ce tour de force de raconter la « solution finale » sous la forme d’un
récit d’une grande clarté, fondé sur des recherches de spécialistes et illustré de témoignages, recueillis auprès d’anciens bourreaux et de rescapés.
Une vulgarisation intelligente, qui accompagne un documentaire télévisé en deux parties que TF1 diffusera les 25 et 26 janvier.
Th. W.
Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, 424 p., 21,50 ¤.
a AUSCHWITZ,
À DACHAU, de Joshua M. Greene
En marge du procès de Nuremberg, d’autres procès voyaient comparaître à Dachau des exécutants qui avaient sévi là ainsi qu’à Buchenwald,
Mauthausen et Flossenburg. De novembre 1945 à août 1947, 177 gardiens et officiers furent ainsi jugés, sous la responsabilité d’un avocat de
l’Alabama, William Denson. S’appuyant notamment sur les archives du
magistrat, le journaliste Joshua Greene retrace ces procès d’une plume
alerte et dessine l’itinéraire de Denson, décédé en 1998 à 86 ans. L. Do.
Traduit de l’anglais par Dominique Peters, Calmann-Lévy, 440 p., 22 ¤.
En librairie le 2 février.
a JUSTICE
X/LE MONDE/VENDREDI 21 JANVIER 2005
RENCONTRES
Conversation Papy tendre et malicieux
de la psychanalyse, Emilio Rodrigué, 82 ans, publie ses Mémoires
Les facéties
d’un sorcier laconique
432 p., 23,50 ¤). En blue jeans et col
roulé, les bras fixés aux accoudoirs
de son fauteuil, l’homme semble
retranché derrière un épais rideau
de fumée : grillées l’une après
l’autre, les Winston rouges brûlent
comme des bâtons d’encens. Une
question, puis deux, puis trois…
Pas de réponse. Arborant un vague
sourire à la Hitchcock, celui qu’on
surnomme le « gourou tropical »
ne souffle mot.
Pas d’autre choix, dès lors, que
de se cramponner au livre, en pointant telle page, telle anecdote, et
EMILIO RODRIGUÉ
Personnage central de la psychanalyse latino-américaine, Emilio
Rodrigué a joué un rôle moteur dans sa diffusion à travers le continent. Né à Buenos Aires, en 1923, dans une riche famille d’origine
française, il a côtoyé maintes personnalités du mouvement analytique de l’après-guerre (Marie Langer, Erik Erikson ou encore Mélanie
Klein), et participé aux luttes qui ont divisé l’école argentine (par
exemple le fameux groupe Plataforma). Exilé à Bahia après l’avènement de la dictature militaire, il est devenu la figure exemplaire d’un
freudisme sud-américain qui s’est largement construit au miroir de
la tradition européenne, mais qui est réputé plus éclectique, plus
ouvert aussi. Ainsi Rodrigué a-t-il toujours voulu mêler non seulement les approches cliniques (kleinienne, lacanienne...) mais aussi les
cultures (d’Amérique, d’Afrique et du Vieux Continent). Auteur de
plusieurs ouvrages, il a notamment signé une magistrale biographie
de Sigmund Freud (Freud, Le Siècle de la psychanalyse, Payot, 2000).
opposé. La scène se passe dans les
salons d’un hôtel parisien. Le
grand aîné de la psychanalyse
latino-américaine, aujourd’hui âgé
de 81 ans, avait lui-même fixé le
rendez-vous, en vue d’une
« conversation » autour de ses
Mémoires, parus tout récemment
chez Payot sous le titre Séparations
nécessaires (élégamment traduits
de l’espagnol par Mylène Ghariani,
par exemple l’évocation malicieuse
de la célèbre psychanalyste Mélanie Klein : « Vous écrivez qu’elle
avait “le tact d’une analyste, ou plutôt d’une grand-mère”. Vous-même,
faut-il vous considérer comme un
autre papy du freudisme ? » Prenant appui sur ses baskets Nike,
Rodrigué écrase alors sa cigarette
et se penche doucement vers
vous : « Tu sais, tu ne serais pas un
bon psychanalyste. Tu es trop intuitif, ça me met mal à l’aise… » Nous
voilà bien… Que faire ? « Tu n’as
qu’à inventer. De toute façon, en psychanalyse, c’est le cas de pas mal
d’histoires cliniques. Tu n’as pas
d’autre solution : vas-y, invente !
Good luck ! », enjoint le sorcier
laconique, qui semble déjà prêt à
tourner les talons.
« lecture flottante »
Soit. Prenons Rodrigué au mot,
et acceptons cette exhortation à
associer librement, pour porter sur
ses Mémoires une sorte de « lecture flottante », qui serait à l’activité
liseuse ce que la fameuse « écoute
flottante » est à l’acte psychanalytique. « Le délire comme projet : tout
parier sur le délire jusqu’à le réaliser. Le délire habille le personnage », écrit-il dans un chapitre intitulé, précisément, « Mon délire de
retraité ». Carte blanche, donc. La
voie est libre pour un portrait
d’Emilio Rodrigué en papy tendre
et impitoyable, dont « les grands
maîtres sont des femmes ».
Et des grands-mères, surtout. A
commencer par celle qui donne le
coup d’envoi : Margarita Hileret de
Rodrigué, française, millionnaire et
voyageuse, qui permit à Emilio
d’avoir une « enfance dorée » au
cœur de Buenos Aires. Devenu
adulte, il se mettra à « l’imiter »,
tombant amoureux de Paris, pour
traverser « l’Atlantique à chaque
équinoxe ». Entre-temps, le jeune
étudiant en médecine aura rencontré l’œuvre de Freud, au point d’opter pour la psychanalyse, ce métier
alors « sans prestige, une affaire de
juifs et de coiffeurs pour dames ». Et
c’est précisément auprès de quelques femmes mûres qu’il apprit
vraiment l’art de « lâcher la sorciè-
serge picard
L
es silences ne sont pas toujours le naufrage de la
conversation. Il convient parfois de les considérer comme
autant d’espaces privilégiés, voire
comme l’ultime destination du dialogue. Plutôt qu’une alternance de
répliques bien huilées, c’est le geste d’une parole suspendue, gardée
en réserve, qui peut venir souligner, mieux qu’aucun autre, l’intensité existentielle de l’échange
verbal.
Le silence, voilà ce qu’Emilio
Rodrigué nous a ironiquement
re de l’inconscient et de monter sur
son balai ».
Dans le Londres de l’aprèsguerre, il fut donc l’élève de Mélanie Klein, ici dépeinte en « vieux
bouc » coquet et redoutable : « Etre
supervisé par une grand-mère, c’est
tout un programme… » De retour en
Argentine, il devient « le disciple »
de Suzanne Langer, une analyste
sévère qui vit en « ermite » dans les
pinèdes du Connecticut : « Elle était
grande et sèche, avec un visage germanique et d’étranges yeux bleus
exorbités. Un regard d’aveugle. »
C’est elle qui lui conseilla de participer à l’expérience thérapeutique de
Stockbridge, une clinique américaine fondée par Austen Riggs. Un
jour qu’il discutait de cette « utopie
communautaire » avec la veuve de
Riggs, cette autre aïeule lui affirma
d’ailleurs que son mari, en fait, ne
prisait guère la psychanalyse :
« Too much sex, me confia-t-elle.
Délicieux, le thé de Mme Riggs… »
Bien des années plus tard, l’héritier endossera le rôle à son tour :
« Parfois, je vous considère comme
des grands-parents », lancera une
apprentie analyste en direction de
Rodrigué et de ses collègues. Et
celui-ci se décrit désormais comme
un vénérable pleurnichard « un
brin hystérique », amateur de bridge, de marijuana et d’omelette aux
palourdes.
Sur les plages de Bahia, où,
après l’avènement de la dictature
en Argentine, il a construit son
« exil Veuve-Cliquot », il cultive
désormais ses petites habitudes :
« Hypnotiser Colita, le grand chien
casse-couilles », par exemple. Et
lorsque cet éclectique part en
excursion pour quelque « blind
date thérapeutique » (expression
corporelle, yoga, danse et transe
candomblé…), il glisse dans son sac
de voyage « une brosse à dents et
les Ecrits de Lacan ».
« Vieux capitaine du divan »,
Rodrigué est un patriarche lucide et
blessé, assez pauvre désormais, qui
s’isole souvent aux toilettes afin de
dissimuler ses larmes. Au reste, il
n’a plus grand-chose à cacher. Ni
ses secrets les moins avouables (des
« dessous élimés », un « faible »
pour Jimmy Carter), ni ses cauchemars les plus atroces (« mourir en
sens interdit et gêner la circulation »).
Ni même ses vérités sur ces « gens
cruels » que sont les psychanalystes.
Ni enfin (et surtout) sa passion intacte pour la pratique freudienne comme aventure érotique : « La psychanalyse est une méditation sensuelle,
partagée. Ce sont les péripéties d’une
rencontre intime. La psychanalyse est
un baiser virtuel sur la bouche. »
Jean Birnbaum
Idées François Jullien, philosophe, directeur de l’Institut de la pensée contemporaine
« La pensée chinoise se tient à l’écart du bonheur »
P
hilosophe et sinologue,
François Jullien poursuit,
depuis une vingtaine d’années, une tâche profondément
originale. En faisant saillir les singularités de la pensée chinoise, il
éclaire en retour les particularités
généralement inaperçues de l’Occident. Auteur d’une quinzaine
d’ouvrages renouvelant notre
regard sur la Chine et sur nousmêmes, il clôt avec l’étude qui
paraît aujourd’hui un cycle de
quatre livres consacrés à l’activité
de vivre. Nourrir sa vie (Seuil,
180 p., 16 ¤) prend pour titre et
pour thème une expression chinoise dépourvue d’équivalent sur le
versant grec et européen.
François Jullien est ainsi conduit
à dresser le tableau d’une sagesse
« à l’écart du bonheur » (sous-titre
du livre), cherchant à se déprendre
de ce qui encombre la vie afin de
parvenir à l’intensifier en l’épurant. Il résume ici les principaux
acquis de cette nouvelle étape de
son parcours.
Votre livre s’ouvre sur un
contraste frappant. Aristote
considère la connaissance comme le bien suprême. A la même
époque, le taoïste Zhuangzi
(Tchouang-tseu) soutient au
contraire qu’il vaut mieux renoncer à connaître.
Du côté grec, la connaissance
est ce qui légitime la vie humaine.
Aristote reconnaît bien que les
hommes ont une « âme nutritive », comme les plantes et les animaux. Mais la spécificité humaine
réside pour lui dans l’esprit, qui se
nourrit de la vérité. Sur le versant
chinois, au contraire, si cet intérêt
pour la connaissance est aperçu,
on s’en détourne souvent comme
d’un danger.
Zhuangzi déclare que l’activité
de connaissance est épuisante parce qu’elle est sans fin. Elle risque
donc de nuire à la vitalité. Ainsi, la
pensée chinoise n’a pas fait cette
fixation sur la connaissance et la
vérité qui a tant marqué notre pensée. Le courant taoïste, notamment, a plutôt pensé la vie comme
un capital à entretenir : « nourrir
sa vie », c’est apprendre à
déployer et préserver la capacité
de vie dont je suis investi et la porter à son plein régime.
Que devient alors l’intention
de vivre pour être heureux ?
C’est la notion de finalité qui fait
ici différence. Sur le versant grec,
en effet, la vie est censée tendre
vers ce qui, à son stade ultime, est
le bonheur. Celui-ci est la fin suprême. Or on se désintéresse, côté
chinois, de la finalité. Le sage vit
dans le tao « comme un poisson
dans l’eau » : il ne tend vers rien,
évolue librement, au gré. Sa vie
consiste à « flotter » : il demeure
toujours en mouvement, comme y
porte l’alternance respiratoire,
mais sans direction projetée ; il est
sans destination et même sans
aspiration.
Plus le sage se déprend de tout
ce qui est inutile et encombrant,
plus il s’énergétise. Il épure, décante, sa vitalité, et par là la désenlise :
plus je m’affine, plus je m’anime. Il
y a donc en Chine un gain vital de
la morale : s’affranchir des charges
et des soucis du monde, en effet,
comme le recommande la morale,
désentrave la vitalité.
Et, s’il n’y a pas coupure entre
les plans du vital et du moral, c’est
que l’« âme » et le « corps » ne se
sont pas constitués en entités stables et définies, comme dans la
pensée grecque. En l’absence
d’une âme consistante, la pérennité ne peut être que celle de notre
être physique ; par suite, la quête
de l’immortalité devient celle de la
longévité.
Est-ce cette absence de séparation qui séduit aujourd’hui les
Occidentaux attirés par les pratiques chinoises ?
Il est sûr que le déclin de
l’« âme » en Occident et le décrochement vis-à-vis des grandes finalités, notamment de nos idéaux
religieux et politiques, rendent nos
contemporains plus sensibles à cette pensée du ménagement du vital
et de son plein « rendement ». Si
le sage chinois ne nourrit pas son
âme ou son corps, il nourrit son
souffle-énergie, et ce sont ces arts
de longue vie qui attirent aujourd’hui. Ce qui séduit aussi est que
Zhuangzi propose une forme de
dépassement, mais qui ne conduit
pas à une conversion : car l’« audelà » de l’affranchissement n’est
pas constitué en Etre ou en Dieu.
Par suite, cette transcendance ne
s’oppose pas à l’immanence, mais
y conduit : elle est le plein régime,
spontané, des processus.
Je m’en prends, en revanche, à la
littérature du « développement
personnel » qui nous envahit
aujourd’hui parce qu’elle transforme en pseudo-mystique ce qui,
côté chinois, est également logique et cohérent. La « Chine » n’a
pas à servir de soupape de l’Occident.
Méfions-nous du « soyez zen »,
d’autant plus que « être zen »,
c’est
d’abord
se
découvrir
affranchi de toute injonction.
Sommets
Suite de la première page
Le K 2 mérite le titre de « miss
des montagnes universelles ». Dans
le livre de Charlie Buffet (1), on
sent le souffle court et rauque
d’une attirance pour sa sculpture,
sa forme de pyramide plantée
dans les vertèbres de l’Asie, sa
ligne méprisante qui a emporté
vies sur vies.
La Folie du K 2 n’est pas un livre
de montagne supplémentaire,
mais le récit des tempêtes visionnaires qui sont dans les yeux des
voyageurs de ses hautes altitudes.
Des histoires de fièvres ardentes,
Quel est l’apport de la pensée
chinoise à cet égard ?
La médecine européenne s’est
préoccupée d’abord de la maladie,
la médecine chinoise de la santé.
La Chine a pensé le gain vital qu’il
y a à se « déstresser ». L’idée
même de « tomber malade » lui
est étrangère : toute dégradation
naît d’une série d’écarts infimes
qui vont se renforçant et s’accumulant. Il n’y a donc jamais d’événement surgissant brusquement. Il
suffit de réparer les écarts dès leur
commencement pour assurer la
constance de la régulation, et par
là se maintenir en évolution.
L’accent mis en Occident sur
l’idée du bonheur a-t-il produit
un effet que l’histoire chinoise
ignore ?
L’Europe n’a cessé en effet de
de désirs impitoyables qui dépassent l’instinct de survie, d’hommes
et de femmes qui ont planté leurs
griffes artificielles dans la chemise
de neige du K 2, étroitement boutonnée jusqu’au sommet.
Le livre raconte l’histoire de quelques spécimens de notre espèce
qui sont allés là-haut, en laissant
la pauvre trace d’un nom. Là-haut,
la réussite ou l’échec sont égaux,
c’est la même chose. Ceux qui ont
posé leurs fesses rembourrées sur
le sommet, ceux qui se sont retirés
à temps, ceux qui ne sont pas revenus : tous agrippés aux flancs de
son altesse la reine des montagnes, forment un pèlerinage d’espèce humaine vers le haut-relief
de la beauté. Le coût a été démesu-
modéliser l’idée de bonheur, d’en
redessiner les contours. Cette idée
a bien sûr un coût (énergétique),
mais il faut mesurer aussi ce qu’elle
a apporté. Il y a une fécondité de
l’utopie, et cette idée du bonheur a
été un moteur de l’histoire en rupture avec l’ordre du vivant et les
processus de la nature. En Chine, le
lettré est resté pris dans l’idéologie
de la Grande Harmonie naturelle,
régulatrice, et n’a pas produit les
conditions politiques de la liberté.
Propos recueillis par
Roger-Pol Droit
e Signalons également Le Nu impossible, de François Jullien, initialement
paru en 2000, qui fait l’objet d’une
nouvelle édition dans la collection de
poche « Points-Seuil » (n˚ 529, 144 p.,
8 ¤).
ré. Toutes les passions ont soufflé
fort, y compris les trahisons, les
colères, les lâchetés, sous la pression de forces géantes, dans l’insomnie du vent et des fantômes.
Le K 2 nous rappelle que nous sommes encore des enfants visionnaires qui tombent amoureux de petites pierres brillantes et qui s’élancent encore à perdre haleine pour
en empoigner une.
Erri De Luca
(Traduit de l’italien par Danièle
Valin)
e Charlie Buffet
« Monde »
collabore
au
(1) La Folie du K 2, de Charlie Buffet,
éd. Guérin ; 114 p., 12 ¤.